FRANCIS JEANSON, HUMANISTE FRANÇAIS, AMI DE L’ALGÉRIE REBELLE

Francis Jeanson a été ravi aux siens et à ses nombreux amis le mois dernier. Plusieurs articles lui ont rendu hommage en Algérie, tel que celui de l’historien Daho Djerbal, disponible sur le site du quotidien « Liberté » du 3 août dernier.

Dans cet esprit, il m’a semblé opportun, pour honorer la mémoire de ce résistant français, ami de notre peuple, combattant de la liberté, de la dignité et de la fraternité humaines, de reproduire sur le site « SOCIALGERIE » un article de Arezki Metref, mis en ligne sur son blog du Nouvel Obs le 22 août 2009 et intitulé :

«Souvenir, Un après-midi avec Francis Jeanson»

Dans son évocation, Metref met en lumière la dimension humaniste de Jeanson, au fondement de ses engagements dans l’action. Une dimension, me semble-t-il, que les calculs politiciens et les tentations de rentes symboliques ou autres ne pouvaient altérer.
À la différence de certains pour qui les soutiens pratiques qu’ils apportèrent à la lutte du peuple algérien, à travers les réseaux liés au FLN du temps de guerre, se sont transformés au fil des ans en une entreprise idéologique de caution inconditionnelle aux thèses et aux pratiques des pouvoirs algériens d’après l’indépendance.
Ce qui explique qu’en retour, bien des hommages algériens officiels se sont perdus dans les rituels, les louanges simplistes de bureaucrates préposés aux discours de circonstance, flagorneurs et ignorants de l’Histoire jusqu’à couvrir d’éloges obséquieux le «fameux réseau JOHNSON» (citation authentique, plusieurs fois entendue !).

Aussi ai-je apprécié les notations de Metref quand il parle «d’un philosophe familier des analyses complexes doublé d’un ami de l’Algérie». Il souligne encore : «l’amitié sincère qu’il éprouvait pour l’Algérie n’était entachée d’aucune complaisance. Son esprit critique fonctionnait d’abord à l’encontre de ses amis. De ce point de vue, il était différent de certains de ses camarades «porteurs de valises» que le noble engagement de leur jeunesse en faveur de l’indépendance de l’Algérie avait rendu, une fois celle-ci acquise, aveugles au piétinement des principes de liberté».

Personnellement j’ai, dès la première année de l’insurrection, apprécié un acte majeur de F. Jeanson, beaucoup plus important à mes yeux que celui de l’organisation ultérieure du réseau français d’aide logistique au FLN. À l’automne 1955, il publiait avec Colette Jeanson «L’Algérie hors la loi» , résultat d’enquêtes sur le terrain et d’entretiens avec quelques uns des responsables maquisards, auxquels mon ami Said Akli, très proche d’eux, me faisait allusion pendant qu’ils se déroulaient.

Par cet acte d’audace et de courage, Jeanson contribuait à donner à la Résistance algérienne, jusque là trop assimilée à un activisme de «fellagas», une visibilité et une crédibilité politiques. Cela avait une grande importance après les longs mois d’éclipse des actions armées qui avait suivi la flambée de novembre 54 et la dispersion ou la disparition des premiers initiateurs de l’insurrection. Cette contribution de qualité convergeait avec les efforts de clarification et de mobilisation menés par la nouvelle direction intérieure du FLN qui commençait à se mettre en place à Alger autour de Abbane et Ben Mehidi, ainsi que par la presse nationale communiste (Alger républicain) en butte à la censure puis finalement interdite en même temps que le PCA pour avoir brisé le silence autour de la répression du soulèvement du 20 Août.

Avec ces efforts et l’impact psychologique du soulèvement populaire dans le Constantinois, un tournant irréversible venait de s’opérer dans une plus grande clarté politique.

Je m’en suis rendu compte par les réactions de différents secteurs des opinions algérienne et internationale, à la période même, fin septembre ou début octobre. Je vivais alors une semi-légalité précaire et entrepris une mission d’une dizaine de jours en France pour les CDL (Combattants de la Libération) créés depuis février de la même année en attendant des contacts directs et officiels non encore souhaités par le FLN. Les casernes françaises et les rassemblements populaires bouillonnaient alors contre l’envoi de contingents d’appelés et de rappelés vers l’Algérie. J’ai pris des contacts utiles avec d’anciens FTP (Francs Tireurs et Partisans de la résistance antinazie) qui n’auraient jamais pu avoir lieu sans avoir été autorisés et facilités par la direction du PCF.

Ces deux types d’opposition à la guerre coloniale (luttes de masse et action clandestine), animés par les forces anticolonialistes les plus conscientes du peuple français, se sont plus tard diversifiées et amplifiées sous des formes adaptées aux milieux que ces forces cherchaient à mobiliser.

