L’IDEAL COMMUNISTE EST-IL INCOMPATIBLE AVEC LES PRATIQUES DEMOCRATIQUES ?

ZENINE_3.jpg

Comme annoncé en début de cette année, dixième anniversaire de la disparition prématurée du regretté Noureddine Zenine, Socialgerie poursuit la publication de quelques uns de ses écrits. Cette lettre avait été rédigée par lui en octobre 1998. Il m’en avait envoyé une copie après l’avoir adressée à quelques uns de ses anciens camarades (je ne sais combien) avec qui il s’était regroupé durant cinq ans dans la formation du PADS (Parti Algérien de la Démocratie et du Socialisme).

Ce dernier s’était constitué après que le PAGS (Parti de l’Avant garde Socialiste, 1966-1991) ait été formellement sabordé et après que s’était aussi constituée la formation « TAHADDI », dont une partie se transformera plus tard en MDS. Cette dernière formation était considérée par les membres du PADS (ainsi qu’un grand nombre de communistes anciens du PAGS devenus sans attaches organiques partisanes et de citoyens progressistes) comme ayant tourné le dos aux repères historiques, aux pratiques et principes de classe fondateurs du PAGS.

Comme on le verra à la lecture du document daté de 1998, le PADS n’avait pas échappé aux pesanteurs d’un fonctionnement bureaucratique et autoritaire, que ne sauraient justifier ni de justes et créatrices positions de classe, ni les légitimes exigences d’efficacité et de discipline consciente.

Ci-dessous, la première moitié de ce document, dominée par les arguments, les positions de principe et l’analyse des réalités contextuelles.

Dans cette livraison, Socialgerie a fait le choix de ne pas mettre en ligne l’autre moitié (celle des annexes rédigées par N. Zenine), par souci du site de ne pas focaliser sur les questions de personnes et des détails conjoncturels, malgré parfois l’intérêt de certains d’entre eux et leur lien avec les problèmes de fond.

Les positons exprimées dans ce document me paraissent correspondre pour l’essentiel à ce que Noureddine Zenine avait eu l’occasion d’exposer et mettre en oeuvre dans sa pratique associative et politique autonome des mois qui ont précédé sa disparition prématurée en avril 2000 (voir le document de Socialgerie mis en ligne (…).

Les idées de ce document convergent aussi avec celles d’autres documents d’époque de camarades qui soulignaient en les déplorant les dérives antidémocratiques et coupées de la base militante et populaire à l’occasion de la crise du PAGS (1990-1991) dont les effets négatifs ont débouché sur la division et l’effondrement de ce dernier (voir notamment …)

ZENINE_3.jpg

Je quitte le PADS mais je continue à

lutter pour édifier le

Parti Communiste Algérien (PCA)

Sur des bases démocratiques

par Noureddine ZENINE

À vous qui êtes encore dans le PADS, par respect pour vous et pour ce que nous avons fait ensemble, je tiens à préciser les raisons pour lesquelles je quitte définitivement le PADS. J’aurais voulu m’exprimer en assemblée générale (A.G) mais le bureau de section a refusé de la tenir.

Je ne répondrai pas aux calomnies proférées à mon encontre. Elles visent à salir mon honneur de militant : officier de l’Armée de libération nationale (ALN), j’ai tout sacrifié après l’indépendance pour l’idéal communiste auquel je reste plus que jamais fidèle. J’ai, en effet été condamné à 10 ans de prison par contumace en 1967, contraint à la clandestinité totale pendant 24 ans d’août 1965 à septembre 1989.

Je ne répondrai pas à ces calomnies pour une autre raison : l’avenir du mouvement communiste et ouvrier algérien et la construction d’un véritable parti communiste algérien exigent autre chose que des insultes érigées en arguments théoriques.

Je répondrai d’autant moins à ces calomnies que, dans le moment présent, elles visent à éviter le débat autour de divergences fondamentales qui peuvent se résumer e une question centrale : quel parti communiste voulons-nous?

DEUX CONCEPTIONS OPPOSÉES

Veut-on un parti fermé sur lui-même qui accorde la priorité des priorités au fonctionnement interne ? Un parti dont les responsables vont de réunion en réunion sans lien avec la vie et les luttes concrètes?

Des responsables qui sont convaincus de détenir la vérité et la «ligne juste» qu’il n’y a plus qu’à appliquer? Des responsables qui, en conséquence, considèrent les militants comme des «éternels mineurs», n’ayant pas fait leurs preuves à qui on ne confie que des tâches subalternes et qui n’ont qu’à appliquer ce qui a été décidé sans leur avis? Des responsables qui méprisent les masses, sous des formes diverses et pas toujours conscientes?

Ou bien veut-on, au contraire, un parti ouvert sur la vie s’édifiant à partir du mouvement réel et dans lequel on assure en permanence la formation de TOUS les militants pour leur permettre d’assurer des responsabilités toujours plus importantes, de se déterminer par rapport à eux-mêmes et sans procuration et de contribuer à l’élaboration collective des prises de position et à l’application vivante du vrai centralisme démocratique qui n’a rien à voir avec le centralisme de caserne? Un parti dont la ligne de conduite permanente prioritaire consiste à renforcer la liaison avec les masses et le mouvement réel, en un mot avec la pratique qui, pour un communiste, est LE critère de vérité?

En un mot, veut-on un parti conçu de façon organiciste comme une «fin en soi» qui décide de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas en dehors des masses avec comme symétrie inévitable une direction qui décide en vase clos et des militants qui appliquent; ou, au contraire, un parti ouvert sur la société réelle, en premier lieu la classe ouvrière moderne et les autres forces populaires, un parti qui y puise ses forces, apprend d’elles et se nourrit de leurs expériences théoriquement et pratiquement?

L’HEURE DE VÉRITÉ AVEC LES ÉLECTIONS

Ces deux conceptions divergentes existaient depuis des années à l’état latent. Elles sont apparues avec un relief saisissant à l’occasion de notre participation aux élections législatives algériennes en France. Ainsi, au cours de la collecte de signatures, le bureau de section a été, en tant que tel, complètement dépassé. Ce sont des camarades de la base et d’autres non-organisés au sein du PADS qui ont su être à la hauteur des événements. C’est, en grande partie, grâce à eux que nous avons obtenu près de 1200 signatures au lieu des 800 requises et près de 5% des suffrages exprimés.

Dès la fin de la collecte, les responsables qui ont été en marge de cette lutte politique, en particulier deux d’entre eux, Bou et Zoh, ont tout fait pour éviter que le parti ne leur échappe en faisant jouer les réflexes d’appareils qui ont causé tant de mal au PAGS, au PCA et, de façon générale et sous des formes diverses, à tout le mouvement communiste et ouvrier international (MCOI).

Ils ont proposé une coordination de la campagne électorale qui place les éléments les plus actifs de la collecte sous la surveillance de ceux qui avaient été dépassés par cette action politique.

Faire confiance aux camarades :

un enseignement précieux acquis douloureusement.

J’ai connu une expérience similaire à la veille u congrès légal du PAGS et après sa disparition.

Les raisons profondes de mon départ ne peuvent, en effet, être comprises réellement sans connaître les enseignements que j’ai tirés de cette expérience.

J’ai adhéré au Parti Communiste Algérien en 1963 après son interdiction par le Président Ben Bella.

C’est la première fois depuis 35 ans que je décide de démissionner. Épreuve douloureuse mais salutaire.

Avant le dernier congrès de la légalité du parti de l’avant-garde socialiste (PAGS) en décembre 1990, j’avais exprimé mon désaccord avec un certain nombre d’orientations. Contrairement à d’autres dirigeants actuels du PADS, je n’ai jamais défendu l’avant-projet de résolution politico-idéologique (AP / RPI) ni au sein du parti, ni publiquement. Dans les colonnes de l’organe central du parti dont j’étais le directeur, j’ai fait admettre la publication intégrale de contributions de camarades qui exprimaient leur désaccord avec l’AP / RPI .

Au cours d’une des dernières réunions du bureau politique du PAGS issu de la clandestinité, à quelques semaines du congrès légal, Boualem Khalfa a proposé une partie du bureau politique qui devrait être «élu» par le comité central issu du congrès. C’est lui qui a proposé Hachemi Cherif comme coordinateur. J’ai exprimé au sein-même du bureau politique mon désaccord en votant contre. Toutes les propositions pour la composante future du bureau politique avaient un dénominateur commun: éliminer celles et ceux qui étaient le plus liés aux actions de masse et jouissaient de plus d’autorité auprès des militants. D’ailleurs les élections du comité central par le congrès l’ont démontré : ceux qui ont été proposés pour le BP par Boualem et ses amis ont été élus parmi les derniers et ceux qui en ont été éliminés étaient élus parmi les premiers.

Mais, aussi bien pour l’AP/RPI que pour la composante du bureau politique, je n’ai jamais fait part de mon désaccord, y compris auprès de mes amis les plus intimes.

J’ai décidé de me taire par discipline librement consentie – personne ne m’y a contraint – avec le souci de préserver l’unité du parti. Dans les faits, je considérais qu’à l’exception de la direction, les autres camarades, c’est-à-dire en définitive le parti, n’étaient pas assez mûrs pour le préserver.

C’était, de ma part, une forme honteuse de mépris des camarades. Je m’en excuse auprès d’eux. Ayant pris conscience de cette déformation, je me suis juré de ne plus jamais me taire et de donner mon avis à l’ensemble des camarades. Quoi qu’il en coûte!

En conformité avec les leçons de l’expérience

C’est pourquoi quand j’ai été pris à parti par le bureau, j’ai refusé de m’expliquer devant lui seul. Dans une lettre adressée le 30 octobre 1997 aux membres de la coordination présents en France, j’ai informé que j’avais assuré la frappe du manuscrit du texte critique de Zoh demandant qu’il «soit communiqué intégralement (souligné dans ma lettre) à tous les camarades, sans exception aucune, que ma contribution à venir (souligné dans ma lettre) soit également communiquée à tous les camarades, sans exception aucune.

Je m’engage à la rédiger» et je précisais: «Dans tous les cas, je refuse de me confiner à un débat cloisonné au seul bureau et à la seule coordination». J’ai proposé qu’une «A.G. soit prévue aux environs du samedi 29 novembre 1997» pour débattre avec les camarades qui sont en France, et vous savez, chers amis que cela ne pose aucun problème technique, compte tenu de notre nombre que vous connaissez. Dans un courrier du 6 novembre le bureau refuse la tenue de l’A.G.: «Tu feins d’oublier qu’une A.G., dans un parti comme le nôtre et dans la situation où il se trouve n’est nullement habilité à démettre ou à renforcer un organisme du parti comme le bureau de section ». J’avais, aussi, proposé pour l’ordre du jour «l’évaluation par chaque camarade des élections législatives et de la fête de l’Humanité. Les contributions de Zoh et de Nour pourront être versées comme éléments du débat». Cet aspect est complètement ignoré. Ayant maintenu ma proposition d’une A.G., le bureau m’adresse le 24 novembre une lettre de 6 lignes dont les 2 que voici: «Nous te rappelons qu’il n’est pas envisagé de réunion commune avec toi en l’absence de la réception par nous de ces réponses», c’est-à-dire mon avis écrit mais cloisonné au bureau et à la coordination.

Dans le même ordre d’idées, on m’a reproché d’avoir formulé au cours de l’A.G. des propositions pour renforcer le bureau sans avoir, au préalable, informé ce dernier; Or, je considère que c’est l’A.G. de section qui est souveraine et non le bureau dans la situation que nous vivons en France. Prétendre l’inverse, cela signifie, qu’on le veuille ou pas – et cela importe peu – que le bureau détient la bonne parole, que les militants n’ont qu’à l’appliquer. Quant aux masses, n’en parlons même pas! En Algérie, le problème se poserait différemment, mais affirmer qu’en France nous devons obéir aux règles de la clandestinité, cela frise le ridicule quand on agit ouvertement comme on le fait depuis 1993 à la fête de l’Humanité.

Lénine : pour le principe électif dès 1907

Et, de grâce qu’on ne prétende pas agir au nom de la rigueur marxiste! Les responsables du PADS en France ont de l’organisation une conception sectaire qui fait de quiconque défend un point de vue divergent un ennemi plus ciblé que celui qu’on prétend combattre. Cette conception tourne le dos au marxisme vivant.

Ainsi, si jusqu’en 1905 Lénine était opposé à toute forme d’élection, compte-tenu de la forte répression, il y était favorable dès 1907. Au cours de cette année, dans son article intitulé: «La scission de Petersbourg», il écrivait: «le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (dénomination du parti communiste de l’époque) est organisé démocratiquement. Cela signifie que toutes les affaires du parti sont conduites directement par des représentants de tous les membres du parti avec des droits égaux et sans aucune exception ; ainsi tous les collèges dirigeants, toutes les institutions du parti sont élus, obligés de faire des comptes-rendus de leurs mandats et amovibles (…) ces représentants doivent obligatoirement être élus (souligné par Lénine) par tous les membres du parti ». Vous avez bien lu 1907, 10 ans avant la Révolution d’Octobre et au moment où le tsarisme régnait encore.

Dès novembre 1905, en vue de préparer le IV ème congrès du parti, Lénine avait souligné le danger pour le parti d’avoir «trop longtemps croupi dans l’illégalité» (que dire du PAGS qui est né et a vécu pour l’essentiel dans l’illégalité !) et prônait d’aller vers les forces jeunes en adaptant des formes nouvelles d’organisation et de luttes; il précisait qu’ «il faudra probablement que la nouvelle cellule soit une organisation de forme moins stricte que par le passé» et il ajoutait, lisez bien, que «chaque fédération, chaque organisation, chaque groupe élira immédiatement un bureau, un présidium et une commission exécutive, en un mot un organisme central et indépendant (souligné par moi) chargé de diriger les affaires de l’organisation ». Nous sommes en 1998 en France et le PADS a un stand à la fête de l’Humanité depuis 5 ans.

Nécessité d’un bilan.

J’ai été l’un des deux principaux fondateurs en Algérie de ce qui allait devenir le PADS. Je suis donc d’autant plus à l’aise pour affirmer que la création de cette organisation qualifiée abusivement de parti a été précipitée, motivée par des raisons subjectives : répondre rapidement à l’initiative de dissoudre le PAGS, rassembler sur une base sentimentale celles et ceux qui restaient attachés à l’identité communiste.

La création du PADS s’est donc opérée sans aucun bilan critique et autocritique du PAGS et de sa dissolution qu’on ne peut imputer, si on veut être sérieux, à la seule infiltration policière (sinon comment expliquer que le PAGS a continué à vivre au pire moment de la répression, notamment de 1965 à 1972), sans aucun bilan du mouvement communiste et ouvrier algérien et de l’effondrement comme un château de cartes de l’URSS et des autres régimes de l’Est européen, effondrement qui a eu lieu avec, pratiquement, l’appui des dirigeants des PC de l’époque. Boris Eltsine était membre du bureau politique du PCUS et Gorbatchev son secrétaire général, pour ne citer que ces deux cas. Et, sans doute, à l’époque ceux qui les critiquaient devaient être qualifiés «d’adversaires, voire d’ennemis qui portent tort au parti puisqu’il les avait nommés». Cette défense aveugle d’un appareil au nom d’une discipline mécanique car sans lien avec le contenu concret des théories défendues et des pratiques concrètes, a causé et cause encore de graves préjudices.

L’absence d’un tel bilan ou à tout le moins un début de discussions et d’initiatives organisées pour y parvenir, conduit inévitablement à des erreurs similaires. Car une rupture avec une expérience n’est jamais absolue. Elle s’opère toujours en rupture, certes, mais aussi en continuité avec ce passé récent. Surtout quand on n’en dresse pas un bilan sérieux.

À présent, tout en étant, plus que jamais, convaincu de la nécessité décisive d’un parti communiste algérien, en tant que tâche stratégique, je mesure mieux que sa création sera le fruit d’un processus complexe et, sans doute, long avec des acteurs issus du mouvement réel du présent et des luttes d’aujourd’hui. Il faudra également maîtriser la formation économique et sociale (FES) de l’Algérie d’aujourd’hui avec une population dont 70% ont moins de trente ans, en plus du bilan qui reste à faire de l’action du PAGS, du PCA, du MCOI.

On ne construit pas un PC avec le passé, aussi respectable soit-il, de camarades aujourd’hui en marge des luttes présentes, surtout dans un pays aussi jeune que l’Algérie.

Un parti communiste avec un fonctionnement démocratique.

Le communisme ne peut être assimilé à des amulettes qu’il suffit de porter pour se prémunir des erreurs, ni à un appareil sclérosé au nom d’un centralisme démocratique déformé et asséché de sa sève nourricière.

Sinon, comment expliquer cet acharnement à faire une enquête de type policier pour savoir par quelles «manigances» des camarades ont pris la parole dans un stand de l’Humanité de l’année passée sans même s’enquérir de savoir ce qui a été dit et l’écho reçu. Il en est de même pour l’appréciation relative à l’intervention de Saïd au stand du PADS en 1997. En général lorsqu’un camarade s’avise de prendre une initiative, l’essentiel pour les membres du bureau de Zoh, c’est d’en être avertis et de donner leur accord. Ce qui permet de bloquer des camarades qui ne leur paraissent pas «disciplinés».

Des responsables du PADS seraient bien avisés de lire ou de relire pour s’en inspirer ce qu’écrivait Marx en 1843 à Arnold Ruge: «Nous ne nous présentons pas en doctrinaires avec un principe nouveau : voilà la vérité, à genoux devant elle!» C’est à cela que me font penser certaines attitudes.

Le communisme, c’est l’inverse de cette pratique. C’est «le mouvement réel qui abolit l’état actuel» et non «un idéal sur lequel la réalité devrait se régler» (l’Idéologie allemande).

L’objectif à atteindre c’est «une association où le libre développement de chacun est la condition du libre épanouissement pour tous» (Le Manifeste). Contribuons à cet épanouissement parmi ceux qui se prévalent de l’idéal communiste en créant les conditions, là où ils sont organisés, d’un fonctionnement démocratique qui exige une formation systématique pour que chacun puisse compter pour un, pour mieux contribuer à une œuvre collective qu’il aura, aussi, marqué de son empreinte.

Il s’agit, sans renier à son identité communiste ni tomber dans une forme déguisée de social-démocratie, de tenir compte des changements qui ont eu lieu en Algérie et dans le monde, encourager et «utiliser la connaissance des conditions locales et, avant tout l’initiative de tous (souligné par Lénine) les membres du parti (car : ndlr) il ne saurait y avoir de règles déterminées d’avance, car tout cela est un trait nouveau» (souligné par Lénine).

C’est pourquoi, il est décisif d’avoir en vue et en permanence le contact avec la base populaire. Déjà, le 21 septembre 1921, dans un article de “La Pravda”, 4 ans après le triomphe de la Révolution d’Octobre, Lénine écrivait: «pour juger les éléments “bureaucratiques” et “commissairisés”, l’opinion de la masse prolétarienne sans-parti et, dans beaucoup de cas également, l’opinion de la masse sans-parti sont extrêmement précieuses. La masse laborieuse sait très bien distinguer les communistes honnêtes et désintéressés de ceux qui dégoûtent l’homme simple qui gagne son pain à la sueur de son front, qui n’a pas de prérogatives et ne connaît pas le chemin des autorités ».

J’ai caressé l’espoir que la pression positive exercée par la campagne électorale allait dynamiser le PADS et le placer sur les rails d’un vrai parti communiste tourné résolument vers le terrain et la classe ouvrière en particulier. Malheureusement, les manœuvres s’appuyant sur le vieux réflexe de “parti à défendre” ont bloqué cette évolution. Le jour où A.G. a été refusée alors qu’elle était demandée par la majorité écrasante des camarades, j’ai acquis la conviction qu’on ne pouvait transformer positivement le PADS de l’intérieur.

Je ne quitte pas le PADS pour “prendre ma retraite” ou me croiser les bras.

Je continuerai à apporter ma contribution pour créer le futur PCA avec celles et ceux qui, pour des raisons diverses, sont plus que jamais, convaincus de la nécessité d’un véritable parti communiste pour l’Algérie.

Des camarades qui sont encore au PADS apporteront, sans doute, leur contribution à l’édification d ce parti.

Pour ma part, j’y consacrerai, croyez-moi, le meilleur de moi-même.

Octobre 1998 :

Noureddine ZENINE.

QUAND LES FEMMES ALGÉRIENNES EN FRANCE AVAIENT REPRIS LE RELAIS DU 17 OCTOBRE

pdf_img2353right-doc2352-4.jpg

Le 20 octobre 1961, en réaction à la sauvage répression du 17 octobre à Paris, les Algériennes montent au créneau dans toute la France.

octobre_1961_7.jpg
Le déchaînement des forces de police, des CRS, des harkis, le 17 octobre 1961, contre nos manifestants désarmés et pacifiques, avait été prévu par les responsables de l’organisation FLN. La directive du 10 octobre 1961, signée par le responsable fédéral à l’Organisation, Kaddour Laâdlani en témoigne : «Comme il est à prévoir des arrestations ou des internements, il convient de préparer les femmes avec les mots d’ordre suivants : ‘‘À bas le couvre-feu raciste’’, ‘‘Libérations de nos époux et de nos enfants’’, ‘‘Négocier avec le GPRA’’, ‘‘Indépendance totale de l’Algérie’’. La manifestation aura lieu devant la préfecture de police, le troisième ou quatrième jour après le boycott du couvre-feu. À cette occasion, faites votre possible pour faire participer le maximum de femmes algériennes…»

Et comme prévu, à Paris et en Province, elles sortirent et manifestèrent le 20 octobre 1961! Consultons sur cet événement quelques-uns des nombreux témoignages collectés à chaud, de manifestantes, de militants missionnés présents sur les lieux et de journalistes.


Ce jour-là, à Paris

Fatma Morsli: (…) «En arrivant à St Michel, nous avons été partagées en deux groupes avec la femme de Ramdhane, Simone Boulanouar. Mme Rahma Boulanouar, sa belle-fille, Yamina, Aïcha et moi, on a été aussitôt appréhendées et ils nous ont séparées… Après ça, j’étais dirigée vers l’hôpital Sainte Anne. Nous n’étions pas battues et maltraitées. C’est un docteur qui nous a fait sortir par une autre porte et nous étions 150 femmes avec leurs enfants».

Oudda Bennaceur : «Nous sommes parties, une sœur et moi de Bobigny, manifester. Nous devions nous rendre au Châtelet. Evidemment, ce ne fut pas tellement facile étant donné que chaque sortie de métro était surveillée par des policiers, leurs armes braquées et vêtus de gilets pare-balles. (…) Ils nous dirigèrent au commissariat de police du 4e. Là, des centaines d’Algériennes nous accueillirent avec des youyous et des cris de : ‘‘Algérie algérienne’’. A ce moment-là, quelques passants s’arrêtaient en entendant nos cris ; deux Françaises parmi la foule applaudirent à nos slogans. Elles furent aussitôt conduites avec nous. De là, ils nous transportèrent dans un bus en direction du 19e en traversant les grandes rues de Paris. Pendant tout le trajet, nous criions de toutes nos forces : ‘‘Algérie algérienne’’, ‘‘Le racisme au poteau’’. Un policier dans le bus, furieux, nous dit: ‘‘Moi, quand je n’aime pas un pays, je ne reste pas chez eux!’’. Je lui ai répondu : ‘‘Nous serions heureuses de vivre dans notre pays libérées de vos colonialistes !’’».

Arrivées à l’hôpital, ils nous enfermèrent dans une salle où nous accueillirent des cris de «Vive l’Algérie algérienne» et des youyous des sœurs déjà parquées comme du bétail dans cette salle. Nous les accompagnons nous aussi dans un chant traditionnel empli de beauté. Alors que les inspecteurs commençaient à entrer pour nous voir, nous recommencions de crier plus fort encore. Nous eûmes l’idée d’écrire sur les murs de la grande salle ceci : ‘‘Algérie algérienne’’, ‘‘Nous voulons notre liberté’’, ‘‘Libérez nos maris’’, etc. À l’heure des repas de midi et du soir, nous avons refusé de manger en leur criant ‘‘Nous voulons notre pays’’ (…) »

Nadira : «(…) Nous devions nous rendre à la manifestation qui devait se dérouler à 12h au Châtelet pour crier tout ce qui nous tenait à cœur depuis tant d’années (…) Là, ont surgi quatre ou cinq agents vêtus de gilets pare-balles. L’un d’eux s’est avancé et nous a demandé nos papiers. Nous lui avons demandé si on pouvait partir, il nous a regardées avec colère et nous a dit : «Pas du tout ! Montez en voiture et en vitesse !» Le car était très grand, plein de nos sœurs de tout âge, célibataires, mariées, mères de famille avec des enfants. Nos sœurs étaient venues de tous les coins. Une sœur s’est précipitée à la porte du car et s’est sauvée; trois agents accoururent et l’ont rattrapée. L’un d’eux lui a donné un coup de pied et elle l’a insultée et lui a craché à la figure.»

Il y avait des Européens qui nous regardaient sans rien dire. Nous sommes restées une demi-heure dans le car, puis on nous a conduites au commissariat de police du 4e arrondissement. Là, se trouvaient des sœurs qui poussaient des youyous à notre entrée. Nous avons crié ‘‘Vive l’Algérie indépendante! ‘‘, ‘‘Libérez nos époux et nos frères’’, ‘‘Vive le FLN’’. Au moment du départ, nous avons crié. Il se trouvait trois Européennes sur le trottoir, elles ont applaudi. L’un des agents a fait arrêter l’autobus et ils les ont faites monter avec nous en les insultant… Ils m’ont donné un coup de poing et une gifle à une de mes sœurs. Nous avons mis un foulard à la vitre. Ils l’ont arraché en nous bousculant.

Au feu rouge, les journalistes nous photographièrent. Nous avons cassé les tables, les bancs, les lampes, écrit au rouge à lèvres étant donné que nous n’avions pas de craie. L’inspecteur est venu et a crié : ‘‘Qui a écrit vive le FLN ?’’ Nous lui avons répondu en criant toutes ensemble que c’était nous. Il nous a dit : ‘‘Qui va payer les tables, les bancs, les lampes cassées ?’’ Il nous a dit : ‘‘Moi, si je n’aime pas un pays, je n’y vais pas’’. Nous lui avons répondu que tout notre pays était rempli de postes de colons et qu’une fois qu’ils nous laisseront la place, nous on ira. Il nous a dit : ‘‘On va vous donner votre Algérie, vous casserez des cailloux’’. Nous avons répondu que nous serions très heureuses (…).

Fatma Dehimi : «J’étais responsable de plusieurs sœurs, marchant à l’avant, le drapeau algérien dans ma main. On criait ‘‘Algérie algérienne’’, ‘‘Libérez les détenus’’. Lorsque nous avons été encerclées par plusieurs policiers, je me suis mise à l’avant, avec le drapeau. J’ai griffé des agents. Alors, ils m’ont battue à coups de matraque aux jambes et à l’épaule. Jusqu’à présent, j’ai des marques sur mon corps. Je suis toujours prête pour ma patrie algérienne. Mon mari est emprisonné depuis trois ans au camp de Larzac. J’ai un enfant à ma charge. Vive l’ALN ! Vive le FLN !’’

