L’APPORT DE IDIR AIT AMRANE À LA CAUSE NATIONALE

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DES IDENTITÉS LINGUISTIQUES

À LA CONSTRUCTION NATIONALE

L’œuvre créatrice et pédagogique de Yidir Aït Amrane


TEXTE DE SADEK HADJERES À L’ANNONCE DU DÉCÈS DE YIDIR AÏT AMRANE 2004.


« Ekker a mmis oumazigh » – janvier 1945.


LIVRES – ARTICLES – LIENS SUR LE WEB.


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TEXTE DE SADEK HADJERES À L’ANNONCE DU DÉCÈS DE YIDIR AÏT AMRANE

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extrait

novembre 2004

Alger 1948, ex-rue d’Isly (Ben Mehidi), au niveau de la place ex- Bugeaud (aujourd’hui Emir:Abdelkader):

MOHAND U YIDIR AIT AMRANE et SADEK HADJERES, venant du foyer de l’AEMAN (place de la Lyre), se dirigeant vers la Bibliothèque universitaire (ex rue Michelet, aujourd’hui Didouche) à la recherche de documentation sur l’Histoire de l’Afrique du Nord
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…/…

Je viens d’apprendre la disparition de Idir Aït-Amrane. Depuis près de soixante ans d’une amitié ininterrompue, rehaussée par son affable simplicité, nous avons continué, après les épisodes intenses de la fin des années quarante et dans les rares intervalles légaux de ma vie militante, à échanger nos opinions sur les questions linguistiques. Invariablement, il terminait ses lettres par la formule: «Seg oul zeddigen am aman» (D’un cœur aussi clair et pur que de l’eau).

Ses qualités de cœur n’avaient effectivement d’égale que son ouverture d’esprit, son abnégation patriotique et ses compétences linguistiques. Je voudrais illustrer pourquoi c’est pour moi aujourd’hui comme si une étoile venait de s’éteindre dans le ciel de l’amazighité culturelle. Comme les étoiles lointaines qui ont cessé d’exister mais dont la lumière nous parvient encore, son œuvre et son apport à la fondation d’un édifice national viable continueront d’éclairer notre route vers l’épanouissement culturel dans son enracinement de civilisation et de culture pluriel.

Notre amitié et notre engagement commun remontent à Octobre 1944, quand, jeunes lycéens des deux années terminales, nous étions venus au lycée de Ben Aknoun réouvert, lui de Tiaret, moi de Larbâa (Mitidja) avec d’autres originaires de tous les coins de l’Algérie centrale, surtout de Kabylie, chacun porteur de représentations culturelles et identitaires liées à son itinéraire familial et social, que nous mettions en commun de façon assez heureuse dans le creuset chaleureux du bouillonnement patriotique qui avait suivi le débarquement anglo-américain de 1942. Après le tournant de Stalingrad, la deuxième guerre mondiale entrait dans sa phase finale, elle portait pour nous des effluves d’espoir et de liberté des peuples.

Je me souviens alors comment, à la pause d’après midi d’ une grise journée hivernale de début 1945, dans un préau du lycée balayé par un vent glacial, il nous chanta le refrain et l’ébauche des premiers couplets de ce qui allait devenir l’hymne «Ekker a miss en Mazigh», qui allait désormais accompagner pour nous le fulgurant «Min Djibalina» en arabe, son frère jumeau complémentaire et inséparable.

Il venait de le composer, après une longue maturation, en griffonnant le texte (qu’il a conservé avec toutes ses ratures) pendant un cours de maths, matière dans laquelle il excellait.

Les paroles aussi bien que l’air nous ont aussitôt électrisés, tant elles répondaient dans la ferveur de l’époque à la fois à une culture orale venue du fond des âges, exprimée en une langue simple qui nous était charnelle, et aux sentiments patriotiques algériens qui nous habitaient.

Il y avait notamment là autour de lui Laïmèche Ali, qui allait à 19 ans trouver la mort dix huit mois plus tard au début d’août 1946 en ayant contracté une typhoïde dans le maquis qu’il avait gagné dès ce moment.

