ASSEMBLÉE D’AOÛT 1990 : COMMENT ON ENTERRE UN DÉBAT AVANT DE L’OUVRIR

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La fin du mois de juillet et le début d’août 1990 ont vu chez les militants inquiétés par la crise de juin, se succéder un renouveau d’espoir, suivi très peu après d’une forte déception.

Comme pour tout ce qui concerne cette crise, le site « Socialgerie » évoque cette évolution dans ses grandes lignes et des aspects partiels.

D’autres précisions et compléments (concernant les acteurs, le déroulement des faits, etc.) figureront dans l’ouvrage plus détaillé qui poursuivra l’entretien réalisé avec moi en 2007 par Arezki Metref dans les colonnes du « Soir d’Algérie ».

Il est possible aussi de consulter dès maintenant les contributions et documents d’époque déjà mis en ligne sur le site depuis un an.

Pour l’essentiel, en juin et juillet, les chances d’ouverture d’un réel débat militant existaient encore.

Tout avait été fait jusque là pour l’empêcher, le réduire à un simulacre en faisant mine d’ignorer la soif d’information et le mécontentement militant.

La majorité de l’exécutif national en place avait en effet publié vers la mi-juillet un nouveau communiqué dans le prolongement du précédent de juin. Sur un fond de proclamations abstraites, il ignorait les interrogations et les doutes exprimés par la base et par les cadres à l’assemblée houleuse de juin, qualifiée de simple assemblée «d’information».

Plusieurs exécutifs régionaux provisoires avaient même refusé à cette occasion de diffuser le communiqué central.

Il devenait quand même difficile de passer outre à la volonté grandissante d’éclaircissements des militants.

ASSEMBLÉE D’AOÛT 90 : REFUS D’UN FRANC DÉBAT ET MÉPRIS ENVERS LES OPINIONS MILITANTES

Parmi les raisons qui poussaient à ouvrir enfin des débats utiles, il y avait notamment les faits suivants:

Une partie de l’exécutif central sentait la fragilité de l’argumentation qui avait consisté, à la mi-juin, à sur-dramatiser la situation nationale du moment, déjà elle même assez inquiétante. Aucun évènement grave au cours du mois écoulé n’avait justifié les injonctions alarmistes et l’urgence qui avaient été invoqués pour arracher une décision à l’esbroufe (pas un jour à perdre, disait-on pour forcer la décision, sans doute en conformité avec un scenario et un timing concoctés dans un des cercles ou des officines qui traversaient le pouvoir ).

Chez ceux qui avaient d’abord cédé à un réflexe de panique, un début de clarification et de raisonnement s’opérait.

L’agressivité antidémocratique de la base activiste du FIS, comme les déclarations de plusieurs de ses porte-paroles , étaient bien réelles. Mais justement, nombre de militants PAGS ne comprenaient pas pourquoi des directives émanant de certaines hiérarchies de leur parti leur enjoignaient d’abandonner toute lutte sociale, politique et idéologique au sein de la population, en se bornant exclusivement à revendiquer l’interdiction administrative du FIS par les autorités.

Cela revenait à quoi ? En fait, à inciter l’ensemble des nationaux et de leurs organisations à laisser par des déclarations générales le terrain libre à l’offensive concrète des courants intégristes dans les media et surtout dans leurs activités de proximité intensifiées en direction de tous les milieux.

Il y avait pire : une interdiction du FIS, telle que préconisée dans les conditions particulières du moment (c’est à dire après son agrément officiel et son succès électoral) apporterait aux courants réactionnaires de cette formation un soutien plus grand des milieux, majoritaires dans le pays (bien au delà des cercles et sympathisants islamistes) auprès desquels le pouvoir était discrédité à cause de ses antécédents de gestion autoritaire et répressive.

La pression ouverte ou sourde de la base militante a donc finalement amené une partie de la direction à concéder au moins la tenue d’une assemblée ouverte au débat. Il était peu concevable de fermer cette voie, alors que la perspective d’un Congrès se dessinait (destiné dans l’esprit de ses promoteurs à cautionner dans la précipitation le forcing de juin).

En fait c’est une série de conférences nationales (thématiques et organiques) qu’il aurait fallu d’abord programmer, avec une sérieuse préparation démocratique de chacune d’elles. Néanmoins, avec l’annonce et l’approche de cette assemblée, j’eus l’impression que l’idée d’ouvrir le débat avait progressé et l’espoir semblait renaître chez les militants, même les plus désabusés.

LES TECHNIQUES D’ESCAMOTAGE REMPLACENT L’APPROCHE POLITIQUE

Jusque là tout avait été fait pour que mon point de vue ne franchisse pas les murs de nos bureaux de réunion.

Comment interpréter alors qu’on venait de me proposer de présenter un rapport à cette assemblée dans lequel j’avancerais mes arguments.

J’ai cru sentir à certains signes que les partisans les plus autoritaires de l’alignement sur un clan du pouvoir avaient concédé un repli tactique à d’autres membres de l’exécutif plus réalistes ou plus soucieux de formes démocratiques. Dans leur logique, les membres du groupe autoritaire étaient convaincus que mon point de vue ne tiendrait pas, face au dilemme simpliste auquel ils réduisaient la situation : interdire immédiatement le FIS ou baisser les bras devant ses agissements et sa menace potentielle.

L’occasion était donc opportune d’exposer enfin largement mes points de vue bloqués ou sciemment déformés jusque là.

Mon opinion ne consistait en aucune façon à capituler devant les menaces des dirigeants islamistes ni de suivre aveuglément en tout les injonctions de clans autoritaires du pouvoir guidés par leurs propres intérêts étroits.

Il y avait nécessité, pour faire reculer réellement les tentatives d’intimidation des milieux les plus agressifs du FIS, de sensibiliser une grande partie de l’opinion populaire autrement que par les considérations institutionnelles abstraites qui ne pouvaient convaincre qu’une frange étroite de démocrates politisés.

Il fallait davantage mettre en avant les mots d’ordre concrets les plus rassembleurs et les plus accessibles aux différentes catégories de la population. Le vécu quotidien des dernières semaines montrait que des prises de conscience intéressantes s’opéraient sur cette base dans différents milieux plutôt indécis jusque là. Il s’agissait d’accompagner et d’amplifier ces évolutions.

J’ai pris le temps nécessaire à préparer le rapport demandé, en évitant de nombreuses contraintes protocolaires dont on m’accablait inutilement. J’ai veillé particulièrement à prendre en compte les différentes opinions apparues, afin d’encourager les échanges et le plus d’unité d’action possible entre les points de vue existants.

[Ce rapport est resté à ce jour inconnu des militants et de l’opinion. J’en ferai connaître plus tard le texte intégral).

On comprend que son contenu dérangeait les détracteurs qui n’avaient cessé de présenter une version caricaturale et totalement falsifiée de ma position.

J’ai alors constaté que dans la pratique, l’obstruction se poursuivait par des voies et des obstacles insidieux, inavoués, dans un climat de méfiance artificiellement attisé depuis les précédents débats houleux

Pour éviter que des membres du service technique invoquent des difficultés matérielles pour retarder ou rendre impossible l’impression de ce rapport (c’était devenu une pratique fréquente pour des textes émanant de moi-même ou de quelques autres camarades), je l’ai fait dactylographier par une camarade bénévole (xx). Plusieurs jours se sont écoulés après sa remise aux camarades de l’exécutif, pendant lesquels je leur ai laissé le temps de l’examiner en vue d’une discussion plus fructueuse. J’ai senti alors un flottement, des faux fuyants. Visiblement le contenu du texte gênait.

Mais au lieu de le discuter ouvertement, un prétexte fut trouvé pour tenter de le remplacer par un autre texte portant sur des problèmes plus généraux, préparé des semaines auparavant par un camarade de l’exécutif (je crois me souvenir qu’il s’agissait de (XX), responsable que j’estimais pour son sérieux, sa profondeur et ses qualités humaines).

Je ne me souviens plus du thème et je n’ai pas réussi à ce jour à retrouver une copie de ce document « de rechange ». Dans sa généralité, il avait probablement son intérêt et méritait d’être discuté dans un autre cadre. Mais il avait peu de rapport avec l’actualité brûlante qui interpellait le parti sur des questions précises et exigeait une analyse serrée des faits. Pour l’assemblée prévue, il n’avait pas beaucoup à voir avec ce qui préoccupait concrètement depuis le mois de juin les militants et responsables.

J’ai présenté récemment à des camarades et amis le texte du rapport qui m’avait été confié et dont on avait escamoté même l’existence. Avec le recul du temps, ils ont mesuré avec amertume et révolte le préjudice causé par l’escamotage d’un fructueux échange.

Le document, quelles que soient les diverses opinions, aurait selon eux contribué à sauvegarder l’unité du parti et ses capacités de mobilisation sur le terrain, ainsi qu’une plus large crédibilité auprès d’autres formations politiques et sur la scène publique.

Enterrer le rapport qu’on m’avait expressément demandé, quel qu’en soit le prétexte, n’était pas seulement grotesque dans la forme, c’était inadmissible quant au fond. Les tenants de l’alignement bureaucratique et inconditionnel sur un clan de pouvoir se dérobaient à la confrontation ouverte devant les larges assemblées habilitées à débattre des orientations.

Pourquoi parallèlement n’avaient-ils pas soumis un contre projet réfutant concrètement et point par point l’analyse et les propositions que j’avançais dans le rapport, au lieu de s’en tenir à la trop facile appréciation péremptoire: ce n’est pas conforme à la « ligne » ?
Je crois aujourd’hui saisir rétrospectivement une des raisons de leurs réticences. J’ai en effet pris connaissance, parfois des années plus tard, de lettres de militants ou cellules adressées à la direction et qui ne m’étaient pas parvenues. Ces documents, dont certains récemment publiés sur ce site, émanaient de militants et de cadres respectés pour leur engagement et leur sérieux. Il est vraisemblable que la convergence de ces avis avec mon propre point de vue avait fait craindre aux membres les plus sectaires de l’exécutif, une remise en cause massive de la dérive qu’ils avaient amorcée. Tous leurs efforts visaient en effet à faire croire aux militants que le premier secrétaire cautionnait leurs orientations simplistes, cependant que dans des cercles plus restreints, ils déversaient les calomnies de toutes sortes et les déformations de mes points de vue.

Ils préféraient se rassurer en leur cercle de convaincus pour justifier la dérobade: l’exposé n’est pas dans « la ligne » arrêtée par eux en juin juillet.

Mais qui donc était habilité à définir la ligne ? Quand cette ligne avait-elle été débattue ? Quelle légitimité de décision avait l’organisme exécutif provisoire en cette période de retour à la vie légale ?

Et même si un vrai bureau politique avait été élu, n’aurait-il pas été astreint régulièrement à soumettre les orientations proposées aux différents échelons du parti ?

J’ai compris à ce moment que les chances s’étaient amenuisées de parvenir à un vrai débat, à un minimum de fonctionnement démocratique. La suite confirmera que cette obstruction n’était malheureusement qu’un prélude, enrobé dans des prétextes douteux.

Ce qui s’est passé ensuite au cours de l’assemblée, sous des formes moins subtiles, dépassait ma personne et ma fonction. Il a concerné l’ensemble des militants dont on a méprisé ouvertement le droit à l’expression et tout simplement la dignité. J’avoue que dans un premier temps, comme beaucoup d’autres, je n’imaginais pas qu’on puisse dans le PAGS franchir ce pas de l’indignité.

INCROYABLE MAIS VRAI

J’ assurais la présidence de l’assemblée. Je nourrissais malgré tout l’espoir que, quel que soit le texte servant de point de départ, l’actualité ramènerait au premier plan les considérations et les interrogations de fond, même si les jusqu’au-boutistes des solutions administratives s’acharnaient à les éluder.

C’est bien ce qui s’est passé: quand on veut chasser le fond, il revient au galop. Je sentais dans la vaste salle du «5 juillet» les militants insatisfaits et impatients face au ronronnement des généralités et des lieux communs qui leur étaient servis.

La langue de bois ne parvenait pas à faire passer les affirmations et points de vue déjà arrêtés, martelés en guise d’analyse.

Brusquement, interrompant ce déroulement de platitudes, je perçus de gros remous qui agitaient l’arrière de l’assemblée. Cris et agitation se sont prolongés un long moment, détournant durablement l’attention générale. A première vue, plusieurs camarades étaient pris à partie pour leurs opinions et battus pour les empêcher de prendre la parole.

Je ne sus que plus tard, à l’interruption de séance qui a suivi, ce qui venait de se dérouler et manifestement continuait à soulever l’émotion et des discussions animées dans la salle. J’apprendrai avec encore plus de détails, le soir et le lendemain, la nature, les motivations et le comportement des protagonistes : la distribution d’un document ou pétition, rédigé par un groupe de camarades qui n’avaient pu jusque là trouver un autre moyen de s’exprimer. Ce document a été reproduit il y a quelques mois sur le site; il contenait nombre d’analyses pertinentes à côté d’affirmations approximatives mais l’ensemble était un document sérieux, il méritait d’être connu et débattu.
Je laisse à plus tard les dessous et les détails de cet incident, grave par ses motivations d’atteinte aux droits militants. C’est progressivement et des années plus tard que j’ai pris connaissance de l’ensemble des chantages indignes qui se sont exercés avant cette Assemblée d’aout et jusqu’à son ouverture pour contraindre au silence des militants et responsables pleins d’abnégation comme Sadek Aïssat et d’autres et les punir du « crime » de n’avoir pas voulu se taire et se soumettre. Ces faits trouveront leur place dans un aperçu des méthodes qui ont été mises en oeuvre contre le PAGS et en son sein pour barrer la route à une transition démocratique au système et à l’esprit du parti unique.

Sans connaître à ce stade la raison de l’incident, j’étais néanmoins déjà certain qu’il n’était pas une diversion marginale, comme il peut s’en produire à l’occasion d’une tension, de malentendus, d’énervements rapidement dépassés entre des assistants surexcités.

Le heurt inadmissible n’était pas « hors sujet». Il s’inscrivait directement au cœur du problème qui rongeait et frappait de stérilité la vie politique de l’Algérie depuis longtemps.

Cette gangrène rejaillissait dans nos propres rangs alors que durant des décennies nous lui avions payé un lourd tribut pour l’avoir dénoncée et combattue. On cherchait à imposer à des militants venus librement à l’engagement partisan le bâillonnement de l’expression démocratique et de progrès.

On travaillait en somme à entretenir et nourrir l’incapacité à assurer des échanges et un débat bénéfiques, y compris entre militants se réclamant formellement de la même cause.
Comme président de séance et premier secrétaire du parti, je ne pouvais admettre et supporter des méthodes que nous étions censés rejeter fondamentalement, quels que soient les points de vue ou les torts des intervenants.

Je le proclamai immédiatement et sans détour devant l’assemblée: je condamne ce genre de comportement; tant que je présiderai et aurai cette responsabilité dans le parti, tout militant a le droit de s’exprimer librement en respectant le droit à l’expression de ses camarades.

Ce que je venais de souligner avait été accueilli avec soulagement par l’assistance comme le rappel, la reconnaissance d’une norme intangible, la norme d’un «parti de Droit», comme on dirait un «Etat de Droit», à qui le respect des règles de son fonctionnement sont source de confiance et de crédibilité .

Mais pour d’autres, que n’ai-je dit! La mise au point avait été ressentie comme une déclaration sacrilège, une offense à «l’autorité»! J’ai constaté à l’interruption de séance qui a suivi, qu’en rappelant ce qui devait être l’ABC d’un parti démocratique, j’avais écorché la susceptibilité de plusieurs membres de l’exécutif.

Ils me l’ont reproché avec véhémence: tu as laissé entendre que tu te désolidarises du reste de la direction!

J’étais stupéfait et répliquai: pourquoi donc? Je m’attendais à ce que vous me félicitiez et souteniez pour avoir rappelé les normes démocratiques que nous proclamons. Vous auriez du vous mêmes intervenir dans le même sens. Vous avez un avis différent? Vous approuvez de telles méthodes?

Rien ne pouvait les dissuader que mon appel à respecter la liberté d’expression des militants était dirigée contre eux. Les plus acharnés ne se rendaient pas compte qu’ils trahissaient ainsi leurs pensées inavouées.

C’était de leur part une façon implicite d’avouer qu’ils approuvaient ces méthodes, s’ils ne les avaient pas eux-mêmes inspirées.

J’eus ainsi confirmation de ce que les semaines précédentes avaient commencé à montrer.

Dans une situation politique du pays fortement instrumentalisée par les enjeux de pouvoir, le mode de pensée de certains s’était cristallisé et figé non seulement sur une conception antidémocratique de la vie du pays mais même sur la raison d’être de notre combat. Ils l’assumaient comme si elle devait devenir la norme naturelle et sacrée d’un parti comme le nôtre.

Il leur était insupportable que cette transgression de nos idéaux soit mise à nu et dénoncée à partir des faits.

La rupture était donc consommée, du moins à notre niveau, car comme on le verra, formellement et dans leur discours envers la base, les repentis de la démocratie révolutionnaire et de la démocratie tout court ne jetteront pas immédiatement le masque au grand jour.

DOUBLE LANGAGE, REPENTANCES ET … RÉCIDIVES

Je fus aussitôt écœuré par ce que je considérai comme une « hogra » envers des militants sincères en quête de réponses convaincantes à leurs interrogations. Je n’admettais pas que des militants soient considérés « sans opinion » et astreints à l’obéissance au doigt et à l’œil comme si le PAGS devait être un parti de « chefs » ou de « patrons ».

Ma décision fut prise sur le champ. «Je ne veux plus présider l’assemblée en cautionnant des actes comme ceux qui se sont produits. Si d’autres ont cette conception, qu’ils en prennent la responsabilité et l’assument ouvertement!».

Je ne me souviens plus qui, devant ma ferme décision, a proposé que (YY) prenne le relai ou si lui-même s’était proposé.

Depuis quelque temps en effet, une rivalité-complicité, une émulation dans la surenchère antidémocratique était apparue entre les quelques responsables qui voulaient se montrer têtes de file ou porte-paroles de la ligne d’une modernité à la carte pour le «salut du pays». Ils rivalisaient de zèle autoritaire sous les regards passifs ou médusés d’autres membres de l’exécutif qui, même lorsqu’ils avaient leurs propres interrogations, les faisaient taire face à des évènements ou une logique supérieure qui paraissaient les dépasser et leur conseillait la prudence du ‘ghir takhti rassi ».

Le responsable de la commission organique semblait séduit et convaincu par la tâche de mater les « rebelles » et les inconscients. Son comportement en général plutôt affable s’était transformé depuis juin, il montrait une hargne particulière envers quiconque « haouess yefhem bezaf» (cherche à trop comprendre). Je n’expose pas ici les ressorts sinueux de cette brusque métamorphose.

A la reprise de l’assemblée, encore sous l’effet de l’indignation, je suivais à peine les paroles du nouveau président de séance. Je apercevais sa silhouette dans la posture et les gestes du tribun intraitable qui veut montrer sa poigne à l’assistance pour obtenir sa soumission. Peu après, des mouvements d’humeur dans l’assemblée ont attiré mon attention puis de sourds grondements entrecoupés de cris ont enflé pour se transformer en une large huée de protestation qui a empli la salle. Le «redresseur» avait probablement outrepassé les bornes du respect et les présents lui renvoyaient la monnaie, indépendamment de leurs opinions sur le fond.

Je reconnus à (YY) l’art de l’esquive puis la souplesse de battre en retraite. Car quand il eût changé progressivement de ton et transformé son attitude arrogante en professions de foi rassurantes , le mécontentement alla en décroissant jusqu’à ce que des applaudissements viennent souligner que la leçon donnée par la salle semblait avoir été bien comprise par son destinataire.

L’avait-elle été vraiment? J’ai su quand nous nous sommes retrouvés pour le bilan, qu’il s’agissait seulement de la part du groupe d’un repli tactique pour noyer le poisson et terminer l’assemblée par des généralités, sans débat réel ni conclusion.

Je me trouvai ainsi le soir face à un groupe aux convictions autoritaires bien arrêtées, qui ne cherchait même pas à s’interroger sur les conséquences de leurs propres comportements auprès des militants.

Préoccupés avant tout de déverser leur bile contre moi, ils me rendaient responsable du désaveu infligé à leurs méthodes. Ils s’étaient habitués à n’aborder les problèmes rencontrés qu’en termes de manipulations, ils étaient persuadés ou feignaient d’y croire, que j’avais moi-même fabriqué la réprobation qui s’était exprimée envers leurs actes. Affirmation plaisante, alors que j’étais étroitement « marqué » dans chacun de mes gestes et déplacements. J’aurais été heureux si j’avais pu entrer en contact avec la base et les cadres comme je l’aurais souhaité. J’en aurais appris beaucoup de choses que je n’ai su que les jours suivants ou des mois plus tard sur certaines des façons dont ils avaient manigancé l’assemblée.

Au cours de cette rencontre houleuse du soir, les leaders de la conspiration politique ne se sont pas avancés directement pour me reprocher mon manque de «solidarité».

Ils ont mis en avant deux ou trois de leurs auxiliaires, certains pas très au courant de tous les tenants et aboutissants mais attachés à eux par des liens de différentes natures ou par un profil psychologique sur fond de naïveté ou d’horizons limités.

L’un d’eux, (ZZ), se disait peiné et s’étonnait, sur le registre de la plainte et presque larmoyant, que j’aie rompu en public la cohésion du cercle dirigeant, moi qu’il avait connu comme ayant toujours défendu le droit à l’expression démocratique et la transparence dans les rapports militants!

Incroyable mais vrai! Je suis resté ébahi par cette salade conceptuelle inattendue.

Curieuse conception du respect démocratique des opinions militantes, qui réduisait ce respect à la complaisance et à la complicité envers les coups tordus perpétrés par des cercles dirigeants qui faisaient tout pour étouffer la voix et jusqu’aux pensées des militants.

«Démocratie» à deux vitesses! Tout permis au « premier collège » des factions dirigeantes, mais bouche cousue, discipline aveugle et contraintes rigides pour les autres, la «piétaille» militante dont le mérite et l’abnégation se mesureraient à leur capacité de soumission sans une plainte.

Je croyais bien connaître (ZZ), ses élans généreux, son abnégation maintes fois prouvée, sa sensibilité humaine et sa curiosité intellectuelle, desservies néanmoins par la quête mécaniste d’absolus idéologiques ou de tutelles symboliques, à l’ombre d’un chef, un « patron », d’un directeur de conscience, d’une personnalité spirituelle ou culturelle faisant autorité. Une subjectivité frisant parfois la candeur et des ressorts intellectuels déroutants qui l’ont exposé maintes fois à des impairs et des déboires dans ses relations militantes ou humaines, dont il a décrit lui même quelques unes avec sincérité.

Mais cette fois, c’était le comble! Sa « sortie » aux accents pathétique pour regretter ma prise de position m’a surpris, contrairement aux impairs dont il était coutumier le plus souvent en toute bonne foi . J’ai mieux compris à travers sa réaction les conceptions perverties et les dérèglements provoqués dans des milieux théoriquement marxisants mais environnés et débordés par les réflexes et les effluves idéologiques d’un nationalisme petit-bourgeois et les manigances des appareils d’Etat formés à la chasse aux courants démocratiques et sociaux conséquents.

Comme cela se déroula en Russie, la montée réactionnaire et la crise progressiste ont fait émerger des cercles élitistes, les uns sincères mais dévoyés et d’autres parfaitement conscients, qui ont chevauché abstraitement la «perestroïka» pour marier dans les faits la dérégulation économique libérale sauvage avec l’autoritarisme intérieur absolu et la dépendance servile ou consciemment assumée envers l’impérialisme US. N’a-t-on pas connu dans ce grand pays des leaders à la Eltsine, qui après avoir claironné un communisme « pur et dur », ont fini par faire tirer au canon sur le siège de la Douma dont la majorité des députés protestaient contre son ascension dictatoriale et anti-populaire et réclamaient le plein exercice de la souveraineté parlementaire ? Pas étonnant que ses quelques émules algériens, qui l’ont élevé au rang d’idole, ont été parmi les maîtres à penser et les initiateurs les plus conscients de l’entreprise de dislocation du PAGS. Les premiers à se désoler, au cours de Assemblée qui les avait désavoués, que les militants sincères protestent contre les assauts d’une caporalisation venant de l’intérieur après les décennies de caporalisation que le système de parti unique avait fait subir à la nation. Les premiers aussi à considérer la démocratie comme un luxe pour l’Algérie, tout comme le faisaient à l’autre pôle du champ politique ceux qui diabolisaient la démocratie comme « kofr », un acte d’hérésie et d’apostasie.

Paradoxal et surprenant en apparence fut, après cette assemblée, le comportement de (WW) qui joignit ses invectives (ce n’était pas la première fois) aux partisans du libéralisme et des futurs repentis du communisme, alors qu’il défendait avec ferveur et sincérité les vertus du communisme, non sans dogmatisme toutefois, qui dans ses fonctions ira en s’accentuant au fil des années. Il n’y a en fait pas de paradoxe: la vision foncièrement antidémocratique et bureaucratique de la situation traversée par le pays et le parti le mettait en cohérence avec la caution sans faille d’«ancien»( en pointe même dans certaines besognes) que je n’analyse pas ici, qu’il n’avait cessé d’apporter à l’entreprise de déstabilisation du PAGS depuis janvier 90 et qu’il maintiendra pendant deux ans, jusqu’à ce qu’ après la disparition du PAGS en 1992 il constatera les résultats de son alignement, sans pour autant amorcer le moindre signe d’autocritique pour le zèle aveugle qu’il avait déployé dans cette démolition.

Au total, l’assemblée d’août a marqué un tournant. Il restait à en tirer des leçons quant aux perspectives d’un «Congrès» qui s’annonçait sous des auspices fortement antidémocratiques.

AUDIN LA DISPARITION

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AUDIN LA DISPARITION

PUBLIC SENAT

DOCUMENTAIRE

LE

19/07/2010 À 18H30


Rediffusion le :

dimanche 25/07/2010 à 18h00

lundi 26/07/2010 à 10h30

dimanche 01/08/2010 à 09h00

Durée : 52 minutes

Enquête inédite sur la disparition en 1957 de Maurice Audin, mathématicien et militant contre la guerre d’Algérie, arrêté par des militaires français alors qu’il n’avait que 25 ans.

Avec des témoignages poignants de sa veuve, Josette Audin, de l’historien Pierre Vidal-Naquet, de l’ancien ministre Robert Badinter et du journaliste Henri Alleg.

Après plus de 50 ans d’enquête, la justice française a refermé ce dossier sans condamner les coupables ni reconnaître les faits: la torture et l’assassinat.

Un documentaire de François Demerliac, produit par Chaya films (52′), 2010

Pour accéder au film sur Internet, cliquer ici (…)

7 juin 1968: UN DOCUMENT FONDAMENTAL ET CONCRET DU PAGS

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Les militants l’appelaient couramment « Les Cinq Questions ». Durant des années, ce long document fut pour eux une référence, la base de leurs débats et de leur formation.

Au delà de l’analyse de l’actualité nationale et internationale au moment de sa publication, son intérêt réside aujourd’hui encore dans les orientations fondamentales qu’il invitait à repérer à travers les réalités concrètes, pour la lutte et la solution des problèmes essentiels posés au pays et aux travailleurs.

Et plus encore, son intérêt demeure dans la démarche adoptée pour son élaboration et son adoption, la plus démocratique possible dans la période où la répression était à son comble.

Élaboré pour l’essentiel en mars 1968, il avait déjà bénéficié des très larges débats de la Conférence nationale de 1967. Fort du soutien des cellules de base en cours de rapide constitution à travers l’action syndicale et politique, il servit alors de fondement à l’expression publique des positions du PAGS, à travers notamment la lettre à Boumediène quelques mois plus tard (14 septembre 1968).

Sur cette lancée, se déroula l’année suivante la Conférence nationale de 1969, dont les résultats et les matériaux contribuèrent fortement en 1969 à la participation du PAGS à la Conférence du MCOI (mouvement communiste et ouvrier international) dont faisait partie auparavant le PCA.

Ces matériaux contribuèrent surtout au grand élan populaire et militant de mobilisation en faveur des nationalisations, de la réforme agraire et des mesures sociales des années suivantes.

Comme on le voit, un processus contraire en tout à la prétendue « refondation » prônée par la « RPI » de 1990, alors que les facilités ouvertes par la « légalisation » marquèrent plutôt la fermeture du débat, l’inflation des rhétoriques abstraites, la régression de la mobilisation sociale et la perversion même du politique et de la notion de parti.

Le pays et le monde traversent aujourd’hui une autre étape, avec des difficultés nouvelles, qui n’autorisent pas de rééditions mécaniques des orientations de progrès.

Nul doute néanmoins qu’une comparaison des approches mises en oeuvre entre les années 60 et 90 permet d’utiles réflexions pour l’avenir.


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L’ ALGÉRIE SIX ANS APRES L’INDÉPENDANCE

LE PARTI DE L’AVANT-GARDE SOCIALISTE

RÉPOND À 5 QUESTIONS D’ACTUALITÉ

Alger – 7 juin 1968


1. – COMMENT PEUT-ON CARACTÉRISER LA SITUATION INTÉRIEURE DE L’ALGÉRIE EN CETTE 2ème QUINZAINE DE MAI?

Ce qui frappe au premier abord. si on a en vue non pas quelques centaines de milliers de personnes mais l’Algérie entière avec ses douze millions d’habitants, c’est une aggravation générale, parfois tragique, des conditions de vie des couches laborieuses et des masses déshéritées.

À quoi s’ajoute le poids d’une répression étouffante qui est ressentie «physiquement » au niveau des plus larges masses surtout avec les dernières opérations policières d’envergure (barrages, ratissages, descentes policières, etc.) qu’ont vécues ou vivent encore Alger, les campagnes oranaises et surtout l’Est du pays.

Il ne faut donc pas s’étonner de l’indifférence populaire autour de nombreux mots d’ordre ou campagnes officielles, y compris, et cela ne peut réjouir personne, à l’occasion d’événements aussi sensibles au cœur des Algériens que la journée de la Palestine du 15 Mai qui, si les conditions étalent autres, susciteraient une puissante mobilisation.

Derrière les démonstrations de force, se découvre un désarroi certain et des attitudes contradictoires dans les sphères dirigeantes. On le voit à travers une agitation fébrile dans la presse et les manifestations officielles où s’expriment les efforts (sincères ou démagogiques) de certains porte-parole du pouvoir pour « coller » aux aspirations des masses.

Orientations et aptitudes contradictoires dans le pouvoir

Ces porte-parole « politiques » de l’État ou du FLN, tout en ayant une conscience aiguë de leur isolement, vis-à-vis des masses, se sentent également de plus en plus menacés sur leur droite. Par qui? Par divers représentants directs ou indirects de la réaction au sein même et en dehors du pouvoir.

Ces derniers, peu soucieux de popularité, et à l’ombre des personnalités – complices ou non – qui dans le pouvoir leur servent de paravents auprès
de l’opinion, travaillent à consolider leurs positions dans les appareils économiques, militaires et policiers. Ces éléments de droite, liés notamment à la grosse propriété terrienne, un cours de reconversion et au néo-colonialisme, pensent que le moment est venu de dépasser les équivoques gênantes dans l’orientation officielle extérieure et intérieure du
pays.

Cela se traduit dans l’équipe au pouvoir par l’éclosion d’inévitables conflits d’autorité, d’intérêts et d’orientation. C’est le signe le plus évident que si
la crise de Décembre a été « résorbée » au sommet par des amputations et divers replâtrages, les problèmes fondamentaux demeurent.