Raya Daoui : «… Il fallait attendre un autre groupe de femmes qui devaient arriver avec les drapeaux dans un sac. Nous voici donc toutes rassemblées, au total 36 femmes. Aucune peur ne se lisait sur nos visages, bien au contraire, nous allions défendre notre patrie… »

Farida Amghar : «… Nous étions nombreuses, parmi nous, il y en avait de Nanterre, venues à pied, femmes et enfants, de Vermeileu-Parisis, de St-Denis etc. Les agents étaient brusques avec nous. Nous avons entendu des réflexions de toutes sortes. Un agent a bousculé une femme enceinte et nous avons toutes protesté, crié, nous étions courageuses. Les inspecteurs interrogeaient les enfants, leur demandaient : ‘‘Pourquoi êtes-vous venus à Paris ?’’ ‘‘Pour manifester’’, dit un enfant de 8 ans ! Les tout-petits pleuraient, ils n’avaient rien mangé depuis le matin. Quelques femmes avaient des panneaux ‘‘Algérie algérienne’’ ‘‘Libérez nos hommes’’ ‘‘Arrêtez les massacres’’. Ce jour-là était pour nous un jour de lutte pour notre pays. Nous ne regrettons rien de ce que nous avons fait et dit et s’il faut recommencer, nous sommes prêtes, nous les femmes algériennes !’’

Mme Boubekeur : «…Nous sommes descendues du métro, toujours groupées. Au bas de l’escalier, nous avons trouvé trois agents de police. Là, Mme D. et Mme C ont pris le drapeau et l’ont brandi en l’air pour que tout le monde le voit. Malheureusement, toute une armée de gendarmes, policiers, CRS, nous ont barré la route en disant à Mme D. et Mme C : ‘‘Jetez-moi ce chiffon ! ‘‘, en parlant du drapeau ! Ensuite, mitraillette au poing, les policiers nous ont conduites à la prison du 5e arrondissement. Nous étions très nombreuses, mais les policiers aussi, et ils avaient un avantage, ils étaient armés. Nous avons eu quelques bousculades. Nous avons été identifiées et ensuite on nous a laissées un bon moment sans savoir ce qu’ils allaient faire de nous puisqu’ils manquaient de place. Là, nous sommes montées dans des cars policiers, en nous comptant plusieurs fois. Un policier est arrivé avec un kilo de sucre en morceaux pour distribuer aux enfants en attendant de leur donner à manger. Mais personne n’en a voulu».

Rabha Dekar : «… Nous avons pris un taxi jusqu’à Chatelet. Nous avons été arrêtées par la police et nous avons été conduites au poste de police du 4e arrondissement en attendant que l’autobus nous conduise aux hospices. Nous avons crié pendant trois heures ‘‘Vive le FLN ! Algérie algérienne ! Libérez nos maris !’’ etc. Nous avons été conduites à l’hôpital Lariboisière du 10e arrondissement en autobus, en criant et en répétant les mêmes slogans. Nous avons aussi cassé les carreaux, les portes, les tables, on a tout saccagé… »

Zahia Belhocine : «… Ils nous laissèrent à peu près trois quarts d’heure à l’Hôtel de Ville. Après ça, ils commencèrent à trier : les jeunes filles et femmes qui étaient venues seules, d’un côté, les femmes avec enfants, de l’autre. Dans l’autobus qui nous transportait, nous commencions à crier ‘‘Algérie algérienne ! Libérez nos ministres ! A bas le racisme !’’, etc. Toutes les personnes qui se trouvaient sur le boulevard s’arrêtaient pour nous écouter, d’autres sortaient des magasins ou de chez elles. Une jeune fille mit un foulard vert à la fenêtre, en s’apercevant de ça, un CRS nous prit brutalement par les épaules en nous poussant vers le fond de l’autobus… Ce qui m’a beaucoup frappée, ce sont les Françaises, la plupart mariées à des frères, elles criaient comme nous, faisaient du tapage. Les femmes algériennes ont été très courageuses, certaines ont laissé leurs enfants seuls à la maison et sont venues malgré ça !»

Un militant : «Nous avions reçu la directive d’avertir toutes les femmes de se rendre devant les portes de la préfecture de police le vendredi à 12h. Toutes celles prévenues dans la nuit se sont rendues à l’heure prévue. Celles qui n’ont pas pu être touchées et avoir communication de l’horaire ne sont pas parties. Pour le moment, aucune n’est signalée qui, prévenue, n’a pas participé. Nous pouvons donc considérer qu’elles sont toutes révolutionnaires et ont toutes participé à la manifestation… La police a demandé aux Algériennes : ‘‘Etes-vous venues sous la menace du FLN ?’’, réponse : ‘‘Nous sommes venues parce que vous avez arrêté nos maris. Nous voulons qu’ils soient libérés ou nous les rejoindrons ! ‘‘ La police a répondu : ‘‘La prochaine fois, vous serez cueillies par les harkis!’’».

Le Monde du 21 octobre 1961 : «Vendredi matin, place de l’Hôtel de Ville et dans d’autres quartiers de Paris, des femmes musulmanes ont tenté de manifester contre le couvre-feu. Vendredi, à la fin de la matinée, une manifestation de femmes musulmanes s’est déroulée place de l’Hôtel de Ville pour protester contre le couvre-feu et les arrestations en masse des travailleurs algériens… Dans d’autres quartiers, à la périphérie de Paris, des femmes musulmanes ont également tenté de se rassembler dans la matinée. Elles ont été conduites en car dans les commissariats. » Le Monde du 22 et 23 octobre 1961: «Un millier de femmes souvent accompagnées d’enfants ont été appréhendées à Paris»

L’Express du 26 octobre 1961 : (Reportage de Jean CAU). «… Ces derniers jours, je n’ai vu que des visages désertés par le sourire, des yeux tuméfiés, des dos bleuis à coups de crosse; je n’ai entendu que des récits où revenaient, en litanie, les mêmes mots: rafles, coups, tortures, disparitions, assassinats. Pour monter les étages, le gosse frottait des allumettes… Ils m’ont fait asseoir. La mère, cinquante-et-un ans, qui était dans le lit, s’est excusée. Elle ne pouvait pas bouger à cause de son dos qui était tout bleu. Mais je voyais son visage violet et noir, avec un œil – l’œil gauche – gonflé comme un œuf et dont la cornée était rouge vif. ‘‘Le docteur il a dit que l’œil était mauvais et que je perdrai la vue de ce côté’’. Les deux fils se taisent. Le père regarde sa femme. Elle me dit qu’elle était allée manifester «parce qu’on nous tue trop et parce que maintenant on doit rester dans la maison comme des rats».

Elle défilait avec sa fille et l’un de ses fils, lorsque ce fut la charge. – ‘‘Un policier, il a mis son revolver sur ma fille…’’ Elle est intervenue. Un autre policier l’a jetée à terre et elle a reçu une volée de gifles, des coups de matraque. On les a jetées elle et sa fille dans le car. ‘‘Là, les policiers m’ont tordu le bras, regarde… et ils me criaient : ‘‘Salope ! On te crèvera, on te videra comme un lapin. Dis ‘‘Algérie française ! Salope !’’. Et il m’a dit des choses que je ne peux pas répéter. Alors, moi j’ai crié : ‘‘Vive l’Algérie indépendante ! Vive mes frères’’. Et j’ai dit au policier: ‘‘tu peux me tuer si tu veux, mais je ne dirai pas autre chose!’’».

On l’a jetée dans le commissariat du Val de Grâce. Sous ses yeux, sa fille a attrapé une dégelée de coups de pieds dans le ventre. Dans la nuit, on l’a jetée sur la chaussée. Elle a réclamé sa fille. Les policiers ont levé leurs matraques. Titubant, se traînant, elle se demande comment elle a pu rentrer chez elle. «Et votre fille?». «Elle n’est pas revenue. Y a trois jours et elle n’est pas revenue».


Forbach (Est) :

La responsable locale de la Section des femmes de la Fédération de France du FLN: «Nous avons mis à exécution les décisions prises par l’organisation de faire du 20 octobre 1961 une journée de manifestation de nos sœurs accompagnées de leurs enfants. Nous avons mis l’ensemble de notre effectif féminin en état d’alerte. Les moyens de locomotion, les itinéraires à suivre et l’acheminement des banderoles se sont bien effectués et nous n’avons eu aucune difficulté à signaler dans ces domaines.

octobre_1961_20_femmes_1.jpg
Sur chacune des banderoles, faites en double, nous avons inscrit les slogans suivants :

À bas les mesures racistes

Libération de nos époux et de nos enfants

Indépendance totale de notre pays

Négociations avec le GPRA

L’effectif des femmes mis en mouvement est de 353 et celui des enfants de 175, qui ont accompagné leurs mères. Arrivées sur les lieux (à partir de deux endroits différents pour atteindre la sous-préfecture de Forbach), des policiers et des gendarmes leur ont arraché les banderoles. Dans une voiture, des policiers, dont un inspecteur leur disaient : ’’Rentrez chez vous!’’. Les sœurs continuaient de marcher en lançant des youyous.

Les gendarmes en nombre important pourchassaient les femmes tandis que les enfants pleuraient.

Dispersées, nos sœurs se sont de nouveau réorganisées à Stiring, en revenant avec de nouvelles banderoles qu’elles ont récupérées et des morceaux de bois pour les tendre.

Ensuite, deux autres groupes arrivèrent. A ce moment, la sous-préfecture était protégée d’une barrière en grilles, barrant les deux rues qui y donnent accès.

Des heurts ont été provoqués par l’arrivée des CRS et des pompiers. Ces derniers n’ont pas utilisé de jets d’eau, par contre les gendarmes mobiles et les CRS ont procédé à des brutalités sur les femmes en utilisant leurs bâtons et en frappant les femmes aux bras pour leur faire lâcher les banderoles.

Nos sœurs refoulées dans le centre de la ville ont bloqué la circulation dans toutes les artères importantes. Et de nouveau elles se sont réorganisées avec les groupes revenant de Stiring et ont marché sur la ville.

Les gendarmes et les CRS ont été débordés. Ils ont procédé à des brutalités et à 10 arrestations…»


Rouen (Ouest) :

un militant : «Le jour de la manifestation, la police était en alerte depuis 8h du matin, soit les gendarmes, les CRS, la police et la DST. Des barrages ont été installés avec des herses à chaque entrée de la ville de Rouen. Toute voiture, bus et camion compris, est arrêté pour vérification d’identité de chaque passager, quelle que soit sa nationalité. Même chose pour les passantes et les passants. Les Françaises poursuivent leur chemin, les Algériennes sont arrêtées et conduites à la Centrale et à la caserne St.Severt.

Une Française n’a pas répondu aux sommations de la police, celle-ci a tiré des rafales de mitraillette, crevant les pneus de la voiture. Après le scandale qu’elle a fait à la police, la Française a été conduite au poste et relâchée le soir. Les femmes françaises qui sont sorties avec leurs gosses pour faire leurs courses ont été arrêtées pour vérification d’identité et refoulées vers leur maison sans pouvoir se rendre là où elles allaient. Les femmes françaises mariées aux nôtres et les Algériennes qui se sont fait arrêter à 2 ou 3 sont vérifiées et refoulées vers leur domicile tout en s’entendant dire: ‘‘Si on vous revoit dehors, vous savez où c’est qu’on va vous mettre!’’ »…

«Enfin, à midi, les femmes suivent l’ordre donné. 174 femmes de Rouen, Vernon, Evreux, Aissel et les banlieues de Rouen se sont rendues au centre de Rouen pour manifester. Une quarantaine de manifestantes ont réussi à joindre la place de l’Hôtel de Ville et ont déployé les banderoles. La police les a arrêtées toutes et conduites au Central où elle a procédé aux vérifications d’identité et des domiciles. Elles ont été retenues jusqu’à 15 heures. Au Central de police, les sœurs ont crié les slogans inscrits sur les banderoles…»


Mézières (Nord) :

une militante : «Le 20 octobre, après de brèves délibérations avec le commissaire, celui-ci autorisa deux sœurs à se rendre à la Préfecture. Nous avons tout d’abord protesté, notre dessein était de nous y rendre toutes ensemble. Par la suite, vu la résistance que nous rencontrâmes, deux sœurs se rendirent en délégation à la Préfecture. Là, elles exposèrent les motifs et le but que nous voulions atteindre par ces manifestations. Elles remirent une lettre au Préfet dans laquelle nous avons exposé les motifs suivants:

La reprise des négociations immédiates avec notre gouvernement, le GPRA, lequel a le soutien et la confiance du peuple algérien.

La libération des 5 frères ministres internés à Turquant : Aït Ahmed, Ben Bella, Bitat, Boudiaf, Khider

D’autre part, nous avons tenu à protester contre : les arrestations massives de ces derniers jours, arrestations que ne peuvent justifier les sentiments nationalistes exprimés par tous. Les sévices et les tortures dont sont victimes de nombreux frères et sœurs incarcérés. Nous exigeons la libération de nos maris à qui l’on ne peut reprocher que d’avoir exprimé avec force des sentiments nationalistes. Après la lecture de notre lettre, le Préfet exprima son ignorance des sévices et tortures auxquels nous faisions allusion.

Quant au déroulement des manifestations, tout se passa dans un calme relatif. La volonté des sœurs a été nette malgré l’opposition des policiers, les slogans et les drapeaux firent leur apparition sur le quai et aux portières de l’autorail. Le voyage ne passa donc pas inaperçu et il semble que la majorité de la population française approuve nos manifestations. «Le Préfet a été impressionné par la justesse de la cause défendue par nos sœurs et la détermination mise par elles pour remplir leur mission; celui-ci, ancien avocat, prétend comprendre le droit des hommes et des femmes de notre peuple à disposer d’eux-mêmes dans le respect et la dignité »…

«Pour ce qui est des Français, tous ont admis qu’une démonstration faite par des femmes, accompagnées de leurs enfants, ne peut être le fait de la peur ou du hasard, mais bien la preuve que notre peuple a atteint une maturité et une solidarité à toute épreuve; que rien ne détourne ou n’empêche un tel peuple d’atteindre son objectif. Qu’une paix épargnera des vies humaines, surtout celle de leurs propres enfants qui meurent pour une cause injustifiée».


Lille (Nord) :

un militant : «L’ordre a été largement suivi puisqu’une grande majorité a participé ce jour-là. Malgré la mobilisation de toute la police et des CRS, cela n’a pas empêché nos sœurs, parfois accompagnées de leurs époux, de descendre dans la rue.

Dans la localité de Tourcoing, plus de 650 femmes et enfants sont sortis dans la rue avec des pancartes sur lesquelles sont inscrits les slogans reçus. Plusieurs dizaines ont pu rejoindre la préfecture de Lille où la population du quartier de Wazemie les attendait. Des commerçants européens ont même fermé un moment leur boutique en voyant arriver les manifestantes.

Quant aux autres sœurs de Tourcoing et de Roubaix, qui n’ont pu franchir les barrages de police, elles ont manifesté à plusieurs centaines dans les rues des localités et sur la place de la ville, devant la centrale de police, ce qui a occasionné plus de 500 arrestations!»


Pas De Calais (Nord)

:

un militant : «Plus de 200 femmes accompagnées de leurs enfants se sont mises en route pour aller manifester à Arras, avec des banderoles préparées à l’avance. Mais là aussi, les policiers les ont arrêtées en cours de route par des barrages établis aux arrêts d’autocars et sur l’autoroute…»


octobre_1961_20_femmes_2.jpg
L’Humanité du 21 octobre 1961 : «Manifestations dans plusieurs villes de l’Est».

À Thionville :

une cinquantaine de femmes, portant leurs enfants dans les bras, ont défilé dans les rues principales se dirigeant vers la sous-préfecture. Devant les grilles du bâtiment, elles ont poussé des youyous et brandi des banderoles. Elles ont été arrêtées et conduites au commissariat.

À Longwy :



une manifestation s’est déroulée avec la participation d’une soixantaine de femmes.

À Metz :



on signale une autre manifestation de femmes.

À Mulhouse :



une centaine de femmes se sont formées en cortège pour manifester devant la sous-préfecture, tandis qu’à Charleville une cinquantaine d’Algériennes, accompagnées de leurs enfants sont arrivées en gare afin de se rendre à la préfecture de Mezieres.

Les policiers les ont enfermées dans la salle d’attente de la gare. Au moment de leur embarquement, elles ont manifesté en poussant des youyous et en scandant «Algérie Algérienne!».

Deux manifestations se sont déroulées hier après-midi à Forbach, entre 12h et 14h30. La première a rassemblé 350 femmes avec leurs enfants. Elles se sont dirigées vers la sous-préfecture en poussant des youyous. Peu après 14h, un second groupe d’une centaine de femmes s’est dirigé vers l’usine Stiring-Wendel.

A Belfort et A Montbéliard :



Cris hostiles et youyous ont scandé les manifestations des musulmanes hier matin à Belfort et à Montbéliard:

«Répondant aux ordres donnés par le GPRA, les Nord-Africains et surtout leurs épouses et leurs enfants manifestèrent hier à Paris. Il est bien évident que le mouvement devait s’étendre dans les régions à forte densité de population musulmane.

C’est ainsi que dans le secteur de Belfort-Montbéliard-Sochaux, les services de police durent endiguer le flot des manifestantes…

Suivant un mot d’ordre général, les musulmanes, se servant de leur progéniture comme ‘‘bouclier’’ se rassemblaient hier matin à Montbéliard, tandis que les services de sécurité du commissariat central de Montbéliard et de la gendarmerie se tenaient en état d’alerte. Venues des quatre coins du pays, des délégations circulaient en ville…»

Nous retiendrons, qu’en organisant en France même les manifestations des femmes émigrées, le Comité Fédéral de la Fédération de France [[Omar Boudaoud, Chef de la Fédération de France; Kaddour Laâdlani, Organisation «Nedham» (Paix à son âme); Abdelkrim Souissi, Finances et Organisations de masse (Paix à son âme); Rabah Bouaziz, Organisation Spéciale et Renseignement (Paix à son âme); Ali Haroun, Presse et Soutien aux détenus.]] a entendu notre aspiration à participer directement et sans restriction aucune à l’action. C’est en quoi notre engagement à la lutte était par nature révolutionnaire et porteur de progrès…

Puissent ces quelques témoignages immortaliser toutes les femmes-courage du 20 octobre 61, les sortir à jamais de l’oubli et faire entendre leur voix à nos enfants. Ainsi, il leur sera enfin rendu justice dans l’Histoire de l’Algérie.

Mimi Maziz

Garmia Ferria

Akila Abdelmoumen-Ouared

Malika Benchenouf

Salima Sahraoui-Bouaziz

(Militantes de la Fédération de France du FLN 1954-1962)

FORUM SOCIAL MONDIAL (FSM) 2011 DE DAKAR – PRÉPARATION

FSM_11_Dakar_2.jpg

FSM_11_Dakar_2.jpg

NOTE CONCEPTUELLE POUR LE FORUM SOCIAL MONDIAL (FSM) 2011

FSM_11_Dakar_1.jpg

I) LE CONTEXTE MONDIAL

Le Forum Social Mondial (FSM) reviendra en Afrique en 2011, plus précisément au Sénégal. Le FSM, né en 2001 à Porto Alegre (Brésil), y a célébré ses dix ans d’existence au mois de janvier 2010. Cet anniversaire a été l’occasion d’évaluer le chemin parcouru, d’analyser les acquis et les faiblesses du FSM et d’identifier les principaux défis qui se posent au mouvement social mondial à la lumière de la faillite du système néolibéral et des problèmes liés au changement climatique.

Le Forum de 2011 sera organisé dans un contexte mondial marqué par la crise profonde du système néolibéral, symbolisé surtout par l’effondrement du fondamentalisme de marché illustré par la crise financière internationale. Celle-ci avait été précédée par la crise alimentaire mondiale qui a ajouté des millions de personnes à la liste déjà longue de celles qui souffrent chroniquement de la faim, estimées à plus d’un milliard selon les dernières estimations de la FAO.

Le changement climatique est venu exacerber toutes ces crises et aggraver les menaces qui pèsent sur la planète. Le Forum Social Mondial de Belém de 2009 avait souligné les préoccupations du mouvement social sur cette question. Toutes ces crises sont le reflet de l’essoufflement du système capitaliste dont la crise de légitimité s’approfondit chaque jour un peu plus. Tous les mythes fondateurs du capitalisme, tels que le « libre-marché », le « libre-échange », les marchés «auto-régulateurs », sont partout remis en cause, y compris dans les pays capitalistes.

La crise systémique du capitalisme est le résultat à la fois des contradictions internes au système lui-même et des luttes des peuples et nations du Sud ainsi que des mouvements populaires dans les pays industrialisés. La financiarisation de l’économie traduit une crise profonde de rentabilité reflétée par le décalage grandissant entre les flux de capitaux liés à l’économie réelle (production et commerce) et les énormes flux financiers qui circulent quotidiennement à travers le monde, dont l’écrasante majorité est pour l’essentiel utilisée pour des activités spéculatives illustrées par l’explosion du marché des produits dérivés.

Les luttes des couches populaires au Nord ainsi que les résistances des peuples et pays du Sud ont davantage exacerbé la crise de rentabilité de l’économie réelle et accentué le recours à la spéculation financière dans les pays occidentaux, notamment aux Etats-Unis.

La crise systémique du capitaliste porte en germe de nouveaux dangers pour l’Humanité. En effet, les principaux centres du capitalisme mondial, menés par les Etats-Unis, n’accepteront pas facilement la fin de leur suprématie sur l’économie mondiale. Déjà, au nom de la « lutte contre le terrorisme » l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) a été transformée en bras armé du capitalisme pour tenter de le sauver de la débâcle. D’énormes moyens militaires, financiers et politiques sont mis en œuvre à cette fin. Les guerres d’agressions contre les peuples ne peuvent être exclues comme «solutions» à la crise du capitalisme. En effet, pour empêcher, ou tout au moins ralentir, le processus de déclin de leur contrôle sur l’économie mondiale, l’impérialisme US et ses alliés n’hésiteront pas à provoquer des guerres de « basse intensité » contre des pays souverains et tous ceux qui s’opposent à leurs politiques. La guerre d’agression contre l’Irak, de même que les menaces et provocations contre d’autres pays font partie intégrante d’un même et unique plan d’agression et de terreur contre les peuples et les pays qui refusent les diktats de l’impérialisme occidental.

FSM_11_Dakar_1.jpg

II) CONTEXTE ET SIGNIFICATION POUR L’AFRIQUE

Le retour du FSM en Afrique peut être interprété comme un message à la fois idéologique et politique. Sur le plan idéologique, les acteurs du FSM semblent lancer un défi au système néolibéral et à ses instruments, notamment la Banque mondiale, le FMI et l’OMC, pour leur signifier qu’ils vont les affronter en Afrique, considérée comme l’un des points faibles dans la résistance aux politiques néolibérales. Le retour du FSM en Afrique est sûrement l’expression d’une solidarité active du mouvement social international avec les luttes des mouvements sociaux et peuples africains.

Ce soutien est d’autant plus bienvenu que l’Afrique risque de payer un lourd tribut à la crise actuelle du capitalisme. En effet, déjà affaiblis par les programmes d’ajustement structurel des années 1980 et 1990, les pays africains seront confrontés à de nouveaux défis de développement encore plus complexes.

Le mouvement social africain doit saisir l’occasion du FSM 2011 pour mettre l’accent sur ces défis. Tout d’abord, les questions fondamentales, liées au développement économique et social de l’Afrique, à sa sécurité et à ses relations avec le reste du monde, doivent être au centre des débats du Forum. Dans ce contexte, le Forum doit être une grande occasion pour intensifier les luttes contre les politiques néolibérales étant donné que l’Afrique illustre l’un des plus grands échecs de trois décennies d’intervention de la Banque mondiale et du FMI. En outre, il faut renforcer la résistance contre les politiques de « sortie de crise » que préparent les pays occidentaux et les institutions internationales et dont l’Afrique risque de supporter le coût le plus élevé.

C’est pour ces raisons, entre autres, que les mouvements sociaux africains doivent utiliser la tribune du FSM 2011 pour renforcer leurs luttes contre l’impérialisme, le néocolonialisme et le système néolibéral dans son ensemble, en discréditant davantage son idéologie, en remettant en cause ses concepts et valeurs et en contribuant ainsi à aggraver sa crise de légitimité.

Dans leurs luttes contre l’idéologie et les politiques néolibérales, les mouvements sociaux africains devraient utiliser, entre autres instruments, la culture. Durant l’esclavage et la colonisation, la culture avait été un formidable instrument de résistance et un moyen de mobilisation politique et sociale contre l’oppression et la domination. Ainsi, la préparation et la tenue du FSM 2011 doivent-elles être des occasions pour mobiliser parmi les meilleurs talents et créateurs dans tous les domaines de la culture, sur le continent et dans la Diaspora, pour contribuer aux débats sur les défis de développement du continent et au service des luttes pour les transformations économiques et sociales.

En conclusion, le FSM 2011 doit être l’occasion pour le mouvement social africain de renforcer la prise de conscience tant au niveau des citoyens ordinaires qu’au niveau des forces politiques sur la nécessité de mettre fin au système néocolonial et à la domination impérialiste afin que l’Afrique prenne son destin en main et explore une voie de développement qui lui soit propre.

FSM_11_Dakar_1.jpg

III) LA DIMENSION SUD-SUD DU FSM 2011

Le FSM 2011 donnera également une grande importance aux relations Sud-Sud. En effet, l’un des traits marquants du début du 21ème siècle est la montée du Sud comme acteur majeur sur la scène mondiale. La crise du capitalisme mondial, l’influence grandissante de certains pays du Sud, les développements en Amérique latine et les résistances notées en Afrique contre les Accords de partenariat économique (APE), tout cela montre que les puissances occidentales ne peuvent plus imposer aussi facilement leur agenda au reste du monde.

Parallèlement, les liens entre l’Afrique et les autres régions du Sud se sont renforcés. Des Sommets se sont tenus entre l’Afrique et la Chine, entre l’Afrique et l’Inde, entre l’Afrique et l’Amérique latine. En particulier, le Brésil est en train de développer des relations étroites avec une bonne partie des pays africains.

Les luttes populaires et politiques en Amérique latine ont fortement affaibli l’hégémonie de l’impérialisme nord-américain et apporté une grande contribution à la lutte contre le système impérialiste et néolibéral dans le monde.

Tout cela constitue des développements majeurs que les mouvements sociaux du Sud doivent prendre en compte. Déjà en 2006, à Bamako (Mali), le mouvement social avait célébré le 50ème anniversaire de la fameuse Conférence de Bandung qui avait marqué l’irruption des pays africains et asiatiques nouvellement indépendants sur la scène internationale. De nos jours, quel est le contenu de la solidarité afro-asiatique ? Quel est le contenu de la solidarité et de la coopération Sud-Sud ? Quelle est la place du mouvement social dans celle-ci ? Quelles sont les implications des changements intervenus au Sud pour la transformation du rapport des forces à l’échelle mondiale?

Telles sont quelques-unes des questions qui pourraient faire l’objet de discussions durant le FSM.

