ABDELKADER HANNACHI: «je suis un communiste et demi»

Adelkader Hannachi, un des plus anciens membres du mouvement communiste algérien, vient de nous quitter. Son parcours humain et militant est de ceux qui font la fierté de la cause qu’il a défendue et suscite le respect des compatriotes avides de liberté et de dignité sociale. A propos de son parcours, ce militant résolu avait donné il y a six ans (20 avril 2004) quelques éléments à Yamilé Safia dans une interview pour Alger républicain dont le texte est reproduit ci-dessous.

J’y ajouterai ultérieurement sur ce site certains des mérites et des activités que ce patriote ardent anticolonialiste, ce syndicaliste combattant de la classe ouvrière et de la paysannerie, modeste et convaincu, a menées aussi avec sa discrétion de « père tranquille », pour contribuer au fonctionnement de l’appareil du PAGS durant sa longue clandestinité de 24 ans, en résistance au système dictatorial de parti et de pensée uniques.

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Adelkader Hannachi avait voué toute sa vie à la lutte pour l’émancipation des travailleurs.

Né en 1913 il s’était engagé tôt dans le combat pour l’indépendance de l’Algérie en militant dans les mouvements nationalistes avant de rejoindre le Parti communiste algérien pour lier le combat patriotique au grand combat pour le socialisme. Il a toujours été animé par la conviction qu’aucun progrès durable ne pouvait être accompli sans l’existence d’un parti de la classe ouvrière, un parti communiste. Cette idée, il l’avait clairement exprimée dans un entretien avec Alger républicain.

Publié en avril 2004, sous le titre: «Notre pays a besoin d’un parti de la classe ouvrière»
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Alger républicain: Que peut nous dire M. Abdelkader Hannachi sur la grève des ouvriers agricoles de 1948?

Abdelkader Hannachi: La grève de 1948 a éclaté dans la Mitidja durant la saison des vendanges dans un contexte où l’exploitation de ces ouvriers par les colons avait atteint son paroxysme.

Pour l’organiser, on allait le soir avec Ali Khodja Mohamed, militant du Parti communiste algérien et secrétaire de l’union locale des ouvriers agricoles, tenir des réunions clandestinement sous des ponts, dans des endroits cachés et parfois à l’union locale de la C.G.T.

Nous rencontrions les travailleurs des fermes, en particulier les forgerons qui étaient des permanents et qui y habitaient. Parce qu’ils connaissaient tous les autres travailleurs, ils représentaient pour nous un intermédiaire auprès d’eux. On discutait de leurs conditions de travail, des problèmes qu’ils rencontraient et spécialement des salaires modiques qu’ils percevaient.

Après de nombreuses discussions, ils comprirent que seule la grève leur permettrait d’obtenir une amélioration de leurs salaires.

Cette grève gêna énormément les colons qui furent obligés d’embaucher des travailleurs occasionnels sans aucun savoir-faire. La dextérité et l’expérience acquises par les travailleurs permanents avaient fait défaut et la récolte ne fut pas bonne. Les ouvriers agricoles obtinrent gain de cause: leurs salaires furent augmentés.

Durant la grève, nous avions procédé à une collecte d’argent, de vêtements et de denrées alimentaires auprès des commerçants afin d’aider les grévistes dont on avait bloqué les salaires. On expliquait à ces donateurs que leurs commerces dépendaient de ces travailleurs de la terre qui menaient une lutte légitime pour une augmentation de salaires.

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AR : Vous étiez membre du secrétariat du syndicat de l’hôpital de Blida lorsque la grève des hospitaliers a éclaté en 1951…

Abdelkader Hannachi: Elle dura 46 jours. On n’avait jamais assisté à une grève aussi longue. La revendication était la même que celle des ouvriers agricoles, en l’occurrence une augmentation des salaires. L’argument avancé était que le salaire perçu par les hospitaliers d’Algérie était de beaucoup inférieur à celui des hospitaliers de la métropole. La grève fut lancée après l’accord de tous les travailleurs affiliés à la C.G.T. Elle déboucha sur une augmentation des salaires dont bénéficièrent les autres hôpitaux civils. A la fin de la grève, l’administration dispersa tous les camarades (Riguet, Zakin, Rasspot…) qui étaient à la tête du syndicat. Me retrouvant seul au niveau de l’hôpital, je pris la direction du secrétariat.