À l’arrière-plan de ces conflits, se profilent les intrigues, les pressions des impérialistes et néo-colonialistes américains, ouest-allemands et français. Ces impérialistes, dans l’attente d’un nouveau glissement à droite, s’efforcent de prendre rang et misent sur tels ou tels hommes en place. Ils ne négligent pas de jouer sur plusieurs tableaux, y compris en recherchant des appuis parmi certains opposants.

La gravité pour I’ Algérie d’une telle situation, nous n’avons cessé d’en souligner depuis le 19 juin. Elle a été éclairée d’une vive lumière par
l’attentat contre Boumediène qui, dans son contexte politique, a constitué un nouveau «révélateur» de l’ instabilité qui menace en permanence le pays.

Comme on le sait, le P.A.G.S. (Parti de l’Avant-Garde Socialiste) a fermement condamné cet attentat. Il l’a fait d’abord pour des raisons de principe, conformément à sa ligne politique exprimée en janvier 1966: de tels actes, de telles formes «d’action» ne correspondent en rien aux caractéristiques ou aux besoins de l’Algérie indépendante. Elles leur
sont au contraire des plus néfastes. D’autre part, et cela confirme la justesse de cette ligne de principe, la réussite de cet attentat aurait particulièrement servi – étant donné les réalités politiques du moment – les impérialistes et la réaction interne.

Des observateurs pourraient s’étonner qu’au moment où les pressions réactionnaires se font plus fortes dans la vie du pays, des mesures positives, qui vont dans le sens des revendications et du programme de l’opposition progressiste, aient été prises par le pouvoir: nationalisations des circuits de distribution des produits pétroliers et de nombreuses
entreprises industrielles étrangères, libération de responsables UNEA emprisonnés depuis février 1968, quelques mesures favorables à l’amélioration du niveau de vie des masses, initiatives culturelles avec une petite ouverture sur la liberté d’expression ( … s’accompagnant de pressions policières très fortes sur les participants), etc.

En vérité, il était assez simpliste de croire qu’après les événements de Décembre, les positions du pouvoir actuel allaient forcément devenir réactionnaires sur toute la ligne, encore que, le danger de le voir basculer dans ce sens existe. Ses positions demeurent, comme avant décembre 1967, marquées par l’équivoque et la contradiction entre les aspects progressifs de sa politique internationale et économique, et les aspects négatifs de son orientation intérieure: antidémocratique sur le plan politique, conservatrice ou réactionnaire sur le plan social.

Et dans les masses?

Ces contradictions qui se manifestent au sein de l’équipe dirigeante ou même en chacun de ses membres, s’expliquent par l’influence profonde qu’exercent, d’une part le déroulement de la lutte antiimpérialiste et anticapitaliste à l’échelle mondiale, et d’autre part la situation dans les masses populaires et le mouvement progressiste algérien.

Après les déceptions causées par les crises qui ont suivi l’indépendance, et celles accumulées depuis le 19 juin, les masses sont devenues plus méfiantes que jamais à l’égard des déclarations et des actes du pouvoir. Elles ont aiguisé leur vigilance et leurs exigences.

Cela ne s’est pas encore traduit par des luttes de masse d’une ampleur et d’une continuité suffisantes, la pression qu’elles exercent demeure encore insuffisamment consciente et organisée en raison de la dispersion des forces et courants progressistes et en raison des faiblesses subjectives du mouvement progressiste.

Ce dernier reste marqué par les divisions héritées des séquelles de la guerre de libération et des crises qui ont suivi l’indépendance. Il n’a pas surmonté non plus un certain «culte de la spontanéité» qui est le reflet de la spontanéité naturelle des masses, mais dont les idéologues de la petite bourgeoisie ont tendance à faire une vertu. [[Sur ce point le désarroi idéologique paraît plus grand encore dans la presse et la propagande officielles. On peut en juger dans la façon dont ont été commentés les événements de France qui ont eu en Algérie, dans tous les milieux, de grandes répercussions. Jamais on n’a pu voir d’une façon aussi frappante comment se reflète sur le plan idéologique l’écartèlement de la petite bourgeoisie entre les deux pôles de la société. D’un côté des flatteries démesurées, lyriques, à l’égard de certaines illusions généreuses (mais stériles et désastreuses sur le plan de la conduite de la lutte) de quelques groupes étudiants français. Et de l’autre côté une sympathie non dissimulée et frisant parfois l’indécence pour le pouvoir antiouvrier et néocolonialiste de de Gaulle (« sauveteur » et « bienfaiteur » de l’Algérie) et son premier ministre, directeur de la banque Rothschild ! Au cœur de cette contradiction, il y a l’anticommunisme à l’égard du PCF, de la CGT et des millions d’ouvriers qu’ils représentent.]]

Cela s’est reflété en particulier dans la tentative militaire de Zbiri et d’autres officiers progressistes de s’emparer du pouvoir en décembre dernier, en dehors de la participation des masses et sans tenir grand compte d’elles. Il est évident que cela ne peut contribuer à offrir aux masses populaires des perspectives immédiates assez claires pour susciter leur mobilisation et leur action unie. (La présence signalée en ce début de juin de Zbiri en Tunisie et surtout l’exploitation qu’essaie d’en faire le pro-américain Bourguiba ne peut que contribuer à accroître la confusion et la méfiance légitime des masses à l’égard des méthodes aventuristes).

C’est pourtant par dizaines qu’on compte les manifestations allant de la résistance passive et spontanée aux initiatives de toutes sortes qui démontrent l’opposition des masses à l’arbitraire, leur puissant désir de démocratie et de justice sociale. C’est même ce qui explique l’ampleur et le caractère «préventif» de la répression qui a frappé ces dernières semaines des centaines de responsables FLN, anciens moudjahidine, membres d’assemblées communales, répression qui ne peut s’expliquer par les seuls besoins de l’enquête sur l’attentat contre Boumediène.

Ce qui est important et prometteur, ce sont les progrès réels qui ont été constatés dans le niveau de conscience politique et dans la combattivité des organisations de masses légales ouvrières ou étudiantes. C’est le résultat du travail de masse difficile et quotidien orienté et impulsé par les militants progressistes.

Ainsi le 1er Mai cette année, les discours des responsables syndicaux ont exprimé pour la première fois d’une façon plus juste la volonté des travailleurs de notre pays de défendre et élargir leurs droits et leurs conquêtes démocratiques et sociales.

Forte de son expérience et guidée par une juste orientation de principe, l’UNEA de son côté, a pu obtenir, avant même d’entreprendre l’action envisagée dans sa déclaration constructive du 13 mai, la libération des étudiants.

L’un des points névralgiques aujourd’hui de la bataille engagée pour que les masses populaires pèsent de plus en plus dans la vie politique et sociale du pays, est la lutte pour la démocratisation et l’autonomie des organisations de masses légales. C’est le meilleur moyen pour que des militants progressistes sans exclusive, inscrits au FLN, membres du PAGS, d’autres organisations ou inorganisés, puissent apporter, dans le respect des règles démocratiques de fonctionnement de chacune de ces organisations, leur contribution à la mobilisation de toutes les couches sociales du pays en faveur d’objectifs d’intérêt national et de progrès social.

Les perspectives

Cette activité de masse, menée en profondeur, exige des forces progressistes qu’elles renforcent leur union, qu’elles élèvent leur conscience politique et idéologique, qu’elles édifient rapidement une véritable avant-garde socialiste. C’est dans ce travail de masse que résident les meilleurs chances d’une issue démocratique et pacifique à la grave crise politique qui, en rebondissant constamment, continue à paralyser le relèvement et l’essor de l’Algérie 6 ans après l’indépendance.

Comme nous l’avons en effet indiqué, il apparaît qu’une nouvelle crise mûrit dans les sphères du pouvoir actuel. Cette crise évolue sous la pression multiforme des masses et des facteurs internationaux. Ses protagonistes directs ne sont pas les mêmes qu’au cours des crises précédentes étant donné que de nouveaux clivages se sont opérés et approfondis dans le personnel dirigeant mis en place après le 19 juin.

Mais ce sont les mêmes facteurs politiques, économiques et sociaux qui continuent à exercer leur action. Cette crise a comme contenu essentiel la contradiction entre les différents aspects de la politique gouvernementale.

Il faut lever cette contradiction, qui est insurmontable dans le cadre de l’orientation antidémocratique actuelle.

Ou bien les masses, les militants progressistes, les patriotes et antiimpérialistes (y compris ceux qui se trouvent dans le pouvoir ou lui sont associés) parviendront par leurs efforts unis ou convergents à mettre fin à cette contradiction, en contribuant pour commencer à une détente dans le climat politique grâce à des mesures démocratiques et de progrès social. La plus importante de ces mesures est la libération des détenus politiques, qui doit englober, si on la veut efficace celle de Ben Bella et de ses compagnons (Ben Alla, Nekkache, etc.) et l’amnistie pour tous les militaires ou civils emprisonnés ou poursuivis depuis les événements de Décembre 1967.

Ou alors, la réaction et les impérialistes, à travers leurs représentants et alliés, pourraient parvenir provisoirement à empêcher cette issue, en encourageant la répression antipopulaire et antidémocratique, en sabotant ou freinant toute mesure de progrès social. À ce propos, il importe d’être vigilant devant les agissements multipliés des réactionnaires dans la dernière période (enquêtes policières, tournées semi-clandestines, etc.).

Plus que jamais, le PAGS estime que c’est seulement l’union des couches populaires et progressistes, des forces armées révolutionnaires et de l’avant-garde socialiste qui peut faire échec aux visées de la réaction et de l’impérialisme.

C’est pourquoi il appelle à agir ensemble sans préalable ni exclusive, TOUS CEUX qui estiment bénéfiques les objectifs suivants:

  • démocratisation profonde de la vie politique et sociale du pays;
  • réforme agraire véritable sur les terres des gros propriétaires fonciers et non préjudiciables aux domaines autogérés;
  • lutte anti-impérialiste conséquente et indépendance économique;
  • participation effective des travailleurs au contrôle et à la gestion des entreprises.

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2. – COMMENT, SELON LE P.A.G.S

SE PRÉSENTENT, POUR L’ALGÉRIE,

LES TÂCHES DE LA LUTTE ANTI IMPERIALISTE?

Les problèmes intérieurs de l’Algérie sont importants, urgents et préoccupants. Malgré cela, aucun révolutionnaire conséquent ne peut, sans danger, perdre de vue qu’aujourd’hui encore le danger principal pour notre pays vient de l’impérialisme mondial.

En manquant de vigilance à cet égard, on s’exposerait à affronter une situation intérieure plus dégradée et dans des conditions rendues plus défavorables encore aux luttes et aux intérêts populaires.

Ces dangers ne se présentent pas toujours de façon claire et directement perceptible aux peuples, comme ce fut le cas pour l’agression israélienne.

On ne peut ignorer que, malgré l’indépendance politique qui leur a été arrachée il y a six ans, l’impérialisme et le néocolonialisme français gardent encore un certain nombre de positions. Ils déploient des manœuvres renouvelées contre les efforts que fait l’Algérie pour s’en dégager. On sait par exemple comment, violant ses engagements antérieurs, le pouvoir français gaulliste utilise le blocage des achats de vin, prétextant certaine difficultés –réelles mais surmontables- de la part de son opinion publique, surtout les viticulteurs. En réalité, il s’agit beaucoup plus pour ce pouvoir d’utiliser ce chantage pour imposer des conditions plus draconiennes dans d’autres domaines des relations franco-algériennes, ceux où sont engagés les intérêts des pétroliers ou de la sidérurgie française, dont il ne faut pas oublier que le pouvoir gaulliste est le représentant porté par eux au pouvoir, après avoir éliminé l’opposition archaïque des colons ultras…

On ne saurait, à cet égard, sous-estimer, en plus des pressions économiques et du chantage à la «coopération» qu’exerce le pouvoir gaulliste français, ses efforts de propagande, relayés par certains milieux réactionnaires algériens, destinés précisément à créer un climat favorable à la réussite de ces pressions économiques, et orientés en direction des milieux sociaux que visait déjà le Plan de Constantine, il y a 10 ans. On doit regretter que la presse et les milieux officiels algériens, se prêtent eux-mêmes avec complaisance à cette opération, comme ce fut le cas lors du puissant mouvement ouvrier et populaire français contre les monopoles qui les exploitent, ceux-là même qui veulent imposer leurs conditions à l’Algérie.

Ce danger est d’autant plus grand que l’Algérie a recours massivement à des «experts» français qui utilisent leur science, forgée dans le plus pur style bourgeois pour les besoins de l’expansion coloniale et de l’exploitation capitaliste et néo-colonialiste, pour former un certain nombre de cadres de nos appareils d’État, dans l’administration, la police et l’armée, sans compter l’influence déterminante dans l’orientation de l’Enseignement supérieur. Il n’est pas possible de fermer les yeux sur les conséquences incalculables du fait que, avec les encouragements et les complaisances de nos autorités, ces coopérants apprennent aux futurs cadres d’un État démocratique et populaire qui proclame la voie socialiste, les meilleurs manières (des plus violentes aux plus subtiles) de lutter contre la démocratie, contre les masses populaires, contre le socialisme!

Le néo-colonialisme collectif

Et il y a aussi, de plus en plus dangereux bien que moins apparent, l’impérialisme U.S. Car les efforts de ce dernier s’intègrent dans le cadre d’une stratégie globale qui lui commande une mainmise accrue sur de nombreux pays, en liaison avec la réaction intérieure de chacun de ces pays. Notre pays est particulièrement visé en raison:

  • de sa situation géographique et stratégique en Afrique et en Méditerranée;
  • des ressources considérables de son sous-sol;
  • du danger de contagion de l’orientation révolutionnaire du peuple algérien, même contrecarrée comme elle l’est aujourd’hui par des facteurs intérieurs;
  • de certaines dispositions diplomatiques de l’Algérie hostiles à la politique de brigandage US;
  • enfin des rapports fructueux de coopération établis entre l’Algérie et les pays socialistes, notamment l’ URSS.

La rupture des relations diplomatiques de l’Algérie avec les USA au moment de l’agression israélienne, et maintenue symboliquement jusqu’ici, n’est pas à notre avis le fait le plus significatif des relations algéro-américaines. On sait qu’une telle rupture avec la RFA n’a pas empêché l’augmentation de la pénétration ouest-allemande dans l’économie algérienne.

C’est ailleurs que se situent les vrais problèmes.

Tandis qu’en Afrique centrale, les U.S.A. mettent sur pied un regroupement d’états autour du Congo-Kinshasa, dans le Maghreb, ils encouragent, avec la bénédiction des réactions des 4 pays nord-africains, un regroupement dont l’objectif essentiel serait d’étendre au Maghreb le CENTO sous des formes particulières et moins voyantes. Bourguiba, lors de son périple américain, vient à nouveau de reprendre le vieux chantage à une prétendue menace constituée par l’Algérie et par la flotte soviétique en Méditerranée. Ce chantage vise à atténuer l’indignation des peuples – y compris tunisien – conte la colonisation de la Méditerranée par le 6ème Flotte américaine et à faciliter la tâche des réactionnaires qui, en Algérie, voudraient engager le pays dans une voie «d’accommodements» avec l’impérialisme.

Dans le même temps, se multiplient les pressions et manœuvres économiques et financières. Les USA ont supprimé à l’Algérie l’aide «alimentaire» qui permettait partiellement jusque là de faire fonctionner certains chantiers de «plein emploi».

La pénétration US se fait en mettant à profit également la politique légitime de diversification entreprise par le gouvernement algérien pour se dégager des liens de domination du néo-colonialisme français.

On doit à ce sujet répondre à la question: quelles possibilités offrent à l’Algérie les rivalités franco-US pour échapper progressivement et définitivement à l’emprise économique de l’impérialisme?

Nous estimons qu’il ne faut négliger aucune possibilité offerte par les contradictions entre impérialistes. Mais nous ne devons à aucun moment perdre de vue que ces possibilités sont d’une part limitées, d’autre part comportent de grands dangers pour un pays aussi vulnérable qu’un pays récemment libéré puisqu’on a affaire à des partenaires différents mais guidés par les mêmes lois inexorables du néo-colonialisme. Ces possibilités ne peuvent donc être mises à profit que grâce à une politique anti-impérialiste résolue et conséquente, ne perdant pas de vue le but final qui est de liquider le plus rapidement possible tout lien de subordination à l’égard du capitalisme et du néo-colonialisme .

Que gagne en effet l’Algérie, si pendant qu’on nationalise ou contrôle d’un côté les entreprises françaises, on fait preuve, de l’autre côté, à l’égard des capitaux US ou, ce qui revient pratiquement au même, ouest-allemands, italiens, japonais, espagnols, etc. de complaisances et de facilités sans nombre qui mènent tout droit à maintenir ou enfoncer davantage l’économie algérienne dans la dépendance à l’égard du néo-colonialisme «collectif» dominé par les monopoles des USA?

Que peut gagner l’Algérie à la rivalité franco – US lorsque celle-ci conduit les néocolonialistes américains et français, dans leur lutte d’influence, à employer tous les moyens pour gagner à leurs vues le maximum de responsables et fonctionnaires politiques, militaires ou économiques du pays, au risque de créer des affrontements qui compliquent et aggravent les problèmes intérieurs et rendent le pays plus vulnérable aux menaces extérieures?

Que gagne l’Algérie, lorsque, dans certains ministères liés à l’économie du pays, d’un côté on astreint les fonctionnaires algériens à un contrôle tatillon, destiné, dit-on à préserver les «secrets» de l’édification économique du pays, tandis que d’un autre côté, on engage des experts US, payés en dollars plusieurs fois plus cher que tous les autres, en sachant bien qu’aux postes où ils exercent, ils sont à même de dominer, contrôler toute l’économie, l’infléchir dans le sens souhaité par leurs maîtres et en tout cas renseigner ces derniers sur tous les points névralgiques sur lesquels il leur est loisible d’intervenir pour saboter le développement dans la voie d’une économie indépendante?

En résumé, la diversification par le recours à la «coopération» avec les monopoles occidentaux peut être un expédient valable quoique dangereux. Il doit être étroitement contrôlé dans le cadre d’une orientation anti-impérialiste conséquente, et ne pas constituer un «provisoire qui dure». La seule véritable diversification est celle qui donne les moyens de remplacer définitivement l’économie liée au néo-colonialisme français par une économie indépendante.

Précisément, malgré leur concurrence mutuelle, les monopoles des pays occidentaux entraveront la poursuite de cet objectif national. Ils poseront à notre pays, comme à tous les autres pays en voie de développement, des conditions de plus en plus draconiennes pour leur «coopération» car ils doivent tenir compte de leurs propres difficultés actuelles aggravées par la crise monétaire internationale.

L’attitude fondamentale de toutes ces puissances néo-colonialistes à la 2ème session de la CNUCED de New Delhi l’a très bien montré.

Et surtout, il y a un domaine où les impérialistes n’entrent pas en contradiction, et s’entendent à merveille, c’est pour tenter de saboter la seule voie qui ouvre sans danger à l’Algérie la possibilité d’un développement industriel et agricole rapidement indépendant: la voie non capitaliste, la voie de la coopération mutuellement avantageuse avec les pays du système socialiste mondial. Car seul le système socialiste mondial, engagé dans une lutte historique gigantesque contre l’impérialisme, a INTÉRÊT à ce que se développe dans le «Tiers-Monde» des économies nationales réellement indépendantes et dégagées de toute emprise impérialiste.

Dans cette œuvre de sabotage de la voie non capitaliste et de la coopération avec les pays socialistes, les moyens utilisés par les néo-colonialistes et impérialistes sont variés et souvent subtils. Ils trouvent malheureusement chez certains responsables et hauts fonctionnaires algériens des oreilles complaisantes, par exemple pour déplorer que les paiements des pays socialistes se fassent sur la base d’accords de trocs et de livraisons de biens d’équipement (qui évidemment ne peuvent se mettre dans la poche ou dans un compte bancaire à l’étranger!). On veut bien, sous la pression des nécessités ou des milieux officiels et populaires anti-impérialistes, ou encore pour camoufler la collaboration accrue avec les monopoles occidentaux, faire appel à la coopération d’experts socialistes: mais on glisse à l’oreille des doutes sur l’efficacité de la technique socialiste, on entoure ces experts des mêmes brimades ou de la même méfiance dont on entoure les fonctionnaires algériens. Ce n’est pas un hasard non plus si on trouve associés dans la même œuvre de formation antisocialiste les fonds américains de la fondation Ford et l’enseignement de professeurs français à l’École nationale d’administration dépendant du ministère de l’Intérieur. Comme de juste, toute activité syndicale est interdite dans cette école.

Comme on le voit, la lutte contre l’impérialisme est loin d’être superflue; elle est un impératif vital de notre développement.

Comment faire face à ces dangers multiples?

Quelles caractéristiques devrait avoir une lutte conséquente
contre l’impérialisme?

Le PAGS estime qu’il est possible de mener cette lutte avec succès, à condition de l’intégrer d’une façon juste dans le contexte de la lutte antiimpérialiste mondiale, à condition également d’utiliser efficacement toutes les possibilités qu’offre notre pays, d’améliorer ces possibilités malgré le grave handicap résultant aujourd’hui de ses problèmes intérieurs.

Les conditions de la lutte anti-impérialiste à l’échelle mondiale

En premier lieu, nous devons combattre les appréciations erronées et démobilisatrices sellons lesquelles, compte tenu des exigences de la «coexistence pacifique» à l’échelle mondiale, les impérialistes pourraient imposer leur loi à tous les peuples des petits pays et imposer des reculs à l’ensemble des forces anti-impérialistes.

La coexistence pacifique, principe léniniste qui a orienté la politique de l’URSS dès sa création, a pu devenir un état de fait, après la 2ème guerre mondiale. Elle signifie que le camp impérialiste d’une part et le camp anti-impérialiste, avec son fer de lance le système socialiste mondial, d’autre part, sont tenus à des efforts en vue d’éviter le recours (ou les conditions propres à acculer au recours) à une guerre nucléaire à l’échelle mondiale. En tant que telle, la coexistence pacifique n’est pas un cadeau fait à l’impérialisme ou une concession consentie de bon gré à ce dernier pour poursuivre «en paix» sa politique de rapines. C’est une situation imposée à l’impérialisme (dont la nature belliciste n’a pas changé) par le rapport de forces à l’échelle mondiale et par le niveau des armements modernes dont a pu se doter le système socialiste mondial.

Dans ce cadre, étant donné que la révolution ne s’exporte pas et constitue d’abord l’affaire de chaque peuple et de chaque classe intéressés, il appartient à toutes les forces concernées d’unir leurs efforts et de mobiliser toutes leurs ressources intérieures pour élever les capacités économiques et militaires des pays anti-impérialistes, pour développer les luttes de libération nationale des peuples opprimés, les luttes démocratiques, les luttes de classe et les luttes idéologiques dans les pays capitalistes, toutes luttes qui en aucun cas ne peuvent être freinées par la coexistence pacifique des systèmes socialiste et capitaliste mondiaux.

Bien au contraire, cette coexistence a créé des conditions nouvelles qui constituent un barrage puissant aux tentatives des impérialistes d’exporter la contre-révolution. Ces conditions nouvelles permettent en même temps de déployer avec une grande force la solidarité sous toutes les formes possibles aux luttes révolutionnaires, sans pour autant impliquer une intervention directe des alliés dans ces luttes, les succès dans chaque pays ou région étant alors fonction du degré de maturité des conditions objectives de la révolution et des capacités s déployées par les forces révolutionnaires directement engagées. C’est ce qu’on risque d’oublier totalement quand on parle de coexistence pacifique et qu’on néglige de comparer les conditions de ces vingt dernières années à ce qu’était auparavant le libre déploiement de la politique de la canonnière pratiquée par les impérialistes, lorsque le rapport des forces à l’échelle mondiale n’avait pas encore pu imposer cette coexistence pacifique.

Bien entendu, il n’a jamais été question pour des révolutionnaires sérieux de demander à l’URSS ou tout autre pays socialiste allié d’intervenir directement en Algérie, à Cuba, au Vietnam ou en Palestine (encore que dans ce dernier cas certains pouvaient avoir cette illusion). Mais nul ne peut nier et oublier l’aide puissante qu’ont apportée aux luttes révolutionnaires de ces pays, les forces du système socialiste mondial, dans le cadre de la coexistence pacifique. Ce n’est pas un hasard si à l’époque de la coexistence, la lutte algérienne de libération a bénéficié de l’aide politique et matérielle substantielle (directe et indirecte) des pays socialistes. Ce n’est pas un hasard non plus si Cuba édifie le socialisme à 150 kms des USA après le coup d’arrêt donné en octobre 1962 aux projets d’agression des USA, par ce qui a été qualifié de «compromis soviéto-américain» (pour qui ce compromis a-t-il été positif?). N’est pas négative la coexistence qui permet à la République Démocratique du Vietnam de réceptionner à quelques mètres de la ligne de feu les indispensables bateaux soviétiques de matériel lourd et moderne que les avions et la flotte US évitent de bombarder, tandis que les jeunes militaires et techniciens vietnamiens se forment par milliers sur les territoires des pays socialistes dont la sécurité est garantie aujourd’hui dans cette situation de coexistence. Ce n’est pas un miracle non plus si les expansionnistes israéliens n’ont pu mettre à profit leur supériorité militaire incontestable pour en finir en juin 1967 avec les régimes progressistes égyptien et syrien. C’est une coexistence positive que celle qui a permis, malgré cette situation critique de juin 1967, la reconstitution des forces militaires égyptiennes et syriennes à un niveau plus élevé et débarrassées des officiers traitres et incapables, le renforcement du front intérieur et du pouvoir dans un sens plus progressiste en Egypte, l’union des forces patriotiques en Jordanie, l’organisation de la guérilla populaire des patriotes palestiniens et le renforcement de ses bases arrières, enfin l’affaiblissement des positions politiques et diplomatiques sionistes dans le monde.

Ce n’est pas un miracle ou un paradoxe de la coexistence, mais une conséquence directe de cette coexistence à l’échelle mondiale si les militaristes sionistes, dans leurs incursions de représailles contre les camps de réfugiés arabes ont été mis en échec à Karame par d’héroïques combattants sans que les sionistes puissent mettre en œuvre contre la Jordanie, l’ensemble de leurs forces militaires qui sont encore provisoirement supérieures à celles des pays arabes limitrophes. Les résolutions arrachées par les délégations des pays arabes et des pays amis au Conseil de sécurité de l’ONU n’ont pas de valeur par elles-mêmes, ou par la vertu magique qu’elles auraient de ramener Israël à la raison , comme peuvent penser certains de ceux qui les condamnent. Elles doivent être appréciées surtout dans le cadre de la coexistence, comme le reflet d’un rapport de forces à l’échelle mondiale qui ne permet plus aujourd’hui à Israël de faire tout ce qu’il aurait pu faire en d’autres temps par lui-même ou par l’intervention directe de ses protecteurs.

*

* *

Ainsi la coexistence pacifique n’est pas une situation à laquelle les révolutionnaires peuvent se laisser aller passivement, mais c’est un cadre objectif défavorable à l’impérialisme, que les révolutionnaires doivent sans cesse consolider et renforcer activement dans leurs luttes dans l’intérêt même de ces luttes qu’ils mènent. C’est dans ce sens qu’on dit par exemple que les luttes légitimes de libération nationales menées par las patriotes de chaque pays sont une de leurs meilleures contributions à la sauvegarde et au renforcement de la paix mondiale.

La situation de coexistence pacifique et les exigences de sa sauvegarde et de son renforcement dans l’intérêt des luttes de classes et de libération nationale sont des plus complexes et des plus difficiles. Cela expose les antiimpérialistes et les révolutionnaires à des différences d’appréciation, ou même à des erreurs dans un sens ou dans l’autre. Cependant, ce n’est ni en niant la coexistence en tant qu’exigence fondamentale du monde actuel, ni en déformant sa signification ou en se lançant dans des aventures qui la mettent en danger qu’on simplifie ces problèmes ou qu’on leur apporte des solutions utiles au développement ou au succès des luttes en cours.

La vigilance est d’autant plus nécessaire que la coexistence pacifique imposée à l’impérialisme ne modifie en rien la nature de ce dernier et ne supprime nullement son agressivité, même si cette agressivité a été jusque là contenue ou découragée par la résistance des peuples et leur lutte pour la paix.

L’expérience de ces dernières années confirme que l’agressivité accrue manifestée par l’impérialisme mondial n’est pas un signe de sa force. À l’époque où se déroule une lutte gigantesque pour assurer le passage de l’humanité du capitalisme au socialisme, à l’époque où chaque année de paix travaille contre le capitalisme mondial, l’agressivité est surtout un signe des tendances accrues de l’impérialisme à vouloir se dégager de ses contradictions et de ses difficultés par l’agression, par l’utilisation des ressources économiques et technologiques et des bases à l’étranger dont il dispose encore malgré son affaiblissement relatif et le rétrécissement de sa sphère d’influence.

L’expérience a montré justement que cette agressivité peut être jugulée, qu’il est possible de faire reculer l’impérialisme, même après qu’il eut obtenu un succès temporaire sur un point particulièrement faible du camp antiimpérialiste mondial. Mais il est indispensable pour cela que toutes les forces antiimpérialistes s’unissent pour le mettre en échec et plus précisément encore les 3 forces principales qui constituent le camp anti-impérialiste, c’est à dire: le système socialiste mondial, la classe ouvrière internationale (des pays hautement industrialisés ou en voie de développement) et le mouvement de libération nationale.

Le peuple vietnamien, aussi bien par lui-même que par les alliances et les soutiens mondiaux dont il a bénéficié, symbolise l’union solide et invincible de ces 3 courants; il a imposé au tout puissant impérialisme des USA un premier pas vers les négociations et vers la cessation de l’agression.

Comme le dit le camarade Le Duan, secrétaire des Travailleurs du Vietnam: «La lutte du peuple vietnamien est le point culminant de la lutte commune des masses laborieuses et des peuples pour la paix, l’indépendance nationale, la démocratie et le progrès social» , tandis que «le néo-colonialisme et la stratégie militaire de l’impérialisme américain dans le monde sont une stratégie à la petite semaine, produit d’une situation de faiblesse face aux offensives répétées des forces révolutionnaires mondiales» . Et comme le soulignait la Pravda: «La guerre d’agression US au Vietnam a réuni en un seul nœud les contradictions variées de l’impérialisme et leur a donné une nouvelle acuité».

La crise monétaire du monde capitaliste inflige un démenti cinglant à ceux qui prétendent que le marxisme-léninisme était dépassé dans ses analyses et ses prévisions et que le capitalisme moderne était en mesure de surmonter ses contradictions fondamentales. Certains «théoriciens» n’ont cessé de répéter que la classe ouvrière internationale était «essoufflée» dans les pays capitalistes hautement industrialisés, ne voulant pas voir sa lutte persévérante et en profondeur contre les obstacles formidables dressés devant elle par les gouvernements des monopoles. Cette classe ouvrière vient, dans la dernière période, de prouver en France par son action de solidarité à la lutte du peuple vietnamien et surtout par sa lutte gréviste anti-monopoles d’une puissance inégalée, qu’il serait dangereux de sous-estimer son rôle, difficile mais immense, au cœur même des citadelles impérialistes. Cette lutte prouve les possibilités niées par certains, qu’a la classe ouvrière de ces pays industrialisés de constituer un vaste front de lutte avec de larges couches moyennes opposées aux monopoles pour des changements démocratiques ouvrant la voie au socialisme.

