KATEB YACINE, LES LANGUES ET LE POLITIQUE

En ce vingtième anniversaire de la disparition de Kateb Yacine, vous trouverez ci dessous l’extrait d’un ouvrage [[«LE POLITIQUE ET LA « GUERRE » DES LANGUES« , 1996, par Sadek Hadjerès, non publié.]] rédigé par Sadek Hadjerès en 1996 (non publié).

Dans cet extrait, l’auteur évoque ses deux principales rencontres à trente quatre ans d’intervalle, à la faveur de ses courtes périodes de vie légale, avec Yacine. Entre la fin des années quarante et 1989, c’est l’évolution, d’une langue à une autre, d’un poète et homme de théâtre génial, néanmoins toujours pétri de la même sensibilité aux racines culturelles de son peuple et de ses aspirations ardentes à la liberté et la dignité.

Vous lirez par ailleurs sur le site un entretien de Kateb avec Algérie Actualité en 1988, qui montre à quel point il avait politiquement les pieds par terre, ainsi q’un hommage rendu par l’écrivain Omar Chaâlal, pour une revue du Salon du Livre qui honorera cet anniversaire.

….Vers ce même début des années cinquante, Mustapha Kateb (proche parent de Yacine),
[[Il dirigea durant la guerre d’indépendance la troupe artistique qui fit de multiples tournées mondiales en faveur du FLN puis sera directeur du Théâtre National Algérien après l’indépendance,]]
dramaturge et acteur bien connu, donna au Cercle du Progrès (Nadi Et Taraqqi) sous l’égide de l’AEMAN dont j’avais été le président, une belle conférence sur le théâtre et la culture. Il était parfait bilingue et choisit néanmoins de donner sa conférence en français, en fonction de l’auditoire comprenant en majorité le français. Pour l’époque, ce n’était pas particulièrement choquant, bien qu’il s’agissait essentiellement du théâtre en arabe, domaine dans lequel Mustapha Kateb avait déjà inscrit ses mérites. Il advint dans le débat que quelqu’un dans l’assistance lui reprocha d’avoir utilisé le français malgré sa maîtrise parfaite de l’arabe. La réponse de Kateb, un peu embarrassé, fut adroite, quoique davantage circonstancielle que portant sur le fond. Elle satisfit d’autant plus la majorité des présents que le ton assez hargneux du contradicteur le faisait apparaître comme un provocateur. Mais ce genre d’incidents qui se répétait de plus en plus révélait une fragilité dans l’argumentation défensive des Algériens lettrés francophones.

Je pense, après coup, que ce genre de situation pouvait être durablement et solidement inversé et dépassé. Il y avait, à partir du minimum de capacités arabisantes des francophones, des possibilités multiformes de prendre positivement en considération les frustrations des larges couches qu’exploitaient de façon démagogique les perturbateurs et leurs commanditaires. J’en avais fait moi-même l’expérience positive en milieu étudiant. Il était possible de jeter des passerelles nombreuses et solides entre les couches que l’élitisme culturel dans ses deux variantes (arabisant ou francisant) ainsi que des calculs politiques cherchaient à isoler les unes des autres ou à opposer.
Ici, un levier de mobilisation et de culture d’une grande force pouvait intervenir mais il a été malheureusement délaissé. Je veux parler de la valorisation et de l’utilisation de la langue arabe parlée dans de larges domaines. C’était là un instrument transitoire possible vers des formules et solutions définitives qui resteraient à explorer et à mettre en oeuvre au fur et à mesure de l’expérience et des moyens accrus.

