ALGÉRIE – LIBYE: 982 KILOMÈTRES DE RÉFLEXION

Ahmed Selmane

Mardi 23 Août 2011

sur le site de « La Nation »

982 longs kilomètres, c’est long à traverser en voiture et même en avion. C’est, selon un chiffre donné sur Wikipédia, la longueur de la frontière de l’Algérie avec la Libye. Le pouvoir algérien dont l’attitude à l’égard de la situation libyenne aura été de bout en bout un modèle remarquable de passivité a désormais près de 1000 kilomètres de réflexion à faire. Rapidement.

C’est à faire en urgence si tant est qu’il reste encore un lieu pour la réflexion prospective qui en ces temps très troublés où les enjeux graves portent sur l’immédiat proche et non sur le lointain; et si, bien entendu, l’on n’est pas encore confiné à la gestion, au jour le jour, par la ruse et la répression.
Gagner du temps, objectif durable du pouvoir algérien et des ses cousins, n’a désormais plus de sens. C’est du temps qui se perd pour l’Algérie – c’est une évidence depuis longtemps – mais c’est du temps aussi qui se perd pour un ordre établi désormais dépassé. Et qui risque, pas forcément de la même manière qu’en Libye, d’être bousculé.

Dans l’ensemble du monde arabe – en Algérie aussi – il existe une dynamique contradictoire – et parfois faussement convergente – d’une volonté d’émancipation des peuples et d’une intrusion musclée de l’empire et ses relais. L’Algérie, pour reprendre l’antienne du pouvoir, n’est pas la Libye, comme elle n’était pas la Tunisie et l’Egypte et comme elle ne serait pas la Syrie. Mais l’Algérie est aussi un peu de tout ça. Et le pouvoir – on le souhaite mais on doute bien entendu que cela soit son souci – ferait bien de ne pas prendre de raccourcis en jouant sur l’argument du spécifique. Le régime de Kadhafi était aussi spécifique. Celui de Moubarak et de Ben Ali aussi. En sortant des faux raccourcis – et alors que la chute de Kadhafi et de sa smala est en cours après 42 ans de pouvoir spécifique – il est loisible de souligner les nombreux traits communs à tous les régimes.

La ruse, mode dérisoire de gestion d’un pays

Kadhafi a été sur un nuage. Un pays riche, une population réduite et une politique systématique d’interdiction d’une existence sociale hors encadrement des appareils politico-policiers. L’argent du pétrole géré avec le mépris qui sied à une population réduite à des estomacs. Quand on est dans l’aberration absolue de refuser à une société et aux individus les bases élémentaires de l’organisation et de l’affirmation de soi, on est dans l’arrogance policière. Après la chute de Saddam Hussein et son exécution spectacle, Kadhafi a été pris d’une terreur absolue. Son tour allait venir. C’était en 2003.

L’appréciation n’était pas fausse. La conclusion pratique qu’il en a tirée est aberrante et néanmoins cohérente avec ce qu’il a toujours été. Aucune ouverture en direction des Libyens – qui n’existaient pas à ses yeux et qu’il a réussi à faire disparaître pour le monde – alors que la démarche, face à une menace externe aurait été des plus rationnelles. Par contre, le fils Saif, héritier putatif de son paternel et dandy dépensier dans la jet-set internationale interlope et faux réformateur, lui a montré la solution: donner tout ce que les occidentaux veulent. Tous les secrets militaires; renoncer à la lubie de se doter d’armes de destruction massive – en vendant au passage un savant pakistanais – et bien entendu ouvrir le sous-sol aux grandes compagnies. La légitimité externe s’achète, la légitimité interne n’est pas nécessaire. Ce trait commun des régimes arabes a été porté jusqu’à la caricature par Kadhafi. Ah ces embrassades avec le Berlusconi qui a offert même une repentance hypocrite pour les crimes commis par l’Italie en Libye. Ah, ces fastueuses journées parisiennes du guide.

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Des comparses, des serviteurs, jamais des alliés

Il faut reconnaître aux dirigeants occidentaux qu’ils faisaient, derrière le dos de Kadhafi, les grands gestes en direction de leurs opinions pour signifier qu’ils supportent cette promiscuité en se pinçant le nez pour les «intérêts supérieurs» de leur économie. Il n’y avait que Kadhafi et son fiston pour croire que les dirigeants occidentaux étaient devenus de grands amis et qu’ils ont été admis dans le cénacle restreint des «civilisés». Voilà qui donne à réfléchir sur nos 982 kilomètres de frontières et de traits communs. Ni la coopération antiterroriste, ni l’anti-islamisme, ni les concessions économiques ne sortent, aux yeux du Centre, nos pays du statut de territoires à dominer et à contrôler.