De ces constatations sur le plan international, le PAGS tire les conclusions impérieuses suivantes :

  • Il est impossible de mener une lutte anti-impérialiste conséquente, pour une véritable indépendance économique, sans se heurter à l’impérialisme US.
  • La diversification des échanges économiques, commerciaux et de coopération technique et culturelle de l’Algérie est nécessaire pour mettre fin à l’emprise néo-colonialiste française. Il faut la poursuivre en veillant à mettre en échec les dangers du néo-colonialisme américain et non en favorisant sa pénétration.
  • Notre lutte en Algérie est étroitement liée à toutes les luttes qui sont menées dans le monde pour la paix, l’indépendance nationale, la démocratie et le progrès social.
  • La meilleure garantie de succès dans la lutte pour assurer l’indépendance économique de l’Algérie réside dans le renforcement de la coopération et de l’entraide dans tous les domaines, sur la base de l’égalité et des avantages mutuels, avec l’URSS et tous les pays socialistes.
  • Nous devons renforcer notre solidarité avec les peuples en lutte contre l’impérialisme au Vietnam, en Palestine, en Afrique et dans le monde.
  • Nous devons renforcer notre alliance avec les forces progressistes qui se heurtent aux mêmes ennemis que nous: c’est le cas de la RAU et la Syrie ; c’est le cas des patriotes et progressistes marocains, tunisiens et lybiens pour mettre en échec les plans réactionnaires et impérialistes d’asservissement aux USA qui s’efforcent d’exploiter les conflits qui peuvent surgir entre nos pays. C’est le cas de toutes les forces progressistes des pays capitalistes qui entourent le bassin méditerranéen, et notamment les partis communistes et ouvriers d’Espagne, du Portugal, de France, d’Italie, de Grèce, de Turquie, etc. C’est le cas des progressistes qui mènent une lutte courageuse en Israël même contre l’expansion sioniste, raison pour laquelle El Fath a pris la position courageuse de ne diriger aucune action armée contre les civils israéliens.

C’est le cas enfin plus particulièrement de l’opinion et des organisations progressistes françaises; si nous voulons améliorer les échanges commerciaux algéro-français et la situation de nos compatriotes travaillant en France, nous ne devons pas nous en tenir aux seules relations avec le pouvoir gaulliste (voire aux flatteries systématiques à son égard), tout en n’ignorant pas le rôle positif que de Gaulle joue par certaines de ses positions internationales. Nous ne devons pas rendre nos relations avec la France exclusivement tributaires du régime gaulliste appelé à disparaître sous la poussée des forces populaires opposées aux monopoles. Nous ne pouvons encore moins rechercher de soutien à l’Algérie parmi quelques plumitifs ou groupuscules obséquieux envers le pouvoir algérien actuel et qui ne représente rien. Nous devons au contraire poursuivre des efforts communs de compréhension et de solidarité avec ceux qui luttent contre les monopoles français. Nous devons veiller à gagner, sur des bases justes et en surmontant d’une façon constructive les préjugés qui peuvent exister, la masse immense des progressistes et des organisations qui les représentent au lieu de leur reprocher de se solidariser – à juste titre – avec les démocrates et anti-impérialistes algériens victimes de la répression antidémocratique.

Nous n’ignorons pas que des préjugés, des malentendus peuvent compliquer provisoirement les relations des milieux officiels algériens avec les organisations progressistes françaises, et la plus puissante d’entre elles, le Parti Communiste Français, qui s’est pourtant trouvé avant comme après l’indépendance aux côtés de l’Algérie sur les problèmes d’intérêt national concernant notre émigration, et dernièrement encore a été le seul à avoir mené une lutte de masse courageuse contre la propagande des agresseurs israéliens.

Nous savons aussi que dans la gauche non communiste française, il y a des forces qui n’ont pas une position anti-impérialiste conséquente et qui, une fois au pouvoir, ne mettraient pas forcément fin à toutes les difficultés qui existent aujourd’hui dans les relations algéro-françaises. Mais notre position peut justement aider à faire reculer ces difficultés. Et en tout état de cause, il ne faut pas hypothéquer l’avenir de l’Algérie en misant sur le cheval néo-colonialiste que des contradictions fondamentales opposent à l’Algérie. Il faut cesser de mettre l’accent sur les contradictions secondaires et minimes entre les peuples et forces progressistes de l’Algérie et de France. Il faut pour commencer reprendre et développer sur des bases réalistes et constructives, les relations des organisations politiques et organisations de masse officielles de notre pays avec les organisations progressistes françaises les plus représentatives et les plus proches de l’opinion de notre peuple: PCF, CGT, UNEF, Mouvement de la paix, etc.

Renforcer le front intérieur
antiimpérialiste

Quant aux possibilités propres de l’Algérie dans la lutte antiimpérialiste, comment les mettre à profit et les améliorer, dans la situation présente ?

Le PAGS tient compte du caractère double de la politique extérieure du pouvoir actuel.

D’une part, cette politique, malgré son infléchissement après le 19 juin, a continué à s’inscrire dans un cadre général antiimpérialiste. En témoignent les positions officielles de l’Algérie sur la guerre du Vietnam, l’agression israélienne, le soutien aux mouvements africains de libération, le soutien à la RDP de Corée dans l’affaire du Pueblo, etc. On ne saurait sous-estimer également l’importance des nationalisations d’un important secteur économique qui, même si elles ne bénéficient pas directement dans l’immédiat aux travailleurs, n’en restreignent pas moins l’emprise de l’impérialisme sur notre pays. Nous enregistrons qu’un nombre appréciable d’objectifs économiques antiimpérialistes, inscrits dans des programmes de toutes les forces et organisations progressistes depuis 1962, ont été réalisées ou sont en cours de réalisation.

En fonction de cette constatation, le PAGS, parallèlement à ses propres efforts de mobilisation des masses contre les dangers de l’impérialisme, a soutenu et soutient toutes celles des initiatives du pouvoir qui vont dans le sens de la lutte antiimpérialiste, même si le PAGS formule des réserves ou des critiques contre certains aspects négatifs plus ou moins importants qui peuvent accompagner ces mesures.

D’autre part, nous constatons aussi qu’un certain nombre de représentants de ce pouvoir mènent une politique favorable à l’implantation ou au renforcement de l’influence et des bases économiques du néo-colonialisme. Nous critiquons et combattons les manifestations diverses de cette orientation. Nous estimons que dénoncer et lutter contre les méthodes autoritaires et bureaucratiques qui permettent de tels agissements est une contribution indispensable à la lutte antiimpérialiste. Cautionner de telles méthodes et de telles activités serait au contraire faciliter la pénétration impérialiste.

Enfin, on a pu constater, de la part d’antiimpérialistes dont la sincérité n’est pas forcément en cause, soit des positions ou des conceptions de caractère gauchiste pouvant occasionner à l’Algérie un grand tort, notamment en l’isolant de ses meilleurs alliés, soit une politique autoritaire et antidémocratique aboutissant à la démobilisation populaire. Dans les deux cas, c’est l’impérialisme qui en tire profit.

Dans ces deux cas nous estimons que les révolutionnaires sincères doivent procéder à des confrontations, à des échanges de vue et à un travail d’explication permettant de tirer les meilleures leçons de l’expérience. Ils doivent s’efforcer de lutter ensemble contre les manifestations antidémocratiques démobilisatrices et engager de grands efforts constructifs pour renforcer le «Front intérieur», unir l’ensemble des forces progressistes, et imposer les mesures démocratiques et de progrès social susceptibles d’impulser la mobilisation politique des masses contre l’impérialisme.

Il est évident pour nous, et c’est un fait confirmé par l’expérience, qu’une politique étrangère conforme à l’intérêt national, ne saurait être dissociée d’une politique intérieure conforme aux aspirations démocratiques et sociales du peuple;

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3. – COMMENT LE P.A.G.S. APPRÉCIE-T-IL

LE BILAN DE TROIS ANNEES DU POUVOIR ACTUEL?

S’il fallait dresser en quelques lignes le bilan de ces trois années, dans un esprit constructif tenant compte seulement des faits et écartant toute diversion passionnelle et partisane, en un mot, avec le seul souci d’unir toutes les forces progressistes dans les luttes futures, nous dirions:

Nous avons eu depuis trois ans un pouvoir de fait qui s’est substitué au pouvoir constitutionnel, et qui, par les moyens qu’il a utilisés pour s’instaurer et se maintenir, a ouvert une crise aux conséquences multiples et sérieuses.

Ce pouvoir a maintenu – tout en les infléchissant souvent – un certain nombre de positions antiimpérialistes qui étaient celles de l’Algérie sous la présidence de Ben Bella. Il a pris également un certain nombre de mesures nouvelles et positives qui, sous certaines conditions, pourraient constituer les premières bases d’une véritable indépendance de l’Algérie.

Mais sur le plan de la justice sociale, de l’union et de la mobilisation des forces populaires et progressistes, le résultat est désastreux:

  • de graves remises en cause des acquis de la révolution (comme les restitutions des grosses propriétés foncières) se sont produites.
  • Les moyens et modalités antidémocratiques mis en œuvre pour édifier un État ont entraîné un manque à gagner considérable sur les plans politique , économique et social (exemple: réforme agraire reportée d’année en année, démobilisation populaire, etc.).
  • En conséquence, même les résultats obtenus pendant cette période tout comme ceux obtenus avant le 19 juin 1965, sont gravement menacés; ils sont à la merci d’une offensive plus rigoureuse de la réaction et de l’impérialisme, si les forces progressistes ne se mobilisent plus largement pour affronter les dangers.

*

* *

Donnons à ce sujet quelques explications.

Nous ne sommes ni de ceux qui nient la nécessité d’un État solide, capable de faire face aux tâches de l’édification d’un pays prospère et moderne, ni de ceux qui croient que l’Algérie, sortie de la nuit coloniale, allait miraculeusement se transformer du jour au lendemain.

Nous n’ignorons pas toute la portée des nationalisations dans des secteurs importants de l’économie et des finances. De plus, notre pays, malgré une baisse dans le prestige que lui avaient valu sa lutte de libération et son engagement résolu dans la lutte antiimpérialiste après l’indépendance, continue à occuper une place honorable parmi les pays libérés affrontés au néo-colonialisme et à l’impérialisme.

Mais ces résultats ne correspondent pas aux possibilités. Ils auraient pu être bien plus grands pour un pays qui a hérité d’une infrastructure déjà importante (routes, ports chemins de fer, électricité, équipement social, etc.), qui dispose de ressources naturelles considérables, dont le peuple était et reste animé d’un sentiment antiimpérialiste puissant, d’une soif intense de démocratie et de justice sociale, un pays enfin qui a des alliés et amis nombreux et puissants pour l’aider à affronter des dangers qui menacent tout pays luttant pour son développement.

Les bilans complaisants et souvent discutables qui s’étalent sur les colonnes de la presse officielle perdent une grande partie de leur signification devant ce facteur décisif: les masses populaires, les forces vives du pays ont le sentiment aigu que les objectifs de la lutte de libération nationale ont été trahis. Leur conviction est étayée par la réalité qu’ils vivent quotidiennement: l’étouffement, après le 19juin, des droits et libertés démocratiques a servi purement et simplement à consolider les inégalités sociales criantes qui ont vu le jour avec la récupération des richesses nationales, alors que cette récupération aurait dû, au contraire, contribuer à supprimer ou diminuer les inégalités qui existaient déjà sous le joug colonial. L’écart entre les couches sociales de notre peuple est devenu infiniment plus grand qu’il n’était du temps du colonialisme (sans compter la restriction de certaines libertés syndicales et démocratiques que les Algériens avaient arrachées aux colonialistes eux-mêmes, ce qui favorise, dans certaines couches, la propagande néo-colonialiste et notamment gaulliste).

Il est impossible de prêcher aux masses populaires la «patience» en invoquant les séquelles du colonialisme. Par quel miracle la situation héritée du colonialisme signifie-t-elle d’un côté, pour les uns, manger des racines comme le font en cette saison les paysans de nombreuses régions, ou occuper tous les jours les arcades de la rue de la Lyre, comme le font une foule de mendiantes avec leurs enfants, alors qu’elles n’y venaient l’an dernier que le vendredi, et d’un autre côté pour les autres, en un an seulement, ouvrir encore de nouveaux cabarets de luxe dans la rue Didouche Mourad, qui en était déjà pleine ?

Doit-on considérer comme une séquelle normale du colonialisme, le fait que dans ces cabarets viennent s’étaler l’arrogance d’un grand nombre d’ex-collaborateurs de l’armée et de l’administration colonialistes qui ont bénéficié de rapides et hautes promotions tandis que l’épuration à rebours frappe les partisans du socialisme ou tout simplement des fonctionnaires honnêtes?

Est-ce une séquelle normale du colonialisme que, selon des habitudes insultantes pour la misère et la dignité du peuple le « frère responsable » du FLN exige au moindre de ses déplacements d’être accueilli avec le faste et la tradition qui entouraient les ex-gouverneurs généraux français?

Doit-on attribuer aux séquelles du colonialisme le fait que les travailleurs dont les salaires suffisaient juste pour survivre, soient astreints à payer, y compris souvent pour des années où ils n’y habitaient pas, des augmentations rétroactives de loyers de plusieurs années, tandis que les privilégiés paient – quand ils le font – des loyers dérisoires et symboliques pour leurs villas de luxe?

Le ventre creux et minés par la maladie, des centaines d’hommes observent en silence, dans les rues d’Alger, les voitures rutilantes, les toilettes provocantes, les mines épanouies des affairistes et «dignitaires» de toutes sortes, tandis que les transistors diffusent les discours de Kaïd sur l’austérité ou ses hurlements contre «les grèves». Des dizaines d’entre ces miséreux, un jour ou l’autre ont été «ratissés» et conduits sans ménagements au commissariat central pour vérification d’identité. On leur demande: témoignage d’honorabilité, la fiche de paye, dans un pays qui compte officiellement 3 millions de chômeurs! Le seul document officiel que certains ont pu présenter est une carte rappelant «a voté» (pour l’adoption de la Constitution et l’élection du Président de la République).

Quel État faut-il édifier?

Que signifie pour ces millions de gens «État Algérien»? En cette question réside aujourd’hui l’avenir de l’Algérie.

L’édification de l’État, et surtout d’un État «démocratique et populaire», ne saurait se résumer à la constitution d’appareils policiers, militaires et administratifs destinés à imposer «l’autorité, l’unité, l’ordre et la discipline». C’est l’orientation, les fondements politiques et sociaux sur lesquels repose cet État et ses appareils, qui sont décisifs pour l’efficacité, la stabilité et la prospérité du pays.

Il ne saurait y avoir d’État remplissant véritablement sa mission eu service de notre peuple, sans fidélité à l’option du peuple et sans mobilisation de celui-ci.

Or, l’option (en faveur de la voie non-capitaliste, en faveur du socialisme), qui figure largement dans les proclamations, est chaque jour gravement remise en cause dans les réalités et les actes, par les forces réactionnaires et favorables à la collaboration avec le néocolonialisme. Boumediène doit en savoir quelque chose, dont l’essentiel des préoccupations consiste à «arbitrer» et «louvoyer».

Quant à la mobilisation , prenons seulement deux exemples:

  • Le reboisement, tâche d’intérêt national, est devenu simple prétexte à une mise en scène symbolique et administrative qui rassemble quelques centaines de fonctionnaires ou salariés réquisitionnés deux ou trois dimanches de l’année, alors que des millions de bras sont désœuvrés. Cela n’empêche pas les déclarations ronflantes (reprises textuellement d’une année à l’autre) sur les bienfaits de la «décentralisation».
  • Pour l’alphabétisation, enterrée depuis 3 ans, «El Moudjahid», oubliant ses sarcasmes passés, a timidement tenté un appel sans lendemain, lorsque fut connu, il y a deux mois, le pourcentage officiel d’analphabètes (75 %, mais certainement plus élevé vu la méthode et les critères de recensement employés).

Pour combattre les efforts entrepris dans ces domaines avant le «19 juin», on avait dit qu’ils manquaient de technicité et sacrifiaient au spectaculaire.

N’était-ce pas compréhensible au lendemain de l’indépendance? Mais six ans après l’indépendance, alors que l’on ne met en œuvre aucune technicité, on a tué l’enthousiasme et cet esprit de dynamisme et d’abnégation des masses qui était devenu la fierté de l’Algérie dans son œuvre collective d’édification.

Pas un patriote, pas un partisan du socialisme ne songe, bien entendu, à se réjouir d’un tel bilan, sous prétexte que c’était un échec prévisible et contre lequel ils avaient mis en garde.

En fait, après avoir longtemps fait de nécessité vertu, et feint de ne pas se soucier de la popularité et de la confiance que les masses lui refusaient, le pouvoir actuel déploie de plus en plus d’efforts dans la presse ou dans certaines manifestations publiques pour éveiller l’intérêt populaire.

En faisant la part inévitable de démagogie dans cette attitude, on peut être satisfait que la pression et la lutte des masses soient parvenues à susciter par exemple dans la presse officielle des critiques (qui sont autant d’aveux) qui, il y a un an seulement, étaient jugées «subversives» lorsque notre Parti les faisait. Cette pression des masses, encore insuffisamment conscientes et organisées, a abouti également à arracher un certain nombre de promesses ou de mesures positives (augmentation du salaire des mineurs, distribution de certaines primes, déclarations sur la reforme agraire, sur la «participation» des travailleurs dans les sociétés nationales, etc.).

Mais comprendra-t-on véritablement, dans certaines sphères de ce pouvoir, qu’il faut organiser et encourager l’intervention des masses en faveur de leurs aspirations et non les combattre?

Comprendra-t-on que le vrai problème n’est pas: «Faut-il ou non édifier un État» car tout le monde est convaincu de la nécessité d’un État solide et stable, mais: «Quels intérêts devra exprimer et servir cet État?» . Sur quelles bases sociales et politiques devra-t-il asseoir sa solidité?

Et, pour reprendre l’interview accordée par Boumediène au journal «Le Monde», en avril dernier, il ne s’agit pas seulement d’édifier un «État débarrassé de l’obstruction partisane des individus», mais aussi, selon nous, un État débarrassé aussi de l’obstruction néfaste des clans et des forces sociales qui s’opposent au progrès et aux aspirations des masses laborieuses. C’est à cette condition que l’Algérie pourra espérer des bilans se plaçant réellement sous le signe de «l’efficacité, la stabilité, la construction». La répétition plus fréquente des crises du pouvoir depuis le 19 juin ou un exemple comme celui du Ghana illustrent la fragilité d’un État qui ne tire pas sa force du soutien populaire.

Pour sortir
du sous-développement

Nous sommes pour notre part convaincus – et cette conviction a été en se raffermissant depuis «le 19 juin» – que seul le retour à une légalité constitutionnelle et à la souveraineté populaire s’exerçant par l’élection libre d’une nouvelle Assemblée constituante, donnera une issue favorable à la grave crise qui entrave l’édification du pays en permettant la participation de toutes les forces vives à cette édification.

Néanmoins, en tenant compte de la pression de toutes les couches populaires intéressées, et à condition de rendre l’action de ces dernières plus consciente, plus organisée et plus dynamique, il n’est pas exclu que, dans le cadre du pouvoir actuel, commencent déjà à être arrachées et réalisées certaines conditions qui préparent cette solution.

Une telle éventualité serait facilitée dans la mesure où, dans le contexte national et international actuel, un certain nombre de milieux dirigeants pourraient faire preuve de réalisme et prendre conscience de certains impératifs aigus de la lutte antiimpérialiste et de la lutte pour sortir du sous-développement.

Mais cette possibilité implique, de toute façon, des luttes acharnées pour faire prévaloir «sur le terrain», l’orientation et l’esprit des chartes de Tripoli et d’Alger.

Citons quelques exemples:

A trois mois à peine de la nouvelle échéance assignée à la réforme agraire, c’est le silence et l’impréparation totale du côté des autorités. Les 8 500 gros propriétaires fonciers, de plus de 100 hectares, continuent à morceler leurs terres entre des bénéficiaires fictifs pour les mettre à l’abri et intensifient leur propagande pour que l’on partage aux paysans… les domaines autogérés!

Pendant ce temps que fait le parti officiel? Kaïd continue à dire qu’il reste très peu – pratiquement plus – de terres à verser à la réforme agraire et que «la terre doit être à ceux qui l’aiment». Nombreux sont pourtant les militants inscrits au FLN qui estiment que le rôle de ce parti devrait être d’empêcher cette revendication de la réforme agraire de s’enliser une fois de plus cette année. Il faut la porter pour cela après des masses paysannes et travailleuses afin qu’elles en prennent la défense. Au lieu de cela, le parti officiel tourne à vide. Il s’épuise dans un processus sans cesse renouvelé de restructuration et «d’organisation pour l’organisation» (ou plutôt pour de nouveaux «recasements») qui n’intéresse pas les masses et fait fuir nombre de militants honnêtes.

La situation serait entièrement différente si l’initiative était prise, dans l’immédiat, d’encourager aussi bien le FLN que toutes les organisations progressistes sans exclusive, à organiser partout des assemblées paysannes et d’ouvriers agricoles. Ces assemblées auraient pour but d’expliquer et de discuter à fond l’application des principales dispositions contenues dans le projet officiel de réforme agraire de 1966 et d’organiser sur cette base et d’une façon démocratique, les Unions paysannes qui lutteront pour la réalisation de cette réforme avant les premières pluies d’automne!

Mais cela suppose des efforts considérables pour vaincre la résistance des éléments qui veulent saborder la réforme agraire! la réalisation de cet objectif important exige, comme tant d’autres, une véritable et profonde démocratisation.

Quelle est par exemple, la meilleure manière de faire jouer aux «Sociétés Nationales» un rôle positif dans l’édification économique indépendante du pays, sinon d’institutionnaliser, et surtout de rendre effectif le contrôle de leur gestion par les travailleurs, c’est à dire par ceux qui sont le plus intéressés et qui peuvent le plus contribuer à ce que de telles sociétés fonctionnent sans gaspillage, sans dépenses de prestige, qu’elles élèvent leur production, dans l’intérêt du pays et des larges masses? Un tel contrôle, même si la voie lui en est offerte théoriquement par des «statuts octroyés», se heurte dans la pratique à la résistance de nombreux milieux conservateurs et réactionnaires. Il ne peut être obtenu là aussi que par des luttes pouvant imposer pied à pied, le respect et l’extension des droits légitimes des travailleurs. Et cela nécessite une démocratisation profonde.

Pourquoi la démocratie ?

Certes, depuis quelque temps, on parle ici et là, dans le pouvoir, de démocratisation, «d’harmoniser la démocratie et la révolution» comme si ces deux objectifs, loin de se contredire, n’étaient pas au contraire intimement liés.

De quel type de démocratie notre peuple a besoin aujourd’hui ? Disons tout de suite qu’il ne s’agit pas de démocratie socialiste. Il est curieux de constater que ce sont souvent les éléments parmi les plus antidémocrates ou les plus antisocialistes qui prétendent aujourd’hui avoir réalisé en Algérie, «la démocratie socialiste», alors que l’instauration, l’élargissement et la consolidation de ce type de démocratie font encore l’objet des préoccupations et des efforts incessants des pays socialistes les plus avancés.

Les travailleurs de notre pays, quant à eux, qui sont les plus intéressés à ce que soit un jour instaurée chez nous une véritable démocratie socialiste, n’en sont pas au point de la revendiquer à l’étape actuelle. Cela signifierait en effet que la révolution socialiste a été accomplie, que tous les moyens de production ont été arrachés aux exploiteurs et sont passés entre les mains des travailleurs, que ces derniers et leurs alliés sont maîtres du pouvoir d’État, que les ennemis obstinés de la réforme agraire et du pouvoir des travailleurs ont été réduits au silence… Bref, une image très différente, sinon renversée, de la situation actuelle.

Ce que veulent les travailleurs et les couches populaires de notre pays, ce n’est pas non plus les mensonges et l’orientation antipopulaire de la démocratie bourgeoise. Les antidémocrates prétendent pour leur part qu’ils ne veulent à aucun prix introduire la démocratie bourgeoise en Algérie. En réalité, ils ont introduit et pratiquent chaque jour ce qu’il y a de plus mauvais, de plus rétrograde dans ce type de démocratie, c’est à dire la liberté la plus grande pour les couches supérieures, bourgeoises et autres de la société, et par contre, la restriction de toutes les libertés et la répression pour toutes les autres couches sociales, les travailleurs et les couches les plus déshéritées, à qui est seulement laissé, comme dans les plus pures démocraties bourgeoises, la liberté de chômer, d’avoir faim et de subir sans protester.

Par contre, les aspects les plus positifs de la démocratie bourgeoise, c’est à dire ceux qui, dans les pays où existe le capitalisme, sont arrachés par la lutte des travailleurs et des forces progressistes et qui sont utilisés pour développer leurs luttes et leurs conquêtes révolutionnaires (comme l’avait fait le mouvement national algérien lui-même pour se forger en arrachant de maigres libertés aux colonialistes français) de tels droits et libertés élémentaires d’opinion, d’expression, d’organisation… qui font partie de tous les types de démocratie – sont soigneusement étouffés et interdits pour les seuls travailleurs et les forces progressistes. Voilà le seul aspect de la démocratie bourgeoise contre lequel se dressent en réalité les antidémocrates algériens.

Le besoin de démocratie que ressent notre peuple n’est pas un besoin formel ou un luxe. Le type de démocratie que notre peuple réclame et pour lequel il lutte, c’est la démocratie qui lui est nécessaire pour réaliser ses objectifs révolutionnaires, c’est celle qui doit répondre pleinement et effectivement au mot d’ordre « PAR le peuple et POUR le peuple ! ».

Cette démocratie effective signifie pour les masses populaires , pour les forces progressistes , pour les forces antiimpérialistes , avoir le libre et large usage des droits et libertés démocratiques qui leur permettront de mieux lutter contre les forces conservatrices et réactionnaires qui s’opposent au progrès de l’Algérie, de mieux réaliser les tâches de l’étape actuelle de notre révolution nationale et démocratique.

Grâce à cette démocratie, nous poursuivrons notre marche en avant, en mettant pleinement à profit les traditions progressistes et démocratiques de notre peuple, sa maturité et sa riche expérience acquise à travers des dizaines d’années de luttes politiques et sociales.

Faute d’une telle démocratie, les plus rétrogrades bloqueront inévitablement le développement de la révolution en mettant les masses hors-circuit.

C’est malheureusement ce qui risque de se produire si toutes les forces progressistes ne parviennent pas ensemble à remporter des victoires décisives en ce domaine.

Ce n’est pas une situation saine pour notre pays quand les paysans pauvres, au lieu de se sentir libres et maîtres d’eux-mêmes sur les terres qu’ils ont libérées et arrosées de leur sang, tremblent de peur ou de haine devant le gendarme ou le garde-champêtre.

La classe ouvrière ne peut être considérée comme mineure, dangereuse et irresponsable, être en but aux intimidations ; elle ne peut voir ses journaux interdits et ses organisations caporalisées, alors qu’elle constitue la force d’avenir, la force montante dan un pays qui met son salut dans l’industrialisation et qui, par surcroît, se réclame de l’idéal socialiste.

Les étudiants, futurs cadres techniques et culturels du pays ne peuvent se résigner à être traités en «étrangers», mis à l’index dans leur propre pays, pas plus que les cadres valables de l’économie et de l’administration, en butte aux brimades, aux mesquineries et à l’arbitraire de bureaucrates parachutés et parasites.

L’armée, dont la mission est de défendre le pays et sa révolution, ne peut rester paralysée par les luttes de factions, les suspicions mutuelles, une atmosphère lourde propice à toutes les aventures et à l’infiltration des agents de l’impérialisme, tant que n’intervient pas une amnistie en faveur de tous les anti-impérialistes de l’ANP recherchés ou emprisonnés depuis les événements de décembre dernier.

Les forces vives et révolutionnaires de notre pays n’ont pas à craindre la démocratie, climat dans lequel il est facile, grâce à l’intervention et à l’appui des travailleurs et des masses de neutraliser toute activité nuisible aux intérêts du pays et de la révolution.

En un moment où l’on célèbre les mérites et les victoires de la révolution vietnamienne, il serait hautement instructif de constater à quel point la démocratie populaire et révolutionnaire a été un instrument décisif de ces succès, dans la lutte pour la liberté, comme dans celle pour l’édification, tandis que d’autres révolutions reculent, stagnent ou connaissent des progrès fragiles faute de démocratie.

Les droits et libertés démocratiques sont l’oxygène dont notre révolution a besoin pour survivre et progresser. Si le bilan actuel des 3 années de pouvoir «du 19 juin» suscitait, de la part de tous les progressistes et antiimpérialistes algériens, une prise de conscience suffisante et une lutte résolue pour instaurer ces droits et libertés, ce serait le point le plus positif d’un tel bilan.

Pour restituer à la révolution algérienne son arme la plus efficace et la plus précieuse, le PAGS place la démocratie au centre de toute la lutte, une démocratie s’appuyant sur les aspirations et l’action des masses.

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4. – SELON LE P.A.G.S., QUELLE EST LA MEILLEURE SOLUTION POUR FAIRE PROGRESSER LA RÉVOLUTION ALGÉRIENNE À PARTIR DE LA SITUATION ACTUELLE?

QUELS OBJECTIFS ET QUELLES FORMES DE LUTTE PROPOSE-T-IL?

La plate-forme publiée par le PAGS en Janvier 1966 définit dans ses grandes lignes la solution que nous proposons ainsi que les voies et moyens d’action pour y parvenir.

Cette plate-forme fixe comme objectif une ISSUE DÉMOCRATIQUE, PACIFIQUE ET CONSTRUCTIVE À LA CRISE POLITIQUE ACTUELLE . Elle souligne qu’une telle issue – qui doit dépasser les situations d’avant et d’après le 19 juin 1965 – ne peut découler d’un événement miraculeux. Elle sera forcément le résultat de longues luttes des masses populaires et des forces progressistes pour l’imposer.

La ligne politique ainsi définie est toujours valable. Elle est conforme à l’intérêt national, à la soif de paix, de travail et de progrès social de notre peuple après tant d’épreuves endurées. Et surtout, elle a été mise à l’épreuve des faits depuis 3 ans.

Si les évènements ont ainsi confirmé la justesse de cette ligne politique, c’est parce que le PAGS n’a pas choisi, à priori, telle ou telle voie. Un parti révolutionnaire conséquent ne rejette, par avance, aucune forme de lutte y compris la violence (armée ou non armée) quand elle s’avère nécessaire, d’autant que seule la réaction en porte alors la responsabilité.

Mais un parti marxiste-léniniste ne peut non plus, à priori, privilégier une forme de lutte par rapport à d’autres. En choisissant la voie démocratique et pacifique, notre Parti ne l’a pas fait d’une façon arbitraire mais à partir d’une analyse concrète de la réalité algérienne dans les conditions actuelles.

Pourquoi faut-il imposer
une solution pacifique

et pourquoi cette voie
est-elle possible ?

Précisons d’abord, que nous appelons voie pacifique, la voie qui vise à éviter le recours à l’affrontement armé, aux effusions de sang, à la guerre civile pour résoudre les conflits politiques et sociaux qui surgissent dans le cadre de l’Algérie d’aujourd’hui.

La voie pacifique ne veut pas dire que la paix politique et sociale règne aujourd’hui en Algérie, qu’il n’existe pas de conflit majeur dans ces domaines. Elle ne signifie pas davantage inaction ou passivité des masses. Au contraire, elle implique des luttes politiques et sociales actives sous les formes les plus diverses avec la participation massive à ces luttes de toutes les couches progressistes de la population, en faveur de leurs objectifs démocratiques et sociaux.

