PROBLÉMATIQUE DE LA PAUVRETÉ

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LE DEVELOPPEMENT HUMAIN (LUTTER CONTRE LA PAUVRETE, I)

LA POLITIQUE DE L’AUTONOMIE (LUTTER CONTRE LA PAUVRETE, II)

ESTHER DUFLO

Collection “La république des idées”

Le Seuil – Janvier 2010

106 pages

11,50 € chaque volume.

Les deux volumes que réunit le thème  » Lutter contre la pauvreté » sont la reprise d’une leçon inaugurale très remarquée l’an dernier et donnée sous le titre  » Expérience, science, et lutte contre la pauvreté » , par “Esther DUFLO”, jeune professeur d’économie et premier titulaire au “collège de France” de la toute nouvelle chaire  » savoirs contre la pauvreté «  .

Les analyses qu’elle y reprend s’appuient sur des expériences conduites dans des pays en développement: Afrique, Asie, et Amérique latine, dans les domaines de l’éducation et de la santé (premier volume) ou pour favoriser la décentralisation et l’accès aux services financiers (deuxième volume).

Elles en fait moins la présentation qu’elle ne rend compte de leur pertinence, de leurs effets, de leurs résultats, et surtout de la méthode utilisée pour cela.

Le point de repère critique du premier volume est l’importance des moyens mobilisés pour assurer  » le développement humain  » tandis que le second vise plutôt la pertinence des politiques entreprises.

À cela près, seul le format de la collection dans laquelle ils sont publiés paraît justifier deux volumes plutôt qu’un seul.

Au rebours de certaines conclusions, trop pessimistes selon elle, Esther DUFLO n’estime pas vaines les politiques de lutte contre la pauvreté. Encore faut-il qu’elles mordent sur la réalité, ce qu’il convient de vérifier soigneusement et opiniâtrement. Pour cela, un maître-mot: la « randomisation », seul concept, ou presque, un peu jargonnant dans des pages écrites avec une grande simplicité de langue.

Inspirée des essais cliniques, la « randomisation » consiste à appliquer un dispositif innovant, celui dont on veut mesurer la pertinence et les effets, à une partie de la population-cible choisie de façon aléatoire, puis à comparer les résultats obtenus avec ceux de l’autre partie.

Cette méthode fait sa place au hasard. Les enquêtes qui l’adoptent ne sont décidées ni par les seuls chercheurs, ni a priori, mais elles évoluent en fonction des réalités rencontrées, en collaboration avec des partenaires de terrain.

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Elle permet de résoudre des problèmes autrement ou jusque là considérés comme insolubles faute d’être finement analysés.

Le premier volume porte sur l’éducation et la santé; il fait référence à l’idée de « développement humain » promue par l’ONU, et aux  » objectifs du millénaire pour le développement » dont sont convenus de nombreux pays. _ Les évaluations décrites montrent, par exemple, que l’amélioration du taux de scolarité n’a pas de sens si les élèves n’apprennent rien, et que l’accroissement des moyens peut fort bien n’avoir d’autres effets que pervers s’ils ne sont pas accompagnés de changements pédagogiques.

Elles confirment aussi que pauvreté et santé entretiennent un cercle vicieux, et que les dispositifs imposés par le haut pour mettre en place des services de qualité n’obtiennent aucun résultat aussi longtemps que le public (les pauvres) n’en manifeste pas la demande.

Elles montrent encore que cette demande est largement déterminée par une perception du temps qui conduit à surévaluer psychologiquement le coût des actes préventifs, et à minimiser celui des actes curatifs ou les risques eux-mêmes.

Les campagnes de prévention du SIDA en Afrique (programme ABCD: « Abstain, Be faithful, use Condom, or Die », si malheureusement ou si maladroitement évoqué par le pape Benoît XVI) démontrent en outre que les discours incantatoires et généraux ne sont pas entendus alors qu’une information très ciblée sur les risques de grossesse dans les relations entre adolescentes et adultes (les « sugar daddies ») ont indirectement de l’effet.

 » La politique de l’autonomie » , qui est l’objet du second volume, fait écho à l’idée qu’il « faut rendre aux pauvres la lutte contre la pauvreté ».

Les travaux et enquêtes présentés étudient le développement de la microfinance et la gouvernance décentralisée.

La microfinance s’entend du microcrédit, de l’assurance et de l’épargne.
Pour des raisons tenant à des comportements psychologiques parfaitement justifiés et, là encore, à la perception du temps, l’assurance et l’épargne ne décollent guère. Le microcrédit et ses modalités particulières de mise en œuvre: préférence donnée aux femmes, solidarité des emprunteuses, réunions hebdomadaires, a, lui, connu un réel développement.

Des enquêtes sont en cours pour vérifier cependant s’il est vraiment une aide pour les pauvres déjà exposés en permanence à une foule de risques de toutes natures, et dont beaucoup hésitent légitimement à se lancer dans des entreprises susceptibles d’aggraver leur situation.

La décentralisation et les politiques d’autonomie locale sont perçues dans de nombreux pays et par les institutions internationales comme offrant au groupe social directement concerné la possibilité de faire les bons choix et de lutter efficacement contre la corruption, phénomène dans lequel Esther DUFLO inclut l’absentéisme des fonctionnaires dont les pauvres sont les premières victimes.

Dépassant la seule présentation des études et enquêtes, elle ne s’interdit pas de remarquer que demander aux pauvres de se prendre ainsi en charge est une grande injustice.

Elle observe en effet que plus une société s’enrichit moins ses membres ont à se préoccuper des décisions importantes de la vie quotidienne (l’organisation de la solidarité leur épargne le choix entre se passer d’une opération chirurgicale nécessaire ou s’endetter lourdement);
ils peuvent donc s’occuper de politique locale.

Ce ne peut être le cas des pauvres qui, dans les pays en voie de développement, doivent se débattre dans la précarité et faire face quotidiennement à des choix angoissants et difficiles.

Esther DUFLO ne fait pas de la  » randomisation  » une solution miracle.

Ici et là, certains des phénomènes observés n’ont pas, ou pas encore d’explication. Mais elle est convaincue que la lutte contre la pauvreté ne progressera que par tâtonnements et petites avancées rigoureusement évaluées et étudiées.

À tout le moins dans les pays où la pauvreté n’a jamais été éradiquée.

Elle ne dit rien de ce que la méthode peut apporter dans les pays où la pauvreté est de retour.


NOTE

On peut aussi de référer à l’émission Ce soir ou jamais de France 3 du mardi 03/01-2012 dans laquelle la problématique de la pauvreté a été traitée en présence de Esther Duflo, chercheure et auteure de l’ ouvrage en 2 tomes présentés ci-dessus sous certains aspects.

Cette émission est accessible sur la page web

http://ce-soir-ou-jamais.france3.fr.