1988 – 1989: LUTTES POUR DES SYNDICATS REPRÉSENTATIFS

Deux articles du numéro 175 de « Saout el Chaab » (7 Juin 1989, avant la légalisation officielle du PAGS en septembre) analysent les luttes menées par les travailleurs après novembre 1988 pour obtenir un fonctionnement démocratique des syndicats.

Au Complexe sidérurgique de El Hadjar une pratique réelle de la démocratie et l’unité d’action permettent aux 18000 sidérurgistes lors des élections syndicales du 25 avril 2009 de pouvoir renouveler leur confiance démocratiquement au conseil syndical et au programme d’action qu’ils avaient choisi lors des grèves de novembre 1988.

A Constantine au Complexe Moteurs-Tracteurs, l’Union Wilaya de l’UGTA associée à certains milieux intégristes , récupère à son profit la revendication initiale des travailleurs. Le comité de délégués provisoire élu en novembre 1988 se laissant dessaisir de la charge initiale d’organiser un renouvellement démocratique de l’ATU , perdra par manque de pratique démocratique, la mobilisation et la confiance des travailleurs lors des élections

1988 – 1989 À EL HADJAR

RENOUVELLEMENT DU COMITÉ SYNDICAL :

UNE VICTOIRE DE LA LARGE UNITÉ D’ACTION ET DE LA DÉMOCRATIE

Le 8 novembre dernier, des milliers de travailleurs du complexe avaient prononcé la dissolution de l’ATU non représentative. Ils avaient dégagé démocratiquement un comité syndical provisoire et élaboré collectivement une plate-forme d’action.

Ces responsables syndicaux informaient en permanence les travailleurs, demandaient leurs avis, s’appuyaient sur eux, ne se substituaient pas à eux.
Dans ce comité et sur la base de la plate-forme, travaillaient côte à côte et dans la confiance mutuelle ces syndicalistes de différentes tendances, communistes, militants du FLN, sans parti.

Cependant, et pour des raisons diverses, certaines forces ont tout fait pour s’opposer à ce renouveau démocratique : anciens membres de l’ATU discréditée, ainsi que certains responsables locaux de l’UGTA et du FLN sur lesquels se sont appuyés de gros spéculateurs.

Ces milieux ont prétendu que ce comité n’était pas représentatif et exigé de nouvelles élections. Le comité a accepté. La centrale UGTA a eu d’inexplicables et regrettables hésitations et ses délégués à El Hadjar n’ont pas joué le jeu démocratique. Finalement, la date du renouvellement fut fixée au 25 Avril 1989.

Or voilà que ceux-là même qui exigeaient auparavant les élections, se sont mis à en demander le report.

Une campagne hystérique

Une campagne anti-communiste et anti-ouvrière est alors déclenchée, non seulement dans le complexe, mais aussi dans toute la région de Annaba. Elle a regroupé les gros spéculateurs et affairistes, carriéristes de l’UGTA, ceux qui, dans le FLN et les autres appareils ont des positions anti-communistes et anti-ouvrières.

Des patriotes, des travailleurs furent menacés, frappés, insultés. Des affairistes et des hommes de main étrangers à l’usine y ont pénétré pour troubler les assemblées générales et y créer un climat de violence.

Il a été en effet nettement établi qu’ont été présents dans l’usine un bijoutier, de gros commerçants, des hommes de main manipulés par des gros spéculateurs.

Ces forces ont même utilisé certains imams dans des mosquées pour engager une campagne hystérique et haineuse contre les « communistes », « les athées », « les ennemis de Dieu ». Ils désignaient ainsi tous les membres du comité syndical, y compris un hadj.

La réponse des travailleurs

La réponse des milliers de travailleurs d’El Hadjar a été une leçon de maturité, de démocratie, de responsabilité.

A la sortie de l’assemblée générale du 11 Avril où les adversaires de la démocratie ont utilisé la violence pour imposer leurs points de vue, des milliers de travailleurs se sont rassemblés en quelques minutes, ont manifesté, ont scandé des slogans en faveur de la démocratie, de leurs représentants élus, en premier lieu de DILMI Derradji.

Le jour des élections ils étaient présents massivement pour assurer le déroulement parfait et la régularité.

De l’avis de tous les observateurs, le renouvellement du conseil syndical d’El Hadjar a été un exemple de démocratie. Le comité syndical du 8 novembre a été réélu et élargi.

Les raisons du succès

Ce succès est le résultat de plusieurs facteurs complémentaires et inséparables :

• la détermination des travailleurs à défendre leurs élus car ces derniers défendaient leurs intérêts en s’appuyant sur eux, en les informant et en leur demandant leurs avis. Les travailleurs comprenaient qu’ils étaient responsables, que cette structure qu’ils ont élue était la leur et qu’il fallait la défendre : C’EST LEUR OUTIL DE LUTTE.

• La jonction de cette détermination avec l’attitude positive de la majorité des autorités locales, qui ont pesé en faveur du respect du choix démocratique par la masse des travailleurs du complexe. Ainsi, le wali a fait preuve d’une volonté unitaire et patriotique nette. En dépit de certaines hésitations, la direction du complexe a finalement œuvré aussi en vue de l’aboutissement positif du conflit.

Le gouvernement a délégué un représentant du ministère de l’industrie lourde qui a mené un travail apprécié comme positif par les travailleurs.

Ces facteurs ont permis de trouver une solution favorable aux travailleurs, au complexe, en évitant une situation périlleuse dans une unité qui compte près de 20000 travailleurs et occupe une place stratégique dans l’économie nationale.

Ce succès doit être préservé. C’est l’affaire de tous. Les élus doivent continuer à gagner chaque jour la confiance de la masse des travailleurs. Que se renforce en permanence ce lien vivant et décisif entre les travailleurs et leurs élus !


1988 – 1989

COMPLEXE MOTEURS TRACTEURS DE CONSTANTINE :

LES LEÇONS D’UN ÉCHEC

En octobre 1988, les travailleurs du complexe moteurs-tracteurs (CMT) de Constantine ont déclenché une grève et décidé, en assemblée générale (AG) de dissoudre l’ATU. Ils mettent sur pieds un comité de délégués provisoire, chargé de préparer le renouvellement démocratique de l’ATU.

L’ Union de wilaya (UW) refuse et gèle ses activités pendant 10 jours pour protester contre la volonté démocratique des travailleurs. Elle sanctionne les sections syndicales et les ATU de la région qui se sont solidarisées avec les travailleurs du CMT. Elle essaie de discréditer le comité des délégués. Elle bloque le renouvellement de l’ATU.

De son côté le comité provisoire commence à s’écarter de son objectif initial pour lequel il a été élu.
Il tend à résoudre les problèmes des travailleurs mais sans leur participation et sans les en informer.

PAR DESSUS LA TÊTE DES TRAVAILLEURS

Ces faiblesses favorisent les manœuvres anti-démocratiques de l’appareil syndical. C’est ainsi qu’en janvier 1989, l’Union de wilaya UGTA prétend accepter les règles du jeu démocratiques et organise une réunion qui regroupe des membres de l’ancienne ATU dissoute par les travailleurs, quelques membres du comité provisoire des délégués, d’autres travailleurs et cadres, dans un but d’ « apaisement » dit-elle. Sans consulter les travailleurs et sans même préparer collectivement cette réunion, les délégués du comité acceptent d’y participer. Dans ces conditions il leur était difficile de s’opposer aux manœuvres de l’UW.

Cette dernière, en effet, leur propose un « compromis » ; oui à des élections démocratiques avec liste de candidatures ouverte mais auparavant dissolution du comité provisoire des délégués et de… l’ATU que les travailleurs avaient déjà balayée ! Les délégués acceptent. L’UW pousse l’avantage et demande qu’au cours de l’AG préparatoire il y ait lecture du bilan de l’ATU déjà dissoute et de celui de l’ATU précédente dont le mandat a pris fin en 1987 ! Les délégués acceptent.

En un mot, les délégués du comité ont remis à l’appareil syndical anti – ouvrier et anti-démocratique le mandat que leur ont confié les travailleurs.

Par la suite l’UW utilisera cette décision pour discréditer les vrais syndicalistes et diviser les travailleurs. Elle utilisera dans ce but le ressentiment des cadres et de la maîtrise provoqué par certaines pratiques ouvriéristes des ces syndicalistes. Elle mettra également en avant des arguments idéologiques et fera alliance pour cela avec les éléments intégristes.

UW. UGTA ET INTÉGRISTES UNIS

Une violente campagne anti-communiste est alors déclenchée dans les mosquées de la localité.

Les intégristes viennent en force aux AG organisées par l’UGTA. Ils monopolisent le micro, intimident, prennent en main la commission technique de préparation des élections. De nombreux ouvriers quittent les AG.

Les syndicalistes de progrès sont déstabilisés. Ils ne se mobilisent pas suffisamment, ne font pas campagne pour que les meilleurs travailleurs soient élus. Ils n’avaient pas préparé ces AG avec les travailleurs. Ils n’ont pas élaboré de programme d’action et ne ripostent pas aux calomnies et aux manœuvres de division. Ils ne proposent pas un plan d’action et ne présentent même pas leur candidature à la commission technique de préparation des élections. Celle-ci dominée par l’UW et les intégristes ne respecte pas les décisions prises par l’aG, notamment celle qui prévoyait que les élections se déroulent dans les cellules homogènes de travail (par atelier).

Les élections se déroulent sans incidents. Les syndicalistes progressistes sont battus. Le premier élu est un intégriste. Il recueille 1100 voix sur les 3500 travailleurs environs que compte le complexe.

DE PREMIERS ENSEIGNEMENTS

1. METTRE AU PREMIER PLAN LA DÉFENSE DES INTÉRÊTS LÉGITIMES DE TOUS LES TRAVAILLEURS (ouvriers, techniciens, cadres, gestionnaires). C’est la mission n°1 du syndicat qui n’est pas un parti politique. Il faut donc agir en toutes circonstances et quelle que soit la « couleur » politique et idéologique des élus, pour que le syndicat joue ce rôle avec la participation active des travailleurs.

2. ÊTRE POUR LA DÉMOCRATIE, POUR UN SYNDICAT DÉMOCRATIQUE DANS TOUS LES CAS. On ne peut pas être pour ces objectifs seulement quand l’ATU est non représentative puis leur tourner le dos quand il existe une instance représentative dans laquelle on est élu.

3. CONSULTER LES TRAVAILLEURS ET NE PAS DÉCIDER À LEUR PLACE.
Toute décision ou tractation derrière le dos des travailleurs conduit à l’échec. Leur information régulière et multiforme (flash d’informations, prises de paroles, débats, etc.) est aussi une condition pour leur mobilisation permanente et démocratique.

RETOUR À LA BASE

En vérité, les syndicalistes progressistes ont été battus par eux-mêmes, par leurs propres faiblesses, par le fait qu’ils se sont écartés dans la pratique des principes qu’ils ont souvent défendus avec fermeté et courage, y compris dans les moments où défendre les intérêts des travailleurs pouvait signifier et signifiait souvent, sanctions, licenciements voire arrestations et tortures. Cette expérience confirme que la confiance des masses n’est jamais un acquis définitif. Il faut la mériter et une fois obtenue il faut la renforcer en faisant davantage confiance aux masses en les aidant à s’organiser, à lutter sans se substituer à elles.

Aujourd’hui au CMT, il ne s’agit pas de mener une lutte électoraliste revancharde. Il faut agir avec les travailleurs pour que, sur la base de leur expérience et de la conscience de leurs intérêts véritables, ils luttent pour que le syndicat joue correctement son rôle.

PANAF, PANACHE

PANAF, PANACHE

Par abréviation familière, on disait : le Panaf ! Ca avait un certain panache, hein ? 40 ans déjà ! C’était en 1969.

Un coup de sablier et tout est oublié, comme chante l’autre. De l’eau a coulé sous les ponts des fleuves Niger, Nil, Congo, Zambèze. Du sang aussi. Et des larmes.

T’inquiètes, l’Afrique a eu tout le temps de virer sa cuti.

Les rêves de briser les chaînes se sont fracassés sur les reniements, les calculs, les machiavélismes, les appétits de puissance et de gloire, les diamants, le pétrole, l’asservissement des élites aux forces de l’argent et le dévoiement des principes.

Ce sont les peuples qui en bavaient, ce sont toujours eux qui trinquent. De la continuité ? C’est la seule ! Hélas !

L’Afrique était mal barrée mais on ne le savait pas ? Un peu, quand même! Des signes. Des symptômes.

Faut pas tout mettre sur le dos des autres. Au pire, on prendrait, pour y piger quelque chose, le raccourci de cette prophétie de Frantz Fanon qui présageait que «Le colonialisme se survivra en Afrique par les luttes entre les colonisés eux-mêmes». Il y a de ça, mais y’a pas que ça !

En ces temps là, il y avait de l’énergie dans l’air et, pour paraphraser la poétesse algérienne Anna Greki , morte quelques années plus tôt, on pensait raisonnablement que «l’avenir, c’est pour demain» et non pour d’hypothétiques calendes grecques. L’Afrique était une immense réserve d’espoir, comme le berceau de nouvelles naissances. Quand on avait le sens du destin des peuples, il y avait de quoi faire.

Affligé d’une image internationale calamiteuse du fait de son accession au pouvoir par un putsch, Houari Boumediene voulait, en dépit de ce péché originel, se tailler une stature. Qu’il méritait, du reste. On ne le savait pas encore, mais il allait se montrer par la suite de l’étoffe des leaders. Le Panaf en était une sublime opportunité. A dater de là, on a senti comme une inflexion plus nette de ses orientations, y compris internes, dans un sens plus progressiste. Hasard ? Il n’y en a pas, dans ces trucs.