Nous pourrions être d’accord avec Boumediène qui estime aujourd’hui, contrairement à ce qu’il disait en 1965, que les secousses après l’indépendance étaient inévitables et que le FLN ne pouvait pas rester tel qu’il était. Les classes sociales, unies pendant la guerre de libération, ne pouvaient que s’affronter, compte tenu de leurs intérêts divergents après le succès de la lutte libératrice, même si, comme c’est le cas, les classes ne sont pas suffisamment cristallisées, et n’ont pas encore pris des contours assez nets, car notre société est en pleine évolution, aussi bien dans les campagnes que dans les villes.

Contrairement à ceux qui, comme Kaïd, prétendent que ces luttes ne devraient pas exister, qu’elle sont le fait des diviseurs du peuple, nous disons que ces luttes sont inévitables. Elles existent, qu’on le veuille ou non, à partir du moment où existe l’injustice sociale et l’exploitation capitaliste. Elles ne peuvent nuire à l’intérêt national, ni diviser le peuple dans sa grande masse, lorsque ce dernier prend conscience (et si ses organisations l’aident à prendre conscience) des nécessités et des lois de cette lutte de classes. Elles ne peuvent, au contraire, qu’unir davantage la majorité du peuple contre la minorité de ses exploiteurs et des parasites privilégiés. Ces luttes de classes, menées dans la plus grande clarté possible sont fructueuses: elles sont le moteur du progrès social. De même que la guerre de libération a mené notre peuple à l’indépendance, ce sont les luttes de classes sur le plan intérieur, combinées à la lutte antiimpérialiste sur le plan extérieur, qui mèneront l’Algérie indépendante vers la révolution socialiste, à travers la voie de développement non-capitaliste en faveur de laquelle se prononce notre peuple. Et comme toutes les luttes de classes, ces luttes ont revêtu et revêtiront en Algérie un caractère acharné car jamais les exploiteurs et les privilégiés ne se laissent arracher de bon gré leurs privilèges et leurs instruments d’exploitation.

La lutte des classes est un affrontement politique et social qui prend parfois des formes violentes, imposées aux masses par les classes exploiteuses, mais qui ne va pas forcément jusqu’à la lutte armée, à la guerre civile. Prenons dans notre pays quelques exemples de cette lutte de classe acharnée et pourtant pacifique depuis l’indépendance.

Au lendemain du cessez le feu, l’occupation par les ouvriers agricoles et les ouvriers des villes des domaines et des entreprises industrielles qu’avaient abandonnés les colonialistes, a été une forme de la lutte des classes par laquelle les travailleurs ont imposé à l’Exécutif provisoire et aux partisans de la «libre» entreprise bourgeoise, la mise en autogestion des terres et des usines, ainsi que la publication des Décrets de Mars.

La grève des dockers d’Alger en mars 1968, par laquelle ils ont imposé le non-paiement préalable des frais d’hospitalisation des accidentés du travail, ainsi que la satisfaction d’un certain nombre d’autres revendications, est une autre forme de la lutte des classes.

Les élections communales de février 1967 ont été une bataille politique pacifique qui a pris la forme d’affrontements parfois même violents dans lesquels se sont opposés les intérêts des classes luttant pour le contrôle des APC.

Le volontariat (avant le 19 juin 1965) par lequel les travailleurs des villes s’efforçaient de faire leur jonction avec la paysannerie pauvre, fut aussi une forme pacifique de la lutte des classes, qui se heurta d’ailleurs au sabotage parfois criminel des réactionnaires (assassinat d’infirmières dans le Constantinois par les contre-révolutionnaires).

Les efforts de corruption de cadres syndicaux par la bourgeoisie bureaucratique et le patronat, les tentatives de caporalisation de l’UGTA et la résistance opposée par les syndicats à toutes ces tentatives sont l’une des multiples formes de la lutte des classes qui se déroule dans le pays.

Quand on parle de secousses inévitables après l’indépendance, il ne faut nullement confondre les luttes de classes avec les luttes de clans. Ces dernières, qui s’expriment souvent par des intrigues, des complots, reflètent beaucoup plus les rivalités entre des groupes dirigeants qui font partie en général de la petite bourgeoisie et de la bourgeoisie moyenne: ces luttes se déroulent le plus souvent sur le dos du peuple à qui ces groupes essaient de faire endosser leurs propres rivalités. Elles estompent ainsi les intérêts de classe et l’opposition entre les intérêts populaires et les intérêts réactionnaires.

Par la confusion qu’elles entrainent, ces luttes de clans sont nuisibles aussi bien à l’édification du pays qu’aux progrès de la révolution et aux luttes engagées par les classes pauvres et exploitées pour l’amélioration de leur sort dans l’immédiat. Elles dégénèrent facilement en conflits armés. Pour ne citer qu’un exemple, tout le monde sait comment les forces réactionnaires (aussi bien celles qui étaient associées au pouvoir que celles de l’opposition) ont tiré profit des tragiques luttes fratricides en Kabylie qui n’ont apporté aucun bénéfice aux ouvriers et paysans algériens Kabyles ou Arabes.

Ce terrain des affrontements armés, inspiré le plus souvent par des clans rivaux est, dans les conditions actuelles de l’Algérie, le plus défavorable à la lutte des forces progressistes. Il favorise en effet les efforts des réactionnaires pour enlever aux masses populaires toute possibilité d’influer sur l’orientation et le contrôle des affaires du pays, en spéculant sur la répugnance qu’éprouve vis-à-vis des effusions de sang notre peuple lassé par tant d’années de guerre, de douleurs et de souffrances. Ce terrain entrave le développement des luttes de classes légitimes des travailleurs en favorisant les diversions et en donnant des prétextes et des justifications à la répression des réactionnaires.

C’est exactement ce qui s’est passé avec l’équipe au pouvoir depuis le 19 juin 1965. Les forces réactionnaires se sont hissées au pouvoir en exploitant les rivalités de clans existant avant cette date et en utilisant d’autres forces non réactionnaires. Elles ont continué ensuite à consolider leurs positions sous prétexte de défendre ce pouvoir contre des complots et d’instaurer la «sécurité» et la paix.

Par contre, les luttes pacifiques avec la pression multiforme de toute les forces vives, de toutes les couches saines et progressistes du pays, constituent le terrain de lutte le plus favorable aux forces progressistes: ces luttes permettent de mettre à jour les véritables intérêts de classe qui sont en jeu derrière le voile des luttes de clans, de démasquer les diversions de la réaction, d’isoler cette dernière en lui ôtant toute possibilité de justifications par lesquelles elle essaierait de camoufler ses visées politiques et sociales. En empêchant la réaction d’entretenir, y compris par des provocations, un cycle de violence, on clarifie les objectifs et les luttes de classes, tout en protégeant davantage le pays contre la pénétration des impérialistes et des néo-colonialistes, qui tirent profit de l’instabilité engendrée par la confusion des luttes armées.

Les luttes pacifiques, menées dans la clarté, peuvent s’appuyer, dans le contexte de l’Algérie indépendante, sur un rapport de forces politiques et sociales nettement en faveur des forces progressistes, du fait même de la composition sociale de notre peuple, de ses aspirations et de ses traditions combattives. Elles créent les meilleures conditions pour mettre en mouvement d’une façon organisée les forces qui, sur la bas de l’option officielle du pays, pourraient permettre d’isoler et battre la réaction, en paralysant l’appareil répressif que les forces réactionnaires tentent d’utiliser.

Si on se penche attentivement sur l’expérience des années écoulées depuis l’indépendance, on constate que chaque fois qu’un courant, une organisation, des personnalités ou des forces progressistes ont pris une initiative allant à l’encontre du développement des luttes pacifiques, cela s’est toujours traduit par une modification du rapport des forces en faveur de la réaction.

Par contre, toutes les fois que les forces progressistes, où qu’elles se trouvent, consciemment ou spontanément, ont mené leurs activités en imposant un terrain de lutte pacifique, cela s’est traduit par une clarification plus grande, un encouragement et une consolidation de l’influence, de l’union et de l’organisation des forces progressistes, un recul des forces réactionnaires.

Cela veut-il dire que la réaction – surtout si elle se sent aux abois – ne cherchera pas, pour maintenir ou étendre sa domination, à contraindre les masses et les forces progressistes à un affrontement armé? Bien entendu c’est une tendance naturelle à la réaction. Mais si les luttes politiques et sociales pacifiques prennent une extension suffisante, elles éviteront au pays un tel malheur. La réaction peut se trouver en effet tellement isolée, y compris dans les forces armées au sein desquelles elle s’efforce de trouver appui, qu’engager un tel affrontement constituerait pour elle un véritable suicide, auquel elle préférera renoncer, en cherchant d’autres moyens de se maintenir, car elle en a bien d’autres.

À ceux qui doutent que les masses peuvent pacifiquement intervenir d’une façon décisive dans l’orientation politique du pays, surtout si elles créent les conditions politiques pour bénéficier de l’alliance ou de la neutralité des forces armées progressistes ou révolutionnaires, nous citerons quelques exemples :

Le renversement du pouvoir réactionnaire et pro-impérialiste de Abboud au Soudan en 1963, le maintien et la consolidation du pouvoir progressiste dirigé par Nasser, contre le complot des officiers réactionnaires le 9 juin 1967, l’épuration imposée par la masse des travailleurs et des jeunes au sein des appareils de l’État et du Parti officiel du Mali, gangrenés par les privilèges et la réaction, etc.

Il faut préciser enfin qu’utiliser les voies et moyens pacifiques ne veut pas dire s’enfermer dans le «légalisme» ou reconnaître une prétendue légalité aux mesures antidémocratiques. Cela signifie au contraire lutter au grand jour pour élargir les libertés démocratiques et imposer une légalité conforme aux options et aspirations populaires.

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C’est pour toutes ces raisons que nous devons aider par l’explication et à la lumière de leur expérience, un grand nombre d’Algériens, révolutionnaires sincères, à surmonter les conceptions erronées ayant pour racine l’impatience et une analyse insuffisante de la situation. (Il faut exclure de ces Algériens, bien entendu, tous ceux pour qui ces conceptions sont un simple cheval de bataille partisan pour diviser ou ceux qi s’en servent pour briller ou justifier leur attentisme).

Ces conceptions les amènent à se référer d’une façon simpliste ou romantique à l’expérience de notre guerre de libération nationale, ou encore à celle de certains pays latino-américains où l’association de la lutte armée à la lutte politique contre les gouvernements à la solde des Yankees est devenue une nécessité actuelle du développement social et de la lutte antiimpérialiste, ou une perspective à court terme. Or, la situation de l’Algérie aujourd’hui est radicalement différente de celle qui était la sienne pendant la guerre de libération ou de celle de ces pays d’Amérique latine, en particulier en ce qui concerne le degré de pénétration de l’impérialisme.

Il n’est pas possible de remplacer l’analyse de la situation par une phraséologie révolutionnaire et la violence verbale. Ce n’est pas être révolutionnaire que de s’enivrer de formules qui tendent à faire de la lutte armée la formule magique pour résoudre tous les problèmes. Procéder ainsi c’est oublier que dans les cas où elle est nécessaire et utile, la lutte armée est toujours l’instrument d’un objectif politique précis. Elle n’est pas une solution de facilité ou de désespoir, un moyen romantique d’assouvir un besoin d’action. Toutes les autres formes de lutte politique et sociale demandent non seulement du courage physique mais bien d’autres qualités encore, de dévouement, d’initiatives, de sang froid, de clairvoyance, de fermeté révolutionnaire. Les manifestants désarmés de décembre 1960 n’avaient pas moins de courage que les djounoud de l’ALN ou les détenus qui affrontaient quotidiennement leurs bourreaux. Pour un révolutionnaire, c’est rabaisser la lutte armée que d’en faire un simple réflexe passionnel ou un instrument de vengeance. Nous devons en particulier faire reculer l’état d’esprit – surtout s’il est sincère – de ceux des progressistes qui croient devoir passer de la collaboration étroite avec le pouvoir en place, à la révolte armée aussitôt qu’ils sont évincés de ce pouvoir ou en danger de l’être.

Mais, pourront interroger certains, que doivent faire les militaires progressistes lorsque leur situation dans l’ANP ou les forces de sécurité par exemple devient difficile, du fait de l’arbitraire antidémocratique de certains de leurs supérieurs?

Le PAGS estime que leur devoir est, d’une façon générale, le même que celui de tous les autres citoyens qui luttent et militent partout où ils se trouvent. Ils ne doivent pas déserter l’ANP au risque de laisser le champ libre aux tendances réactionnaires. Ils doivent être les meilleurs dans leur travail pour la défense du pays et la sécurité de tous les citoyens et sans nuire en rien à ce travail, ils doivent – sous les formes les plus appropriées – mener comme tout citoyen une lutte politique de longue haleine pour défendre les options populaires et une orientation démocratique, meilleur moyen de préserver, renforcer ou recréer la cohésion interne de l’armée nationale et d’améliorer ses liens avec le peuple. Ils doivent faire tout leur possible pour que cette armée et les forces de sécurité ne soient pas utilisées comme instrument de répression contre la population et contre les progressistes au bénéfice de la réaction. Ils doivent veiller au contraire pour qu’elles jouent un rôle actif dans la défense et l’extension des acquis de la révolution. Cela est inséparable de la campagne que doivent mener tous les Algériens soucieux de l’intérêt national, pour une amnistie en faveur de tous les militaires progressistes emprisonnés ou recherchés après les événements de Décembre.

Quant à ceux qui ont été contraints, après ces événements, de se réfugier avec leurs armes dans les campagnes, nous estimons que dans la situation actuelle, ils doivent, pour jouer un rôle progressiste et assurer leur sécurité à la fois, orienter leurs initiatives et leurs actes de façon à éviter toute action inconsidérée pouvant faire le jeu de l’impérialisme et de la réaction et leur aliéner la sympathie de la paysannerie pauvre et des forces progressistes du pays. Ils doivent au contraire, mettre à profit leur situation pour un travail d’explication et de mobilisation des masses contre les gros propriétaires terriens réactionnaires, pour les libertés démocratiques, la réforme agraire, la satisfaction des revendications immédiates des paysans pauvres et des paysans sans terre, pour l’union des paysans pauvres et des ouvriers agricoles des domaines autogérés.

Ce serait ainsi leur meilleure contribution, dans le moment présent, à la lutte générale de toutes les forces progressistes et révolutionnaires dans la voie d’une solution durable et constructive à la crise.

Pourquoi une solution
constructive ?

La nécessité d’une solution constructive découle d’un certain nombre d’intérêts communs qui existent à l’étape actuelle – malgré leurs intérêts divergents – entre les travailleurs, les couches populaires d’une part, certaines fractions encore progressistes et antiimpérialistes (ou simplement flottantes) de la petite bourgeoisie et de la bourgeoisie d’autre part.

Nous sommes aujourd’hui, surtout après le recul imposé par le putsch du 19 juin et ses conséquences, non pas à l’étape de la révolution socialiste, mais à l’étape qui doit préparer les conditions objectives et subjectives de cette révolution socialiste authentique dont les traits principaux sont définis dans la Charte d’Alger. Il s’agit donc, à l’étape actuelle, de développer et d’approfondir la révolution nationale démocratique, dans la voie non capitaliste. Dans cette voie, come le rappelait le programme de Tripoli, «aucune classe privilégiée ne doit pouvoir confisquer à son profit exclusif les conquêtes de la lutte populaire».

Dans cette étape l’ennemi principal, sur le plan interne, est la classe des gros propriétaires fonciers, qui a opéré de plus en plus sa jonction avec l’aide droite réactionnaire de la bourgeoisie bureaucratique qui, elle, s’est constituée d’une façon accélérée depuis l’indépendance.

Cette couche sociale réactionnaire des gros propriétaires fonciers en s’opposant à la réforme agraire, en s’alliant aux capitalistes privés, en se cherchant des appuis auprès de l’aile droite de la bourgeoisie bureaucratique pour subordonner l’appareil d’État et le secteur économique public à ses propres intérêts, bloque tout progrès ultérieur de la révolution et la met en danger.

Les travailleurs et les couches populaires mènent également une lutte de classe intense contre d’autres couches de la bourgeoisie bureaucratique qui ne sont pas toutes forcément liées à la réaction. C’est le cas des luttes menées notamment par les ouvriers et employés dans les secteurs autogérés et les sociétés nationales. Ces luttes menées contre l’autoritarisme de la bourgeoisie bureaucratique, pour la défense des droits et libertés syndicales, pour la démocratie, pour la satisfaction des revendications matérielles essentielles des couches populaires, sont nécessaires au progrès de la révolution. Sans elles, il ne saurait y avoir de mobilisation populaire véritable contre l’impérialisme et contre les réactionnaires ennemis de la réforme agraire. On ne répétera jamais assez que les positions antiouvrières, antidémocratiques et autoritaires de la bourgeoisie bureaucratique constituent un frein, y compris pour la réalisation d’objectifs nationaux dont elle se réclame elle-même et qui sont moins avancés que ceux de la révolution socialiste.

Néanmoins, toutes ces luttes n’empêchent pas qu’il existe dans de nombreux domaines, certaines tâches d’intérêt national, indispensables elles aussi au progrès immédiat de la révolution et pour lesquelles il est possible et nécessaire pour les travailleurs d’unir leurs efforts avec les couches les plus progressistes (ou les moins conservatrices) de la petite bourgeoisie et de la bourgeoisie bureaucratique. Il appartient aux progressistes et aux révolutionnaires d’apprécier en chaque circonstance, quels sont ces tâches et ces objectifs, et jusqu’où peut aller cette action unie dans l’intérêt de la révolution et de l’édification du pays.

Ainsi, les travailleurs et les progressistes mènent une lutte acharnée pour donner la parole au peuple. Ils se heurtent dans cette lutte aussi bien à la fraction de la réaction qui participe au pouvoir actuel (et qui est la plus acharnée contre les libertés démocratiques), qu’à d’autres fractions autoritaires (mais non réactionnaires) de la bourgeoisie bureaucratique.

Mais cette lutte qu’ils mènent avec ténacité n’empêche pas les travailleurs et les progressistes de prendre position et d’agir d’une façon constructive pour la solution des problèmes immédiats posés au pays et qui les concernent directement.

Prenons l’exemple de l’UNEA pour les libertés démocratiques. Cette lutte a eu des répercussions considérables et positives en posant dans tout le pays le problème de la démocratie liée aux exigences e l’intérêt national et du progrès social.

En même temps, les militants de l’UNEA, avec le soutien total des étudiants militants du PAGS, ont fermement contribué à une orientation constructive de ce mouvement. Ils ne l’ont pas laissé dégénérer en aventure, malgré les provocations et les invectives des milieux réactionnaires qui poussaient à une telle extrémité. Ils ont ainsi obtenu non seulement un premier succès quant à leurs revendications démocratiques, mais ont posé d’une façon fructueuse le problème, vital pour le pays, d’une réforme démocratique de l’Enseignement Supérieur, à la solution duquel pourront et devront participer les représentants des enseignants, des étudiants et des autorités.

Cet exemple, et bien d’autres encore, montrent qu’à l’étape actuelle et malgré la confusion entretenue par les luttes de clans et les forces réactionnaires, il est possible d’opérer, sur un certain nombre d’objectifs et d’intérêts communs , la jonction entre d’une part la lutte et la pression des masses, et d’autre part la position réaliste de TOUS CEUX, où qu’ils se trouvent, qui sont attachés, à des degrés divers, à l’intérêt national, à la lutte antiimpérialiste et qui sont sensibles à certaines exigences du développement du pays.

Quand le PAGS défend la nécessité d’une solution pacifique et constructive, il ne s’agit donc pas d’une «tactique» de circonstance, mais d’une ligne qui répond aux besoins objectifs de notre révolution à l’étape actuelle. Il existe un certain nombre d’objectifs sur lesquels peut s’opérer la conjonction souhaitable des forces progressistes à l’étape actuelle. Nous avons énuméré ces objectifs dans la déclaration de janvier 1966.

Parmi ces objectifs que l’actualité met au premier plan, citons notamment:

  • la lute contre les menaces et la pénétration impérialiste et néo-colonialiste;
  • la lutte pour un climat de détente dans la vie politique du pays, grâce au respect et à l’élargissement des droits et libertés démocratiques et syndicales;
  • la lutte pour la réalisation de la réforme agraire et les revendications immédiates de la paysannerie pauvre;
  • la lutte pour l’élévation du niveau de vie des travailleurs des villes et des campagnes, des couches déshéritées et des chômeurs, la lutte pour la justice sociale et une répartition équitable du revenu national, la lutte pour le contrôle effectif de la gestion des entreprises et des domaines par les travailleurs;
  • la prise en considération des aspirations et revendications légitimes des couches moyennes dont l’activité dans la production ou le fonctionnement des rouages administratifs et sociaux est utile au pays;
  • la lutte pour le développement de l’enseignement et de la culture dans une voie nationale, scientifique et progressiste.

Un front uni, démocratique
et populaire,

meilleur instrument
pour la réalisation

des objectifs de cette étape

En janvier 1966, le PAGS (ORP) a également suggéré la constitution d’un Front, pour impulser et organiser la réalisation du programme ainsi défini.

Nous avons alors indiqué que ce Front, selon nous, doit comprendre toutes les forces progressistes sans exclusive, organisées ou non, aussi bien parmi les participants que parmi les opposants au pouvoir de fait instauré le 19 juin.

Pourquoi le PAGS n’a-t-il pas préconisé un «Front de l’opposition»?

Pour deux raisons liées entre elles.

D’abord nous voulons mettre l’accent sur le caractère progressiste et antiimpérialiste d’un tel Front; or, il existe – même si c’est dans des proportions différentes – des progressistes et des réactionnaires aussi bien parmi les adversaires du pouvoir actuel que parmi ses partisans.

Ensuite nous ne voulons pas figer et cristalliser des clivages artificiels qui reposent sur des passions partisanes, les solidarités et les antagonismes de clans ou de personnes qui ont malheureusement trop marqué la lutte pour le pouvoir depuis l’indépendance.

Ce front contre la réaction et l’impérialisme n’est pas une vue de l’esprit ou un objectif utopique. En fait, à plusieurs reprises depuis le 19 juin, de nombreuses actions unies ont donné lieu à des formes embryonnaires de ce Front, avec une composition limitée, d’une façon temporaire et sur des objectifs partiels. Les exemples sont très nombreux, déjà, d’actions et de campagnes, petites ou grandes, entreprises d’une façon concertée ou non par le PAGS et d’autres organisations, organismes ou tendances progressistes et leurs militants: UGTA, UNEA, organisations de l’opposition dans l’émigration, organisations ou militants du FLN, ANP, etc., sans compter les progressistes non organisés.

Il est certain, cependant, que ce vaste Front, démocratique et populaire par sa composition et ses objectifs, ne sera pas l’œuvre d’un jour. Il sera le résultat de centaines et de milliers d’actions communes, entreprises à la base et à tous les niveaux, avant qu’il devienne un Front structuré et institutionnalisé.

Quel rôle jouera le FLN en tant qu’organisme officiel dans un tel rassemblement? La confusion qui règne aujourd’hui dans l’orientation, le rôle et les objectifs que le FLN s’assigne à lui-même, ne permet pas de répondre avec précision à cette question. La forme que pourrait prendre le rassemblement des forces progressistes et ses rapports avec le FLN dépendront des événements et de leur répercussion sur le FLN lui-même. Il est certain qu’une évolution du FLN dans le sens progressiste et démocratique comme le souhaite le PAGS, ne pourrait que favoriser la constitution d’un Front uni, encore plus large et plus fort contre la réaction et l’impérialisme.

Le PAGS continuera en tout cas ses efforts unitaires sans se laisser impressionner par les accusations de «subversion» lancées par les milieux réactionnaires, de qui provient la seule subversion, la seule dangereuse pour le pays et la révolution.

Nombre de positions et solutions défendues par le PAGS depuis 3 ans sont souvent reprises aujourd’hui y compris par la presse et les organisations officielles, ce qui reflète la clarification et les progrès accomplis dans la lutte contre l’impérialisme et la réaction.

Mobiliser les masses
pour leurs objectifs démocratiques
et sociaux

en combattant
fermement l’opportunisme
et l’impatience gauchiste

Ces progrès, notre Parti et de nombreux patriotes et démocrates les ont payés de sacrifices sans nombre. Le PAGS poursuivra néanmoins ses efforts sans se laisser davantage impressionner par ses détracteurs selon lesquels la voie démocratique et pacifique serait une voie de passivité et de compromission envers la réaction installée au pouvoir.

C’est au contraire une voie difficile, qui voit se dresser constamment contre elles les forces les plus hostiles à la démocratie et au progrès social. Pour venir à bout des menées réactionnaires, et mobiliser réellement les masses populaires, il ne suffit pas de condamner violemment un pouvoir impopulaire. De ce point de vue, une action de masse réelle et en profondeur, aussi minime soit-elle, est plus fructueuse que mille invectives ou une action hasardeuse coupée des masses, dont le résultat le plus clair n’est que l’affaiblissement des forces progressistes et l’encouragement, dans les masses, d’une attitude d’attente et de croyance en une solution – miracle, au sommet.

Comme l’ont montré ces dernières années, la voie préconisée et appliquée par le PAGS est une voie difficile mais offensive qui demande une grande confiance dans les masses et une grande capacité à les mobiliser. Elle exige beaucoup de fermeté et d’initiative pour éveiller, unir et mettre en mouvement les masses et les courants progressistes, assigner à leur action commune des objectifs justes, concrets et mobilisateurs. Elle exige aussi une grande vigilance, un souci permanent d’isoler la réaction et de mettre en échec ses provocations.

Cette ligne politique, pour être efficace et correctement appliquée, nécessite une élévation constante du niveau politique et idéologique des militants et des masses. Elle nécessite une lutte permanente contre deux appréciations erronées de la situation qui aboutissent à des positions opportunistes ou à des réactions gauchistes. Il n’existe aucune recette valable dans tous les cas et permettant à coup sûr d’éviter ces deux écueils. Seule la conscience politique et idéologique, alliée d’une façon créatrice à l’analyse concrète des situations et à l’expérience permet de se maintenir sur une ligne juste pour l’essentiel.

L’expérience de ces 3 années montre que pour un militant révolutionnaire, l’opportunisme consiste en général à partir de certaines mesures progressistes que prend le pouvoir, à considérer qu’il s’agit d’un pouvoir révolutionnaire conséquent, et qui devrait être donc soutenu en bloc. Il consiste à ne pas voir les agissements négatifs d’un tel pouvoir, et par conséquent à cautionner de tels actes et à ne pas lutter résolument contre eux.

Il consiste – et c’est là une forme «d’économisme» – à croire à la «toute-puissance» des mesures purement économiques, à croire par exemple que toute industrialisation et accumulation de capitaux publics sécrétera elle-même et spontanément une économie nationale indépendante, et une société socialiste, sans voir que sans une lutte politique résolue et vigilante pour la démocratie, pour une véritable réforme agraire, pour une voie non-capitaliste de développement, pour une politique d’amitié et de coopération mutuellement avantageuse avec les pays socialistes, le renforcement du secteur public n’empêchera pas une dictature bourgeoise bureaucratique et réactionnaire et une économie asservie au néo-colonialisme occidental.

L’opportunisme consiste à ne pas faire confiance aux masses, à masquer la nécessité de lutter pour une véritable démocratie, dans la perspective de l’établissement d’une authentique souveraineté populaire avec la libre élection d’un Assemblée Constituante. L’opportunisme consiste à vouloir s’appuyer uniquement sur les luttes de clans qui se disputent le pouvoir ou sur le bon vouloir du pouvoir dans son ensemble.

Il consiste, enfin, à sacrifier à des considérations de circonstance l’édification d’un Parti de l’Avant-Garde Socialiste, à ne pas faire le maximum pour forger un parti des travailleurs politiquement et organiquement indépendant, à faire preuve de libéralisme et «d’éclectisme» dans les luttes idéologiques qui se mènent dans notre pays: luttes par lesquelles l’idéologie bourgeoise et petite-bourgeoise tente, sous diverses formes, de nier le rôle propre de la classe ouvrière, d’étouffer ou de dénaturer l’idéologie prolétarienne et ses fondements scientifiques.

Par contre, l’attitude d’impatience gauchiste, sectaire et dans certains cas aventuriste, consiste à ne voir dans les actes et l’orientation du pouvoir actuel que les aspects négatifs, à ne pas voir la nécessité pour l’Algérie et sa révolution de faire front commun contre l’impérialisme avec tous les antiimpérialistes où qu’ils soient, même si certains d’entre-eux sont inconséquents et peu résolus.

Le gauchisme consiste encore à n’accorder aucune importance aux différenciations qui existent dans le pouvoir actuel et à ne pas voir certaines mesures positives que prend ce dernier et sur lesquelles la lutte des masses et des progressistes peut continuer à s’appuyer pour de nouveaux succès et à faire reculer la réaction.

Le gauchisme, et l’aventurisme qui en découle, consistent à ne pas lutter pour des revendications ou des objectifs immédiats sous prétexte que la seule lutte qui en vaille la peine serait celle pour le renversement immédiat de ce pouvoir.

Cette attitude est souvent liée à la croyance que l’objectif immédiat de l’étape actuelle serait la réalisation dans l’immédiat d’une révolution socialiste qui remplacerait le pouvoir actuel par un gouvernement socialiste ouvrier et paysan. Or, actuellement, de nombreuses conditions (dont la réforme agraire) manquent pour aborder les tâches d’une révolution socialiste. Il s’agit de réaliser le plus rapidement possible et le plus vigoureusement possible ces conditions à travers le développement de la révolution nationale et démocratique en cours. Le succès de cette révolution doit être assuré par une large coalition de forces politiques et sociales imposant et soutenant un gouvernement antiimpérialiste et d’union progressiste.

Le gauchisme, enfin, consiste à croire qu’il est possible de forger le parti de la classe ouvrière, le parti de l’avant-garde socialiste, dans l’isolement, sans mener la lutte pour la démocratie et la justice sociale en union avec toutes les autres forces et organisations progressistes.

Nous conclurons sur la nécessité, pour faire face aux luttes politiques et sociales de l’Algérie indépendante d’élever les capacités militantes et la conscience politique de dizaines et centaines de milliers d’Algériens qui accèdent à la vie civique. D’innombrables jeunes entre 20 et 35 ans n’ont jamais connu de véritable lutte politique et sociale, compte tenu des sept années au cours desquelles la lutte armée a constitué la forme de lutte presque exclusive, et des six années d’indépendance au cours desquelles les crises, les luttes de clans, la confusion politique et idéologique, l’étouffement des libertés démocratiques causèrent un tort considérable qui fut loin d’être compensé par la courte période au cours de laquelle le FLN tenta de s’édifier en Parti d’avant-garde sur une base de principe.

Dans ce travail immense de formation politique à travers l’action, tous les militants et partisans du socialisme, où qu’ils se trouvent, assument une grande responsabilité: celle de militants qui doivent être liés aux masses sans être à la remorque de leur spontanéité; qui doivent au contraire élever les mases à la conscience de leur tâche historique: mener l’Algérie indépendante vers le socialisme en achevant la révolution nationale et démocratique dans une voie non capitaliste.

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5. – QUELLE SIGNIFICATION FAUT – IL ATTRIBUER

À L’EXISTENCE ET À L’ACTIVITÉ

du PARTI DE L’AVANT-GARDE SOCIALISTE ?

Il faut auparavant préciser ce qu’est le PAGS.

Le Parti de l’Avant-Garde Socialiste est né dans des circonstances particulières, auxquelles il doit quelques-uns de ses traits formels (appellation, certaines formes organiques provisoires, etc.).

