iReMMO – 7 & 14 FEVRIER: RENCONTRES DEBATS AVEC GÜLCIN ERDI LELANDAIS ET SALOUA BEN ABDA

irremo_LOGO-3.jpg

irremo_LOGO-3.jpg

Rencontres – Débats

Mardi 7
_ et 14 février 2012

18h-20h

entrée libre

sans inscription


irremo_A_l_ombre_du_mur_-_3-2.jpg

Mardi 7 février 2012

Rencontre avec Gülçin Erdi Lelandais

autour de son ouvrage

Les altermondialistes en Turquie

Entre cosmopolitisme politique et ancrage militant

Longtemps dominés par le militantisme traditionnel au sein des partis politiques souvent clandestins, les milieux contestataires trouvent aujourd’hui, en Turquie, de nouvelles possibilités d’action sous l’égide de l’altermondialisme.

Inexistants dans les années 1980-1990, des mouvements de contestation sur des problèmes liés à la société néo-libérale prennent de l’élan.

Ils sont également le reflet des changements observés dans le champ politique turc depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP et l’affaiblissement du rôle politique des militaires.

En savoir plus

Gülçin Erdi Lelandais, docteure en sociologie de l’EHESS, spécialiste des mouvements sociaux, questions identitaires et de la Turquie, est actuellement chercheuse Marie Curie au “Centre for the Study of Globalisation and Regionalisation à l’Université de Warwick” au Royaume-Uni.


Ben_Abda_Figures_de_l_alteritie_redim.jpg

Mardi 14 février 2012

Rencontre avec Saloua Ben Abda

autour de son ouvrage

Figures de l’altérité

Analyse des représentations de l’altérité occidentale dans des romans arabes et francophones contemporains

Depuis le début du XXe siècle, le roman dans le monde arabe s’est interrogé sur l’Autre occidental. Quels sont les formes et les termes de ce débat dont la littérature s’est nourrie et qu’elle a en contrepartie enrichi?

Comment a-t-il évolué en fonction des événements historiques et de l’interrelation elle-même?

Les principales étapes de ce dialogue ininterrompu sont abordées dans cette étude, permettant de repérer les continuités et les changements dans les valeurs opposées ainsi que les stratégies de mise en question des récits de l’histoire.

Née en Tunisie et vivant en France, Saloua Ben Abda, docteur en lettres modernes, est critique littéraire et chercheur en littérature comparée. Elle a écrit de nombreux articles sur la littérature arabe ainsi que sur la littérature francophone du Maghreb.

Ses domaines de recherche sont le bilinguisme, les écritures de l’exil, la mémoire et l’altérité.


iReMMO – 5, rue Basse des Carmes

75005 Paris (Maubert Mutualité)

www.iremmo.org


MARX au XXIe siècle: 4 Février 2012 – Tom ROCKMORE

image.jpg

image.jpg

CENTRE D’HISTOIRE DES SYSTEMES DE PENSEE MODERNE

Marx au XXIe siècle, l’esprit & la lettre

http://chspm.univ-paris1.fr/spip.php?article257

Séminaire hebdomadaire

sous la responsabilité de Jean Salem (Paris 1),

Isabelle Garo (Paris, Lycée Chaptal)

et Jean-Numa Ducange (Université de Rouen)

avec le soutien du CERPHI

et de la revue ContreTemps (Syllepse)

ANNÉE 2011-2012

samedi 4 FÉVRIER 2012,
de 14h à 16h

Tom ROCKMORE
_ Professeur à Duquesne University (Pittsburgh, USA) et à l’Université de Pékin

Auteur de “Marx after Marxism”

Interprétations marxistes

de Hegel

Sorbonne

amphithéâtre Lefebvre

entrée : 14, rue Cujas,

Galerie Jean-Baptiste Dumas, escalier R, 1er étage


Pour contact et information :
http://www.marxau21.fr

Pour demande de désinscription :
jean.salem@univ-paris.fr

6 années d’Archives audio et vidéo
du Séminaire ‘Marx au XXIe siècle’
(2005-2011)

disponibles à l‘adresse suivante :

http://chspm.univ-paris1.fr/spip.php?rubrique49

MOHAMED BENCHENEB RACONTÉ PAR SON FILS

bencheneb_4.jpg

bencheneb_4.jpg
«Les pieds de l’orphelin apportent de la boue même pendant la période caniculaire.» Bencheneb

Le 7 février prochain, 83 années seront passées depuis la disparition du savant, Mohamed Bencheneb, professeur émérite, polyglotte, poète, dont la première publication, qui date de 1895, traite de La plantation à frais commun en droit malékite, mais il ne reviendra plus aux questions de jurisprudence. Sa curiosité de bon instituteur et son désir de montrer ce qu’on doit aux musulmans en matière d’éducation lui inspirent l’heureuse idée de faire connaître des notions de pédagogie musulmane (1897) puis une «lettre sur l’éducation des enfants» du philosophe Ghazali (1901). Puis ce fut une fulgurante ascension permettant à notre chercheur de figurer parmi ses illustres pairs de la société savante, très réduite à travers le monde. Mais qui est au juste Mohamed Bencheneb, dont une rue à La Casbah porte son nom? Mohamed est né près de Médéa dans un village appelé Takbu, le 26 octobre 1869.