Boum et son équipe avaient, à la base, sur quoi s’appuyer : un pays encore auréolé du prestige de la guerre de libération, une orientation héritée de la diplomatie des maquisards qui a transformé Alger en Mecque des révolutionnaires, des jeunes qui en voulaient. Et sur le plan international, de grands pays comme l’URSS soutenaient, dans la Guerre froide d’alors, les pays et les mouvements qui s’opposaient à l’impérialisme, voire qui ne s’y alignaient pas.

On l’a suffisamment dit : passer par Alger, c’était un peu comme si on obtenait son brevet d’habilitation. Tout ce que le monde, et en particulier l’Afrique, comptait de mouvements révolutionnaires ou de libération avait pignon sur rue chez nous. Les principaux leaders des mouvements qui allaient conduire dans les années ultérieures leurs pays aux indépendances, qu’ils aient connu déjà le maquis ou pas, s’essayaient à la dialectique de la libération en se frottant aux révolutionnaires algériens qui, déjà, eux, cédaient au penchant de la sinécure bureaucratique. Le Che descendait à Alger pour dire que «Les pays socialistes ont le devoir moral de liquider leur complicité tacite avec les pays exploiteurs de l’Ouest». Subversion dans la subversion. Quelque chose de puissant pouvait partir des entrailles d’un continent essoré. Vers où et vers quoi ? C’était tout le problème.

L’Algérie avait non seulement un grand prestige mais aussi des ambitions.

Qui aurait été choqué de son intention d’aider l’Afrique millénaire soumise à l’oppression à poursuivre un processus de libération ? Surtout qu’elle le pouvait !

L’époque était aussi aux interrogations essentielles. Quelle place accorder à la culture dans les mouvements de libération, par exemple ? Et d’autres! Le climat international étant alors imprégné de la justesse des luttes des peuples pour choisir leur destin, c’était le privilège de l’Algérie pionnière dans la lutte de voir accourir tout ce que l’Afrique possédait comme artistes, hommes de culture, intellectuels.

L’Afrique, comme l’Algérie, en était à ce moment de son existence où l’espoir ouvrait des horizons et la lutte avait un sens. Ce n’était pas un mot ringard, un fossile des temps géologiques comme il apparaît aujourd’hui. C’était une époque où, à cause de cette vitalité révolutionnaire, on se disait fiers de l’Algérie et de l’Afrique. On pouvait se la ramener ! Il y avait de quoi !

Cependant, même en ces temps de splendeur, l’Afrique n’échappait pas à ses démons. Quels noms avaient-ils ? Tous les maux.

L’Algérie qui organisait la plus grande fête africaine de tous les temps interdisait de scène Taos Amrouche , une diva, au motif qu’elle chantait en berbère. Affligeant. Et invisible ! C’était passé comme une lettre à la poste. Heureusement que l’honneur de l’Algérie avait été sauvé, dans cette affaire, par de jeunes étudiants qui avaient pris sur eux de lui organiser un tour de chant compensatoire à la cité universitaire de Ben Aknoun. Vu d’ici, c’est vraiment un acte d’honneur.

Le tonitruant Sékou Touré, qui officiait en Guinée, avait autorisé les artistes de son pays à se rendre à Alger. A leur retour, il les embastillait sans autre forme de procès. Un chef. Un seul ! C’était la réalité de l’Afrique. Paradoxes d’un continent de libérateurs et de satrapes, parfois combinés dans les mêmes personnes.

Il y avait la fête. L’essentiel ! Myriam Makeba, Nina Simone, Archie Shepp : les arbres, immenses, qui cachèrent la forêt.

On parla peu des centaines d’autres artistes moins connus qui avaient fait vibrer du son antique de l’Afrique retrouvée les nuits d’Alger.

Le Panaf reste comme le souvenir d’un éblouissement ! Mais peut-on refaire un éblouissement ? «Le souvenir de la joie n’est pas une nouvelle approche du bonheur», disait André Gide.

Dans l’état du monde, rien aujourd’hui n’est comparable à cette enfance de l’espoir de 1969. On est passé, comme dirait Brel, de l’enfance à la vieillesse sans avoir été adultes.

L’Afrique est décomposée, dépecée, ravalée à l’état de magma politique d’avant le Bing Bang.

Et l’Algérie ? Vois de tes propres yeux! Si le deuxième Panaf, qui se délite en ce moment sur les trottoirs à l’occasion ravaudés d’Alger et d’ailleurs, a un sens, c’est celui d’un spectacle. Qui se met en spectacle ? Khlass ! En 1969, c’était une rencontre. Tout est dans ce mot : rencontre ! Bon spectacle !

Arezki Metref

Le Soir d’Algérie – dimanche 12 juillet 2009 –

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2009/07/12/category-cat-8.php


LES JEUNES PAR MILLIERS ONT DANSÉ AU RYTHME GNAWA ENDIABLÉ D’AMAZIGH YACINE *.

«Elli andou ennif yarààf, fi dimoukratiat echouakara»

«Le digne ne fait que saigner dans la démocratie des nababs»

En ce jeudi sur l’esplanade de RIADH EL FETH, ils sont venus en groupe , en famille pour communier avec leur chanteur levant le poing en l’air durant toute la nuit , ce derniers les a bien salués avec «sahittou les CHE GUEVARA dialna».

Nassim OUADI le jeune et infatigable militant du Forum Social Algérie est venu avec son groupe de l’association ROSE DES SABLES par bus de CONSTANTINE rien que pour entonner avec AMAZIGH «rana mazzana hayine! mazzana hayine» nous sommes toujours vivants!

Ce spectacle entrait dans le cadre du festival panafricain qui se tient a ALGER du premier au 15 juillet 2009.

Les jeunes ont dansé et repris pendant toute la soirée les refrains dénonçant la hogra dont ils sont victimes, chantant l’amour et la paix ! Dénonçant l’Amérique impérialiste et soutenant les peuples d’Irak et de Palestine, ce n’était pas un meeting c’était une fête sauf que les chansons d’Amazigh sont amour et paix, combat et résistance!

Ce soir là, les chansons d’Amazigh étaient le cri résolu des hommes libres et fiers d’Algérie, et d’Afrique.

Ce soir le spectacle était gratuit, les jeunes des quartiers populaires d’Alger ont vibré et dansé toute la nuit !

Ce soir j’ai vu des quinquagénaires et moi avec danser avec des jeunes de dix huit ans !

Ce soir était merveilleux, nous étions comme des fous ! Ou plutôt pardon pour une fois depuis longtemps nous sommes sortis de la folie !

A la fin du spectacle AMAZIGH nous dit au revoir et nous remercie d’avoir supporté son diable rouge !

Les jeunes quittent les lieux en reprenant ses refrains du soir

«akra ya elli ma kra,

«Elli andou ennif yaraaf

« Fi dimoucratiat echouakra»

Merci les jeunes, merci les amazighs !

Fateh Agrane http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2009/07/14/article.php?sid=85781&cid=34


* Entendre et voir l’interview savoureuse de Amazigh Kateb sur RFI
http://www.rfi.fr/radiofr/editions/108/edition_481_20090713.asp

APRÈS LA CONDAMNATION À MORT DE MOHAMED GHARBI

chronique de Arezki Metref – extraits (Soir d’Algérie, le 5 juillet 2009)

…. Un résumé des faits donne une idée de la complexité de ce geste et de l’impossibilité de le juger en soi et pour soi.

Mohamed Gharbi, 72 ans, aujourd’hui, est ancien officier de l’ALN. Un type qui montait au charbon. Il le fera de nouveau, dans sa région de Souk-Ahras, au début des années 1990 lorsque l’AIS et toutes sortes de groupes islamistes entendaient faire régner leur loi sur les citoyens. Il est à la tête d’un Groupe de légitime défense pour protéger la vie des siens et veiller sur cette indépendance de l’Algérie pour laquelle il s’était battu dans sa jeunesse. Le temps passe et vint cette politique de réconciliation nationale.

Dans les faits, elle se confina à la réhabilitation fanfaronne des terroristes.

C’est illustré par le comportement d’Ali Merad, ancien émir de l’AIS, qui provoque Mohamed Gharbi chaque fois qu’il passe devant chez lui.

Ce dernier alerte les services de sécurité. L’escalade continue et culmine, le 2 février 2001, en soirée, lorsqu’Ali Merad, accompagné d’un autre repenti, braque sur Mohamed Gharbi un pistolet automatique tandis que son compère brandissait un couteau. Le chef terroriste, armé et doté de talkie-walkie, prononce cette sentence chargée d’humiliation pour la nation algérienne incarnée ici par Mohamed Gharbi, le résistant d’hier et d’aujourd’hui : «Espèce de taghout, ton jour est arrivé». Il est clair que ces propos vont au-delà de la personne de Mohamed Gharbi. Ils s’adressent au symbole qu’il est. Mais comme il s’estimait capable de faire la pluie et le beau temps, de frapper quand il veut et où il veut, le chef intégriste diffère son verdict. Il s’adresse alors à son acolyte : «Viens, nous réglerons son cas plus tard.»

Le lendemain, Mohamed Gharbi va trouver le commandant du secteur militaire de Souk- Ahras et les différents services de sécurité pour les prévenir que s’il n’est pas protégé par l’Etat, il se défendra lui-même. Passé huit jours de délai, il décide de faire justice lui-même. Il vide une rafale sur le repenti en clamant : «Tahya Al Djazaïr», «Yahia chaâb el djazairi»Mohamed Gharbi attend sur place l’arrivée des forces de sécurité. Il remet son arme et se livre. Il assume, quoi.

Un pourvoi en cassation durcit encore sa peine. Il est condamné à mort. A chacun des procès, la salle est envahie de repentis qui chauffent l’atmosphère en rappelant, par leur présence massive, que ce n’est pas la justice qui fonctionne dans le prétoire mais un rapport de force politique en leur faveur.

La justice se fait le bras par lequel la vengeance d’un groupe s’exerce sur un pays de résistants. Dans un pays de droit et de justice, Mohamed Gharbi n’aurait pas été poussé à commettre un acte comme celui-là. Il l’a reconnu en se livrant. Mais il l’a commis. Il l’a fait après avoir épuisé toutes les demandes d’arbitrage que l’Etat était en devoir d’apporter.

Dans son acte, c’est l’Algérie des patriotes qui rugit de colère. Dans sa condamnation, c’est cette même Algérie qui est mise en cause. Elle doit se faire entendre !

A. M.

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2009/07/05/article.php?sid=85385&cid=8


Réaction de Sadek Hadjeres à la chronique de Arezki Métref:

… « Il était en effet utile que tu aies insisté sur les faits dans cette tragique affaire. Laisser ces aspects concrets dans le flou, va à l’encontre du devoir de toute vraie justice, celui de prendre en compte les circonstances et motivations précises des drames qu’elle juge.

(Cette remarque est valable quelque soit l’inculpé. En vraie justice, la règle, c’est-à-dire l’examen des circonstances exactes du drame, doit s’appliquer à tous, y compris pour le cas où les rôles auraient été inversés et que Mohammed Gharbi aurait été le provocateur et Ali Merad le provoqué et menacé de mort).

Faute de quoi, la voie est ouverte aux dérives redoutables des règlements de comptes idéologiques et des calculs politiciens. Autrement dit, retour aux désastres des années 90, faute d’en avoir tiré l’enseignement principal : le piège tendu consciemment ou non à la nation par l’affrontement sanglant des ambitions et des enjeux illégitimes, camouflés sous des bannières idéologiques respectables, qu’elles soient celles de la République, de la Patrie ou de l’Islam.

Il y a plus que jamais un devoir d’assistance à peuple en danger.

La menace ne pèse pas seulement sur ceux des Algériens dont tu soulignes à juste titre les vrais sentiments patriotiques et démocratiques.

Ce n’est pas seulement « l’Algérie des patriotes qui est mise en cause » et se sent très inquiète des dérives possibles.

Le péril est ressenti par de larges secteurs de la population, en proie aux angoisses et dégradations d’une fausse «réconciliation». Celle qui laisserait intactes aussi bien les méthodes pernicieuses de gouvernance que les velléités revanchardes de ceux qui ont échoué dans leur tentative de trancher eux aussi par les armes la question du pouvoir .

La réconciliation nationale et la sécurité dans la paix, besoin fondamental, deviendront réalité seulement en appui sur une démocratisation réelle, la justice sociale et la justice tout court.

Le plus difficile, construire et imposer les voies démocratiques et pacifiques de lutte, reste à faire.

La question est incontournable : parviendront-ils à agir dans l’union autour d’objectifs communs raisonnables, tous ceux qui majoritaires dans les profondeurs de la société et quelles que soient leurs sensibilités idéologiques, comprennent mieux par expérience les effets, maléfiques pour tous, des diktats de la violence ouverte ou masquée ? »

SH

FEMMES DANS LA GUERRE D’INDÉPENDANCE DE L’ALGÉRIE

ZOHRA DRIF qualifie de révisionnisme historique les attaques d’un article paru dans un hebdomadaire algérien contre DJAMILA BOUHIRED, Moudjahida.

Lire aussi à ce propos dans la rubrique « DOCUMENTS » un autre témoignage « SERKADJI, quartier des femmes », publié pendant la guerre de libération (1961) par AL HOURYYA (LIBERTÉ), organe clandestin du PCA.

Nous sommes à la veille du 5 Juillet, la fête de l’Indépendance et de la Jeunesse. Pourtant, j’ai un goût amer qui n’arrive pas à disparaître. Cauchemar. C’est le premier mot qui m’est venu à l’esprit en ouvrant un hebdomadaire algérien. J’ai mis du temps à réaliser que je ne rêvais pas.

En 2009, dans la presse de mon pays, des journalistes ont présenté un article avec un grand titre infamant barrant toute la page : “Djamila Bouhired n’a jamais été torturée”.

