ANARCHISTES FRANÇAIS ET GUERRE D’ALGÉRIE: ANALYSE DE GILBERT MEYNIER

Remerciements à l’historien Gilbert MEYNIER, qui dans son texte inédit, instruit les visiteurs de « Socialgerie » sur les positions diversifiées, peu connues et d’importance inégale des mouvements et leaders anarchistes relatives à la guerre d’Algérie.

Là où en général « anarchisme » évoque dans les imaginaires des positions radicales et foncièrement anticolonialistes, on découvre les facettes, les motivations et parfois les contradictions multiples de leur opposition à la guerre contre les peuples colonisés.

Retenons en particulier une grande leçon. Face à la résistance et aux sacrifices des peuples coloniaux, c’est la convergence de tous les courants anti-guerre qui dans leur diversité ont permis, en jonction avec les calculs et intérêts objectifs des Etats colonisateurs, de mettre fin à une guerre injuste et ravageuse.

En filigrane, un plaidoyer en faveur des unités d’action concrètes au delà des différences idéologiques.

S.H.

IL SERAIT ERRONÉ DE PENSER QUE LA TRADITION ANARCHISTE FUT TOUT UNIMENT ANTICOLONIALISTE.

Les antécédents anticolonialistes de l’anarchisme français

ne permettent pas vraiment de le distinguer, sur le chapitre des colonies, du reste du mouvement ouvrier. Il serait erroné de penser que la tradition anarchiste fut tout uni-ment anticolonialiste. Si des militants se réclamant à un titre ou à un autre du courant libertaire/anarchiste purent avoir des positions anticolonialistes, ce fut principalement par le biais de l’antimili¬tarisme ou de la défense, générale et globale, des opprimés. Tel fut, par exemple, le cas, d’un Paul Vigné d’Octon [[Paul VIGNÉ d’OCTON fut médecin militaire, notamment en Algérie. Il représenta ce curieux avatar d’un homme de l’institution militaire qui, de l’intérieur, se tourna contre l’institution militaire. Ses principaux livres, tous généreux et véhéments, La Sueur du Burnous , La Gloire du Sabre , se passent de com-mentaires. Il suffit de lire leurs titres.]], au début du XXe siècle: ce n’étaient pas vraiment les colonisés qui étaient défendus en tant que tels, c’étaient les victimes du militarisme ou du capitalisme. Les colonisés, eux, n’étaient pas, dans le discours, distingués de la masse des exploités qui ne pouvaient réagir contre leur exploitation que par la Révolution. De ce point de vue, proches des communistes, les anarchistes représentaient que les colonisés étaient bien, eux aussi, des victimes du capitalisme. Vigné d’Octon incarna assez typiquement le modèle de la dénonciation libertaire humaniste en pourfendant la violence des expéditions coloniales. Il s’éleva par exemple, avec véhé-mence, au lendemain d’une razzia française au Maroc qui avait fait plusieurs centaines de victimes civiles, et qui fut officiellement excusée par le dicton intemporel « on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs », contre les « omelettes sanglantes de la civilisation ».

L’Union Anarchiste -qui représentait la tradition « synthétiste » -celle d’un Sébas-tien Faure, le grand anarchiste d’éducation, et celle de l’antimilitariste Louis Lecoin- appela à la grève générale contre la guerre du Rif à laquelle appelait aussi le Parti Communiste Français. Cela n’empêcha pas que les anarchistes ne cessèrent d’exprimer une grande défiance à l’égard du grand notable Abd El Krim, vu sommairement, au travers de grilles de lectures accoutumées à stigmatiser les bourgeois, comme un exploiteur au moins potentiel. Mais, sur ce point, de manière relativement peu différente, Abd El Krim ne fut pour les communistes qu’un allié dans la phase bolchévique de préparation de la révolution mondiale. Il ne fut jamais un « camarade », ou alors un camarade à prendre avec des pincettes, dans les discours de Jacques Doriot à la Chambre et il fut vu implicitement comme un chouan islamique.