Cette valorisation de la langue parlée parallèlement aux efforts d’adaptation moderne de la langue classique était (et reste) à portée de main. Dès l’indépendance, elle n’aurait nécessité de la part de tous les intéressés que des efforts et des investissements minimes. La portée stratégique d’une telle mesure a été méconnue du fait d’une conjonction des conceptions élitistes qui ont prévalu dans les deux langues, avec des préoccupations tactiques ou des intérêts de court terme des milieux dirigeants politiques et étatiques et des groupes de pression les entourant. On a abouti ainsi à poser le problème non pas en fonction prioritairement de ce qui serait bon pour la société, mais en termes faussés et dangereux, ceux d’un affrontement entre deux options absolutisées: le français ou l’arabe classique, alors que chacune de ces options, malencontreusement durcies par leur idéologisation, entraînait pour notre peuple de lourdes contraintes et des retombées conflictuelles.

On a voulu présenter les dégâts occasionnés comme inévitables, la conséquence fatale de la déstructuration coloniale, le prix à payer pour les premiers pas dans une situation inédite, etc. Tout cela pour éluder le fait que d’autres approches étaient plus fructueuses parce que moins rigides, moins traumatisantes, plus réalistes et plus proches des simples citoyens à qui elles s’adressaient.

Car d’une part la réalité complexe héritée du colonialisme, pour être dépassée sans dégâts excessifs et déboucher sur le succès, commandait d’abord de ne pas se laisser enfermer dans le dilemme suspect des deux options rivales que représentaient les langues écrites. Il était possible au contraire, d’organiser entre elles une complémentarité évolutive, une répartition provisoire et mobile des champs d’application.

D’autre part, en combinaison avec ces deux langues fixées par l’écrit, la réalité du pays rendait souhaitable de pallier les limites de chacune d’elles et leur inadaptation à l’état présent et aux spécificités de notre société. Il fallait pour cela utiliser au mieux les ressources de la langue parlée dans de multiples domaines socio-culturels. Ressources d’autant plus appréciables que la langue parlée, dans le dénuement culturel d’après l’indépendance, avait l’avantage d’être accessible à tous.

Dans le théâtre, le cinéma, certaines émissions radiophoniques ou télévisées, la chanson, certains genres poétiques qui ont prolongé la tradition orale, cette utilisation avait commencé à s’affirmer avec nombre de réalisations de valeur qui ont connu la consécration d’un large public favorablement disposé par une langue proche de lui. On notera néanmoins les limites de ce courant culturel par rapport à ses immenses possibilités. Ces limites sont symptomatiques des entraves et du manque d’encouragements envers un genre dont certains milieux estiment qu’il doit rester mineur, qu’il n’est pas représentatif du meilleur et du plus noble de notre création culturelle. La plupart des créations théâtrales en langue populaire qui ont franchi avec succès les feux de la rampe n’ont pas été publiées, comme si elles n’étaient pas dignes d’être honorées par l’écrit. Y a-t-il eu pour autant d’autres oeuvres en « classique » qui aient remué davantage un public algérien? Ni la langue classique ni la langue parlée n’ont profité du maintien de ces barrières artificielles.

Un grand nom de notre littérature, Kateb Yacine, a relevé le défi. Il ne s’est pas contenté de préconiser une orientation. Il l’a mise en oeuvre, il a opéré la jonction entre la production écrite consacrée et la création qu’on avait cherché à cantonner dans « l’oral », compris comme art de seconde zone. Il fut d’abord poète et romancier algérien s’exprimant dans la langue apprise à l’école française, butin de guerre disait-il, à laquelle il a su faire dire superbement son amour pour l’Algérie, pour ses hommes et ses femmes à la fierté inégalée au milieu de leurs drames. Dans les grandes oeuvres qui ont fait sa renommée, brillait la flamme des poèmes qu’il déclamait ou de ses ardentes allocutions qui nous soulevaient, jeunes gens et jeunes filles commémorant au « Padovani » de Bab-el-Oued à la charnière des années 40 et 50 les journées internationales anticolonialistes d’une jeunesse décidée à ne jamais oublier les massacres du 8 Mai 45 ou à rester aux cotés de l’héroïque Viet-Nam jusqu’à son indépendance, que nous espérions prélude à la nôtre.