Il y avait Ammar Ould Hammouda, un des futurs et premiers responsables de l’OS qui trouvera la mort (en fin 1956 ou début 1957?) victime des odieuses «épurations» qui ont assombri l’histoire de la wilaya III.

Il y avait aussi Omar Oussedik, un des futurs officiers de la wilaya IV qui sera aussi un membre du GPRA pendant la guerre puis un des responsables de la zone autonome d’Alger après le cessez le feu, Yahia Henine alors maître d’internat et un des futurs rédacteurs de la brochure «l’Algérie libre vivra» et enfin, encore vivant, Hocine Aït Ahmed dont il n’est nul besoin de rappeler l’itinéraire.

C’était là le noyau de la cellule du PPA du lycée, qui comprenait environ une vingtaine à une trentaine de membres, une cellule au dynamisme certain sur le plan des activités et des débats, sous l’impulsion et le suivi de Abdallah Filali d’abord puis du regretté Bennaï Ouali à qui la direction du PPA avait confié cette tâche en même temps que la direction du district de Haute Kabylie.

L’un et l’autre de ces deux derniers périront eux aussi au cours de la guerre d’indépendance, victimes du gâchis et des aberrations inspirées, comme l’a admirablement dépeint une chanson de Lounis Aït Manguellat, par le monstre que portent en eux autant les révolutions que les individus quand il ne sont pas capables de maîtriser ces dérives.

L’hymne s’est aussitôt répandu comme une traînée de poudre, non seulement dans les monts de Kabylie, mais aussi dans la capitale et les villes principales du pays, porté en particulier par le véhicule et l’instrument performant de l’éveil national que fut le mouvement de jeunesse des SMA (Scouts Musulmans Algériens). Rares étaient les circoncisions, les mariages, les fêtes annuelles d’associations ou les «sahrat» en des occasions diverses où cet hymne ne côtoyait pas son équivalent arabophone «min djibalina» qui lui aussi se distinguait par une langue dépouillée qui allait droit au cœur.

Une chose m’a frappé par sa signification de convergence profonde dans cette première moitié des années quarante. Je me souviens qu’à Larbâa des Beni Ouacif ou encore à Larbâa nath Irathen , les jeunes nationalistes de Kabylie chantaient avec grande ferveur des chants patriotiques en arabe, y compris classique dont ils ne comprenaient pas la plupart des paroles. Cependant qu’à Larbâa Beni Moussa, localité arabophone à 95 pour cent, les gosiers arabophones des jeunes scouts faisaient découvrir en kabyle à la population, sinon le sens des paroles (appréhendé seulement globalement, à partir de mots clefs comme Ifriqiya, Messali etc), du moins l’existence d’une langue et de compatriotes qui brûlaient du même amour de l’indépendance et de la même haine contre l’oppression coloniale.

Je fus frappé comment les deux cheikhs (de la medersa et du lieu de prières) de Nadi-l-Islah ne virent aucun « péché » dans cette démonstration de la diversité culturelle nationale, qui se renouvela d’ailleurs sans problème pour d’autres chants dont «Dhi Jerjer», encore plus difficiles et pour lesquels les gosiers inhabitués avaient commencé à prendre goût.

Que dire alors de la population, des gens simples et honnêtes pour qui tout cela allait de soi dans ce tourbillon nouveau d’idées et de représentations, dont la mutation des modes vestimentaires venait d’être un élément spectaculaire après le débarquement américain et l’inondation des souks par les tenues bradées au marché noir par les GI à une jeunesse dont les frusques tombaient de plus en plus en haillons?

La majorité des patriotes sincères voyaient du bien dans une forme d’expression, une arme de plus (s’ajoutant au «butin de guerre» francophone largement utilisé dans maintes activités) qui permettait de faire connaître en tamazight, jusqu’aux grand mères et aux fellahs et leurs enfants jamais sortis de leur terroir, les mots magiques de l’indépendance, la fierté du projet de liberté pour l’Ifriqiya (appellation fréquente à l’époque des trois pays d’Afrique du Nord aujourd’hui désignés comme Maghreb) et les défis lancés par les leaders charismatiques Allal El Fassi, Messali et Bourguiba.