FSM_11_Dakar_1.jpg

IV) LES PRINCIPAUX AXES STRATÉGIQUES

S’appuyant sur l’expérience de 10 ans du FSM, le Forum de Dakar devrait être un espace destiné à 1) renforcer la capacité offensive contre le capitalisme néolibéral ; 2) approfondir les luttes et résistances contre le capitalisme, l’impérialisme et l’oppression ; et 3) proposer des alternatives démocratiques et populaires.

Tout en mettant l’accent sur l’histoire de la résistance et des luttes des peuples africains contre la domination et l’oppression impéralistes, le FSM 2011 doit trouver l’articulation nécessaire avec les luttes et stratégies globales communes à l’Afrique, aux autres pays du Sud et au Nord. Ainsi, les thèmes du Forum, tout en mettant l’accent sur les priorités exprimées par les mouvements sociaux africains, doivent-ils tenir compte des préoccupations majeures de l’ensemble du mouvement social mondial.

C’est dans la poursuite de ces objectifs que sont proposés les principaux axes stratégiques ci-après pour le FSM 2011 à Dakar.


AXE STRATÉGIQUE 1:

APPROFONDIR LA CRITIQUE DU CAPITALISME

Comme rappelé dans l’introduction, le monde est en proie à une série de crises, y compris le changement climatique, qui sont toutes liées au mode de production et d’accumulation capitaliste. Le mythe des « marchés « auto-régulateurs » a entraîné une série de déréglementations et de libéralisation du commerce et des flux de capitaux à travers le monde dans le but de donner plus de pouvoirs aux marchés. La crise de rentabilité de l’économie réelle a favorisé l’explosion du marché des dérivatives, qui a ouvert la voie aux activités spéculatives à une échelle sans précédent.

D’un autre côté, les forces politiques et sociales au Nord et au Sud n’ont cessé de renforcer la résistance contre le système capitaliste et les politiques néolibérales. Les syndicats et forces progressistes dans les pays industrialisés ont intensifié les luttes pour préserver leurs emplois et leur pouvoir d’achat. Dans les pays du Sud, l’expérience des politiques discréditées du FMI et de la Banque mondiale avait renforcé la prise de conscience des mouvements sociaux, des forces politiques progressistes et même de certains Etats sur la nécessité de s’opposer à ces politiques et au fondamentalisme de marché.

Si pour beaucoup, les crises en cours sont le reflet de l’épuisement du capitalisme comme modèle de production et d’accumulation de richesses, pour d’autres, elles traduisent une crise de civilisation avec la remise en cause de toutes les valeurs associées au capitalisme.

Que ce soit une crise systémique du capitalisme ou une crise de civilisation, le fait est que l’Humanité est en proie à de très profonds changements. L’hégémonie des puissances occidentales est remise en cause par des Etats et diverses forces politiques et sociales du Sud. Des peuples et nations, autrefois dominés, sont en train de consolider leur indépendance et renforcer leur contrôle sur leurs propres ressources.

Les crises actuelles offrent donc une occasion unique aux mouvements sociaux associés au FSM d’approfondir la critique du système capitaliste et aggraver sa crise de légitimité.


AXE STRATÉGIQUE 2 :

RENFORCER LES LUTTES ET RÉSISTANCES

CONTRE LE CAPITALISME, L’IMPERIALISME ET L’OPPRESSION

A la lumière des crises décrites plus haut et des tentatives de « solutions » visant à sauver le capitalisme sur le dos des peuples et surtout des peuples du Sud, le FSM 2011 doit être l’occasion d’étendre les frontières de la résistance et des luttes contre le capitalisme, l’impérialisme et toutes les formes d’oppression contre les peuples. A cet égard, le Forum doit donner la possibilité de s’exprimer à tous les mouvements et réseaux engagés sur les différents fronts de cette lutte. Il doit offrir l’occasion de renforcer la capacité de résistance contre les crises en cours et les solutions que les principales puissances et les institutions multilatérales cherchent à imposer aux peuples, au Nord et au Sud. Il doit surtout offrir un espace pour les peuples indigènes et autochtones luttant contre les effets des génocides et d’autres atrocités perpétrés par le capitalisme, en vue de recouvrer leur dignité, leur culture et leurs droits sur leurs ressources.

Le Forum devrait en outre offrir la possibilité aux peoples injustement privés de leur droit légitime à fonder leur Etat de venir partager leurs expériences de luttes et de résistance contre l’oppression et les crimes commis par l’impérialisme et les forces de domination. Ces groupes et mouvements pourraient apporter une nouvelle dimension au Forum et lui donner plus de légitimité comme espace ouvert à tous ceux qui résistent contre le système capitaliste, l’impérialisme et diverses formes d’oppression et de domination.

De la même façon, le Forum devrait être un espace pour les mouvements luttant pour la restauration de la souveraineté des peuples sur leurs ressources (eau, terre, etc.) et pour la démocratisation de l’accès à ces ressources.

En fait, le FSM 2011 doit offrir un espace à tous les groupes et mouvements, à toutes les forces politiques progressistes opposées d’une manière ou d’une autre aux politiques associées au paradigme néolibéral et luttant contre l’oppression, la domination, la discrimination et l’exclusion.


AXE STRATÉGIQUE 3:

CONSTRUIRE DES ALTERNATIVES DEMOCRATIQUES ET POPULAIRES

La crise systémique du capitalisme et les problèmes liés au changement climatique sont comme un appel pressant pour envisager un autre avenir pour l’Humanité. Ces crises semblent conforter l’analyse des mouvements sociaux et du FSM qui n’ont cessé de dire que le système néolibéral menait le monde vers une tragique impasse. C’est pourquoi il est temps d’intensifier les luttes pour promouvoir d’autres modèles de production et de distribution de richesses en rupture avec la logique de l’accumulation capitaliste

Donc, le défi pour les mouvements sociaux et le FSM est d’aller au-delà de la critique du capitalisme et de proposer des alternatives réelles au système actuel. Les Etats-Unis, l’Union européenne et les autres pays capitalistes cherchent des solutions pour sauver le capitalisme et en faire porter les coûts à leurs peuples et aux peuples du Sud. Les mouvements sociaux doivent trouver des stratégies appropriées pour s’opposer vigoureusement à un tel projet et contribuer à son échec.

Dans cette optique, ils devraient examiner les possibilités d’alliances avec les forces politiques et les Etats opposés au système néolibéral. C’est le cas de certains pays du Sud, en particulier en Amérique latine, qui sont engagés dans expériences représentant des défis au modèle néolibéral. Ces expériences et d’autres en Asie ainsi que les débats en Afrique sur la création de nouvelles institutions sont autant de sujets sur lesquels des débats approfondis devraient être organisés pour évaluer leur contribution à la recherche d’alternatives au système actuel.

Il s’agit de proposer et promouvoir des alternatives démocratiques et populaires fondées sur des valeurs en rupture avec celles associées à la logique de l’accumulation capitaliste, à savoir l’apologie de l’exploitation et des inégalités, la célébration du culte de l’individualisme, de la propriété privée et l’idolâtrie du marché. En effet, construire un autre modèle de développement signifie aussi promouvoir des valeurs que sont la justice sociale ; la démocratie ; la distribution équitable des richesses ; la solidarité ; la coopération ; le respect de la souveraineté des peuples sur leurs ressources ; la gestion démocratique et transparente des ressources dans le respect de l’environnement.

Dans cette optique, le Forum de Dakar devrait s’attacher à relever le défi de la reconstruction de l’éthique et de la spiritualité. De la même manière, le FSM 2011 devra s’efforcer de réhabiliter la politique et la démocratie qui ont été reléguées au second plan et vidées de leur contenu par le pouvoir donné aux institutions financières et économiques internationales liées à la mondialisation néolibérale. L’affaiblissement de l’Etat et des institutions publiques a laissé un vide exploité par des groupes privés puissants pour influencer les politiques publiques au détriment de l’écrasante majorité des citoyens des pays du Sud.
Etant donné que la crise systémique du capitalisme est assimilée à une crise de civilisation, reconstruire l’éthique et la spiritualité ainsi que les relations sociales détruites par le capitalisme équivaudrait à jeter les bases d’une nouvelle civilisation, d’une nouvelle universalité. Les valeurs d’une telle universalité devraient inclure, entre autres, la coopération, le partage, la solidarité, l’inclusion, la célébration du bien collectif, le respect pour toutes les cultures et la dignité de tous les peuples et nations.
Les axes stratégiques ci-dessus seront organisés en axes de travail qui devraient permettre l’organisation de l’espace du Forum et des convergences entre les mouvements participant au FSM.


FSM_11_Dakar_1.jpg

V) AXES DE TRAVAIL (encore provisoires)

Le Forum Social de Dakar propose 11 axes thématiques qui tiennent compte du contexte international actuel, du contexte des luttes que mènent les mouvements et des thèmes liés à l’Afrique. Les organisateurs proposent donc :

1.Pour une société humaine fondée sur des principes et des valeurs communs de dignité, de diversité, de justice, d’égalité entre tous les êtres humains, indépendamment des genres, des cultures, de l’âge, des incapacités, des croyances religieuses, et pour l’élimination de toutes les formes d’oppression et de discrimination basées sur le racisme, la xénophobie, les systèmes de castes, l’orientation sexuelle et autres.

2.Pour une justice environnementale et pour un accès universel et durable de l’humanité aux biens communs, pour la préservation de la planète comme source de vie, en particulier de la terre, de l’eau, des forêts, des sources d’énergie renouvelable et de la biodiversité, garantissant les droits des peuples indigènes, originaires, traditionnels, autochtones et natifs sur leurs territoires, les ressources, les langues, les cultures, les identités et les savoirs.

3.Pour l’applicabilité et l’effectivité des droits humains – économiques, sociaux, culturels, environnementaux, droits civils et politiques – , en particulier le droit à la terre, à la souveraineté alimentaire, à l’alimentation, à la protection sociale, à la santé, à l’éducation, au logement, à l’emploi, au travail décent, à la communication, à l’expression culturelle et politique.

4.Pour la liberté de circulation et d’établissement de toutes et de tous, plus particulièrement des migrants et des chercheurs d’asile, des personnes victimes du trafic humain, des réfugiés, des peuples indigènes, originaires, autochtones, traditionnels et natifs, des minorités, des peuples sous occupation, des peuples en situation de guerre et conflits et pour le respect de leurs droits civils, politiques, économiques, sociaux, culturels et environnementaux.

5.Pour le droit inaliénable des peuples au patrimoine culturel de l’humanité, pour la démocratisation des savoirs, des cultures, de la communication et des technologies, valorisant les biens communs afin de visibiliser les savoirs subjugués, et pour la fin des savoirs hégémoniques et de la privatisation, des savoirs et des technologies, changeant fondamentalement le système des droits de la propriété intellectuelle.

6.Pour un monde débarrassé des valeurs et des structures du capitalisme, de l’oppression patriarcale, de toute forme de domination des puissances financières, des transnationales et des systèmes inégaux de commerce, de la domination coloniale et de la domination par la dette.

7.Pour la construction d’une économie sociale, solidaire, émancipatrice, avec des modèles soutenables de production et de consommation et un système de commerce équitable, qui mette au cœur de ses priorités les besoins fondamentaux des peuples et le respect de la nature, garantissant une redistribution globale avec une fiscalité internationale et sans paradis fiscaux.

8.Pour la construction et l’expansion de structures et d’institutions démocratiques politiques et économiques locales, nationales et internationales, avec la participation des peuples aux prises de décision et au contrôle des affaires publiques et des ressources, respectant la diversité et la dignité des peuples.

9.Pour la construction d’un ordre mondial basée sur la paix, la justice et la sécurité humaine, le droit, l’éthique, la souveraineté et l’auto-détermination des peuples, condamnant les sanctions économiques et pour des règles internationales sur le commerce des armes.

10.Pour la mise en valeur des histoires et des luttes de l’Afrique et de sa diaspora et de leur contribution à l’humanité, reconnaissant la violence du colonialisme.

11.Pour une réflexion collective sur nos mouvements, le processus du Forum Social Mondial et nos perspectives pour l’avenir

FSM_11_Dakar_1.jpg

VI) LA MÉTHODOLOGIE

La méthodologie du FSM 2011 préservera les acquis des fora passés au cours des 10 ans du FSM tout en proposant des innovations qui pourraient rendre plus visibles les luttes se déroulant sur différents fronts contre le capitalisme, l’impérialisme et toutes les formes d’oppression.

Comme lors des fora passés, les activités auto-organisées constitueront l’essentiel des activités du Forum. Il y aura une journée de partage des propositions faites par les différentes réseaux et organisations. Les modalités de cette journée devront faire l’objet d’une réflexion plus approfondie en vue d’y apporter des innovations qui pourraient rendre l’exercice plus utile aux participants.

Le FSM devrait donner plus de visibilité aux luttes populaires menées par les peuples originaires/autochtones ; aux résistances menées par les peuples sans Etats. Cela pourrait enrichir les rangs du FSM et lui donner encore une plus grande légitimité. A cet égard, les critères d’attribution des espaces devraient tenir compte de cet objectif afin de réserver à ces groupes des endroits adéquats sur le site global et leur accorder de bonnes conditions de travail (traduction simultanée).

Le FSM donnera également une grande visibilité aux luttes de la Diaspora Africaine. Ceci vise à mieux faire connaître ces luttes et à renforcer la solidarité entre mouvements sociaux africains et ceux de la Diaspora. A cet égard, des séminaires et tables-rondes conjoints seront organisés autour de plusieurs thématiques d’intérêt commun

La culture aura une grande place durant le FSM 2011. Elle sera promue non seulement comme moyen de divertissement mais surtout comme instrument de conscientisation politique et de mobilisation sociale. Des tables-rondes seront proposées avec la participation des hommes et femmes de culture engagés pour débattre des luttes contre le système néolibéral et des défis de développement auxquels est confronté le continent africain.

Tables de dialogue et de controverses

Les activités parrainées par le Comité d’Organisation, le Conseil Africain et le Conseil International, se feront sous forme de tables de dialogue et de controverses. Le format pourrait revêtir les formes suivantes: séminaires ; tables-rondes ; plénières suivies de débats publics, etc. L’objectif de ces Tables est d’offrir la possibilité aux mouvements sociaux de dialoguer avec des acteurs qui ne participent pas au Forum, tels que les représentants de gouvernements ou d’institutions sous-régionales, régionales et continentales. Les sujets qui pourraient être discutés dans ces tables seraient, entre autres, les relations Sud-Sud et Nord-Sud; l’intégration africaine ; l’avenir de l’Union Africaine ; la question des Etats-Unis d’Afrique ; la Renaissance Africaine ; le Panafricanisme ; la migration intra-africaine; les relations avec la Diaspora, etc.

En outre, des sujets d’intérêt stratégique, comme AFRICOM ; la sécurité collective de l’Afrique ; les conflits (socio-économiques, ethniques, religieux, etc.) ; la circulation des armes sur le continent ; le problème du terrorisme et de la drogue dans certaines régions (Maghreb ; Afrique de l’Ouest); les relations entre religion et politique, etc. pourraient également être soulevés dans ces tables.

Des cérémonies spéciales seront organisées pour honorer la mémoire des figures emblématiques de l’Afrique et de la Diaspora (leaders politiques ; penseurs ; hommes & femmes de culture ; membres du mouvement social, etc.)

D’autres innovations pourraient prendre les formes suivantes:

  1. Instituer un espace public ouvert où la parole sera libre, où les gens pourraient conduire des débats philosophiques ; politiques ; des récitals de poèmes ; faire du théâtre, etc. Ce sera en souvenir d’Alexandrie, dans l’Ancienne Egypte, ou Sankoré à Tombouctou, du temps de la splendeur de l’Empire du Mali
  2. Une Foire des produits africains (FIARA) sous la responsabilité du ROPPA
  3. Un espace réservé aux enfants pour amusement et débats.
  4. Un vernissage sur les personnages historiques de l’Afrique et de la Diaspora
  5. Des journées consacrées à la solidarité avec les peuples en lutte sur divers fronts (Palestine ; Haïti ; peuples indigènes/autochtones/premiers, etc.)
  6. Des journées de solidarité consacrées à diverses catégories : agriculteurs ; jeunes ; femmes ; syndicats ; handicapés ; travailleurs migrants, etc.
  7. Encourager des marches quotidiennes pour soutenir, critiquer ; protester ; etc.

FSM_11_Dakar_1.jpg

DÉROULEMENT PREVU DES ACTIVITES DU FSM

Journée du 6 février : Marche d’ouverture

Journée du 7 février : Journée dédiée à l’Afrique et aux Diasporas

Journée du 8 février : Activités auto & co-organisées

Journée du 9 février : Activités auto & co-organisées

Journée du 10 février: Convergences/Assemblées thématiques

Journées du 11 février: Convergences thématiques/globales et clôture


On ajoutera qu’un programme culturel quotidien se déroulera parallèlement aux
Activités thématiques.

Sources: FSM 2011

Conseil international


Pour télécharger, cliquer ici…

UN VOYAGE INSTRUCTIF EN CHINE

Chine_2010_1.jpg

Ce compte rendu de voyage en Chine est très intéressant pour tous ceux qui s’interrogent, en Algérie et partout ailleurs dans le monde, autour de la question du « miracle économique chinois », clairement évoquée de façon à la fois critique et constructive dans le récit et les commentaires de l’auteur qui faisait partie de la délégation internationale en juillet dernier:

« … Mais jusqu’où peut-on considérer comme socialiste le «socialisme de marché» théorisé et pratiqué par le Parti communiste chinois?

Les doutes, les perplexités, les critiques ouvertes ne manquent pas dans la délégation bariolée qui vient d’Occident.

Un débat de développe, ouvert et vif, une fois de plus encouragé par nos interlocuteurs et hôtes.

Il ne fait aucun doute qu’à la suite de l’affirmation de la politique de réforme et d’ouverture, l’aire de l’économie d’État s’est restreinte et que l’aire de l’économie privée s’est élargie: sommes-nous en présence d’un processus de restauration du capitalisme?

Les communistes chinois font remarquer que le rôle central et dirigeant de l’État (et du Parti communiste) reste ferme: qu’en est-il ?… »


Chine_2010_1.jpg
Du 3 au 16 juillet j’ai eu le privilège de visiter quelques villes et réalités de la Chine, dans le cadre d’une délégation invitée par le Parti communiste chinois, délégation dont faisaient partie aussi des représentants de partis communistes du Portugal, de Grèce et de France et de la Linke allemande ; pour l’Italie, outre le soussigné, ont participé au voyage Vladimiro Giacchè et Francesco Maringiò. Le présent texte n’est pas un journal ni une chronique ; il s’agit de réflexions qui sont le fruit d’une expérience extraordinaire.


Chine_2010_2.jpg

1. le prodigieux développement des forces productives ne s’est pas limité à arracher à la misère et aux privations des centaines de millions de femmes et d’hommes; il leur a assuré une dignité individuelle et nationale, ouverte sur le monde

La première chose qui frappe au cours de la rencontre avec les représentants du Parti communiste chinois et avec les dirigeants des usines, écoles et quartiers visités, est l’accent autocritique, disons même la passion autocritique dont font preuve nos interlocuteurs. Sur ce point, la rupture est nette avec la tradition du socialisme réel. Les communistes chinois n’ont de cesse de souligner que le chemin à parcourir est long, et nombreux et gigantesques sont les problèmes à résoudre et les défis à affronter, et qu’en tous cas leur pays fait encore partie du Tiers Monde.

En vérité, au cours de notre voyage, le Tiers Monde nous ne l’avons pas rencontré. Certes pas à Pékin, qui fascine avec son aéroport ultramoderne et reluisant, et moins encore à Qingdao, où se sont déroulées les joutes des Olympiades 2008 et qui fait penser à une ville occidentale d’une beauté et élégance particulières et d’un niveau de vie élevé. Le Tiers Monde nous ne l’avons pas rencontré non plus en nous éloignant de 1.500 kilomètres des régions orientales et côtières, celles qui sont le plus développées, et en atterrissant à Chongqing, l’énorme mégalopole qui compte un total de 32 millions d’habitants et, jusqu’à il y a quelques années, semblait avoir du mal à suivre le miracle économique. Il ne fait aucun doute que le Tiers Monde existe encore dans l’immense pays asiatique, mais la rencontre manquée avec lui est le résultat non pas de la volonté de cacher les points faibles de la Chine d’aujourd’hui, mais du fait que l’impétueuse croissance économique en cours désormais depuis plus de trois décennies est en train de réduire, diminuer et fractionner à un rythme accéléré l’aire du sous-développement, qui s’estompe ainsi en un lointain de plus en plus distant.

En Occident ne manqueront pas, à ce propos, ceux qui vont faire la grimace: développement, croissance, industrialisation, urbanisation, miracle économique d’ampleur et de durée sans précédents dans l’histoire, quelle vulgarité! Ce snobisme de beau monde semble considérer comme insignifiant le fait que des centaines de millions de personnes aient échappé à un destin qui les condamnait à la dénutrition, à la faim voire à la mort par inanition. Et ceux qui trouvent que le développement des forces productives n’est qu’une question de bien-être économique et de consumérisme feraient bien de relire (ou de lire) les pages du Manifeste du parti communiste qui mettent en évidence l’idiotisme d’une vie rurale circonscrite par la misère y compris culturelle de frontières étroites et infranchissables. En visitant aujourd’hui les merveilles de la Cité impériale à Pékin et, à quelques kilomètres de distance, la Grande Muraille, on tombe sur un phénomène absent non seulement dans le lointain 1973, mais même en l’an 2000, c’est-à-dire dans mes deux précédents voyages en Chine. De nos jours la présence massive de visiteurs chinois saute aux yeux: ce sont des touristes aux caractéristiques particulières: ils arrivent souvent d’un coin reculé de l’immense pays; peut-être est-ce la première fois qu’ils en visitent la capitale; sur le plan culturel ils commencent à s’approprier d’une certaine manière la nation de très antique civilisation dont ils font partie; ils cessent d’être de simples paysans liés comme à une prison au lopin de terre qu’ils cultivent, et deviennent réellement les citoyens d’un pays de plus en plus ouvert au monde.

Chine_2010_3.jpg
Bien au-delà des heures d’ouverture pour la visite des monuments et musées, la place Tienanmen continue à grouiller de gens: ils sont nombreux à attendre et à observer avec orgueil l’envoi des couleurs de la République Populaire Chinoise. Non, il ne s’agit pas de chauvinisme: les Chinois aiment se faire photographier avec des visiteurs étrangers (moi aussi j’ai reçu et répondu avec plaisir à ce genre de requête); c’est comme s’ils invitaient le reste du monde à fêter avec eux le retour d’une très antique civilisation longtemps opprimée et humiliée par l’impérialisme. Il n’y a aucun doute: le prodigieux développement des forces productives ne s’est pas limité à arracher à la misère et aux privations des centaines de millions de femmes et d’hommes; il leur a assuré une dignité individuelle et nationale, il leur a permis d’élargir considérablement leur horizon en s’ouvrant sur l’immense pays dont ils font partie et, au-delà, sur le monde entier.

2. Développement industriel et économique et respect de l’environnement

Mais le développement des forces productives n’est-il pas synonyme de dégradation et destruction de la nature? Nous voici en présence d’une préoccupation, et même d’une certitude claironnée de façon particulièrement stridente par la gauche occidentale. On voit ici affleurer une étrange vision de la nature, qui s’avère malade si les plantes s’étiolent et se dessèchent mais qui, à ce qu’il semble, est à considérer comme parfaitement saine si ceux qui dépérissent et meurent en masse sont les femmes et les hommes. Un certain écologisme finit pas creuser encore plus profondément l’abîme, qu’il prétend pourtant vouloir critiquer, entre monde humain et monde naturel. Mais concentrons-nous quand même sur la nature au sens strict. Il y a quelques temps un historien assez connu (Niall Ferguson) a écrit un article, publié aussi sur le Corriere della Sera, qui dès son titre dénonçait «la guerre de la Chine à la nature». En réalité, déjà dans le long parcours qui va de l’aéroport de Pékin à la Grande Muraille, et dans l’autre long trajet qui, en suivant un autre parcours, va du centre de Pékin à l’aéroport, nous remarquons une quantité impressionnante d’arbres de toute évidence récemment plantés, dans le cadre d’un projet assez ambitieux de reboisement et d’extension de la superficie forestière qui investit l’ensemble du pays.

Quelques jours avant la fin de notre voyage nous avons eu la possibilité de visiter une aire écologique de 10 kilomètres carrés, située aux alentours de Weifang, une ville du Nord-est en rapide expansion, engagée dans le développement de la haute-technologie mais qui veut en même temps se distinguer pour son cadre de vie. L’aire écologique, dont l’accès est libre et gratuit pour tout le monde, et qui ne peut être visitée qu’à pied ou avec un minuscule autobus ouvert et à traction électrique, a été dégagée en récupérant un territoire jusque là fortement dégradé et qui à présent resplendit de beauté enchanteresse et de sérénité. Le développement industriel et économique n’est pas en contradiction avec le respect de l’environnement. Bien sûr l’équilibre entre ces deux exigences s’avère particulièrement difficile dans un pays comme la Chine, qui doit nourrir un cinquième de la population mondiale tout en n’ayant à sa disposition qu’un septième de la superficie cultivable : c’est dans ce cadre que doivent être situées les erreurs commises et les graves dommages infligés à l’environnement dans les années où la priorité absolue était constituée par un décollage économique appelé à mettre fin le plus rapidement possible à la dénutrition et à la misère de masse. Mais cette phase heureusement est dépassée: il est maintenant possible de promouvoir un écologisme qui, en même temps que la vie et la santé des arbres et des fleurs, sache garantir la vie et la santé des femmes et des hommes.

3. Un « socialisme de marché », qui ne suit pas un modèle capitaliste

J’ai déjà parlé de la passion autocritique qui semble caractériser les communistes chinois. Ce sont eux qui insistent sur le caractère intolérable, en particulier, de l’écart croissant entre villes et campagne, entre zones côtières d’un côté et le Centre et l’Ouest du pays de l’autre. De tels phénomènes ne sont-ils pas la démonstration de la dérive capitaliste de la Chine? C’est une thèse qui est largement répandue dans la gauche occidentale et qui semble trouver un écho chez certains membres de notre délégation multipartite.

Dans le débat franc et vif qui se développe j’interviens avec une ponctuation pour ainsi dire «philosophique». On peut procéder à deux comparaisons assez différentes entre elles. Nous pouvons comparer le «socialisme de marché» avec le socialisme que nous appelons de nos vœux, avec le socialisme en quelque sorte mûr, et donc mettre en évidence les limites, les contradictions, les dysharmonies, les inégalités qui caractérisent le premier: ce sont les communistes chinois eux-mêmes qui insistent sur le fait que le pays qu’ils dirigent n’est qu’au «stade primaire du socialisme», stade destiné à durer jusqu’à la moitié de ce siècle, confirmant la longueur et la complexité du processus de transition appelé à déboucher sur l’édification d’une nouvelle société.

Mais il n’est pas pour autant licite de confondre le «socialisme de marché» avec le capitalisme. Comme illustration de la différence radicale qui subsiste entre les deux nous pouvons avoir recours à une métaphore.