La famille tirait ses ressources du travail de la terre et d’un peu d’élevage. Le jeune enfant étudie à l’école coranique puis à l’école primaire française et au collège de Médéa puis il part en 1886 suivre les cours de l’Ecole normale d’instituteurs d’Alger. Les élèves musulmans y suivaient des cours, séparés des autres élèves dans une section appelée cours indigène. Mohamed obtint le Brevet de capacité d’instituteur après deux ans d’études, en juillet 1888. Copie_de_bencheneb3.jpg
Il est nommé instituteur adjoint à Sidi Ali Tamdjaret le 15 octobre 1888 à l’âge de 19 ans, et occupe ce poste nouvellement créé pendant 4 ans. En octobre 1892, il est nommé instituteur indigène-adjoint à l’école Fatah, dans La Casbah, où il va enseigner pendant six ans.

Cette période va être décisive pour sa formation. C’est ainsi qu’il étudie l’hébreu au lycée, ainsi que l’arabe auprès du cheikh Abdelhalim Bensmaïa (1866-1931) à l’école des lettres, il suit les cours des savants qui font le renom des études arabes et orientalistes à Alger comme Aboulkacem Bensdira, Edmond Fagan et surtout René Basset à qui souvent Mohamed Bencheneb a souvent été comparé.

Un érudit exemplaire

Mohamed étudie la théologie, le hadith, la géologie, l’hébreu auxquels il joint la connaissance du latin, de l’espagnol, de l’allemand, de l’anglais, du persan et du turc. Ce qui lui permet d’obtenir le diplôme d’arabe de l’Ecole des lettres d’Alger le 19 mai 1894, ainsi que la première partie du baccalauréat en 1896. Il est atteint de variole. Après avoir remplacé son maître, Bensdira, à l’Ecole des lettres, il est nommé professeur à la medersa El Kattaniya de Constantine. Il y reste 3 ans avant de succéder au professeur El Ashraf à la medersa Thaâlybya d’Alger. Il se marie et épouse, le 15 décembre 1903, Houria Kateb, fille du deuxième imam de la Grande Mosquée d’Alger, avec laquelle il aura 9 enfants.

C’est en 1905, au XIVe Congrès international des orientalistes à Alger que Bencheneb révèle ses mérites scientifiques qui vont le faire connaître bien au-delà de nos frontières. Bencheneb_2.jpg
En 1920, Bencheneb devient membre de l’Académie de Damas, nouvellement créée, et en 1922, il est admis au grade de docteur es lettres devant un jury de l’université d’Alger. Sa thèse principale est consacrée à Abou Dolama, «poète bouffon de la cour des premiers califes abassides», sa thèse complémentaire aux mots turcs et persans conservés dans le parler algérien.

Décédé relativement jeune, à l’âge de 60 ans, Mohamed Bencheneb aura laissé une empreinte indélébile, non seulement dans la culture algérienne, mais dans le champ culturel universel, car ce savant a été un véritable pont entre la culture arabe et la culture occidentale. Son œuvre bilingue englobait de nombreuses branches des lettres et des sciences humaines dans des domaines aussi étendus que le droit musulman, la théologie, la linguistique, la poésie, la philosophie, l’histoire et la littérature comparée… Comme le note Abderrahmane Djillali : «Cette vie de savant d’une richesse étonnante n’est pas seulement exemplaire pour la somme de travail qu’elle représente, pour l’énorme labeur qui permet à Bencheneb d’obtenir respect et considération. Elle est également symbolique d’une identité qui a su s’affirmer dans des circonstances difficiles.»

Bencheneb est père de 4 filles et 5 garçons, Saâdedine (1907), Larbi (1912), Rachid (1915), Abdelatif (1917) et le dernier Djaffar.
Djaffar, qui nous a courtoisement reçus chez lui à Alger, nous a longuement entretenus de la saga des Bencheneb. Djaffar a fait ses études primaires à St-Eugène, secondaires au lycée Bugeaud et la faculté d’Alger où il a beaucoup appris auprès de Hadj Sadok et des Pères. Interprète judiciaire, il a prêté serment le 6 août 1956 à Alger. Il a exercé à Mascara. Un incident au tribunal lui vaudra des démêlés avec le procureur, avec au bout, une mutation, non pas au tribunal, mais au juge de paix de Médéa. Il refusera le poste et démissionnera. Il passe le concours de bibliothécaire, et se spécialise dans les manuscrits arabes.

A l’indépendance, il contribue à la formation de générations dans cette spécialité, jusqu’en 1970, où il change de cap. Il est nommé administrateur au ministère des Finances, puis chef de secteur jusqu’à la retraite en 1990. Djaffar évoquera son frère, l’incontournable Saâdedine, qui a succédé dans la même faculté à son père. Formé aux humanités classiques, latiniste, helléniste et l’amour de la culture arabe fut tel qu’il choisit de s’y spécialiser pour mieux l’honorer. Bilingue, il offrait ainsi un merveilleux exemple d’équilibre et d’harmonie dans la plus pure tradition de savants méditerranéens. Professeur de lettres, il exerça à Médéa, à la medersa d’Alger et au collège Saddiki de Tunis.

Ses liens avec la résistance gaulliste contre le nazisme lui font offrir un poste de ministre plénipotentiaire à Djedda (1947-1949). Saâdedine a représenté l’Algérie dans de nombreux congrès. Maître de conférences à la faculté des lettres d’Alger en 1962, il est nommé doyen (1964) avant d’être réélu à ce poste en 1967. Il décéda en 1968. Quant à Rachid, l’autre frère, il eut une carrière tout aussi remplie, pratiquement dans le même domaine.