Le point de départ de ce processus a été le regroupement de militants progressistes venus de divers horizons, dans un mouvement politique de masse: l’Organisation de la résistance Populaire (O.R.P.), constitué en juillet 1965 autour de la défense des acquis de la révolution, gravement menacés depuis le 19 juin. Ce mouvement comprenait au départ, notamment dans son noyau dirigeant, des éléments venus de la fraction de gauche du FLN, du PCA (parti Communiste Algérien), [[En ce qui concerne ce dernier, il venait, aussitôt après l’éclatement du FLN, le 19 juin, de reprendre pleinement ses activités et de reconstituer les liaisons organiques qu’il avait soit relâchées, soit interrompues depuis juin 1964 pour entamer le processus d’intégration dans le FLN.]] et des organisations de masse.

En tant que mouvement de masse, l’ORP, bien que marquant nettement sa fidélité à la Charte d’Alger, ne faisait pas obligation à tous ses membres d’être des militants d’avant-garde et des partisans du socialisme scientifique.

Par ailleurs, la déclaration du 28 juillet 1965 de l’ORP était surtout un appel aux masses et aux militants progressistes, les exhortant à condamner le coup de force du 19 juin, à défendre avec acharnement les acquis de la révolution et à lutter pour le rétablissement de la souveraineté populaire et la libération de Ben Bella.

Il manquait à ce moment encore à l’ORP de procéder à une analyse approfondie de la situation, de définir rigoureusement ses objectifs et sa tactique dans une plate-forme du mouvement, de préciser ses moyens d’action et de définir les rapports d’un tel mouvement de masse avec les formations ou noyaux politiques d’avant-garde existant (noyaux issus de l’éclatement du FLN, PCA) ou à créer.

Toutes ces tâches en cours d’élaboration furent interrompues par la brutale répression qui frappa notamment la première Direction Exécutive moins de 2 mois après sa constitution.

La tâche fut dès lors poursuivie, en accord avec les camarades emprisonnés, en tirant les enseignements des faiblesses du mouvement progressiste et démocratique aussi bien avant le 19 juin qu’après le 19 juin, en soulignant surtout la priorité absolue qu’il fallait accorder à l’édification d’un Parti d’Avant-Garde, un parti des travailleurs organiquement indépendant, menant une ferme politique de principe, et lié aux masses, pour impulser la lutte démocratique et de progrès social.

Ce parti ne pouvait plus porter l’appellation de «FLN clandestin» qui était auparavant associé au sigle de l’ORP, pour plusieurs raisons:

  • essentiellement pour éviter toute confusion et toute caution apportée à la théorie du «parti unique» du FLN qui était devenu depuis le 19 juin un cheval de bataille contre la classe ouvrière et l’avant-garde socialiste.
  • Accessoirement pour bien souligner que les militants socialistes refusaient de se laisser enfermer dans un cadre «clandestin» par les forces réactionnaires, qui étaient seules à porter depuis le 19 juin la responsabilité de toutes les violations de la légalité du pays.

C’est ainsi que, comme cela fut consigné dans la résolution intérieure du 1er février 1966 (voir extraits en annexe), fut constitué en Décembre 1965 et Janvier 1966, le Parti de l’Avant-garde Socialiste, dont l’appellation fut progressivement introduite dans les documents publics, qui mit en place sa direction provisoire, publia son analyse de la situation et des perspectives dans la brochure «La Révolution Socialiste triomphera» (qui contenait également une ébauche de programme) et précisa sa ligne politique dans la plate-forme de janvier 1966, actualisée encore pas des documents ultérieurs.

À partir de ce moment, furent considérés comme ORP (en tant que mouvement de masse) les adhérents et les sympathisants du PAGS qui soutiennent les objectifs progressistes et démocratiques du mouvement à l’étape actuelle, tandis que les membres du PAGS sont les militants, les travailleurs manuels et intellectuels des villes et des campagnes, qui veulent mener l’Algérie au socialisme, sur les bases du marxisme-léninisme et de l’internationalisme prolétarien, et qui approuvent et soutiennent activement la ligne et les objectifs d’action d’ action du Parti définis en janvier 1966.

Le PAGS comprend aujourd’hui dans ses rangs les militants et responsables venus: de la gauche du FLN, du PCA (qui s’est aujourd’hui dans sa totalité intégré dans le PAGS), des organisations nationales de masse. Il comprend aussi de nombreux militants et cadres n’ayant appartenu auparavant à aucune organisation.

Le PAGS se présente ainsi comme une organisation nouvelle. Il n’est ni un «FLN de gauche», ni le PCA, ni l’ORP telles qu’étaient ces organisations en juillet 1965. Il a intégré tous les apports et les acquis positifs de ces organisations et de leurs luttes passées, pour forger le parti dont l’Algérie a plus que jamais besoin dans cette nouvelle étape de son développement. Ce parti se forge dans une lutte quotidienne pour faire front à la réaction et à l’impérialisme, pour expliquer, clarifier la situation, pour unir les forces progressistes, pour impulser les luttes démocratiques et sociales des masses. Dans l’ensemble, ces deux années et demie de luttes se soldent par un bilan positif sur le plan de l’élévation du niveau politique et idéologique des militants et de l’élargissement des bases du parti.

Ce qu’il faut surtout souligner, c’est que le PAGS n’est pas le résultat éphémère des circonstances fortuites et des événements qui ont marqué sa naissance. Il répond à un besoin objectif de l’histoire de notre pays et du développement de notre classe ouvrière ainsi que du socialisme à travers le monde entier. Le PAGS se veut, par son action, l’héritier de ce qu’il y a de meilleur dans le mouvement ouvrier algérien et dans son mouvement de libération nationale qui ont grandi d’une façon étroitement liée depuis une quarantaine d’années.

Notre Parti répond ainsi à la préoccupation commune des militants socialistes, ceux issus de formations nationalistes et ceux issus du PCA, de donner à leur action, en fonction des besoins impérieux de la lutte, à la fois des larges assises organiques et l’indispensable rigueur de principe qu’il était impossible d’obtenir après le 19 juin dans le FLN submergé par les luttes de clans, les influences réactionnaires et l’idéologie petite-bourgeoise de la spontanéité révolutionnaire.

Forger l’unité
de l’Avant-Garde Socialiste

et unir toutes les forces
progressistes

L’existence d’un Parti des travailleurs indépendant continue à se heurter aujourd’hui comme aussitôt après l’indépendance et avant le 1er Congrès du FLN (1964) à la théorie du «Parti unique».

Cette «théorie» comptait dans le passé un grand nombre de soutiens parmi les progressistes et de partisans sincères du socialisme. Un grand nombre de militants actuels du PAGS l’avaient eux-mêmes admis ou tout au moins se sont efforcés, pour des raisons de lutte unitaire contre la réaction, de ne pas en faire un sujet de conflit avec ses partisans, lorsqu’ils se sont efforcés de dégager ensemble du FLN un authentique parti d’avant-garde.

L’expérience, la vie, ont montré ce qu’est devenu ce parti unique et quels intérêts les diverses couches réactionnaires et bureaucratiques bourgeoises et petites-bourgeoises qui se disputent son contrôle ont voulu lui faire servir. Loin de permettre une lutte efficace contre les thèses et l’idéologie réactionnaires, comme le souhaitaient les partisans socialistes sincères du parti unique, ce cade ne sert plus qu’à déconsidérer davantage le socialisme.

Quoi d’étonnant donc à ce que cette théorie du parti unique soit devenue aujourd’hui presque exclusivement le cheval de bataille des antisocialistes!

C’est par les tenants de l’hégémonie bourgeoise et petite-bourgeoise, que cette théorie est brandie avec le plus de vigueur, sous le couvert mensonger de l’union. En cela, la situation ne diffère en rien, quant au fond de celle des pays capitalistes du monde entier où, même sans théorie du parti unique, les classes dirigeantes ont déclaré la guerre aux travailleurs et font tout pour anéantir et étouffer leur parti qui est, quoiqu’elles disent, une nécessité historique inéluctable.

C’est pourquoi dans les conditions actuelles de notre pays, nous continuerons à combattre les visées antidémocratiques et antisocialistes de certains propagandistes intéressés du «Parti unique».

Il est curieux de constater d’ailleurs qu’un grand nombre d’antisocialistes invoquent les «nécessités» du socialisme et l’exemple de certains pays socialistes, pour justifier le Parti unique!

À cela nous répondons :

1. Il est faux que cela soit le cas de tous les pays socialistes. Ce n’est pas du tout une nécessité historique inéluctable.

2. Dans tous les cas, le rôle dirigeant dans l’édification socialiste de ces pays appartient au parti forgé sur la base de l’idéologie du socialisme scientifique que ces partisans du parti unique combattent quotidiennement.

3. Sans avoir le culte de la «spécificité», nous entendons choisir la voie qui correspond le mieux aux réalités, aux particularités et à l’intérêt de notre pays et de notre peuple sans nous référer de façon dogmatique à des exemples positifs aussi valables soient-ils en d’autres pays.

Néanmoins il existe une minorité de progressistes et de partisans du socialisme qui croient encore possible et souhaitable la formule du parti unique.

Nous comprenons et respectons les préoccupations de cette minorité, même si nous ne partageons pas le point de vue qui en découle. Ces préoccupations sont au nombre de deux:

1. Il serait encore possible de renforcer le caractère progressiste du FLN au point de lui faire subir de l’intérieur une transformation qualitative qui en ferait surgir un parti d’avant-garde, parti socialiste, parti des travailleurs.

Nous doutons fortement de cette possibilité aujourd’hui; les faits ne sont que trop nombreux à le démontrer.

Aussi ne pouvons-nous laisser hypothéquer la création d’un parti des travailleurs par un appel à l’intégration au sein du FLN de toute l’Avant-Garde socialiste. Car, d’une part, les forces des travailleurs et des partisans du socialisme ont grandi et sont en mesure aujourd’hui de préserver l’autonomie de leur organisation. Dans le même temps, le rapport des forces au sein du FLN est devenu trop défavorable aux forces progressistes et d’avant-garde pour tenter une nouvelle expérience de ce genre.

Cependant, s’il existe encore une petite chance d’améliorer le contenu du FLN dans un sans progressiste, nous estimons que ce n’est pas dans les efforts menés de l’intérieur que réside essentiellement cette chance. Le FLN ne joue aucun rôle dirigeant dans le pays et n’a pas une vie propre par lui-même. Il n’intéresse plus les larges forces sociales populaires progressistes. Il est aujourd’hui un simple instrument entièrement dépendant du rapport de forces entre les différents groupes qui se partagent ou se disputent le contrôle de l’État. Tout changement profond dans cette organisation lui sera imposé essentiellement de l’extérieur, en fonction de la situation général dans tout le pays.

Notre parti, par son organisation et son action indépendantes, peut contribuer, en union avec toutes les forces progressistes, y compris celles que contient ou que pourrait entraîner aujourd’hui le FLN, à de tels changements. Il sera toujours possible, en fonction de ce que sera devenu le FLN, d’examiner alors si c’est nécessaire la question de l’union organique de toutes les forces socialistes sous un jour nouveau.

2. Le FLN, s’il n’offre pas la possibilité de se transformer en Parti d’avant-garde, aurait au moins l’avantage, selon ces mêmes milieux, d’offrir un cadre pour rassembler toutes les forces progressistes dans l’action commune contre la réaction et l’impérialisme.

C’est une préoccupation louable. Mais il faut faire remarquer que dans ces conditions, le FLN serait un rassemblement politique de masse et non un parti comme il le souligne en toutes occasions. C’est donc les responsables actuels du FLN eux-mêmes qui barrent la route à cette possibilité de constituer en son sein un large rassemblement de forces progressistes. Le FLN est ainsi victime – et il en fait subir les conséquences à l’ensemble du mouvement progressiste – de cette incapacité à se définir soit comme parti soit comme rassemblement et en définitive il ne parvient à être ni l’un, ni l’autre. Ce qui ne peut malheureusement que servir l’impérialisme et la réaction.

Comment donc unir toutes les forces progressistes ?

Pour toutes les raisons citées plus haut, le PAGS s’en tient à la formule la plus viable et la plus réaliste: unité d’action et, à un degré supérieur, Front Uni Démocratique et Populaire (quelle que soit l’appellation de ce dernier). Nous estimons qu’il existe des possibilités de coopération dans cette voie chaque fois que l’action réelle engagée en commun correspond aux options progressistes officiellement proclamées. Nous sommes très attentifs, pour ce qui nous concerne, à chaque possibilité de cette sorte, et combattons dans nos propres rangs toute forme de sectarisme ou de préjugés pouvant entretenir le sectarisme et les préjugés des autres forces progressistes.

Fondements idéologiques

du P.A.G.S.

Il ne faut pas croire, en effet, que notre préoccupation de défendre l’indépendance politique et organique de notre parti découle d’une attitude partisane et sectaire. Nous ne revendiquons aucun monopole dans cette lutte.

Nous sommes un parti qui s’efforce d’exprimer et défendre les aspirations et les intérêts présents et futurs de la classe ouvrière, des paysans pauvres, de toutes les couches laborieuses et déshéritées, intérêts qui sont indissociables de l’intérêt national véritable. En tant que tel, le PAGS ne lutte pas uniquement pour des objectifs de circonstance, il lutte aussi et surtout pour un objectif à long terme: la transformation radicale de la société algérienne et de ses rapports de production.

C’est pourquoi, il tient en particulier à se différencier dans la clarté par rapport aux divers courants politiques et idéologiques de la petite bourgeoisie, y compris de ses fractions révolutionnaires. Il n’épouse aucune des querelles de clans de la petite bourgeoisie.

Néanmoins, il combat l’illusion de certains groupes gauchistes ou anarcho-syndicalistes coupés des réalités, qui croient possible de «forger et éduquer» un parti des travailleurs dans une espèce de «ghetto» politique. Au contraire, le PAGS participe aux luttes politiques du pays, sur une base de principe, car ces luttes, leurs différentes péripéties et leurs résultats sont loin d’être indifférentes au sort immédiat des masses laborieuses et déshéritées et à leurs luttes futures bien qu’elles soient compliquées par des luttes de clans que nous nous efforçons de clarifier. Nous avons le souci permanent de faire progresser de pair deux objectifs qui ne sont pas contradictoires mais complémentaires: forger un parti d’avant-garde indépendant et édifier le front commun de toutes les forces progressistes.

Nous avons également, comme tout parti révolutionnaire et ouvrier, le souci de fondre harmonieusement dans nos positions idéologiques, les réalités nationales dans lesquelles est enraciné notre parti, avec la science universelle du marxisme-léninisme qui éclaire et guide notre action. Sur le plan idéologique, il n’est pas fait obligation à nos cadres et militants d’adopter toutes les thèses de la philosophie matérialiste, notamment celles qui seraient en contradiction avec leurs croyances religieuses. Par contre, nous insistons sur la formation systématique des militants sur la base des conclusions de matérialisme historique et des thèses du socialisme scientifique, sans lesquelles il n’y a pas d’action révolutionnaire et socialiste juste.

Nous estimons sur le plan politique et idéologique qu’il faut continuer à soutenir les objectifs définis par la Charte d’Alger, dont les fondements essentiels sont conformes aux exigences d’une véritable révolution socialiste.

Toutefois il convient de l’améliorer au moins sur 3 points, qui ont été mis en lumière par l’expérience:

  1. Il faut définir, dans un programme d’action plus concret, les étapes, les priorités et les conditions qu’il faut réaliser pour l’application de ces objectifs. Sans quoi ces objectifs risquent de rester de simples perspectives tracées par une Charte qui risque d’apparaître coupée des réalités et d’autant plus ambitieuse qu’il faut tenir compte du recul enregistré dans divers domaines par le mouvement révolutionnaire depuis le 19 juin.
  2. Il faut accorder une place infiniment plus grande aux objectifs démocratiques qui ont été sérieusement sous-estimés par cette charte.
  3. Il faut enfin, compte tenu qu’il s’agit d’une charte de type socialiste, y corriger certaines manifestations de l’influence de l’idéologie petite bourgeoisie qui sont n contradiction avec les thèses du socialisme scientifique.

Par ailleurs, le PAGS poursuit et accroît ses efforts de formation et de lutte idéologique en s’efforçant d’unir une meilleure connaissance des réalités objectives et une appréciation plus juste des facteurs subjectifs. Dans ce sens, il mène, pour souder l’unité de ses rangs et éduquer ses cadres et militants, une lutte résolue contre les manifestations et les racines de l’opportunisme et du gauchisme.

Enfin, sur la base de l’internationalisme prolétarien, le PAGS attache une grande importance aux relations avec le mouvement ouvrier international, à la solidarité de tous les partis communistes et ouvriers, notamment tous ceux avec qui le PCA ou le FLN entretenaient des relations suivies avant le 19 juin 1965.

Le PAGS ne voit aucune contradiction entre le renforcement de ses relations avec le mouvement ouvrier international et le renforcement des relations que ce dernier peut entretenir avec le FLN comme avec d’autres mouvements et organisations antiimpérialistes et progressistes de tous les pays, notamment les pays récemment libérés du colonialisme.

Le PAGS, conscient de ses responsabilités, porte une grande attention aux problèmes idéologiques et politiques mondiaux de notre temps. Ces problèmes sont en fait posés à chaque parti d’avant-garde dans sa lutte quotidienne et ont donné lieu dans le Mouvement Ouvrier International non seulement à des divergences inévitables mais aussi à des divisions évitables qui ont affaibli l’essor impétueux de la lutte antiimpérialistes dans le monde et encouragé l’agressivité impérialiste. Le PAGS se prononce en toute indépendance sur ces grands problèmes, notamment à la lumière de sa propre expérience; il expose son point de vue dans les documents intérieurs et publics avec le souci constructif d’éduquer fermement ses militants sur une base de principe et de contribuer au renforcement de la révolution algérienne et du mouvement ouvrier international.

En tant que parti marxiste-léniniste et parti des travailleurs, le PAGS attache un grand prix aux efforts pour l’unité des rangs du mouvement ouvrier international. Il approuve les efforts accomplis en ce sens par la Conférence consultative de Budapest de février 1968. Il souhaite que ces efforts se traduisent par une unité d’action et une coopération plus grande entre tous les partis communistes et ouvriers, y compris avec ceux qui n’ont pas participé à cette conférence et manifestent une attitude constructive envers le renforcement de la cohésion du mouvement communiste et ouvrier international, envers le renforcement du Front des forces antiimpérialistes dans le monde. Le PAGS contribuera à cet objectif et poursuivra ses efforts d’échanges d’information et de coopération dans ce sens.

Pour de nouveaux succès

contre la réaction

et l’impérialisme

Comme tout Parti qui s’édifie sur la base des principes universels du socialisme scientifique et en conformité étroite avec les besoins de la réalité nationale, le PAGS a fini par franchir le cap le plus difficile de son édification. Il mène de pair avec son action la mise au point de ses structures, de son programme, de ses statuts, de ses méthodes de travail. L’esprit de parti, qu’il ne faut pas confondre avec l’esprit partisan, a grandi dans ses rangs en liaison avec les luttes, les sacrifices et les succès de ces années difficiles.

Des cadres toujours plus nombreux se forgent dans l’expérience de la lutte contre la réaction, pour la démocratie et le progrès social.

La force de notre parti est dans ses méthodes de travail et de direction collective qui font l’objet d’efforts constants malgré la répression et les entraves de la clandestinité qui nous sont encore imposées dans de nombreux domaines. L’existence et le renforcement du PAGS ne peuvent plus dépendre d’un ou de quelques individus quels que soient la contribution et les mérites de chacun dans l’œuvre collective. Les critères dans la promotion des cadres deviennent eux aussi plus rigoureux après la période transitoire nécessitée par les inégalités provenant de formations et méthodes différentes. Ces critères sont fondés sur la fermeté politique et idéologique, sur la compréhension de la ligne générale du parti, sur l’aptitude à la liaison avec les masses et sur le rendement dans l’activité pratique de l’organisation.

L’année 1968 est pour le PAGS aussi l’année de l’organisation. Mais ce n’est pas l’organisation pour l’organisation. C’est l’organisation pour l’union de toutes les forces progressistes et leur mobilisation dans l’action pour une solution démocratique et pacifique à la crise que traverse l’Algérie, pour de nouveaux succès contre la réaction et l’impérialisme.

Le PAGS met toute sa confiance dans les forces vives de notre peuple qui s’ouvre de plus en plus au grand mouvement international qui bouleverse et transforme le monde. Il met sa confiance en premier lieu dans la classe ouvrière industrielle, classe montante qui, au fur et à mesure qu’elle se constitue, forge ses premières armes contre les couches parasitaires et bureaucratiques qui voudraient la domestiquer. Il met sa confiance dans nos ouvriers agricoles et dans notre paysannerie pauvre dont les immenses possibilités révolutionnaires fructifieront lorsqu’elle s’éveillera pleinement à la lutte en alliance étroite avec la classe ouvrière. Il met sa confiance dans la jeunesse ouvrière, paysanne et étudiante, qui dans le marasme actuel se tourne avec passion vers un avenir qu’elle veut riche de travail, d’action révolutionnaire et d’épanouissement de toutes ses facultés. Le PAGS met enfin sa confiance dans cette moitié doublement exploitée et brimée de notre peuple, les femmes de notre pays qui, lentement mais sûrement, apprennent à s’organiser et à lutter dans la voie des idées libératrices du socialisme, pour conquérir leur pleine dignité de citoyennes libres et de travailleuses responsables.

Examinant son expérience passée à la fois avec fierté, esprit critique et modestie, le PAGS accomplira toutes ses tâches avec une pleine conscience de ses responsabilités devant notre peuple et notre classe ouvrière, devant le mouvement ouvrier international et le mouvement antiimpérialiste mondial.

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ANNEXES

On lira ci-dessous de larges extraits de la plate-forme publiée par la Direction Nationale de l’ORP le 26 janvier 1966 et quelques extraits de la résolution intérieure du 1er février 1966.

A. DÉCLARATION DU 26 JANVIER 1966, PUBLIÉE SOUS LE TITRE:

«POUR UNE ISSUE DÉMOCRATIQUE ET PACIFIQUE

À LA CRISE OUVERTE DU 19 JUIN».

Dans cette déclaration, l’ORP appelait à «unir sur des bases claires toutes les forces révolutionnaires, toutes les forces démocratiques et populaires où qu’elles se trouvent et d’où qu’elles viennent» afin de faire échec, par l’action commune, aux forces réactionnaires dont l’objectif permanent est de diviser les forces progressistes. Après avoir rappelé ses préoccupations essentielles, l’ORP proposait à la discussion un programme minimum – moins avancé évidemment que celui de l’avant-garde socialiste, mais pouvant constituer la plate-forme d’un large rassemblement et pouvant entraîner dans un Front Démocratique et Populaire toutes les forces du pays désireuses de parfaire notre indépendance. La contribution de l’ORP à l’édification de ce Front «sera d ‘autant plus grande que l’ORP poursuivra ses efforts pour l’unification vitale et l’édification de l’avant-garde socialiste, moteur de la révolution, qui se forgera en continuant ce qu’il y a de meilleur dans les traditions respectives du FLN et du Mouvement Ouvrier Algérien ».

Voici l’essentiel de cette déclaration de janvier 1966:

« Exprimant les préoccupations profondes des patriotes et des militants révolutionnaires sincères, lassés de sang et de crises et assoiffés de démocratie, l’ORP est soucieuse:

  1. de lever les barrières artificielles et de liquider les préjugés mutuels entre militants révolutionnaires, notamment entre les militants de l’ORP et les cadres et soldats révolutionnaires de l’ANP.
  2. d’épargner à notre pays les affrontements, les crises et les déchirements qui ont été à l’origine de l’exil volontaire de nombreux Algériens et ont conduit aux événements de Kabylie, des Aurès, du Sud et au coup d’État du 19 juin.
  3. de barrer la route aussi bien aux stériles intrigues et marchandages au sommet, qu’aux tragiques aventures putschistes ou aux méthodes autoritaires, auxquelles recourent ou ont tendance à recourir depuis le 19 juin, différents clans de la petite bourgeoisie bureaucratique qui, en raison de leur coupure d’avec les masses, tentent de résoudre ainsi leurs contradictions.
  4. de créer un climat propice aux confrontations démocratiques et aux luttes politiques permettant d’exclure les solutions fondées sur le recours ou la menace de recours à la violence.
  5. de créer les conditions favorables à l’expression libre de l’opinion du peuple algérien afin que ce dernier soit l’artisan actif et conscient de solutions durables et satisfaisantes pour tous les problèmes arrivés à maturité.

Un programme

de front démocratique

et populaire

Pour répondre à toutes ces préoccupations, il apparaît chaque jour plus nécessaire de rassembler les larges masses autour d’un programme immédiat.

Selon l’ORP, ce programme pourrait être:

1. Sauvegarde et consolidation des acquis de la révolution et notamment l’autogestion ;

2. Application réelle de la Charte d’Alger, en mettant l’accent sur la démocratisation de la vie du pays, et enrichissement de la Charte dans ce sens.

3. Libération de tous les emprisonnés et internés politiques et notamment Ben Bella, Ben Alla, Aït Ahmed, Zahouane, Harbi, Hadj Ali et libre retour en Algérie des exilés politiques.

4. Respect des libertés d’expression, d’association, de pensée, de presse, d’opinion, de réunion et de droit de grève.

5. Recours à la souveraineté populaire et au suffrage universel, une fois ces libertés rétablies, pour mettre un terme à la situation anormale issue du 19 juin et instaurer une réelle légalité républicaine.

Pour cela, l’élection d’une ASSEMBLÉE NATIONALE CONSTITUANTE permettra au peuple de se donner librement des institutions démocratiques et de choisir lui-même et en toute connaissance de cause ses représentants et ses dirigeants.

6. Réforme agraire rapide et multiforme, limitant la terre des gros propriétaires fonciers et distribution des terres aux paysans pauvres en priorité à ceux d’entre eux qui sont d’anciens moudjahidine.

Création pour cela des comités populaires de la réforme agraire composés en majorité de paysans pauvres.

7. Élection démocratique de communes populaires en conformité avec l’orientation de la Charte d’Alger.

8. Respect dans la pratique de l’égalité des droits de l’homme et de la femme.

9. Fin de toutes les discriminations entre les différentes régions du pays et des erreurs qui ont conduit aux différentes crises. Respect des particularismes culturels pour renforcer l’unité de la nation et éviter le danger du régionalisme étroit.

10. Bannissement effectif de la torture, sanctions contre les tortionnaires et ceux qui ont ordonné les tortures.

11. Enquête sur les fortunes des dirigeants de l’État, du FLN et de l’ANP.

12. Épuration de l’administration par l’examen des 2500 dossiers déposés à la Commission d’épuration désignée par le parti du FLN avant le 19 juin.

13. Élévation du niveau de vie des masses les plus déshéritées.

14. Défense des intérêts et des revendications des couches les plus modestes des classes moyennes (petits commerçants, artisans, etc.); élaboration d’un statut garantissant la stabilité et les droits des travailleurs de la fonction publique.

15. Rétablissement de la confiance entre l’armée et le peuple et mesures en vue de faire jouer à l’ANP le rôle correspondant à sa vocation d’instrument au service exclusif du peuple et de la démocratie contre l’impérialisme et la réaction».


B. RÉSOLUTION DE L’ O.R.P.:

Le 1er février 1966, l’ORP, dans sa résolution, faisait en premier lieu le bilan de son activité politique. Il y est dit notamment que la conséquence la plus importante de la création de l’ORP a été «de poser avec force le problème de l’unification de toutes les forces socialistes sans exclusive».

Faisant ensuite état de ses faiblesses, l’ORP relevait en particulier «la faiblesse des liens antre la classe ouvrière et la paysannerie pauvre et le retard dans l’application de la réforme agraire».

Puis l’ORP définissait ses objectifs immédiats et sa forme d’activité. Elle déclarait notamment que son action au grand jour «doit être centrée sur la plate-forme diffusée le 26 janvier 1966 (…), l’ORP ne pouvant plus être le mouvement large prévu initialement mais le noyau du futur Parti d’Avant-garde de la Révolution socialiste, dont l’appellation reste à trouver…» .

Elle précisait :

« Avec la situation née du 19 juin, le parti unique du FLN constitue un instrument d’étouffement de la vie démocratique et des forces populaires. Il lèse les intérêts des travailleurs des villes et des campagnes et des masses laborieuses au profit des intérêts de la couche bureaucratique de la petite bourgeoisie et des forces réactionnaires. L’expérience des trois années d’indépendance (expérience utile et riche d’enseignements) montre que, dans les conditions politiques, sociales et culturelles de l’Algérie d’aujourd’hui, le parti unique ne peut résoudre les contradictions sociales réelles de notre société (…) .

«C’est dans les perspectives d’une démocratisation effective de la vie du pays, grâce à l’action des masses organisées, avec les possibilités entières d’une expression libre de l’opinion du peuple algérien que l’ORP (…) animé par l’idéologie du socialisme scientifique (Charte d’Alger enrichie dans ce sens) garde son autonomie politique et idéologique et fera son propre travail d’organisation et de mobilisation de la classe ouvrière, de la paysannerie pauvre et des intellectuels avancés».

Pour ce qui est du rôle des militants de l’ORP, une série de tâches générales étaient indiquées: développer l’activité au grand jour, maintenir les structures de l’ORP, accroître la vie intérieure des cellules, lutter contre le sectarisme et la division au sein du mouvement révolutionnaire et notamment contre l’anticommunisme, arme de la réaction et de l’impérialisme.

En conclusion l’ORP affirmait que se créaient les conditions favorables à l’action des forces révolutionnaires et démocratiques. Elle ajoutait cependant que:

«la lutte peut passer par des phases difficiles. Elle peut être longue. Mais dans cette lutte se forgera l’instrument de la victoire ; le Parti d’Avant-Garde. Il faut engager cette lutte au grand jour avec un esprit offensif et une confiance raisonnée dans les travailleurs révolutionnaires, manuels ou intellectuels, dans notre jeunesse, dans nos femmes et dans nos paysans».

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La librairie Espace Noûn meurt dans le silence des étoiles

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Après avoir irradié sur la scène culturelle algéroise

La librairie Espace Noûn meurt dans le silence des étoiles

Par Mohamed Bouhamidi

22-07-2010

L’Espace Noûn va fermer ses portes. La mort annoncée de cette expérience unique de librairie s’accomplit dans le silence des agonies solitaires. Et comme pour les morts acceptées, il ne s’agit plus que des derniers gestes qui mettent de l’ordre dans les affaires des défunts: ne rien oublier de rendre avant de refermer la porte et la tombe sur le rêve.

Mais le projet de librairie Espace Noûn relève-t-il de l’ordre du rêve ou bien d’une autre projection?

Revenons à l’essentiel de ce projet. Le 4 ou le 5 janvier 2006, Nacera Saïdi et Tahar Arezki invitent les amoureux des livres et des arts à rencontrer, dans leur toute nouvelle librairie, Boudjemaa Karèche l’ancien directeur de la Cinémathèque algérienne. Ce signe pèsera-t-il sur le destin de leur librairie?

Pour ceux qui ne le savent pas, Boudjemaa Karèche a fait de la Cinémathèque algérienne un haut lieu de la culture cinématographique, un épicentre des échanges internationaux en matière de cinéma. Il continuait l’œuvre entamée par Ahmed Hocine. Mais au bout de sa vie professionnelle, Boudjemaa Karèche, sortait au plus bas échelon possible du classement de la fonction publique. Ouvrir une librairie autour d’un homme qui est, pour sa génération, le symbole de l’ingratitude de l’Etat envers un commis qui n’a rien négocié comme effort. Mais pourquoi Karèche a-t-il accepté de rester directeur non nommé de la Cinémathèque? Parce qu’il aimait le cinéma! Et il aimait le cinéma sous cet aspect musée du cinéma, sous cet aspect cinémathèque. Il n’y cherchait ni prestige, ni poste à l’étranger, ni carrière dorée. Karèche peut passer pour un naïf, un rêveur, voire un loser.