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AR : Abdelkader Hannachi est venu tôt au militantisme…

Abdelkader Hannachi : J’ai commencé à militer en 1931 dans les rangs des nationalistes. Mon beau-frère, qui recevait clandestinement de France le journal El Ouma me remettait toujours un exemplaire.

Plus tard, Messali ne représentait plus pour moi une référence. Membre dirigeant de l’Étoile Nord-Africaine (regroupement initié par les communistes français sur directive de l’Internationale communiste. NDLR), il devint après sa rencontre avec Chakib Areslane anti-communiste. Il sombra dans le comportement d’un marabout et entra en conflit avec de nombreux militants qui finirent par quitter son parti.

C’est au contact d’un ami d’école, Ali-Khodja Mohamed, avec qui je discutais souvent politique que je me suis rapproché des idées du PCA. Il m’avait expliqué qu’il portait dans son programme des revendications politiques mais aussi sociales. Le PCA luttait pour l’indépendance nationale tout en défendant la classe des travailleurs.

La remontée vers le Nord de députés communistes français expulsés par Pétain lors de la Seconde Guerre mondiale nous fut très bénéfique car c’est à leur contact qu’on a compris que le communisme français, algérien ou soviétique ne différait pas, que c’était une idéologie faite pour l’humanité, pour les travailleurs. J’ai commencé à militer au sein d’une cellule du PCA dans la région de Blida.

À côté de mon action syndicale, je fus désigné par le parti pour mener une campagne électorale à Boghari en tant que candidat où j’avais en face de moi des caïds. On refusait catégoriquement de mettre à ma disposition une salle pour débattre du programme du parti. J’ai alors tenté de contourner cette interdiction en portant la contradiction chez mes adversaires. Je me présentais dans la salle où ils organisaient leurs meetings et demandais la parole et c’est comme ça que j’intervenais.

J’ai mené à deux reprises une campagne électorale à Boghari: la première fois, j’allais parler dans les cafés, mais la seconde fois, on me refusa aussi l’accès aux cafés car on leur avait auparavant fermé leurs locaux par représailles. Je faisais aussi les marchés. Des fois, je couchais dans un hammam et d’autres fois chez un camarade directeur d’école. Ce ne fut pas facile, mais c’est cela la lutte…

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AR : Comme beaucoup de communistes, vous étiez membre des combattants de la libération (CDL) à leur création en 1955?

Abdelkader Hannachi : Le FLN refusait le contact avec le PCA qui avait alors décidé de créer les CDL et de participer ainsi à la lutte armée. Je les ai donc rejoints.

Il y avait dans la région de Blida des groupes d’action qui opéraient des attentats (déraillements de trains, dégradation d’installations électriques…).

Avec Moreno et Babou, on allait chercher de la poudre dans une mine de fer à Damous pour la fabrication de bombes artisanales, opération qui était facilitée par l’aide de camarades de la région affiliés à la CGT.

Un nombre élevé de communistes seront tués durant la guerre d’indépendance: Guerrab, Counillon, Laban, Maillot …

Avec l’accord PCA-FLN de 1956, le FLN commença à admettre les camarades, sans leur carte du parti bien sûr. J’ai voulu rejoindre le maquis, mais on a refusé vu mon âge avancé : j’avais à l’époque 43 ans et de plus 6 enfants à ma charge; donc on m’a demandé de rester et de militer en ville.

Je fus arrêté le 29 octobre 1956 par les colonialistes non pas à cause de mon appartenance aux CDL mais pour mes activités syndicales.

J’ai été emprisonné en premier lieu à Berrouaguia puis transféré à Saint-Leu, Sidi Chami (Oranie) puis Bossuet où j’ai passé deux ans.

Je fus relâché en novembre 1959; après trois ans passés dans les camps, je ne pesais plus que 45 Kg.

Je fus encore repris par les colonialistes en janvier 1960 et emprisonné durant un mois du côté de Blida.

J’ai continué à militer jusqu’à l’indépendance.