Polyglote, tolérant

Djaffar, le fils cadet n’a pas beaucoup connu son père. Il en garde cependant des images bien incrustées dans sa mémoire. «De retour d’Oxford en 1928, où il a présenté une communication sur Ibn Khatima, poète andalou dont l’intégralité est parue dans la revue Echihab, nous piaffions d’impatience, mon frère Saâdedine et moi, sur le quai du port d’Alger. L’image du bateau qui accostait et surtout la vue de mon père m’avaient fasciné. Mon père était impressionnant dans sa tenue traditionnelle. Je me souviens aussi qu’on partait souvent durant les vacances scolaires à Aïn D’heb près de Médéa. Nous passions des moments inoubliables dans les champs.

En fin d’après-midi, mon père prenait son cartable et se mettait sous un jujubier où il s’adonnait à de longs moments de lecture. Il s’y sentait dans sa peau. Il disait qu’il allait presque en pèlerinage à Médéa où il se ressourçait et où ils se sentait à son aise. Il a toujours conservé sa tenue traditionnelle même quand il est parti à la Sorbonne où il a été invité à superviser le concours d’agrégation d’arabe. Lorsque certains l’apostrophaient, à propos de cette tenue, il ne dissimulait pas sa fierté.

C’était un acte de résistance de grande portée. Le président de l’université de Damas, M. Kourdali, lui témoignait une amitié affectueuse et le félicitait pour ses travaux et l’apport inestimable apporté à la science et à la connaissance.

Mon père était d’une grande rectitude et avait horreur du favoritisme, et encore plus de la discrimination. Je me souviens que lorsque j’étais interprète judiciaire à Mascara, j’ ai été invité par Tahar, ancien membre de l’UDMA et élève de mon père, qui était président du jury du baccalauréat. Tahar m’avait raconté cette anecdote : «Il avait eu 2 sur 20 dans l’épreuve d’arabe, et était pratiquement éliminé de l’examen. Parallèlement, les membres du jury étaient ennuyés par un 0 sur 20, infligé à une fille d’un colon haut placé, ils sont allés voir mon père en l’exhortant à davantage d’indulgence, que pensez-vous qu’il fit ? Il réclama une balance et posa la feuille de Tahar sur un plateau de la balance et celle de la fille sur l’autre.

Perplexes, les membres du jury avaient compris la symbolique égalité, ils seront lotis à la même enseigne et bénéficieront tous des deux de la mansuétude du jury en décrochant leur examen.» Mon père allait faire ses emplettes au marché de Djamaâ Lihoud, en plein cœur de La Casbah. Un jour, en pleine canicule, il revenait avec deux couffins bien chargés, exténué, il n’eut d’autre endroit pour souffler un peu et se reposer que la statue du duc d’Aumale. L’agent qui veillait sur les lieux, le somma de dégager afin de ne pas salir cette stèle : «Tu vas tout de suite partir», mon père lui rétorqua que lui aussi partira tôt au tard ! Je ne vous cache pas que j’ai mieux connu mon père à travers ses écrits, son parcours parle pour lui.

Son apport se dégage dans les riches travaux qu’il a réalisés en direction de la culture musulmane. C’était un Algérien authentique, fier de ses origines, de sa culture. Il voulait montrer aux Européens que l’indigène qu’il était pouvait faire mieux qu’eux. Mon père a, à son actif, de nombreuses publications, en exploitant des manuscrits avec des traductions, pour montrer que l’Algérien a un passé historique, culturel avec un patrimoine matériel et immatériel d’une richesse inouïe.

Une mort précoce

Sa vie n’a pas été un repos. Je peux vous signaler que le professeur Cour, qui a obtenu son doctorat en 1920, a fait l’impossible pour que mon père ne puisse pas accéder aux distinctions en tentant de l’empêcher de subir ses examens. Car Cour, au-delà de ses bagages intellectuels, était un officier supérieur de l’armée. Malgré toutes les entraves, mon père a pu se frayer un chemin par ses travaux reconnus et dont on citera les plus connus. Sa thèse sur la poésie de Abu Doulama et une autre sur les mots turcs et persans conservés dans le parler algérien. Nul n’ignore la place privilégiée qu’occupent dans le langage les proverbes Ces flambeaux qu’éclairent les discours.

Bencheneb a personnellement recueilli nombre de ces proverbes, surtout à Alger et Médéa. Il a puisé également dans un certain nombre d’ouvrages en donnant la traduction accompagnée d’explication, en allant jusqu’à chercher les équivalents en français et ceux usités dans les autres pays arabes. Bencheneb avait écrit sur la vie civile en Algérie en s’appuyant sur des poèmes exquis du parler algérien. Kaddour M’hamsadji, écrivain, ne cache pas qu’«il a eu recours aux travaux de Bencheneb consacrés aux rituels et tout ce qui a trait à la vie civile en Algérie, pour étayer son livre El Casbah Z’man où les cérémonies de mariage, de naissance, de circoncision et de mort sont bien explicitées.» Retour à Djaffar qui nous transporte dans son univers plein de souvenirs. On habitait Saint-Eugène, un jour, je revenais de l’école, lorsque ma mère m’interpella, je savais que quelque chose de grave venait de se passer. Elle m’ordonna d’aller embrasser mon père pour la dernière fois. On l’avait ramené de l’hôpital, il n’avait pas survécu à une opération chirurgicale …

Si tahri@elwatan.com


Parcours :

Mohamed Bencheneb est né en 1869, près de Médéa. Instituteur, il gravit les échelons pour devenir professeur. Chargé de cours à la faculté des lettres en 1908. Il lui fut confié la chaire de poésie arabe. Il participa à de nombreux congrès à travers le monde, dépêché par l’université d’Alger. Sa dernière manifestation scientifique fut de représenter sa faculté à Oxford au Congrès international des orientalistes (1928).