Mais les anarchistes n’avaient pas, eux, à trouver d’alliés en vue des préparatifs révolutionnaires conçus par le bolchévisme. L’Union Anarchiste ne resta donc pas longtemps au Comité Central contre l’Impérialisme, impulsé et dirigé par les communistes. La position des anarchistes se situa, davantage encore, en retrait lors de la guerre d’Ethiopie: ils la condamnèrent, au nom du pacifisme, comme ils condamnaient toute guerre, en renvoyant à dos l’agresseur et l’agressé – ce dernier conduit pas un monarque médiéval-, et en se refusant à choisir en définitive entre les combattants: ils ne se dirent solidaires que des victimes des « exploiteurs » respectifs des peuples italien et éthiopien. La dénonciation antimilitariste et révolutionnaire passait par-dessus le colonialisme. Elle n’était pas ès-qualités anticoloniale.

Dans les colonies elles-mêmes, et en Algérie en tout cas,
il y eut un mouvement anarchiste.

En Algérie, avant la première guerre, Le Cri de l’Algérie, publié à Bordj Bou Arreridj, exprima le point de vue de colons , à la fois libertaires et radicaux au sens où l’entendait Alain -le radical qui manie le fouet pour en faire sentir la lanière au pouvoir-, qui s’en prenaient également au pouvoir français et aux « exploiteurs indigènes » -les chefs de grande tente et les caïds- vus comme complices de l’administration des communes mixtes, et qu’ils mettaient littéralement en coupe réglée sous le régime de la trique. Ses diatribes et ses campagnes contre tel caïd ou agha -l’agha des Ziban Ben Gana notam-ment, mais aussi contre les grandes familles de jawâd du Sud -les Boudiaf Seddik, les Ben Cherif…-, contre la conscription appliquée brutalement et sans contrepartie aux Al-gériens en 1912, des interventions sur terrain de redresseurs de tort, lui valurent, chez les opprimés, une réelle popularité à la veille de la guerre, plusieurs horions et procès intentés au journal.

L’un des animateurs du Cri de l’Algérie , Gaston de Vulpillières, avait élu domi-cile au village rouge d’El Kantara d’où il menait conjointement ses activités de redres-seur de tort et d’archéologue amateur. Le principal d’entre ces colons libertaires fut Victor Spielmann. Ancien petit colon ruiné de la Medjana, il rejoignit vite les rangs des gens porteurs de ce devoir sacré qu’est le devoir d’insurrection. Un temps – bref- communiste, il quitta le parti; il devint le collaborateur attitré de l’émir Khaled dont il écrivit les discours. Jusqu’à sa mort en 1938, à la tête de ses Editions du Trait d’Union au nom si bien porté, il resta une haute figure de la dénonciation anticoloniale en Algérie. Abd El Hamid Ben Badis le surnomma « l’ange-gardien du peuple algérien ».

Dans l’entre deux guerres, le journal anarchiste Le Flambeau mena des cam-pagnes contre l’exploitation des « indigènes », qui étaient représentés pratiquement comme opprimés au même titre que les travailleurs européens auxquels il s’adressait toutefois principalement. Là encore, les déclarations et les actions anticoloniales étaient faites, non au nom d’un anticolonialisme en soi, mais au nom du pacifisme et de la lutte anti-autoritaire.

Le Flambeau manifesta le plus profond dégoût pour la « bourgeoisie plus ou moins musulmane », qui exploitait une « masse plus ou moins musulmane », et à laquelle, il était recommandé, avec le paternalisme des connaisseurs, d' »ouvrir l’œil ». Le Flambeau se désolidarisa complètement du combat de Victor Spielmann aux côté de l’émir Khaled -qu’il accusa d’être un féodal et un corrompu [[L’accusation n’était semble-t-il pas totalement dénuée de sens.]] – et il publia des diatribes enflammées contre lui; Un des thèmes les plus fréquents du journal était de renvoyer dos à dos gros colons et « bourgeois arabes ». Comme au P.C.A., la priorité accordée à la lutte sociale permettait commodément de faire l’économie de l’analyse de la barrière et de la discrimination coloniales dont il n’était jamais question. La bigoterie musulmane était une des cibles principales du journal.

