IL Y A CENT ANS, EN LYBIE : LA PREMIÈRE GUERRE AÉRIENNE TERRORISTE

il arrive parfois que les dates soient fortement porteuses de symboles…

On attribue généralement aux frères américains Wright le mérite d’avoir procédé au premier vol, le 17 décembre 1903.

Prodige de l’esprit humain. Mais aussi terrifiante logique: immédiatement, certains se sont interrogés: et si cette invention pouvait être utilisée pour acquérir un ascendant à la guerre?

De nombreux hommes politiques et militaires imaginèrent que cette invention pouvait
devenir une arme – de reconnaissance et / ou de bombardement –.

Quand cette idée fut-elle pour la première fois mise en pratique ?

Pour la quasi totalité des études historiques, la première guerre aérienne fut celle de 1914-1918 [[Lee Kennett, La première guerre aérienne, 1914-1918, Paris, Économica, 2005 ; Sylvain Champonnois, « Les débuts de l’aviation militaire (1900-1909) », Rev. Hist. des
Armées, n° 255, 2009]].

C’est vrai, si l’on retient comme critère le combat dans le ciel entre militaires, en quelque sorte à armes égales.

Mais c’est oublier une autre forme: le bombardement aérien. L’utilisation de l’aviation fut vite perçue par les stratèges militaires comme un moyen radical, de terrasser
l’ennemi – les fantassins au sol ou… les populations civiles – qui, eux, évidemment, ne pouvait riposter.

Et c’est aux colonies que ce type de terrorisme – au sens premier du terme: usage de la terreur pour obtenir un avantage – fut, pour la première fois, appliqué.

Dans cette course au déshonneur, les militaires italiens arrivèrent «bons» premiers. Et ce en Tripolitaine, appelée aujourd’hui… la Lybie. Le pays était alors sous la coupe de l’Empire Ottoman, qui avait – miraculeusement – conservé cette parcelle de son
ancien immense domaine.

L’Italie, jeune nation, furieuse d’être partie trop tard dans la course aux colonies, devancée par exemple par la France en Tunisie, manifesta ses appétits de conquête dans cette partie de la côte septentrionale de l’Afrique.

La guerre commença le 29 septembre 1911.

Dès le 22 octobre, le capitaine italien Carlo Piazza effectua le premier vol militaire
– une reconnaissance – au-dessus des lignes turques; dès novembre, des largages de bombes par avions sont attestés sur le même front[[André Corvisier, Dictionnaire d’art et d’histoire militaires, Article « Aviation militaire », Paris, PUF, 1988]].

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Dirigeables italiens bombardant des positions ottomanes en Libye.

La guerre italo-turque fut la première guerre

où des bombardements furent menés par des avions et des dirigeables

.

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Les Français ne voulaient certes pas être les derniers à envisager cette hypothèse.

Dès septembre 1910, une mission avait été chargée d’étudier la mise en place d’une station d‘aviation dans le sud algérien. Signe qui ne trompe pas, ce fut le ministère de la
Guerre qui en fut chargé[[Le Figaro, 5 septembre 1910]].

L’armée française arriva seconde de ce palmarès, coiffée sur le fil par les frères latins d’Italie: dès 1912 – donc l’année de l’établissement du protectorat –, au Maroc[[Albert de Pouvourville, Le Figaro, 29 octobre 1912; voir également la Revue L’Aéro du 23 août 1913]], il fut procédé à des bombardements aériens.

Une suggestion à nos croisés – dixit Guéant – de l’Occident en Lybie: si la guerre dure toujours en novembre, pour le centenaire du premier largage aérien de bombes de l’histoire de l’humanité, organisez une petite fête… mais soyez discrets.

« Alain Ruscio »

le Vendredi 1 avril 2011


RÉPONSES À CET ARTICLE / COMMENTAIRES

… entre autres, trois articles trouvés sur le Web, et adressés au site,

sur ce même sujet de la Guerre italo-turque de 1911,

premiers essais de bombardements sur la Libye,

et prémisses de l’embrasement de la première guerre mondiale.


1. « 1911 : la Libye en guerre, déjà »

Texte de TEWIK FARES,

cinéaste et scénariste,

du 18 mars 2011

(site de Libération.fr)

Voilà cent ans, en l’an de grâce 1911, voulant célébrer le cinquantenaire de sa jeune unité, l’Italie fait le projet de ressusciter son défunt Empire romain. C’est le temps des colonies. Les vieilles puissances européennes ont jeté leur dévolu sur l’Afrique ; la France, la Belgique, l’Allemagne se sont taillé des empires. Il ne reste à l’Italie que la Tripolitaine où la banque du Vatican de Léon XIII a fait, depuis une dizaine d’années, un nid qu’il souhaite mieux garni. La Libye devient une terre promise aux Italiens.

