LE 1er MAI 1951 à SIDI AMRANE

Dans cet article, les jeunes générations apprendront comment les luttes syndicales étaient menées sous le féroce régime colonial, comment elles gagnaient en combativité et prises de conscience.

Pas seulement dans la capitale et les grandes villes, pas seulement dans les entreprises industrielles, les ports, les chemins de fer ou le bâtiment, mais aussi dans les zones les plus reculées du pays, où se sont déroulées des luttes et grèves très dures de quelques semaines à plusieurs mois, depuis les mines de l’Ouenza à l’Est jusqu’à celles de Kenadsa à l’Ouest, en passant par celles de Ichmoul (d’où l’aurassien Sadek Chebchoub prit le maquis dès les années 40) , Timezrit, Francis-Garnier (Tenès), Miliana, Boukaïd etc.

Pas seulement avec les ouvriers agricoles et paysans pauvres sur les propriétés des grands colons de Annaba, la Mitidja, El Asnam, l’Oranie, mais aussi dans les Territoires du Sud sous administration militaire française soutenus par les grands féodaux algériens.

Même sous des régimes aussi rigoureux, les travailleurs parvenaient à se faire entendre.

On en mesure les grands obstacles quand dans l’Algérie indépendante il est si difficile de se réunir, ou célébrer un premier Mai qui ne soit pas une pure et simple formalité officielle de beni-oui-oui…

TÉMOIGNAGE

IL Y A QUARANTE ANS (en 1951)

UN 1er MAI DANS LE SUD ALGÉRIEN

par Lakhdar KAIDI

S’il était devenu une coutume de célébrer le 1er Mai dans les villes du nord du pays où une vieille tradition syndicale jalonnée de luttes parfois sanglantes avait fini par imposer au pouvoir colonial certaines libertés, et notamment le droit de réunion et de manifestation, il n’en était pas de même dans les campagnes soumises à la loi des gros colons dont les privilèges commandaient une vigilance de tous les instants.

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De véritables féodalités s’étaient constituées dans les régions bien délimitées où régnaient de véritables roitelets imposant leur volonté au pouvoir de Paris, et faisant régner dans les régions qui leur étaient « confiées » une exploitation voisine de l’esclavage, au moyen d’une terreur permanente.

Les ancienne générations se rappellent des méfaits des “Gratien Faure et Dochard” dans le Constantinois; des “Borgeaud”, “Sorrensen” dans l’Algérois; des “Abbo” en Kabylie; des “De Calan” dans le Chlef (ex. Orléanville); des “Raoux” en Oranie.

À côté de ces sinistres hobereaux, existaient des sociétés coloniales agricoles qui ont accaparé de vastes étendues de terre provenant des propriétés des petits fellahs spoliés et des terres « arch » confisquées.

Parmi ces sociétés constituant souvent des comités moyenâgeux où les ouvriers agricoles travaillaient des étoiles aux étoiles pour une rémunération dont ne se satisfaisaient sans doute pas les serfs.

Il y avait par exemple la “Compagnie algérienne” avec ses 100 000 hectares dans la région de Ain Regada de Khroub – Oued Zenati – Aïn Abiod, la “Société genevoise” avec ses 26.000 hectares dans la région de Sétif, la “Société des orphelins de la Seine” avec ses milliers d’hectares dans la région de Ferdjioua ; la “Sociéré des Hamendas et de la petite Kabylie”, société forestière qui exploitait les lièges et la forêt de tout le massif de Collo et de l’Edough, la “S.A.I.S.A.” – “société agricole et industrielle du sud algérien” qui possédait et exploitait plusieurs centaines de milliers de palmiers – dattiers dans la région de Biskra-Touggourt et le sud.

Le mouvement syndical algérien à l’époque uni et organisé dans le Nord du pays avait réussi à arracher certains avantages sociaux et imposer des meilleures conditions de travail.

Il n’en était pas de même dans les campagnes et particulièrement dans le Sud, soumis de surcroît, au régime de l’administration militaire et où la moindre velléité d’organisation et de réclamation était considérée comme une insoumission voire une véritable rébellion.