Sa vie et son œuvre ont été étudiées notamment par Abderrahmane Djillali (Dikra doctour Mohamed ibn Abi Cheneb (1933) et par Dagher “Élément de bibliographie en littérature arabe” (Beyrouth 1936).

M. Bencheneb s’est particulièrement distingué par deux ouvrages: l’un consacré aux proverbes et l’autre aux mots d’origine turc et persan conservés dans le parler algérien.

M. Bencheneb s’est éteint le 7 février 1929 suite à une courte maladie.

Les amis de la Rampe Louni en avaient consacré un bel hommage, il y a 2 ans.


Sources: El Watan, le 19 janvier 2012


LECTURES JANVIER FÉVRIER 2012

Mouloud-Feraoun_journal_D2TAILLDH_Nice.jpg


“LE CONTRAIRE DE L’AMOUR” – MOULOUD FERAOUN À L’ODÉON par Arezki Metref – Le Soir d’Algérie – Chronique du jour.


[MUHEND ABDELKRIM – DI DEWLA N RIPUBLIK Rif, 1920-1926

Aumer U Lamara _ édition “L’Harmattan”->#5]


QUAND LA NUIT SE BRISE ANTHOLOGIE DE POÉSIE ALGÉRIENNEPar Abdelmadjid Kaouah , Collectif


BOURDIEU, 10 ans après… Numéro spécial “L’oeuvre de Pierre Bourdieu. Sociologie, Bilan critique, Quel héritage ?”


LE BOUILLONNEMENT CULTUREL DE LA CINÉMATHÈQUE DANS LES « ANNEES BOUMEDIENE »par Arezki Metref – Le Soir d’Algérie – le 22 janvier 2012


BOUALEM SANSAL, ÉCRIVAIN : «L’histoire de l’Algérie a toujours été écrite par les autres…»Entretien réalisé par Arezki Metref


Mouloud-Feraoun_journal_D2TAILLDH_Nice.jpg

“LE CONTRAIRE DE L’AMOUR”

MOULOUD FERAOUN À L’ODÉON

par Arezki Metref

Le Soir d’Algérie

Chronique du jour.

Un événement! À la hauteur de l’émotion qu’il suscita, quand le théâtre national de l’Odéon à Paris, celui-là même qui a révélé Samuel Beckett ou Jean Genet, lui ouvrit ses portes le 13 février dernier. Mouloud Feraoun. Instituteur du bled, modeste, dont la plume trempée dans la sincérité, permet à sa lucidité d’exploser! Comment ne pas être ébahi par les pages de son journal dont les notations quotidiennes, happées dans la tourmente de la guerre, continuent à résonner de toute leur ampleur aujourd’hui? Un document de haut vol, équivalent de “Grandeur et misère du IIIe Reich” de Berthold Brecht. Universel.

C’est ce dont témoigne le triomphe reçu à l’Odéon par “Le contraire de l’amour”, pièce tirée du désormais célèbre journal de Feraoun, donnée par la compagnie «Les Passeurs de mémoire». Un tonnerre d’applaudissements à Samuel Churin, comédien, qui par son interprétation, reconnaît et sert Feraoun comme un auteur universel, bien enraciné dans son terroir, ainsi qu’à Marc Laurens, violoncelliste, et à Dominique Lurcel, le metteur en scène.

Mais le triomphe fait par les quelque 800 spectateurs offrant un standing ovation de plusieurs dizaines de minutes et les cinq rappels aux artistes s’adresse d’abord aux écrits de Feraoun, à sa sensibilité et à son courage de tout dire, y compris ses doutes et son incrédulité, tout au long d’une guerre qui a ébranlé bien des certitudes historiques.

Que ce discours soit abrité par une institution parisienne aussi prestigieuse que l’Odéon est d’autant plus louable en ces temps de reflux de l’idée d’inégalités des civilisations.

Faut-il rappeler que les idées d’inégalité entre les hommes ont été théorisées par un certain Gobineau et qu’elles ont toujours été sous-jacentes à l’entreprise et à la sanctification de la colonisation comme œuvre de… bienfaisance. Des millions de morts plus tard, il se trouve encore des ministres en France, pour soutenir avec un cynisme implacable, que les civilisations ne se valent pas.

La vie et la mort, surtout la mort, de Mouloud Feraoun inflige un cinglant démenti à ce type de discours.

Cette année, on célèbre le 50e anniversaire de ce 15 mars 1962. Ce jour-là, un commando de l’OAS déboule dans une réunion des Centres sociaux, dont Mouloud Feraoun est devenu inspecteur, à Château-Royal sur les hauteurs de la capitale. Les deltas avaient une liste. Ils font sortir de la salle cinq personnes dont Mouloud Feraoun, les plaquent contre un mur et les exécutent.