Le gouvernement lance une grande campagne de presse pour légitimer une expédition militaire. Il s’agit de convaincre l’opinion publique que la Tripolitaine est, historiquement, le «quatrième rivage» de l’Italie, la patrie des Sévère, dernière dynastie des empereurs romains. Le 4 octobre 1911, le Premier ministre Giolitti donne le coup d’envoi au départ d’un corps expéditionnaire. Il va vite atteindre les 100 000 hommes, marins et bersagliers, transportés par des centaines de navires. C’est le prélude à la guerre italo-turque.

Des semaines durant, l’oasis de Tripoli subit les bombardements de la flotte italienne qui font de nombreuses victimes civiles et sèment la terreur dans la population. Les troupes turques reçoivent du sultan l’ordre de ne pas riposter. La Sublime Porte qui règne sur la Tripolitaine depuis plus de trois siècles n’est plus, selon l’expression consacrée des historiens, qu’un «colosse aux pieds d’argile». Les Italiens débarquent enfin et prennent possession de l’oasis sans tirer un seul coup de fusil. Quelques jeunes officiers turcs opposés aux ordres de leur souverain désertent. Parmi eux, Mustafa Kemal, le futur Atatürk, et Anouar Pacha, futur Enver Hodja, rejoignent les tribus bédouines. Les Italiens fortifient une ligne de défenses autour de Tripoli. Une immense joie s’empare de toute l’Italie, alimentée par les reportages dithyrambiques des journalistes embeded, comme on dirait aujourd’hui. La presse chante la victoire de la civilisation européenne sur l’obscurantisme des musulmans et la liberté retrouvée des Arabes opprimés. Las ! Le 24 octobre 1911, les tribus bédouines alliées aux jeunes officiers turcs rebelles attaquent les lignes italiennes. C’est l’effroyable bataille de Chara’achat. Le 11e Bersaglier est décimé.

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La riposte italienne est terrible. Le gouvernement ordonne une répression sanglante. Arrestations, pendaisons, exécutions sommaires plongent Tripoli dans un bain de sang. Quelques journalistes s’en émeuvent. Un journaliste de la Gazzetta di Venezia écrit:

«La punition fut administrée de manière exemplaire, non seulement par des fusillades en masse, mais par une mesure radicale : toute l’oasis fut perquisitionnée, jardin par jardin, maison par maison et évacuée de force… On découvre encore ici et là quelques habitants, mais la découverte est un fait extraordinaire et elle a pour immédiat et joyeux corollaire l’exécution et le passage par les armes…» Des milliers de Libyens, hommes, femmes et enfants, sont déportés dans les îles italiennes désertes où ils mourront de faim et de soif. Sur 300 000 habitants que compte à l’époque la Libye, 180 000 périront entre 1911 et 1914.

Des voix s’élèvent pour condamner ces massacres. Le gouvernement italien riposte en lançant une vaste campagne de propagande et sollicitant le soutien des intellectuels européens. Le grand écrivain Gabriele d’Annunzio exalte la gloire et les vertus de la conquête. Un seul refuse de couvrir ces massacres: Pierre Loti, romancier et académicien français.

Il publie sa réponse cinglante dans le Figaro du 3 janvier 1912 : «L’Europe, comme chaque fois que l’on massacre, regarde fort tranquillement ! Quelle dérision que tous ces grands mots vides : progrès, pacifisme, conférence et arbitrage !… Aussi n’est-ce pas contre les Italiens seuls que s’élève ma protestation attristée, mais contre nous tous, peuples dits chrétiens de l’Europe ; sur la Terre, c’est toujours nous les plus tueurs ; avec nos paroles de fraternité aux lèvres, c’est nous qui, chaque année, inventons quelque nouvel explosif plus infernal, nous qui mettons à feu et à sang, dans un but de rapine, le vieux monde africain ou asiatique, et traitons les hommes de race brune ou jaune comme du bétail. Partout, nous broyons à coup de mitrailles, les civilisations différentes de la nôtre, que nous dédaignons a priori sans y rien comprendre. Et à notre suite, quand nous avons fini de tuer, toujours nous apportons l’exploitation sans frein, nos bagnes d’ouvriers, nos grandes usines destructives des petits métiers individuels, et l’agitation, la laideur, la ferraille, les « apéritifs », les convoitises, la désespérance…»

Un siècle plus tard, face à la retraite de Benghazi et à l’avancée des centurions libyens, Loti aura-t-il encore raison ?