Des polémiques parfois très vives ont tendu à opposer ces formes les unes aux autres alors qu’elles étaient normales et complémentaires. Je l’ai rappelé dans mon allocution pour la commémoration du 50ème anniversaire du 1er Novembre 54 au siège du PCF il y a 5 ans [[(version intégrale de l’intervention disponible sur le site « SOCIALGERIE »)]] .

J’ai eu le plaisir de constater après l’indépendance et surtout après avoir recouvré ma liberté de mouvement et une vie légale dans les années 90, que nombreux, quoique moins bruyants, étaient les anciens «porteurs de valises» de la tempe humaine et philosophique de Francis Jeanson. Ils ne tombaient pas dans la mauvaise polémique et les procès d’intention, dans l’opposition manichéenne entre l’activisme réducteur, élitiste ou de réseau et l’action politique de masse la plus large. Dans des activités sociales et politiques, comme celle de l’ACCA, (Association française des anciens combattants contre le colonialisme) ou d’autres mouvements, ces opposants à la peste colonialiste se sont côtoyés dans leur diversité autour d’objectifs et d’actions concrètes communes.

Il n’était pas fatal en effet que les centaines de courageux volontaires français activistes versés dans des tâches éminemment utiles à la guerre de libération, deviennent pour autant des porteurs de «valises idéologiques», tournés vers des règlements de comptes politiques franco-français ou au service de courants hégémonistes algériens dont la suite a montré les nuisances.

J’ai eu personnellement maintes occasions de constater à quel point l’esprit d’ouverture, la modestie et la droiture de nombre d’anciens membres des réseaux «Jeanson», comme Hélène Cuenat, Robert Davezies, Didar Fawzi, sans oublier le personnage emblématique de Henri Curiel, faisaient honneur à leur propre conception de la participation au combat global.

Tout comme, pensant à Jeanson, j’ai gardé le souvenir direct et émouvant des engagements périlleux à nos côtés, au plus violent de la tourmente algérienne dont la «bataille d’Alger» en 1957, de tous ceux qui, français non communistes, ont apporté à nos activités patriotiques une contribution pratique et humaine inestimable, en toute connaissance de cause et en le gardant discrètement pour eux-mêmes, sans souci de vaine gloriole.

Ils l’ont fait à travers des réseaux formels ou informels, les uns d’obédience religieuse comme certains abbés du diocèse catholique d’Alger, des «prêtres ouvrier» de la Mission de France ou de la confrérie de Taizé, d’autres encore à titre individuel comme tant d’acteurs restés volontairement anonymes à la manière de Pierre et Aline Coudre, Pierre et Jeanne Mathieu, Annie Steiner et les époux Chaix, tant d’autres dont je ferai connaître un jour l’abnégation et les mérites. Non pour leur ériger un piédestal mais pour nourrir l’optimisme raisonné et la confiance en l’Homme qu’ils ont renforcée en nous.

En cela, l’action de Francis Jeanson, bien après sa disparition, ouvre la voie pour tous à d’utiles réflexions sur l’unité d’action. Un thème plus que jamais incontournable. Car à tous les recoins de la planète mondialisée, la voracité et le cynisme impérialistes restent sans pitié, habiles à exploiter chaque faille dans les solidarités humaines.

SH 29 août 2009


Souvenir

UN APRÈS-MIDI AVEC FRANCIS JEANSON

par Arezki Metref

Prendre le train jusqu’à Bordeaux puis, de là, un bus menant à la petite ville de Claouey sur- Lège, au bord du bassin d’Arcachon. Ainsi que nous l’avions convenu, nous trouvons Francis Jeanson à l’arrêt du bus. Présentations rapides.

La consœur qui m’accompagne, Marie- Joëlle Rupp, a pris rendez-vous avec lui, en quête de témoignage sur son père, Serge Michel. Elle me présente. En fait, elle complète la présentation commencée au téléphone quelques jours plus tôt.

C’est donc lui, Francis Jeanson. Cette légende, pour nous autres, Algériens, est l’humilité même. Il nous embarque dans sa voiture. Chez lui, c’est une maison toute simple, avec au bout d’une allée de jardin, une pièce en guise de bureau. Emplie de livres. Nous passerons l’après-midi à bavarder. A l’écouter, plutôt. En sa qualité de chef du réseau de soutien au FLN, il était habilité, nous avait-t- il semblé à l’hebdomadaire pour lequel je travaillais alors, à exprimer son opinion sur le rôle de l’armée en ce début des années 2000 où de larges courants algériens et français la mettaient directement en cause dans la situation de violence que connaissait l’Algérie.