Il savait ensuite comme pas un dans sa verve éblouissante et tonique, animer nos soirées de copains chez des amis de La Redoute (aujourd’hui El-Madania) quand son ironie, ses mots plus percutants que des balles, ses anecdotes disaient pudiquement la souffrance et la tendresse qui l’habitaient pour ses frères et soeurs de classe d’Algérie et de toute la planète. Il était de ceux qui ne s’agenouillent devant aucun « Grand » mais qui sans populisme s’inclinait devant la sagesse têtue et incomprise des opprimés à qui il pardonnait le reste pour lequel d’aucuns parmi les Algériens de « la haute » les qualifiaient de gueux et de bergers.

La dernière fois que je l’ai rencontré longuement, ce fut en Septembre1955 au cours de la première année de la guerre de libération, à Paris où j’étais venu en mission pour quelques jours avant d’entrer définitivement en clandestinité pour sept ans sur le sol national. Depuis le mois de Février précédent, j’étais en effet responsable adjoint des groupes armés des « Combattants de la Libération » et j’eus à régler certaines questions tout en saisissant l’occasion d’avoir quelques entretiens avec d’anciens FTP (Francs Tireurs et Partisans de la résistance antinazie). Je fais état de ce bref séjour parisien parce que ce fut l’occasion de discussions passionnées et prolongées que nous eûmes autour des problèmes de la création artistique algérienne et de la langue, dans les cafés du quartier de l’Odéon ou à la mansarde de Yacine, encombrée d’une montagne de livres et journaux, au milieu desquels Mustapha Kateb nous régala d’une mémorable « mloukhia » constantinoise.

Avec Kateb Yacine, puisque c’est de lui qu’il s’agit, assistèrent à ces échanges, en même temps ou tour à tour : Mustapha Kateb, M’hammed Issiakhen, Malek Haddad, Ahmed Inal, Roland Doukhan, Aziz Benmiloud, Hadj Omar et peut-être deux ou trois autres dont je ne me souviens pas des noms. Je ne me souviens plus si Mohammed Harbi et Colette Grégoire (qui écrira plus tard sous le nom de Anna Greki) que j’avais aussi rencontrés plusieurs fois avaient assisté ou non à la discussion précise que j’évoque. La discussion sur les difficultés du choix de la langue dans la production littéraire algérienne nouvelle avait démarré à partir des remords et fréquents états d’âme de Malek Haddad. Comme à son habitude, il nous confiait à quel point il se sentait mal à l’aise de devoir écrire en français. Ce thème récurrent dès ses premières productions exprimait de façon souvent émouvante et révoltée le tiraillement des jeunes dont les parents pour diverses raisons, administratives ou autres, avaient acquis la citoyenneté française, ce qui du coup leur faisait perdre leur statut personnel de musulman (même s’ils conservaient leur foi), de sorte qu’ils se sentaient isolés de leurs coreligionnaires et compatriotes. Situation d’autant plus dure qu’ils sympathisaient avec le mouvement national ou y étaient engagés. Parfois, pour Malek Haddad, ce thème tournait à la coquetterie envers les sensibilités poétiques françaises qui compatissaient à ce malheur.

Mais Kateb Yacine lui, était sans complexe. Je crois qu’il le devait à son enracinement dans le terreau national, à sa sensibilité profondément algérienne et populaire, qui lui faisait prendre tout naturellement les choses du même côté que ses compatriotes. Pour les quelques centaines de milliers de gens qui comprenaient ou parlaient peu ou prou le français, avoir fréquenté l’école française, être fonctionnaire ou employé chez les Français, s’habiller à leur façon, mener leurs enfants à l’arbre de Noël de l’entreprise là où était organisée sans racisme la distribution de jouets aux employés, posait des problèmes de diverses sortes mais, (à moins d’être un ‘bayoû’, un mouchard) il n’y avait pas de quoi faire son mea culpa. Pas plus que vous ne verriez jamais par exemple un jeune algérien après une « cuite » venir se lamenter pour son algérianité perdue.