En Algérie, Victor Spielmann fut un franc-tireur. Au demeurant, ce petit colon issu d’une famille d’optants alsaciens de 1871, n’était pas un pur libertaire: adhérent pour quelques années au P.C.F., région d’Algérie, il fut plutôt un jacobin libertaire, se réclamant des principes de 89 pour condamner l’oppression d’un peuple par un autre.

Plus tard, à propos du Maroc, un Daniel Guérin, militant anticolonialiste, mais aussi socialiste S.F.I.O., fut aussi un franc-tireur, en phase avec des milieux et des courants qui ne venaient pas que de l’anarchisme…

La guerre d’Algérie suscita l’hostilité des anarchistes synthétistes de la Fédération Anarchiste, mais ce fut par antimilitarisme essentiel. Comme ils l’avaient fait au moment de l’entreprise coloniale italienne en l’Ehiopie, ce fut par opposition à toute guerre.

Le pacifisme et l’antimilitarisme furent surtout les ressorts des combats non-violents de Louis Lecoin, rédacteur du journal Liberté. Il créa début 1957 le comité de secours aux objecteurs de conscience. La célèbre grève de la faim du vieux « petit père Lecoin » (Le Canard Enchaîné) qui dura trois semaines, en juin 1962, fut entreprise pour réclamer un statut pour les objecteurs de conscience. Ce statut vit le jour par la loi du 22 décembre 1963. Et il fut loin de faire l’unanimité dans les milieux anarchistes.

Mais, toujours, la Fédération Anarchiste prit soin, tout en condamnant la guerre, de renvoyer dos à dos les nationalismes français et algérien, comme si les deux avaient des instances équivalentes. Le Monde Libertaire appela à une incroyable résistance commune des deux peuples à leurs exploiteurs communs: le F.L.N., qui luttait pour l’émancipation du peuple algérien, était mis sur le même pied que les pouvoirs et les forces coloniaux qui, à ce moment, labouraient cruellement l’Algérie des vagues d’assaut des « réserves générales » du général Challe.

Par réflexe anti-autoritaire et anti-hiérarchique, autant que par la mise en doute du caractère laïque et rationaliste du F.L.N., les anarchistes étaient hostiles à ce même F.L.N. Plus d’un militant, dans la lignée d’un Giono, par exemple, condamnait la résistance algérienne comme avait pu être condamnée la résistance française -gaulliste ou communiste.

Incontestablement, un Messali était plutôt plus sympathique à des gens de la génération et de la formation de Daniel Guérin. On sait que ce dernier fut assez constamment, pendant la guerre, l’une des personnalités les plus considérables du lobby messaliste français, aux côtés des lambertistes et de militants de la Fédération de l’Éducation Nationale. Pour Guérin, le vieux za‘îm algérien, était bien le vrai « chef national ». Il symbolisait à ses yeux le courant anticolonial. Dans France Observateur, il en appelait au dépassement des nationalismes par la « fraternité humaine ». Mais cette espérance idéologique ne fut jamais étayée par un programme ou des mots d’ordre d’action concrète.

Pourtant, des individus, voire peut-être un courant minoritaire, réagirent différemment au nom d’un questionnement sur la priorité dans les combats, témoin l’expression caractéristique, entendue en 1957 à Lyon, d’un instituteur libertaire: « Ils (les Algériens, NDLA) sont aussi cons (sic) que les Français mais il faut les aider à conquérir leur liberté. Nous, nous sommes relativement libres. Eux ne le sont pas du tout ».