Je voulais, en fait, connaître l’avis d’un philosophe familier des analyses complexes doublé d’un ami de l’Algérie sur ces thèses qui imputaient tout à l’armée. A l’époque, le juste milieu était impensable. Les deux courants qui s’affrontaient dans l’arène politique et les médias attribuaient, l’un, toute la responsabilité du chaos algérien à la grande muette tandis que l’autre défendait l’armée mordicus. Francis Jeanson nous explique sereinement que dans aucun pays du monde, à aucun moment de l’histoire, sauf en Algérie, une armée n’a été incriminée dans son ensemble du fait de la dérive réelle ou supposée de quelques-uns de ses chefs, aussi gradés soient-ils. Ce qui gardait toute sa crédibilité à son propos, c’est que l’amitié sincère qu’il éprouvait pour l’Algérie n’était entachée d’aucune complaisance. Son esprit critique fonctionnant d’abord à l’encontre de ses amis. De ce point de vue, il était différent de certains de ses camarades «porteurs de valises» que le noble engagement de leur jeunesse en faveur de l’indépendance de l’Algérie avait rendu, une fois celle-ci acquise, aveugles au piétinement des principes de liberté. Francis Jeanson évoqua longuement ses rencontres clandestines avec Serge Michel à cette époque des «porteurs de valises». Sa fille le questionna sur la vie dans la clandestinité, les planques, les déplacements déguisés, les rencontres avec les responsables de la Fédération de France du FLN. Les réponses à ces questions révélaient, outre l’intelligence pratique de l’intellectuel engagé dans la clandestinité, un véritable conteur sachant tenir son auditoire en haleine. Mais autant que son rôle dans le soutien au FLN, il m’importait de savoir pourquoi, alors que jeune philosophe venant d’entrer aux Temps modernes, prestigieuse revue du pape de l’existentialisme, il s’était, lui, trouvé mêlé à la brouille entre Jean-Paul Sartre et Albert Camus. Nous sommes en 1952. Jeanson a 30 ans. Camus publie L’Homme révolté, ouvrage qui consomme la rupture entre les deux hommes autour de la notion de l’engagement. La réunion de rédaction aux Temps modernes, dont la direction a été confiée par Sartre à Jeanson depuis quelques mois, débat autour du sort à réserver au livre de Camus. L’ignorer ? Impossible. En parler ? Oui mais en le passant au crible de la critique. C’est Sartre qui décide : «C’est encore Jeanson qui fera la note de lecture la moins méchante.» Jeanson jugera le livre de Camus «réactionnaire», et «certains de ses jugements erronés». Camus répond mais à Sartre qu’il sait être le commanditaire de l’article et, par la même occasion, à Jeanson. Il écrit ceci : «Un mélange de suffisance sombre et de vulnérabilité a toujours découragé de vous dire des vérités entières… Il se peut que vous ayez été pauvre, mais vous ne l’êtes plus. Vous êtes un bourgeois comme Jeanson et comme moi… Votre morale s’est d’abord changée en moralisme, aujourd’hui elle n’est plus que littérature, demain elle sera peut-être immoralité ».

La polémique est entrée dans l’histoire des idées car elle s’articulait autour d’une question qui allait prendre de plus en plus d’ampleur : l’engagement de l’intellectuel par rapport au communisme, notamment.

Un autre point sur lequel je voulais m’entretenir avec lui était son rôle d’éditeur de Frantz Fanon. Dans les années 1950, il crée et dirige aux éditions du Seuil, à Paris, la collection «Ecrivains de toujours». C’est dans son bureau qu’il voit arriver un jour un jeune Martiniquais. Frantz Fanon avait envoyé par la poste quelques mois auparavant un manuscrit que Jeanson avait trouvé intéressant. Il le convia à une rencontre. Les deux hommes engagèrent la conversation. Jeanson lui dit qu’il était prêt à publier le livre mais que le titre ne collait pas. C’est à lui qu’on doit « Peaux noires, masques blancs ». Puis il fait l’éloge de l’analyse développée par Fanon. Ce dernier rétorque alors : «C’est pas mal pour un Noir, non ?» C’est le genre de plaisanterie que Jeanson ne goûte guère. Il réplique : «Si vous pensez que je suis capable de tenir un tel propos, autant vous en aller tout de suite » Fanon éclate de rire. C’était l’une de ses provocations.

Nous n’avons pas vu passer les heures. Mesuré et passionnant, Francis Jeanson était aérien. Il savait convaincre par suggestion. Et jamais il ne s’attardait sur ce qu’il avait fait de glorieux. Telle est la marque des grands.

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