Mais de prime abord, le rapport entre le destin de cette personnalité algéroise et l’Espace Noûn ne relevait pas de cet ordre de l’échec ou de la perte ou de l’irréalisme, mais plutôt de cet amour par vocation de l’art et de la culture.

Bref, par ce signe qui ne trompe pas les «réalistes» qui voient immédiatement dans ce genre de démarche beaucoup de louable générosité, plus une dose létale de rêverie, mais aussi une belle opportunité pour leur propre promotion. Les réalistes restent des réalistes qui peuvent faire profit même des utopies.

La librairie ressemblait plus à une bibliothèque personnelle, à un salon, à un chez-soi qu’à une vraie librairie. Des cimaises couraient sous les plafonds, de véritables meubles fabriqués spécialement donnaient aux livres un petit air amical, convivial. La forme et la structure de ces meubles dégageaient beaucoup d’espace et de lumière. Et au fond, cela devenait naturel qu’un visiteur ait envie de s’asseoir et d’engager la conversation.

C’était fait pour cela. Boudjemaa Karèche inaugurait un cycle de rencontres qui n’allaient plus cesser et qui pouvaient réunir les invités autour d’un comédien, d’un poète, d’un livre politique, d’un peintre, d’un photographe. Bref, autour de créateurs sans exclusive ou de militants, etc.

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L’Espace Noûn amenait un nouvel esprit, une autre approche et certainement un autre lien à la fonction de la librairie.

La première caractéristique de ces débats et de ces rencontres résidait dans leur but autonome. On sentait bien que ni Nacera ni Arezki ne les organisaient pour vendre. Que ce soit vendre des livres ou autre chose.

L’important restait le débat, l’échange, la controverse car il y en a eu parfois. A la longue, l’habitué pouvait s’apercevoir que les débats dans cette librairie exiguë ressemblaient par bien des aspects à un théâtre antique, à une agora ou à une re-mise en scène des idées: le créateur avait son public. Et entre les deux s’établissaient les rapports du non-accidentel, car les rencontres étaient permanentes. Elles n’attendaient pas la formalité de la dédicace.

L’Espace Noûn suscitait les rencontres et ne les attendait pas. Cela finissait par enlever à ces rencontres le côté marchand, le côté commerce.

Non pas que le commerce des livres ne fut pas le métier de l’Espace Noûn; il n’était pas sa vocation tout simplement. On baignait dans cette impression à l’intérieur de la librairie. Sans se rendre tout à fait compte. Il faut faire plusieurs fois le tour des titres pour s’apercevoir qu’on ne trouve aucun livre à vocation marchande. Ni livres techniques, ni livres de cuisine, ni livres de bricolage, ni livres de médecine, etc.
Rien que de la littérature, de la poésie et des essais.

Et aussi des photos, des toiles, des caricatures, de la musique.

Bref, cette librairie ne relevait pas seulement de l’irréalisme, mais aussi du défi. Cette librairie n’allait pas tenir seulement avec la littérature et la poésie? Les débats, les échanges, les rencontres, c’est bien, mais «ça ne vend pas». Pas aussi vrai que cela. La même idée de débats reprise dans une autre perspective pouvait très bien donner prétexte à des activités et des profits annexes. Il suffirait pour cela de mettre le cosmétique nécessaire à l’idée de profit et au rapport marchand et la relation à visée commerciale et lucrative aurait revêtu les habits désirables de la culture.

Mais bien sûr que l’Espace Noûn a fait débat!

Les «réalistes» ne furent pas seuls à penser la question de la pérennité et de la rentabilité d’une librairie vouée aux arts et à la littérature. Les amis de Nacera et d’Arezki ont aussi réfléchi. D’un point de vue amical, d’un point de vue solidaire ou fraternel, mais la question des sous revenait toujours. Car de quelque façon on retournait la question, la mauvaise question revenait toujours: les débats, c’est un luxe des riches, en l’occurrence un luxe des librairies riches. «Assurez votre pain ! Le reste viendra.»

Qu’est-ce qui gêne tant dans l’expérience de l’Espace Noûn et qui fait sa mort dans le silence réel des condoléances faussement attristées que vont prononcer quelques journaux?

Car c’est un bien grand silence qu’observe la presse dite moderne et démocratique quand on compare aux tempêtes qu’elle a soulevées pour d’autres cas.

Il y a comme un défaut dans la logique de l’Espace Noûn: Nacera et Arezki ont voulu agir en dépit des contraintes marchandes. Ils auraient dû faire quoi? Créer une association? Faire du bénévolat pour la lecture le soir après les heures de boulot? Chercher un mécène?

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Justement, ce n’est pas ce qu’ils voulaient.

Leur défi était qu’à l’intérieur du système marchand lui-même, ils allaient se battre pour faire exister un îlot non marchand pour la culture.

Maintenant on peut juger comme on veut. C’est un projet fou, c’est un projet pas tenable, c’est un projet gauchiste? On peut multiplier les analyses sympathiques comme les analyses hostiles.

Mais la seule façon de voir en face le problème reste de l’affronter: Et alors, forcément le livre, les arts, la culture, doivent accepter la contrainte du marché en attendant la grande révolution qui libérera tout, les patates comme le cinéma, des lois du marché?

Est-ce bien cela le seul destin du rapport à la culture?

Au lendemain de l’indépendance nous avons, quelques centaines ou quelques milliers, arpenté les campagnes pour alphabétiser les paysans. Peu de gens peuvent répondre avec certitude que les paysans ont aimé ces rapports de jeunes imberbes enthousiastes à leur apprendre l’alphabet. Ces campagnes d’alphabétisation finirent par s’enliser et disparaître.

D’autres formes les ont remplacées et tant mieux que l’école ait transformé en droit accessible ce que nous voulions prodiguer comme acte de transformation des villes et des campagnes. Comme acte révolutionnaire.

Mais de cette lointaine époque au moment où les maquisards abandonnaient les dures conditions des montagnes, nous y allions, nous, pour prolonger le pacte écrit dans le sang.

Et ce pacte nous disait que les rapports entre Algériens, en particulier, et entre les hommes, en général, ne devaient pas obéir aux critères marchands.

Qui allait chez Nacera et chez Arezki pour les débats et cela était-il significatif d’un autre rapport à la culture et aux livres ?

C’est de ce lointain souvenir des campagnes d’alphabétisation, des premiers ciné-clubs, des premières passions poétiques, que se trouvent quelques justifications de l’Espace Noûn.

Et la bonne question n’est pas de savoir si Nacera et Arezki avaient raison de créer cet espace. Cette question revient toujours à répondre sur la base des critères pratiques qui sont aujourd’hui ceux du marché et de l’argent.

La bonne question est de savoir s’ils avaient le droit de le faire, le droit de penser dans des termes non marchands.

Et cette question revient à se demander si les Algériens ont droit à un autre type de rapport au livre et aux arts; s’ils ont droit à des «Espaces Noûn».

Si les Algériens ont le droit à l’utopie de ce rapport à la culture;

l’utopie d’un autre rapport aux hommes tout simplement.

L’utopie mystique de ce celui qui a «vu les étoiles copuler» et a inspiré en partie le nom de cette librairie.

M. B


en signe de solidarité avec une expérience et un défi non capitaliste

de rapport à la culture et au livre,

merci de faire connaître la trajectoire d' »Espace Noûn »

TRANSITIONS DEMOCRATIQUES ET UNITE D’ACTION, BESOINS MAJEURS DES PEUPLES MAGHREBINS

Retour et commentaire sur les deux interventions de Hocine AIT AHMED:

« LE MAGHREB NE DOIT PAS RESTER EN MARGE DE L’HISTOIRE »

Allocution de Hocine Aït Ahmed au 8ème Congrès du Parti du Progrès et du Socialisme, Bouznika (Maroc), 28 mai 2010

« ADRESSE DE HOCINE AIT AHMED au CONSEIL NATIONAL DU FFS »

(Session extraordinaire du 5 juin 2010)

[qui avaient été mises en ligne par socialgerie le 29 juin 2010,

pour accéder aux deux textes, article 243, cliquer ici (…)->243]

SOCIALGERIE avait publié au moment de leur parution deux textes de Hocine Ait Ahmed, président du FFS.

Je n’avais pu, encore pour raisons de santé, émettre une opinion sur ces textes alors qu’ils touchent opportunément à deux des points les plus sensibles et les plus entourés de tabous du devenir maghrébin.

un large ensemble maghrébin solidaire

L’union maghrébine, dans ses multiples dimensions, aux niveaux populaires comme aux niveaux étatique, est un problème dont les données et les horizons souhaitables sont largement partagés en pensée et en paroles.

Mais dans les faits la politique de l’autruche prévaut dans des milieux qui détiennent plus ou moins de clefs pour des solutions consensuelles ou pour des mobilisations unitaires en leur faveur.

Ce thème est en général éludé au même titre que d’autres questions aussi décisives telles que l’unité d’action politique sur des points précis entre courants idéologiques éloignés.

On sacrifie ainsi les approches fondées sur les intérêts communs. Ce sacrifice profite aux manipulations identitaires et chauvines suspectes, méprisant à travers de grands discours ou théories ronflantes les questions sociales et quotidiennes durement vécues par les peuples.

Sur ces thèmes pourtant majeurs, le conformisme et le chauvinisme sont entretenus dans les esprits sous influence médiatique, rendant les clarifications et les démystifications plus difficiles.

Mais la jonction peut se réaliser entre des prises de position courageuses et réfléchies même limitées au départ et les aspirations saines vivaces au plus profond de la population.

Ce qui suppose aussi un grand effort de déminage pacifique de la question sahraouie, bloquée par les refus d’application des résolutions internationales.

Les milieux dirigeants des parties concernées au Maghreb, tout en compliquant cette question, tendent à en faire un préalable à toute autre forme de coopération bénéfique aux peuples, qui serait possible en mettant provisoirement entre parenthèse dans certain domaines cette question épieuse.

Les peuples de la région gagneraient à mieux discerner quels sont les immenses intérêts contradictoires qui bloquent ces solutions et quels sont les avantages tout aussi grands en faveur d’une solution enfin conforme aux intérets respectifs d’un large ensemble maghrébin solidaire.

l’exécutif ne doit pas interférer en tant que tel dans les débats ouverts

Dans la deuxième intervention de Ait Ahmed, un point me parait de grande importance, même si dans ce texte rendu public, il n’occupe formellement que quelques lignes .

Il formule nettement que l’exécutif ne doit pas interférer en tant que tel dans les débats ouverts sur les orientations.

Certes, ensuite tout est dans les mesures d’application, toujours loin d’être faciles, étant donné le lourd héritage des pratiques partisanes.

Mais l’affirmation du principe est un sérieux point d’appui pour les courants et les militants sincères.

Ce problème-clef est au cœur des échecs des volontés de démocratisation des systèmes politiques, qui à travers le monde comme chez nous, ont été placés objectivement et/ou subjectivement devant le besoin de rénovation démocratique.

De toutes ces expériences inachevées ou perverties (l’évolution du PAGS et d’autres partis en sont des exemples) on peut tirer beaucoup d’enseignements.

Entre autres, ce n’est pas une tâche facile, se réduisant à des démarches mécaniques et standardisées portant sur les règles de fonctionnement organique, en vue de déjouer les complots policiers de bas étage ou sophistiqués.

Quant au fond, sans nier l’utilité de telles mesures lorsqu’elles ne dérivent pas en «chasse aux sorcières», le succès des efforts de démocratisation et l’efficacité d’une formation politique sont liés au degré d’écoute et de liaison avec les aspirations de la base populaire, et avec des efforts et bilans critiques et autocritiques , en jonction heureuse avec des propositions cohérentes et rassembleuses émanant d’éléments dirigeants ou assez influents de cette formation.

Ainsi des orientations cohérentes et convaincantes peuvent mieux résister aux tentatives inévitables de déstabilisation et se cristalliser dans des alternatives unitaires et mobilisatrices fondées sur les réalités sociales vécues.

Les sabotages portent beaucoup sur l’émergence de ces potentialités de jonction entre appareils dirigeants et base sociale.

Il apparait bien que les expériences respectives vécues par les formations en butte aux opérations de déstabilisation se rejoignent dans leurs enseignements pour tous ceux qui aspirent à des perspectives de recomposition progressiste du champ politique, aujourd’hui encore frappé de faiblesse et de division face aux impostures de pouvoirs autoritaires.

Salah Hamouri : « Je soutiens la résistance légitime de mon peuple qui bénéficie de la solidarité des gens libres à travers le monde. »

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jeudi 22 juillet 2010, par Salah Hamouri

Au pays de la révolution française qui a mis fin au féodalisme et à la servitude en propageant à travers le monde les mots de «Liberté – Egalité – Fraternité»; à Paris, capitale d’un pays qui a résisté hautement pour se libérer de la barbarie d’une armée occupante féroce et brutale; depuis vos bureaux à l’Elysée ou ceux du Quai d’Orsay – j’espère que vous lirez ma lettre.

Dans l’un de ces bureaux, ma mère a été finalement reçue afin de discuter des moyens pour obtenir ma libération.

Nous savons tous que la démocratie fonde le respect de la diversité des êtres humains. Elle définit les bases légales qui accordent à chacun des droits et des devoirs. Elle prône l’égalité des droits humains et refuse absolument d’établir des différences négatives et ségrégatives selon la couleur de la peau, l’origine, la religion, etc.

Comme citoyen franco-palestinien, je pensais que les autorités françaises se devaient de me protéger (comme elles le font pour tous nos compatriotes français injustement en difficulté dans le monde) alors que je vis dans un pays sous occupation militaire décidée par un gouvernement qui refuse obstinément de reconnaître et d’appliquer le droit international.

Il semblerait que ce gouvernement, le gouvernement israélien, vous ait convaincu que le seul moyen pour moi de retrouver la liberté n’était pas que, lui, fasse, ce qu’il devrait faire pour cela mais qu’en plus de l’injustice que je subis que, moi, je fasse un acte d’humiliation supplémentaire : que je présente des « regrets » devant un tribunal militaire d’occupation.

Je voudrais vous poser une seule question : aurait-il été acceptable pour vous que les résistants français, pendant la seconde guerre mondiale, « regrettent » leurs actes devant des tribunaux d’occupation ou de collaboration?

Si on ne peut comparer terme à terme les deux situations, il n’en reste pas moins que la Palestine vit aussi sous occupation étrangère depuis maintenant 62 ans. Une occupation brutale qui multiplie les meurtres, qui construit des murs, qui assiège et colonise, qui expulse le plus possible de Palestiniens de leur terre ou de leurs maisons, surtout à Jérusalem-Est où je vis avec ma famille.

Devant cette occupation que vit mon peuple, je ne peux rester ni indifférent ni me taire. Je suis né et j’ai grandi dans un pays occupé et, parce que je ne peux pas me taire, je suis depuis plus de 5 ans en prison. Comment pourrais-je accepter cette occupation que vous-même avez condamnée?

C’est mon droit que de la refuser.

Dans ces conditions il n’est pas pensable une seule minute, qu’en plus de tout cela que je subis, j’en vienne à « regretter » ou à « m’excuser » de quoi que ce soit devant un tribunal militaire d’occupation.

Je soutiens la résistance légitime de mon peuple qui bénéficie de la solidarité des gens libres à travers le monde.

Bien à vous,

Salah Hamouri

Prison de Guilboa

Section 4

Le 14 juillet 2010

Al-Oufok – الأفق –

1990 : la « RPI » du PAGS, BAUDRUCHE IDÉOLOGIQUE ET DIVERSION POLITIQUE

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L’ « Avant-projet » de la RPI se voulait une pièce maîtresse dans l’objectif global de ceux qui se présentaient comme « refondateurs » du PAGS.

Le texte se réclamait ostensiblement de son héritage d’un quart de siècle de parti national et de classe. Il reprenait formellement nombre de points forts de ce dernier, de ses espoirs et de sa volonté autocritique de progresser dans la voie de ses objectifs fondamentaux.

Mais comme le montrera le sort que ses promoteurs ont réservé sans état d’âme aux principes fondamentaux qu’ils continuaient d’exhiber, la résolution n’a été en définitive qu’un document manœuvrier.

En même temps, malgré son ambiguïté voulue, le document trahissait un penchant marqué sous prétexte de modernité, à épouser les thèses du capitalisme y compris néolibéral qui déferlaient à ce moment là sur le monde.

De sorte que son argumentaire alambiqué servira à ses inspirateurs, par des biais multiples, à justifier le moment venu leur volonté de liquider le parti et son projet socialiste et anti-impérialiste.

[Lire aussi à ce propos l’article 81: « ISLAM, MODERNITE, LUTTE DES CLASSES en ALGÉRIE », mis en ligne le 24 septembre 2009 par Socialgerie, qui reprenait l’échange entre Sadek Hadjerès et des militants d’une fédération du MDS, à propos de la crise du PAGS

LE PROJET DE « RPI » (RÉSOLUTION POLITICO-IDÉOLOGIQUE) DE 1990

BAUDRUCHE IDÉOLOGIQUE

ET DIVERSION POLITIQUE DES FAUX RÉNOVATEURS

Un document fantomatique

Pourquoi ai-je parlé précédemment de document éphémère et fantomatique?

Parce que, une fois réalisés les démantèlements organiques souhaités, la fonction manipulatoire du document à double face était épuisée. Dès lors, il fut recouvert de la poussière du temps et de l’oubli, aux sens propre et figuré.

Habituellement, quand un document est jugé fondamental, il est l’objet d’études, de références, de séances de formation et de stages éducatifs.

Il n’y a rien eu de tout cela.

Libérés du souci de cacher leur jeu, les initiateurs du «grand monument idéologique» défendront ouvertement plus tard l’option libérale dans ses dimensions les moins acceptables pour les aspirations sociales et le destin même du pays.

C’est ce qu’on a pu lire dans un article du quotidien Le Matin, dans la première moitié des années 90, dont j’ai malheureusement perdu la référence et la copie. Si quelqu’un pouvait en retrouver la trace, cela en vaudrait la peine, ce fut un vrai monument érigé à l’ultralibéralisme capitaliste, du reaganisme ou thatchérisme pour «sous-développés ». Le texte avait été présenté pompeusement par le quotidien comme génial, et prolongé le lendemain par une suite des plus brouillonnes. Son auteur (H. B) inspirateur et rédacteur principal de l’APRPI, préconisait dans « Le Matin » que l’Algérie sacrifie délibérément plusieurs générations malgré les souffrances populaires sous le talon de fer du Capital afin d’accéder au rang de grande nation moderne.

À cette thèse devenue rapidement poussiéreuse, s’est ajoutée la poussière matérielle qui a recouvert littéralement la presque totalité du stock des brochures censées au départ porter au loin le message du monde à venir.

Après la distribution initiale de deux à trois cent exemplaires environ des textes de résolutions, jamais personne n’est venu demander une seule des milliers de brochures entreposées et recouvertes d’une couche de poussière grise dans un sous sol. Jusqu’à ce que le propriétaire de ce dernier, excédé par l’encombrement stérile de son local durant plusieurs années, se décide à les livrer à la décharge publique.

Manœuvres en vue de la déstabilisation du PAGS

Un autre trait me vient en mémoire quant à l’objectif essentiellement manœuvrier du noyau d’initiateurs de la RPI. Il leur fallait beaucoup plus réussir à court terme une déstabilisation et une prise en mains du PAGS, que chercher à convaincre les militants en présentant franchement et clairement leur volonté de prendre des distances ou renier les objectifs du combat mené jusque là.

Ils avaient besoin, pour apparaître comme sauveurs, porteurs d’une alternative salvatrice face à des évènements critiques, d’un texte dans lequel alternent les vrais acquis du PAGS et des affirmations floues, ambivalentes, difficilement accessibles à une réfutation directe.

L’énoncé de thèses abstraites, de postulats séduisants érigés en conclusions, c’était tout le contraire d’une démarche qui aurait permis des confrontations fructueuses à partir de données précises, accessibles à des évaluations concrètes et vérifiables pour les besoins des luttes en cours. Il était plus facile de qualifier ces besoins de populisme alors que la braise brûlait sous les pieds des couches appauvries de la population.

Le besoin de débats clarificateurs était qualifié d’archaïque face à la vérité Unique présentée sous label moderniste, avec comme pierre de touche une catégorie métaphysique, celle de l’opposition entre l’ancien et le nouveau.

Une suite de survols théoriques dans un langage ésotérique prétendait trancher par le haut en quelques semaines des problèmes complexes qui près de vingt ans plus tard font encore l’objet d’interrogations et de recherches en Algérie et dans le monde.

Il leur fallait en définitive miner les convictions enracinées par les luttes passées, mais sans choquer par des remises en cause brutales.

Dans le texte initial, beaucoup plus touffu et hermétique que celui qui a été livré ensuite (lui-même déjà lourd et laborieux), j’avais repéré trois ou quatre points essentiels. Quoique bien enveloppés, ils heurtaient radicalement des orientations fondamentales de la pensée marxiste, dont ils se réclamaient pourtant.

Je les ai alors soulignés au rédacteur principal du projet, croyant qu’il allait en débattre et justifier la remise en cause de ces principes.

J’ouvre à ce propos une parenthèse. Relever ces dérives signifiait pour moi constater et toucher du doigt des contradictions flagrantes entre les intentions affichées et le contenu des thèses avancées.

Il ne s’agissait pas de ma part d’un attachement dogmatique aux principes, j’estime que y compris ces derniers peuvent être discutés. Au sein ou en dehors du parti, ceux qui m’ont approché ou qui m’ont lu, savent à quel point je suis méfiant envers les dogmes et les a priori, que ce soit à travers les débats qui ont agité dans les années quarante le PPA dont j’étais militant actif, puis le PCA et le PAGS, et encore au milieu des années 80 à propos de la perestroïka soviétique. Je ne suis pas de ceux qui remplacent «les analyses concrètes des situations concrètes» par des citations de classiques aussi prestigieuses soient-elles.

Pas seulement par tempérament, mais par souci et par effort délibéré de tenter d’approcher les faits et les problèmes au plus près de leur mouvement dialectique.

Cela m’a valu à quelques reprises la prudence un peu méfiante de camarades sincères mais plus attachés à la défense des dogmes en tant que tels. J’en étais parfois gêné, irrité ou amusé, sachant que leurs craintes de laxisme «révisionniste» étaient infondées pour ce qui me concernait. Je comprenais leurs réactions de vigilance ou de repli face à tant d’attaques frontales ou sournoises que nous subissions, mais j’ai toujours été convaincu que la crispation n’est pas le meilleur moyen de les mettre en échec.

Je comprenais aussi qu’il n’est pas facile pour le sens commun d’admettre qu’en toute chose il y a un aspect et son contraire, unis et opposés à la fois et qu’on gagne toujours à examiner ces deux aspects avant de trancher.

Lorsque j’ai donc signalé au rédacteur principal les anomalies de son texte, susceptible d’interprétation contraires à l’approche marxiste dont il se réclamait, qu’a-t-il fait ?

Il s’est gardé d’argumenter sur les points précis que je lui signalais. Sentant le terrain incertain, il a tout simplement admis, comme une évidence : «Pas de problème!» Et il accompagne cette dérobade d’une «grande concession», totalement «inattendue»: «je supprime plusieurs pages ou paragraphes avant et autant après chacun des passages incriminés». De l’air de dire, ça te satisfait?

Ainsi le débat de fond sur des points cruciaux était évacué, c’était une «transparence» glauque, celle dont le caméléon Eltsine pratiquait à la même époque les vertus avant de dévoiler «le faux jeton» qu’il était.

Refus absolu de la réflexion collective

Je ne vais pas aborder ici l’analyse de la résolution point par point. Elle serait des plus fastidieuses pour un document de soixante dix pages serrées, bardé de lourdes abstractions dont il était évident que rares ont été ceux qui en ont fait une lecture complète.

Je préfère renvoyer ceux qui voudraient en savoir plus, à un document d’époque de Abderrahmane Lagha (Moumouh pour ses amis) qui avait entrepris une analyse détaillée du noyau socio-économique de l’ARPI. La contribution de Abderrahmane Lagha a été mise en ligne par «Socialgérie», le 19 juin 2009, sous le titre : UNE DÉMYSTIFICATION DU DISCOURS ULTRALIBÉRAL « MODERNISTE » ET PSEUDO-MARXISTE, article n° 29.

Abderahmane Lagha espérait malgré tout et sans trop y croire, à cause du contenu, que sa contribution serait diffusée et versée au large débat que les auteurs et partisans de la RPI disaient souhaiter.

Il n’en fut rien, ni avant ni même après le Congrès.

Pourtant, face aux importantes réticences constatées, la commission «RPI et programme d’action» du Congrès avait demandé à la direction «la diffusion dans le parti de la synthèse des avis et contributions» afin «de permettre à l’ensemble des militants de tirer profit des acquis de la réflexion collective».

La commission «Résolution organique et Statuts» avait constaté de son côté après une vive et longue discussion «autour de certaines questions de fond concernant la ligne stratégique du parti …( que ) le débat sur ces questions est resté ouvert, vu qu’il s’agit de questions théoriques et qui ne pouvaient être tranchées sur place.

On relève aussi d’après quelques interventions, que le projet n’est pas parvenu à temps aux camarades, surtout la version arabe.

De nombreux délégués membres de la commission ont relevé:

  1. La difficulté rencontrée par les militants pour assimiler le projet
  2. La faiblesse des débats et parfois même leur inexistence».

Censure et refus des contributions des militants

Quels que soient les arguments développés dans les différentes contributions, à coup sûr l’ensemble des militants et le parti auraient gagné à être pris à témoin des thèses des uns et des autres.

Le fait que la contribution de Lagha ait été écartée comme celle de beaucoup d’autres en dit déjà long sur les visées assignées à la RPI. Il fallait en faire un Coran intouchable qui cautionnerait l’entreprise de démolition engagée.

On écartait tout ce qui pouvait contribuer à démystifier, dans son noyau central socio-économique, le procédé consistant à combiner la phraséologie marxiste ainsi que les références à l’expérience positive du PAGS, avec les remises en cause insidieuses des fondements historiques du mouvement socialiste et communiste.

Le projet de démolition ne se déclarait pas ouvertement, il était feutré et insidieux comme cela se faisait au même moment en URSS par les Eltsine et ses comparses, que ses admirateurs algériens fervents portaient aux nues comme un nouveau Lénine.

L’objectif réel: le démantèlement du PAGS

À la fin de l’année suivante 1991, les masques tomberont dans les deux pays, du moins aux yeux des moins naïfs, dans le même mouvement et quasiment au même rythme.

D’un côté Eltsine, jusque là grande gueule activiste et «radicale» camouflée dans l’aile droite de la perestroïka soviétique, se fera le valet déclaré du démantèlement de l’URSS en décembre 91.

De l’autre côté, presque aussitôt après, le quinteron (ou la quintette ?) des Cinq du FAM qui après avoir d’abord mis du plomb dans l’aile du PAGS, décrétait qu’il n’y avait nul besoin en Algérie ni d’un parti communiste ni d’autres partis (sinon leur «Front» mais celui-ci ne verra même pas le jour, faute d’adhérents en dépit des milliers de bulletins d’adhésion imprimés sur Alger républicain).

Peu auparavant, durant l’été 91, le futur leader du Tahaddi avait ouvert carrément le chemin idéologique et, d’une façon plus sinueuse le chemin organique d’un démantèlement tout aussi délibéré. Il avait déclaré à la stupéfaction générale des communistes et des non communistes ou même des «anti», que le PAGS n’avait jamais rien eu à voir avec le communisme.

Quant à un des leaders sinon le leader principal du futur PADS, qui héritera plus tard de quelques ruines du démantèlement, il se réveillera seulement à ce moment là et se déchaînera en protestations indignées mais impuissantes contre le projet désormais non caché de liquidation du PAGS. Malgré son passé de défense de l’idéal communiste, il ne comprenait pas dans ces circonstances trop complexes pour son approche linéaire, ce qui lui apparaissait brusquement comme un «retournement» de la part de ceux qui avaient manipulé à qui mieux mieux sa fausse vigilance antiréactionaire et ses visions simplistes et manichéennes tout en flattant ses espoirs de devenir leader maximo, « monter en grade » selon une de ses expressions favorites. Il n’y avait pas eu retournement des manipulateurs, il y avait bel et bien continuité d’un processus qu’il n’avait pas discerné quand il était temps, aveuglé par divers facteurs qu’il serait intéressant d’analyser. Il n’avait pas seulement durant près de deux ans, depuis janvier 90 (au lendemain des manifestations de femmes organisées par le FIS), non seulement cautionné moralement et politiquement l’opération anti-PAGS dans ses phases préparatoires et encore insidieuses. Bien plus, il s’en était fait ensuite un bélier zélé de la campagne de démolition de l’édifice du PAGS, initiateur de coups tordus et parfois hargneux quand les promoteurs de la déstabilisation jugeaient plus habile de mettre en avant un «PCA pure souche» pour s’occuper des besognes les moins propres.

Mauvais gardien du temple d’une orthodoxie dans ce qu’elle avait de plus discutable, il n’avait pas discerné ce que beaucoup d’autres jeunes camarades avaient bien saisi, l’anticommunisme derrière une phraséologie pseudo- marxiste. Ne voyant pas plus loin que ses calculs d’apparatchik, il ne comprenait pas que dans une actualité nationale et internationale aussi délicate, il ne s’agissait pas avec l’opération «RPI» d’efforts salutaires de rénovation et de réajustement autocritique des orientations stratégiques, nationales et de classe, du parti.

La nécessité d’engager ces efforts ne faisait de doute pour personne, à part quelques dogmatiques ou conservateurs indécrottables, dont faisait partie celui qui a apporté brusquement un soutien douteux à la prétendue rénovation. Mais un vraie mise à jour des orientations et des pratiques devait être l’affaire de plusieurs conférences nationales successives à préparer soigneusement, dans la plus grande écoute collective et le respect des opinions des militants engagés sur le terrain.

Or aucun bilan concret des orientations et des actions des vingt cinq années n’avait été encore fait, avec les témoignages vivants et directs de tous ceux qui auraient eu énormément à dire de vrai et constructif sur les vingt cinq ans écoulés, sans les écrans des cloisonnements organiques. Cela aurait permis des analyses critiques sérieuses et circonstanciées sur les orientations dogmatiques ou opportunistes qu’on aurait pu relever et sur le comportement des cadres et des collectifs aux divers niveaux de la clandestinité.

On n’a eu droit avec la RPI qu’à des appréciations générales, abstraites, au nom d’une modernité toute rhétorique dont, selon ces allégations, le PAGS (ainsi que le PCA auparavant) n’aurait pas tenu compte.

Et au nom de laquelle il serait nécessaire de remettre en question les valeurs et les intérêts essentiels des travailleurs et du socialisme comme doctrine et perspective .

Peut-on esquisser à propos de cette fameuse RPI des enseignements utiles aux nouvelles générations politiques? Aujourd’hui, un constat objectif est fait, celui des dégâts, sans que soit encore établi le bilan approfondi des causes qui les ont produits ou favorisés. Les discussions, les échanges et les recherches restent ouvertes.

«Socialgerie» continuera d’y contribuer.

JUILLET-AOÛT 1990 : DE QUELLE STRATÉGIE ANTICRISE L’ALGÉRIE AVAIT-ELLE BESOIN?