La fin tragique de Mouloud Feraoun, dans la confusion de ces temps de fin du monde pour la colonisation, est en soi un signe de son appartenance au camp anticolonial.

Ceci aurait logiquement dû infléchir la sentence de ces critiques algériens qui, adossés au nationalisme dont ils ont emprunté les œillères, ont dénié à Feraoun jusqu’à l’amour de sa patrie. Il ne l’exprimait pas en puisant dans le bréviaire établi par le clergé du parti unique! Ils l’ont condamné, bien que victime de l’OAS qui ne tuait pas au hasard!

Comme quoi, Feraoun ne s’est pas fait des ennemis que dans le camp colonialiste. Il s’en fait aussi, à retardement et en son absence, dans celui des crieurs publics de la certitude nationaliste dans une Algérie pourtant désormais indépendante. Cet extrémisme, qui a longtemps sévi tant dans la presse qu’à l’université, celui consistant à donner au prince des gages de patriotisme en tapant sur Feraoun, a heureusement reculé.

On reconnaît, désormais, que les doutes de Feraoun étaient davantage puisés dans la lucidité sur les conditions de la lutte pour l’indépendance, que dans une foi patriotique supposée friable. Si Mouloud Feraoun a été le fruit de l’école française parce qu’il n’était pas possible de faire autrement à l’époque, si en tant qu’instituteur il a immanquablement baigné dans l’univers scolaire français avec ses auteurs et ses références, il n’a jamais pour autant été «assimilé ». Ni dans sa vie privée qui était celle d’un instituteur kabyle, kabyle avant d’être instituteur d’ailleurs, ni dans sa vie d’auteur.

Quel «assimilé» aurait pu écrire Le fils du pauvre, voyons!

De toute son œuvre, cependant, la plus forte demeure celle qu’il n’avait pas envisagée comme un travail littéraire, mais seulement comme un témoignage. Le journal palpitant d’un témoin sagace dont l’équidistance entre les exactions de l’armée française et certaines outrances du FLN, n’est pas du tout le signe d’une abdication patriotique, mais bien celui d’une modération qui, dans l’excès d’aujourd’hui, perçoit la violence de demain.

On ne peut que reconnaître à Feraoun une vision anticipatrice, pour ne pas dire prophétique. Mouloud Feraoun est le seul écrivain connu de sa génération qui a passé toute la guerre parmi les siens, encourant les mêmes dangers qu’eux, avant d’en être aussi un martyr.

Il commence son journal à la date du 1er Novembre 1955, à 18h30. Les premiers mots en sont: «Il pleut sur la ville.» Cette notation, au premier jour, porte déjà en elle toute la tension qui allait accompagner le combat pour l’indépendance de l’Algérie: «Non, vraiment, il n’y a rien à se dire aujourd’hui 1er Novembre, jour triste des morts indifférents, des vivants inquiets, des Français qui se refusent de comprendre, des Kabyles qui refusent d’expliquer.» Il ne nous échappe pas que si Mouloud Feraoun a choisi le premier anniversaire du déclenchement de la guerre de libération en novembre 1954 pour entreprendre son journal, c’est qu’il tenait à commencer par une date symbolique. La volonté de témoigner avec exactitude.

Le 14 mars 1962, la veille même de sa mort, il écrivait: «À Alger, c’est la terreur. Les gens circulent tout de même et ceux qui doivent gagner leur vie ou sont obligés simplement de sortir et sortent sans trop savoir s’ils vont revenir ou tomber dans la rue.(…) Bien sûr, je ne veux pas mourir et je ne veux absolument pas que mes enfants meurent mais je ne prends aucune précaution particulière… »

Ses dernières lignes sont: «Mais chaque fois que l’un d’entre nous sort, il décrit au retour un attentat ou signale une victime.»

C’est tout simplement bouleversant d’entendre le verbe de Feraoun résonner à l’Odéon.

On croirait qu’une justice immanente a levé la forme de sentence qui aurait pu faire sombrer son témoignage, déchirant, intelligent, dans les bas fonds de l’oubli.

Il faut savoir gré à ceux qui ont œuvré à cette résurrection.

A. M.

Sources: Le Soir d’Algérie.

Mouloud-Feraoun_journal_LDH_Nice.jpg

haut de page


MUHEND ABDELKRIM

‘Di Dewla n Ripublik’

(Du temps de la République).

Rif, 1920-1926

[muhend_Abdelkrimr.jpg

Aumer U Lamara

muhend_verso.jpg->img1986]

Omar U Lamara continue son chemin dans l’écriture en Tamazight.

Après les mémoires de son père, les derniers de Jugurtha, le cinéma…le voilà qui explore la République d’Abdelkrim au Maroc.