En Chine nous sommes en présence de deux trains qui s’éloignent de la gare appelée «Sous-développement» pour aller dans la direction de la gare appelée «Développement». Oui, un des deux trains est très rapide, l’autre de vitesse plus réduite: de ce fait la distance entre les deux augmente progressivement, mais on ne doit pas oublier que tous les deux avancent vers la même destination; et on doit aussi se souvenir que les efforts ne manquent pas pour accroître la vitesse du train relativement moins rapide et que, en tous cas, à la suite du processus d’urbanisation, les passagers du train très rapide se font de plus en plus nombreux.

Dans le cadre du capitalisme par contre, les deux trains en question avancent dans des directions opposées. La dernière crise a mis en évidence un processus en acte depuis plusieurs décennies: l’augmentation de la misère des masses populaires et le démantèlement de l’Etat social vont de pair avec la concentration de la richesse dans les mains d’une oligarchie parasitaire restreinte.

Chine_2010_4.jpg

4. le socialisme ne doit jamais être une distribution égale de la misère

Et pourtant, chez les communistes chinois croît l’intolérance à l’égard de l’écart entre zones côtières et aires du Centre-ouest, entre villes et campagne et dans le cadre de la ville même. C’est une attitude perçue avec surprise et agréablement par toute la délégation d’Europe occidentale.

Cette intolérance se ressent de façon aigue à Chongqing, la métropole située à 1.500 kilomètres de distance de la côte. Le mot d’ordre (Go West!), qui appelle à étendre au Centre et à l’Ouest de l’immense pays le prodigieux développement de l’Est, a été lancé il y a déjà dix ans.

Les premiers résultats sont visibles: par exemple, le Tibet et la Mongolie intérieure affichent ces dernières années un taux de développement supérieur à la moyenne nationale. Ce n’est pas le cas du Xinjiang où en 2009 (l’année de la crise), par rapport à une moyenne nationale de 8,7%, le PIB n’a augmenté «que» de 8,1%. Et sur le Xinjiang justement, s’est déversée pendant les semaines et mois derniers, une nouvelle vague de financements et de stimulants.

Mais à présent, au-delà des régions habitées par des minorités nationales, auxquelles le gouvernement central réserve évidemment une attention particulière, il s’agit d’appliquer au niveau général une accélération décisive et une signification nouvelle et plus radicale à la politique du Go West!

Devenue une municipalité autonome sous la dépendance directe du gouvernement central (se trouvent aussi dans cette situation Pékin, Shanghai et Tianjin) et pouvant ainsi jouir de stimulants et de soutiens en tous genres, Chongqing aspire à devenir la nouvelle Shanghai, c’est-à-dire aspire non seulement à dépasser l’arriération mais à rejoindre le niveau de la Chine la plus avancée, et à constituer un point de référence aussi sur le plan mondial.

La mégalopole située à l’intérieur du grand pays asiatique se révèle à nos yeux comme un énorme chantier: l’activité de potentialisation des infrastructures bat son plein, tout comme celle de construction d’usines, de bureaux, d’habitations civiles; les rangées d’arbres plantés récemment et jalousement entretenus sautent aux yeux, ainsi que les buissons de verdure qui bordent et parfois séparent aussi les routes et les autoroutes.

Oui, parce qu’au-delà du miracle économique Chongqing poursuit un objectif plus ambitieux encore: elle entend se proposer à toute la nation comme un «nouveau modèle» de développement, en régulant mieux et de façon plus «harmonieuse» les rapports à l’intérieur de la ville, entre ville et campagne et entre homme et nature.
Chine_2010_5.jpg

Dans ce qui devrait devenir la nouvelle Shanghai, la référence à Mao Zedong est constante, et il ne s’agit pas seulement de l’hommage dû au grand protagoniste de la lutte de libération nationale du peuple chinois, au père de la patrie qui, non par hasard, trône place Tienanmen comme sur les billets de banque; il s’agit de prendre au sérieux le renvoi à la «pensée de Mao Zedong», inscrite dans le Statut du Parti communiste chinois.

À Chongqing on a la nette impression qu’ont commencé les débats et, on présume, la lutte politique en préparation du Congrès prévu dans deux ans.

Il convient en ce point de se débarrasser d’une équivoque possible: la discussion ne porte pas sur la politique de réforme et d’ouverture définie il y a plus de trente ans dans la Troisième session plénière de XIème Comité central (18-22 décembre 1978): Chine_2010_6.jpg dans le Statut du Pcc est inscrit aussi le renvoi à la «théorie de Deng Xiaoping» et à l’ «importante idée de la triple représentativité», même si la catégorie de «pensée» veut avoir une importance stratégique plus grande que la catégorie de «théorie» (qui fait référence à une conjoncture même si c’est une conjoncture de longue période) et que la catégorie d’ «idée» (laquelle, si «importante» soit-elle, désigne une contribution sur un aspect déterminé).

Mais surtout, personne ne veut revenir à la situation dans laquelle en Chine il n’y avait d’ «égalité» que dans le sens où les deux trains de la métaphore que j’ai utilisée plusieurs fois étaient tous les deux arrêtés à la gare «Sous-développement» ou s’éloignaient d’elle avec lenteur.

Non, désormais on peut considérer comme définitivement acquise la conscience selon laquelle le socialisme n’est pas la distribution égale de la misère. D’autant plus qu’une telle «égalité» est totalement illusoire et peut même se renverser en son contraire. Quand la misère atteint un certain niveau, elle peut comporter le risque de la mort par inanition. Dans ce cas, si modeste et réduit qu’il soit, le morceau de pain qui garantit la survie aux plus chanceux signe quand même une inégalité absolue, l’inégalité absolue subsistant entre la vie et la mort.

C’est, avant l’introduction de la politique de réforme et d’ouverture, ce qu’on a constaté dans les années les plus tragiques de la République Populaire Chinoise: conséquence soit de l’héritage catastrophique dérivé du saccage et de l’oppression impérialiste, soit de l’impitoyable embargo imposé par l’Occident, soit des graves erreurs commises par la nouvelle direction politique. La centralité du devoir de développement des forces productives reste donc certaine, mais cette centralité peut être interprétée de façon sensiblement différente…

5. la personnalisation du pouvoir et le culte de la personnalité sont dépassés

Celui qui a été appelé à diriger Chongqing est Bo Xilai, ex brillant ministre du commerce extérieur. C’est une circonstance qui nous permet de réfléchir sur le processus de formation du groupe dirigeant en Chine. Un représentant du gouvernement central, qui dans le déroulement de sa tâche, s’est distingué et a acquis un prestige même sur le plan international, est envoyé en province pour affronter une tâche de nature différente et de proportions gigantesques.
Chine_2010_7.jpg

Frappant la corruption de façon capillaire et radicale et proposant dans la théorie et dans la pratique réelle de gouvernement un «nouveau modèle», engagé à brûler les étapes dans la liquidation des inégalités devenues intolérables et dans la réalisation de la «société harmonieuse», Bo Xilai a suscité un débat national: il est facile de prévoir sa présence en position éminente dans le groupe dirigeant qui sortira du XVIIIème Congrès du Pcc, même si ce serait une erreur de donner pour acquis le résultat du débat (et de la lutte politique) en cours.

Donc: en conclusion d’une période d’incertitudes, de conflits et de déchirements, à la première génération de révolutionnaires ayant eu en son centre Mao Zedong a succédé la seconde génération de révolutionnaires avec, au centre, Deng Xiaoping. Ont suivi ensuite la troisième puis la quatrième génération de révolutionnaires avec au centre respectivement Jiang Zemin et Hu Jintao. Du prochain Congrès du Parti sortira la cinquième génération de révolutionnaires.

C’est une perspective donnée en son temps par Deng Xiaoping, qui a ainsi confirmé sa clairvoyance et sa lucidité dans la construction du Parti et de l’Etat: la personnalisation du pouvoir et le culte de la personnalité sont dépassés; on a mis fin à l’occupation à vie des charges politiques; on a affirmé un processus de formation et de sélection des groupes dirigeants qui, jusqu’à présent, a donné d’excellents résultats.

6. L’aire économique privée a renforcé l’aire d’État et publique.

Mais jusqu’où peut-on considérer comme socialiste le «socialisme de marché» théorisé et pratiqué par le Parti communiste chinois? Dans la délégation bariolée qui vient d’Occident ne manquent pas les doutes, les perplexités, les critiques ouvertes. Un débat de développe, ouvert et vif, une fois de plus encouragé par nos interlocuteurs et hôtes. Il ne fait aucun doute qu’à la suite de l’affirmation de la politique de réforme et d’ouverture, l’aire de l’économie d’État s’est restreinte et que l’aire de l’économie privée s’est élargie: sommes-nous en présence d’un processus de restauration du capitalisme? Les communistes chinois font remarquer que le rôle central et dirigeant de l’État (et du Parti communiste) reste ferme: qu’en est-il ?
Chine_2010_8.jpg
Le panorama économique et social de la Chine d’aujourd’hui se caractérise par la présence simultanée des formes les plus diverses de propriété: propriété d’Etat; propriété publique (dans ce cas le propriétaire est non pas l’État central mais, par exemple, une municipalité); sociétés par actions dans le cadre desquelles la propriété d’État ou la propriété publique détient la majorité absolue, ou bien la majorité relative ou un pourcentage significatif du paquet d’actions; propriété coopérative; propriété privée.

Dans ces conditions, il s’avère bien difficile de calculer avec précision le pourcentage de l’économie d’État et publique.

Rentré chez moi, je trouve un numéro particulièrement intéressant de l’International Herald Tribune: j’y lis un calcul effectué par un professeur de la prestigieuse université de Yale, exactement Chen Zhiwu (donc un états-unien d’origine chinoise, qui est peut-être dans des conditions privilégiées pour s’orienter dans la lecture de l’économie du grand pays asiatique) indiquant que «l’Etat contrôle trois quarts de la richesse de la Chine» (7 juillet 2010, p.18).

Il faut ajouter à ceci une donnée généralement négligée: en Chine la propriété du sol est entièrement aux mains de l’État ; les paysans en ont l’usufruit, qu’ils peuvent aussi vendre, mais pas la propriété.

Pour ce qui concerne l’industrie, d’autres calculs attribuent un poids plus réduit à l’État.

Dans tous les cas, ceux qui imaginent un processus graduel et irréversible de retrait de l’État de l’économie se fourvoieraient complètement.

Sur Newsweek du 12 juillet, un article d’Isaac Stone Fish attire l’attention sur les «entreprises de propriété d’Etat qui dominent de façon croissante l’économie chinoise». En tous cas –réaffirme l’hebdomadaire états-unien- dans le développement de l’Ouest (qui se dessine désormais dans toute son ampleur et sa profondeur) le rôle de l’entreprise privée sera bien plus réduit que celui qu’il a joué en son temps dans le développement de l’Est.

Les camarades chinois nous font noter que, en introduisant de forts éléments de concurrence, l’aire économique privée a contribué en dernière analyse au renforcement de l’aire d’État et publique, qui a été ainsi obligée de se débarrasser du bureaucratisme, du désengagement, de l’inefficience, du clientélisme.

En effet, justement grâce aux réformes de Deng Xiaoping, les entreprises d’Etat jouissent de nos jours d’une solidité et d’une compétitivité sans précédents dans l’histoire du socialisme.

C’est un point qui peut être éclairci à partir d’un numéro de l’Economist (10-16 juillet 2010) que j’achète et parcours dans le confortable aéroport de Pékin, en attendant le vol de retour vers l’Italie: l’article de fond souligne que quatre des dix plus importantes banques mondiales sont à présent chinoises. Ces banques, au contraire des banques occidentales, sont en excellente santé, « gagnent de l’argent», mais «l’État détient la majorité des actions et le Parti communiste nomme les plus hauts dirigeants, dont la rétribution est une fraction de celle de leurs homologues occidentaux». De plus, ces dirigeants «doivent répondre à une autorité supérieure à celle de la bourse», c’est-à-dire aux autorités d’un État dirigé par le Parti communiste. Le prestigieux hebdomadaire financier anglais n’arrive pas à se convaincre de ces nouveautés inouïes: il espère et parie qu’à l’avenir les choses vont changer.

Un fait reste aujourd’hui sous les yeux de tout le monde: l’économie d’État et publique n’est pas synonyme d’inefficience, comme le prétendent les paladins du néo-libérisme, et les banques ne doivent pas payer leurs dirigeants comme des nababs pour être compétitives sur le marché intérieur et international.

Chine_2010_9.jpg

7. Aire économique privée. Rôles du parti & du syndicat

Il est probable que l’aire économique privée satisfasse des exigences ultérieures.

En préliminaire elle rend plus aisée l’introduction de la technologie la plus avancée des pays capitalistes: n’oublions pas que sur ce point les Usa cherchent encore à imposer un embargo aux dépens de la Chine.

Mais il y a un autre point, dont je me rends compte en visitant le très avancé parc industriel de Weifang. Dans certains cas ce sont des Chinois d’outre-mer qui ont fondé les entreprises privées: ils ont étudié à l’étranger (surtout aux USA), en obtenant d’excellents résultats et en accumulant parfois un certain capital. Ils rentrent maintenant dans leur patrie, avec une décision qui suscite un désarroi dans les pays où ils s’étaient établis: comment est-il possible que des intellectuels de premier plan abandonnent la «démocratie» pour retourner dans la «dictature»?

Outre l’appel patriotique, qui les invite à participer à l’effort collectif de tout un peuple pour que la Chine atteigne les niveaux les plus avancés de développement, de technologie et de civilisation, ces Chinois d’outre-mer sont aussi attirés par la perspective de faire valoir leur talent et leur expérience dans les Universités comme dans les entreprises privées de haute technologie qu’ils ouvrent.

En d’autres termes, nous sommes devant la continuation politique de front uni théorisée et pratiquée par Mao non seulement au cours de la lutte révolutionnaire mais aussi pendant plusieurs années après la fondation de la République Populaire Chinoise.

Mais entrons enfin dans ces usines de propriété privée. Avec ou sans Chinois d’outre-mer, elles nous réservent de grandes surprises. Ceux qui viennent à notre rencontre sont en premier lieu des membres du Comité de Parti, dont les photos sont bien en évidence dans divers services. Dans le récit émergent presque fortuitement les conditionnements qui pèsent sur la propriété. Celle-ci est poussée ou pressée de réinvestir une partie consistante des profits (parfois jusqu’à 40%) dans le développement technologique de l’entreprise; une autre partie des profits, dont le pourcentage est difficile à calculer, est utilisée pour des interventions de caractère social (par exemple la construction d’écoles professionnelles ensuite données à l’Etat ou à une municipalité, ou bien le secours aux victimes d’une catastrophe naturelle).

Si l’on se souvient que ces entreprises privées dépendent largement du crédit alloué par un système bancaire contrôlé par l’Etat et si l’on pense aussi à la présence à l’intérieur de ces entreprises de Parti et syndicat, une conclusion s’impose: dans ces entreprises privées le pouvoir de la propriété privée est équilibré et limité par une sorte de contre-pouvoir.

Mais quel est le rôle joué par le Parti et le syndicat? Les réponses que nous recevons ne satisfont pas tous les membres de notre délégation. Certains, se faisant à nouveau l’écho d’une tendance assez répandue dans la gauche occidentale, concentrent leur attention exclusivement sur le niveau des salaires. Nos interlocuteurs chinois, par contre, font comprendre que, au-delà de l’amélioration des conditions de vie et de travail des ouvriers, ils se préoccupent de la contribution que leurs entreprises peuvent fournir au développement de l’économie et de la technologie de toute la nation. De cet échange d’idées nous voyons à nouveau émerger l’opposition entre les deux figures sur lesquelles insiste le “Que faire?” de Lénine.

Le représentant de la gauche occidentale, qui appelle les ouvriers chinois à rejeter tout compromis avec le pouvoir d’Etat dans leur lutte pour des salaires plus élevés, croît être radical et même révolutionnaire. En réalité, il se place dans le sillage du réformiste ou, pire, du corporatiste «secrétaire d’une quelconque trade-union» auquel Lénine reproche de perdre de vue la lutte d’émancipation dans ses différents aspects nationaux et internationaux, en devenant ainsi parfois le soutien d’ «une nation qui exploite tout le monde» (à cette époque l’Angleterre).

Le révolutionnaire «tribun populaire» se conduit bien différemment. Certes, par rapport à 1902 (année de publication de “Que faire?”), la situation a radicalement changé.

Entre-temps en Chine le «tribun populaire» peut compter sur le soutien du pouvoir politique; il n’en demeure pas moins que, pour être révolutionnaire, celui-ci, tirant profit de l’enseignement de Lénine, doit savoir envisager l’ensemble des rapports politiques et sociaux à un niveau national et Chine_2010_10.jpg à un niveau international. Une augmentation consistante des salaires s’impose et est déjà en acte, favorisée ou promue par le pouvoir central lui-même, (comme le reconnaît la grande presse internationale) mais cette augmentation, au-delà de l’amélioration des conditions de vie et de travail des ouvriers, vise à augmenter le contenu technologique des produits industriels et ainsi à consolider l’économie chinoise dans son ensemble, en la rendant aussi moins dépendante des exportations. Les (justes) revendications salariales immédiates ne doivent pas compromettre la poursuite de l’objectif stratégique du renforcement d’un pays qui bride de plus en plus, déjà avec son développement économique, les plans de l’impérialisme ou de l’ «hégémonisme», comme nos interlocuteurs chinois préfèrent dire de façon plus diplomatique.

8. Admission de certains entrepreneurs dans les rangs du Parti communiste

Enfin, dernier objet du scandale: en hommage à l’ «importante idée de la triple représentativité» même les entrepreneurs sont admis dans les rangs du Parti communiste chinois.

Et de nouveau émergent les préoccupations et les angoisses de certains membres de la délégation européenne: assistons-nous à l’embourgeoisement en cours du Parti qui devrait garantir le sens de la marche socialiste de l’économie de marché?

En préliminaire, les interlocuteurs chinois font remarquer que le nombre des entrepreneurs admis dans les rangs du Parti (après un processus rigoureux de vérification et sélection) est tout à fait insignifiant en comparaison d’une masse de militants qui se monte à un peu moins de 80 millions; en d’autres termes, il s’agit d’une présence symbolique.

Mais cette explication ne suffit pas. Nous avons vu que certains de ces entrepreneurs jouent un rôle national: dans certains secteurs de l’économie ils ont effacé ou réduit la dépendance technologique de la Chine vis-à-vis de l’étranger; parfois, non seulement sur le plan objectif mais de façon consciente certains d’entre eux se sont placés en première file dans la lutte engagée par le Parti communiste dès 1949: la lutte pour faire échec à l’impérialisme en passant de la conquête de l’indépendance sur le plan politique à la conquête de l’indépendance sur le plan économique et technologique aussi.

Dans un monde qui se caractérise de plus en plus par la knowledge economy, c’est-à-dire par une économie fondée sur la connaissance, il peut advenir que le stakhanoviste héros du travail de l’URSS de Staline prenne l’allure tout à fait nouvelle d’un technicien super-spécialisé qui, lançant une entreprise de haute valeur technologique, fournit une contribution importante à la défense et au renforcement de la patrie socialiste.

On peut faire une dernière considération. Sur la vague du «socialisme de marché» s’est constituée une nouvelle strate bourgeoise en rapide expansion. La cooptation de certains de ses membres dans le cadre du Parti communiste comporte une décapitation politique de cette nouvelle strate, de la même façon que dans une société bourgeoise la cooptation de la part de la classe dominante de certaines personnalités d’extraction ouvrière ou populaire stimule la décapitation politique des classes subalternes.

9. Il n’y a pas de réelle indépendance politique sans indépendance économique

Le moment est venu de tirer des conclusions. Dans mon anglais claudiquant je les expose à l’occasion de quelques banquets et, surtout, du dîner qui précède le voyage de retour et qui se déroule en présence entre autres de Huang Huaguang, directeur général du Bureau pour l’Europe occidentale du Département international du Comité Central du Pcc. Tous les participants au voyage sont invités à s’exprimer avec une grande franchise. Dans mes interventions j’essaie de dialoguer aussi avec les autres membres de la délégation de l’Europe occidentale et surtout peut-être avec eux.

Quand ils déclarent ne se trouver qu’au stade primaire du socialisme et prévoient que ce stade durera jusqu’à la moitié du XXIeme siècle, les communistes chinois reconnaissent indirectement le poids que les rapports capitalistes continuent à exercer dans leur pays immense et si varié. D’autre part, le monopole du pouvoir politique détenu par le Parti communiste (et par les 8 Partis mineurs qui reconnaissent sa direction) est sous les yeux de tout le monde.

À l’observateur attentif, ne devrait pas non plus échapper le fait que, situées comme elles le sont en position de subalternité sur le plan économique, politique et social, les entreprises privées elles-mêmes, plus que la logique du profit maximum, sont Chine_2010_11.jpg stimulées, poussées et pressées à respecter une logique différente et supérieure: celle du développement de plus en plus généralisé et de plus en plus capillairement répandu de l’économie comme de la technologie nationale.

En dernière analyse, à travers une série de médiations, même ces entreprises privées se révèlent assujetties ou subordonnées au «socialisme de marché».

Et, donc, les prêches moralisants qu’une certaine gauche occidentale ne se lasse pas de faire au Parti communiste chinois sont d’une part redondantes et superflues, d’autre part infondées et inconsistantes.

Evidemment, il est tout à fait légitime de formuler des doutes et des critiques sur le «socialisme de marché». Mais sur un point au moins je retiens qu’il devrait être possible à gauche de parvenir à un consensus.

La politique de réforme et d’ouverture introduite par Deng Xiaoping n’a pas signifié du tout l’homologation de la Chine à l’Occident capitaliste comme si le monde entier était désormais caractérisé par un calme plat.

En réalité, à partir justement de 1979 s’est développée une lutte qui a échappé aux observateurs les plus artificiels mais dont l’importance se manifeste avec une évidence de plus en plus grande.

Les USA et leurs alliés espéraient réaffirmer une division internationale du travail sur cette base: la Chine aurait dû se limiter à la production, à bas prix, de marchandises dépourvues de réel contenu technologique. En d’autres termes, ils espéraient conserver et accentuer le monopole occidental de la technologie: sur ce plan la Chine, comme tout le Tiers Monde, aurait dû continuer à subir un rapport de dépendance en regard de la métropole capitaliste.

On comprend bien que les communistes chinois aient interprété et vécu la lutte pour faire échouer ce projet néo-colonialiste comme la continuation de la lutte de libération nationale: il n’y a pas de réelle indépendance politique sans indépendance économique; au moins ceux qui se réclament du marxisme devraient être au clair avec cette vérité!

Grâce au maintien convoité du monopole de la technologie, les USA et leurs alliés entendaient continuer à dicter les termes des relations internationales.

Avec son extraordinaire développement économique et technologique, la Chine a ouvert la voie à la démocratisation des rapports internationaux.

De ce résultat, devraient se réjouir non seulement les communistes mais aussi tout authentique démocrate: il y a maintenant de meilleures conditions pour l’émancipation politique et économique du Tiers Monde.

En ce point il convient de se débarrasser d’une équivoque qui rend difficile la communication entre Pcc et gauche occidentale dans son ensemble.

Même au milieu d’oscillations et contradictions en tous genres, depuis sa fondation la République Populaire Chinoise s’est engagée à lutter contre non pas une mais deux inégalités, l’une de caractère interne, l’autre de caractère international.

Dans son argumentation de la nécessité de la politique de réforme et d’ouverture qu’il souhaitait, Deng Xiaoping, dans une conversation du 10 octobre 1978, attirait l’attention sur le fait que le «gap» technologique était en train de s’élargir par rapport aux pays les plus avancés. Ceux-ci se développaient «à une vitesse terrible», alors que la Chine risquait de rester de plus en plus loin derrière (Selected Works, vol. 3, p. 143).

Mais si elle avait raté le rendez-vous avec la nouvelle révolution technologique, elle se serait trouvée dans une situation de faiblesse semblable à celle qui l’avait livrée désarmée aux guerres de l’opium et à l’agression de l’impérialisme. Si elle avait raté ce rendez-vous, outre le dommage à elle-même, la Chine aurait causé un dommage énorme à la cause de l’émancipation du Tiers Monde dans son ensemble.

Il faut ajouter que, justement du fait qu’elle a su réduire de façon drastique l’inégalité (économique et technologique) sur le plan international, la Chine est aujourd’hui dans de meilleures conditions, grâce aux ressources économiques et technologiques qu’elle a accumulées entre-temps, pour affronter le problème de la lutte contre l’inégalité sur le plan interne.

Chine_2010_12.jpg
Le « siècle des humiliations » de la Chine (la période qui va de 1840 à 1949, à savoir de la première guerre de l’opium à la conquête du pouvoir par le Pcc) a coïncidé historiquement avec le siècle de la plus profonde dépravation morale de l’Occident: guerres de l’opium avec la dévastation infligée à Pékin au Palais d’Eté et avec la destruction et le saccage des œuvres d’art qu’il contenait, expansionnisme colonial et recours aux pratiques esclavagistes ou génocidaires aux détriments des «races inférieures», guerres impérialistes, fascisme et nazisme, avec la barbarie capitaliste, colonialiste et raciste qui atteint son sommet.

De la façon dont l’Occident saura envisager la renaissance et le retour de la Chine, on pourra évaluer s’il est décidé à faire réellement ses comptes avec le siècle de sa plus profonde dépravation morale.

Qu’au moins la gauche sache se faire l’interprète de la culture la plus avancée et la plus progressiste de l’Occident !

Publié samedi 24 juillet 2010 sur le blog de l’auteur :
http://domenicolosurdo.blogspot.com/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio, texte disponible en cliquant sur le lien: http://www.comite-valmy.org/spip.php?article768

Pour télécharger le texte original en italien, cliquer ici:…

MAGHREB DES FILM – SÉANCE INAUGURALE LE VENDREDI 5 NOVEMBRE 2010 – 60 FILMS PROGRAMMÉS

Maghreb_des_films_2.jpg

Maghreb_des_films-2.jpg
Dans trois semaines commence le Maghreb des films avec sa séance inaugurale du vendredi 5 novembre où sera projeté « La Mosquée », un film de Daoud Aouled-Syad, primé au Festival de San Sébastien, le premier film maghrébin sélectionné dans un grand festival après « Chronique des années de braise », Palme d’or à Cannes en 1975.

À partir du 5 novembre près de 60 films seront projetés Aux 3 Luxembourg, une trentaine en banlieue parisienne et en province dans un réseau de 20 salles.

Nous vous invitons à partager ces moments forts de cinéma, forts par la qualité de la programmation et par les rencontres qui seront ainsi créées autour des réalisateurs et acteurs maghrébins ou franco-maghrébins.

Vous pouvez retrouver le programme sur le site Internet (http://maghrebdesfilms.fr/-Novembre-2010-le-programme ) et d’ici quelques jours les horaires salle par salle.

Maghreb_des_films_1.jpg En pièce jointe vous trouverez la présentation de la programmation par Mouloud Mimoun et Gérard Vaugeois .

Mais, avant que cette grande rencontre cinématographique commence, nous vous proposons une réunion d’information-débat, d’abord autour du programme du Maghreb des films, de son organisation et de son financement, mais aussi autour de la vie de l’association et de sa participation à la manifestation.