Peut-on se taire devant un tel sacrilège ? Si je me tais, si nous nous taisons, bientôt on écrira en Algérie, comme Massu, que Larbi Ben M’hidi s’est suicidé dans sa cellule, qu’il y a eu très peu de victimes le 8 Mai 1945 ou encore, pourquoi pas, que de 1830 au 5 juillet 1962, la France coloniale n’a fait qu’essayer de pacifier et civiliser notre peuple barbare.

Ailleurs, on appelle cela du révisionnisme.

Je ne prends pas la parole pour défendre l’honneur de Djamila, elle est vivante et n’a pas besoin de moi pour décider ou non de répondre à de telles insanités.

Je prends la parole pour témoigner de ce que j’ai vu, de ce que j’ai vécu et de ce que je sais.

Ni le journaliste qui a commis l’article ni la personne qu’il a rencontrée pour justifier ses mensonges n’étaient à ce moment-là présents.

J’étais présente au moment de l’accrochage.

Djamila a été blessée par balle et elle a été arrêtée, seule.

À partir de ce moment, plus aucun combattant n’a eu accès à elle jusqu’à son incarcération.

Elle était seule, entre les mains des tortionnaires de la 10e Division parachutiste du général Massu dont tous les Algérois connaissaient les méthodes d’interrogatoire.

Nos ennemis savaient à l’époque qui était Djamila Bouhired, à quel niveau de l’organisation elle se trouvait, ce qu’elle faisait et avec quelles personnes elle était en relation permanente, c’est-à-dire Larbi Ben M’hidi, Yacef Saâdi et Ali La Pointe, qui étaient encore en vie et en activité à l’époque.

Les parachutistes savaient qu’ils venaient de faire “une prise” de première importance. Dès son arrestation, le travail “psychologique” de l’armée en direction du peuple algérien a commencé. Tout de suite, Djamila, comme tous les militants arrêtés, a été salie et dénigrée pour démoraliser la population et la couper des militants. C’est avec tristesse que je constate que ce travail continue.

C’est lors du procès de Djamila Bouhired que les informations ont commencé à sortir. Les débats sur la torture ont alors pris une dimension internationale parce que Djamila a décidé de faire de son procès celui de la France coloniale et de ses méthodes.

Rarement dans l’histoire de notre nation, une personne a si haut porté la voix des souffrances et du combat du peuple algérien. Elle l’a fait devant le Tribunal permanent des forces armées. Elle l’a fait devant une foule de pieds-noirs haineuse qui éructait et hurlait : “à mort, à mort la fellaga !”

Si Djamila Bouhired est devenue le symbole qu’elle est, c’est parce que toute la presse internationale a relayé le courage et la dignité d’une femme seule devant ses bourreaux, d’une femme qui a choisi de s’habiller ostensiblement dans les trois couleurs de notre emblème pour dire sereinement à ses ennemis : “Parce que je suis algérienne, vous n’avez pas la compétence pour me juger. Oui, j’assume tout ce que j’ai fait ; oui, je suis prête à mourir ; oui, je reprendrai les armes pour refaire ce que j’ai fait dès que je serai libre.”

Et c’est la tête haute, en chantant Min Djibalina avec Abdelghani Marsali et Abderahmane Taleb, qu’elle a reçu le verdict du tribunal la condamnant à mort sous les hourras de la foule des pieds-noirs.

En ce mois de juillet 1957, les exécutions capitales allaient bon train dans les prisons d’Alger, d’Oran et de Constantine. Comme son peuple, c’est droite, debout, qu’elle a accepté la mort pour libérer son pays.

Ce procès suivi dans La Casbah et dans tout le pays a fait date, c’est comme cela qu’elle est devenue un symbole. Symbole du chemin à suivre pour les Algériens, symbole de l’ennemi à abattre pour la France coloniale et symbole du combat à soutenir pour le reste du monde.

Rappelez-vous qu’à l’époque, dans le Maghreb, dans le monde arabe, dans le monde musulman, en Occident et dans le tiers monde, de nouvelles-nées ont été prénommées Djamila en hommage à la lutte du peuple algérien pour sa dignité. En Égypte, Youcef Chahine, alors jeune réalisateur, a décidé de faire un film, Djamila l’Algérienne, pour marquer, face à l’Occident, l’honneur retrouvé que les Arabes pensaient avoir définitivement perdu depuis Salaheddine el Ayoubi.

C’est cela qu’en 2009, avec légèreté et désinvolture, un journaliste algérien reproche à Djamila Bouhired et à Youcef Chahine. Le mensonge et l’insulte ont commencé dans la presse coloniale. Je suis atterrée de lire aujourd’hui dans mon pays, sous la plume d’un compatriote, ce que nous n’avons eu cesse de combattre.

Certains compagnons sont morts, ils ne peuvent plus se défendre. Nous sommes encore en vie alors que le travail de révisionnisme a déjà commencé. Nous allons nous aussi disparaître.

Que lira-t-on dans cinquante ans dans la presse algérienne ? Cette question, au-delà des mensonges sur Djamila Bouhired, nous interpelle tous. Il est plus que temps de tirer la sonnette d’alarme : notre société est gangrenée.

Comme peuple, comme nation, comme État, l’avenir de l’Algérie est gravement compromis si on ne revient pas à la vérité historique pour mettre un terme à cette infâme entreprise de dénigrement et de destruction de nos symboles.

J’ai foi en la nouvelle génération. Elle est plus instruite. J’ai foi aussi parce que depuis des années, j’ai pu mesurer sa curiosité et sa volonté de mieux connaître l’histoire de son pays.

Elle est fière d’appartenir à ce peuple, elle doit rester vigilante.

Z. D.

SERKADJI , quartier des femmes

Pour lire cet article dans sa présentation originale de 1961, vous pouvez cliquer sur le document PDF joint en bas de cet article.

« Al Houriyya » (Liberté), organe central du Parti Communiste Algérien, présente à ses lecteurs et lectrices des extraits d’un récit qu’une de nos militantes emprisonnée pour son activité patriotique a rédigé jour après jour et a réussi à nous faire parvenir. Elle y relate les souffrances, les luttes, les espoirs de nos sœurs emprisonnées.

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« à toutes mes sœurs qui ont souffert ou souffrent encore en prison et dans les camps pour l’Indépendance de notre pays. »

Bénis soient les matins sans guillotine , quand la prière des hommes nous réveille.

La nuit, c’est l’angoisse affreuse, le jour c’est l’attente : espoir d’une visite d’avocat, d‘un parloir, d’une lettre…

La soirée est monotone. Des sœurs, assises en tailleur par terre, font de la chebika (dentelle arabe).
Fatma leur montre les points, la conversation n’est pas animée. Dans leur coin, Baïa et Fatété terminent leurs devoirs d’arabe pour demain.

Il est tard, la sonnerie de l’entrée du quartier des femmes retentit, on s’interroge. D’après les bruits on comprend que ce sont des nouvelles qui arrivent. Nous nous pressons aux portes des dortoirs. Les larmes viennent aux yeux. Les nouvelles sont pâles et ont l’air épuisé. Elles sourient heureuses de notre accueil et la phrase « Grib listiqlal ia khouatet !» (Bientôt l’indépendance, les soeurs) revient mille fois. Nous les aidons de notre mieux. Elles nous disent tout ce qu’elles ont enduré. Toutes ont été torturées, même les vieilles.

Elles portent encore les marques : petites brûlures laissées par l’électricité, aux mains, aux pieds, aux cuisses, blessures laissées par les liens aux poignets, aux chevilles, mains enflées, plaies infectées, etc.

Le quartier des femmes de Barberousse, comptait fin 1956 début 1957 seulement quelques « politiques » traitées en fait comme des « droit commun », parmi lesquelles : les trois infirmières arrêtées au maquis, Nadia, Houria et Nassera, puis Jacqueline Guerroudj, Baïa Hocine et Djoher Akrour . Maintenant les arrestations se multiplient, la prison est comble. Les années 57-58 sont particulièrement dures. Dans notre dortoir nous sommes obligées de mettre les paillasses dans l’allée centrale. Notre linge sèche partout où nous pouvons l’accrocher. Le dortoir est humide et froid. Nous avons toutes des engelures.

Pour comble, aujourd’hui, il y a eu la « fouille ». Les draps, les couvertures sont parterre, dans un désordre inextricable. Les paillasses sont éventrées, déformées, le crin si vieux, si sale, est sorti en paquets compacts. Retrouver ses affaires est un problème. Toute la soirée va passer à ça. Fatma et Hanifa s’attaquent courageusement aux lits, Zahia soupire : « La França ! ia França ! » Baïa est moins douce et elle ne ménage pas les surveillantes qui ont fait la « fouille ». La pince à épiler, la petite glace, les ciseaux et le couteau ont échappé à la saisie. A une sœur, les surveillantes ont pris un napperon qu’elle venait de broder, d’abord parce que broder comme tricoter est interdit, ensuite parce que sur le napperon était brodé la phrase : « le communisme conduit au bonheur des peuples ».

Etudier au dortoir est pénible ; ni table, ni chaise, et nous sommes si nombreuses, qu’il y a forcément du bruit. C’est notre cour minuscule que nous transformons en salle d’étude. Nous sommes serrées sur les deux tables, mais nous travaillons toutes avec passion. Chacune a confectionné une sorte de « cartable » (en papier ou en chiffon) pour ranger cahiers et livres. Dania et Hadjira font les cours en arabe littéraire. Lucie fait faire des dictées en français. Beaucoup parmi nous ont appris à lire et écrire en arabe et en français en prison. Les sœurs européennes apprennent l’arabe parlé.

La tensaou echouhada

Tahia El Djazaïr hourra !

Allahou Akbar ! ont crié plusieurs frères en partant à la mort. Réveillées en sursaut, nous nous sommes levées d’un bond pour nous agripper aux barreaux et chanter : « Ikhouani la tensaou echouhada », « Min Djibalina », et aussi le chant de la Résistance française : « Ami si tu tombes… ». Le cœur déchiré, révolté nous avons crié « A bas le colonialisme », « Assassins ». Les CRS sont arrivés en courant. Face aux dortoirs, ils faisaient tourner leurs matraques.

Yema Fatma-Zohra s’est approchée de la porte de notre dortoir, toute droite, elle leur a dit d’une voix forte : « Notre lutte est juste ; c’est notre peuple qui sera victorieux » ; les CRS ont rouvert la porte et se sont précipités sur nous; De nos corps nous protégions Yema Fatma-Zohra. Mais les CRS, à coups de matraque nous ont bousculées, rejetées dans tous les coins et Yema nous a été arrachée. Elle a reçu des coups sur la tête, aux bras, aux jambes. Elle est sortie la tête haute et fière. Elle a été mise en cellule…

La prison est retombée dans le silence de cette nuit épaisse, écœurante, lourde de sang. Combien de frères sont morts ?

Le jour monte… Les oiseaux lancent leurs premiers pépiements… La vie continue. Elle me semble recommencer, tant la mort m’a imprégnée. Etre vivante ! L’aurore est étonnante. Nous avons tous mal à la tête. Nous faisons grève de la faim comme tous les lendemains d’exécutions…

J’aime bien voir Zahia partir au parloir , elle met ses talons et va de l’une à l’autre en riant et embrassant chacune, les saluts à transmettre et les remerciements se croisent pleins de joie. Elle va revenir et comme chaque fois, on l’entendra de loin : «Les sœurs, j’ai vu ma mère, elle vous donne à toutes le bonjour, les sœurs c’est bientôt l’indépendance»!

Elle le dit avec tant de bonheur, qu’on est prête à croire que c’est pour demain !

Zohra, elle, est rouge de joie, elle revient de l’avocat. Nous buvons ses paroles. C’est comme une bouffée de vie. Les informations sur les combats sont accueillies passionnément, les bonnes nouvelles déclenchent des cris de joie, des «Grib listiqlal !» Aux informations sur la répression répondent des cris d’indignation et de colère, les visages sont durs, plus résolus. Si nous pouvions être dehors et lutter ! Cette pensée ne nous lâche pas. Lorsque nous parlons de notre libération, nous sommes décidées à reprendre le combat au cas où la guerre ne serait pas terminée.

Djamila Bouhired et Djamila Bouaza ont été condamnées à mort. Leur procès s’est terminé tard dans la nuit, mais au quartier des femmes, personne ne dormait. La manifestation s’est déclenchée immédiatement et pendant longtemps la prison a retenti des chants patriotiques.

Quelques mois plus tard, c’est Baïa hocine, notre benjamine et Djoher Akrour qui sont condamnées à mort. Elles reviennent souriantes et fières de leur procès.

Cinquième condamnée à mort, notre sœur Jacqueline Guerroudj, maman de cinq enfants. De loin elle nous sourit. D’un geste elle nous fait comprendre que son mari, Abdelkader Guerroudj, aussi est condamné à mort.

Les condamnées à mort sont séparées de nous, dans des cellules à part. Elles ne sortent dans la cour que lorsque nous avons rejoint nos dortoirs. Malgré tout, nous arrivons à échanger quelques paroles, en criant assez fort. Lorsqu’elles sont dans la cour, il nous suffit de grimper sur les fenêtres de notre dortoir, à l’heure de la sieste. La surveillante arrive et hurle : «Descendez, c’est défendu, je vais appeler la chef !» On ne tourne même pas la tête. Toutes les sœurs crient en même temps :

 Djamila, ki raki ia okhti lâziza ? ou lkhouatet (comment vas-tu ? et les sœurs ?)

 Baïa ? – Jacqueline, ça va ? etc.

La surveillante revient à la charge :

C’est silence maintenant, allez coucher ! Quoi, ça suffit !

Elle est huée : «On n’est pas des chiens !»

Qui peut nous faire descendre des fenêtres ? Les sœurs en bas ont mis des robes kabyles, très colorées, dont le cou, l’empiècement et les manches sont soulignés par des broderies de couleurs vives. Qu’elles sont belles !