Put se faire jour, chez certains d’entre eux, la constatation quelque peu effarée que le nationalisme même -représenté en soi comme la « saloperie absolue » (sic)- pouvait malgré tout être une voie de la libération pour des damnés de la terre, étant entendu que le combat nationaliste devait cesser sitôt l’indépendance obtenue et que, en aucun cas, il ne pouvait être une fin en soi. Dans cette vision, les Pieds-Noirs étaient, eux aussi, des victimes -victimes relativement secondaires, mais victimes tout de même qu’il fallait secourir en 1962 dans leur débandade paniquée.

Il y eut ainsi des positions complexes,

dédoublées, qui conduisirent des libertaires à lire France Observateur -auquel Guérin collabora- parce que cet hebdomadaire était vu comme le plus en pointe dans l’anticolonialisme, en même temps que Le Monde Libertaire qui, le temps aidant, finit par agacer ces minoritaires par ses préchi-précha de langue de bois libertaire sans grande consistance concrète. Pour des raisons analogues, mais aussi du fait de liens noués sur le terrain militant, l’instituteur ci-dessus évoqué put accompagner l’une ou l’autre fois des vendeurs de L’Humanité Dimanche sur le terrain de la vente militante.

Dans la Fédération Anarchiste, il y eut de vives discussions. Une minorité s’y exprima en faveur de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, conçue comme le premier pas vers la libération -cela explicitement. Mais ce type d’adhésion à la lutte du peuple algérien renvoyait aussi probablement à un historicisme implicite où le cheminement par la phase de l’Etat-nation était le lieu de passage obligé. Autrement dit, dans ce type de démarches, c’étaient des attaches européocentristes qui conduisaient à représenter en non dit l’évolution européenne comme un modèle, historique et prospectif, bien vivant.

Un article signé Devriendt, paru non dans Le Monde Libertaire mais dans le Bulletin Intérieur de la Fédération Anarchiste en mai 1961, qualifia la guerre de libération nationale de l’Algérie de « révolution ». Cette révolution n’était en rien analysée comme un programme de bouleversements appliqué à la société algérienne, mais comme une insurrection replacée dans le cadre de la solidarité internationale des travailleurs. C’était donc un synonyme internationalisé de ce que les Algériens entendaient par « révolution », c’est à dire une guerre de libération nationale, une révolution anticoloniale, mais reformulée dans des termes anarchistes.

Mais l’article ne manqua pas d’adresser aux Algériens l’avertissement -où le paternalisme le disputait à la lucidité- d’avoir à se méfier des dirigeants de leur résistance. Ceux-ci, représentait l’article, ne pouvaient pas ne pas être des hommes de pouvoir, méditant de prendre ce pouvoir et de l’exercer sur une société algérienne, certes libérée de ses envahisseurs, mais qui aurait à connaître dès lors de nouveaux maîtres autochtones…

Ce texte fut publié par les amis de Devriendt et il fut distribué en tracts dans quelques régions, mais il ne fut guère connu et il n’eut guère d’audience. Vingt ans plus tard, des militants anarchistes n’en avaient jamais entendu parler ou, s’ils en avaient entendu parler, ils ne l’avaient jamais lu. Le nom de Devriendt est ignoré de la plupart des historiens de la résistance française à la guerre d’Algérie. Pour minoritaire qu’ait été ce courant dans l’anarchisme français, il n’en exista pas moins.

Quelques anticolonialistes furent peut-être, aussi, issus de l’Alliance Ouvrière Anarchiste -la plus purement anarchiste et, de toutes les organisations, la plus opposée aux regroupements tendant à dépasser les réflexes individuels. Malgré ses attachements, ou ses prétentions internationalistes -elle fut fondée à Bruxelles fin 1956-, elle resta groupusculaire et ne fut, à coup sûr, pas un vivier fécond d’anticolonialistes. Si cela avait été, on en aurait entendu parler.