Quant aux couches de lettrés honnêtes, que pouvaient ils reprocher, bien au contraire, à la façon dont l’hymne glorifiait la patrie à travers Mazigh, l’ancêtre mythique, en faisant de la Kahina le trait d’union positif entre deux époques de notre histoire?

Deux époques que les colonisateurs faisaient tout pour opposer entre elles afin de justifier «l’arbitrage civilisateur» d’une « latinité » portée par les armes et la domination économique. Un couplet de l’hymne de Aït Amrane soulignait:

«Il Kahina Ichaouihen, Thin isseddan irgazen, Inas eddin idh agh dedjidh, Nennough fellas akken dennidh».

Il n’y avait pas meilleure façon d’exprimer, d’unir et de valoriser ce double héritage qu’a été pour nous l’amour de la liberté et l’attachement à ce que nos ancêtres et notre peuple ont créé de meilleur dans le champ de la civilisation islamique. Il n’y avait pas de façon plus saisissante d’exprimer cette exigence de synthèse dont notre histoire et notre société contemporaines ont le plus grand besoin, que de s’adresser avec Aït-Amrane, à chaque jeune de notre pays:

«Va dire à la Kahina des Aurès, Celle qui a dirigé et conduit des hommes, La religion (ou aussi la dette) que tu nous as laissée, Nous avons combattu pour elle comme tu nous l’as recommandé».

Qu’est devenu ce message à partir des années 40? Comment Aït Amrane, ses frères ou camarades de lutte et d’espoir ont-ils affronté les tempêtes qui ont cherché à brouiller ce message? C’est ce que je m’efforcerai d’illustrer ultérieurement.

…/…

Sadek Hadjerès

novembre 2004

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« Ekker a mmis oumazigh »

Lycée de Ben Aknoun

janvier 1945

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Kker a mmis umazigh

Itij nnegh yuli-d

Atas aya g ur t zrigh

A gma nnuba nnegh tezzi-d.

Azzel in-as i Massinisa:

Tamurt-is tukwi-d ass-a,

Win ur nebgh ad iqeddem,

Argaz ssegnegh yif izem.

In-as, in-as i Yugurta:

Araw-is ur t ttun ara,

ttar ines da t-id rren,

Ism-ls a t-id skeflen.

.

I Lkahina icawiyen

Atin is ddam irgazen

In-as ddin i gh-d ydja

Di laâmer ur ten tett ara

S umeslay nnegh an-nili

Azekka ad yif idali,

Tamazight ad tegm ad ternu

D-tagjdit bb wer nteddu.

Seg duran id tekka tighri,

S amennugh nedba tikli

Tura ulac, ulac akukru

An-nerrez wal’an-neknu.

Ledzayer tamurt âzizen

Fell am an-efk idammen

Igenni-m yeffegh it usigna

Tafat im d-lhurriya.

Igider n tiggureg yufgen

Siwd azul i watmaten

Si Terga Zeggwaghen ar Siwa

D-asif idammen a tarwa.

Aït Amrane Mohand Idir (23 janvier 1945)

______________

Paroles de l’hymne national Amazigh

Debout fils d’Amazigh!

Composé par Mohand u yidir Aït Amrane à l’àge de 24 ans en 1948 au
lycée de Ben Aknoun (Alger)

Debout fils d’Amazigh !

Notre soleil s’est levé,

Il y a longtemps que que je ne l’avais vu,

Frère, notre tour est arrivé.

Cours dire à Massinissa :

Que son pays est aujourd’hui réveillé,

Quant à celui qui ne veut pas avancer,

(Qu’il sache) Qu’un seul de nous vaut plus qu’un lion.

Dis, dis à Yugurtha :

Que ses enfants ne l’ont pas oublié,

Qu’ils le vengeront,

Qu’ils déterreront son nom.