Comme on pouvait s’y attendre, le débat avait longtemps tourné en rond, entre l’idée qu’on ne pouvait de toute façon rester sans écrire sous prétexte que l’outil linguistique national n’était pas encore au point ou encore sous prétexte que des écrivains engagés étaient condamnés de ce fait à n’être lus que par une frange étroite. Une lueur pourtant au bout de ce tunnel, une voie qui restait à explorer avec audace, la promotion de la langue parlée, arabe ou berbère. La voie était déjà ouverte par le théâtre, la poésie orale, la chanson et jusqu’à un certain point les débats politiques. Mais cette voie exigeait de ceux décidés à l’emprunter plus largement dans d’autres domaines une préparation et des qualités qui ne s’improvisaient pas.

Je défendais évidemment cette thèse qui m’était familière depuis les débats avortés de 1949 au sein du PPA-MTLD, d’autant que l’expérience viet-namienne dont j’avais entre-temps pris une meilleure connaissance avait renforcé en moi cette conviction. Yacine soutenait mon point de vue en ce sens qu’il allait plus loin que l’approbation théorique du principe (qui faisait l’unanimité). Il était moins sceptique sur la faisabilité et estimait que l’effort en valait la peine. Je ne sais s’il envisageait déjà sa conversion en cette direction, non comme une rupture mais comme une autre facette de son talent, une autre façon de délivrer ce qui brûlait en lui. Au demeurant, nos échanges ne visaient pas à susciter le changement ou le reniement d’itinéraires déjà empruntés, ils incitaient plutôt à créer un climat qui encourage chez d’autres des vocations novatrices.

La guerre d’indépendance qui me contraignit à une clandestinité de sept ans, puis la période ambiguë de l’immédiate après- indépendance et enfin ma nouvelle longue clandestinité de 24 ans d’après le 19 Juin 1965 nous a séparés. La dernière correspondance que j’ai tentée avec lui par des moyens indirects, a été en 1960 (en pleine guerre) pour l’intéresser avec ses amis à la préparation d’un numéro spécial de la revue française «La nouvelle Critique». Il était destiné à faire connaître à l’opinion française la vie culturelle de notre peuple que les colonialistes présentaient comme barbare et fanatisé.

Je n’avais par des amis communs ou par la rumeur que de lointains échos de la vie tumultueuse de Yacine, jusqu’à ce que, une vingtaine d’années après notre rencontre parisienne, j’appris par des jeunes qui y coopéraient la nouvelle période de création culturelle et théâtrale où il s’était lancé malgré les tracasseries incessantes des autorités. Il s’était tourné avec les jeunes et pour les jeunes vers un théâtre combatif, avec des thèmes de portée nationale et internationale, à la fois actuels et plongeant au plus loin de notre histoire. Sans autorisation d’aucune académie, il donnait avec Alloula et tant d’autres ses lettres de noblesse à la savoureuse langue que parle chaque jour notre peuple. Il accordait le plus grand prix à « l’authenticité » que lui reconnaissaient sans certificat les milliers de jeunes et de travailleurs qui, sur les lieux de leur travail ou de leurs loisirs, s’intégraient et vibraient à ses personnages, ses fresques et ses passions historiques. Il sillonnait ainsi l’Algérie, donnant spectacles et conférences-débats dans les usines, les domaines agricoles du secteur public, les locaux syndicaux et d’associations de jeunes. Nombre de nos camarades soutenaient ses efforts, tant sur le plan culturel que pour la logistique. Je me souviens entre autres de l’un d’eux dont j’ai oublié le nom car je connaissais surtout les pseudonymes, il avait été capitaine dans l’armée du Viet Minh, dans le détachement des soldats maghrébins qui avaient déserté le corps expéditionnaire français pour combattre du côté du mouvement de libération viet-namien. Peut-être n’était ce pas tout à fait étranger à la ferveur et la tendresse de Yacine pour Ho Chi Minh, « l’homme aux sandales de caoutchouc.