Maghreb_des_films_2.jpg

Venez à la rencontre-débat samedi 30 octobre à 10h30

Aux 3 Luxembourg, 67 rue Monsieur le Prince 75006 Paris

Le catalogue vous sera remis

Un moyen métrage programmé au Maghreb des films , Casanayda!, sera projeté en avant première

Casanayda! est un documentaire témoignant du bouillonnement culturel et sociétal urbain au Maroc en ce début de 3ème millénaire, qualifié de « movida » dans la presse nationale et internationale. Ce mouvement qui a récemment pris le nom de « Nayda » (ça bouge), s’est progressivement amplifié depuis la fin des années 90, passant d’une culture alternative issue du milieu underground pour acquérir une visibilité et prendre sa place sur la scène publique. Il est mené par des jeunes qui ont décidé de se prendre en main sans rien attendre de personne.

Le Président du Maghreb des films

Mouloud Mimoun

Maghreb_des_films_4.jpg

LES MASSACRES DU 17 OCTOBRE 1961, VUS PAR DEUX HISTORIENS BRITANNIQUES

octobre_61_ldh_3.jpg

Paris 1961 : les Algériens, la mémoire et la terreur d’Etat

[ http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2919
article de la rubrique histoire et colonies > histoire de France
date de publication : mercredi 22 octobre 2008->http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2919]

Le livre “Paris 1961. Les Algériens, la mémoire et la terreur d’État” des historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster, publié en 2006 par Oxford University Press et dont la traduction française vient de paraître chez Tallandier, est un livre majeur pour la connaissance du contexte de la répression qui a entouré la manifestation des Algériens à Paris le 17 octobre 1961 [[Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961,“ Les Algériens, la mémoire et la terreur d’Etat”, traduit par Christophe Jaquet. Tallandier, 2008.
_L’ouvrage est présenté par Sylvie Thénault : 17 octobre 1961: “terreur d’Etat et violence «coloniale»”.]].

Nous reprenons ci-dessous, avec l’autorisation de son auteur, un article du site “acontresens”, qui traite des crimes de la police française de septembre-octobre 1961, en s’inspirant de l’ouvrage de Jim House et Neil MacMaster.

Le 17 octobre 1961 avait lieu en plein Paris une chasse aux Algériens menée par la police, faisant plusieurs dizaines de morts. L’indépendance algérienne était alors une certitude, dont le FLN (Front de libération nationale algérien) et le gouvernement français ne négociaient plus que les modalités. La police parisienne, sous les ordres du préfet Maurice Papon, massacra pourtant des Algériens manifestant pacifiquement contre les mesures discriminatoires les touchant depuis plusieurs semaines et pour l’indépendance de leur pays.

octobre_61_ldh_3.jpg
La parution en 2008 de “ Paris 1961 ”, ouvrage des historiens anglais Jim House et Neil MacMaster, permet de porter un regard nouveau sur l’événement. D’une part, en l’inscrivant dans un cycle de violences policières débordant largement la seule journée du 17 octobre. D’autre part, en sondant les origines du harcèlement policier et des discriminations subis par les Algériens de Paris – il faut alors mettre l’accent sur le rôle déterminant du préfet de police Maurice Papon et de l’idéologie dont il est le zélé serviteur.

Croisant plusieurs histoires (de la colonisation, de l’immigration, de la police) que l’Etat français ne saurait regarder en face sans perdre son vernis démocratique qui continue de leurrer, l’histoire des crimes policiers d’octobre 1961 demeure fondamentale dans un pays où le racisme d’Etat est une permanence – du Commissariat aux Questions Juives au ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale.

Papon, la police et l’armée : de Vichy aux colonies (1940-1958

)

Maurice Papon est le préfet de police de Paris depuis mars 1958. Rouage essentiel dans la déportation des juifs en tant que préfet de Bordeaux sous Vichy, Papon s’est toujours présenté comme un fonctionnaire zélé, obéissant simplement aux ordres de ses supérieurs. Il était en réalité un homme très marqué politiquement et idéologiquement, surenchérissant au service du racisme d’État.

Jim House et Neil MacMaster montrent clairement les liens entre les pratiques répressives de Vichy à l’égard des juifs et celles menées à l’égard des mouvements d’émancipation des colonisés – dans les colonies et en métropole. Souvent, les mêmes hommes ont été impliqués dans les deux types de répression de part et d’autre de la Méditerranée – des hommes de terrain mais aussi de hauts fonctionnaires: «il semble ainsi que ceux qui avaient le plus œuvré à la persécution des juifs de Bordeaux (Sabatier, Papon, Garat, Gazagne) aient été rapidement transférés en Algérie, dès 1945, par le ministère de l’Intérieur, pour être mis à l’écart des purges et des procès».

Ainsi, Papon, colonialiste convaincu, a officié dans le Constantinois en Algérie en 1945, de 1949 à 1951, puis entre 1956 et 1958, après un passage au Maroc en 1954-1955. Les mesures répressives contre les mouvements politiques qu’il met alors en place dans les territoires de l’empire seront standardisés pendant la guerre d’Algérie : recensement et fichages, législations discriminatoires, couvre-feu, rafles, centres et camps de rétention, tortures, jugements expéditifs devant les tribunaux militaires sanctionnés par les plus lourdes peines (peine de mort, emprisonnement à perpétuité) – mais aussi assassinats à grande échelle en toute impunité.

Son expérience constantinoise dans les premières années de la guerre d’Algérie est particulièrement importante : il est alors «superpréfet» contrôlant les autorités civiles comme militaires, et s’inspire explicitement des théories des généraux français sur la «guerre révolutionnaire» pour mener à bien la «contre-insurrection» face au FLN: demandant en 1957 à «tous les civils de se conduire en soldats», il met en place une guerre aux aspects psychologiques importants, du même type que celle mise en œuvre à Alger par les troupes de Massu – quadrillage urbain, barrages, fouilles, etc., avec utilisation systématique de la torture et assassinats banalisés. Cette doctrine de la «guerre révolutionnaire», forgée pendant la guerre d’Indochine par des généraux français, décrit, dans le contexte de la guerre froide, un monde assiégé par le «communisme» (dont les mouvements anticolonialistes seraient une modalité) face auquel il faut défendre les «valeurs occidentales» par l’usage de la «contre-violence», l’abandon du droit, et la guerre psychologique (par laquelle on espère couper les mouvements nationalistes des «masses»).

Pendant toute cette période et malgré les changements politiques, Papon est recherché pour ses services et sa « connaissance » des mouvements nationalistes.

Les Algériens et le FLN à Paris (1954-1958)

Sur 350 000 Algériens résidant en France au début des années 1960, 180 000 vivent en région parisienne, y travaillent en majorité comme ouvriers manuels non qualifiés et habitent dans les bidonvilles des banlieues industrielles et dans les arrondissements pauvres de Paris. A partir de 1958, le FLN (Front de libération nationale algérien), constitué le 1er novembre 1954, contrôle d’une main de fer les immigrés algériens en métropole, auparavant majoritairement acquis à Messali Hadj (leader nationaliste algérien contre lequel lutte le FLN).

Pour le FLN, la France est en effet un espace stratégique, les travailleurs immigrés fournissant par leurs cotisations 80% du budget total du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Le FLN est organisé en une Fédération de France, dont le siège est situé à Cologne (République fédérale allemande), qui connaît des luttes de pouvoir avec des militants parisiens et avec le GPRA (situé à Tunis). En août 1958, le FLN décide d’ouvrir un «second front» en métropole: des attentats sont commis, et des policiers sont assassinés.

De Gaulle, Papon et la police parisienne: la mise en place de la terreur d’État (1958-1961)

Lorsqu’il devient préfet de police en mars 1958, Papon connaît déjà la préfecture de police de Paris, dont il a été le secrétaire général entre 1951 et 1954, sous les ordres du préfet Jean Baylot, colonialiste anticommuniste qui réhabilita un certain nombre de policiers collaborateurs sous Vichy. Dès avant le début de l’insurrection algérienne du 1er novembre 1954, les Algériens de Paris ont une expérience collective de la répression policière, comme lors d’un meeting de 1951 où 15 000 d’entre eux sont raflés et fichés ou lors du 14 juillet 1953 où six manifestants algériens sont tués. Une brigade spéciale, constituée de policiers français originaires d’Algérie et parlant l’arabe et le berbère, est par ailleurs constituée à cette période pour réprimer le nationalisme à Paris.

Le 13 mars 1958, une grande manifestation de la police envahit le Palais Bourbon, réclament des primes de risque face aux attentats du FLN. Face à cette crise de la police parisienne, Maurice Papon apparaît comme l’homme de la situation, et il est nommé préfet de police dans le but de briser le FLN à Paris. L’arrivée de Charles de Gaulle au pouvoir en mai 1958 et la naissance de la Ve République ne remettent pas en cause la place de Papon, qui se réinvente un passé gaulliste. […]

Dès son arrivée à la préfecture de police en mars 1958, Papon enclenche un processus de militarisation de la police parisienne. Malgré quelques réticences, les méthodes militaires de la contre-insurrection sont importées dans la police, notamment par un Comité de coordination d’action psychologique et divers services proposant par exemple de l’assistance à la population algérienne pour mieux la contrôler et l’éloigner du FLN.

Papon réclame par ailleurs un système répressif discriminatoire à l’égard des Algériens de France, comparable à celui mis en place en Algérie depuis 1956 (vote des pouvoirs spéciaux, entraînant le transfert à l’armée des fonctions civiles et policières de l’Etat en Algérie) : il obtient notamment le droit de garder les Algériens en garde à vue pendant deux semaines, de les interner sans jugement mais aussi de les expulser en Algérie où ils seront remis aux mains de l’armée française ; par ailleurs, fouilles nocturnes, expulsions du domicile et enfermement dans des camps d’internement (notamment à Vincennes et dans le Larzac) sur simple décision administrative sont autorisés et réguliers. Ainsi, en 1958, plus de 120 000 contrôles de police sont effectués dans la rue à l’encontre d’Algériens, dont plus de la moitié sont envoyés au centre d’identification de Vincennes où ils sont fichés et souvent victimes de violences policières. Cela entraîne des licenciements pour manque d’assiduité ou invalidité, pesant dans les fonds du FLN.

En 1959 est créée la Force de police auxiliaire (FPA), composée de 400 Algériens harkis [[ S’ils ont été appelés couramment des “harkis”, du terme employé pour désigner l’une des catégories de supplétifs en Algérie, les membres de la “Force de police auxiliaire” mise en place par Maurice Papon, police spéciale commandée par des militaires, n’étaient pas des “harkis”. Leur fonction était l’action policière contre le FLN, alors que la plupart des supplétifs en Algérie, liés par des contrats journaliers ou mensuels renouvelables, n’étaient pas armés et ne participaient à des opérations militaires ni de police. [Note de LDH-Toulon]]] ayant souvent fait leur preuve dans la bataille d’Alger, pour infiltrer le FLN et se charger des violences les plus extrêmes – notamment des tortures, systématisées sur le sol métropolitain. Issue de l’armée, cette force de police agit hors de tout contrôle : ainsi, suite à une attaque du FLN contre la FPA du 18e arrondissement en avril 1961, plus de 150 Algériens passés à tabac sont hospitalisés en chirurgie («ratonnade de la Goutte d’Or» des 2 et 3 avril 1961).

C’est au vu de tout ce dispositif que Jim House et Neil MacMaster parlent de terreur d’Etat : la violence n’est pas le résultat contingent d’opérations policières ou militaires, mais elle est systématisée et planifiée au plus haut niveau, s’appuyant sur la confusion entre police et armée et le refus de reconnaître le FLN comme des combattants d’une guerre – ce qui exclut ses militants des protections prévues par la convention de Genève de 1949.

La crise de la police parisienne face aux attentats du FLN et l’accroissement de la terreur (août-octobre 1961)

De juin à août 1961, la Fédération de France du FLN décide d’une trêve, cependant rompue unilatéralement le 15 août par le FLN parisien, qui assassine une dizaine de policiers en deux mois. Cette recrudescence s’explique par la volonté de riposter à la répression policière accrue – même si la répression qui s’ensuit est encore plus forte, notamment dans les treize bidonvilles de Nanterre et d’Aubervilliers où vivent 8 000 Algériens désormais soumis à des fouilles nocturnes, des destructions et un couvre-feu. Par ailleurs, pour le FLN parisien, riposter est le meilleur moyen de garder ses militants mobilisés.

Face à ces assassinats, les syndicats policiers réclament plus d’armes et de gilets pare-balles, et obtiennent satisfaction. Certains syndicalistes font part à Papon de leur crainte de voir un «débordement de la base» et notamment la constitution de commandos illégaux de policiers se faisant «justice» seuls. Mais Papon affirme qu’il couvrira ces représailles expéditives et qu’elles peuvent se dérouler dans un cadre légal. Il affirme ainsi, aux obsèques d’un policier, le 2 octobre 1961: «pour un coup reçu, nous en porterons dix». Ces déclarations sont interprétées sans équivoque comme des appels au meurtre.

Début octobre, le Comité interministériel décide d’un couvre-feu discriminatoire à l’encontre des Algériens de France (« Français musulmans d’Algérie »), effectif à partir du 5 octobre par cet arrêté préfectoral:

«Dans le but de mettre un terme sans délai aux agissements criminels des terroristes, des mesures nouvelles viennent d’être décidées par la préfecture de police. En vue d’en faciliter l’exécution, il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s’abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, et plus particulièrement de 20h30 à 5h30 du matin. Ceux qui, par leur travail, seraient dans la nécessité de circuler pendant ces heures, pourront demander au secteur d’assistance technique de leur quartier ou de leur circonscription une attestation qui leur sera accordée après justification de leur requête. D’autre part, il a été constaté que les attentats sont la plupart du temps le fait de groupes de trois ou quatre hommes. En conséquence, il est très vivement recommandé aux Français musulmans de circuler isolément, les petits groupes risquant de paraître suspects aux rondes et patrouilles de police. Enfin, le préfet de police a décidé que les débits de boissons tenus et fréquentés par les Français musulmans d’Algérie doivent fermer chaque jour à 19 heures».

Les crimes policiers de septembre-octobre 1961: cycle et auteurs

Si l’habitude a été prise de désigner les assassinats d’Algériens par la police comme «le massacre du 17 octobre 1961», il convient en réalité de replacer cette journée dans un contexte plus large de crimes policiers. Comme l’écrivent Jim House et Neil MacMaster, le 17 octobre est le «point culminant d’un long cycle de répression coloniale» courant sur plusieurs mois, résultat de l’ «introduction, au sein même de la capitale métropolitaine, de formes de terreur d’Etat qui auraient normalement dû rester confinées au théâtre d’opération nord-africain».

Les crimes de 1961 s’inscrivent d’une part dans une longue série d’actes de violence d’Etat contre les colonisés depuis l’après-Seconde Guerre mondiale (Algérie 1945, Madagascar 1947, guerres d’Indochine et d’Algérie…), d’autre part dans un contexte plus court de violences touchant le sol métropolitain (attentats des colonialistes de l’OAS, violences policières à l’encontre des Algériens…).

En effet, la plupart des Algériens ont été tués dans les semaines précédant le 17 octobre, surtout à partir du 1er septembre. Selon les archives judiciaires, 246 Algériens sont décédés de mort violente en 1961, dont 105 en octobre. Généralement, la préfecture présente ces assassinats comme des règlements de compte entre Algériens (l’étranglement étant alors pratiqué par des policiers pour attester cette version) ou comme le fait d’extrémistes français. Cependant, il existe 67 cas où l’implication de la police est prouvée et l’identité de la victime connue ; de nombreux témoignages attestent par ailleurs des menaces de mort quotidiennes de policiers sur des militants. Dès septembre, on entend parler de cadavres retrouvés dans la Seine, dans des canaux et rivières, ou dans des bois.

Qui sont les assassins? L’essentiel n’est sans doute pas de déterminer des noms, mais de montrer à quel point la culture même de la violence et du racisme au sein de la police parisienne était un facteur évident du déclenchement de tels crimes. Les crimes de 1961 sont ainsi l’ «expression d’une culture raciste profondément enracinée dans la police, et non pas une anomalie» (Jim House et Neil MacMaster). Un racisme d’autant plus présent que nombre de policiers parisiens étaient des pieds-noirs ou anciennement policiers dans les colonies, proches voire membres de l’OAS, tandis que des CRS et gendarmes avaient été envoyés en formation en Algérie.

Au sein de la police parisienne, il est cependant possible d’isoler un certain nombre de composantes – jouissant d’une forme d’autonomie – ayant sans doute eu un rôle fondamental. D’une part, la Force de police auxiliaire (FPA) composée de harkis. D’autre part, les Equipes spéciales patrouillant en voiture, mi-civil mi-uniforme, arabophones et berbérophones, suffisamment différenciées de la chaîne officielle du commandement pour que le gouvernement puisse dénier toute implication. Enfin, les Compagnies d’intervention, composées de volontaires jeunes aimant le combat, parfois d’anciens parachutistes, menant des opérations de rue contre les Algériens. Ces dernières seront également les auteurs du massacre du métro Charonne, quatre mois plus tard.

Le FLN et l’organisation de la manifestation du 17 octobre 1961

Comme on l’a noté plus haut, le FLN connaît une crise à l’été 1961 : des militants parisiens outrepassent les ordres de quasi-cessez-le-feu de la Fédération de France, et les assassinats de policiers reprennent. Finalement, la Fédération de France prend le dessus, et décide depuis Cologne d’une manifestation extraordinaire le 17 octobre 1961 en plein cœur de Paris, contre l’avis de plusieurs militants parisiens qui craignent la répression policière. La Fédération prévoit également des manifestations de femmes, des manifestations en province, ainsi qu’une grève générale de 24 heures et une grève de la faim des détenus algériens dans les prisons françaises. Il s’agit toujours de réclamer l’indépendance de l’Algérie, mais aussi de s’opposer à la terreur d’Etat et notamment au couvre-feu imposé le 5 octobre, non plus par la violence clandestine mais par l’action pacifique de masse (le FLN, qui cesse le feu, espère ainsi renverser l’opinion française).

La Fédération souhaite montrer la cohésion de la population algérienne, le caractère hégémonique du FLN, mais aussi prouver au GPRA de Tunis sa force dans le cadre de la lutte pour le pouvoir qui les oppose au sein du FLN. La Fédération de France impose ainsi une discipline stricte pour la manifestation du 17 octobre: on oblige tous les Algériens à y participer, mais on interdit le port d’arme et la réponse aux violences policières (les participants sont fouillés). Les manifestants se trouveront de fait dans une situation de grande vulnérabilité.

Cependant, on ne peut affirmer que les manifestants du 17 octobre ont été les victimes passives d’ordres suicidaires du FLN : ces Algériens et Algériennes subissaient depuis plusieurs mois un contrôle policier strict, des brutalités policières régulières, et une législation discriminatoire, ce qui constituait un motif évident de révolte, qui s’exprima dans une manifestation pacifique dont tous les observateurs notèrent le caractère extrêmement digne (vêtements portés par les manifestants, slogans, etc.).

Le 17 octobre 1961, point culminant de la répression policière

Dans la nuit du 16 au 17 octobre, la préfecture de police est informée de la mobilisation clandestine et sait que la manifestation sera pacifique et rassemblera hommes, femmes et enfants. Le 17, des cars de police quadrillent la ville dans la matinée.

En fin d’après-midi, 20 000 à 30 000 Algériens convergent par petits groupes vers Paris par divers moyens de transport. Trois manifestations sont prévues, sur les Champs-Élysées, sur les boulevards Saint-Michel et Saint-Germain, et sur l’avenue de l’Opéra et la place de la République. Les différents convois sont arrêtés, notamment à la hauteur des ponts de Neuilly et Saint-Michel, où les manifestants sont tabassés et jetés dans le fleuve. Des violences ont lieu dans les couloirs souterrains des métros d’où sortent les manifestants (notamment Concorde, Madeleine, Etoile, Opéra). Les armes utilisées sont diverses: crosses d’armes, matraques, «bidules» (longues matraques de bois), mais aussi armes non-conventionnelles comme des manches de pioche et des barres de fer. Les policiers frappent au ventre et à la tête. Dans le quartier latin, de nombreuses balles sont tirées par la police.

Papon suit toutes les opérations et se rend lui-même à l’Etoile pour constater leur «bon déroulement». Il a aussi connaissance de toutes les liaisons radio de la police, et ne dément pas les faux messages d’information qui circulent, selon lesquels des policiers auraient été tués, ce qui augmente encore plus la violence des policiers contre les manifestants.

octobre_61_ldh_2.jpg
Plus de 11 000 Algériens sont interpellés et internés pendant près de quatre jours au Palais des Sports, au Parc des Expositions, au stade de Coubertin, au Centre d’Identification de Vincennes. Dans l’enceinte des lieux d’internement, les violences systématiques continuent et des exécutions sommaires ont lieu. D’autres sont internés dans les commissariats parisiens et même, pour 1 200 d’entre eux, dans l’enceinte de la préfecture, où des policiers dénoncent à France-Observateur l’exécution de 50 Algériens ensuite jetés à la Seine. Les bus de la RATP réquisitionnés par la police pour convoyer les détenus sont rendus couverts de sang.

Les 18, 19 et 20 octobre, les actions prévues par le FLN se déroulent pourtant, et donnent également lieu à une répression policière : grève des commerces brisée par des réouvertures forcées, plus de 2 000 arrêtés lors de manifestations avortées lors desquelles d’autres assassinats sont commis, violences physiques et verbales contre la manifestation des femmes du 20 octobre réclamant l’indépendance de l’Algérie et la libération des hommes – 60% des Algériens de Paris sont alors en détention.

Le mensonge d’État et «la construction sociale de l’indifférence»

Plusieurs facteurs font du décompte des morts un exercice particulièrement délicat : disparité de sources souvent mensongères, maquillage des meurtres, le fait que beaucoup d’Algériens ont refusé d’aller à l’hôpital de peur de s’y faire arrêter, etc. Il est cependant incontestable que plusieurs centaines d’assassinats d’Algériens ont été commis par la police en septembre-octobre 1961.

Au lendemain de la manifestation, le bilan officiel est de deux morts algériens. La presse et la préfecture de police parlent de «tirs échangés» entre la police et les manifestants. Des demandes d’enquête sont déposées à l’Assemblée ou au Conseil municipal, mais Papon, secondé par le gouvernement français, contrecarre dès la mi-novembre toutes les demandes d’enquête sur les meurtres tandis qu’il se proclame vainqueur de la «bataille de Paris». Les plaintes déposées, nombreuses, n’aboutissent pas, et la police saisit en novembre 1961 80 témoignages manuscrits d’Algériens victimes de la répression. L’amnistie prévue par les accords d’Evian du 22 mars 1962 empêche désormais toute plainte. Le mensonge d’Etat, co-construit par le gouvernement, la police, la justice et la presse majoritaire, l’emporte. Maurice Papon demeure préfet de police de Paris jusqu’en 1967.

Pourtant, des protestations ont immédiatement lieu, dès le 18 octobre 1961 : les photos sans appel d’Elie Kagan accompagnent des articles de presse, des médias et des individus indépendants mènent des enquêtes dans les bidonvilles où est fait état de la répression, et deux tracts écrits par des policiers (dont un par le syndicat CFTC) dénoncent la répression menée par leurs collègues sous les ordres de Papon. Mais tout cela demeure bien maigre face à la censure et au mensonge d’État.

Bien plus, la gauche française elle-même ne s’approprie pas l’événement, et le Parti communiste français notamment déplace la question de l’indépendance algérienne – revendiquée par tous les manifestants du 17 octobre 1961 – vers la question plus consensuelle de l’antifascisme (lutte contre l’OAS et la fascisation de l’Etat) qui trouve dans le massacre du métro Charonne un événement plus «porteur» (8 manifestants communistes et syndicalistes français anti-OAS y sont tués par la police, le 8 février 1962).

C’est ce que Jim House et Neil MacMaster nomment la «construction sociale de l’indifférence»: «les victimes de la violence d’Etat ne risquaient guère de solliciter la sympathie publique: leur classe sociale tout comme leur origine ethnique les plaçaient en effet au plus bas de l’échelle mouvante de l’outrage moral».
Sources

Jean-Luc Einaudi, “La bataille de Paris”, Seuil, 1991

Jim House et Neil MacMaster, “Paris 1961,” Tallandier, 2008

Charlotte Nordmann, «Ce qui s’est passé le 17 octobre 1961»

PJ

octobre_61_ldh_1.jpg

Papon à Bordeaux, le 15 octobre 1997

(Riss, «Le procès Papon»,

Charlie hebdo, hors-série n° 6, avril 1998).

ABD EL KADER – BUGEAUD – ALGÉRIE, par MARX ET ENGELS

Remerciements à Michel Peyret, pour ces articles de Marx et Engels sur l’Algérie, écrits en 1858 pour une revue américaine. Leur traduction française avait été publiée dans la revue IVème Internationale de février 1964.

Quand on connaît la faiblesse des moyens d’information au XIXème siècle sur tout ce qui se passait en dehors d’Europe, on est frappé par la richesse et la précision des matériaux présentés.

Les analyses mettent en particulier en relief le parallélisme et les interconnexions entre les événements, situations et personnel politique des deux côtés de la Méditerrannée, sous tendus par les intérêts économiques, stratégiques et de classe.

Il serait intéressant de comparer ces « évaluations concrètes de situations concrètes » aux schématisations « idéologisantes » qui ont fréquemment entouré l’exposé des problèmes franco-algériens.

Ces textes font penser aussi à la pertinence – toujours actuelle – des analyses de Engels sur l’Afghanistan.

Trois articles pour The New American Cyclopaedia, écrits en 1858.

Publiés en français dans la revue IVème Internationale de février 1964.

ABD EL KADER – BUGEAUD – ALGÉRIE

Karl Marx – Friedrich Engels, 1858

Textes inédits en français de K. MARX et F. ENGELS sur la conquête de l’Algérie par l’impérialisme français.

Ces textes font partie des articles rédigés par les deux fondateurs du marxisme pour la New American Cyclopedia, encyclopédie populaire éditée aux Etats-Unis par Charles A. Dana et Georges Ripley et à laquelle Marx et Engels collaborèrent en 1858.


ABD EL KADER

Un émir de la tribu bédouine de Hashem Garabo [[ Ces articles ont été précédés du texte suivant dans la revue IVème Internationale de février 1964,

Des inédits en français de K. MARX et F. ENGELS sur la conquête de l’Algérie par l’impérialisme français.

Nous publions, pour la première fois en français, trois textes de Marx et d’Engels relatifs à la conquête de l’Algérie par la France. Ces textes font partie des articles rédigés par les deux fondateurs du marxisme pour la New American Cyclopedia, encyclopédie populaire éditée aux Etats-Unis par Charles A. Dana et Georges Ripley et à laquelle Marx et Engels collaborèrent en 1858.