Elle chantent et dansent. Le soleil vient de sortir, c’est un véritable spectacle. J’ai tout à coup le cœur qui se glace : est-ce possible que les bourreaux viennent une nuit nous les arracher ?

Les luttes

Les jours où le sang ne coule pas , c’est comme une victoire de la vie sur la mort, mais quelle angoisse cruelle en pensant que c’est un sursis. La pensée de la mort ne nous quitte pas, elle est encore plus horrible depuis que nos compagnes sont là exposées chaque jour à la guillotine. Sans compter les vexations, l’humiliation, la haine, la mesquinerie et la bêtise des surveillantes et surtout de la chef. Il faut lutter pied à pied.

La nourriture est un problème terrible. La faim est obsédante.

Aujourd’hui, ce n’est pas la gamelle qui a déclenché la manifestation mais la violence de l’administration.

En rentrant de l’instruction j’ai croisé Djamila, conduite sous bonne garde à sa cellule. Elle a eu le temps de me dire qu’une sœur avait été giflée par le sous-directeur, que les protestations des compagnes qui avaient vu la scène avaient valu à deux d’entre elles d’être emmenées dans les douches pour y être battues. Je suis arrivée en pleine manifestation, tous les dortoirs criaient et chantaient. Les CRS sont venus, nous les avons accueillis à coups de projectiles de toutes sortes : souliers, quarts, morceaux de savon noir… Ils ont déroulé une lance à incendie pour nous arroser. La manifestation s’étant calmée, ils ont pensé qu’elle était terminée. Ils n’étaient pas en bas de l’escalier que les chants ont repris et ils sont remontés au pas de course. A deux reprises ils ont dû refaire ce manège, ce qui les mit en fureur. Avant de faire ouvrir les dortoirs pour matraquer, ils ont hurlé : que les mères et les enfants sortent ! Parmi nous il y avait en effet une future maman et une jeune maman avec sa petite fille de deux ans. Elles ont refusé. Finalement c’est dans la cellule des condamnées à mort qu’ils sont entrés. Elles ont été arrosées et frappées à coups de poings.

Yemat Zouaouïch, (maman des oiseaux) est extraordinaire, elle est vieille mais d’une fraîcheur et d’une jeunesse de caractère admirables. Nous l’appelons ainsi parce qu’elle vient de la campagne et qu’elle adore les oiseaux. Malheureusement dans notre « puits » les oiseaux ne descendent pas ou très rarement. Ainsi dès qu’elle en voit un, même très loin, elle l’appelle de sa voix particulière, aiguë et chantante. Elle leur émiette du pain, leur parle et les suit des yeux.

13 Mai. Manifestation des ultras autour de la prison. Nous sommes consignées dans nos dortoirs. Nous entendons hurler « Algérie française », les klaxons n’arrêtent pas de le scander. Nous avons peur que les ultras ne pénètrent dans la prison, surtout en pensant aux condamnés à mort qui pourraient être les victimes toutes désignées.

L’avenir

Septembre 1958. Zahia Kherfallah (condamnée à mort) nous apprend la formation du Gouvernement algérien . Nous la pressons de questions, enthousiasmées par cette nouvelle. Elle nous cite les noms des différents ministres. L’horizon semble s’éclaircir. Nous nous embrassons de joie.

La cour du pénitencier de Maison-Carrée est bien plus grande que celle de Barberousse ; on y voit un grand rectangle de ciel. Grâce aux luttes des sœurs qui nous ont précédées, aidées par leurs avocats et par l’opinion publique, les travaux forcés ont été supprimés pour les «politiques», et aussi pour les droit-commun, qui menaient avant notre arrivée une vie infernale.

Chacune a arrangé sa cellule à sa façon : étagères de fortune, cadres pour photos, tapisseries sur lesquelles sont brodés des versets du Coran, petites meïdas (tables basses) ; boîtes trouvées Dieu sait où, mais soigneusement recouvertes de tissu blanc. Dans la grande salle, pour étudier, nous avons placé une porte d’armoire, en guise de tableau, l’administration refusant de nous en fournir sous prétexte qu’on le remplirait comme les murs de : « Vive le F.L.N. » !

Souvent lorsque les sœurs viennent dans ma cellule nous parlons de l’Union Soviétique, de la Chine dont j’ai quelques images accrochées aux murs. Ces pays frères ont la sympathie de toutes. L’URSS nous défend à l’ONU, l’URSS défend la paix, l’URSS envoie des spoutniks : nous parlons beaucoup de cet exploit (du Petit Quartier, Zhor m’envoie des images du spoutnik dénichées sur des couvercles de boîtes de fromage je crois). Les réalisations des pays socialistes nous font rêver à l’avenir.

Les soirées sont longues . Il fait froid, humide, il pleut.
Chacune est enfermée dans sa cellule. Malgré cela nous ne sommes pas tristes. D’abord, à tour de rôle nous avons chanté (Fatma a chanté : «Nougoum allil») ensuite, nous avons joué au «bouqala», puis quelques sœurs ont chanté ensemble. Maintenant Zhor raconte des légendes.

C’est jour de douch e. Au milieu des «Saha Hemmamkoum» et des souhaits de victoire traditionnels, un incident se produit. Ghania en vient aux mains avec une surveillante, une véritable provocatrice, une ultra. Nous avons le temps de décider de la manifestation à faire au cas où Ghania serait punie. Ghania étant malade, le cachot aurait des conséquences graves sur sa santé. La direction de la prison a senti la tempête qui se préparait. Ghania n’a pas été mise au cachot.

Malika (toute sa famille est en prison : son père, sa maman, sa vieille grand-mère et sa sœur prise au maquis) nous rejoint dans la cellule de Fatiha, nous sommes en train de discuter de l’avenir. « Qu’est-ce que tu feras toi, Malika ? –Je serai aviatrice ». Meryem, elle, c’est dans le sud qu’elle veut aller travailler. Elle se voit déjà sur des chantiers immenses. Elle dit que son équipe de travail sera la meilleure parce qu’avec son entrain, les bras iront deux fois plus vite ! Chacune rêve d’être soit institutrice, soit speakerine, soit infirmière, enfin d’avoir un métier auquel elle consacrerait le meilleur de ses forces, consciente des efforts que chacun devra donner pour relever et rendre prospère notre pays où les ruines se sont accumulées pendant tant d’années.

1er novembre

Sitôt réveillée , je regarde ma cellule, la fenêtre encore sombre, je cherche ce qui donne à ce jour nouveau son caractère particulier. Tout est pareil extérieurement, c’est dans ma pensée et dans mon cœur que les choses sont différentes. Aujourd’hui nous sommes le 1er Novembre.

Dès l’ouverture, nous nous embrassons, émues, heureuses, nous formulons des vœux de victoire, de paix, de liberté…

La prière terminée, nous installons tables et chaises dans la cour. Fella fait un discours pour commémorer cet anniversaire.

Le ciel semble plus large, il y a une telle communion de pensée et d’espoir, non seulement entre nous, mais entre tous les Algériens, que l’obstacle des murs disparaît. Nous ne les sentons pas, alors que d’habitude nous nous heurtons à eux continuellement.

Après le discours, les chants patriotiques me bouleversent : ceux que nous chantions les nuits d’exécutions.

«La soupe» hurle la surveillante, qui depuis le matin nous observe avec une rage contenue. J’ai l’impression d’un réveil brutal. Nous devons faire la queue avec nos gamelles.

L’après-midi est consacré aux danses et aux chants. C’est Aouïcha qui se dévoue pour battre le rythme. Assise sur les pieds d’une chaise renversée, ses mains et ses doigts commandent au bois du siège tous les sons et rythmes voulus, les chaises ne « répondent » bien qu’à elle. Elle en fait des derboukas. Toutes les sœurs dansent à leur tour, chacune à sa façon.

Aucune de nous ne porte aujourd’hui la robe du « baïlek » (de l’administration). Malgré les rafles d’habits civils, nous avons toutes une tenue de fête, les foulards même ne manquent pas.

Départ

Quelque chose d’insolite se prépare. Le gardien fait l’appel : c’est un transfert pour la France. Celles qui ne figurent pas sur la liste sont enfermées dans une pièce. Il n’y a que les vieilles et moi. Comment dire au revoir aux sœurs ? Les vieilles pleurent, certaines s’arrachent le visage, le cœur déchiré. C’est vrai, elles voient partir leurs «filles» pour la France, pays lointain, pays de l’ennemi. Sans leurs filles qui écrira les lettres pour leurs familles, qui les encouragera en leur donnant de bonnes nouvelles des maquis et de la situation, qui les distraira par des chants, des danses ? Qui les défendra face à l’administration ?

Avec elles c’est l’entrain, l’optimisme, la force qui partent.

Impossible de sortir sous aucun prétexte. Yema Yamina réfléchit. Comme elle est petite et menue, Yema ! Ses cheveux blancs coiffés en deux tresses dont elle n’a pas eu le temps de couronner sa tête, lui donnent un air encore plus fragile. L’idée lui vient de mettre deux tables l’une sur l’autre, et une chaise par dessus le tout. Ce que nous faisons. Yema puise ses forces je ne sais où, et la voilà aux fenêtres. Sa joie de voir ses «filles» la fait pleurer, elle leur parle vite et de tout. Les sœurs s’éloignent, elles nous crient : «Au revoir les sœurs, bientôt l’Indépendance !»

Le silence est lourd inhabituel. Nous entendons tout à coup à travers des vrombissements de camion le chant «Tadhiatouna lilouatane», qui monte fier, plein de force, et qui s’éloigne, s’entend à peine et disparaît…


SŒURS PATRIOTES

Pour renforcer l’union autour du GPRA et la lutte patriotique, lisez et faites lire « Al Houriyya » (Liberté). Aidez activement les combattants de l’ALN et les familles frappées par la répression colonialiste.

Vous qui aspirez à prendre une grande part à la construction de l’Algérie future, luttez de toutes vos forces pour l’avènement dans notre pays de l’Indépendance, de la démocratie et du progrès social.

Le Parti Communiste Algérien.


QUE SE PASSE-T-IL DERRIÈRE LE COUP D’ÉTAT AU HONDURAS ?

Considérant les événements qui se passent à l’échelle régionale, il devient nécessaire que nous, les militants de gauche, nous nous attachions à élaborer quelques analyses permettant de dévoiler ce qui se cache réellement derrière le coup d’Etat survenu au Honduras.

A ce propos, nous avons lu ou entendu certains raisonnements. Ils évoquent la possibilité que ce qui s’est passé en Amérique centrale soit une tentative permettant à l’empire de mesurer, avant tout coup d’Etat, la capacité de réponse des nouveaux organismes internationaux créés dans le but d’intégrer les pays d’Amérique du Sud.

D’autres points de vue, rejoignant cette prise de position, ajoutent une autre dimension. Elle consisterait, pour les intérêts capitalistes, à mesurer la capacité de réponse du mouvement populaire ainsi que les niveaux de solidarité. Elle consisterait, également, à identifier les stratégies employées afin de rompre le blocus médiatique qui accompagne
habituellement la nouvelle génération des coups d’Etat.

Bien. Revoyant le contexte dans lequel se déroule l’événement, quelques autres éléments doivent être pris en compte.

Nous référant aux événements récents qui précèdent un coup d’Etat, nous découvrons que dans notre région deux débats très importants ont eu lieu.

Le premier concernait le renforcement de l’ALBA qui, en plus d’accueillir de nouveaux pays, a représenté un moment historique en rejetant les conclusions du «Sommet des Amériques». Celui-ci, en effet, n’envisageait ni la cessation du blocus de Cuba, ni les actions concrètes à réaliser face à la crise du système capitaliste. De plus, et c’était l’objet du second débat, la possibilité de ce que les pays latino-américains se séparent de l’OEA n’était pas non plus esquissée.

Dans le courant des derniers mois, de graves questions se sont posées à propos du fonctionnement de l’OEA. Jusqu’à présent , cet organisme a servi de garde-fou pour justifier les interventions répétées du gouvernement yankee dans nos pays. Cependant, depuis l’arrivée au pouvoir d’Obama, plusieurs efforts ont été faits pour redonner vie à cet organisme moribond. Le signe le plus évident fut la «soudaine» prise en considération d’incorporer Cuba. Proposition qui fut rejetée par le pays caribéen.

Bien. Surgit soudain un coup d’État au Honduras. Les réactions des pays de l’ALBA et de l’UNASUR (organisations animées par des gouvernements de gauche) sont immédiates. Etrangement, nous observons cependant que le gouvernement des USA d’abord, l’OEA ensuite, se distinguent face à l’événement et accordent pleinement leur appui au gouvernement «démocratiquement élu» de Manuel Zelaya. Pour la première fois dans l’histoire, étrangement, ils s’indignent devant un coup d’État dirigé contre un gouvernement progressiste, dans un pays où les intérêts militaires nordistes sont pour le moins importants. Pour la première fois, étrangement, ils se présentent non pas en médiateurs, mais en garants, soutenant, avec l’ONU, le retour de Zelaya dans son pays. Etrange…

Il est évident que tout ceci n’est pas innocent. Cela nous amène à nous demander ce qui se cache derrière cette soudaine crise de solidarité de l’OEA et de son tuteur, le gouvernement des USA ?
Reconsidérant les événements, tout en partageant les analyses déjà mentionnées, l’on peut dire que le principal intérêt des USA pourrait résider dans la nécessité de récupérer l’image de l’OEA, la présentant comme celle d’un organisme qui aide à résoudre les conflits en Amérique.
Il s’agirait d’une mesure désespérée pour freiner sa disparition et lui faire retrouver son utilité dans le continent et ainsi empêcher les progrès des instances animées par les gouvernements de gauche, instances qui travaillent à la consolidation du projet politique bolivarien : l’unité de l’Amérique latine.