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Dans la situation de juillet et Août 90, les remous qui agitaient le PAGS tournaient autour de la question concrète suivante : quelle bataille sur le terrain était-il souhaitable et possible d’engager?

Le vrai combat, le rôle qu’on voulait faire jouer au PAGS, et au-delà de lui aux forces attachées aux libertés démocratiques, devait-il se réduire à des constats incendiaires et alarmistes, à lancer des proclamations idéologiques, envoyer des fax, se faire les hauts parleurs pour la «bonne cause» dans des formes et des orientations décrétée ailleurs sans avoir été réellement discutées, s’en tenir à dénoncer le caractère non-conforme à l’esprit de la Constitution concernant l’agrément du FIS ainsi que ses agissements ?

Les anathèmes théoriques fondés ou non, les injonctions et les « Il n’y a qu’à…interdire» ne coûtaient rien à ceux qui les prononçaient.

JUILLET 1990 :

QUELLE STRATEGIE POUR LES FORCES DEMOCRATIQUES :

Convaincre et Mobiliser

ou décréter des interdits administratifs ?

Camper sur ce rôle passif et suiviste en perdant son autonomie de décision et sa liberté d’action, c’était défoncer des portes ouvertes, ressasser une évidence dont le démocrate le moins informé était convaincu. C’est pourtant à cette activité que les chefs d’une conspiration liée à certains cercles du pouvoir voulaient que le parti consacre ses forces et son attention, en même temps qu’à la chasse aux sorcières contre ceux qui ne partageaient pas leur point de vue, dans l’esprit du précepte tranchant : «qui n’est pas avec nous est contre nous». Quant aux «luttes sociales, politiques et idéologiques, c’était des remèdes de bonne femme» prétendaient-ils par rapport à la médication miracle qu’ils préconisaient (formule de Medjaoui dans son ouvrage des «Yeux bleus» p. 433).

Certains de bonne foi ont accepté l’idée de la manipulation initiée par un groupe de «décideurs» occultes, estimant à tort qu’elle pourrait faire pression sur l’ensemble du pouvoir pour annuler les élections et interdire le FIS dès l’épisode des élections municipales. Mais même si on partageait cette thèse discutable, l’efficacité du procédé était loin de correspondre aux calculs souhaités par ce groupe. La manipulation ne pouvait entraîner qu’un cercle limité de convaincus ou de gens tenus par diverses contraintes. Loin d’élargir la base sociale et politique capable de soutenir cette initiative, elle réduisait et détruisait cette possibilité en portant de plusieurs façons un coup non seulement au PAGS dont on escomptait qu’il en devienne l’instrument par sa forte audience, mais à l’ensemble du mouvement progressiste et démocratique.

La mission déclarative et incantatoire qu’ils assignaient au parti, en croyant
peser sur le pouvoir, pouvait peut être donner des satisfactions morales et un semblant d’assurance aux états-majors politiques parmi des démocrates réels ou autoproclamés, c’est-à-dire à des cercles déjà convaincus.

L’ancrage réel de ces cercles dans la société n’avait pas eu auparavant le
poids suffisant pour empêcher la décision du pouvoir d’agréer une formation politique islamiste (le FIS) dont les dirigeants proclamaient pourtant agressivement la soumission du politique à l’identitaire islamiste tel qu’ils le concevaient, (c’est-à-dire rejetant ouvertement le projet d’Etat démocratique).

La décision avait été prise en 1989 par le pouvoir en place de «Chadli» en dehors et en dépit de la volonté des organisations démocratiques, affaiblies par leur dispersion et leurs préoccupations particulières au moment de leur émergence à la légalité.

Le pouvoir était soucieux surtout, comme au cours des décennies précédentes, d’établir contre les organisations progressistes et démocratiques des contrepoids conservateurs ou réactionnaires et de fausses symétries idéologiques qui facilitent ses calculs d’hégémonie et de division.

Face aux calculs politiciens persistants dans un pouvoir fondé sur l’arbitraire et le fait accompli, face en même temps à la grosse vague populiste qui a prolongé Octobre 88 sous la forme d’un islamisme politique autoritaire et intolérant, il se posait pour les courants démocratiques et pour le PAGS un problème de rapport de forces politiques.

Comment parvenir à instaurer dans le rapport de forces national un changement favorable aux courants et aux aspirations démocratiques?

Quelles forces sociales profondes, au-delà de certaines « élites » imbues à des degrés divers d’esprit et de culture démocratique, parviendrait-on à convaincre et mobiliser pour barrer la route aux menaces réelles de déchirement du pays?

Par quelles voies les entraîner à l’action pour faire appliquer les progrès
récents mais restés formels dans la Constitution et dans la loi sur les partis
et les associations ?

L’ABANDON DU TERRAIN :

RÉPONSE ERRONÉE ET DANGEREUSE À UNE VRAIE QUESTION

En réponse à cette vraie question, les futurs protagonistes du FAM martelaient: «Surtout pas d’action ou d’initiative politique, sociale et idéologique, tout cela fait diversion à la lutte contre l’intégrisme».

Alors, en l’absence d’action dans ces divers domaines, ça devait être quoi, la lutte contre l’intégrisme? Les invectives à distance, pour meubler l’attentisme et l’espoir impatient et passif que le pouvoir et l’armée viennent enfin mettre de l’ordre dans tout cela ? Et pendant cette attente, les cercles intégristes qui manipulaient et dirigeaient la vague islamiste, vont-ils rester les bras croisés, arrêteront-ils leur travail intense social, idéologique et politique?

Ce qui, pour tromper son monde, était présenté par des infiltrés comme devant être la stratégie d’un mouvement communiste rénové, était dans les faits une désertion pure et simple du terrain des luttes réelles.

Pourtant les possibilités existaient à ce moment là et tout au long de l’année suivante, c’est-à-dire avant que s’enclenche l’engrenage funeste de la violence armée, d’engager de telles luttes avec des résultats tangibles.

On pourrait en citer des exemples nombreux, tels que ceux figurant dans mon rapport pour l’Assemblée d’août 90, un rapport qui m’avait été demandé par l’exécutif et qui à la dernière minute, a été escamoté et n’a pas été présenté (voir le récit de l’assemblée d’août, de ses préparatifs et de son déroulement ; ce récit et le rapport en question seront mis en ligne prochainement)

Faute de stratégie appropriée, remplacée par les approches politiciennes du pouvoir, le terrain a été abandonné aux ambitions des islamistes les plus hégémonistes .

Il ne s’agissait pas du tout, j’y insiste, contrairement aux assertions
malveillantes à ce sujet, de rechercher des alliances compromettantes avec des directions islamistes hostiles (à supposer que cela soit accepté par elles).

Depuis sa naissance, la stratégie du PAGS, (prolongeant aussi celle du PCA) a consisté comme finalité et moyen, en des efforts de mobilisation à la base autour d’objectifs reconnus communs, y compris envers des courants politiques éloignés idéologiquement de nous et comprenant en leur sein des composantes hostiles. Nous avons toujours encouragé la concertation en direction de personnalités représentatives de ces courants autour d’objectifs minimum communs. Ce faisant, l’objectif essentiel était non pas de constituer des coalitions au sommet fragiles et coupées de la base, mais de favoriser au sein de ces courants et dans leur base des décantations positives sous la pression de l’opinion et des besoins nationaux.

MALADRESSES OU CARENCES POLITIQUES GRAVES ?

Le fait d’abandonner le travail sur le terrain autour des problèmes vécus par les gens partout où c’était possible, le fait de remplacer ces efforts par des diatribes médiatiques irréfléchies quant à leurs répercussions, a entraîné une conséquence encore plus grave que l’éloignement ou la désaffection des masses.

Les invectives ont aiguisé des coupures hostiles avec de larges secteurs de la population, créé dans de nombreux milieux populaires la conviction que les communistes étaient vraiment ce que leur déversaient des sermons religieux virulents, c’est-à-dire à la fois des alliés du pouvoir et des ennemis de l’islam.

Le manque d’attention de certains camarades envers les sensibilités populaires a eu souvent des conséquences déplorables dans les milieux croyants sincères et honnêtes, c’est-à-dire les milieux à qui la distinction entre islam comme religion et l’islamisme comme politique apparaissait peu clairement ou pas du tout à ce moment.

Le « La Yadjouz » n’a pas été le monopole des courants
sectaires islamistes. Il a eu aussi des adeptes chez des camarades dans sa
version communiste.

La résurgence des intolérances élitistes dans les rangs
progressistes a fait le jeu de la propagande intégriste alors que le PAGS
s’était jusque là efforcé de faire reculer ce genre d’incompréhensions et de
confusions en son sein et y avait réussi en partie.

Au moment où plus que jamais, l’enjeu stratégique était la conquête politique des masses populaires sur des bases justes, les intolérances élitistes de militants sincères mais obnubilés par le sectarisme envers la foi religieuse massive de la population, ont contrecarré les efforts courageux des camarades notamment les jeunes, qui faisaient front de manière offensive dans les cités et quartiers les plus chauds, comme j’ai eu l’occasion de le constater directement et de façon spectaculaire à la cité des Dunes d’El Harrach, sur la route de Bordj El Bahri.

Les activistes virulents de l’islamisme politique exploitaient à fond auprès
des croyants chacune des bourdes et maladresses de camarades rendus encore moins soucieux et respectueux de leurs concitoyens par les appels irréfléchis et irresponsables à l’interdiction du FIS à ce stade, qui ne pouvait apparaitre alors que comme une injustice après sa reconnaissance officielle, toute inadéquate et complaisante qu’elle ait été.

Durant la campagne électorale des municipales, une affiche du PAGS représentait par exemple le visage d’un barbu barré d’une large croix. L’auteur et le propagandiste voulaient sans aucun doute appeler à barrer politiquement la route à l’intégrisme.

Les militants du FIS ont placardé eux-mêmes l’affiche devant toutes les mosquées pour dire: vous voyez, ils appellent à assassiner chacun de nous (yaqdhiw a’lina bel wahed).

Un autre dessin pour dénoncer la vie chère montrait un marchand de légumes devant son étal aux étiquettes de prix astronomiques.
Evidemment, du visage réjoui de ce spéculateur type, descendait une barbe qui lui couvrait toute la poitrine pour ne laisser aucun doute sur ses opinions et son appartenance politiques.

On ne pouvait pas faire mieux dans la provocation et paraître oublier (et pardonner du même coup) d’innombrables et puissants spéculateurs sans barbe, ceux par exemple qui jusqu’au sein du pouvoir et des administrations centrales ou régionales s’étaient emparés sans honte des terres provenant du démantèlement du secteur agricole!

Ceux qui avaient commencé à être démasqués dans la presse par les listes officielles que le gouvernement Hamrouche avait entrepris de publier jusqu’à ce que la publication soit brusquement interrompue !

Autre exemple qui illustre l’inconscience des enjeux de la part de démocrates sincères mais obnubilés par des visions simplistes. Un caricaturiste
célèbre, habituellement mieux inspiré et d’une grande finesse, présentait dans « Le Matin » (des années plus tard) un barbu porteur d’un grand couteau, étendu à terre assommé par un «patriote» «républicain». Ce dernier se vantait de l’avoir assommé d’un coup de bouteille de «rouge». La légende prête à l’auteur de l’exploit des propos éloquents sans se douter que ces propos se retournent contre sa cause à la manière d’un boomerang, pour quiconque accorde de l’attention à l’immense majorité de ses compatriotes et non à un cercle étroit de gens « émancipés »: «J’ai abattu ce terroriste avec une bouteille de Mascara pleine! On est des patriotes d’un genre nouveau! C’est l’ONCV qui nous fournit les armes!» Arme pacifique, dira-t-on de cette bouteille et de l’humour qui l’accompagne? Mais mesure-t-on assez à quel point cette tournure d’esprit et cette conception des «Lumières» sont porteuses de malentendus ravageurs au sein de l’Algérie profonde?

Fort heureusement, l’engagement des hommes en armes en autodéfense pour la sauvegarde de leurs familles et de leur village, la résistance massive des enseignants et écoliers, des hommes et femmes de la Santé, des ouvriers salariés et des paysans pour leur travail et leur gagne-pain, des journalistes, gens de culture et de savoir, ont eu un état d’esprit et des motivations autrement plus efficaces et partagées par les couches populaires dont les basculements ont finalement pesé lourd dans les évènements!

En fait n’y avait-il pas plutôt chez l’assommeur par bouteilles ONCV une dose de douce et confortable inconscience élitaire, non corrigée par une culture politique à la hauteur de la gravité du problème. Difficile d’interpréter autrement les attitudes et propos de ceux qui se contentaient de se faire ainsi plaisir à eux-mêmes et à leur cercle restreint sans en mesurer la portée. Ils ne soupçonnaient pas dans leur « modernisme » coupé des réalités, qu’ils tombaient dans des pièges que n’importe quel spécialiste de la communication moderne leur aurait conseillé d’éviter !

Que dire aussi du choix de caste (des « bien pensants») fait par l’auteur d’un hommage rendu dans Alger républicain au grand poète et guitariste
latino-américain Atahalta à l’occasion de son décès ?

Dans l’immense répertoire du prestigieux Youpanqui, n’y avait-il pas autre chose à choisir et présenter à cette occasion que le chant, pourtant poignant, d’un paysan pauvre qui dans sa détresse rend Dieu (et non le système qui l’a ruiné lui et ses semblables) responsable de la sècheresse et de sa misérable récolte ?

Dans quelle planète vivons-nous, mes camarades, pour habiller à la légère nos revendications et aspirations fondamentales avec les habits d’autres cultures et civilisations pourtant respectables, mais avant tout fruit de leurs itinéraires historiques spécifiques ?

Dans des secousses aussi graves apparaît mieux l’importance de mener les luttes sociales et politiques avec les armes adaptées au socle national et à la culture des intéressés.

IL N’EST PAS FATAL DE TOMBER DANS LE PIEGE ANTIDEMOCRATIQUE!

C’est ce qu’indiquaient les camarades familiers du travail militant dans les
cités et les quartiers populaires, raison pour laquelle ils s’étaient inquiétés
ou indignés de la déclaration de l’Exécutif du PAGS du 18 juin puis de celle du 18 juillet.
[[Lire la contribution de Mohammed KHADDA et de la CELLULE D’ALGER-CENTRE, du 2 juillet 1990, mis en ligne par SOCIALGERIE le 17 février 2010, sous le titre: « LE PAGS A BESOIN D’UN FONCTIONNEMENT DÉMOCRATIQUE… »]]
[[Lire la lettre de Abdelkrim ELAIDI, du 20 juillet 1990, mis en ligne par SOCIALGERIE le 23 février 2010, sous le titre: « INQUIÉTUDES et ANALYSE D’UN CADRE DU PAGS: … »]]

Ce que soulignait par exemple Sadek Aïssat dans sa lettre à la direction du 24 Juillet (déjà mise en ligne par « Socialgerie »).
[[Lire « SADEK AISSAT, SON APPROCHE SOCIALE ET DÉMOCRATIQUE, COURAGE POLITIQUE CONTRE HÉGÉMONISMES DE TOUS BORDS » mis en ligne par SOCIALGERIE le 17 janvier 2010]]

Ce dernier précisait notamment :
« A mon sens, le problème n’est pas d’apparaître à coups de communiqués dans la presse, comme les ennemis les plus déterminés du FIS, mais d’être par notre orientation et par notre action les alliés les plus déterminés du peuple.

ll me semble que l’orientation la plus juste aujourd’hui, la tâche vitale des
communistes, c’est d’œuvrer à gagner la classe ouvrière et les couches les plus larges de notre peuple au combat pour la démocratie

Ce qui est grave, le plus grand danger pour la démocratie, ce n’est pas la présence du FIS, mais l’absence du peuple dans le combat pour la démocratie.

C’est sur cela que doit être fondée notre ligne, c’est cela qui élargira la base sociale du processus démocratique….

En tournant le dos à notre peuple, notre parti aura failli à sa responsabilité devant l’histoire ».

Il avait indiqué auparavant: « Je considère pour ma part cette ligne comme défensive et poussant à la jonction, parce quelle en exprime le désarroi, avec la petite bourgeoisie occidentalisée. Elle nous coupe du peuple et de la réalité. .. C’est elle qui apparaît de façon élaborée et cohérente dans le projet de résolution politique et idéologique ».(Fin de citation)

Je voudrais ajouter ici la raison profonde, qui selon moi rendait improductif et dangereux le choix de mener la lutte anti-intégriste sur l’axe principal du caractère constitutionnel ou non d’une organisation politique, ou sur sa non-conformité avec les énoncés des textes officiels proclamant la démocratie.

En d’autres termes était-ce un choix judicieux de déplacer la bataille sur le
terrain juridique et légaliste en perdant de vue le terrain décisif et
déterminant des réalités sociales et politiques.

Le problème s’était déjà posé avec le pouvoir instauré par le coup d’État
anticonstitutionnel du 19 juin 1965, ainsi qu’avec les agissements des
organisations politiques officielles qui contredisaient gravement les principes solennels proclamés dans la Constitution ou les «Chartes» de Tripoli et d’Alger.

La dénonciation de leurs violations était légitime dans son principe,
tout comme l’étaient, en perspective, les appels au changement de régime
politique ou à l’élection d’une Assemblée Constituante souveraine.

Ils ne pouvaient néanmoins remplacer ou rendre sans objet des programmes d’action et mots d’ordre réalistes comme objectifs adaptés aux conditions du court terme. Séduisants et cohérents intellectuellement, ces appels risquaient même d’accroître la démobilisation et l’attentisme s’ils n’étaient pas articulés avec des mots d’ordre plus sensibles à la majorité de la population, tant que cette dernière n’aurait pas saisi le lien entre son vécu quotidien dramatique et la nocivité dans les faits du système instauré.

Pendant vingt six ans après le coup d’État du 19 juin 65, les seules
condamnations générales sont restées sans effet jusqu’à ce que mûrisse sur la base de l’expérience un état d’esprit résolument hostile au système subi.

Une grosse vague populaire a pu alors en 1988 balayer dans des conditions complexes et obscures les prérogatives formelles du parti unique. Sous une pression politique devenue massive et face aux contradictions du système, des changements substantiels ont été apportés DANS LES TEXTES par la Constitution de 1989.

Mais dans les faits, nombre de caractéristiques antidémocratiques précédentes ont subsisté sous l’égide d’un pluralisme formel, non ancré sur des changements suffisants dans les réalités et les mentalités de la base sociale.

Il ne suffit pas que les évolutions se fassent dans les couches dites « éclairées », telles qu’elles se sont exprimées par exemple dans certaines études élitistes des Offices
stratégiques officiels.

L’une d’elle envisageait en filigrane une espèce de démocratie à deux vitesses. C’était une variante « soft » et très atténuée, mais entrant dans la même logique coupée des réalités, que le projet Donquichottesque de partition de l’Algérie, avancé par le FAM dans son opération commando contre le PAGS de janvier 92.

Autrement dit, sans nier l’utilité des références juridiques et légalistes, la
constitutionnalité et la démocratie ne se décrètent pas. C’est dans les faits et par les actes qu’elles sont conquises et garanties, si elles sont enracinées dans le soutien populaire, qu’il s’agisse d’un pouvoir, d’une organisation, d’une décision administrative ou d’un comportement social.

CE QU’ENSEIGNENT LES FAITS

Si on veut faire mûrir les conditions de grands changements et même d’une
rupture substantielle, les efforts doivent porter principalement à forger et
accumuler les capacités de mobilisation en mesure de faire évoluer le rapport de forces politique à partir des aspirations et du niveau atteint par la conscience populaire.

Du temps de la colonisation comme après l’indépendance, les mesures
administratives répressives pouvaient temporairement rendre plus précaire le statut des organisations par rapport aux lois, y compris les interdire.

Elles ont été totalement impuissantes à peser sur les évolutions politiques profondes.

Pour ceux qui sont soucieux de gagner politiquement la majorité de
la population, l’erreur la plus grossière est de croire que la population se
détermine, y compris dans ses couches les plus instruites, par l’analyse des
textes constitutionnels ou les critères d’une démocratie abstraite et les
paragraphes d’un projet de société partisan.

L’habileté des politiciens anti-démocrates et antisociaux, tant du côté du pouvoir que dans la mouvance islamiste, a été de tout faire pour laisser penser à la majorité de la
population que les courants démocratiques se trouvaient du coté du système en place.

Ceux parmi les progressistes qui ont cru servir la démocratie en évitant
de s’engager de façon autonome contre les atteintes aux libertés démocratiques quels qu’en soient les auteurs, sont tombés dans le panneau.

Il y avait pourtant des occasions quotidiennes d’éviter le piège et s’engager
dans l’action au cœur de la population.

Un exemple significatif en a été l’absence délibérée de réaction de notre part contre le saccage d’un local de jeunes à Bou Smail, alors que le FFS appelait à une large action de protestation sur le terrain. Les anti-intégristes par fax et grands pamphlets estimaient que ces « petites actions » au jour le jour n’étaient rien par rapport à
l’interdiction globale qu’ils enjoignaient au gouvernement de prononcer.

Ils contribuaient ainsi à laisser dans le doute et l’attentisme prudent la majorité de la population qui observait les groupes islamistes imposer leur seule présence sur le terrain sans réaction ni du pouvoir ni d’aucune autre
organisation démocratique.

Quand des camarades de la cité de Diar El Kaf défendaient le fonctionnement et le renouvellement démocratique du comité de locataires, ils étaient suivis par la majorité des sociétaires contre la prétention des militants islamistes de conserver le monopole de la représentation associative.

Quand des courants islamistes minoritaires de la cité de Sidi Ammar, habitée par de nombreux ouvriers et cadres du complexe sidérurgique d’El Hadjar, souhaitaient des actions de terrain communes pour isoler un autre groupe de meneurs islamistes sectaires, nos camarades étaient bloqués par les instances de direction sous prétexte que « tous les islamistes se valaient ».

Malgré cette sérieuse carence sur le terrain, on aura remarqué qu’entre les
municipales de juin 90 et les législatives de décembre 91, un million
d’électeurs instruits par l’expérience de la gestion des APC n’ont plus donné
leurs voix au FIS.

Le progrès n’aurait-il pas été plus important si durant ces dix huit mois les forces démocratiques avaient initié, de préférence ensemble, des milliers d’actions sur le terrain, confirmant leur autonomie et leur proximité des aspirations populaires?

Toutes ces actions étaient possibles avant 1992 si les directions en avaient
compris l’importance politique et écouté la base sans être paralysées par des considérations politiciennes fallacieuses.

Nous n’étions pourtant pas encore dans les années de feu de la décennie 90.

(Je préciserai une autre fois comment une possibilité exceptionnelle d’une
grande action commune d’envergure nationale, a été gâchée au cours du mois de mai 1990 par les réticences de l’ensemble des courants et organisations se réclamant de la démocratie mais limitant jalousement leur action à la leur propre.

J’estime que cette action unie (malheureusement non réalisée) aurait pu influer positivement sur l’évolution de l’opinion) .

Même dans les années sanglantes de cette décennie, la preuve a été faite que le tournant s’est opéré vers la défaite politique du terrorisme à partir du moment où la majorité de la population a pris conscience que le projet et les modes d’action de la formation islamiste dominante (qui cautionnait les actes terroristes ou en avait une appréciation équivoque), loin d’être libérateurs, s’opposaient à leurs aspirations au travail, à l’enseignement, à la santé, à la dignité, à la culture, à la paix civile.

Ce sont des motivations et des préoccupations déterminantes, qui gagnent à dépasser le stade des proclamations et slogans.

Durant la guerre de libération, le PCA avait constamment appelé, et il l’a rappelé avec insistance dans ses lettres au GPRA de 1959, à engager avec plus d’intensité un tel travail politique et social.

Le tournant de décembre 1960 a été le fruit des initiatives de la base militante et populaire qui ont pris conscience de capacités et d’orientations que les appareils du FLN avaient majoritairement sous-estimées.

Mais en 1990, au moment de la montée de la crise nationale, même des militants communistes n‘ont pas fait suffisamment ce travail.

Soit parce que dès juillet 90, nombre d’entre eux se sont éloignés ou marginalisés en protestation contre la direction, soit parce que les autres ont été désorientés ou contrecarrés par des appareils qui les appelaient à baisser les bras en attendant le grand « clash » qu’ils leur promettaient en sous-entendant des sources mystérieuses.

C’est surtout dans le domaine social que le tort le plus grave a été porté aux mobilisations clarificatrices.

On a abandonné à eux-mêmes ceux qui au lendemain des élections municipales venaient spontanément nous dire que leur vote pour le FIS était dirigé contre le FLN et n’avait entamé ni leur engagement ni leur sympathie envers le mouvement social dont le PAGS était un des symboles.

L’A. R. P. I.

(Avant projet de résolution politique et idéologique)

UNE BAUDRUCHE « IDEOLOGIQUE » ERIGEE EN STRATEGIE

Nombre de camarades, perplexes et troublés, se sont posés la question après les municipales.

La positon imposée sans réelle discussion à la base du parti face à la montée d’un islamisme politique agressif était-elle le fruit d’une stratégie nourrie à des bases de principe cohérentes et enrichies par les leçons de l’expérience nationale et internationale?

Les promoteurs de la RPI tentaient bien avant le mois de juillet de le faire croire en noyant le poisson et en invoquant la rénovation du communisme tel que l’incarnait alors Eltsine.

Ce dernier était alors la « coqueluche », la grande vedette selon nos chefs de file «modernistes», qui l’invoquaient beaucoup plus que Gorbatchev et même en faisaient une idole, le modèle d’un nouveau style qui allait sauver et révolutionner le mouvement communiste.

Je n’aborde pas ici le fond de cette arnaque et de ses arguments fallacieux,
pour affirmer seulement qu’elle n’a été que l’habillage idéologique destiné à rendre «hallal» une opération de déstabilisation organique au service d’un
plan de renforcement d’un des clans du pouvoir à la faveur d’une situation nationale
et internationale inquiétante pour l’Algérie.

Les évènements de l’année comme ceux des années suivantes le montreront.

Tous les arguments avancés à cette époque avec des prétentions d’ancrage marxiste, ont fluctué en permanence, soumis à chaque moment aux impératifs étroits et conjoncturels, aux intérêts, aux analyses et aux directives momentanées des services commanditaires de la déstabilisation.

Observons par exemple les pirouettes successives de celui qui fut l’architecte du fiasco retentissant du FAM de janvier 1992.

Le moment le plus significatif et révélateur de ses incohérences stratégiques, se situera quatre ans après sa première volte-face opérée en juin 90, c’est à dire aussitôt constaté l’échec de son approche de participation « active » qu’il préconisait avant les élections municipales.

Sa nouvelle pirouette, pour raisons de service, se produira en effet en juillet 1994. Dans un quotidien national, il préconise alors ce qu’il appelle «un nouveau combat».
[[Voir l’article « Le vrai combat », signé Hadj BAKHTAOUI, paru à la mi juillet 1994, original présenté ici en document joint]]
et
Dans ce texte, il préconise des orientations aux antipodes de ses positions ultra-sectaires et hermétiquement fermées de 1990. Il défend avec la même assurance, comme étant, sans discussion aucune, la solution miracle, un point de vue « plus raisonnable » qu’il diabolisait auparavant de façon véhémente et avec des accents haineux.

Dans la situation de 1990 où il était possible encore et vital de conjurer le risque de fitna nationale tragique et préserver les chances d’une paix civile, lui et ses adeptes prétendaient qu’il fallait aiguiser jusqu’au bout les contradictions (ceci présenté comme la quintessence du marxisme).

Il pourfendait tout compromis ou position différenciée envers l’ensemble des mouvances islamistes, toute alliance avec quelque courant ou organisation démocratique que ce soit si elle n’adoptait pas son point de vue à lui.

Il condamnait comme trahison nationale toute position qui préconisait la lutte et des efforts politiques, socio-économiques et culturels pour une solution pacifique des graves conflits qui pointaient à l’horizon.

Il préconisait des orientations visant à briser un parti comme le PAGS porteur de mobilisation pacifique et un gouvernement comme celui de Hamrouche qui s’efforçait d’approfondir les réformes démocratiques, d’atténuer la dépendance envers les monopoles et de désamorcer les courants les plus agressifs et réactionnaires du FIS.

Que dit-il peu d’années plus tard, après que l’Algérie populaire ait été précipitée dans des affrontements sauvages par un pouvoir d’apprentis sorciers et un soulèvement armé professant des mots d’ordre aventuristes et obscurantistes.

Non vacciné par l’échec du FAM, il croit encore trois ans plus tard que tout le monde reconnaît la nécessité d’un grand parti de «projet de société» (le sien évidemment sur les ruines de tous les autres) afin d’appliquer une politique dont le seul énoncé (j’en ai été témoin) a stupéfié plus d’un parmi ceux qui avaient été influencés à l’époque par son projet flamboyant de modernité par le haut.

Que dit il en substance ?

Il dit que le combat le plus fondamental est celui qui vise le retour à une paix civile totale;

Les Algériens, quel que soit leur regard idéologique ou politique, ont un intérêt vital au compromis pour la paix civile.

L’éventail des alliances contre le terrorisme et pour la paix civile doit être
étendu avec audace même aux très larges forces qui, sans s’opposer au
terrorisme, s’en démarquent pourtant de mille et une façons, même timidement, même avec inconséquence, même en chancelant à chaque pas en avant.

En fin de compte, conclut-il, le passage obligé commun à toutes les forces socialistes légalistes, dans leur diversité et même dans l’antagonisme de leurs projets de société particuliers, c’est un véritable front de la Paix civile…

Que s’était-il passé qui ait en ces deux années incité à une approche plus politique et plus rassembleuse?

S’est-il produit une refondation théorique et idéologique qui amène les cercles de «M’khakh» (cerveaux) du pouvoir à brûler ce qu’ils avaient poussé véhémentement à adorer?

Non, tout simplement nous sommes en 1994: les leaders va-t-en guerre «républicains» ou «islamistes» ont commencé à mesurer le gâchis survenu à la nation et à leur propre réputation, l’opinion internatiionale, y compris dans ses cercles laïques a évolué et pris ma mesure d’un certain nombre de réalités.

À contretemps et une fois les dégâts avérés, la situation a mis de plus en plus en demeure les pyromanes de tous les bords à chercher à se faire pompiers pour sauvegarder des intérêts de pouvoir et financiers.

La situation pousse les uns et les autres à revoir leurs a priori initiaux « d’éradicateurs » mutuels et à se faire « réconciliateurs ». Et pour quelle réconciliation? Celle d’un repartage des pouvoirs et des rentes, ou celle pour la solution des problèmes gravissimes de la nation?

Pour la population, pour les démocrates, pour les partis et les associations, pour les communistes, l’enseignement, pour ne pas être les otages et victimes d’enjeux et de calculs concoctés par dessus leurs têtes,

  • c’est une fois de plus la sauvegarde de leur autonomie,
  • une fois de plus la lutte pour déjouer les manipulations sur fonds de commerce idéologiques et identitaires,
  • une fois de plus que les tâches sécuritaires incontournables des appareils d’Etat ne soient pas détournées de leur vocation d’être au service de la nation et de l’intérêt
    général,
  • et que ces légitimes tâches sécuritaires de sauvegarde nationale et
    d’ordre public ne contrecarrent pas le processus d’instauration de la
    souveraineté populaire et de la citoyenneté,
  • qu’elles respectent et encore mieux, qu’elles protègent les mécanismes démocratique de contrôle des affaires de la nation par les citoyens.