____

“HISTOIRE MAGHREB, MONDE ARABE, MOYEN ORIENT Maroc”

Au début des années vingt, le peuple rifain s’est levé et a fait vaciller et douter deux puissances coloniales qui se sont liguées contre lui, l’Espagne du côté nord et la France du côté sud. Muhend Abdelkrim a été l’artisan et l’organisateur principal de la République du Rif, édifiée en février 1923. ‘Di Dewla n Ripublik’ reprend les étapes principales du soulèvement et de la construction de la République. C’est ce chemin que décrit le présent ouvrage. (livre entièrement en berbère)

Source: L’Harmattan

_____

voir aussi amazighnews.net:

haut de page



nuit_brise.jpg
QUAND LA NUIT

SE BRISE

ANTHOLOGIE

DE POÉSIE

ALGÉRIENNE

Par Abdelmadjid Kaouah , Collectif

Sortie prévue le :

23 février 2012

Editeur : Points

ISBN : 978-2-7578-2699-7

EAN :9782757826997 – 7,60€

Prix éditeur : 8,00€

RÉSUME DU LIVRE

Tantôt ténue, délicate, à limage des tapisseries traditionnelles, tantôt vociférante et éclatée, telle un oued en crue, la poésie algérienne a accompagné les douleurs et annoncé les orages historiques. Cette anthologie de poètes contemporains veut faire entendre les cris engagés des poètes de la résistance comme ceux de leurs héritiers qui ont fait de la langue française, ce ‘tribut de guerre ‘, l’outil d’un dialogue entre les deux rives de la Méditerranée.

sur Internet:

haut de page



sciences-humaines-logo.jpg

BOURDIEU, 10 ans après…

HORS SÉRIE N°15 I L’ŒUVRE DE PIERRE BOURDIEU

Février-MARS 2012

numéro HORS ABONNEMENT

8,50 €Numéro spécial

“L’oeuvre de Pierre Bourdieu.

Sociologie,

Bilan critique,

Quel héritage ?”

L’œuvre de
Pierre Bourdieu

Sociologie

Bilan critique

Quel héritage ?

Edito

Il y a dix ans, le sociologue Pierre Bourdieu disparaissait, à l’âge de 72 ans.

À Sciences humaines, notre réaction ne se fit pas attendre. Un numéro spécial s’imposait. Il ne s’agissait pas seulement d’un hommage. Quelle que soit l’urgence des circonstances, nous restions fidèles à la mission qui est la nôtre : interroger la pertinence du théoricien, faire parler ses critiques, évaluer la portée de l’œuvre et ses possibles héritages.

Dans la rédaction, les téléphones crépitaient, les mails et les fax (encore utilisés à l’époque) se chevauchaient. Des auteurs, amis ou critiques de Bourdieu, nous livraient leurs articles dans un temps record ! La publication sortie de nos presses connut un joli succès et, même après une réédition, fut vite épuisée.

C’est pourquoi nous avons décidé, pour le dixième anniversaire de la mort de celui qui s’avère aujourd’hui faire partie des grands intellectuels du XXe siècle, de rééditer ce numéro, devenu collector pour certains de nos lecteurs.

bourdieu2012-258.jpg

Sommaire complet

Ouverture

  • “Les idées pures n’existent pas” – accès libre – Jean-François Dortier
  • “Le parcours de Pierre Bourdieu”, 1930-2002 – accès libre

Sociologie

  • “Les Héritiers. Les étudiants et la culture”
    Martine Fournier
  • “Bourdieu et l’école : la démocratisation désenchantée”
    Vincent Troger
  • “La Distinction. Critique sociale du jugement 
”
    Philippe Cabin
  • “Dans les coulisses de la domination”
    Philippe Cabin
  • « Monsieur le professeur »
    Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot
  • “Sociologie de l’art : avec et sans Bourdieu”
    Nathalie Heinich
  • “Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire”
    Laurent Mucchielli
  • “La Misère du monde”
    Martine Fournier
  • “La Domination masculine”
    Martine Fournier
  • “Méditations pascaliennes”
    Jean-François Dortier
  • “Bourdieu et la langue”
    Louis Calvet

Critiques

  • “Respect critique”
    Philippe Corcuff
  • Une critique de la critique : Bourdieu et les médias.
    Entretien avec Dominique Wolton
  • “Sur la télévision”
    Jean-Claude Ruano-Borbalan

Quel héritage ?

  • “Le sociologue et l’historien.”
    Entretien avec Roger Chartier
  • “Prolonger le travail de Bourdieu : des attitudes à la théorie”
    Bernard Lahire
  • “Une autre façon de faire de la théorie”
    François de Singly
  • La sociologie réflexive de Pierre Bourdieu
    Patrick Champagne
  • Le sociologue du peuple.
    Entretien avec Alain Touraine

Outils

  • Petit vocabulaire bourdieusien

Sources:

haut de page



LE BOUILLONNEMENT CULTUREL DE LA CINÉMATHÈQUE

DANS LES « ANNEES BOUMEDIENE »

Évocation de Daniel Boukman et d’Abdou B.

Par Arezki Metref – Le Soir d’Algérie

le 22 janvier 2011

Visionnant un film réalisé en 2000 par Chikh Djemaï sur Frantz Fanon, j’ai eu la bonne surprise de revoir Daniel Boukman. Un bail! Tout un pan de l’histoire d’Alger des années Boumediene est revenu avec lui. Sacré Daniel Boukman ! Il partageait avec Frantz Fanon deux choses : l’origine martiniquaise et l’engagement pour l’Algérie. Après Fanon, il était un trait d’union entre deux univers, celui des colonisés d’Afrique du Nord et celui de leurs semblables des Antilles.

Le rapport est loin d’être évident, brouillé par la perfidie de l’idéologie coloniale. Comme Fanon l’incarnait, Boukman aussi s’identifiait à une universalité de la condition de colonisé et à l’universalité du combat anticolonial. Né Blerald Daniel en 1936 à Fort-de-France, Daniel Boukman étudie les lettres classiques à La Sorbonne, à Paris, de 1954 à 1960. En 1961, appelé sous les drapeaux pour aller poursuivre la guerre coloniale en Algérie, il oppose l’insoumission.