Suivant assidûment ces efforts d’éveil et de création allant directement au cœur de l’Algérie profonde et populaire, j’étais ému et étais reconnaissant à Yacine d’avoir su découvrir en lui et pour nous cette unité profonde des formes savante et populaire de la culture que tant d’autres s’ingénient à opposer, allez savoir pourquoi.
Le reverrais-je un jour pour lui exprimer cette reconnaissance?

Une quinzaine d’années après ce souhait, j’ai failli ne plus le revoir du tout. Mais dans la bousculade des premiers jours de mon retour à la vie légale en 1989, quelqu’un m’annonce que Yacine est de passage. Je cherche à le voir, ce sera difficile, il est gravement malade, mais l’ami commun m’amène rue Youghourta (ex-Duc des Cars), peut-être avec un peu de chance sera-t-il réveillé et en état de parler. J’entre, il est alité, il me reconnaît dès l’entrée et dans un élan inattendu se soulève et m’étreint longuement. Son corps est brûlant. « Quelle joie, après tant d’années, me lance-t-il de son débit un peu saccadé qui me rappelle les fièvres de notre jeunesse. Il faut absolument se voir à mon retour. On a beaucoup à se dire… ». Il allait en France poursuivre ses soins et j’espérais une rémission de sa leucémie. Deux semaines plus tard, avec des centaines d’hommes et femmes de progrès, je m’inclinais avec un goût amer d’inachevé devant l’expression d’espoir rebelle que gardait son visage, au Centre familial de Ben-Aknoun où sa dépouille disparaissant sous les fleurs était exposée.

Je n’irai pas à l’enterrement. Accompagner ou veiller un défunt, lire ou écouter les hommages funèbres, distribuer les condoléances m’éprouve. Je hais les mises en terre et ne peux supporter ce qui me parait à ce moment vaines dérobades devant l’irréparable.

Qui plus est, je ne pouvais m’associer à l’hommage tristement bruyant et vulgaire que rendront ses « fans » à leur idole qui méritait mieux. Ces jeunes douloureusement affectés par la disparition de celui qui exprimait de façon si fulgurante leur révolte, ne faisaient qu’une lecture primaire de son message. Ils caricaturaient lamentablement ses sorties de génial provocateur et ils passaient à côté de l’essentiel. Une incompréhension qui n’avait d’égale que la haine que lui voueront les obscurantistes.

Kateb était unique, il ne pouvait être singé. Ses cris de révolte n’étaient pas destinés aux imitations gesticulantes. Ils appelaient à être prolongés dans la réflexion créatrice par les amis qui le comprenaient une fois sa fureur émotive apaisée ou mise entre parenthèses. Plus lourde en a été pour moi cette disparition survenue sans que nous ayons pu échanger nos impressions de toute une vie du pays et de nos personnes.

Si notre rencontre avait eu lieu plus tôt, j’aurais aimé aborder avec lui deux choses au moins. Non pas les raisons de la passion emblématique et volontiers provocatrice qu’il affichait pour Staline, je ne comprends que trop chez lui la rage qui le poussait à cette position jugée archaïque par les bien-pensants et qui le serait effectivement s’il voulait exprimer par là une analyse en vue d’absoudre des crimes ou les errements d’une philosophie pervertie de la révolution ou du socialisme. Je pense qu’il exprimait avant tout une fidélité à l’espoir fou de libération qui nous habitait quand Staline pour le commun des mortels représentait tout cet espoir et était considéré au fond de nos villages perdus comme « amghar azemni » (quelque chose comme « vieux de la vieille ») par des gens qui ignoraient tout du socialisme et du communisme. Et aussi protestation rageuse et méprisante inspirée par tous ceux qui dans le monde arabe continuent à poursuivre le communisme de leur haine de classe ou qui, après avoir adoré le nom, le brûlent en effigie en conservant ou inaugurant dans leurs pratiques beaucoup de ce que les pratiques du « stalinisme » avait de foncièrement haïssable.