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AR : Vous avez vécu un événement très douloureux en 1962, juste après la déclaration d’indépendance.

Abdelkader Hannachi : À l’indépendance, je me suis rendu avec mon ami Ramoul (un infirmier) chez le camarade Mustapha Saadoun à Cherchell pour le voir à son retour du maquis.

Des membres de l’ALN de la région nous ont arrêtés chez lui avec son jeune frère et emmenés dans le djebel. On nous a alors tabassés et ligotés tout en nous traitant de «sales communistes» avant de nous enfermer dans un gourbi. On m’a enlevé et déchiré la carte d’identité et traité de harki.

Le lendemain matin, on a emmené Ramoul et le frère de Saadoun pour la corvée. Moi j’avais refusé d’y aller. Vers le coup de midi, le frère de Saadoun est revenu seul, ils les avaient séparés auparavant. Ramoul n’a plus donné signe de vie, on l’avait liquidé car c’était un communiste.

La détention et les exactions avaient duré une quinzaine de jours.

Je fus conduit ensuite vers un endroit à Hadjout (ex-Marengo) dans un bureau militaire du FLN. C’est là qu’un commandant qui avait la jambe amputée m’avait lancé à la figure: «Toi, on va t’envoyer à Moscou.»

Ma réponse, ne se fit pas attendre: je lui fis comprendre que si lui voulait partir, il n’avait qu’à le faire, mais que moi j’étais algérien et que j’avais l’intention de rester en Algérie.

Deux militaires m’ont alors escorté vers un endroit qu’on appelait Trab Lahmar (terre rouge) à côté de Blida, là où on mettait les harkis. On m’a mis dans une cellule, ça a duré quelques jours puis un ancien voisin que je connaissais a donné l’ordre de m’isoler dans une autre cellule. Ce voisin qui se nommait Nacef était un nationaliste et j’avais appris par les frères Benteftifa lorsque j’étais en captivité qu’ils lui avaient remis eux-mêmes une ronéo pour tirer des tracts pour le FLN et qu’il l’avait gardée pendant 48 heures avant de la leur rendre sans avoir réalisé l’opération; ce monsieur se présentait maintenant avec une mitraillette sur l’épaule et avait la charge de surveiller les prisonniers.

Nacef me ramena plus tard deux officiers de l’ALN, un capitaine (Mohamed Teguia qui était un camarade) et un lieutenant ( Bey Mohamed).Tous les deux me connaissaient et devant eux, comme s’il voulait me confondre, il me posa la question suivante: «M. Hannachi tu es toujours communiste?» Je lui répondis:«Je suis plus que cela: je suis un communiste et demi». Les deux officiers ressortirent sans rien dire et revinrent le lendemain pour m’emmener en voiture et me relâcher devant ma maison.

L’Algérie est en proie à des difficultés accrues et à des surenchères de la part de ce pouvoir. Croyez-vous qu’ils ont réussi à inhiber toute détermination de changement chez le peuple?

Notre pays traverse une crise difficile, les gens malhonnêtes et les exploiteurs s’accaparent ses richesses en enfonçant le peuple dans la misère.

Le problème du chômage, la liquidation des entreprises publiques, les problèmes de la liberté d’expression, des libertés syndicales menacées interpellent la conscience des citoyens. Des gens ont osé jeter des pierres sur le convoi du président de la République, des grèves et des émeutes éclatent sur tout le territoire du pays.

Cela dénote un ras-le-bol et prouve que les gens commencent à comprendre qu’il est temps de bouger et de s’unir car leur avenir est en jeu.

On a tenté de le mater, on l’a freiné pendant un certain temps, mais personne ne peut contenir l’élan d’un peuple qui se révolte.

Le PCA a eu ses révolutionnaires, ses cadres et ses martyrs. Les camarades se sont battus et ont sacrifié leur vie pour un avenir meilleur pour tout le monde et non pas pour une catégorie de personnes.

Mes convictions communistes restent les mêmes et, pour moi, la question ne se pose même pas, notre pays a besoin d’un parti de gauche, un véritable parti communiste défenseur des travailleurs et des opprimés.

Yamilé Safia

20.04.2004

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