Il gagne le Maroc. Il s’explique sur le «pseudonyme que je me suis choisi à Oujda au Maroc en 1961. Cette année-là, comme défunt Sony Rupaire, Roland Thésauros, Aude Ferly tous Guadeloupéens, et aussi en compagnie de défunt Guy Cabort- Masson, j’ai choisi le refus (insoumission) de revêtir l’uniforme militaire français pour participer à la guerre coloniale exercée alors par la France à l’encontre du peuple algérien.

Les responsables du Front de libération nationale algérien qui nous ont accueillis m’ayant demandé de choisir un pseudonyme, j’ai choisi celui du leader haïtien Boukman lonnè ek respé anlè’y! auquel j’ai adjoint mon prénom, Daniel». (Mise au point de Daniel Boukman publiée par le site Banda Monjak Com).

En 1962, il entre en Algérie et participe à la construction du système éducatif du pays. Professeur de français au lycée Ibn Toumert de Boufarik jusqu’en 1981, date de son départ définitif d’Algérie, il aura pendant toutes ses années algériennes eu une vie intellectuelle et culturelle intense.

Activités journalistiques en publiant des articles dans “Alger Républicain”, “El Moudjahid”, “Révolution Africaine”, “Afrique Asie”. Activités littéraires par la publication de nombreux ouvrages de poésies et de théâtre en français “La véridique histoire de Hourya” (L’Harmattan, 2005) et en créole, sa langue maternelle.

Mais Daniel Boukman, c’était surtout en ces années-là un pivot de la vie culturelle algéroise. Il était de tous les débats et ces derniers se menaient très souvent à la “Cinémathèque d’Alger”, rue Larbi Ben M’hidi.

Les échanges y étaient vifs et féconds, redoutés par les plus grands réalisateurs du monde. Jeunes étudiants en apprentissage cinéphilique, nous assistions avec délectation aux échanges entre Boukman et Momo (Himoud Brahimi). De vraies joutes opposant le discours dialectique de Daniel Boukman à celui, plus sensible, passionnel, de Momo. Lorsque Daniel Boukman manquait à un débat à la Cinémathèque, ce devait être vraiment pour une raison de force majeure.

Il faisait partie de ce paysage- là, celui d’Alger effervescente des années Boumediene.

Ce qui me renvoie à évoquer une autre figure de ces années-là: Abdou B. Il vient de nous quitter, foudroyé par une crise cardiaque.

Je ne vais ajouter aux hommages postmortem qu’il mérite que quelques souvenirs de ces années-là.

Au début des années 1970, il était encore journaliste à “El Djeïch”, si je ne m’abuse, et il écrivait exclusivement sur le cinéma. Il n’était pas encore ce journaliste touche à tout, capable de signer de très bonnes chroniques sur divers sujets. Il fréquentait le milieu de la Cinémathèque.

À l’époque, on parlait du cinéma djedid et la star en était Mohamed Bouamari. Ce cinéma, fait avec de petits moyens, essayait d’inventer autre chose que des films de guerre comme représentation d’une société qui avait du mal à assumer son indépendance. Il fallait un constant retour à la guerre pour exalter un héroïsme introuvable et pourtant nécessaire dans la paix et sous un autre visage.

Dans le camp opposé aux cinéastes plus ou moins alternatifs du cinéma djedid, le courant comme l’appellation est loin d’avoir fait l’unanimité, il y avait les cinéastes bien en cour dont la figure la plus saillante était Mohamed-Lakhdar Hamina.

Lorsque ce dernier obtint en 1975 la Palme d’or au Festival de Cannes pour “Chronique des années de braise”, un vif débat s’empara des milieux culturels algérois. C’est à croire qu’en un film, le destin du pays était en jeu. Ce qui peut paraître complètement farfelu aujourd’hui!

Je revois Abdou B. à cette époque-là. Il portait déjà un intérêt pugnace au cinéma (à l’audiovisuel et à la communication de façon générale) et à la politique autant qu’il était possible de le faire en ces années de plomb.

Il avait surtout des idées bien forgées pour lesquelles il était disposé à se battre. Ce qu’il fit par la suite, au cours d’une carrière prestigieuse, largement connue comme elle méritait de l’être.

Personnellement, je lui sais gré d’une chose plus que de toutes les autres: d’avoir introduit dans la presse le débat sur la communication tel qu’il se pratiquait dans les pays avancés à cet égard.

Je suis reconnaissant à Abdou B. de m’avoir fait découvrir Mac Luhan.

A. M.

Sources:

haut de page


BOUALEM SANSAL, ÉCRIVAIN :

«L’histoire de l’Algérie a toujours été écrite par les autres»

Entretien réalisé par Arezki Metref

Le Soir d’Algérie: Avec “Rue Darwin”, votre dernier roman en date, êtes-vous totalement sorti de la fiction ou au contraire y entrez-vous plus que jamais? Faut-il du courage pour se raconter ains?