Ce scénario rendrait possible la réouverture de la discussion sur le fait de savoir si l’OEA doit disparaître ou non, un point que l‘on considérait comme dépassé. Ce scénario pose à nouveau les USA – par l’intermédiaire de ses organismes multinationaux – comme le grand sauveur dans le conflit et également comme un possible allié. Il sauvegarderait la thèse du panaméricanisme qui a fait tant de tort à nos peuples. Cette thèse que Bolivar a de tout temps combattue, lui qui a toujours considéré que la flexibilité des positions face aux pays du Nord contrecarrait le processus d’unification, comme cela s’est passé lors du «Congreso Anfictionico» de Panama.

En lisant l’histoire avec un esprit critique, pour en tirer les leçons, je crois qu’il est dangereux de permettre l’intervention de ces organismes dans la solution du conflit au Honduras, sans tenir compte des conséquences de cette intervention. Si nous ajoutons à cela la possibilité d’envisager une intervention des «casques bleus» avant que le conflit ne se radicalise, et cela afin de sauvegarder la continuité constitutionnelle du Honduras, nous pourrions peut-être laisser le plein contrôle de la situation entre les mains de l’empire, jetant par dessus bord les efforts d’indépendance déjà entrepris.

Il serait peut-être plus opportun de profiter de l’occasion pour consolider les alliances en matière de défense et cela à partir de nos propres organismes internationaux, comme l’ALBA par exemple. Ou bien de reprendre le débat sur l’organisation des peuples en vue de cette défense.
Il est évident que des décisions comme celles-ci sont quelque peu complexes en ce qui concerne le débat qui doit précéder. Cependant , si nous n’ouvrons pas ce débat en ce moment, si nous l’envisageons comme un scénario possible , nous pourrions régresser en ce qui concerne les efforts accomplis pour obtenir un niveau de conscience plus élevé dans l’identification de l’ennemi commun, c’est–à–dire l’empire nord-américain et son système capitaliste. Surtout lorsqu’il s’agit de ces pays de centre gauche qui continuent à croire que le gouvernement des USA «n’est pas si mauvais», piégeant ainsi le processus d’unification.

Nous, les peuples du monde, nous sommes fatigués des héroïsmes à la «gringo» et nous sommes prêts à défendre au péril de nos vies les processus consolidés grâce à nos leaders. Je crois que nous devons avoir foi en cette conscience qui est également cultivée dans nos corps militaires et crier au monde que notre Amérique latine ne connaît plus de frontières, que nous nous lançons à la défense de n’importe lequel de nos frères, car nous avons le droit, qui est même ancestral, d’agir ainsi.

Traduit par Jean-Pierre Plumat et révisé par Magali Urbain pour Investig’Action.

Source: Envoyé par l’auteure

Enrichir les contenus, améliorer la présentation

Ci après, un complément pratique à « Pourquoi ce site? », en date du 30 mai dernier
Après un mois d »essais et tâtonnements dans un cercle restreint d’amis bénévoles que je tiens à remercier ici, le site fait ses premiers pas. Il s’ouvre modestement aux internautes intéressés d’Algérie et d’ailleurs, avec ses imperfections, ses nombreuses insuffisances dans le contenu et dans la forme.
Bienvenue donc aux opinions, conseils et contributions
Mon espoir est que ceux et celles qui apprécient l’intérêt de l’initiative, contribueront à ce que le site réponde de plus en plus à leurs attentes.

De quoi s’agit-il concrètement ?
A chacun, et sans limite, de déterminer le champ et la nature de ses suggestions.

Pour ma part, je vois à stade deux sortes de problèmes à résoudre:

1. Sur le fond:

C’est évidemment le plus important
Quels sont les thèmes, les évènements, les questionnements qui méritent le plus d’être abordés ? La vingtaine de fichiers présentés à l’ouverture du site ne sont qu’une ébauche, fournie à titre indicatif. Elle est encore peu représentative de l’ensemble des centres d’intérêt qui pourraient s’intégrer dans diverses rubriques encore à créer, dans un processus d’enrichissement permanent.

2.Au plan de la forme,

Quelles sont les suggestions, les conseils, notamment techniques, pour améliorer la lisibilité et la commodité d’accès aux différents documents?

On aura remarqué par exemple le risque de confusion entre la date de mise en ligne du document et celle de sa parution dans un tout autre contexte historique.

L’intégration des documents dans une rubrique donnée n’est pas toujours pertinente, d’autant que certains documents auraient leur place dans plusieurs rubriques.

Il manque souvent aux documents présentés un rappel même bref des contextes socio-politiques de leur publication, des réactions suscitées etc..Une lacune que les commentaires et échanges espérés aideront sans doute à combler.

La longueur de certains documents peut faire problème. Faut-il envisager, en plus du document intégral (une des raisons dêtre de ce site) de l’accompagner d’un résumé (l’idéal serait de la faire également en arabe), ce qui suppose des participations plus nombreuses à ce travail utile.

Cher(e)s ami(e)s, je vous remercie de l’ intérêt que vous porterez à ces questions et à d’autres;

Lettres du PCA au FLN; JUILLET – AOÛT 1956

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LETTRE DU 12 JUILLET 1956

PARTI COMMUNISTE ALGÉRIEN
COMITÉ CENTRAL

À LA DIRECTION DU FRONT DE LIBÉRATION NATIONALE

Le 12 juillet 1956

Chers Frères,

Au cours des entrevues qui ont eu lieu dans le courant des mois de mai et juin entre représentants du F.L.N. et du P.C.A. nous vous avons fait part de la position de notre parti sur le problème vital de l’union nationale dans la guerre de libération.

Nous avons proposé la transformation du F.L.N. en une sorte de Conseil national algérien de la Résistance (peu importe le nom de l’organisme, qui peut garder l’appellation du F.L.N.) par son élargissement notamment aux communistes algériens.

  1. Sur un programme commun. De ce point de vue, nous considérons que la plate-forme définie par le F.L.N. dans le journal tunisien L’Action constitue déjà une base positive. De même nous considérons comme positives les récentes prises de positions politiques du F.L.N. qui traduisent la maturité grandissante de notre mouvement national.
  2. Dans le respect de l’indépendance politique et organique de chaque parti et organisation.

Vous n’avez pas admis ce point de vue. Considérant que l’adhésion au F.L.N. est incompatible avec l’appartenance à un parti, vous nous avez proposé, entre autres, la dissolution du P.C.A. et l’adhésion individuelle de ses membres au F.L.N. En cas de non–acceptation par notre parti de cette proposition, vous avez suggéré une formule de coopération F.L.N. – P.C.A. dans un certain nombre de domaines.

Après avoir longuement étudié et discuté ces problèmes la direction de notre parti, unanime a décidé :

  1. De refuser l’idée de dissolution du P.C.A. que nous estimons non – conforme aux intérêts fondamentaux de la classe ouvrière et du peuple algérien.
  2. D’insister auprès de vous pour la prise en considération de notre proposition et la réalisation d’une union véritable qui ne peut se faire par la suppression des tendances, mais dans l’action commune de tous les patriotes pour des objectifs communs.
  3. D’organiser dans l’immédiat la coopération avec le F.L.N., coopération, qui en fait, a déjà commencé d’une façon fructueuse.
  4. D’accepter, dans le but d’accroître l’efficacité de la lutte, l’unification militaire. A ce sujet un accord est déjà intervenu entre votre délégation et la nôtre sur les deux points suivants :
  • Les groupes armés des campagnes et les groupes d’action dans les villes dirigés par les communistes et faisant partie de l’organisation militaire clandestine « Les Combattants de la libération » s’intègrent dans l’Armée de libération nationale et acceptent le contrôle du F.L.N.

     +Les militants communistes qui sont déjà dans l’Armée de libération ou qui en feront partie n’auront plus de liens organiques et de liens politiques organisés avec le P.C.A. jusqu’à la fin de la lutte armée de libération, sans toutefois renoncer à leur idéal et à leurs convictions politiques.

Ceci précisé, nous tenons à vous exposer avec franchise les raisons qui ont motivé le refus de la dissolution par notre Comité central. Tout d’abord notre parti est d’essence démocratique. Une telle décision serait du ressort d’un congrès souverain. Cependant, même s’il était possible de réunir un tel congrès le Comité central demanderait le rejet de la dissolution et ici nous abordons les raisons de fond.

  1. Le P.C.A. est le parti de la classe ouvrière et de la paysannerie pauvre. En tant que tel il est le défenseur naturel et conséquent des intérêts et objectifs propres à la classe ouvrière et à la paysannerie pauvre. Ces intérêts ne s’opposent pas à ceux de l’ensemble du peuple, ils en sont au contraire le levain permanent. Le but actuel est et reste la libération nationale à laquelle œuvrent les Algériens sans distinction de classe sociale, exception faite de certains féodaux. A cette libération la classe ouvrière et la paysannerie pauvre apportent effectivement la contribution décisive. Or c’est précisément dans la mesure où elles sentent que la lutte libératrice aboutira aussi à des changements dans leurs conditions matérielles d’existence qu’elles participent avec plus d’ardeur à la lutte. L’existence d’un parti marxiste-léniniste fort qui, demain, dans une Algérie libérée du colonialisme poursuivra la lutte pour la suppression de l’exploitation de l’homme, pour la remise de la terre aux paysans qui la travaillent, pour l’instauration d’une société socialiste, l’existence d’un tel parti est d’ores et déjà une garantie que les travailleurs algériens avanceront vers une libération complète c’est-à-dire une libération qui sera non seulement politique, mais aussi économique, sociale et culturelle.
  2. Notre parti est le seul en tant que tel à rassembler dans ses rangs des Algériens de toutes origines, Musulmans, Européens, Israélites. Il éprouve une légitime fierté d’avoir formé des patriotes conséquents, non seulement parmi les Musulmans qui subissent directement l’oppression nationale, mais aussi parmi les Européens, comme en témoignent l’action et d’Henri Maillot, Maurice Laban et tant d’autres héros qui luttent et meurent pour que vive l’Algérie libre et indépendante.
    Ce faisant notre parti a porté un coup très dur à la politique de division raciale des colonialistes. Il a réussi à détacher une fraction non négligeable de travailleurs européens de l’influence du colonialisme et à faire avancer ainsi la cause de la nation algérienne. L’existence et le renforcement du P.C.A. sont une garantie que cette évolution se poursuivra dans l’intérêt du mouvement national. Sa dissolution aboutirait au contraire à un recul de cette évolution.
  3. Une dissolution éventuelle du P.C.A. apparaîtrait comme une condamnation ou un renoncement à son passé, à ses luttes, à ses traditions. Or notre parti a conscience, tout au long de plusieurs années de lutte, d’avoir contribué à la juste orientation, au développement politique et organique et à l’essor actuel du mouvement national (les colonialistes qui l’ont dissous ne s’y sont pas trompés). C’est pour quoi le P.C.A. ne peut renoncer à apporter sa contribution originale au mouvement, à se préoccuper du déroulement de la lutte, à donner sa position sur les questions d’intérêts général, à élever le niveau du mouvement grâce à un contenu politique toujours plus sain.
  4. L’existence du P.C.A. renforce la sympathie dont jouit la cause de l’Algérie chez tous les peuples, au sein du camp du socialisme et en particulier dans la classe ouvrière française. Ce qui aboutit à élargir les forces anti-impérialistes solidaires de notre combat.
  5. Enfin l’existence du P.C.A., dont les efforts ont toujours tendu vers la formation d’un Front national démocratique algérien, est une garantie que cette union ira se renforçant sur le triple plan de l’unité ouvrière au sein d’une centrale syndicale nationale unique, de l’unité politique des forces nationales et démocratiques et de l’unité militaire des forces armées de la Résistance. Des progrès ont été réalisés en ce sens. Il importe de faire plus encore. Pour sa part le P.C.A. n’y faillira pas.

Comme vous le voyez ces considérations ne s’inspirent nullement de questions de prestige ou d’étroits intérêts de parti, mais bien au contraire de l’intérêt présent et à venir de l’Algérie, à l’heure où se pose pour notre peuple le dilemme : vaincre ou mourir.

La coopération qui s’instaure entre nous sera, nous l’espérons, de plus en plus fructueuse. Elle fera reculer la méfiance et les préjugés, tous les germes de division. Elle renforcera l’estime et la compréhension mutuelle entre les fils d’une même patrie. Elle fera avancer la cause de l’union. Elle hâtera l’heure de la victoire.

Veuillez croire, chers Frères, à nos sentiments patriotiques.

COMITÉ CENTRAL

PARTI COMMUNISTE ALGERIEN


LETTRE DU 16 AOÛT 1956

PARTI COMMUNISTE ALGÉRIEN

COMITÉ CENTRAL

À LA DIRECTION DU FRONT DE LIBÉRATION NATIONALE

Alger le 16 août 1956

Chères Frères,

Après avoir pris connaissance de notre lettre du 12 juillet vous avez exprimé verbalement le désir qu’elle ne soit pas rendue publique. Nous aurions aimé que l’argumentation, à l’appui de votre demande, nous fût exposée par écrit. Ce qui aurait permis une étude plus approfondie de notre part.

De toute façon, votre argumentation peut à notre sens se résumer ainsi : publier cette lettre c’est faire connaître officiellement la coopération entre le F.L.N. et le P.C.A. ce qui d’après vous, aurait comme conséquence d’aliéner à la cause algérienne certaines sympathies dans les pays à gouvernements anticommunistes ou hostiles aux communistes. Cela ralentira et l’achat d’armes et leur acheminement vers l’Algérie.