Si j’avais disposé de quelques précieuses minutes de plus de la vie de Kateb, cet humaniste, je ne les aurais pas consacrées à percer une énigme qui n’en est pas une.

La première question sur laquelle je l’aurais pressé de me donner son avis est comment, à partir des idéaux sociaux généreux qui traversaient son oeuvre, et compte tenu des obstacles rencontrés jusque là, il voyait le ou les chemins concrets de leur réalisation. Sous les dehors de révolte anarchisante de ses pamphlets et dénonciations, il était capable d’intuitions pénétrantes et d’approches constructives sur son peuple et sa société, comme en témoignait l’appréciation qu’il avait portée dans un périodique après les événements d’Octobre 88
[[« ENTRETIEN AVEC KATEB YACINE »; interview de SOUIBES Boualem;
Algérie-Actualité; No 1206, semaine du 24 au 30 novembre 1988; page 37.]].
Des extraits de cet entretien sont donnés en document joint.

Peut-être aurions-nous entrevu ensemble quelques lueurs à l’approche des sombres nuées qui se profilaient à l’horizon politique? Nous nous serions interrogés à propos de « ces fusées qui ne partent pas », comme il avait appelé une dizaine d’années auparavant les minarets des mosquées qui symbolisaient selon lui l’immobilisme qui paralysait les pays des « Gandours » dans une interview à un hebdomadaire algérien. Je lui aurais demandé comment il percevait la poussée qui avait fermenté à l’ombre de ces minarets et risquait d’imprimer au mouvement social, au moins pour un temps indéterminé, un mauvais départ et une des plus folles trajectoires qu’ait connues l’histoire du Maghreb central.

Et s’il nous était resté du temps encore, je lui aurais posé une autre question demeurée pour moi sans réponse durant ma clandestinité: qu’est-ce qui lui avait donné la force d’entreprendre la percée linguistique qui à son niveau, n’était qu’une hypothèse dans un environnement hostile ou passif quand nous en avions discuté en 55? Sa disparition a laissé ma curiosité en suspens jusque huit ans plus tard. Il y a quelques jours, j’ai lu avec grande joie l’émouvant témoignage autobiographique de Ali Zamoum et la pertinente préface que lui a consacrée Mostefa Lacheraf. J’ai été ainsi éclairé, non par le récit de Zamoum lui-même, dont la modestie une fois de plus lui a sans doute fait sous-estimer sa contribution en ce domaine, mais par le préfacier.

Mostefa Lacheraf écrit en effet : « Si Kateb Yacine n’avait pas été matériellement pris en charge pendant des années par Ali Zamoum, alors directeur de la formation au ministère du Travail sous tutelle du ministre M. S. Mazouzi, jamais il n’aurait pu se révéler…en sa qualité de créateur hors de pair dans ce domaine tout à coup ouvert à son appétit d’innover, d’exprimer les grandes vérités de peuples malheureux et combatifs, et, cette fois, en arabe dialectal…pour procurer aux travailleurs algériens de l’époque une certaine forme de loisirs culturels destinés à les distraire et les instruire. En même temps. Mazouzi et Zamoum n’avaient certes rien prémédité…mais, l’idée en soi, par sa propre dynamique et grâce à un support humain très doué et novateur, a dépassé bien vite les frontières neutres, anonymes ou étriquées d’une simple décision administrative pour s’ériger en véritable fondation « littéraire » d’utilité sociale agissante… »
[[ Ali Zamoum, « TAMURT IMAZIGHEN, MÉMOIRES D’UN SURVIVANT 1940-1962 », Ed Enal-Rahma, 1994 et 1996]]