Il y avait aussi la Fédération Communiste Libertaire, qui représentait le courant « plateformiste ». Elle avait supplanté l’ancienne Fédération Anarchiste après le congrès de Bordeaux de 1953 et, à la suite d’un référendum interne, fin 1953, elle avait repris, et les locaux, et le titre du journal Le Libertaire. La F. C. L. n’eut pas, au fond, elle aussi, de discours anticolona¬liste construit Elle disparut d’ailleurs d’elle-même très tôt après son échec cinglant aux élections législatives de 1956 (3 000 voix dans la Seine pour dix candidats…). Pourtant, ce fut d’une scission d’avec la F. C. L. que sortit l’organisation la plus féconde en matière d’anticolonialisme.

L’organisation scissionniste de la F. C. L., qui fut aussi renforcée par quelques militants provenant de plusieurs autres organisations, se constitua en Groupes Anarchistes d’Action Révolutionnaire (G. A. A. R.) [[Ces groupes s’effritèrent quelque peu d’ailleurs à la suite d’une autre scission en 1961, qui aboutit à la formation de l’Union des Groupes Anarchistes Communistes (U. G. A. C.).]] à l’initiative de Fontenis, issu de la F.C.L. et auteur du Manifeste du communisme libertaire. Cependant, tant dans leur bulletin interne (Liaison) que, surtout, dans le journal Noir et Rouge [[Il survécut finalement à la scission de 1961.]], furent abordées sans a priori et avec une liberté de ton qui tranchait avec le dogmatisme libertaire, des questions jusque là réputées résolues, et parmi elles, le nationalisme et les questions d’émancipation nationale dans le Tiers Monde.

La discussion, en effet, déboucha sur des distinctions à établir entre le nationalisme installé des vieilles sociétés capitalistes et le nationalisme revendicateur des sociétés dominées. À coup sûr, les promoteurs de telles analyses témoignaient de l’avènement de nouvelles générations plus ouvertes à un internationalisme que la guerre d’Algérie contribua à repenser. Toujours est-il que fut reproché vivement à la Fédération Anarchiste son archaïsme de « grande famille sentimentale » et, aux plateformistes, leur dogmatisme de parti anarcho-léniniste. Des analyses neuves, pour la première fois depuis bien longtemps, dans le mouvement anarchiste, furent proposées.

Dans un manifeste publié dans le N° 10 (été 1958) de Noir et Rouge, les G. A. A. R. refusèrent de renvoyer dos à dos les nationalismes algériens et français car cela serait revenu, pour les signataires de l’article, à cautionner la conquête et l’occupation de l’Algérie. Malgré des distances toujours soigneusement prises avec le F. L. N. Ce dernier était suspecté, non sans quelques raisons, et au moins avec une lucide préscience, d’être anti-libertaire et autoritaire. Pourtant, Noir et Rouge exprima son soutien total aux forces qui « œuvr(ai)ent à la destruction du colonialisme français en Algérie » et sa solidarité au peuple algérien, au motif que ce peuple « lutt(ait) pour sa vie ». Fontenis fut la seule figure de l’anarchisme français à avoir été arrêtée et emprisonnée pour cause de militantisme anticolonialiste.

Faut-il pour autant conclure, en procédant par amalgame, que les Jeanson et leurs amis des réseaux de soutien au F. L. N. étaient des libertaires et que les porteurs de valises -provenant de milieux et de familles d’idées différents- se retrouvaient dans des valeurs libertaires? Ce serait aller un peu vite en besogne: aucune comparaison, par exemple, entre l’anarchisme et le vivier anticolonialiste que constituèrent les militants trotskystes, que ce soient les lambertistes qui soutinrent le messalisme, ou que ce soient les pablistes, qui optèrent pour le F. L. N.