Cette argumentation ne nous a pas convaincus. En effet :

  1. La coopération P.C.A. – F.L.N. rendue publique accroîtra sur le plan national l’enthousiasme et la résistance de notre peuple.
  2. Elle inquiètera et fera réfléchir les impérialistes français et leurs soutiens anglo-américains, et hâtera l’heure des négociations et de notre libération en révélant l’unanimité des Algériens sans distinction politique et d’origine ethnique.
  3. Les gouvernements les plus anticommunistes sont en même temps, en règle générale, les plus farouchement opposés aux mouvements de libération nationale, et notre peuple ne peut par conséquent rien en attendre. L’exemple le plus typique est celui du gouvernement américain qui, sous une phraséologie « anticolonialiste » cache en réalité un important soutien politique et militaire au colonialisme français.
  4. Le combat de l’Algérie est politique. La lutte armée est la continuation de ce combat politique par des moyens militaires. Or, dans quel contexte politique mondial se déroule notre lutte ? L’exemple de la nationalisation du canal de Suez nous fournit la réponse à cette question. Qui soutient l’Egypte ? Qui la menace ?

Face à la collusion Angleterre – France appuyée par les Etats-Unis, l’Egypte n’est pas seule. Elle est soutenue par tous les partis communistes du monde entier, par les forces mondiales de paix, par le camp du socialisme, par de grands états comme, l’Inde, la Chine populaire et surtout l’U.R.S.S. en un mot par toutes les forces anti-impérialistes internationales.

Rendre publique la coopération F.L.N. – P.C.A. ne fera à notre avis que renforcer la solidarité dont bénéficie la cause de notre peuple auprès des forces anti-impérialistes mondiales en particulier dans le camp du socialisme et dans les rangs de la classe ouvrière de France et autres pays capitalistes. Autrement dit la participation des communistes algériens au combat patriotique de leur peuple ne peut que profiter à l’Algérie sur le double plan intérieur et extérieur.

C’est pourquoi votre argumentation ne nous a pas convaincus. Cependant, animés par le désir d’éliminer tout sujet de discorde à un moment crucial de notre existence nationale, et de faire un nouveau pas sur le chemin de l’union totale, sans exclusive, de toutes les forces nationales et démocratiques, nous avons décidé de surseoir à la publication de notre lettre, qui a été portée, comme nous l’avons déjà dit, à la connaissance de nos militants, étant donnée la discussion qui s’est instaurée au sein de notre Parti sur les rapports F.L.N. – P.C.A. Nous sommes convaincus que notre geste unitaire aura des répercussions heureuses sur la coopération F.L.N. – P.C.A. dans l’intérêt supérieur de l’Algérie.

Veuillez croire, chers Frères, à nos plus amicales salutations.

LE COMIÉ CENTRAL DU P.C.A.

1956, FLN ET PCA: RENCONTRES ET PREMIERS ACCORDS

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J’ai évoqué dans deux articles du début avril de cette année, l’action du 4 avril 1956 menée par le militant communiste algérien Henri Maillot. Avec un groupe de CDL (Combattants de la Libération), il s’était emparé d’un camion d’armement des troupes coloniales au profit de la Résistance algérienne. L’action avait eu aussitôt un impact considérable. On pouvait le mesurer dans les conversations ouvertement ou par allusions parmi les jeunes, les militants, les familles, dans tous les milieux.

Dans ses grands titres, la presse coloniale déchaînée criait à «la trahison de l’aspirant félon». L’effet était exactement inverse au plus profond des composantes patriotiques de l’opinion algérienne. Dans ces milieux, les réactions respiraient la fierté du coup porté au colonialisme matériellement et au plan moral. La volonté de contribuer au combat libérateur, quels que soient les sacrifices, se trouvait renforcée parce que, aux yeux de nos compatriotes, cette cause était partagée en actes par des hommes que leur origine, à première vue, n’obligeait pas à un engagement aussi extrême.

Plus tard en juin, quand les gens apprirent l’assassinat de Maillot par les troupes françaises après l’accrochage de Beni Boudouane, ce sentiment sera ressenti d’une façon encore plus ancrée dans la culture et la psychologie populaires. Un camarade, hospitalisé pour deux jours avant son retour au maquis de Bouinan, me dit qu’autour de lui dans la salle ou dans les allées de l’hôpital Mustapha, les malades exprimaient leur peine et leur respect : «il est plus musulman que nous, il mérite mieux que nous sa place «fel Djenna» (au Paradis) ! Comme le dira si bien Simon, son futur beau-frère, lui-même clandestins du PCA et des CDL à Oran : « Les uns vouaient Henri à l’Enfer des maudits et les autres le voyaient, martyr, au Paradis ».

Maillot, quant à lui, avait indiqué dès le début la signification politique et sociale de son action. Il disait, dans le communiqué signé de lui et adressé aux agences et organes de presse (sa publication en France par l’Humanité, organe du PCF, a valu à ce journal la saisie de son numéro du 18 avril 1956) : «L’écrivain français Jules Roy, colonel d’aviation, écrivait il y a quelques mois : si j’étais musulman, je serais du côté des «fellagas». Je ne suis pas musulman, mais je suis algérien, d’origine européenne. Je considère l’Algérie comme ma patrie. Je considère que je dois avoir à son égard les mêmes devoirs que tous ses fils. Le peuple algérien, longtemps bafoué, humilié, a pris résolument sa place dans le grand mouvement historique de libération des peuples…Il ne s’agit pas … d’un combat racial mais d’une lutte d’opprimés sans distinction d’origine, contre leurs oppresseurs et leurs valets sans distinction de race…. En livrant aux combattants algériens des armes dont ils ont besoin pour le combat libérateur, j’ai conscience d’avoir servi les intérêts de mon pays et de mon peuple, y compris ceux des travailleurs européens momentanément trompés.»

En soulignant dans ce message le besoin d’armes des combattants, Maillot était au coeur des préoccupations de cette période critique. La question était brûlante, tant pour les milliers de jeunes, impatients de rejoindre le djebel ou qui s’y trouvaient déjà, que pour les dirigeants du FLN. A l’afflux des combattants volontaires, il fallait des armes en plus grand nombre. Nous savons aujourd’hui par les lettres échangées de 1954 à 1956 entre Alger et le Caire, que c’était un sujet de tension entre les dirigeants FLN. Ceux qui se trouvaient au Caire étaient perçus à tort ou à raison par ceux de l’intérieur ou par les maquisards à la base, comme manquant à leurs tâches d’assurer un approvisionnement satisfaisant en armes .[[ cf. «LE COURRIER ALGER-LE CAIRE», ouvrage de Mabrouk BELHOCINE, Editions Casbah, 2000.]]

En avril 56, nous ne connaissions pas les tensions qui existaient à ce niveau. Mais de divers côtés nous parvenaient les échos de cette attente fiévreuse d’armement. Nous ne fûmes donc pas surpris de recevoir rapidement dans les jours qui ont suivi le succès de l’opération, une réponse positive des dirigeants du FLN, sur le principe d’une rencontre dès que possible. Nous leur avons laissé le soin d’en proposer la date et les modalités.

AVANT LA RENCONTRE

En attendant, par divers indices nous apprenions que malgré la sympathie soulevée dans la population par l’action de Maillot (ou à cause de cela), des interrogations se manifestaient parmi certains cadres du FLN. Elles allaient de l’inquiétude jusqu’à une certaine nervosité frisant la méfiance et l’hostilité chez les plus hégémonistes d’entre eux. Ce sentiment était sans doute alimenté par leur irritation envers les comportements qu’ils jugeaient hostiles des courants messalistes à leur égard. Nous avons voulu dissiper toute équivoque sur nos intentions et confirmer que la prise des armes ne changeait rien aux orientations unitaires proclamées par le PCA depuis novembre 54. Nous leur avons fait savoir, à travers la liaison qui nous avait permis de prendre contact, notre décision de remettre dès avant la rencontre une dizaine de mitraillettes aux unités de l’ALN.

L’opération fut réalisée. Il n’était pas facile en cette deuxième quinzaine d’avril, avec nos sympathisants très surveillés et dans une Mitidja étroitement quadrillée, de protéger et gérer le stock d’armement capturé. Amar Ouamrane, qui commandait l’ALN dans l’Algérois, nous a transmis ses remerciements. J’ai appris ces dernières années que le commandant Lakhdar Bouregâa avait évoqué en termes élogieux et fraternels les contacts qu’il a eus à l’époque de cet épisode avec les groupes communistes (non encore intégrés à l’ALN) dans la région de Bouinan-Hammam Melouane [[cf. « MEMOIRES”, en langue arabe, LAKHDAR BOUREGAA , aux éditions AL HIKMA, 1990 ; au point 5, sous-titré «patrouille (daouria) de héros et l’amitié avec les communistes»]] «Je te jure, avait-il confié au milieu des années 90 à notre camarade Haydar Hassani, que les premières balles de mitraillette que j’ai tirées nous provenaient de l’armement des communistes, plus précisément de Henri Maillot, Allah yrahmou».

Fin avril ou début mai 1956, on me communiqua le lieu prévu pour la rencontre, le cabinet de dentiste du Dr Mokrane Bouchouchi, rue d’Isly, place Bugeaud (aujourd’hui Ben Mehidi, place Emir Abdelkader). Ce choix par les amis du FLN me réjouit, il montrait que la coopération sur le terrain entre FLN et communistes à la base était déjà avancée. Car Bouchouchi, comme d’autres médecins, sympathisait avec le PCA et versait aux souscriptions qui me parvenaient par l’intermédiaire de Leila A., une jeune militante du cercle des jeunes UJDA de Belcourt.

Je me contenterai ici de relater quelques points sur le contenu de cette rencontre. Je les complèterai en d’autres occasions par des faits tout aussi significatifs des évolutions ultérieures. Les lecteurs intéressés pourront trouver d’autres détails sur cette rencontre et les suivantes qui se poursuivront jusque fin Août, dans plusieurs entretiens que j’ai donnés durant ma seconde clandestinité : à Henri Alleg dans les années 1970,
[[« LA GUERRE D’ALGERIE » TEMPS ACTUELS, 1981, 3 tomes.]] puis à Hafidh Khatib dans les années 1980. [[« L’ACCORD FLN-PCA… », OPU, 1991).]] Il y a enfin quelques échos dans l’ouvrage important du regretté Mohammed Teguia, avec qui son exil puis sa mort prématurée n’ont pas permis d’engager les entretiens que nous avions projetés ensemble. Les deux publications citées contiennent également le texte des lettres adressées au FLN dans lesquelles sont consignés les thèmes de nos échanges et les points sur lesquels se sont réalisés des accords.

PREMIERS ÉCHANGES INCERTAINS

Benkhedda, je le connaissais sans avoir beaucoup milité avec lui au PPA. Dans les années quarante nous avions entre autres travaillé dans le studio d’un militant à un montage photographique pour un mémorandum du MTLD à l’ONU, illustrant la pratique des tortures colonialistes. Ensuite, nous nous sommes surtout opposés lors de la déplorable crise du PPA-MTLD de 1949, faussement attribuée par lui (et par la presse colonialiste) à un «séparatisme» kabyle. Quant à Abbane, après l’avoir salué chaleureusement, il m’est apparu curieux de savoir si je l’avais ou non reconnu, ce que je lui ai confirmé. Il n’avait pas changé de visage et d’allure depuis le début des années quarante, quand il était, comme Yazid, Ali Boumendjel, Benkhedda et Dahlab dans les classes supérieures du collège de Blida où j’étais entré en 5ème. Je connaissais néanmoins et appréciais son itinéraire dans le MTLD et l’OS, car Mabrouk Belhocine m’en avait parlé à la fin des années quarante.

Benkhedda, avec sa civilité et sa politesse habituelles, nous félicite d’abord pour l’action menée et nous remercie sincèrement au nom du FLN pour la première livraison d’armes. Abbane écoutait et approuvait, le front plissé et avec l’air concentré que je lui connaissais, Puis rapidement, il commença à bouillonner, impatient d’en arriver au cœur du sujet. Il interrompit Benkhedda en nous tendant une carte d’identité, celle de Abdelkader Choukal, journaliste d’Alger républicain, monté au maquis avec d’autres camarades dans les monts de Tablat et Beni Misra : «On ne veut plus de ces choses là. … Les communistes veulent noyauter le mouvement… C’est la même chose pour Laïd Lamrani dans les Aurès… Qu’est ce qu’il a, à proposer d’éditer des bulletins intitulés «El-Watani» (le Patriote) et d’autres propagandes … ?»

Son intervention nous sembla un mélange de protestation sincère et de mise en scène voulue. Nous avons mis calmement les choses au point. Bachir Hadj Ali a souligné, un peu vivement : «nous ne sommes pas venus les uns et les autres pour nous chamailler. La décision de nous rencontrer signifie que nous souhaitons de part et d’autre trouver des réponses à nos préoccupations communes».

Puis Bachir et moi, tour à tour et en réagissant au fur et à mesure à leurs remarques et questions, nous avons précisé en substance: «Nos camarades, comme tous les Algériens, veulent se battre ; ils rejoignent la montagne ou les réseaux urbains, c’est naturel. Depuis le début de l’insurrection, ils n’ont que deux choix compatibles avec leurs convictions : ou bien aller directement à l’ALN là où ils trouvent une porte ouverte et des garanties de bon accueil et nous les y encourageons ; ou bien en attendant, nous les aidons à constituer eux-mêmes leurs propres groupes armés et ceux-là sont impatients qu’on règle les modalités de leur intégration dans la clarté. Doivent-ils attendre comme des moutons de se faire arrêter et neutraliser par les colonialistes ? Vous les accuseriez alors de se dérober à leur devoir. Nous regrettons justement que certains fassent courir ces bruits alors qu’en même temps ils font tout pour les empêcher de combattre. Les groupes que nous avons constitués dans les villes et les campagnes, nous n’en faisons avec vous ni un secret ni une concurrence».

A ce propos, nous avons fourni des indications sur leur composition, leur localisation, etc. Et avons insisté : «Notre parti et nos militants ne sont pas des aventuriers ou des intrigants. Nous sommes venus pour discuter, fraternellement et politiquement, des problèmes que ça peut poser. Nous ne voyons aucun intérêt à «noyauter»vos organisations, ni pour nous-mêmes ni surtout pour notre cause commune. Nous souhaitons trouver ensemble des formules concrètes de coopération, S’il y a des incompréhensions, le moment est venu d’en parler Nous avons fait jusqu’ici des multiples tentatives d’en discuter directement mais sans résultat».