La découverte de ce témoignage a pour moi quelque chose d’émouvant, il m’est précieux voici pourquoi. Depuis qu’avec quelques camarades du PPA-MTLD nous avions exposé notre approche démocratique sur les problèmes linguistiques de l’Algérie à l’occasion de la crise de 1949, mon point de vue n’a fait que se renforcer en moi (tout en se nuançant) avec tout ce qui est arrivé après l’indépendance dans ce domaine. Mais je commençais personnellement à désespérer de constater combien la prise en charge de la langue parlée progressait si lentement, prise en sandwich en quelque sorte par l’absolutisme des deux langues écrites et aussi par l’ostracisme de certains milieux contre l’usage des langages amazigh parlés qui pourtant déjà donnaient la preuve d’une merveilleuse créativité. Je m’étonnais surtout que ce point de vue ne soit pas assez soutenu, concernant l’arabe dialectal, par les démocrates berbérophones qui, dans leur situation géopolitique, ont le plus vocation et intérêt à défendre et cimenter la conception nationale de l’algérianité à travers ses meilleurs instruments. Trop souvent, comme j’aurai l’occasion de le dire plus loin, ils s’en tiennent à la revendication vigoureuse de la berbérophonie, ce qui est tout à fait légitime, sans la lier suffisamment et de façon organique à la défense du même principe s’agissant de l’arabe. Ou parfois, ils le font de façon surtout utilitaire et tactique, pas assez convaincante pour les arabophones qui risquent de n’y voir qu’une espèce de ruse politique pour mieux faire passer une algérianité tronquée, une revendication particulariste. Voilà pourquoi l’initiative si féconde de Zamoum et Mazouzi m’a mis du baume au coeur, à plusieurs égards.

D’abord parce qu’elle émane de berbérophones bien connus et étiquetés comme tels. Elle confirme à quel point dans la vie la jonction créative des efforts d’arabisants et berbérisants n’est pas une vue de l’esprit, un rêve d’utopistes, un exercice de juxtaposition des « constantes » de la nation, telles qu’elles sont mises bout à bout et à tout bout de champ dans les chartes, les slogans de partis ou même la Constitution. Ici, il s’agit bien de création, d’un flux stimulant qui prend vie dans la sensibilité populaire, à la manière dont le genre musical chaâbi avait prospéré au coeur et autour de la Casbah, à partir des synthèses novatrices d’un Hadj al Anqa, ce Kabyle algérois d’Azeffoun. Il s’agit d’un mouvement en appui sur l’intérêt et l’adhésion de ceux à qui il s’adresse, qui incite à l’émulation créatrice arbitrée par le public et non à figer des blocs culturels fermés et hostiles manipulés par les hégémonismes politiques. Cette dynamique culturelle est source d’amitié féconde pour les composantes de la nation, dans l’esprit qu’évoque plaisamment Zamoum lorsqu’il se souvient de sa dure captivité au bagne de Lambèse où son co-détenu fut quelque temps Abdelhamid Benzine, « cet espèce de Kabyle et de communiste » écrit-il, qui, lui faisant aimer davantage l’arabe, fut celui qui le perfectionna le mieux dans la connaissance de cette langue.