Les sympathisants de la cause libertaire doivent en prendre leur parti: l’engagement et l’activité des uns et des autres -les pablistes, surtout- se situèrent bien dans la tradition de la révolution permanente…

Dans le Manifeste des 121, qui revendiqua le droit des Français à l’insoumission en cas de guerre injuste, le 6 septembre 1960, on n’a pu relever que quatre noms qui, à un titre ou à un autre, peuvent éventuellement être rattachés à une mouvance libertaire: outre, naturellement, Daniel Guérin, Robert Louzon, qui fut en Tunisie une haute figure du militantisme communiste, et qui collabora à Révolution Prolétarienne, Alfred Rosmer, le syndicaliste, et Charles Vildrac, qui fut au début du siècle, un des animateurs de la communauté libertaire de Créteil et un apôtre de la pédagogie libertaire dans ses romans pour enfants L’Ile Rose ou La Colonie…

POURQUOI, DONC, CE NON-ENGAGEMENT, POURQUOI CES RETICENCES, POURQUOI LA FAIBLESSE DU COURANT ANARCHISTE DANS LA LUTTE ANTICOLONIALE PENDANT LA GUERRE D’ALGÉRIE?

La première réponse peut être fournie par l’histoire du mouvement ouvrier français. En effet, ce dernier ne fut jamais, dans ses tréfonds et dans ses objectifs de lutte, essentiellement anticolonialiste. On sait, par exemple, que la grève de 1925 organisée par le parti communiste pour soutenir la république du Rif, fut un semi-échec et que l’argumentaire communiste pour appeler à la guerre avait largement puisé dans les mots d’ordre anti-patrons et dans la tradition antimilitariste plus que dans des ressorts et un imaginaires anticolonialistes.

Rappelons que, pendant longtemps, la France ne fut pas fondamentalement une société mue par l’impérialisme colonial. Le mouvemente anarchiste a suivi sensiblement l’évolution idéologique de la société française. Cette dernière n’avait pas été, en profondeur, aussi sensible à l’idée d’une patrie impériale que la société britannique. Elle n’avait jamais autant adhéré que la société italienne à l’idée d’un impérialisme de pauvres. Rien de camparable, en France, à d’Annunzio et et à ses Canzoni della geste d’Oltremare, ou au La Grande proletaria si e mossa de G. Piazza. Et il y eut, dans la société italienne, dès le début du XXe siècle, des mouvements anticolonialistes, comme en témoignent les remous qui accompagnèrent, à la veille de la guerre de 1914, la conquête de la Tripolitaine.

Même s’il put être un ressort du nationalisme français, le colonialisme n’en a jamais été le moteur, sinon marginalement, et surtout fort tardivement. Ce n’est guère qu’à partir du choc de Dien Bien Phu que le nationalisme français investit in fine dans la défense des colonies. Ayant été modérément colonialiste, la société française n’a pas eu vraiment à se poser la question de l’anticolonialisme, et elle fut modérément anticolonialiste. Si la société française a eu des colonialistes et des anticolonialistes, ne fut-ce par défaut ou en transfert de nationalisme français ou d’internationalisme européen? On ne voit pas pourquoi la tradition ouvrière française la plus ancienne -l’anarchisme- aurait échappé à ce constat, au contraire. Les anarchistes ont-ils fait autre chose que de coller plus ou moins à ce que Gramsci appelait le « senso comune »?

Le recrutement social des anarchistes ne fut, semble-t-il pas fondamentalement différent du recrutement du mouvement ouvrier dans son ensemble, avec, par rapport au P.C., tout de même, dans les années cinquante, un pourcentage vraisemblablement plus important de petit cadres et de petites notabilités cultivées. La guerre d’Algérie portait en elle trop de questions neuves pour que le mouvement anarchiste y pût répondre autrement que par des stéréotypes. Quand l’anticolonialisme a dû recourir au double de la lutte des classes pour trouver raison et slogans militants jusque chez les marxistes-léninistes, on ne voit pas pourquoi il en serait allé différemment dans des milieux non marxistes, ou non pleinement marxistes-léninistes. Rappelons la prudence et les hésitations en matière d’anticolonialisme de l’appareil du parti communiste. Ceci dit, il est incontestable que la base communiste fut plus ouvertement et plus spontanément anticolonialiste que l’appareil, même si elle ne mit pas seulement l’anticolonialisme dans les dénonciations de la guerre coloniale.