À la Kahina des Chaouis

Qui a guidé les hommes,

Dis (lui): « le pacte qu’elle nous a laissé,

Jamais nous ne l’oublierons ».

Nous vivrons avec notre langue,

Demain sera meilleur qu’hier,

Le berbère croîtra et prospérera,

C’est le pilier du progrès.

Des monts est venu l’appel,

Nous sommes partis pour le combat.

Maintenant, maintenant plus d’hésitation,

Nous briserons mais nous ne plierons pas.

Algérie bien aimée,

Pour toi, nous verserons notre sang,

Ton ciel s’est éclairé,

au soleil de la liberté.

Ô faucon qui vole en liberté,

Salue bien nos frères.

De Rio de Oro à Siwa,

Enfants, le même sang nous unit.

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ÉCRITS – LIVRES DE YIDIR AIT AMRANE

  • « Ekker a mmis oumazigh » – écrit en janvier 1945

    Paroles de l’hymne national Amazigh Debout fils d’Amazigh! Composé par Mohand u yidir Aït Amrane à l’àge de 24 ans en 1948 au lycée de Ben Aknoun (Alger)
  • “Mémoire. Au lycée de Ben Aknoun 1945” – Ait Amrane Idir – Alger, Compte d’auteur, 1992, 127 p. Souvenirs.
  • “Ekkr a mmis oumazigh – Mémoire – Au Lycée de Ben-Aknoun 1945”AIT-AMRANE (Mohammed, Idir)

    – traduction en kabyle – octobre 2011 – HCA: [[LE LIVRE DE IDIR AÏT AMRANE TRADUIT EN TAMAZIGHT

    Le Haut Commissariat à l’amazighité vient d’éditer la traduction du livre de Mohand Idir Aït Amrane, Kker a mmi-s umazigh, mémoires du lycée de Ben Aknoun, 1945. Pour rappel, le défunt Idir Aït Amrane a été nommé haut commissaire du HCA juste après la création de celui-ci en 1995 et ce, jusqu’à son décès le 31 octobre 2004.

    Le livre écrit initialement par Aït Amrane en langue française, a fait l’objet de plusieurs rééditions avant épuisement.

    À la veille de la commémoration du 7e anniversaire de son décès, le HCA a pris cette initiative en confiant les travaux de traduction à Mohand Oubelkacem Kheddam. Le livre revient sur les première prises de conscience en Algérie par rapport à l’identité amazighe et permet au lecteur de revenir sur le trace des précurseurs du combat identitaire à l’image de Laïmèche Ali, Bennaï Ouali, Aich, Mohand saïd, Ould Brahim Saïd, Amar Ould Hamouda…

    L’ouvrage est disponible gratuitement au niveau du siège du HCA ex-rue Debussy Alger.

http://www.orientespace.com/le-livre-de-idir-ait-amrane-traduit-en-tamazight

http://www.lexpressiondz.com/culture/140662-le-livre-de-idir-ait-amrane-traduit-en-tamazight.html]]

  • “Inachid oumennough : chansons de combats 1945- 1951, l’éveil de conscience identitaire” – AIT Amrane Mohand Idir, , tiré sur les presse de l’ENAP, (sd).
  • “Langue berbere moderne” – Auteur M. Idir Aït Amrane Éditeur En.A.P., 1990 Longueur 61 pages;

    “Ils amazigh atrar – La langue berbère moderne” – AIT-AMRANE (Mohammed, Idir) -1992.

PARMI LES NOMBREUX LIENS SUR LE WEB

http://hcamazighite.org/index.php?p=4_6

www.centrederechercheberbere…

www.limag.refer.org/

www.limag.refer.org/Volumes/…

www.ummto.dz/IMG/pdf/approch…

fr.wikisource.org/wiki/Debou…

www.amazighworld.org/culture…

Aït Amrane Mohand ou Idir Aït Amrane – 1923 – 12 novembre 2004 – harder 48 blog – 19 septembre 2007 … umanugh (chants patriotiques), Tajarumt n’tmazight (grammaire berbère)…

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