(fin de cette partie concernant les deux démarches « stratégiques » opposées des protagonistes de la violence armée durant la crise, pour le malheur du peuple et d’une démocratie réelle et sociale)

Sadek Hadjeres, juillet 2010

JUILLET 1990: COUP D’ENVOI DE L’OFFENSIVE ANTISOCIALE SOUS LE FAUX PRÉTEXTE DE LUTTE ANTI- INTÉGRISTE

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« Socialgerie » a esquissé dans sa précédente livraison (article 251) une vue d’ensemble des racines principales du glissement du PAGS l’éloignant de sa vocation fondamentale.

Le site avait également fourni les mois précédents les références à des contributions individuelles qui avaient mis en garde à l’époque contre ce glissement.

À partir d’aujourd’hui, et avec la même préoccupation constructive, le site présentera plusieurs des facettes qui illustrent ce processus de dégradation et la façon dont il a échappé à la vigilance de ses militants comme à l’attention de l’opinion progressiste.

Dans cette première suite aux articles précédents, sont indiqués quelques exemples de l’abandon du terrain des luttes sociales.

L’abandon délibéré a non seulement porté tort aux intérêts des couches populaires et laborieuses, il a aggravé surtout la désorientation et la déstabilisation croissantes du champ politique sous les pressions conjuguées des courants hégémonistes opposés, pour qui le « salut » de l’Algérie ne saurait passer que par la confrontation violente et le poids des armes.

Ces illustrations seront suivies dans d’autres textes par une approche du socle stratégique (politique et socio-économique) qui a sous-tendu ces dérives.

Seront également présentés plus tard quelques évènements et épisodes instructifs du glissement fatal vers la perte d’autonomie puis la dispersion organique.

JUILLET 90 : COUP D’ENVOI DE L’OFFENSIVE ANTISOCIALE

SOUS LE FAUX PRETEXTE DE LUTTE ANTI-INTEGRISTE

De juillet à décembre 90, l’abandon du social proclamé en juin par le groupe de liquidateurs du PAGS s’accentue dans les faits.

La couverture idéologique va en être fournie par le projet de RPI («résolution politico-idéologique») conçue insidieusement comme projet de transition algérienne à l’insertion dans le néolibéralisme mondial.

D’anciens camarades, m’ont dit honnêtement en quoi ils avaient été trompés. Ils avaient cru un moment que le PAGS avait intérêt à décrocher de la lutte sociale «pour mieux se consacrer au combat contre l’intégrisme».

Détrompés depuis, mais confus de leur méprise, certains invoquent qu’il n’était quand même pas facile dans les conditions de l’époque d’engager un tel combat. L’un d’eux m’avait même suggéré, sans trop y croire, que nous n’avions pas les moyens matériels d’une telle lutte, alors que le FIS en était abondamment pourvu.

Je lui rappelais combien nos jeunes camarades se moquaient des bureaucrates ou « khobzistes » de la JFLN qui ne pouvaient pas bouger le petit doigt sans être assurés de locaux, de voitures, de finances et d’ordres de mission. Et en fin de compte, ils ne faisaient rien d’autre que des discours ronflants, alors que nos camarades volontaires dénués de tout parvenaient à joindre les paysans pauvres et ouvriers agricoles au fond de leurs campagnes pour débattre avec eux et les mobiliser.

La différence était que pour eux, comme aux yeux de tout le monde, le social était la vraie carte d’identité du PAGS.

Peut être les camarades conscients de leur méprise, confondaient-ils pour s’excuser les dures années à partir de 1992 et les deux années 90 et 91 où les luttes sociales étaient non seulement nécessaires et rentables mais tout à fait possibles.

Or même durant les années plus difficiles, les militants qui avaient rejeté les faux arguments de l’abandon social, ont su trouver des formes pour mener avec leurs collègues de travail ou amis de quartiers des actions de solidarité mutuelle, faire valoir leurs droits, protéger leurs instruments et installations de production, assurer la continuité de leurs chantiers ou des activités de leurs services etc.

Cela irritait sans doute les activistes de l’intégrisme, mais leur valait la sympathie et une protection même non avouées de leurs collègues et voisins.

Leurs aînés avaient fait de même durant la guerre de libération, ils reprochaient d’ailleurs à ceux qui se réclamaient de l’UGTA de venir seulement les voir pour percevoir des cotisations mais étaient absents
quand des actions étaient engagées par les travailleurs à la base.

Durant les années 90, nombre de ces militants ont payé de leurs vies la fidélité à leur engagement syndical, comme le regretté Belazhar à Constantine qui fut l’un des premiers de ces victimes.[ [Le 9 septembre 1992, Belazhar, militant syndicaliste et enseignant universitaire est tué à Constantine par un groupe armé.]]

J’ai évoqué en 2006 à l’occasion de l’anniversaire de la fondation du PCA, comment Hafidh Megdoud, travailleur du port, avait été arraché à la vie en Novembre 1995 dans son quartier, sous les balles des terroristes que lui et ses compagnons avaient mis à plusieurs reprises en échec syndical et politique sur leurs lieux du travail.

Ils avaient réussi des grèves professionnelles ou d’intérêt national auxquelles les amis idéologiques et politiques des terroristes, aussi bien que les autorités administratives du port, avaient tenté en vain de s’opposer.

Quelques jours avant son assassinat, contre toute légitimité démocratique, il avait été suspendu du conseil d’administration de la Mutuelle des Transports où il représentait les travailleurs.

Il a perdu la vie à la veille du renouvellement du conseil syndical du port d’Alger où les dockers s’apprêtaient à le reconduire dans ses responsabilités.

Lorsque sous la pression d’une actualité dramatique et dramatisée en juin et juillet 90, la majorité de l’exécutif du parti a accepté passivement la directive contre nature de bloquer l’action sociale et syndicale, le PAGS et la cause démocratique se sont discrédités et les travailleurs sous pression intégriste ont été désorientés.

Ils ont été livrés aux réactions subjectives de leur environnement, sans orientation cohérente et convaincante en mesure de les faire réfléchir.

Les capacités de mobilisation se sont affaiblies sauf dans les zones traditionnellement les plus combatives et comptant des cadres mieux trempés par les luttes passées, capables de réfléchir par eux-mêmes, comme dans les complexes de la zone industrielle de Rouiba, ceux d’El Hadjar, les ports, certaines régions paysannes, etc.

Ces zones ont constitué des noyaux de résistance et d’initiative mais leur impact n’était plus le même que s’il y avait eu un large consensus, une coordination politique et pratique cohérente et un mouvement de masse à l’échelle nationale.

On mesure mieux ce que la cause démocratique a perdu par quand on sait les actions remarquables menées ultérieurement malgré ce sabordage.

Sait-on par exemple que Abbassi Madani voulait lancer son appel à la grève générale du FIS en mai 91 à partir du complexe métallurgique d’El Hadjar, ce qui aurait été hautement symbolique.

Les travailleurs lui en ont massivement interdit l’entrée.

Une violente bataille s’est menée entre eux et des bandes d’hommes de main de la région venus sans résultat forcer l’entrée du complexe.

Il y avait là une classe ouvrière, des salariés et des cadres formés durant le quart de siècle écoulé, dans les luttes par ateliers ou à l’échelle du complexe et de la région. Il y avait des responsables syndicaux éprouvés comme leur leader Derradji Dilmi, qui au congrès du PAGS, quelques mois auparavant, avait obtenu avec moi le plus grand nombre de suffrages, devançant Hachemi Cherif d’environ cent cinquante voix (chiffres que les compte rendus de la brochure officielle ont ensuite totalement occultés).

Je me souviens comment la cellule des travailleurs du port d’Alger a magistralement préparé sa participation à la grève nationale lancée par l’UGTA au printemps 91 (date ?).

L’appel de la Centrale liée au pouvoir avait sans doute, comme d’habitude, des arrière-pensées politiciennes mais ça ne justifiait pas la position équivoque de la nouvelle direction du PAGS qui n’avait pas pris ouvertement position pour la grève.

Pour une fois que la centrale faisait quelque chose de positif, la direction du PAGS déclarait de façon bizarre qu’il appartenait seulement aux travailleurs à la base de se prononcer.

Bien sûr que démocratiquement c’est toujours à eux que revient sur chaque lieu de travail le dernier mot. Mais il appartenait au parti de donner son opinion, et de renforcer le contenu démocratique et social de l’action, sans s’enfermer dans les calculs politiciens et les luttes de clans au sein du pouvoir.

La direction du parti aurait même dû encourager l’initiative, si elle n’avait pas été paralysée par l’inadmissible orientation de l’année précédente, consistant à mettre les bâtons dans les roues à tout mouvement social issu de la base.

Les travailleurs de la cellule PAGS des dockers l’ont compris.

Je les voyais en réunion mettre au point de façon minutieuse les mots d’ordre politiques liés au social, les dispositions pratiques et la répartition des tâches pour les différents môles du port et par postes de travail.

Ils le faisaient sous le regard plein de méfiance d’une camarade au comportement de « garde rouge » de la révolution culturelle maoïste, envoyée à la réunion par la direction pour « surveiller » et rendre compte plus haut. Carnet en mains, elle prenait note fébrilement de tout, particulièrement de ce que je disais!

Des travailleurs présents m’ont rapporté plus tard comment ils avaient été prévenus contre moi pour ne pas m’écouter et comment mes propos et mes opinions étaient déformés. La grève fut un succès, localement et sur tout le territoire, en dépit des efforts du SIT (le syndicat du FIS) pour la contrarier.

La démonstration inverse a été faite quelques semaines plus tard quand les travailleurs ont mis en échec la grève que le SIT avait lancée pour mesurer son audience en faveur du FIS.

J’ai constaté toujours le même élan de mobilisation chez nos camarades, pourtant placés sur le port comme dans leurs quartiers aux premières lignes des pressions intégristes et anticommunistes.

Je me suis souvenu comment leurs aînés du temps de l’occupation coloniale et de la guerre de libération avaient fait preuve d’une maturité, y compris internationaliste, qui étonnait nos partenaires nationalistes.

Certains de ces derniers se demandaient pourquoi les dockers se laissaient mener par « Baptiste », un de leurs leaders élus par eux, à côté des autres camarades algériens. Il était européen d’Algérie, mais vétéran éprouvé des luttes syndicales et politiques sur le port, raison pour laquelle ses frères de classe n’auraient pas toléré comme on dit que quelqu’un vienne « toucher à un seul de ses cheveux » (il était chauve !).

Les étonnés de bonne foi ou les détracteurs malveillants imaginaient toujours que les rapports envers les travailleurs de la base étaient nécessairement des rapports de domination et de manipulation de la
part des responsables, qu’ils soient algériens musulmans ou pieds noirs,

Ils ne comprenaient pas que l’autorité de Baptiste et le respect que les dockers lui portaient venaient de son engagement à leurs côtés, d’une disponibilité dénuée de paternalisme et empreinte de franchise qu’ils ne trouvaient pas chez nombre de leaders parachutés par le MTLD.

On le voyait été comme hiver avec son béret à cinq heures du matin sur les lieux d’embauche, le premier à recevoir les coups des CRS en cas de répression.

Ils avaient eu maintes fois l’expérience que ses conseils étaient les bons pour faire aboutir leurs revendications, alors que d’autres qui se disaient leurs « frères » les avaient trompés soit par des attitudes timorées soit par aventurisme.

L’explication des niveaux de conscience des uns et des autres dépasse les clivages d’identité nationale, religieuse ou linguistique.

C’est l’expérience des luttes solidaires qui forge les mentalités, qui donne aux travailleurs le goût de l’unité d’action et alimente une maturité commune au-delà de leurs différences. Et non pas les injonctions et les «fetwas» dictées par le haut, surtout si elles ne correspondent pas aux intérêts des individus et de leurs collectivités.

N’est-ce pas ainsi qu’on peut mieux comprendre aujourd’hui , en ces années 2000, la montée de mouvements de plus en plus puissants et responsables comme ceux qu’ont animés à la surprise générale les enseignants ou les lycéens de la nouvelle génération ?

Voila des mouvements et des évènements que les cercles antisociaux sont incapables de comprendre, autrement que par les manipulations de chefs d’orchestre à qui il suffirait, par un signe de leur baguette magique, de leur dicter que la grève est hallal ou haram.

« Haram », ont estimé une fois de plus, à l’automne 90, un mois avant la tenue du Congrès du PAGS, ceux qui, quatre mois auparavant, en juillet, après leur ralliement intégral à un clan du pouvoir, avaient décrété que faire grève pour plus de bien-être, de dignité et de liberté était une diversion à la lutte contre l’intégrisme.

Cette fois, en novembre, les paysans de diverses régions du pays, aidés par nos camarades locaux et à l’échelle centrale, avaient préparé une marche à Alger pour présenter leurs problèmes au gouvernement.

La montée de ce mouvement social ne plaisait pas à ceux qui faisaient tous leurs efforts pour le freiner.

Nos chevaliers du respect strict de la Constitution n’ont pas trouvé anticonstitutionnel le fait pour eux de s’opposer au droit de manifester des paysans frappés dans leurs intérêts pourtant concédés et garantis par la loi.

Nos apparatchiks modernistes considéraient cela comme du populisme, alors qu’ils n’avaient pas un seul mot pour condamner la ruée des bureaucrates de l’appareil d’Etat pour s’emparer des exploitations que les paysans, privés des subventions et du soutien auquel ils avaient droit, étaient contraints d’abandonner.

(Plus tard, la publication des listes de ces accapareurs dans la presse avait été interrompue suite aux pressions des cercles d’accapareurs exercées sur le gouvernement réformiste).

Les camarades de la direction qui soutenaient les luttes paysannes se heurtèrent au sabotage et à l’obstruction acharnée des membres du clan qui se démasquera plus tard avec le «FAM».

Usant d’arguments contradictoires et de prétextes pointilleux, ils retardaient de jour en jour la rédaction de l’appel aux fellahs.

Feignant l’indignation théâtrale, leur leader protesta contre l’envoi par le département de presse d’une ronéo disponible aux paysans de Bordj Bou Arréridj et de l’Est, sous prétexte que l’envoi avait été fait sans discussion ni autorisation préalable.

Comble du ridicule, ils ont fait envoyer quelqu’un pour la récupérer alors qu’elle était inutilisée au local central!

Des pressions administratives ont été exercées dans le même temps sur des privés qui devaient assurer le transport des délégations.

Tous ces barrages n’ont pas empêché que les paysans venus de partout ont manifesté jusqu’au Palais du
Gouvernement où leur délégation que je conduisais a été reçue par le Chef du gouvernement , qui était alors en réunion.

La manifestation aurait été plus importante si tant d’obstacles n’avaient pas été dressés par les défenseurs à sens unique de la Constitution.

Dans les faits, ils privaient les droits sociaux et libertés démocratiques proclamés par cette Constitution, du soutien actif des couches sociales qui y étaient les plus intéressées.

Les délégations paysannes ont reçu au local central du parti un accueil chaleureux des militants et des cadres heureux de les écouter.

On a vu alors dans l’assistance le spectacle attristant de ceux qui avaient fait leur possible pour bloquer les paysans, se joindre à eux avec des sourires pour les « récupérer ».

Deux faits ressortaient de la manifestation.

D’une part, les actions à caractère social et démocratique étaient possibles, bénéfiques et mobilisatrices. Loin d’être une diversion, elles étaient d’un apport irremplaçable à la cause démocratique et sociale, qui ne se confondait ni avec les intérêts des couches bureaucratiques au pouvoir ni de ceux qui rêvaient de «devenir califes à la place du calife».

D’autre part, la base militante du parti et sa base populaire potentielle étaient pour une option démocratique indissolublement liée à un contenu social.

C’était leur manière de s’opposer à l’option antidémocratique et faussement sociale de l’islamisme politique alors incarné par le FIS.

C’était aussi leur manière de se démarquer de l’option faussement démocratique des couches petites bourgeoises hégémonistes allergiques au social.

Nous étions à un mois du Congrès, quelques jours avant que je n’informe par une lettre écrite motivée les membres de l’exécutif de ma décision mûrie depuis longtemps de ne plus assumer ma fonction de premier Secrétaire après le Congrès.

La forte manifestation du courant militant favorable aux actions autonomes du parti, telle que celle qui venait de se dérouler, a-t-elle incité les intrigants à accentuer leurs pressions contre l’unité d’action et l’initiative autonome du parti?

N’ont-ils pas compris qu’il leur fallait redoubler d’intrigues pour enfermer le PAGS dans l’alignement sur les positions d’une partie de la hiérarchie militaire qui se sentait menacée par les prétentions hégémonistes du FIS mais qui restait peu soucieuse de respecter les aspirations démocratiques et sociales de la base populaire qui souhaitait se libérer du joug de la hogra et de la malvie.

Un an plus tard, à l’automne 91, quand ces hautes sphères auront organiquement réalisé en grande partie leur projet de main mise et de contrôle direct ou indirect sur les appareils du parti, une autre délégation paysanne, venue cette fois de la région de Tiaret (je l’évoque par ailleurs) aura confirmé elle aussi deux constats.

Le premier constat est que des actions revendiquant la justice sociale étaient encore possibles malgré la plus grande dégradation du climat politique dans le pays.

Développer ces indices de vitalité démocratique dans les profondeurs du pays était encore plus souhaitable pour contrecarrer la dégradation et la confusion grandissantes.

L’urgence était de faire converger les élans de combativité sociale comme socle d’un rassemblement démocratique dans l’action, qui soit autre chose qu’un alignement sur les magouilles électoralistes que mijotaient les apprentis sorciers du pouvoir, celles qui allaient aboutir aux législatives de décembre avec les résultats que l’on sait.

Le deuxième constat est au contraire, que la direction, comme je le relate dans un autre récit à propos de cette délégation paysanne remarquable, va pousser plus loin l’obstruction que l’année précédente.

Elle va s’enferrer cette fois dans le rejet frontal, cynique et brutal, de toute forme d’action sociale.

C’était signer la mort du rôle socio-politique d’un PAGS moribond depuis qu’il avait cédé aux pressions visant à le faire renoncer à son identité fondamentale de parti national des travailleurs et des couches déshéritées.

Cet effacement historique ne bénéficiera pas à ses initiateurs les plus virulents.

Le « FAM » proclamé à grand fracas n’aura pas vécu plus d’une journée, le temps de son annonce par voie de presse, réduit ensuite aux diatribes de quelques individus dans l’hebdomadaire enchaîné de Mahmoudi, qui ne laisseront plus aucun doute sur leur filiation.

À quoi attribuer la régression, grave même si elle ne reste que provisoire sur la longue durée, du projet communiste porté par un parti qui se voulait au départ un instrument de libération sociale au sens le plus fort du terme?

Etait ce seulement lié, avec la montée de l’islamisme politique, à l’irruption de conflits virulents d’apparence identitaire, dans lesquels la manipulation des idéologies a servi de couverture à la rivalité de deux hégémonismes politiques ravageurs?

Le peuple en a payé la douloureuse facture, mais aussi le PAGS.

L’entrée planifiée d’une fraction du PAGS dans une logique qui sacrifiait le social, ne l’a-t-elle pas rendu plus vulnérable en accentuant le dévoiement de ses faiblesses idéologiques et politiques ?

C’est une partie de l’explication.

Une autre explication me paraît encore plus forte et pertinente, elle n’est du reste pas contradictoire avec la précédente.

Ce conflit interne à l’Algérie s’est inscrit à ce tournant de 1990 dans une évolution mondiale majeure.

Elle a vu au nom de la mondialisation-globalisation financière, remettre en cause les avancées précédentes des idéaux foncièrement démocratiques et sociaux.

Les artisans de la liquidation du PAGS ont appelé cela par euphémisme un projet socio-économique rénovateur et « moderniste » opposé à l’archaïsme, tel qu’ils l’ont développé dans l’éphémère et fantomatique «RPI» ( Résolution Politico-Idélogique).

Celle-ci avait été pompeusement présentée comme un monument qui allait révolutionner l’Algérie.

Il y a lieu de l’examiner comme paravent idéologique de l’opération «déstabilisation» menée contre le PAGS entre juillet et décembre 90.

Juillet-Aout 1990: LE PAGS SUR UNE PENTE FATALE

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Fin Mars dernier, avant l’interruption momentanée des publications du site, « SOCIALGERIE » avait annoncé la mise en ligne progressive de nouveaux documents, récits et témoignages relatifs à la crise du PAGS en 1990, crise dont c’est actuellement le vingtième anniversaire.

Plusieurs matériaux et contributions de ce type (voir notamment la rubrique mouvement communiste algérien) ont déjà été publiés pour éclairer cet épisode.

Son déroulement et sa signification en effet demeurent encore en grande partie obscurs ou confus pour l’opinion algérienne et internationale.

L’article présent esquisse une vue d’ensemble de nature à faire le lien entre les diverses contributions et documents qui continueront à être présentés.

(JUILLET-AOUT 1990 ):

LE PAGS SUR UNE PENTE FATALE

(Ce texte est la réponse à une question posée à Sadek HADJERES en 2008 par Arezki Metref, en prolongement de l’entretien publié dans Le Soir d’Algérie du 1er et 2 Juin 2007)

Arezki Metref:
Comment résumeriez-vous les racines internationales et nationales de la crise qui avait commencé à se nouer à l’occasion des élections municipales de juin 1990?

S. H :
Les divergences, à l’occasion du résultat de ces élections, étaient apparues principalement au niveau de l’instance de direction exécutive provisoire issue de 24 ans de clandestinité du PAGS. J’avais fait un premier récit en juin 2007 de la façon dont les débats ont été immédiatement faussés et dévoyés au niveau de cette instance. Comme le démontrera la suite des évènements, ces divergences ont été au plan formel sciemment répercutées à différents niveaux en les exacerbant et en violation des normes démocratiques à des fins de manipulation. Mais quant au fond, elles ont surtout révélé des problèmes fondamentaux déjà présents dans un contexte national et international, lui-même en crise.

Toutes proportions gardées, la crise du PAGS fait penser par son dénouement inattendu, à ce qui est arrivé en URSS et d’autres pays du système socialiste d’alors. Elle a surpris le plus grand nombre de ses amis et des militants eux-mêmes. D’où les nombreux questionnements sur les tenants et aboutissants et souvent des approches simplistes en guise d’explications.

Pour ce qui est de l’Algérie, la crise a été le fruit d’une conjonction entre trois facteurs qui s’étaient amplifiés sur la scène nationale et internationale. Ces facteurs n’ont pas seulement porté atteinte d’abord au PAGS mais à l’ensemble de la vie et de la sphère politique algérienne, avec des décalages dans le temps.

Les deux premiers facteurs ont constitué le cadre objectif de la crise. Un contexte géostratégique, économique et politique particulièrement dangereux s’est conjugué avec les menées systématiques et déstabilisatrices des forces hostiles à une évolution démocratique du pays.

Le troisième facteur, plus subjectif, a résidé dans le niveau insuffisant et inapproprié de la riposte politique opposée à ces dangers par les forces et courants démocratiques et progressistes.

Selon les positionnements des acteurs sur l’échiquier politico-idéologique, selon les intérêts matériels et de pouvoir des uns et des autres, des interprétations unilatérales ont été données de la crise et de son aboutissement négatif, tendant à attribuer une importance exclusive à l’un de ces facteurs au détriment des autres, ou à l’inverse, à les ignorer ou les sous-estimer.

En fait, ce n’est pas seulement le poids relatif de chacun de ces facteurs pris en soi qui explique l’évolution fatale. L’impact déstabilisateur de ces trois facteurs a tenu essentiellement aux interactions qui ont démultiplié leurs effets respectifs. Chacun de ces facteurs à lui seul aurait pu provoquer une assez sérieuse déstabilisation, mais surmontable à court terme.

Les trois, en se conjuguant au même moment, ont enclenché des enchaînements qui ont échappé à la perception et à la maîtrise des courants les plus sains du PAGS jusqu’à déboucher à terme sur une implosion politique et organique qui a surpris autant les militants que des observateurs extérieurs.

Voila pourquoi je cite ci-dessous ces facteurs sans les hiérarchiser ni présumer de l’importance intrinsèque de chacun d’eux.

Le plus instructif pour les leçons à tirer résidera dans les modalités et les raisons de leur enchaînement vers un engrenage fatal.

1- Une situation nationale et internationale exceptionnellement tendue et défavorable

, par suite de la montée simultanée et depuis un moment déjà de plusieurs phénomènes liés entre eux:

  • les effets directs et indirects d’une mondialisation capitaliste néolibérale ultra agressive, que ce soit au niveau des centres impérialistes occidentaux ou de leurs relais dans le monde arabe et musulman.

    L’impact néfaste de cette mondialisation financière capitaliste s’est exercé sur un terrain national déjà fragilisé par les déstructurations et le glissement à droite de l’époque Chadli;
  • l’affaissement inopiné des systèmes étatiques et politiques les plus importants du socialisme mondial, qui constituaient jusque là – on l’a mieux compris plus tard – un rempart appréciable contre l’agressivité impérialiste, la cupidité des multinationales et les complicités des régimes du monde arabe et islamique (juillet 2010: lire à ce sujet l’article de Dominique Vidal dans Manière de Voir: le temps des Utopies);
  • l’infléchissement et la manipulation réactionnaire des représentations identitaires dans chaque pays, particulièrement celles de plusieurs courants islamistes émergeant dans des formes virulentes comme expression du large mécontentement social et politique contre l’arbitraire et la corruption du pouvoir, alimentant ainsi à travers des actes d’intolérance et de violence une contestation de plus en plus hostile à des restructurations démocratiques.

2- Une opération technique de déstabilisation menée par les clans les plus influents de la police politique algérienne

, utilisant ses relais au sein même des organisations du PAGS.

L’opération visait la mise sous contrôle des appareils de direction et des chaînes de communication et de transmission organiques du PAGS au moment le plus fragile et le plus complexe de leur reconversion à la légalité.

Elle était destinée à perpétuer une stratégie autoritaire du pouvoir d’Etat battue en brèche en Octobre 88.

Ces milieux étaient hantés par le spectre d’une contestation radicale que l’avènement du multipartisme risquait d’engendrer au détriment de leurs privilèges financiers et de pouvoir.

Le même spectre anticommuniste avait déjà motivé l’interdiction du PCA en novembre 1962 et sa répression après le coup d’Etat du 19 juin 65, par crainte d’une montée déjà sensible du mouvement social et démocratique de protestation que ce parti animait avec succès.

3- De sérieuses insuffisances politiques et idéologiques dans les rangs du PAGS

lui-même. Elles étaient latentes ou déclarées durant la longue clandestinité d’un quart de siècle. La légalité avait vocation de les surmonter par le débat libre et contradictoire et le travail de formation politique, en faisant fructifier à travers les nouvelles luttes les points forts d’une riche expérience et la découverte des faiblesses favorisées en partie par la clandestinité.

Sans sous estimer le caractère déterminant des deux premiers, je considère ce troisième facteur comme le plus important pour la réflexion d’avenir des partisans du socialisme et de la démocratie, membres ou non du PAGS.

Ses enseignements sont irremplaçables pour les mouvances démocratiques de divers horizons idéologiques.

Souligner le caractère décisif de ce facteur ne dispense certes pas d’analyser les deux facteurs précédents. Ces deux derniers ont en effet constitué le lourd environnement objectif, hostile aux aspirations concrètes de la majorité de la population.

Mais les capacités subjectives de riposte et d’adaptation à ces deux facteurs défavorables sont du ressort direct des partisans d’un avenir démocratique et social pour l’Algérie et pour un monde libéré des menaces actuelles.

Nul autre ne tirera pour nous ces enseignements à notre place.

D’où l’importance de désigner, avec sang froid et sans écarts subjectivistes, les phénomènes et les mécanismes qui ont marqué cette crise, parce qu’ils ont été pour la plupart occultés ou mal connus, à cause à la fois des modes de fonctionnement hérités de la clandestinité et des intrigues policières occultes.

Certaines révélations sur ces faits, émanant de moi-même ou d’autres témoins et acteurs que j’invite à contribuer de façon sincère et constructive, seront surprenantes et pourront soulever de vives réactions subjectives. Des réactions humainement compréhensibles, au regard de tant d’espoirs et de confiance qui avaient animé les citoyens honnêtes et les militants sincères.

Dans un bilan qui gagne à rester serein, je tiendrai compte le plus possible des sensibilités et susceptibilités, pour des raisons à la fois humaines et politiques.

Car les responsabilités par delà les individus ou les groupes sont à rechercher avant tout au niveau de leurs racines dans les problèmes de société et d’institutions.

J’ai souvent souligné ce fait à propos des lourdes erreurs nationalistes ou graves méfaits qui ont marqué la guerre de libération.

J’insiste sur les limites et la stérilité des approches qui en restent à culpabiliser des individus ou des groupes, en ignorant les raisons profondes qui les ont trompés et dévoyés, en ignorant tout simplement les données historiques pour s’enliser dans des polémiques malsaines dont les anciennes et les jeunes générations sont lassées et même indignées quand elles apparaissent comme des diversions à la mobilisation pour la solution des problèmes actuels.

Une chose compte par-dessus tout. En dernier ressort, quelle est la force suprême qui soude et galvanise les acteurs engagés dans les causes justes, vers une société et un monde de paix, d’égalité et de justice sociale, de libertés et de droits humains?

C’est la clarté et l’objectivité dans les relations et les débats.

Elles sont capables de fonder une confiance raisonnée entre des acteurs tournés vers un avenir progressiste. Il est important de forger cette confiance révolutionnaire, de la préserver contre les risques de trahir les espérances.

La transparence n’est pas une qualité qui tombe du ciel ou dépendrait essentiellement du caractère des individus. C’est un problème important et décisif qui se pose à tous ceux qui oeuvrent à une transition démocratique.

Le sort qu’a connu la «glassnost» (transparence) au cours de la «perestroïka» tentée dans la deuxième moitié des années 80 en URSS, confirme que son instauration dépend des efforts engagés pour protéger aux différents niveaux le fonctionnement des instances contre les effets néfastes à la fois de l’autoritarisme dirigiste et de l’anarchie pseudo démocratique

La transparence d’un fonctionnement politique au service d’une cause démocratique et sociale progressiste ne peut résulter que d’une construction et d’un effort collectifs.

C’est le résultat d’une pratique vigilante et de règles jalousement et courageusement défendues à contre-courant des intrigues hégémonistes favorisées aussi bien par les pulsions autoritaires intolérantes que par le laxisme irresponsable. Ces tendances et pratiques négatives existent non seulement dans les courants conservateurs et réformistes mais aussi parmi les progressistes radicaux submergés par les pratiques et les mentalités perverses ambiantes dans la société et les sphères du pouvoir.

L’expérience de classe acquise sur le terrain de la lutte contre l’exploitation sous toutes ses formes est un des acquis fondamentaux qui restent à préserver face aux tentations et reniements révisionnistes.

Mais il reste une tâche importante et jusqu’ici sous estimée, à résoudre par les partis et le mouvement progressiste à l’échelle internationale. C’est celle du contenu et des formes à donner à l’exercice du pouvoir, de toute forme de pouvoir, dans les relations avec la société comme au sein de ses propres organisations.

Il est vital que les générations nouvelles soient mieux armées quant aux illusions et aux embûches prévisibles et normales des combats qui les attendent, des combats rendus incontournables par l’entêtement et les appétits des forces d’oppression et d’exploitation.

Éclairer ce chemin et ses obstacles est l’objectif des documents, témoignages et récits que je mets progressivement en ligne. Ces matériaux concernent des problèmes et des épisodes surgis pendant le déroulement de la crise de 1990 du PAGS; mais aussi en amont et en aval, susceptibles d’éclairer le déroulement, la signification et les enseignements de cette crise.

Bien entendu, il est hautement souhaitable que cette recherche historique et politique ne se limite pas aux efforts de quelques uns, et qu’elle s’enrichisse des contributions largement ouvertes à « Socialgérie » et tous autres lieux de recherches, de débats et d’échanges.