Sur ce dernier point, j’avais énuméré quelques contacts que j’avais eus depuis novembre 1954 pour tenter de joindre leurs dirigeants par la Mitidja, la Kabylie, Alger ou El Harrach à travers des militants et amis que je savais proches d’eux. Parmi eux Said Akli, qui ne me cachait pas ses contacts directs et quasi permanents avec Krim, Abbane, Ouamrane, Fernane etc. (c’était aussi le cas avant 1950 avec Benbella). Ou encore Mohammed Fellous dont j’ai appris, bien après l’indépendance, qu’il avait été un proche collaborateur de Abbane. Il avait avec moi un contact suivi au cabinet médical d’El-Harrach où je travaillais avec le Dr Zemirli et l’infirmière Mimi Benmohammed (future moudjahida de la wilaya IV) qui hébergera notamment l’été 1955 notre camarade Abdelhamid Boudiaf avant son départ pour le maquis d’Ech-Chleff). Comme d’autres premiers adhérents du FLN encore peu structuré dans cette région, Fellous (dit Abdelkader) nous avait aidé fortement dans la campagne politique de soutien public au soulèvement national, que moi-même pour le PCA et Ali Boumendjel pour l’UDMA avions menée dans la circonscription de l’Est Mitidja en avril 1955, sous couvert des élections cantonales partielles par lesquelles le gouverneur Soustelle fraîchement arrivé croyait amadouer les partis nationaux.

CLARIFICATIONS DE PART ET D’AUTRE

Pour justifier leurs réticences à prendre contact avec nous en tant que parti, Benkhedda et Abbane nous expliquèrent que l’efficacité de l’action nécessitait selon eux de supprimer les différences entre partis et pour cela le seul moyen était que les partis s’effacent. Quand nous leur avons rappelé que les proclamations du FLN faisaient appel à toutes les énergies nationales, ils soulignaient, sans invoquer à ce moment explicitement la dissolution du PCA, que le FLN se proposait de drainer les forces patriotiques en un seul mouvement et seulement sur la base des adhésions individuelles.

Nous avons dit que nous comprenions bien l’importance d’une organisation et d’une discipline monolithiques pour tout ce qui concernait le combat et les structurations militaires. Nous estimions cependant qu’en ce qui concernait la mobilisation politique, la propagande, l’éducation etc., gagnerait plutôt à réaliser la cohésion dans des formes de coordination plus souples, plus rassembleuses et par là même plus efficaces. On ferait ainsi de l’autonomie d’opinion et d’expression des organisations qui le souhaitent, un facteur supplémentaire de large rassemblement. A condition bien sûr, que cette structuration plus souple s’accompagne d’un solide consensus et d’une plate-forme d’action reposant à la fois sur l’indépendance comme objectif démocratique et social et sur la lutte armée et de masse comme moyen d’y parvenir.

Selon nous, ces conditions paraissaient réalisées : le consensus qui a entouré l’initiative de Novembre 54 était devenu très fort. Il rendait d’autant plus réalistes les modalités d’union que nous préconisions, dans le respect des autonomies politiques de ceux qui adhèrent à ce consensus. Cette forme n’était pas contradictoire avec le rôle de noyau dirigeant auquel le FLN aspirait. Nous estimions qu’il assumerait d’autant mieux ce rôle en prenant appui sur la libre adhésion patriotique des participants.

A travers ces échanges, la discussion devenait plus détendue, plus transparente, elle confirmait un minimum de confiance réciproque. Nos interlocuteurs n’ont pas hésité à nous faire part de certaines de leurs préoccupations et motivations. A propos de l’armement par exemple, ils nous confient qu’ils ont entrepris des démarches auprès du régime dictatorial espagnol de Franco pour obtenir des armes. Bachir et moi, sans nous regarder, n’en fûmes pas trop étonnés. Nous savions déjà que les raisons qui poussaient les dirigeants FLN à demander au PCA de s’effacer en tant que parti n’étaient pas seulement liées à une préoccupation d’efficacité ou même au seul souci de contrôle absolu et de main mise sur le mouvement social. Elles obéissaient aussi à des calculs et des pressions idéologiques internationales. Nous avions eu un exemple de cette ambiguïté deux mois auparavant avec les pressions de la CISL (organisation syndicale mondiale liée aux objectifs et activités de l’OTAN dans la guerre froide) pour encourager la création de l’UGTA, au prix d’une division du mouvement syndical algérien. Mais, quelle que soit l’importance de ce problème, nous n’étions pas là pour nous concerter en priorité sur les options idéologiques souhaitables.

Nous en aurions peut-être discuté davantage, et probablement sans résultat concret à cette date, si nous avions su comme aujourd’hui, que un mois et demi auparavant, le 15 mars 1956, donc vingt jours avant l’opération Maillot, Abbane écrivait aux dirigeants FLN basés au Caire : «…Si les communistes (sans doute voulait-il dire les pays socialistes ?) veulent nous fournir des armes, il est dans nos intentions d’accepter le parti communiste algérien en tant que parti au sein du FLN si les communistes sont en mesure de nous armer…» [[ouvrage de Mabrouk BELHOCINE cité plus haut, page 164]]. C’est un thème important, que celui des relations régionales et internationales du FLN, il mériterait des développements que je n’aborde pas aujourd’hui.

VERS DES POINTS D’ACCORD

Pour l’instant, il y avait au printemps 1956 un enjeu immédiat, qui dépendait seulement de nous : les armes et les combattants présents sur le terrain, qu’allons nous en faire ; quoi décider à leur sujet les uns et les autres ?

De chaque côté, nous avions nos propres convictions, nos préoccupations et préférences partisanes, qui divergeaient sur plusieurs points. Mais les premières clarifications apportées par la discussion nous montraient qu’un accord était possible sans que chacun soit obligé de renoncer à ses visions stratégiques de la guerre de libération.

D’un côté nos interlocuteurs étaient des hommes animés d’une logique et d’un raisonnement politiques. Ils comprenaient l’utilité de l’échange d’arguments politiques dans l’intérêt aussi bien de l’action armée que de la mobilisation de masse. Nous sentions qu’ils n’étaient pas, comme beaucoup d’autres, fortement prisonniers d’une démarche purement activiste qui exacerbe le sectarisme. A défaut d’un accord global sur tout, ils semblaient capables d’apprécier la mise en oeuvre d’une unité d’action même partielle. Et surtout, la situation était telle qu’aucun des deux mouvements représentés n’avait intérêt à bloquer un accord possible par des préalables organiques, ou chercher à forcer la main de l’autre au risque de nuire aux exigences immédiates de la lutte commune.

Malgré les apparences, ce n’était pas un simple marchandage «des armes en échange de coopération». Dans cette conjoncture, nos interlocuteurs tenaient à une coopération qui, d’emblée fructueuse, ouvrirait peut être d’autres horizons (j’aurai l’occasion d’indiquer pourquoi en cela ils n’auraient pas eu tort, y compris sur le plan de la solidarité internationale, si notre coopération s’était poursuivie en 1957, après leur départ d’Alger). Ils comprenaient que même les plus sectaires dans leurs rangs pourraient difficilement reprocher à des militants non membres des katibas ou des groupes fedayin de l’ALN, de garder leur indépendance organique alors qu’ils prouvaient par ailleurs leur ferme volonté de soutien.

De notre côté, coopérer de toutes nos forces n’était pas une contrainte contraire à nos souhaits mais une orientation de principe. Notre comportement unitaire nous donnait auprès des patriotes sincères la force morale suffisante pour défendre le droit à l’autonomie, certes dans des conditions plus difficiles, nous le savions à l’avance, mais selon nous plus prometteuses d’avenir démocratique.

Cela explique pourquoi d’un commun accord, les discussions se sont tournées de façon pragmatique vers les questions concrètes les plus urgentes, en nous réservant de revenir plus tard sur les problèmes de fond pour lesquels nous avions des différences d’approche. Ainsi, dès cette première réunion, ont été arrêtées des décisions pratiques et propositions concrètes qui seraient soumises à nos organisations respectives. En fait, elles seront presque aussitôt adoptées formellement et mises en œuvre des deux côtés. Elles seront prolongées et complétées à la rencontre suivante, une ou deux semaines plus tard (à l’ex rue Horace-Vernet au domicile d’un couple européen chrétien sympathisant du FLN).

LA COOPÉRATION DÉMARRE

Ainsi les contacts ont été mis au point entre les CDL d’Alger et les responsables FLN de la Zone autonome d’Alger pour intégrer leurs groupes. Ceux-ci (sur proposition même de nos deux interlocuteurs) ont conservé leur propre structuration au lieu d’être démantelés, afin qu’ils gardent leur caractère opérationnel. Pour les groupes des campagnes, particulièrement ceux de Chleff, Ain-Defla, Tenès etc, les contacts ont commencé également entre les d’une part responsables de notre Comité central présents sur place et dont le travail d’implantation était déjà bien avancé (avec Boudiaf, Babou et Saadoun) et d’autre part ceux du FLN (je me souviens seulement des noms de Baghdadi et Omar Belmahdjoub) qui débutaient de leur côté un travail difficile dans cette région où existait encore une influence messaliste. Ce travail commun de mise en place était assez avancé lorsqu’un envoyé de la zone vint à Alger en faire le compte-rendu à une nouvelle rencontre avec le FLN (rue Pirette, au domicile de nos camarades Servetti), le lendemain du jour de la mort de Maillot au combat. Les structurations se poursuivront plus tard, de même que les livraisons d’armes. Plus tard, nos camarades Abdelhamid Boudiaf et Abdelqader Babou feront partie de la direction FLN-ALN dans la région d’El-Asnam, dont Djilali Bounâama, futur colonel Si Mohammed de la wilaya IV, a été le responsable militaire.

Pour nos groupes de jeunes ruraux ou citadins de l’Atlas blidéen, (issus surtout de Larbâa, Bougara, El Harrach, Alger ville,), Abdelkader Choukal nous fit savoir que les contacts s’étaient bien passés, grâce en particulier à l’esprit ouvert de Dehiles (plus tard colonel Si Sadeq) auprès de qui il assuma les tâches de secrétariat. Notre groupe de Baraki dans la Mitidja a continué à être pendant toute la guerre une plaque tournante logistique et politique entre ma capitale et les maquis.

Sur place à Alger, Bachir Hadj Ali informait les membres de la direction pour engager de larges discussions au sein du comité Central concernant le souhait du FLN de voir le PCA se dissoudre, comme venaient ou étaient en train de le faire le MTLD centraliste, l’UDMA et les Oulama. Je procédai de même avec les cadres des CDL pour les informer et recueillir leurs avis sur les nouveaux contacts qu’ils allaient prendre incessamment.

Pendant ce temps, une coopération FLN-PCA se poursuivait au plus haut niveau, y compris pour des questions pratiques courantes. On verra ainsi Benkhedda («Mr Joseph») et Jacques Salort se rencontrer plusieurs fois dans la rue pour mettre au point des consignes logistiques, échanger selon les besoins réciproques des cartes d’identité, des balles de pistolet de calibres plus conformes aux armements respectifs et emballées dans des paquets de café en grains etc. La liaison permanente entre nos deux directions se faisait à travers des européens moins vulnérables aux contrôles policiers, le couple Gautron du côté FLN, Annie Steiner et Joséphine Carmona de notre côté.

Plus tard, après l’été, je serai en contact et hébergé chez Aline et Pierre Coudre dans un ancien pavillon de l’époque turque séparé du Palais du Peuple actuel par le chemin de Gascogne. C’est là que certains de mes anciens papiers d’identité sont encore à ce jour coulés dans un bloc de ciment. Aline et Pierre formaient un couple exceptionnel par sa modestie, son sang froid et son abnégation. Pierre avait été un résistant français anti-nazi dans les maquis de la Dordogne dans les années quarante alors qu’il y était jeune berger. Venu en Algérie pour les Auberges de la Jeunesse que fréquentaient de jeunes Algériens (comme Boualem Oussedik), il fut lié de près aux multiples activités de Abbane avec Amara Rachid ou Nassima Hablal (qui tapait chez lui les documents tels que ceux liés à la préparation du Congrès de la Soummam). Une de ses fiertés et souvenirs reste, avant les dures épreuves qu’il subira après son arrestation, d’avoir hébergé une réunion de plusieurs dirigeants avec Abbane (venu en traction avant et sous protection), ou encore Amara Rachid avant son voyage à Sétif pour contacter Ferhat Abbas. Il avait aussi hébergé le groupe de jeunes filles en instance de départ pour le maquis, et avait encore aidé aux échanges de documents entre la direction du FLN et Moufdi Zakaria pour le projet d’hymne national.

Mon récit vient d’anticiper sur les semaines et les mois qui ont suivi la première rencontre… Mais je reviens à celle-ci à travers un autre aspect de nos échanges avec les dirigeants du FLN. Car avant de nous quitter et d’une façon imprévue, un nouveau thème était venu sur le tapis. Son importance se fera sentir au cours des décennies suivantes et restera actuel jusqu’à nos jours.

REBONDISSEMENT DE LA DISCUSSION

Nous en avions fini provisoirement avec les échanges concernant nos groupes armés et avions précisé certaines modalités des prochains contacts pour les poursuivre après consultation de nos instances respectives. Ben Khedda sans doute pris par un autre rendez-vous, sort le premier. La discussion se poursuit alors avec Abbane. Il est détendu et visiblement satisfait de la franchise de nos discussions, avec dans le regard une pointe d’affabilité souriante (peut être est-ce à cause de sa mort tragique dix huit mois plus tard que cette image est restée en moi).