Et ces mêmes raisons font qu’aucun des régimes qui étouffent leurs populations ne sont leurs amis éternels. Ils peuvent être des comparses de circonstances, des serviteurs pour des raisons géopolitiques, mais jamais des alliés ou des amis durables. On les jettera sans état d’âmes dès qu’ils seront fragilisés et ne pourront plus accomplir la fonction qui leur est dévolue.

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Les régimes de l’insécurité nationale

On se moquerait volontiers de ce que fait l’ Occident de ces régimes si ces derniers, par leurs ruses puériles, n’étaient pas devenus une source de grande insécurité nationale.

Personne ne regrettera Kadhafi et sa progéniture et ses appareils démentiels. Mais qui peut affirmer que les libyens seront réellement libres de façonner leur destin?

L’Otan, la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis qui s’offrent le statut de «libérateurs» ont fait un investissement. La Libye paiera. C’est la loi du marché et du rapport de forces. Et si les libyens montreraient des velléités de s’émanciper, il y a l’islamisme dans toutes ses variantes y compris AQMI pour légitimer une présence durable. On peut y ajouter le tribalisme puisque les libyens ont été durablement empêchés d’être des individus et des citoyens.

C’est la deuxième dictature à tomber au Maghreb, la troisième en Afrique du nord à laquelle appartient géographiquement l’Egypte.

Il faudrait être aveugle pour ne pas constater que des choses bougent. Et que les traits communs de ces systèmes sont aussi dans le nôtre: tutelles sur les sociétés, interdiction de l’organisation libre et autonome, champs politique et médiatique contrôlés… et, conséquence évidente des logiques autoritaires, une dépolitisation faussement sécurisante.

Car c’est cette dépolitisation voulue et systématisée qui est en train de faire oublier aux nouvelles générations que l’Otan n’a rien d’une organisation de bienfaisance mais qu’elle est le bras armé d’un ordre impérial. Les régimes arabes font un étalage quotidien d’un discours nationaliste, ils sont pourtant, par le désespoir et le «décervellement» qu’ils provoquent à l’origine de grandes confusions, voire de l’effritement du sentiment patriotique.

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Ne pas arrêter la réflexion au kilomètre zéro

Les plus hautes autorités algériennes se seraient réunies après les derniers évènements en Libye. C’est le moins qu’ils puissent faire. Mais le pire serait qu’elles s’arrêtent à des questions de pure intendance: sécuriser les frontières, se préparer à gérer les flux éventuels de réfugiés et gérer les acrimonies annoncées avec les futurs dirigeants de la Libye.
C’est nécessaire mais cela est le kilomètre zéro de la réflexion alors qu’il y a 982 kilomètres à faire.

La diplomatie – et dans le cas de la Libye, on ne cessera jamais de rappeler que ce n’est pas une «affaire étrangère» – a été totalement impotente au cours du conflit. L’Algérie s’est étouffée. Passant aux yeux d’une partie des libyens – et des algériens – comme un soutien à Kadhafi sans pour autant être dans la capacité de dire son rejet de l’intervention de l’Otan.
Pour M.Mehri, la diplomatie algérienne n’exprime plus les valeurs fondamentales de l’Algérie et de son histoire. «Nous devons soutenir et sans équivoque les mouvements de changement dans le monde arabe, il faut dénoncer l’utilisation des armées. Je ne vois pas comment construire l’Union du grand Maghreb avec El Gueddafi. La position de l’Algérie doit être claire, et si les responsables se sentent gênés, là c’est autre chose».

Mais une diplomatie est-elle séparable de la situation générale?

Du 1er kilomètres jusqu’au kilomètre 982, la réponse coule de source: les tutelles politico-policières affaiblissent les États.

Un État avec des citoyens libres est le seul moyen de résister aux recompositions internationales – qui n’ont rien à voir avec la démocratie – en cours actuellement.

Un État qui n’a pas l’adhésion libre des citoyens est sujet aux intrusions externes qui peuvent prendre des formes diverses.

Si l’on quitte le kilomètre zéro de la pensée, on peut relever, de la fin de l’URSS aux opérations d’auto-blanchiment de l’Otan (des libérateurs, quelle mauvaise plaisanterie Kadhafienne!), un constat implacable: l’absence de démocratie est une faiblesse fondamentale.

Et pour pousser la réflexion jusqu’au kilomètre 982: le scénario d’un remodelage qui toucherait une partie de notre territoire aux confins du Sahel, serait-il de la pure fiction ?


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