En fait, ce fut Marx seul qui reçut la commission de rédiger une série d’articles pour le volume I-IV de la New American Cyclopedia, qui parurent entre 1858 et 1865. Mais, pour aider son ami et lui permettre de consacrer le maximum de son temps à la préparation du Capital (Marx venait d’achever les Grundrisse der Kritik der politischen Okonomie et commençait la rédaction de Zur Kritik der politischen Ekonomie, dont l’introduction allait devenir en quelque sorte la formulation classique de la théorie du matérialisme historique), Engels prit sur lui de rédiger plusieurs articles, surtout ceux ayant trait aux problèmes militaires. En général, il envoya également de la documentation à Marx pour faciliter la rédaction des articles écrits par celui-ci.

Bien que ce travail fut rapidement achevé et qu’il constitue en partie un travail de compulsation de dictionnaires, de nombreux passages reflètent la profondeur de la pensée de Marx et d’Engels, et leur jugement très sûr concernant un grand nombre de sujets. L’article Army rédigé par Engels pour le volume I de la New American Cyclopedia constitue un véritable raccourci d’une histoire militaire universelle et de l’influence que l’évolution sociale et économique exerça sur l’évolution de l’art militaire.

Les articles de la New American Cyclopedia ne sont pas signés. L’identification d’un certain nombre d’entre eux a donné lieu à des controverses, d’autant plus que les directeurs de l’Encyclopédie n’hésitaient pas à modifier, à ajouter ou retrancher aux textes que leur envoyaient les collaborateurs auxquels ils faisaient appel, y compris Marx et Engels.

Controversé est notamment le cas de l’article Abd el Kader. Maximilien Rubel (Bibliographie des Oeuvres de Karl Marx. Librairie Marcel Rivière & Cie. Paris 1956, p. 137) l’attribue à Frédéric Engels, et plusieurs lettres échangées entre les deux amis semblent confirmer cette paternité. Cependant, la revue Voprossi Istorii KPSS (Questions d’Histoire du P.C.U.S., 1958, p. 192) conteste cette paternité et l’attribue à W. Hamfris.

La nouvelle édition des Œuvres Complètes de Marx-Engels, par l’Institut du Marxisme-Léninisme de Moscou — édition suivie fidèlement par les Gesammelte Werke K Marx-Fr. Engels en langue allemande chez Dietz-Verlag, à Berlin-Est, reproduit dans son volume 14 les articles de Marx et d’Engels publiés dans la New American Cyclopedia. L’article Algérie y est dit avoir paru dans le tome I de l’encyclopédie américaine, l’article Bugeaud dans le tome II. L’article Abd el Kader ne fait pas partie de cette édition.

Néanmoins, nous croyons utile de reproduire ici également l’article Abd el Kader, surtout parce qu’il exprime de manière saisissante l’admiration que les fondateurs du marxisme ressentirent en tout cas pour l’indomptable courage des résistants algériens à la conquête française, admiration qui s’exprime par ailleurs également dans les articles Algérie et Bugeaud de la Piconnerie.

En ce qui concerne l’article Algérie, nous en reproduisons seulement la deuxième partie, relative à la conquête française. La première partie, qui a trait à la géographie et à l’histoire algérienne avant la conquête française, est visiblement une compilation d’autres encyclopédies courantes à l’époque, et contient des jugements sur la «piraterie barbare» et les «exactions anarchiques», qui ne sont point conformes à l’esprit avec lequel Marx traita les relations entre les puissances d’Europe et les puissances d’Asie et Afrique aux siècles passés.]], dans la province d’Oran et de la partie occidentale de l’Algérie, descendant d’une ancienne famille de marabouts qui pouvait tracer ses origines aussi loin que les califes de la dynastie des Fatimites. Son nom en entier est Sidi el Hadji Abd el Kader Oulid Mhiddeen. Il naquit en 1807 près de Mascara, et fut éduqué dans un collège pour apprendre la théologie et la jurisprudence. Son père, Mhiddeen, émir ou prince de Mascara, jouit de son vivant de la plus haute réputation de sagesse et de sainteté, à un degré tel que sa maison fut un asile pour les débiteurs et les criminels. Son influence souleva les appréhensions du gouverneur turc d’Oran qui craignit qu’il veuille renverser la domination turque. Pour éviter l’inimitié du bey, Mhiddeen fit un pèlerinage à La Mecque. Il mourut en 1834 d’un poison qui lui fut administré par Ben Moosa, chef des Maures de Tlemcen. Abd el Kader avait accompagné son père à La Mecque et acquit ainsi le titre de El Hadji (le saint). On dit qu’il manifesta tôt des capacités dépassant son âge ; il lisait et écrivait aisément l’arabe, et pendant son pèlerinage il apprit l’italien et plus probablement le sabir. En 1827 il visita l’Egypte et passa quelque temps à la cour de Mehemet Ali, étudiant les réformes et le nouveau système de ce politicien astucieux. Son extérieur noble et avenant, ainsi que son affabilité et ses manières simples lui conquirent l’affection de ses compatriotes, tandis que la pureté de ses moeurs lui valut leur respect et leur estime. Il fut le plus accompli des cavaliers arabes, un parfait soldat, et le plus brave parmi les braves. L’occupation d’Alger par les Français ne rencontra qu’une faible résistance de la part des Turcs, mais elle souleva le furieux esprit d’indépendance des tribus indigènes, et après voir versé des flots de sang et dépensé des millions, les Français ne détenaient guère que le sol occupé par leurs propres garnisons.

En 1831, Abd el Kader, le plus formidable de leurs opposants, s’efforça de consolider les tribus en organisant un système de résistance. Son frère aîné était déjà tombé lors d’un conflit avec les Français, au moment où, à la tête de sa propre tribu et des tribus voisines, il commençait à les harasser, évitant tout engagement, et se contentant de surprendre leurs avant-postes et de couper leurs convois. Dans le printemps de 1832, le général Boyer, commandant d’Oran, lança une offensive sans résultat contre Tlemcen, place forte d’Abd el Kader.

Ceci encouragea l’émir à entreprendre des opérations plus décisives et, à la tête de 5.000 Bédouins, il ravagea la province d’Oran et menaça la ville elle-même, sommant les Français d’évacuer le territoire. Son courage et son audace lors de cette expédition, bien qu’elle ne fut suivie d’aucun résultat positif, lui valut l’admiration des Arabes: Trente-deux tribus se déclarèrent immédiatement en sa faveur, et il fut élu chef des croyants en décembre 1832 alors qu’il avait seulement 23 ans. Il se trouva ainsi placé à la tête de 12.000 guerriers avec lesquels il fit le blocus de la ville et intercepta toutes les communications. En avril 1833, le général Desmichels, successeur de Boyer, fit une sortie et mit en pièces un grand nombre de Garabats. Apprenant ce désastre, Abd el Kader avança à nouveau sur Oran, mais sans succès; et le 7 mai, les Français assiégèrent la ville d’Arzew, un des postes qui permettait au chef arabe de garder une voie de communication par mer. Cependant, ces revers ne modifièrent en rien la réputation d’Abd el Kader auprès de ses compatriotes.

Il occupa Tlemcen, puis avança sur Mostaganem, ville en possession des Turcs, jusqu’au nord-est d’Arzew; mais les Français devancèrent ses opérations, et s’emparèrent de Mostaganem. Le général Desmichels s’efforça alors de saper la puissance d’Abd el Kader, et d’amener les tribus indigènes à reconnaître la suprématie de la France. Il réussit à enlever la smahla d’Abd el Kader, défaite dont ce dernier se vengea bien par la suite. En décembre 1833 et en janvier 1834, Abd el Kader, surtout à cause des désertions qui se produisirent dans son camp, essuya de sérieux échecs, et fut contraint de conclure la paix avec les Français. Il demanda l’échange de prisonniers et la protection de tout résident ou voyageur européen; tandis que les Français le reconnaissaient comme prince indépendant, et s’engageaient à l’aider à maintenir son autorité sur ses propres tribus, lui, de son côté, ne devait pas intervenir dans celles qui étaient sous protection française. Abd el Kader s’occupa alors de reprendre son influence sur les tribus qui avaient été quelque peu ébranlées par ses échecs; il s’efforça aussi d’introduire les méthodes et la discipline européennes parmi ses troupes.

Un puissant chef du désert, Moussa el Sherif, eut assez d’audace pour se mesurer à Abd el Kader dont il jalousait la puissance grandissante. L’émir prit prétexte de ces hostilités pour franchir le Cheliff (frontière que lui avait assignée le traité) et châtier l’insolence de son rival. Cette expédition confirma sa réputation, et plusieurs tribus du désert se rallièrent, le reconnaissant comme sultan.

Il profita de son pouvoir ainsi accru pour établir la sécurité des transports publics, pour réformer les abus grossiers des cours de justice et pour assurer les droits de la propriété. Dans l’espoir d’obtenir des ressources financières, il accorda à un Juif nommé Durand un monopole de commerce intérieur et extérieur sur son territoire, ce qui lui procura un revenu immédiat et lui permit d’intervenir dans l’approvisionnement des garnisons et des colons français. Le gouvernement français s’alarma bientôt et, rappelant Desmichels qu’il désapprouvait pour son manque d’énergie, nomma à sa place le général Trézel commandant d’Oran. On ne mit pas longtemps à trouver un prétexte pour de nouvelles hostilités. En 1835 les chefs de smahlas et des douars, qui s’étaient placés sous protection française, demandèrent l’intervention de Trézel contre Abd el Kader, qui avait insisté pour qu’ils renoncent à leur alliance avec les Français. Avec ses troupes, le général Trézel avança vers Mascara. Il fut surpris dans sa marche par Abd el Kader dans le défilé de Mouleh Ismael, et dut se retirer sur Arzew après avoir perdu un canon, son train et avec près de 600 blessés ou tués.

Abd el Kader adressa une lettre de justification au comte d’Erlon, gouverneur d’Algérie, dans lequel il rejetait toute la responsabilité des récents événements sur le général Trézel.

En même temps, il envoya des messagers dans toutes les tribus pour leur montrer l’insolence et la traîtrise des Français et les appeler à se rallier à lui pour une protection mutuelle. Le maréchal Clauzel fut alors envoyé à Alger comme gouverneur, avec des instructions pour écraser Abd el Kader d’un seul coup ; celui-ci, de son côté, entièrement au courant de ce qui se passait, ne fut pas long à affronter ses ennemis. Il promulgua les dénonciations les plus terribles contre tous ceux que l’on trouverait partisans des Français ou leur fournissant des vivres. En conséquence, les garnisons et les avant-postes français étaient presque affamés et ne pouvaient obtenir de nourriture que par des razzias dans lesquelles amis et ennemis étaient traités de la même façon.

L’émir rassembla plus de 50.000 hommes et, par ses manoeuvres, il parvint à repousser l’avance française jusqu’à la saison des pluies. Ce n’est qu’en novembre que les Français, dans leur marche contre Mascara, arrivèrent à Oran. Mostaganem et Arzew étaient occupées par de nombreuses garnisons et Clauzel avança en pays ennemi avec 13.000 hommes. Après plusieurs jours de combats incessants, il parvint à Mascara le 6 décembre, et se vengea d’Abd el Kader en faisant de cette ville un monceau de ruines.

Une fois réussi cet exploit odieux, les Français furent contraints de se retirer à nouveau. Ils prirent ensuite Tlemcen, en janvier 1836, l’occupèrent, puis retournèrent à Oran. Bien qu’ils aient vaincu les Kabyles en une seule bataille, l’infatigable émir ne cesse de harasser leur retraite qu’ils n’effectuèrent finalement qu’après de sérieuses pertes. Ce mode de guerre sauvage et criminel, qui n’était rien de plus qu’un système de raids, n’eut aucun résultat positif pour les Français. Dès que l’armée se fut retirée, les habitants de Tlemcen se dressèrent contre la garnison française dont les convois furent coupés, et le général d’Arlanges, commandant en second, reçut l’ordre d’établir un camp fortifié sur la Tafna dans le but de couvrir Tlemcen et de garder libres les voies de communication entre ce poste et les endroits favorables aux Français. Il avança avec 3.000 hommes tandis qu’une autre division de 4.000 hommes était envoyée par mer.

Quand il arriva à environ huit kilomètres de Tlemcen, il fut attaqué par Abd el Kader et 10.000 Arabes et repoussé dans son camp fortifié où il fut enfermé et forcé de rester jusqu’à ce que Bugeaud à, la tête de 4.000 hommes vienne le délivrer. Abd el Kader répandit le bruit que la cause française était perdue, et, par ce moyen, souleva les tribus arabes à un tel point de fanatisme qu’elles se levèrent en masse contre l’envahisseur détesté. Le général Bugeaud prit alors le commandement. Son caractère intransigeant infusa un nouvel esprit dans l’armée française.

Abd el Kader fut repoussé, et la garnison de Tlemcen qui se trouvait au bord de la famine, fut délivrée. Abd el Kader menaça le camp fortifié français sur la Tafna, et Bugeaud, acceptant son défi, quitta son retranchement et lui infligea une défaite totale, le 6 juillet 1836. Cependant, cette défaite n’aurait pas arrêté l’intrépide Arabe, si en même temps n’était intervenue la révolte de la puissante tribu de la Flita; il se retira pour la châtier.

Bientôt Abd el Kader reprit les armes et Clauzel, qui était très occupé à Constantine, envoya encore une fois Bugeaud dans la province d’Oran en 1837, à la tête de 12.000 hommes. Le commandant français lança des proclamations, annonçant son intention de marcher sur les territoires arabes à la tête d’une force capable d’écraser toute résistance, mais en même temps il offrit la paix aux tribus qui se soumettraient. Ces proclamations eurent un tel effet qu’Abd el Kader fut obligé de demander la paix ; et après un entretien personnel entre lui et Bugeaud, un armistice fut conclu le 7 mai 1837, par lequel il reconnaissait la souveraineté de la France, et acceptait de rendre la province d’Oran et de se limiter à Koléah, Médéa et Tlemcen…


BUGEAUD

Bugeaud de la Piconnerie, Thomas, Robert, duc d’Isly, Maréchal de France, né à Limoges en octobre 1784, mort à Paris le 10 juin 1849. Il entra dans l’armée française comme simple soldat, devint caporal durant la campagne de 1805, et servit comme sous-lieutenant dans la campagne de Prusse et de Pologne (1806-1807), assista comme commandant aux sièges de Lerida, Tortosa et Tarragona et fut promu au grade de lieutenant-colonel après la bataille d’Ordal en Catalogne. Après le premier retour des Bourbons, le colonel Bugeaud célébra le lys blanc en vers de mirliton ; mais ces effusions poétiques étant plutôt traitées avec mépris, il rejoignit, durant les Cent-Jours, le parti de Napoléon qui l’envoya dans l’armée des Alpes, à la tête du 14ème régiment de ligne. Au second retour des Bourbons, il se retira à Excideuil, dans le domaine de son père. Au moment de l’invasion d’Espagne par le duc d’Angoulême, il offrit son épée aux Bourbons mais, l’offre étant refusée, il devint libéral et rejoignit le mouvement qui conduisit finalement à la révolution de 1830. Il fut choisi comme membre de la Chambre des députés en 1831 et nommé général de brigade par Louis-Philippe. Nommé gouverneur de la citadelle de Blaye, il avait la duchesse de Berry sous sa garde, mais la façon dont il s’acquitta de sa mission ne lui valut aucun honneur ; il fut ensuite connu sous le nom de «ex-geôlier de Blaye Durant les débats de la Chambre des députés du 16 janvier 1834, M. Larabit, se plaignant de la dictature militaire de Soult, et Bugeaud l’interrompant par ces mots: «L’obéissance est le premier devoir du soldat un autre député, M. Dulong, demanda, caustique: «Même si on lui demande de devenir geôlier?». Cet incident provoqua un duel entre Bugeaud et Dulong, dans lequel ce dernier fut tué. L’exaspération des Parisiens qui s’ensuivit monta encore du fait de sa participation à la répression de l’insurrection parisienne des 13 et 14 avril 1834.

Les forces destinées à réprimer cette insurrection étaient divisées en trois brigades dont l’une était commandée par Bugeaud. Dans la rue Transnonain, une poignée d’insurgés enthousiastes qui tenaient encore une barricade le matin du 14, fut cruellement assassinée par une force démesurée alors que le moment important des opérations était passé. Bien que l’endroit ne fut pas dans la circonscription assignée à la brigade de Bugeaud et que lui-même, donc, n’y ait nullement participé, la haine du peuple lia son nom à ce massacre et, malgré les déclarations contraires, persista à le stigmatiser comme « l’homme de la rue Transnonain Envoyé le 16 juin 1836 en Algérie, le général Bugeaud fut investi d’un poste de commandement dans la province d’Oran, presque indépendant du Gouvernement général. Ayant reçu l’ordre de combattre Abd el Kader et de le soumettre par le déploiement d’une force imposante, il conclut le Traité de la Tafna, laissant échapper toute occasion pour de nouvelles interventions militaires et plaçant son armée dans une situation critique avant même qu’elle n’ait commencé à agir. Avant ce traité, Bugeaud avait mené plusieurs batailles. Un article secret, qui n’avait pas été porté sur le papier accordait 30.000 boojoos (environ 12.000 dollars) au général Bugeaud. Rappelé en France, il fut promu au rang de lieutenant général et décoré Grand officier de la Légion d’Honneur. Lorsque la clause secrète du Traité de la Tafna commença à s’ébruiter, Louis-Philippe autorisa Bugeaud à utiliser l’argent pour certaines routes publiques afin d’accroître sa popularité parmi ses électeurs et de s’assurer son siège à la Chambre des députés. Au début de l’année 1841, il fut nommé gouverneur général de l’Algérie, et, sous son administration, la politique française en Algérie se transforma complètement. Il fut le premier gouverneur général dont l’armée fut à la hauteur de sa tâche, qui exerçât une autorité absolue sur les commandants en second, et qui conservât son poste assez de temps pour exécuter un’ plan dont l’application demandait des années. La bataille d’Isly (14 août 1844) dans laquelle il mit en échec l’armée de l’empereur du Maroc avec des forces nettement inférieures, dut son succès au fait qu’il surprit les Musulmans, sans déclaration de guerre préalable, et à la veille de la conclusion des négociations.

Déjà promu à la dignité de Maréchal de France, le 17 juillet 1843, Bugeaud reçut le titre de duc d’Isly. Comme, après son retour en France, Abd el Kader avait de nouveau regroupé une armée, il fut renvoyé en Algérie, où il écrasa rapidement la révolte arabe. En raison du différend entre Guizot et lui, né de l’expédition en Kabylie qu’il avait entreprise contre les ordres du ministre, il fut remplacé par le duc d’Aumale, ce qui lui « permettrait » selon l’expression de Guizot « de venir jouir de sa gloire en France Dans la nuit du 22 au 23 février 1848, sur le conseil secret de Guizot, il fut introduit auprès de Louis-Philippe qui lui conféra le haut commandement de toutes les forces armées, la ligne aussi bien que la garde nationale. Le 23 à midi, suivi des généraux Rulhières, Bedeau, Lamoricière, de Salles, Saint-Arnaud et d’autres, il alla au quartier général des Tuileries où il fut officiellement investi du haut commandement par le duc de Nemours. Il rappela aux officiers présents que celui qui allait les diriger contre les révolutionnaires parisiens « n’avait jamais été battu, que ce soit sur le champ de bataille ou dans les insurrections », et que, cette fois encore, il promettait d’en unir rapidement avec « cette canaille rebelle ».

Pendant ce temps, les nouvelles de sa nomination contribuèrent largement à donner aux affaires un tour décisif. La garde nationale encore plus irritée par sa nomination au haut commandement, cria: « À bas Bugeaud! » « À bas l’homme de la rue Transnonain !  » et refusa absolument d’obéir à ses ordres.

Effrayé par cette manifestation, Louis-Philippe retira ses ordres, et passa la journée du 23 en vaines négociations. Le 24 février, seul du Conseil de Louis-Philippe, Bugeaud poussait encore à la guerre jusqu’au bout ; mais le roi considérait déjà que sacrifier le maréchal serait un moyen de faire la paix avec la garde nationale. Le haut commandement fut donc placé en d’autres mains, et Bugeaud démissionna. Deux jours après, mais en vain, il offrait son épée au service du gouvernement provisoire. Lorsque Louis-Napoléon devint président, il confia le commandement de l’armée des Alpes à Bugeaud, qui fut aussi élu représentant à la Chambre des députés par la Charente-Inférieure.

Il publia diverses productions littéraires traitant principalement de l’Algérie. En août 1852, un monument lui fut élevé à Alger et un autre dans sa ville natale.


ALGÉRIE

De la première occupation de l’Algérie par les Français jusqu’à nos jours, ce pays malheureux a été l’arène de violence, de rapines et de carnages incessants. Chaque ville, grande ou petite, a été conquise en détail et au prix d’un immense sacrifice de vies humaines. Les tribus arabes et kabyles, pour qui l’indépendance est chose précieuse, et la haine de la domination étrangère un principe plus cher que la vie elle-même, ont été écrasées par les terribles razzias qui brûlèrent et détruisirent demeures et propriétés, abattirent les récoltes, massacrèrent les malheureux ou les soumirent à toutes les horreurs de la brutalité et de la concupiscence. Les Français, contre tous les préceptes d’humanité, de civilisation et de chrétienté persistent dans ce système de guerre barbare. Comme circonstances atténuantes, ils allèguent que les Kabyles sont féroces, s’adonnent au meurtre, torturent leurs prisonniers, et qu’avec des sauvages l’indulgence est une erreur. On peut toutefois mettre en doute la politique d’un gouvernement civilisé qui a recours à la loi du talion.

Et si l’on doit juger de l’arbre par ses fruits, après une dépense d’environ cent millions de dollars et le sacrifice de centaines de milliers de vies humaines, tout ce que l’on peut dire de l’Algérie, c’est que c’est une école de guerre pour les soldats et généraux français, dans laquelle tous les officiers français qui remportèrent des lauriers dans la guerre de Crimée, reçurent leur éducation et leur entraînement militaire. Comme tentative de colonisation, le nombre des Européens comparé à celui des indigènes se révèle un échec presque complet; et c’est pourtant un des pays les plus fertiles du monde, l’ancien grenier de l’Italie, à vingt heures de trajet de la France, où il manque seulement (face aux militaires amis comme face aux sauvages ennemis) la sécurité pour la vie et la propriété. Que cet échec soit imputable à un défaut inhérent au caractère français qui les rendrait inapte à l’émigration, ou à une administration locale peu judicieuse, il n’est pas de notre ressort d’en discuter. Chaque ville importante, Constantine, Bône, Bougie, Arzew, Mostaganem, Tlemcen fut emportée dans un assaut avec toutes ses horreurs. Les indigènes s’étaient soumis de mauvaise grâce à leurs maîtres turcs, qui avaient au moins le mérite d’être des coreligionnaires ; mais ils ne trouvèrent aucun avantage dans la prétendue civilisation du nouveau gouvernement, contre lequel ils avaient, en plus, toute la répugnance du fanatisme religieux. Chaque gouverneur ne venait que pour renouveler les violences du précédent ; des proclamations annonçaient les intentions les plus aimables, mais l’armée d’occupation, les manoeuvres militaires, les terribles cruautés pratiquées de part et d’autre, tout réfutait les professions de paix et de bonne volonté. En 1831, le baron Pichon avait été nommé intendant civil, et il s’efforça d’organiser un système d’administration civile qui suivrait le gouvernement militaire dans ses déplacements, mais le contrôle que ses mesures auraient exercé sur le gouverneur en chef offensèrent Savary, duc de Rovigo, ancien ministre de la police de Napoléon, et sur ses instances, on rappela Pichon. Sous Savary, l’Algérie devint l’exil de tous ceux dont la conduite sociale et politique les avaient mis sous le coup de la loi; et une légion étrangère, dont les soldats avaient interdiction d’entrer dans les villes, fut introduite en Algérie. En 1833, une pétition fut présentée à la Chambre des députés, déclarant:

« Depuis trois ans nous avons souffert toutes les injustices possibles. Chaque fois que l’on adresse des plaintes aux autorités, on n’y répond que par de nouvelles atrocités dirigées particulièrement contre ceux qui ont émis ces plaintes. De ce fait, personne n’ose bouger, c’est pourquoi il n’y a aucune signature au bas de cette pétition. Messieurs, nous vous supplions, au nom de l’humanité, de nous délivrer de cette écrasante tyrannie, de nous racheter pour nous enlever au joug de cet esclavage. Si la terre doit être soumise à la loi martiale, s’il ne doit pas y avoir de pouvoir civil, nous sommes perdus, il n’y aura jamais de paix pour nous.»

Cette pétition amena la création d’une commission d’enquête, ce qui eut pour conséquence l’établissement d’une administration civile. À la mort de Savary, sous l’autorité intérimaire du général Voirol, on commença à prendre certaines mesures calculées dans le but d’apaiser l’irritation; l’assèchement des marais, l’amélioration des routes, l’organisation d’une milice indigène. Cependant, tout ceci fut abandonné au retour du maréchal Clauzel qui entreprit une première et très malheureuse expédition contre Constantine. Son gouvernement donna si peu satisfaction, qu’une pétition demandant enquête sur ses abus, signée par cinquante-quatre personnalités liées à la province, fut envoyée à Paris en 1836. Ceci amena en fin de compte, la démission de Clauzel. Durant tout le règne de Louis- Philippe on essaya de coloniser, en fait on n’aboutit qu’à des spéculations; à la colonisation militaire, qui était inutile, car les cultivateurs n’étaient pas en sécurité lorsqu’ils se trouvaient loin des canons de leurs propres blockhaus; à des tentatives de coloniser l’Est de l’Algérie et de chasser Abd el Kader d’Oran et de l’Ouest.

La chute de ce chef intrépide pacifia le pays, si bien que la grande tribu des Hamianes Garabas fit aussitôt sa soumission. A la Révolution de 1848, le général Cavaignac fut nommé pour relever le duc d’Aumale comme gouverneur de la province, ce dernier se retira alors, ainsi que le prince de Joinville qui se trouvait aussi en Algérie. Mais la République n’eut pas plus de chance que la monarchie dans l’administration de cette province. Plusieurs gouverneurs se succédèrent durant sa brève existence. On envoya des colons pour cultiver les terres, mais ils moururent ou quittèrent, dégoûtés. En 1849, le général Pélissier attaqua plusieurs tribus et les villages des Beni Sillem; leurs récoltes et toute propriété accessible furent brûlées comme d’habitude, parce qu’ils refusaient de payer le tribut. À Zaab, région fertile à la frontière du désert, à la suite du sermon d’un marabout, qui produisit une vive agitation, on envoya une armée de 1.200 hommes ; mais les habitants réussirent à les mettre en échec, et on découvrit que la révolte qui était très étendue était fomentée par des associations secrètes appelées les Sidi Abderrahman, dont le but principal était l’élimination des Français. Les rebelles ne furent réprimés que lorsqu’une expédition conduite par les généraux Canrobert et Herbillon fut dirigée contre eux.