Les échanges à bâtons rompus portent sur les perspectives d’après l’indépendance, les options sociales. On parle de l’émergence impressionnante des pays du «groupe de Bandoeng». Je ne me souviens pas qu’il ait dit un seul mot (Benkhedda non plus) du vote des pouvoirs spéciaux par le PCF, alors que nous-mêmes, quand nous étions au mois de mars en pleine préparation de l’opération Maillot, cela ne nous avait pas rendu particulièrement heureux. (Ce sera un des points que Larbi Bouhali, premier secrétaire du PCA, posera aux dirigeants du PCF au début 1957, après qu’il sera sorti clandestinement d’Algérie à la fin de 1956). Avec le recul, je me suis demandé plus tard si le silence de Abbane sur ce point n’était pas dû à l’existence des sondages et tractations des milieux gouvernementaux français. Tout en renforçant en ce moment leur dispositif répressif militaire et policier, ils envoyaient discrètement des émissaires disant vouloir explorer des conditions de négociation avec le FLN. (On en verra en Octobre la confirmation, avec le kidnapping de l’avion des «Cinq»…).

Abbane nous dit aussi sa préférence pour un socialisme non-aligné, «à la yougoslave, façon Tito». Puis, comme nous prenant à témoin d’une question qui le tracasse, il poursuit: «j’aimerais avoir votre avis, nous sommes indécis. La création de l’UGTA, deux mois auparavant, nous a fait problème. Des responsables syndicaux anciens et expérimentés, membres du FLN, ne sont pas à l’aise, ils auraient voulu ne pas quitter l’UGSA (ex-CGT), ils disent que la division syndicale n’est pas une bonne chose.» Parmi eux, il cite Belmihoub, responsable bien connu des cheminots (qui à ma connaissance n’était pas communiste) et d’autres encore dont il ne nous a pas dit les noms. Il demande aussi : «que pensez-vous de Ouzegane? Nous cherchons à contacter des personnes pour avoir leurs avis. Nous voulons travailler à un document d’orientation sur ces problèmes…».

La question de Abbane était-elle un simple sondage, ou reflétait-elle une préoccupation réelle, un souci de faire reculer les conséquences négatives d’une division dans le monde des salariés algériens? Cette dernière hypothèse n’est pas à exclure. Abbane, on le voyait bien, était farouchement attaché à l’hégémonie politique du FLN. Aucun doute à ce sujet, peut être même cela pouvait s’exprimer chez lui par des impulsions autoritaires. Il nous paraissait néanmoins dans son fond attentif à un certain esprit rassembleur, tout au moins tant qu’il estimait maîtriser le processus de prééminence incontestée du FLN et de son appareil. Comme l’entretien qui venait de s’achever venait de le montrer, il était apparemment ouvert à des formes consensuelles permettant d’aplanir les obstacles à un plus large rassemblement dans l’intérêt de la lutte.

QUELLE VOIE POUR L’UNITÉ SYNDICALE ?

Rien ne l’obligeait en fait à nous livrer sa pensée et ses interrogations. Il savait que nous jugions la création de l’UGTA pour le moins ambiguë dans certaines de ses motivations et dans ses modalités. Il aurait pu, comme l’aurait fait Benkhedda à mon avis, continué à garder le silence et le camouflage des intentions qui avaient entouré la préparation de cet évènement. On sait que la création de l’UGTA fut précipitée suite à l’initiative messaliste de l’USTA qui avait pris de court le FLN. Mais elle était souhaitée depuis des années sans qu’elle puisse être mise en discussion publiquement ou réalisée, du fait des réticences chez les travailleurs et les militants syndicaux y compris chez des nationalistes, expérimentés et engagés de longue date dans les luttes sociales (voir à ce propos le témoignage de Lakhdar Kaïdi, dans ses Mémoires recueillis par Nasser Djabi, aux éditions Casbah). [[« KAIDI LAKHDAR, UNE HISTOPIRE DU SYNDICALISME ALGÉRIEN, entretiens« , par NASSER DJABI, CHIHAB EDITIONS, septembre 2005.]]

Une interrogation nourrissait nos doutes sur les intentions de certains des initiateurs de la création de l’UGTA. Si leur initiative avait seulement visé un renforcement à la fois du mouvement national et du mouvement syndical,, comment expliquer qu’ils aient agi en catimini, au lieu de préparer cet évènement syndical en concertation et coopération avec l’ensemble de ceux qui étaient eux aussi concernés et auraient été d’un grand apport dans ce domaine?

Nous avons répondu à Abbane que l’unité syndicale a toujours été à nos yeux importante pour donner un meilleur contenu et de meilleures perspectives au mouvement national. Nous regrettions la décision unilatérale du 24 Février et son caractère politicien par rapport à ce que devrait être la vocation d’un large mouvement syndical. Nous estimions que la réaction des patriotes syndicalistes dont il venait de nous parler était saine et compréhensible. Elle ne nous étonnait pas, nous en connaissions d’autres aux différents niveaux.

Mais devant ce fait accompli, il n’était pas encore trop tard selon nous pour sauvegarder une unité syndicale précieuse autant pour la lutte armée que pour les travailleurs. C’était d’autant plus possible que les deux centrales étaient d’accord pour conjuguer l’intérêt national avec les intérêts spécifiques des couches laborieuses, ceux déjà acquis ou ceux restant à conquérir. Il suffirait, comme nous l’avons suggéré à Abbane, que les deux centrales engagent ensemble un processus unique et démocratique d’élections syndicales à la base, sur tous les lieux de travail, pour aboutir à des structures et des directions unifiées. L’appellation de la centrale importerait peu. Cette façon de faire vaudrait à la centrale unique la confiance redoublée des travailleurs, elle lui assurerait un dynamisme plus grand. Elle permettrait de faire mieux fructifier l’enracinement et l’expérience accumulée par les cadres syndicaux de toutes les tendances.

Rappelons que ce processus était encore possible à cette date, car malgré l’état de guerre, la répression du mouvement syndical ne s’était pas encore abattue avec la férocité qu’elle connaîtra quelques mois plus tard.

Abbane a écouté, intéressé, comme si la question était en suspens et pouvait encore être discutée. Il y a quelques années, j’ai eu confirmation qu’effectivement un courant d’opinion et des débats avaient eu lieu parmi les cadres syndicaux acquis au FLN en faveur de la préservation de l’unité d’organisation syndicale. Une lettre a même adressée par un groupe de cadres syndicaux à la direction du FLN, sans doute celle à laquelle s’est associé Belmihoub. Un ancien ministre m’a dit qu’encore écolier, il avait écrit cette lettre sous la dictée de son père à Constantine, il se souvenait de son contenu, celui là même dont Abbane s’était fait l’écho. Et selon lui, de nombreuses discussions s’en étaient suivies à Alger.

INQUIETANTS PRÉSAGES POUR L’ALGERIE INDEPENDANTE

Lors de nos rencontres ultérieures les mois suivants, il n’a plus été question de syndicats. Nous étions en réalité conscients que les pressions internationales occidentales, les réflexes du recours facile aux voies autoritaires ou bureaucratiques, les préjugés, les ambitions d’appareils et les règlements de compte sectaires avaient été d’un poids beaucoup plus grand dans la nouvelle conjoncture que le respect des principes de fonctionnement liés à la nature d’un mouvement syndical.

Il est sûr que parmi les militants syndicaux sincères qui souhaitaient la création d’une nouvelle centrale directement liée au FLN, nombre d’entre eux ont fait confiance aux déclarations des courants du FLN se réclamant d’une démocratie sociale. Ils pensaient sincèrement que la voix des travailleurs pourrait continuer à s’exprimer et à peser de façon bénéfique dans le grand rassemblement national incarné à leurs yeux par le FLN. Sans doute n’ont-ils pas perçu à ce moment que cela aurait nécessité des débats plus ouverts, l’affirmation du besoin d’autonomie du mouvement ouvrier et la formalisation des garanties de son exercice au sein de l’alliance nationale.

Les méthodes qui ont prédominé faute de cette pression positive de la base et des cadres ont été cautionnées par certaines appréciations fallacieuses et euphorisantes du Congrès de la Soummam, enveloppées dans un langage de surenchère sociale (j’en reparlerai). Elles ont accentué la fermeture par rapport aux acquis précédents du mouvement syndical algérien.

On ne devrait donc pas être surpris des évolutions négatives des décennies suivantes, car les choses avaient pris un départ trompeur dès 1956. Les bonnes intentions et la bonne foi des cadres syndicaux honnêtes ne pouvaient pas suffire dans l’environnement anti-démocratique et les séductions de l’arrivisme social qui ont suivi l’indépendance. Elles ne peuvent remplacer l’affirmation consciente et la défense vigilante de l’autonomie du mouvement syndical et ouvrier, même si c’est dans des formes appropriées que ce soit dans les conditions de guerre ou d’autres situations nationales exceptionnelles. Je le sais pour avoir rencontré à plusieurs reprises durant la guerre, entre 1958 et 1960, des cadres syndicaux honnêtes, qui s’étaient affiliés à l’UGTA, la considérant un bon cadre de lutte. Ils se plaignaient que les gens du «nidhâm» (l’organisation, dans une confusion totale entre FLN et syndicat) ne venaient les voir que pour ramasser l’ichtirak (cotisations) mais fi ouaqt essah, au moment des batailles, des grèves et actions revendicatives, on ne les voyait plus ou ils leur mettaient des bâtons dans les roues. J’avais toutes les peines à convaincre ces cadres chevronnés, tel que le vétéran des dockers Ammi Said (qui sera assassiné par l’OAS) d’oeuvrer dans les structures de l’UGTA, comme y avait appelé la direction du PCA à partir de 1957, c’est-à-dire après que les deux centrales (UGSA et UGTA) aient été interdites par les autorités coloniales. Nous souhaitions ainsi dans un esprit unitaire encourager l’initiative des courants les plus conscients et combatifs dans le cadre d’une centrale unique.

ET AUJOURD’HUI ?

En définitive, faute d’une contre-pression positive et constructive suffisante des cadres syndicaux et des courants patriotiques, les dirigeants «historiques» vrais ou supposés du FLN n’ont pas respecté le contrat de confiance auquel s’étaient fiés les militants syndicaux FLN sincères. Ils ont tout fait pour les pousser à la résignation et les intégrer dans leurs luttes de clans et intérêts de pouvoir, A l’indépendance, à l’exception de Ait Ahmed et Boudiaf, les anciens et nouveaux «za’îms» se sont ligués pour écraser les libertés syndicales au Congrès de l’UGTA de janvier 1963, alors que par ailleurs ils se déchiraient férocement entre eux pour le pouvoir.

En fait, pourquoi le contrat de circonstance mis sur pied en Février 1956 était-il boiteux et ne pouvait que déboucher sur une contradiction majeure? Parce qu’il a été mis sur pied par le haut et pour des besoins de conjoncture. Et surtout parce que dès le départ, ceux qui, même avec de bonnes intentions avaient patronné le processus, considéraient (ou s’étaient résignés au fait) que le mouvement syndical était davantage un instrument auxiliaire de pouvoir qu’un levier démocratique pour élargir les conquêtes sociales. Au lieu d’être corrigés à l’indépendance, ces états d’esprit et ce processus se sont aggravés.

Bilan à l’arrivée de 1962 : le slogan héroïque «la parole au peuple» qui était celui du PPA des années quarante, a été trahi et perverti, transformé en «la parole aux fusils» et traduit rapidement en «pouvoir pour l’argent et par l’argent» Ainsi a été instauré le triste règne de la «hogra» contre les travailleurs et leur représentation légitime La centrale officielle n’a gardé de syndicat que le nom, à l’image d’un système se proclamant démocratique et populaire tout en réprimant les espoirs démocratiques à l’encontre des intérêts de la nation.

Quand après cinquante ans, je repense à notre première rencontre FLN-PCA de Mai 56, je me dis que les générations émergentes assoiffées d’histoire véridique sont aujourd’hui en mesure de comparer les deux voies qui s’offraient alors au mouvement national, au carrefour crucial de la guerre de libération. Les faits parlent d’eux-mêmes. Mais on aurait tort d’en rester aux constats amers.

Les expériences malheureuses d’un demi-siècle sont instructives pour ceux et celles qui veulent garder les yeux ouverts et la mémoire longue sur les enseignements du passé. Les mouvements sociaux de plus en plus amples et conscients d’aujourd’hui sont à l’actif et à l’honneur de ces citoyens. Que dire de ceux qui dans les rouages de l’Etat comme dans la société ont cru bon de perpétuer les mentalités et pratiques hégémonistes du temps de guerre ?

Doit-on culpabiliser les acteurs politiques et militaires de l’époque pour les erreurs, les insuffisances ou les fautes graves qu’il nous est plus facile de percevoir aujourd’hui ? Ce n’est pas le plus important. Ces acteurs avaient eu le mérite de s’engager dans un combat terriblement difficile, auquel l’abnégation et les sacrifices du peuple ont permis de donner une issue victorieuse malgré tous les gâchis. Ils ont l’excuse que le mouvement national d’avant 1954 n’avait accompli que partiellement ou même réprimé l’effort d’éducation politique et idéologique dont aurait eu besoin le mouvement insurrectionnel.

Surtout ne restons pas, comme Bo’abdil après la chute de Grenade, à pleurer ce que nous n’avons pas réussi à défendre. Il est mille fois plus important d’aborder les combats tout aussi difficiles d’aujourd’hui, en nous dégageant, en actes et pas seulement en paroles, des limites et des étroitesses du passé. Cherchons à valoriser par nos actes ce qu’il y eut de plus glorieux, de plus ouvert et de plus prometteur. Chacun peut y contribuer, à partir de sa sensibilité idéologique et de son expérience politique.

L’évocation de ce qui s’est passé avant et après le Congrès de la Soummam d’août 1956 m’en donnera l’occasion.

SH, 29 juin 2006