Par ailleurs, le gallocentrisme et l’européocentrisme ont empêché que des habits neufs fussent enfilés par le pacifisme, l’antimilitarisme, la guerre aux curés ou la guerre à l’autorité -autorité indifférenciée-, algérienne ou française. Les anarchistes ont donc eu un discours et des pratiques de vitesse acquise qui tenaient en fait pour acquis que les vrais problèmes se situaient dans le centre, et non dans la périphérie, du capitalisme.

Il faut remarquer que les engagements déclarés de tels anarchistes dans un sens anticolonialiste se sont souvent d’ailleurs produits dans la deuxième moitié de la guerre d’Algérie, et dès lors que les sondages d’opinion tournèrent en faveur d’une solution du problème algérien aboutissant à l’indépendance, et dès lors que le général de Gaulle eût parlé d’autodétermination dans son célèbre discours du 16 septembre 1959.

L’engagement anticolonialiste global a dans l’ensemble correspondu à des valeurs diverses de la société française -notamment à l’internationalisme prolétarien et, plus mar-ginalement, en apparence, à des valeurs libertaires réajustées au contexte de l’heure, à celui de la guerre coloniale. Il n’a pourtant jamais été le fait de purs libertaires, mais plutôt de gens ouverts, de gens sensibles aux évolutions du monde, surtout en dehors de l’Europe, et jamais le courant libertaire n’a été une force d’entraînement.

Telle jeune fille -Madeleine Borne, en clandestinité, « Suzanne »-, étudiante en mathématiques, arrêtée en 1961, puis mise en liberté provisoire neuf mois plus tard, a bien été une active porteuse de valises à Lyon. Mais son engagement généreux a sans doute plus répondu à des valeurs issues d’un moralisme protestant rigoureux -son frère aîné, le pasteur Pierre Borne, donnait à l’occasion un coup de main, notamment en abritant une imprimerie pour le compte du F.L.N.- qu’à un anarchisme natif. Même si les Borne avaient une sensibilité incontestablement libertaire. Même si « Suzanne » trouva finalement refuge dans la communauté d’Agapé, à Guigo di Prali, dans le val Pellice, dans les Valli Valdese du Haut Piémont, communauté fondée par une haute figure, à la fois libertaire et protestante, celle du pasteur Tullio Vinai, qui fut ultérieurement à Rome sénateur apparenté communiste, et qui fonda peu après la communauté de Riesi en Sicile.

Il faudra l’achèvement de la guerre d’Algérie, l’apparition de nouveaux combats où la raison sociale France est hors de jeu (Viet Nam), mais aussi la mise au jour -longtemps retardée par la guerre d’Algérie- de tensions propres à la société française, et plus largement aux sociétés occidentales, sur les modèles familiaux, sur la sexualité, sur l’école, pour que puisse renaître une lucidité libertaire, préparée antérieurement par une minorité ayant tenté de remettre en cause les langues de bois libertaires. Les remises en cause n’avaient pas eu à se produire pour les communistes dont l’action pour la paix en Algérie, à défaut d’avoir été pleinement anticolonialiste, fut bien sûr mille fois plus importante. Le déroulement et le dénouement de la guerre d’Algérie avaient finalement fortifié leurs certitudes d’avoir eu raison.

L’aggiornamento libertaire aida à faire éclore mai 68, flambée libertaire qui mourut vite de son triomphe même…: à quoi bon être libertaire quand tout le monde ou presque dit l’être ? Comme il devint vite inutile de manifester son anticolonialisme dès lors que le colonialisme apparaissait aussi ringard que de Gaulle ou la Sorbonne -globalement récusés- et qu’un quotidien comme Libération passa en une décennie de la marginalité au statut d’une institution qui disait la liberté. La faiblesse des libertaires pendant la guerre d’Algérie n’avait-elle pas été préparatoire de la faiblesse libertaire tout court, voire de la faiblesse du gauchisme en général, voué sur le moyen terme à se muer en force d’appoint de la gauche classique? De cette gauche qui, devint la force centrale, sinon centriste, de la société française de la fin du XXe siècle.

Gilbert MEYNIER
Université Nancy 2

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