Et le siège de Zoatcha, une ville arabe, prouvait que les indigènes n’avaient ni perdu courage, ni ne s’étaient pris d’affection pour leurs envahisseurs. La ville résista aux efforts de leurs assiégeants pendant cinquante et un jours et fut enfin prise d’assaut. La Petite Kabylie ne se rendit pas avant 1851, lorsque le général Saint-Arnaud la soumit et établit ainsi une ligne de communication entre Philippeville et Constantine. Les bulletins et les journaux français abondent en déclarations sur la paix et la prospérité de l’Algérie. Ce sont des hommages à la vanité nationale. Le pays est encore plus instable que jamais à l’intérieur. La suprématie française est parfaitement illusoire sauf sur la côte et près des villes. Les tribus affirment encore leur indépendance et leur horreur du régime français, et le système atroce des razzias n’est pas abandonné, car en 1857 une razzia réussie fut effectuée par le maréchal Randon sur les villages et les demeures des Kabyles jusqu’alors insoumis, pour ajouter leur territoire aux domaines français. Les indigènes sont encore gouvernés par une poigne de fer et les émeutes incessantes montrent le maintien incertain de l’occupation française, et la fragilité d’une paix ainsi maintenue.

En fait, un procès qui eut lieu à Oran en août 1857 dans lequel le capitaine Doineau, directeur du  » Bureau arabe  » fut reconnu coupable du meurtre d’un important et riche indigène, révéla ainsi une pratique habituelle, chez les Français, même de rang inférieur, fonctionnaires du pouvoir le plus cruel et le plus despotique, ce qui fort justement attira l’attention de l’opinion mondiale. Actuellement, le gouvernement est divisé en trois provinces. Celle de Constantine à l’est, celle d’Alger au centre, et celle d’Oran à l’ouest. Le pays est sous le contrôle du gouverneur général, qui est aussi commandant en chef, assisté d’un secrétaire, intendant civil, et d’un Conseil composé du directeur de l’Intérieur, du commandant de la marine, de l’intendant militaire, et d’un procureur général, dont le travail consiste à entériner les actes du gouverneur, le Conseil des contentieux, à Alger prend connaissance des délits civils et criminels. Les provinces où a été organisée une administration civile ont des maires, des juges et des commissaires de police. Les tribus indigènes vivant dans la religion musulmane ont encore leurs cadis ; mais on a établi un système d’arbitrage entre elles dont on dit qu’ils le préfèrent, et un officier (l’avocat des Arabes) est spécialement chargé de défendre les intérêts arabes devant les tribunaux français.

Depuis l’occupation française, on affirme que le commerce s’est considérablement accru. Les importations sont évaluées à 22 millions de dollars, les exportations à 3 millions. Les importations sont: le coton, les lainages, la soie, les soieries, le grain et la farine, le citron, le sucre raffiné ; les exportations sont le corail brut, les peaux, le froment, l’huile, la laine et d’autres matières de moindre importance.

FRANCE: « IMMIGRATION, INTÉGRATION et NATIONALITÉ » – DÉBAT ET VOTE à LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS LE 12 OCTOBRE 2010

assemblee_natle_fr_4.jpg

assemblee_natle_fr_4.jpg
Intervention de M. BRAOUEZEC,

député de Seine-Saint-Denis

Immigration, Intégration et Nationalité

le 12 octobre 2010

EXPLICATION DE VOTE

Monsieur le Président,
Monsieur le ministre,
Mes cher-e-s Collègues,

Je suis obligé de dénoncer les conditions dans lesquelles se sont déroulés les débats sur un texte aussi important qui décide de la vie de tant de citoyens de ce pays et a des conséquences majeures sur le faire monde ensemble: 5h40 de temps de parole pour notre groupe alors que le texte comporte 104 articles. L’opposition a été muselée à partir de l’article 49. Est ce ainsi que le gouvernement entend s’exercer la démocratie?

Ce texte, au prétexte de se mettre en conformité avec 3 directives européennes, instaure des régimes d’exception permanents à l’encontre des étrangers et des migrants.

Mais tout aussi grave, il renonce au principe d’égalité des êtres humains inscrit dans la Constitution et dans tous les textes internationaux qui se sont efforcés d’interdire le racisme d’Etat: durée de rétention allongée; droit d’asile remis en question; instauration d’une interdiction de retour sur le territoire français; réduction du temps d’intervention du juge ce qui remet en cause le droit de se défendre, nouveaux obstacles pour que le juge ne puisse plus mettre fin à la rétention en zone d’attente; bracelet électronique pour les parents d’enfants mineurs; mesures d’éloignement pour les étrangers autorisés à un séjour de moins de trois mois au prétexte qu’ils «représentent une charge déraisonnable pour le système d’assistance sociale »; modification des conditions de délivrance d’un titre de séjour à un étranger malade, remettant ainsi en cause son droit à la santé; adoption de mesures pénales sur les «mariages estimés gris» et de mesures illusoires prises à l’encontre des jeunes majeurs; sans oublier le délit de solidarité…

Ce projet contient en lui les pourtours de la société que le gouvernement veut nous imposer au nom d’un universalisme soit disant libérateur.

Mais méfions nous car ainsi que le précise le philosophe Adorno «c’est l’insatiable principe d’identité qui éternise l’antagonisme en opprimant ce qui est contradictoire. Ce qui ne tolère rien qui ne soit pareil à lui-même contrecarre une réconciliation pour laquelle il se prend faussement. La violence du rendre-semblable reproduit la contradiction qu’elle élimine».

Nous ne sommes pas dupes, les concitoyens non plus.

Faute, pour ce gouvernement, de pouvoir régler les problèmes auxquels la société est confrontée: emploi, logement, sécurité, éducation, santé, il prépare une société tournée vers elle-même, vers ses peurs, une société aseptisée refusant de s’inscrire dans le monde en venir. assemblee_natle_fr_5.jpg

Une société de classe où il n’y a plus de place pour les précaires et les plus pauvres, une société fermée à l’Autre, à la rencontre, au bain des cultures.

C’est un projet en rupture avec l’esprit de la Constitution, en rupture avec le pacte républicain puisque ce gouvernement s’autorise à trier et à discriminer.

Il est urgent de refuser l’exclusion, la marginalisation, la guerre faite aux gens et de continuer à éveiller les consciences pour ne pas nous perdre en inhumanité.

Une autre politique de l’immigration est possible, en commençant déjà par régulariser les travailleurs sans papiers qui occupent la Cité de l’immigration puisque jusqu’à présent les engagements pris n’ont toujours pas été tenus, ensuite en signant et ratifiant la convention internationale sur les droits des migrants et de leur famille et par dessus tout en la respectant.

Pour toutes les raisons avancées, c’est avec force et détermination que nous nous opposons à ce projet dangereux et mortifère.

Sources: parolesengagees.

Pour accéder à la transcription du débat du 12 octobre 2010, à la Chambre des Députés,
(explications de vote et vote par scrutin public) d’ un projet de loi:

“[ assemblee_natle_fr_3.jpg Immigration, intégration et nationalité

cliquer sur le lien:->http://www.assemblee-nationale.fr/13/cri/2010-2011/20110009.asp#P424_76548]

ANARCHISTES FRANÇAIS ET GUERRE D’ALGÉRIE: ANALYSE DE GILBERT MEYNIER

Remerciements à l’historien Gilbert MEYNIER, qui dans son texte inédit, instruit les visiteurs de « Socialgerie » sur les positions diversifiées, peu connues et d’importance inégale des mouvements et leaders anarchistes relatives à la guerre d’Algérie.

Là où en général « anarchisme » évoque dans les imaginaires des positions radicales et foncièrement anticolonialistes, on découvre les facettes, les motivations et parfois les contradictions multiples de leur opposition à la guerre contre les peuples colonisés.

Retenons en particulier une grande leçon. Face à la résistance et aux sacrifices des peuples coloniaux, c’est la convergence de tous les courants anti-guerre qui dans leur diversité ont permis, en jonction avec les calculs et intérêts objectifs des Etats colonisateurs, de mettre fin à une guerre injuste et ravageuse.

En filigrane, un plaidoyer en faveur des unités d’action concrètes au delà des différences idéologiques.

S.H.

IL SERAIT ERRONÉ DE PENSER QUE LA TRADITION ANARCHISTE FUT TOUT UNIMENT ANTICOLONIALISTE.

Les antécédents anticolonialistes de l’anarchisme français

ne permettent pas vraiment de le distinguer, sur le chapitre des colonies, du reste du mouvement ouvrier. Il serait erroné de penser que la tradition anarchiste fut tout uni-ment anticolonialiste. Si des militants se réclamant à un titre ou à un autre du courant libertaire/anarchiste purent avoir des positions anticolonialistes, ce fut principalement par le biais de l’antimili¬tarisme ou de la défense, générale et globale, des opprimés. Tel fut, par exemple, le cas, d’un Paul Vigné d’Octon [[Paul VIGNÉ d’OCTON fut médecin militaire, notamment en Algérie. Il représenta ce curieux avatar d’un homme de l’institution militaire qui, de l’intérieur, se tourna contre l’institution militaire. Ses principaux livres, tous généreux et véhéments, La Sueur du Burnous , La Gloire du Sabre , se passent de com-mentaires. Il suffit de lire leurs titres.]], au début du XXe siècle: ce n’étaient pas vraiment les colonisés qui étaient défendus en tant que tels, c’étaient les victimes du militarisme ou du capitalisme. Les colonisés, eux, n’étaient pas, dans le discours, distingués de la masse des exploités qui ne pouvaient réagir contre leur exploitation que par la Révolution. De ce point de vue, proches des communistes, les anarchistes représentaient que les colonisés étaient bien, eux aussi, des victimes du capitalisme. Vigné d’Octon incarna assez typiquement le modèle de la dénonciation libertaire humaniste en pourfendant la violence des expéditions coloniales. Il s’éleva par exemple, avec véhé-mence, au lendemain d’une razzia française au Maroc qui avait fait plusieurs centaines de victimes civiles, et qui fut officiellement excusée par le dicton intemporel « on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs », contre les « omelettes sanglantes de la civilisation ».

L’Union Anarchiste -qui représentait la tradition « synthétiste » -celle d’un Sébas-tien Faure, le grand anarchiste d’éducation, et celle de l’antimilitariste Louis Lecoin- appela à la grève générale contre la guerre du Rif à laquelle appelait aussi le Parti Communiste Français. Cela n’empêcha pas que les anarchistes ne cessèrent d’exprimer une grande défiance à l’égard du grand notable Abd El Krim, vu sommairement, au travers de grilles de lectures accoutumées à stigmatiser les bourgeois, comme un exploiteur au moins potentiel. Mais, sur ce point, de manière relativement peu différente, Abd El Krim ne fut pour les communistes qu’un allié dans la phase bolchévique de préparation de la révolution mondiale. Il ne fut jamais un « camarade », ou alors un camarade à prendre avec des pincettes, dans les discours de Jacques Doriot à la Chambre et il fut vu implicitement comme un chouan islamique.

Mais les anarchistes n’avaient pas, eux, à trouver d’alliés en vue des préparatifs révolutionnaires conçus par le bolchévisme. L’Union Anarchiste ne resta donc pas longtemps au Comité Central contre l’Impérialisme, impulsé et dirigé par les communistes. La position des anarchistes se situa, davantage encore, en retrait lors de la guerre d’Ethiopie: ils la condamnèrent, au nom du pacifisme, comme ils condamnaient toute guerre, en renvoyant à dos l’agresseur et l’agressé – ce dernier conduit pas un monarque médiéval-, et en se refusant à choisir en définitive entre les combattants: ils ne se dirent solidaires que des victimes des « exploiteurs » respectifs des peuples italien et éthiopien. La dénonciation antimilitariste et révolutionnaire passait par-dessus le colonialisme. Elle n’était pas ès-qualités anticoloniale.

Dans les colonies elles-mêmes, et en Algérie en tout cas,
il y eut un mouvement anarchiste.

En Algérie, avant la première guerre, Le Cri de l’Algérie, publié à Bordj Bou Arreridj, exprima le point de vue de colons , à la fois libertaires et radicaux au sens où l’entendait Alain -le radical qui manie le fouet pour en faire sentir la lanière au pouvoir-, qui s’en prenaient également au pouvoir français et aux « exploiteurs indigènes » -les chefs de grande tente et les caïds- vus comme complices de l’administration des communes mixtes, et qu’ils mettaient littéralement en coupe réglée sous le régime de la trique. Ses diatribes et ses campagnes contre tel caïd ou agha -l’agha des Ziban Ben Gana notam-ment, mais aussi contre les grandes familles de jawâd du Sud -les Boudiaf Seddik, les Ben Cherif…-, contre la conscription appliquée brutalement et sans contrepartie aux Al-gériens en 1912, des interventions sur terrain de redresseurs de tort, lui valurent, chez les opprimés, une réelle popularité à la veille de la guerre, plusieurs horions et procès intentés au journal.

L’un des animateurs du Cri de l’Algérie , Gaston de Vulpillières, avait élu domi-cile au village rouge d’El Kantara d’où il menait conjointement ses activités de redres-seur de tort et d’archéologue amateur. Le principal d’entre ces colons libertaires fut Victor Spielmann. Ancien petit colon ruiné de la Medjana, il rejoignit vite les rangs des gens porteurs de ce devoir sacré qu’est le devoir d’insurrection. Un temps – bref- communiste, il quitta le parti; il devint le collaborateur attitré de l’émir Khaled dont il écrivit les discours. Jusqu’à sa mort en 1938, à la tête de ses Editions du Trait d’Union au nom si bien porté, il resta une haute figure de la dénonciation anticoloniale en Algérie. Abd El Hamid Ben Badis le surnomma « l’ange-gardien du peuple algérien ».

Dans l’entre deux guerres, le journal anarchiste Le Flambeau mena des cam-pagnes contre l’exploitation des « indigènes », qui étaient représentés pratiquement comme opprimés au même titre que les travailleurs européens auxquels il s’adressait toutefois principalement. Là encore, les déclarations et les actions anticoloniales étaient faites, non au nom d’un anticolonialisme en soi, mais au nom du pacifisme et de la lutte anti-autoritaire.

Le Flambeau manifesta le plus profond dégoût pour la « bourgeoisie plus ou moins musulmane », qui exploitait une « masse plus ou moins musulmane », et à laquelle, il était recommandé, avec le paternalisme des connaisseurs, d' »ouvrir l’œil ». Le Flambeau se désolidarisa complètement du combat de Victor Spielmann aux côté de l’émir Khaled -qu’il accusa d’être un féodal et un corrompu [[L’accusation n’était semble-t-il pas totalement dénuée de sens.]] – et il publia des diatribes enflammées contre lui; Un des thèmes les plus fréquents du journal était de renvoyer dos à dos gros colons et « bourgeois arabes ». Comme au P.C.A., la priorité accordée à la lutte sociale permettait commodément de faire l’économie de l’analyse de la barrière et de la discrimination coloniales dont il n’était jamais question. La bigoterie musulmane était une des cibles principales du journal.

En Algérie, Victor Spielmann fut un franc-tireur. Au demeurant, ce petit colon issu d’une famille d’optants alsaciens de 1871, n’était pas un pur libertaire: adhérent pour quelques années au P.C.F., région d’Algérie, il fut plutôt un jacobin libertaire, se réclamant des principes de 89 pour condamner l’oppression d’un peuple par un autre.

Plus tard, à propos du Maroc, un Daniel Guérin, militant anticolonialiste, mais aussi socialiste S.F.I.O., fut aussi un franc-tireur, en phase avec des milieux et des courants qui ne venaient pas que de l’anarchisme…

La guerre d’Algérie suscita l’hostilité des anarchistes synthétistes de la Fédération Anarchiste, mais ce fut par antimilitarisme essentiel. Comme ils l’avaient fait au moment de l’entreprise coloniale italienne en l’Ehiopie, ce fut par opposition à toute guerre.

Le pacifisme et l’antimilitarisme furent surtout les ressorts des combats non-violents de Louis Lecoin, rédacteur du journal Liberté. Il créa début 1957 le comité de secours aux objecteurs de conscience. La célèbre grève de la faim du vieux « petit père Lecoin » (Le Canard Enchaîné) qui dura trois semaines, en juin 1962, fut entreprise pour réclamer un statut pour les objecteurs de conscience. Ce statut vit le jour par la loi du 22 décembre 1963. Et il fut loin de faire l’unanimité dans les milieux anarchistes.

Mais, toujours, la Fédération Anarchiste prit soin, tout en condamnant la guerre, de renvoyer dos à dos les nationalismes français et algérien, comme si les deux avaient des instances équivalentes. Le Monde Libertaire appela à une incroyable résistance commune des deux peuples à leurs exploiteurs communs: le F.L.N., qui luttait pour l’émancipation du peuple algérien, était mis sur le même pied que les pouvoirs et les forces coloniaux qui, à ce moment, labouraient cruellement l’Algérie des vagues d’assaut des « réserves générales » du général Challe.

Par réflexe anti-autoritaire et anti-hiérarchique, autant que par la mise en doute du caractère laïque et rationaliste du F.L.N., les anarchistes étaient hostiles à ce même F.L.N. Plus d’un militant, dans la lignée d’un Giono, par exemple, condamnait la résistance algérienne comme avait pu être condamnée la résistance française -gaulliste ou communiste.

Incontestablement, un Messali était plutôt plus sympathique à des gens de la génération et de la formation de Daniel Guérin. On sait que ce dernier fut assez constamment, pendant la guerre, l’une des personnalités les plus considérables du lobby messaliste français, aux côtés des lambertistes et de militants de la Fédération de l’Éducation Nationale. Pour Guérin, le vieux za‘îm algérien, était bien le vrai « chef national ». Il symbolisait à ses yeux le courant anticolonial. Dans France Observateur, il en appelait au dépassement des nationalismes par la « fraternité humaine ». Mais cette espérance idéologique ne fut jamais étayée par un programme ou des mots d’ordre d’action concrète.

Pourtant, des individus, voire peut-être un courant minoritaire, réagirent différemment au nom d’un questionnement sur la priorité dans les combats, témoin l’expression caractéristique, entendue en 1957 à Lyon, d’un instituteur libertaire: « Ils (les Algériens, NDLA) sont aussi cons (sic) que les Français mais il faut les aider à conquérir leur liberté. Nous, nous sommes relativement libres. Eux ne le sont pas du tout ».

Put se faire jour, chez certains d’entre eux, la constatation quelque peu effarée que le nationalisme même -représenté en soi comme la « saloperie absolue » (sic)- pouvait malgré tout être une voie de la libération pour des damnés de la terre, étant entendu que le combat nationaliste devait cesser sitôt l’indépendance obtenue et que, en aucun cas, il ne pouvait être une fin en soi. Dans cette vision, les Pieds-Noirs étaient, eux aussi, des victimes -victimes relativement secondaires, mais victimes tout de même qu’il fallait secourir en 1962 dans leur débandade paniquée.

Il y eut ainsi des positions complexes,

dédoublées, qui conduisirent des libertaires à lire France Observateur -auquel Guérin collabora- parce que cet hebdomadaire était vu comme le plus en pointe dans l’anticolonialisme, en même temps que Le Monde Libertaire qui, le temps aidant, finit par agacer ces minoritaires par ses préchi-précha de langue de bois libertaire sans grande consistance concrète. Pour des raisons analogues, mais aussi du fait de liens noués sur le terrain militant, l’instituteur ci-dessus évoqué put accompagner l’une ou l’autre fois des vendeurs de L’Humanité Dimanche sur le terrain de la vente militante.

Dans la Fédération Anarchiste, il y eut de vives discussions. Une minorité s’y exprima en faveur de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, conçue comme le premier pas vers la libération -cela explicitement. Mais ce type d’adhésion à la lutte du peuple algérien renvoyait aussi probablement à un historicisme implicite où le cheminement par la phase de l’Etat-nation était le lieu de passage obligé. Autrement dit, dans ce type de démarches, c’étaient des attaches européocentristes qui conduisaient à représenter en non dit l’évolution européenne comme un modèle, historique et prospectif, bien vivant.

Un article signé Devriendt, paru non dans Le Monde Libertaire mais dans le Bulletin Intérieur de la Fédération Anarchiste en mai 1961, qualifia la guerre de libération nationale de l’Algérie de « révolution ». Cette révolution n’était en rien analysée comme un programme de bouleversements appliqué à la société algérienne, mais comme une insurrection replacée dans le cadre de la solidarité internationale des travailleurs. C’était donc un synonyme internationalisé de ce que les Algériens entendaient par « révolution », c’est à dire une guerre de libération nationale, une révolution anticoloniale, mais reformulée dans des termes anarchistes.

Mais l’article ne manqua pas d’adresser aux Algériens l’avertissement -où le paternalisme le disputait à la lucidité- d’avoir à se méfier des dirigeants de leur résistance. Ceux-ci, représentait l’article, ne pouvaient pas ne pas être des hommes de pouvoir, méditant de prendre ce pouvoir et de l’exercer sur une société algérienne, certes libérée de ses envahisseurs, mais qui aurait à connaître dès lors de nouveaux maîtres autochtones…

Ce texte fut publié par les amis de Devriendt et il fut distribué en tracts dans quelques régions, mais il ne fut guère connu et il n’eut guère d’audience. Vingt ans plus tard, des militants anarchistes n’en avaient jamais entendu parler ou, s’ils en avaient entendu parler, ils ne l’avaient jamais lu. Le nom de Devriendt est ignoré de la plupart des historiens de la résistance française à la guerre d’Algérie. Pour minoritaire qu’ait été ce courant dans l’anarchisme français, il n’en exista pas moins.

Quelques anticolonialistes furent peut-être, aussi, issus de l’Alliance Ouvrière Anarchiste -la plus purement anarchiste et, de toutes les organisations, la plus opposée aux regroupements tendant à dépasser les réflexes individuels. Malgré ses attachements, ou ses prétentions internationalistes -elle fut fondée à Bruxelles fin 1956-, elle resta groupusculaire et ne fut, à coup sûr, pas un vivier fécond d’anticolonialistes. Si cela avait été, on en aurait entendu parler.

Il y avait aussi la Fédération Communiste Libertaire, qui représentait le courant « plateformiste ». Elle avait supplanté l’ancienne Fédération Anarchiste après le congrès de Bordeaux de 1953 et, à la suite d’un référendum interne, fin 1953, elle avait repris, et les locaux, et le titre du journal Le Libertaire. La F. C. L. n’eut pas, au fond, elle aussi, de discours anticolona¬liste construit Elle disparut d’ailleurs d’elle-même très tôt après son échec cinglant aux élections législatives de 1956 (3 000 voix dans la Seine pour dix candidats…). Pourtant, ce fut d’une scission d’avec la F. C. L. que sortit l’organisation la plus féconde en matière d’anticolonialisme.

L’organisation scissionniste de la F. C. L., qui fut aussi renforcée par quelques militants provenant de plusieurs autres organisations, se constitua en Groupes Anarchistes d’Action Révolutionnaire (G. A. A. R.) [[Ces groupes s’effritèrent quelque peu d’ailleurs à la suite d’une autre scission en 1961, qui aboutit à la formation de l’Union des Groupes Anarchistes Communistes (U. G. A. C.).]] à l’initiative de Fontenis, issu de la F.C.L. et auteur du Manifeste du communisme libertaire. Cependant, tant dans leur bulletin interne (Liaison) que, surtout, dans le journal Noir et Rouge [[Il survécut finalement à la scission de 1961.]], furent abordées sans a priori et avec une liberté de ton qui tranchait avec le dogmatisme libertaire, des questions jusque là réputées résolues, et parmi elles, le nationalisme et les questions d’émancipation nationale dans le Tiers Monde.

La discussion, en effet, déboucha sur des distinctions à établir entre le nationalisme installé des vieilles sociétés capitalistes et le nationalisme revendicateur des sociétés dominées. À coup sûr, les promoteurs de telles analyses témoignaient de l’avènement de nouvelles générations plus ouvertes à un internationalisme que la guerre d’Algérie contribua à repenser. Toujours est-il que fut reproché vivement à la Fédération Anarchiste son archaïsme de « grande famille sentimentale » et, aux plateformistes, leur dogmatisme de parti anarcho-léniniste. Des analyses neuves, pour la première fois depuis bien longtemps, dans le mouvement anarchiste, furent proposées.

Dans un manifeste publié dans le N° 10 (été 1958) de Noir et Rouge, les G. A. A. R. refusèrent de renvoyer dos à dos les nationalismes algériens et français car cela serait revenu, pour les signataires de l’article, à cautionner la conquête et l’occupation de l’Algérie. Malgré des distances toujours soigneusement prises avec le F. L. N. Ce dernier était suspecté, non sans quelques raisons, et au moins avec une lucide préscience, d’être anti-libertaire et autoritaire. Pourtant, Noir et Rouge exprima son soutien total aux forces qui « œuvr(ai)ent à la destruction du colonialisme français en Algérie » et sa solidarité au peuple algérien, au motif que ce peuple « lutt(ait) pour sa vie ». Fontenis fut la seule figure de l’anarchisme français à avoir été arrêtée et emprisonnée pour cause de militantisme anticolonialiste.

Faut-il pour autant conclure, en procédant par amalgame, que les Jeanson et leurs amis des réseaux de soutien au F. L. N. étaient des libertaires et que les porteurs de valises -provenant de milieux et de familles d’idées différents- se retrouvaient dans des valeurs libertaires? Ce serait aller un peu vite en besogne: aucune comparaison, par exemple, entre l’anarchisme et le vivier anticolonialiste que constituèrent les militants trotskystes, que ce soient les lambertistes qui soutinrent le messalisme, ou que ce soient les pablistes, qui optèrent pour le F. L. N.

Les sympathisants de la cause libertaire doivent en prendre leur parti: l’engagement et l’activité des uns et des autres -les pablistes, surtout- se situèrent bien dans la tradition de la révolution permanente…

Dans le Manifeste des 121, qui revendiqua le droit des Français à l’insoumission en cas de guerre injuste, le 6 septembre 1960, on n’a pu relever que quatre noms qui, à un titre ou à un autre, peuvent éventuellement être rattachés à une mouvance libertaire: outre, naturellement, Daniel Guérin, Robert Louzon, qui fut en Tunisie une haute figure du militantisme communiste, et qui collabora à Révolution Prolétarienne, Alfred Rosmer, le syndicaliste, et Charles Vildrac, qui fut au début du siècle, un des animateurs de la communauté libertaire de Créteil et un apôtre de la pédagogie libertaire dans ses romans pour enfants L’Ile Rose ou La Colonie…

POURQUOI, DONC, CE NON-ENGAGEMENT, POURQUOI CES RETICENCES, POURQUOI LA FAIBLESSE DU COURANT ANARCHISTE DANS LA LUTTE ANTICOLONIALE PENDANT LA GUERRE D’ALGÉRIE?

La première réponse peut être fournie par l’histoire du mouvement ouvrier français. En effet, ce dernier ne fut jamais, dans ses tréfonds et dans ses objectifs de lutte, essentiellement anticolonialiste. On sait, par exemple, que la grève de 1925 organisée par le parti communiste pour soutenir la république du Rif, fut un semi-échec et que l’argumentaire communiste pour appeler à la guerre avait largement puisé dans les mots d’ordre anti-patrons et dans la tradition antimilitariste plus que dans des ressorts et un imaginaires anticolonialistes.