En relation avec ce qui précède et avec la crise « identitaire-démocratique » de 1949, une raison plus politique, dirais-je, m’a touché dans le témoignage de Zamoum. Son itinéraire et celui de Mazouzi, avant et après l’indépendance, comme patriotes progressistes intègres et à l’abnégation incontestée, illustrent à mes yeux une démarche de sagesse politique dans la façon de gérer la relation entre revendications politiques et culturelles, en déjouant les tentations de les transformer en otages l’une de l’autre. Aujourd’hui encore, des voix s’élèvent parfois pour se demander (et y répondre par la négative) si les promoteurs berbères de l’algérianité en 1949 avaient bien fait de mettre en veilleuse (sans l’abandonner) la revendication linguistique en attendant les jours meilleurs qu’ils espéraient de l’indépendance. Ce qu’ils considèrent à tort comme renoncement était en fait, devant les incompréhensions et les intransigeances, suspectes chez certains dirigeants, sincères chez d’autres, la décision de placer au dessus de tout la poursuite du combat uni pour l’indépendance, malgré les méfaits des tendances chauvines et antidémocratiques déjà à l’oeuvre. C’est en fait cette « ligne de masse », exprimant une conscience diffuse des dangers de division, qui a inspiré des milliers de combattants et patriotes algériens honnêtes qui, à l’instar de Mazouzi et Zamoum, n’étaient pas moins berbères de coeur que bien d’autres qui éprouvent beaucoup plus le besoin de le proclamer bruyamment que de l’illustrer dans les réalisations.

C’est avec la même outrance qu’on a voulu culpabiliser des milliers de cadres techniques ou culturels sur la seule base de leurs fonctions dans l’appareil d’Etat, sans égard aux orientations qu’ils défendaient ou appliquaient dans ces fonctions. Comme si ces fonctions interdisaient d’utiliser et si possible élargir leur marge de manoeuvre dans l’intérêt de tous les secteurs de progrès qui agissaient chacun à sa façon dans l’éventail socio-politique. Cet exemple de Mazouzi et Zamoum a illustré une des modalités de ce combat pacifique. Le désastre pour la cause légitime de la démocratie en matière linguistique, socio-économique ou politique, n’aurait-il pas été que tous les Kabyles plongent dans l’aventure insurrectionnelle de 63 ou considèrent toute forme d’arabité culturelle comme un reniement de leur berbérité algérienne?

Le problème demeure posé dans l’actualité. Je viens de trouver sur ce thème des propos acerbes et teintés de forte intolérance partisane que j’aurai l’occasion d’évoquer, dans quelques articles rassemblés par « Reporters sans Frontières » dans l’ouvrage collectif « Le Drame Algérien”,
[[Reporters sans frontières, « LE DRAME ALGÉRIEN, UN PEUPLE EN OTAGE », Ed La découverte, 1994, 95, 96]]
qui par ailleurs ne manque pas d’analyses ou reportages plus fiables. Il est regrettable que comme à propos de l’islam, le terme d’arabisation n’évoque automatiquement chez certains que ses variantes les plus négatives. L’oeuvre arabophone de Yacine n’est pas seulement courage, ténacité et talent. Elle est aussi lucidité et patriotisme chez celui qui a su la hisser à une place honorable aux côtés de son oeuvre d’expression française et de son action pour la promotion de tamazghit. Trois cordes précieuses au même arc algérien, dont une des trois, celle de l’arabité, est dans les faits une corde double. L’une et l’autre, la savante et la populaire, ont vocation d’être performantes, selon la cible et le public visés et grâce à l’entraînement ou les dons du tireur. Rien n’empêchant d’améliorer la qualité de chaque corde au fur et à mesure des possibilités et des besoins.

Pourquoi la corde arabe, pour être capable de rivaliser en audience et usages multiples avec les autres, et permettre au plus grand nombre d’Algériens d’avoir plus de chances d’atteindre la cible, ne serait-elle pas faite d’une tresse double, remarquable d’efficacité, comme le préconisait déjà en 1949 la brochure «L’Algérie libre vivra», de Idir El Watani ? Une efficacité qui lui viendrait de la confluence de sa composante arabe « classique », que notre peuple et ses spécialistes sauraient doubler et renforcer par du dialectal algérien évolutif, en attendant une corde unique moderne. Celle d’un arabe « moyen » faite d’un alliage des deux, mis au point avec des critères d’efficacité liés aux besoins et capacités progressifs des utilisateurs, en n’oubliant jamais qu’en matière de langues, l’usage est toujours le maître !

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Sadek Hadjerès

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