Dans ce contexte fait d’exploitation forcenée, de discriminations raciales, le mouvement syndical algérien ne pouvait se satisfaire de certains avantages acquis grâce à des luttes héroïques des dockers, des cheminots et des mineurs.

Les syndicats ne pouvaient être quittes du devoir qu’ils avaient à l’égard de la classe ouvrière que s’ils organisaient en leur sein les centaines de milliers de travailleurs agricoles et orienter et guider leurs luttes et leur combat pour leur émancipation, la conquête de conditions de vie et de travail dignes du 20ème siècle.

Aussi, le mouvement syndical algérien considérait-il, à juste titre, qu’il ne pouvait y avoir de véritable syndicalisme sans syndicats d’ouvriers agricoles puissants.

Dans le Nord du pays des syndicats se sont constitués un peu partout, en Oranie, dans la
Mitidja, dans la plaine de Annaba.

Ils agissaient souvent dans la clandestinité pour échapper aux rigueurs de la répression souvent féroce, comme celle qui suivit la grande grève de 1937, dans la région de Azzaba, (ex-Jemmapes), et dont le dirigeant Boualleg Rabah mourut en prison où il purgeait une peine de cinq ans de travaux forcés.

Ce fui aussi le cas de la région de Aïn-Témouchent qui a vu la répression s’étendre même à des instituteurs, comme Lucien Sportisse, coupables d’avoir manifesté leur solidarité agissante.

Dans le sud du pays, les ouvriers agricoles étaient encore plus durement touchés par l’exploitation et la répression.

DE PUISSANTS

SEIGNEURS ET FÉODAUX

Le Mouvement syndical décida de déployer tous les efforts nécessaires pour implanter des sections syndicales dans les palmeraies et les oasis en s’appuyant sur les syndicats
de petits fellahs existant déjà en certains endroits.

Les formes et les méthodes utilisées devaient tenir compte des conditions particulièrement difficiles.

Grâce à l’ action et à l’activité de militants courageux et dévoués, ayant une expérience dans les autres secteurs, des résultats positifs sont vite obtenus.

Les gros féodaux et leurs maîtres s’en émeuvent ; ils constataient une certaine résistance et même une certaine insolence, inhabituelle, qui se manifestaient dans le comportement des ouvriers agricoles et des fellahs, mais ils ne savaient pas à quoi l’ attribuer.

Dans la région de Biskra, Touggourt et Ouargla régnaient, sous la protection du régime militaire, de tout puissants seigneurs et féodaux: la SAISA et ses centaines de milliers de palmiers; le cheikh El Arab Abdel Aziz Bengana, le bachagha roitelet Senoussi, ses caïds et ses douaers, le bachagha Benchenouf, etc.

Les sections syndicales constituées agissaient dans la clandestinité et se limitaient à faire un travail d’organisation et de sensibilisation, les interventions étaient effectuées à Constantine et à Alger où étaient présentées devant I ‘administration coloniale les revendications établies par les ouvriers dans les palmeraies et les oasis.

En tant que secrétaire général de l ‘Union des Syndicats CGT du Constantinois, j’avais effectué plusieurs séjours et tournées à travers la région, j’avais constaté le sérieux, le sens de l’organisation et la combativité des travailleurs agricoles qui ne demandaient qu’à se battre pour acquérir plus de dignité et des conditions de vie et de travail meilleures.

Ils le prouvèrent simplement dans les temps qui allaient suivre et notamment pendant la guerre de Libération.

PREMIER MAI 1951

En 1951, l’Union des syndicats du Constantinois décida d’organiser à l’occasion du 1er Mai une grande manifestation dans la région.

Le mot d’ordre fut transmis aux responsables avec la consigne d’agir très discrètement.

Je fus chargé de partir vers le 15 avril à l’ effet de visiter la région, et d’aider à la préparation du 1 er Mai.

Je partis donc à Biskra où j’ai tenu une réunion avec les responsables de l’Union locale et notamment des cheminots qui, sous le couvert de leur profession, effectuèrent des missions souvent délicates.

Je me suis ensuite rendu à Guemar, où existait officiellement un syndicat de petits planteurs de tabac, sous l’égide duquel les responsables des sections syndicales ont été réunis pour dresser un véritable plan d’organisation de la manifestation, qui devait être exécutée dans le plus grand secret.

