1951 -1952: Mireille MIAILHE & Boris TASLITZKI, DEUX PEINTRES EN ALGÉRIE À LA VEILLE DE L’INSURRECTION

Un lecteur du site nous a transmis le catalogue de l’exposition:

« Un voyage singulier

Deux peintres en Algérie à la veille de l’insurrection (1951 -1952)

Mireille Miailhe et Boris Taslitzky »

organisée en décembre 2009, à la bibliothèque Nelson Mandela –
Vitry sur Seine, par l’Association « Art et Mémoire au Maghreb ».

L’article ci-dessous reprend le texte d’introduction à cette exposition de Henri Alleg, ainsi que quelques reproductions, uniquement pour inciter le lecteur à avoir la patience de télécharger le catalogue dans son entier.

Ce catalogue, avec de nombreuses reproductions est donné en document joint. (Ce document est un peu lourd (9Mo), et nous savons bien que les débits « Internet » des uns et des autres, dans les différents pays ou régions où ils accèdent à socialgerie est parfois lent).

M & S – R

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Introduction pour le catalogue de l’exposition [[Un voyage singulier : deux peintres en Algérie à la veille de l’insurrection (1951-1952). Mireille Miailhe et Boris Taslitzky, exposition à la bibliothèque Nelson Mandela, à Vitry sur Seine, en octobre 2009]]

Ils étaient tous deux arrivés en Algérie peu de temps avant que n’éclatent dans l’Aurès les premiers coups de feu de l’insurrection nationale. Mireille Miailhe et Boris Taslitzky avaient été reçus chaleureusement par ceux qui les avaient invités à venir voir de près ce qu’étaient cette Algérie et ces Algériens qui commençaient à faire les gros titres des journaux.

L’accueil était pourtant teinté d’interrogation. Deux peintres dans une période aussi pleine d’inquiétudes et de questions sur l’avenir? Etait-ce bien le moment de venir poser son chevalet dans le clair-obscur d’une ruelle de la vieille ville ou, dominant la baie étincelante, sur une terrasse de la Casbah.

Et quoi d’autre, que cette étincelante lumière qui faisait vibrer tout ce qu’elle atteignait – choses inanimées aussi bien qu’ êtres vivants- des artistes pourraient-ils bien retenir de ce pays? Depuis plus d’un siècle, de Delacroix à Renoir, Matisse, Marquet et quantité d’autres moins célèbres, les peintres français avaient superbement illustré la féerie de couleurs que ce pays leur offrait.

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Mireille Miailhe aussi bien que Boris Taslitzky, arrivant en Algérie, n’avaient pu qu’être séduits eux aussi par ces paysages éblouissants de verdure et d’azur, par la merveilleuse harmonie de ces anciens édifices d’avant la conquête encore éclatants de blancheur mais ils n’étaient pas venus pour peindre ce que d’autres avaient déjà, et depuis bien longtemps, si magnifiquement exalté. Leur ambition sera de dire la vie des femmes et des hommes de cette Algérie coloniale dont les porte-parole de la France officielle continuaient de proclamer qu’elle était une terre française, un « prolongement de la métropole », heureuse de vivre à l’ombre du drapeau tricolore. Mireille et Boris ne s’y laisseront pas prendre. Ils peindront tout simplement ce qu’ils voyaient et contribueront à faire connaître la vérité au peuple français et au monde. C’est bien ce que ce que leurs hôtes, responsables politiques et syndicaux anticolonialistes attendaient d’eux.

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Cinquante ans plus tard, ces extraordinaires documents témoignent encore. Or, comme le rappelle opportunément Anissa Bouayed, si passionnée et si efficace organisatrice de cette exposition, ils ont été très peu offerts à la vue du public durant ce demi-siècle. Est-il vraiment nécessaire de se demander pourquoi? Chacun sait bien que les gouvernants ont justement tout fait pour organiser l’oubli. L’oubli de ce que fut le système colonial, des combats et des sacrifices menés par tout un peuple dressé pour briser ses chaînes. L’oubli et le silence autour d’une guerre atroce dans laquelle furent entraînés contre leur gré des dizaines de milliers de jeunes Français. La municipalité de Vitry-sur-Seine, en aidant à la tenue de cette remarquable exposition, ne contribue donc pas seulement à faire connaître l’œuvre de deux artistes éminents, elle concourt à éclairer -et de façon extraordinairement vivante- un moment tragique, et pour l’essentiel encore méconnu, d’une histoire commune aux deux peuples.

Qui pouvait mieux dire que les dessins de Mireille, l’épouvantable existence des enfants algériens à l’époque coloniale,

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celle des « petits cireurs de chaussures » des rues d’Alger, ou celle des « enfants sans école », qui, « pieds nus dans la neige » étaient contraints de travailler aux champs des « étoiles aux étoiles » pour un quignon de pain? C’est à ceux qui refusaient d’admettre cette réalité que s’adressaient aussi ces dessins, éclatants de vérité et retentissants comme autant de cris d’indignation et de révolte. De révolte! Car personne ne peut s’y tromper: la scène peinte par Mireille Miailhe du tribunal de Blida où l’on voit les militants nationalistes debout dans le box des accusés clamer leur volonté d’indépendance, cet extraordinaire portrait d’un paysan mutilé, rescapé des massacres de Sétif qui revit sous le crayon de Boris Taslitzky,
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celui de Hadj Omar, ancien mutin des révoltes de la Mer Noire ou celui de Tahar Ghomri, paysan communiste de la région de Tlemcen qui mourra au maquis et dont le regard semble déjà appeler au combat pour la liberté, toutes ces œuvres, si chaleureuses et si fortes, ne laissent place à aucune ambiguïté:

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Ceux qui les ont peintes avaient choisi leur camp, celui du respect de chacun, celui de la vérité, de la fraternité et de l’amitié et ils tenaient à le faire savoir.

Henri Alleg

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