Rappelons que, pendant longtemps, la France ne fut pas fondamentalement une société mue par l’impérialisme colonial. Le mouvemente anarchiste a suivi sensiblement l’évolution idéologique de la société française. Cette dernière n’avait pas été, en profondeur, aussi sensible à l’idée d’une patrie impériale que la société britannique. Elle n’avait jamais autant adhéré que la société italienne à l’idée d’un impérialisme de pauvres. Rien de camparable, en France, à d’Annunzio et et à ses Canzoni della geste d’Oltremare, ou au La Grande proletaria si e mossa de G. Piazza. Et il y eut, dans la société italienne, dès le début du XXe siècle, des mouvements anticolonialistes, comme en témoignent les remous qui accompagnèrent, à la veille de la guerre de 1914, la conquête de la Tripolitaine.

Même s’il put être un ressort du nationalisme français, le colonialisme n’en a jamais été le moteur, sinon marginalement, et surtout fort tardivement. Ce n’est guère qu’à partir du choc de Dien Bien Phu que le nationalisme français investit in fine dans la défense des colonies. Ayant été modérément colonialiste, la société française n’a pas eu vraiment à se poser la question de l’anticolonialisme, et elle fut modérément anticolonialiste. Si la société française a eu des colonialistes et des anticolonialistes, ne fut-ce par défaut ou en transfert de nationalisme français ou d’internationalisme européen? On ne voit pas pourquoi la tradition ouvrière française la plus ancienne -l’anarchisme- aurait échappé à ce constat, au contraire. Les anarchistes ont-ils fait autre chose que de coller plus ou moins à ce que Gramsci appelait le « senso comune »?

Le recrutement social des anarchistes ne fut, semble-t-il pas fondamentalement différent du recrutement du mouvement ouvrier dans son ensemble, avec, par rapport au P.C., tout de même, dans les années cinquante, un pourcentage vraisemblablement plus important de petit cadres et de petites notabilités cultivées. La guerre d’Algérie portait en elle trop de questions neuves pour que le mouvement anarchiste y pût répondre autrement que par des stéréotypes. Quand l’anticolonialisme a dû recourir au double de la lutte des classes pour trouver raison et slogans militants jusque chez les marxistes-léninistes, on ne voit pas pourquoi il en serait allé différemment dans des milieux non marxistes, ou non pleinement marxistes-léninistes. Rappelons la prudence et les hésitations en matière d’anticolonialisme de l’appareil du parti communiste. Ceci dit, il est incontestable que la base communiste fut plus ouvertement et plus spontanément anticolonialiste que l’appareil, même si elle ne mit pas seulement l’anticolonialisme dans les dénonciations de la guerre coloniale.

Par ailleurs, le gallocentrisme et l’européocentrisme ont empêché que des habits neufs fussent enfilés par le pacifisme, l’antimilitarisme, la guerre aux curés ou la guerre à l’autorité -autorité indifférenciée-, algérienne ou française. Les anarchistes ont donc eu un discours et des pratiques de vitesse acquise qui tenaient en fait pour acquis que les vrais problèmes se situaient dans le centre, et non dans la périphérie, du capitalisme.

Il faut remarquer que les engagements déclarés de tels anarchistes dans un sens anticolonialiste se sont souvent d’ailleurs produits dans la deuxième moitié de la guerre d’Algérie, et dès lors que les sondages d’opinion tournèrent en faveur d’une solution du problème algérien aboutissant à l’indépendance, et dès lors que le général de Gaulle eût parlé d’autodétermination dans son célèbre discours du 16 septembre 1959.

L’engagement anticolonialiste global a dans l’ensemble correspondu à des valeurs diverses de la société française -notamment à l’internationalisme prolétarien et, plus mar-ginalement, en apparence, à des valeurs libertaires réajustées au contexte de l’heure, à celui de la guerre coloniale. Il n’a pourtant jamais été le fait de purs libertaires, mais plutôt de gens ouverts, de gens sensibles aux évolutions du monde, surtout en dehors de l’Europe, et jamais le courant libertaire n’a été une force d’entraînement.

Telle jeune fille -Madeleine Borne, en clandestinité, « Suzanne »-, étudiante en mathématiques, arrêtée en 1961, puis mise en liberté provisoire neuf mois plus tard, a bien été une active porteuse de valises à Lyon. Mais son engagement généreux a sans doute plus répondu à des valeurs issues d’un moralisme protestant rigoureux -son frère aîné, le pasteur Pierre Borne, donnait à l’occasion un coup de main, notamment en abritant une imprimerie pour le compte du F.L.N.- qu’à un anarchisme natif. Même si les Borne avaient une sensibilité incontestablement libertaire. Même si « Suzanne » trouva finalement refuge dans la communauté d’Agapé, à Guigo di Prali, dans le val Pellice, dans les Valli Valdese du Haut Piémont, communauté fondée par une haute figure, à la fois libertaire et protestante, celle du pasteur Tullio Vinai, qui fut ultérieurement à Rome sénateur apparenté communiste, et qui fonda peu après la communauté de Riesi en Sicile.

Il faudra l’achèvement de la guerre d’Algérie, l’apparition de nouveaux combats où la raison sociale France est hors de jeu (Viet Nam), mais aussi la mise au jour -longtemps retardée par la guerre d’Algérie- de tensions propres à la société française, et plus largement aux sociétés occidentales, sur les modèles familiaux, sur la sexualité, sur l’école, pour que puisse renaître une lucidité libertaire, préparée antérieurement par une minorité ayant tenté de remettre en cause les langues de bois libertaires. Les remises en cause n’avaient pas eu à se produire pour les communistes dont l’action pour la paix en Algérie, à défaut d’avoir été pleinement anticolonialiste, fut bien sûr mille fois plus importante. Le déroulement et le dénouement de la guerre d’Algérie avaient finalement fortifié leurs certitudes d’avoir eu raison.

L’aggiornamento libertaire aida à faire éclore mai 68, flambée libertaire qui mourut vite de son triomphe même…: à quoi bon être libertaire quand tout le monde ou presque dit l’être ? Comme il devint vite inutile de manifester son anticolonialisme dès lors que le colonialisme apparaissait aussi ringard que de Gaulle ou la Sorbonne -globalement récusés- et qu’un quotidien comme Libération passa en une décennie de la marginalité au statut d’une institution qui disait la liberté. La faiblesse des libertaires pendant la guerre d’Algérie n’avait-elle pas été préparatoire de la faiblesse libertaire tout court, voire de la faiblesse du gauchisme en général, voué sur le moyen terme à se muer en force d’appoint de la gauche classique? De cette gauche qui, devint la force centrale, sinon centriste, de la société française de la fin du XXe siècle.

Gilbert MEYNIER
Université Nancy 2

L’APRES-COLONIE AU MAGHREB

traces_2.jpg

« Traces, Désir de savoir et Volonté d’être »: On ne saurait mieux titrer l’ouvrage collectif coordonné et présenté par Fanny Colonna et Loïc Le Pape, avec la participation de dix huit auteurs du pourtour méditerranéen (ACTES SUD, Sinbad).

Difficile aussi de rendre compte d’une production aussi foisonnante, vivante et multidisciplinaire. Sinon pour signaler que ce genre de préoccupations et travaux vient à son heure. (Socialgerie avait signalé il y a quelques mois l’approche géopolitique et historique par Yves LACOSTE de ce qu’il a appelé « La question post-coloniale » à l’aune des nouveaux rapports internationaux).

Le temps écoulé depuis les indépendances a fait mûrir le besoin de réflexions et de regards rétrospectifs chez les chercheurs et dans les opinions concernées.

Une façon de tenter des bilans qui aident à affronter les temps nouveaux, pas aussi radieux qu’on les imaginait mais néanmoins porteurs d’espoirs renouvelés gardant les traces du passé.

Les extraits de la préface et de l’introduction présentés ici rendent très insuffisamment compte de la substance de l’ouvrage. Ils inciteront néanmoins, c’est notre souhait, à entrer de plain pîed dans la diversité des récits, analyses et témoignages.


Préface Loïc Le Pape

(extrait, pp 12 et 13)

… un objet illégitime

… Penser l’après-colonie situe un projet de restitution d’un univers disparu mais qui laisse des traces. Des indices que nous voulions exhumer, fouiller, approfondir et analyser comme autant de moments partagés, de choses qui ont eu lieu. Quelques pistes de travail, que nous avions mis en avant peuvent éclairer une démarche qui s’est affirmée au fil du travail commun.

Tout d’abord, il s’est agi de penser contre une vision totalisante de la colonisation, contre l’idée d’un collectif qui sépare abruptement colons et colonisés. Nous souhaitions privilégier la singularité des parcours, des histoires et des expériences, sans pour autant faire l’impasse sur les «collectifs abstraits»: violence, domination etc. Situer des parcours originaux, privilégier les acteurs, implique de toutes façons de faire référence aux contextes. Ce changement de focale n’est pas évident à mettre en place, compte-tenu de la littérature scientifique et des débats en cours. Il nous a donc fallu lutter contre notre tropisme à penser d’emblée des histoires générales, des mythologies presque…

Seconde option retenue, tenter d’oublier si possible le travail des archives dites de surveillance (administration coloniale, polices etc.) pour favoriser des corpus inédits, des archives privées, des sources religieuses voire des enquêtes orales à la manière de l’histoire sociale et de la micro-histoire. Cela implique un travail de terrain, de reconnaissance comme le recueil de témoignages oraux, de recherches archivistiques originales et l’accès à des corpus peu travaillés.

La troisième option de ce programme était de tisser des objets de recherche entre passé et présent, mais surtout, de voir au moins, sans en exagérer l’importance, le poids du passé dans le présent. Cette façon de mêler passé et présent, cet usage extensif des mémoires, des héritages ou des commémorations, nous a permis des constats et des conclusions pensons nous, originaux. Cette façon de faire ouvre en effet le champ de ce qui reste caché, des oublis ou des mécanismes de défense, bref, tout ce que les hommes et femmes rencontrées n’ont pas dit, tout ce qui est indicible car peut être trop douloureux.

Dans la continuité d’une démarche initiée de longue date, Fanny Colonna a proposé une attention approfondie de la notion même d’écriture scientifique.

Le Programme a tenté d’être un entraînement progressif à l’écriture, une élaboration collective de résultats en temps réel, une fabrication «artisanale» d’objets scientifiques.

L’ouvrage a été conçu collectivement, dans le temps final de la recherche. Il est ainsi le fruit du travail de chacun pour rejoindre une réflexion collective, pour prendre en compte les suggestions et idées des autres, pour se mettre en résonance ou prendre acte d’un porte-à-faux.

En ce sens, les pages présentées ici sont une expérience, une sorte de «happening », pour nous en tout cas.

traces_2.jpg
Un tel ouvrage laisse nécessairement des traces. Celles des enquêtes et du travail personnel, de l’entreprise collective qui a suivie, mais aussi des traces plus personnelles, celles de chaque auteur et de son rapport à l’objet, aux autres, autant d’indices qui se fondent dans les dits et non-dits de ces chapitres.

____________________________________________________________

À propos de traces…

Extraits de l’Introduction de Fanny Colonna

Peut être faut-il partir d’une remarque récente de Jacques Pouchepadas, sur le faible écho rencontré par le débat postcolonial, au Maghreb et à propos du Maghreb (Pouchepadas, 2008, note 2), remarque corroborée par le casting du récent colloque parisien (octobre 2009) intitulé Cultures d’empires qui, sur une quarantaine de contributions, n’en propose que quatre en rapport avec cette région du monde, tandis qu’ au dire des organisateurs mêmes, les 150 réponses à l’appel à communication n’en comptaient guère plus.

Non que le présent livre se targuerait d’apporter sûrement une réponse à cette éventuelle «anomalie», mais simplement pour prendre acte de cette quasi-absence et surtout du peu de perplexité qu’elle a suscité ici et là. S’il existe, d’entrée de jeu, un argument à l’appui d’une hétérogénéité ou d’une «contingence» du phénomène colonial à l’échelle mondiale et partant, de ses effets (Bayart, 2009, p. 21-33), ce constat initial installe définitivement cette diversité, en effet.

Cependant, à la lecture des propositions puis des textes que nous avons reçus, que de surprises!

Une grande diversité d’abord, voire moult contradictions! En tout cas, ni là, ni ailleurs dans quelques travaux récents concernant le Maghreb, on ne lira de paradigme tranchant sur le postcolonial ou le post-colonial.

Ainsi ce livre n’a-t-il ni l’ambition, ni même le désir, de se ranger dans la «bibliothèque postcoloniale ou post-coloniale».

En privilégiant ex ante une approche microsociale, en recommandant de donner le pas aux archives, si possible non étatiques, ce qui bien sûr n’a pas toujours été possible, en tout cas aux terrains, aux acteurs et aux pratiques, et non aux idées, aux représentations ou aux débats, il n’est pas surprenant que nous ayons récolté tout à fait autre chose que le discours habituel sur l’après colonie.

… Traces, désir de savoir et volonté d’être”, annoncent titre et sous titre, minimalistes mais fédérateurs.

Toujours vivantes en tout cas, au sens de prêtes à produire des effets, à bourgeonner, à «repartir» selon le langage des jardiniers. Sur ce point au moins, nous ne nous étions pas trompés. Il y a encore à dire, et pour longtemps encore. Cela signifierait-il qu’il n’y a pas eu de vide, de hiatus entre avant et après… Après quoi, en fait ? La dérive des continents? La «fracture coloniale»? Le départ des envahisseurs? Le «chacun chez soi», enfin.

Mais justement, la lecture de l’ensemble montre au moins que rien de tout cela n’a vraiment, totalement, eu lieu, alors même, il serait fou de le nier, que plus rien n’est désormais comme «avant», les demandeurs de visas et d’asile en savent, eux, quelque chose!

En fait, on assisterait plutôt à la prolifération de signes parlants, voire revendicatifs, qui renverraient bien à l’expérience d’une «mixité», à la fois imaginaire et concrète, et pas seulement d’affrontements. Quelque chose comme le fantôme insistant d’un patrimoine matériel et immatériel «commun» mais dans un paysage encore brumeux.

Un manque se profilerait – comme une faille accidentelle qu’on croyait (voudrait?) refermée – qui affecterait aussi bien les anciens colonisateurs que les sociétés qui ont été colonisées, auquel parfois les mots manqueraient peut être pour se dire tout à fait.


De quoi ne parle-t-on pas ici, ou très peu ?

Au départ, il y a eu le pari, voire l’imprudence, de convier pour plus de moitié, de jeunes contributeurs nés après ou très peu avant la décolonisation, des deux côtés de la ligne de partage, avec des auteurs confirmés, nécessairement plus directement impliqués dans l’histoire récente, parlant eux-aussi des deux côtés de la mer.

Or, en simplifiant à peine, on peut dire que les uns et les autres et nous tous avec eux, avons en commun d’avoir été formés dans un paysage intellectuel qui manque aujourd’hui encore cruellement, toutes époques confondues, d’une véritable ethnographie de l’expérience vécue de la domination coloniale (Bayart, 2009, op. cit.) au sens de «situation coloniale» (Balandier) comme «phénomène social total». Même si les uns l’ont vécue directement, d’autres approchée à travers les guerres.

Ainsi, s’il est probable que se fait désormais jour une «demande sociale d’histoire» (Abécassis & Meynier, 2008, p. 193) et pas seulement de mémoire, il est clair que l’histoire sociale est loin d’être reine (pour retourner une formule d’Henri Moniot, 1976) sur la question coloniale et post coloniale.

… Contrairement en effet à ce que proposait notre appel à contributions, les textes ici présents, pris individuellement, parlent généralement assez peu d’une histoire partagée au sein de sociétés dites «coloniales», certes complexes et mal connues.

Histoires partagées, c’eut été des histoires pas seulement de domination, d’inégalités et de violences, rapports qui ont, à l’évidence réellement existé, mais également de rencontres, de productions communes, de «lieux communs» à tous les sens du terme (voir le français d’Afrique du Nord tel qu’il est couramment parlé aujourd’hui outre-Méditerranée et qui véhicule tant de scories), parce que histoire d’une terre commune, d’une temporalité vécue côte-à-côte, même transitivement et sur le mode inégalitaire. Un bout de chemin commun.

Or, ce qu’on entend ici à quelques exceptions près, ce sont plutôt des histoires cloisonnées . Il est rarement question, autrement que comme lignes de fuite, ou sur le mode allusif, d’une ethnographie de la pluralité et de la cohabitation, des «espaces de contacts» entre populations différentes alors même que plusieurs des objets retenus s’y prêteraient.

… Comment s’en étonner, alors que depuis plus d’un demi siècle, on a privilégié des deux côtés de la mer, les constructions politiques et les représentations idéologiques qui allaient avec, le retour à l’autonomie, à la dignité recouvrée, mais aussi à la séparation, au durcissement des frontières, au «chacun chez soi». Dans un geste de table-rase, voulant faire comme si rien ne s’était passé pendant deux siècles. Il y a peu encore, le constat qui s’imposait était plutôt celui de la distance et de la séparation dans les faits.

Que sont devenus, en effet, les pêcheurs siciliens de Mahdia en Tunisie (Hamza, 1993), un si beau texte entendu dans les années 1970 à Tunis, ou les jardiniers mahonnais de Fort de l’Eau en Algérie?

Et pourtant, les questions à l’œuvre dans ce foisonnement relativement nouveau de curiosités pour un passé soumis de part et d’autre au récit nationaliste, si elles ne parlent pas, ou guère, de partage, produisent sous l’effet de la mondialisation, quelque chose de tout à fait autre que la polémique. On n’y lit pas le rejet violent ou au contraire la nostalgie mais des interrogations et des revendications multiples dans le social, dans la production artistique, dans les médias, dans le quotidien en somme, aussi bien de la part et à l’adresse des sociétés maghrébines qu’à celle des ex-colonisatrices, et de leurs minorités diasporiques ou immigrées.


De quoi ça parle ?

Agencé en quatre séquences aux titres décisoirement abrupts, le livre présente, comme s’il racontait une seule et même histoire, avec un début et un dénouement, un appariement somme toute inattendu de textes sans air de famille entre eux, ni toujours de communauté de thèmes, rapprochement destiné à susciter une lecture étonnée.

Au commencement, peut-on lire, étaient des guerres productrices de migrations qui n’ont jamais dit leur vrai nom,

dont on soupçonne à peine à quel point elles impliquèrent aussi les peuples voisins.

En boule de billard, ces violences ont déplacé des hommes et des femmes, propulsés par des pouvoirs pressés de déverser hors de leurs frontières leurs flots de pauvres, ou fuyant les territoires agressés.

Flux humains qui ont planté, aimé et finalement, le plus souvent, déserté les rives où ils avaient été jetés.

Puis on éventra la terre tandis qu’on pensait à prendre soin des corps et des âmes.

Rapprocher la mine, la médecine humaniste et la «mission», c’est faire surgir de facto la question incontournable de l’ambiguïté et des effets paradoxaux, commune à l’exploitation capitaliste, comme on dit, et à l’universalisme, éventuellement chrétien: par l’une et l’autre, les sociétés maghrébines vont découvrir d’un coté, la grève et le statut de prolétaire puis de travailleur expatrié, de l’autre, un rapport «moralisé» et maîtrisé à la maladie, et donc à l’individu, qui vont marquer durablement voire irrémédiablement leur ethos économique, voire leur ethos tout court.

Révoltés, revendicatifs ou résignés, les humains de tous bords pris dans ces tempêtes ont inventé chacun, individuellement ou parfois en groupes, leurs luttes.

Cinq registres de la revendication identitaire sont présents ici: le Bandit montagnard berbère; l’Européen, autrement dit «Pied noir», qui ne se sent ni français, ni algérien (ni juif); l’Autre, qui veut devenir français pour simplement vivre; l’Algérien, prêt à prouver qu’il est français depuis longtemps sinon depuis toujours; le Jeune d’origine maghrébine enfin, français de droit par le jus soli mais cherchant au-delà à sauvegarder son ipséité.

Ce qui frappe le plus ici, c’est le côté pragmatique, comme «primordial», de la revendication, presque totalement exempte d’idéologie.

Quand tout fut presque cassé, alors on songea à construire de belles nécropoles, des opéras et même des ponts humains.

Le voyage, les remues associatives, l’esthétisme, «les soins à donner aux morts», pour reprendre une belle expression augustinienne, seraient-ils les ingrédients indispensables de la «réparation» au sens quasi matériel du terme, ou plutôt de la continuation, quand la continuité n’est plus là?

… Certes on a, au fil des pages, la surprise de constater des symétries inattendues (qui n’ont absolument pas été induites), des paires plus ou moins évidentes: le voisin en guerre qui se bat contre l’oppresseur, la mine, la nationalité, les signes architecturaux qui marquent l’espace, l’entretien du souvenir, le refus du couple nostalgie/chauvinisme, signes que certaines urgences, certaines préoccupations étaient dans l’air.

Inversement, de nettes différences de sensibilité, dans le choix et surtout le traitement des objets, opposent les textes se référant à la Tunisie et par exemple ceux à propos de l’Algérie, soulignant «la nature contingente de la colonisation» déjà évoquée, qui ne fut pas la même partout.

… En réalité, malgré sa tournure ironiquement téléologique, ce «roman» nous introduit très directement aux contradictions de la colonisation comme à celles de la décolonisation, nous disant au passage des choses que nous ne savions pas.

Ainsi s’il parle d’héroïsme, c’est seulement de celui des insurgés voisins, jamais de celui des siens propres!

Il dit l’ingratitude aussi, de l’amitié trahie entre les peuples et en particulier, en creux, de cette Union du Maghreb, ou de ce Maghreb uni, qui n’a pas vu le jour.

Il rappelle, comme au passage, les inégalités «secondes» c’est à dire non avouées, aussi bien entre «dominants» qu’entre «dominés» (Italiens, Berbères, autres méditerranéens pauvres). Il parle d’artistes intéressés par l’hybridation des formes.

Enfin, les ex-colonisateurs, n’y sont montrés ni comme laissés pour compte ni même comme faire-valoir, pas plus que ces populations tierces, aux déplacements de quelques années ou de toute une vie, aux motivations singulières, que sont les émigrés/immigrés, les diasporés, les missionnaires d’obédiences diverses et leurs descendants, à jamais marqués, qui ensemble figurent presque pour un tiers des contributions.

Ce qu’ils laissent comprendre de «l’expérience de subjectivation» (Foucault, invoqué par Bayart, 2004, chap. 4) qu’a représenté pour eux de naître ou simplement de vivre assez longtemps sur des terres «autres» fait écho par exemple à ce si beau livre de Jean-Marie Le Clézio, L’Africain, (2004) où l’auteur, fils d’un médecin blanc en Afrique subsaharienne dont il s’efforce de comprendre a posteriori la vie, avoue que longtemps, il avait cru que sa mère était africaine!

Ces textes font saisir que le désir des individus dominants n’était pas principalement / toujours un désir de domination mais le désir tout court pour un monde autre.


En guise de conclusion…

Revenir, pour finir, à la question non subsidiaire soulevée au début, celle de l’absence plus ou moins patente du Maghreb dans le débat sur le postcolonial, n’est pas vouloir chevaucher deux montures à la fois. Cette «enquête» nous apprend-elle quelque chose à ce sujet? Quelques éléments de réponse, sans doute partiels et provisoires, sont suggérés ci-dessous.

D’une part, le débat a déjà eu lieu, comme le souligne Jean- François Bayart (Bayart, 2009, p. 8 et sq.), rappelant les prises de position de Sartre, Leiris, Fanon, dans les années 1950 et 1960, celles précisément de la décolonisation politique du Maghreb, auxquels on peut ajouter Laroui, Le Mal de voir et quelques autres, dans les années 1970. Mais il apparaît sans doute trop tôt, reste cantonné au niveau des paradigmes, voire des idéologies, et demeure plus ou moins inachevé: il ne produit pas véritablement de subaltern studies, par exemple, au sens de la nécessaire remise en question de la version nationaliste canonique des luttes de libération. Au contraire, il n’est pas sans générer alors contresens et dégâts politiques majeurs (pensons aux effets ravageurs du paradigme du déracinement sur la politique agraire de la jeune république socialiste algérienne (Colonna, 1980) ou à l’interdiction officielle de l’anthropologie comme discipline universitaire en Algérie pendant 40 ans!)

Or il est plus que probable que c’est la précocité de ce radicalisme, le plus souvent ignorant des réalités concrètes, qui a mithridatisé sinon la génération immédiatement post-indépendance de jeunes chercheurs maghrébins, du moins à coup sûr la suivante, celle à laquelle nous avons à faire aujourd’hui.

D’où le style non agonistique, peu batailleur, peu débatteur, des contributions mais en même temps, plutôt autocentré et comme défensif.

On s’y défend moins d’une domination extérieure que d’une doxa intérieure devenue insupportable qui interdisait aussi de prendre en compte le proche, le local, le particulier. Le soi, en somme.

Demeure au-delà une spécificité maghrébine résistante, liée peut être à une assez longue durée de la colonisation. Et le rapprochement de Jacques Pouchepadas avec l’Afrique du Sud fait ici, jusqu’à un certain point, sens.

Sachant en outre qu’une ancienne et profonde proximité culturelle des élites endogènes avec les codes des dominants s’était déjà produite à des moments historiques répétés (pensons à Fronton de Cirta, précepteur de l’empereur Marc Aurèle, ou à Augustin d’Hippone, éminent Père de l’Eglise, qui se revendiquent libyens l’un et l’autre, tout en accédant au summum de la centralité, pour dire très vite, de leurs siècles respectifs, les IIe et Ve; mais on pourrait faire le même raisonnement cette fois en invoquant la vigueur de la culture arabe et ses fleurons, Ibn Khaldun, etc.).

Même s’il n’y a pas de rapport de causalité, à Dieu ne plaise, il y a ici répétition qui ne peut être hasard.

Aussi, ce n’est probablement pas Empire(s) qu’il faut penser à propos du Maghreb, mais nappes ou vagues successives et alternées de brassages humains, d’hégémonies politiques et d’expansions culturelles, pourrait-on dire, à défaut de mieux: langues, musiques, onomastique, morphotypes humains, toponymie, paysages, religions, tout cela se ressemble tellement d’une rive à l’autre!

Proximité géographique avec l’Europe méditerranéenne sans doute, pas seulement avec la France, l’Italie, l’Espagne; mais peut être surtout avec les îles, la Corse, Malte, la Sicile, véritables laboratoires de spécificités et pourtant sources inépuisables de flux démographiques.

C’est une histoire très embrouillée, qui dure depuis trop longtemps pour que la colonisation ait pu être autre chose qu’un épisode tragique, gravissime certes et qui aurait pu être mortel pour l’intégrité des sociétés concernées.

Mais qui, aux dernières nouvelles, ne l’a pas été, en dépit de tout, et de l’adversité.

Un point de vue beaucoup moins paradoxal qu’il n’y paraît quand on considère le problème depuis le Maroc ou la Tunisie. Du coup, la notion de métissage est impensée, sinon impensable (pour une opinion contraire, mais paradoxalement révélatrice en tant qu’exemple, Yellès, 2005) et très fortement rejetée dans les usages sociaux in-situ, car tout, déjà, a été terriblement mé-tissé depuis des millénaires.

Du coup encore, ce paradoxe de l’effacement mais aussi du désir du proche, trop semblable, vaguement dangereux pour l’intégrité de soi.

La justification et l’intérêt de cette étape intellectuelle était d’en prendre la mesure aujourd’hui.

traces.jpg