Pour accéder à l’article en ligne, cliquer sur le lien …


2. «Il y a 100 ans : Lénine dans « La fin de la guerre italo-turque » dénonçait l’invasion de la Libye par l’impérialisme italien »

Dans le site: www.matierevolution.org

le mercredi 23 février 2011, par Alex

En 1911-1912 la guerre dite italo-turque opposa le Royaume d’Italie à l’empire ottoman. Elle aboutit à la domination de la Libye par l’Italie pour trente ans. Le dernier soldat italien quitta le sol libyen en janvier 1943.

Le boucher de la Libye, le Général italien Rodolfo Graziani, écrit dans son livre « Vers le Fezzan », en des termes dignes de Khadafi: «Les soldats italiens étaient convaincus qu’ils étaient la nation dominatrice investie d’une mission noble et civilisatrice. Ils étaient ici, non pour exploiter autrui, mais pour améliorer la situation du pays. Les Italiens se devaient de remplir ce devoir humain, quel qu’en fût le prix. Il faut donc soumettre le peuple libyen de son plein gré au colonialisme italien ainsi qu’aux coutumes et aux lois de l’Italie. Si les Libyens ne se convainquent pas du bien-fondé de ce qui leur est proposé, alors les Italiens devront mener une lutte continuelle contre eux et pourront détruire tout le peuple libyen pour parvenir à la paix, la paix des cimetières…»

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Lénine dans l’article « La fin de la guerre italo-turque » œuvres complètes tome 18 p.343 dénonce cette guerre coloniale :

Des dépêches viennent de nous apprendre que les préliminaires de paix ont été signés entre les plénipotentiaires de l’Italie et de la Turquie.

L’Italie «a vaincu». Il y a un an, elle se précipitait sur les territoires turcs situés en Afrique pour les piller et désormais Tripoli lui appartient. Il n’est pas inutile de revenir sur cette guerre colonialiste typique menée par un Etat « civilisé » du XXe siècle.

Par quoi cette guerre a-t-elle été provoquée ? Par l’avidité des gros financiers et des capitalistes italiens qui avaient besoin d’un nouveau marché, qui avaient besoin que l’impérialisme italien remporte des succès.

Comment a-t-elle été menée ? Nous avons assisté à une boucherie perfectionnée et « civilisée », au massacre des Arabes par les armes les plus « modernes ».

Les Arabes ont résisté avec l’énergie du désespoir. Au début de la guerre, les amiraux italiens avaient eu l’imprudence de faire débarquer 1 200 matelots : ils furent attaqués par les Arabes et 600 d’entre eux périrent. En représaille, 3 000 Arabes furent massacrés, des familles entières anéanties, des femmes et des enfants égorgés. L’Italie, n’est-ce pas, est une nation civilisée et constitutionnelle.

Environ 1 000 Arabes ont été pendus. Les pertes italiennes s’élèvent à plus de 20 000 hommes. Parmi eux on compte 17 429 malades, 600 disparus, 1 405 tués.

Cette guerre a coûté aux Italiens plus de 800 millions de lires, soit plus de 320 millions de roubles. Elle a provoqué un chômage effrayant et une stagnation de l’industrie.

Environ 14 800 Arabes ont péri. En dépit de la signature de la « paix », la guerre va continuer, car les tribus arabes habitant l’intérieur du continent africain, dans les régions éloignées de la mer, ne sont pas soumises. Il va falloir encore les « civiliser » pendant une longue période à coups de baïonnettes et de canons, par la potence, le feu et le viol des femmes.

Il va sans dire que l’Italie n’est ni meilleure ni pire que les autres pays capitalistes. Tous sont également dirigés par une bourgeoisie qui ne recule devant aucun massacre pour acquérir de nouvelles sources de profit.

La « Pravda » n° 129, 28 septembre 1912, Signé : T.

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3. Sur le site de Wikipédia :

« Guerre italo-turque »

… Cette guerre vit l’utilisation de nouvelles technologies militaires comme les avions. Le 23 octobre 1911, le pilote italien Giulio Gavotti en mission de reconnaissance largua quatre bombes sur les troupes ottomanes réalisant ainsi le premier bombardement aérien de l’histoire2.

2.U.S. Centennial of Flight Commission: Aviation at the Start of the First World War [archive]

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