À cette réunion, assistaient en plus des délégués des Oasis et palmeraies, le frère Hamma Lakhdar qui devait devenir un responsable de l’ALN dans la région, où il s’illustra durant plusieurs batailles et devait tomber les armes à la main au cours de l’une d’elles restée mémorable.

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Réunion clandestine

détail d’une peinture de Boris TASLITZKI

Coll particulière

« La Guerre d’Algérie » Alleg et coll, p. 231.

Ensuite chacun retourna dans son coin; pour ma part, j’avais établi ma « résidence provisoire » à Oughlana à 4 km de DJamaâ. De là, je rayonnais sur El-Meghaïer – Djamaâ – Touggourt – Sidi Amrane Sidi Khaled – Zaouia – Tamassine, Mahdia.

Pout plus de sécurité et de discrétion et aussi pour des raisons de température, nos tournées se faisaient le soir.

Accompagné des frères Hachemi Guenouni de Djemaâ – où il vit encore, et Beriada Belkacem, un géant de 2m de haut, toujours armé d’un fusil de chasse, nous partions à pied, au clair de lune, parcourir des kilomètres, par des pistes sablonneuses avant de tenir nos réunions dans la clandestinité la plus complète, à l’insu de l’administration et de ses sbires.

Nous décidâmes de tenir le rassemblement du 1er Mai à Sidi Amrane, des défilés devaient partir des Oasis et palmeraies le matin de bonne heure pour profiter de la fraîcheur et arriver à 9 h pour assister au grand meeting.

Le matin du 1 er Mai des défilés en rangs serrés partirent- de Oughlana – Djemaâ – Sidi
Khaled –Zaouia – par plusieurs centaines, les travailleurs affluèrent de ces centres, porteurs de banderoles quelquefois de fortune; hâtivement confectionnées, pour rejoindre le lieu du rassemblement central.

Des délégations plus restreintes sont venues de Touggourt, Ouargla, Oued El Meghair – Temassine – Guemar. Elles étaient arrivées déjà la veille et se trouvaient en place tôt le matin, du 1er Mai.

Il n’était pas encore 9 h quand la place de Sidi Amrane s’emplit de monde. Il y avait là des milliers de travailleurs. Les prévisions les plus optimistes de chacun étaient dépassées.

Le meeting dura une heure environ au cours duquel je pris la parole, après les frères Smaïlia, Amar et Beriala Belkacem responsables du syndicat et Teriiâa Saddek qui apporta la solidarité des petits fellahs planteurs de tabacs d’Oued Souf.

IL N’ETAIT PAS AISÉ DE

VENIR À BOUT D’UNE

ORGANISATION

SYNDICALE

La dispersion du rassemblement s’était faite si rapidement et parfaitement que les autorités avisées tardivement ne purent réunir leurs forces pour intervenir.

Le colonel commandant le territoire militaire de Touggourt ragea contre ses subordonnés et partit entièrement contre le sinistre Bachagha Senoussi, le quel promit à son maître de se venger rapidement pour se laver de l’affront terrible qu’il subit.

C’est que l’évènement avait fait un grand bruit, dans toute cette région du Sud Constantinois.

Il se rendit compte qu’il n’était pas aussi aisé de venir à bout d’une organisation syndicale, fortement implantée de surcroît, constituée à leur insu, au cours d’une période où ils n’ont vu que du « bleu ».

C’est un an plus tard, au cours du meeting du ler Mai 1952, organisé et tenu sous la responsabilité du frère Demène Debih Abdallah qui devait devenir 30 ans plus tard, le secrétaire général de I’UGTA, qu’une répression sauvage s’était abattue sur l’organisation et la région permettant au Bachagha Senoussi de prendre sa revanche.

Demène Debih Abdallah fut arrêté, torturé et condamné à 6 mois de prison, malgré une formidable campagne de protestation.

Boulif Bachir pour sa part s’échappa et resta longtemps dans la clandestinité.

La revanche des Senoussi et leurs maîtres ne fut qu’éphèmère.

La lutte de libération nationale à laquelle la région a participé grandement a consacré en fin de compte la grande revanche du peuple algérien sur ses ennemis de tous bords.

Lakhdar Kaidi

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