Boualem Sansal : Se raconter est toujours difficile, périlleux. On s’expose, on expose ceux dont on raconte la vie, on peut se mettre en difficulté avec eux. Mais “Rue Darwin” n’est pas une autobiographie, c’est une fiction, une vraie fiction. Il y a bien des ressemblances entre Yazid et moi mais c’est tout, nous sommes des personnes distinctes. Il serait trop compliqué pour moi de dire comment a été construit ce personnage, qui prend un peu de moi, un peu d’une autre personne, réelle elle, dont je n’ai pas voulu parler dans le roman. La famille de Yazid, celle de la rue Darwin, n’est pas ma famille. J’ai vécu à la rue Darwin moi aussi mais je n’ai pas de sœurs, et mes frères (au nombre de trois) ne ressemblent en rien aux frères de Yazid (Nazim, Karim, Hédi, eux aussi des personnages de fiction, empruntant à des personnes réelles). Yazid est un personnage qui gardera son mystère puisque j’ai choisi de ne pas parler de la personne qui l’a inspiré.

Ceci étant précisé, le reste est bien réel. Djéda, sa tribu et son étrange empire sont une réalité que je crois avoir décrite avec justesse. Ce monde a disparu, il a été démantelé au moment de l’indépendance et transféré sous d’autres cieux, voilà pourquoi j’en parle avec une certaine liberté. J’ai à peine changé quelques noms, au cas où certains seraient en vie et pourraient être choqués par mes propos. Les hasards de la vie ont fait que la trajectoire de ma famille a croisé la trajectoire de la galaxie Djéda. Trois années durant, après la mort de mon père et la séparation d’avec ma mère, j’ai vécu dans cette galaxie, c’était un monde étrange peuplé de gens étranges. Daoud, Faïza et d’autres encore dont je n’ai pas parlé dans le roman ont eu des destins exceptionnels. Chacun mérite un roman à lui seul. Comment raconter cette histoire a été un challenge pour moi.

Racontée de mon point de vue, l’histoire aurait été sans intérêt, elle ne m’aurait pas permis d’aborder les questions qui m’agitaient et dont je voulais traiter dans ce roman : la question de l’illégitimité, la question de la norme sociale qui en s’imposant détruit toute construction et toute hypothèse qui lui seraient contraires, la question du devenir des tribus arabes et berbères lorsque la colonisation a commencé à modifier de fond en comble leur environnement symbolique, économique, social, juridique, la question de la «nouvelle colonisation» que le régime nous a fait subir au lendemain de l’indépendance et son impact sur l’imaginaire du peuple qui depuis vit dans la frustration et la honte de s’être laissé déposséder de son bien le plus précieux, la liberté, etc. Il me fallait un personnage plus riche, mieux imbriqué dans ces questions. Yazid répond bien, de mon point de vue, au cahier des charges : il est, ou serait l’héritier d’une vieille et puissante tribu, il est ou serait illégitime, il est largué par l’histoire post-indépendance comme il a été largué durant la période coloniale, il est culturellement fait de bric et de broc, il emprunte à l’un et l’autre univers.

L’histoire de Djéda résume métaphoriquement un peu celle de l’Algérie. Quelle est-elle ?

On découvre qu’écrire l’Histoire est une chose infiniment compliquée. C’est comme raconter une opération magique, on peut décrire ce que nous voyons avec nos yeux, mais nous ne pouvons pas, et sans doute le magicien aussi, dire comment la magie opère. Connaître les faits historiques et les agencer dans une chronologie ne suffit pas, il faut encore ce quelque chose de mystérieux qui les agglomère et en fait l’Histoire, une chose vivante qui nous nourrit comme individu et comme collectif et implante en nous le sentiment d’appartenance à la communauté. Sans l’Histoire, il n’y a pas de lien, pas de patriotisme, pas de sacrifice pour son pays, il n’y a que l’intérêt personnel et la jouissance immédiate. L’Histoire de l’Algérie a toujours été, depuis l’Antiquité, écrite par les autres, les Romains, les Byzantins, les Vandales, les Arabes, les Turcs, les Espagnols, les Français, et tous nous ont traités dans leur Histoire comme si nous n’existions pas, comme si nous étions une race disparue ou vouée à la disparition, ou au mieux comme si nous étions une partie congrue d’eux, des bâtards. Et lorsque, enfin, nous sommes maîtres de notre destin, donc en mesure d’entrer dans notre Histoire et de la poursuivre, des gens, nos chefs autoproclamés, incultes et complexés, ont décidé de nous inscrire dans une Histoire qui n’est pas la nôtre, ils font comme s’ils avaient honte de notre identité, de notre histoire, comme si nous étions réellement des bâtards. Le besoin d’être vus comme appartenant à une race soi-disant supérieure, une race élue, quitte à renier sa propre identité, a causé bien des drames au cours du temps. Dans Rue Darwin, ces questions sont sous-jacentes au questionnement de Yazid qui s’interroge sur sa propre origine, son devenir ? Il finit par savoir mais le mal est si profond qu’il décide de quitter le pays. Il est trop tard pour lui, il est célibataire, n’a pas d’enfants, il n’a donc rien à construire, rien à reconstruire, rien à léguer. Il est difficile, impossible même de rattraper son Histoire si toute sa vie on a vécu dans l’ignorance de cette Histoire. Vivre dans le pays qui vous nie dans votre identité est intolérable, même et surtout si c’est votre pays et celui de vos ancêtres. Autant vivre ailleurs et endosser l’Histoire de cet ailleurs… s’il veut bien de vous.

Vous êtes connu et apprécié en tant qu’écrivain en Europe et décrié, péjoré, boycotté en Algérie. La collision de votre œuvre avec les gardiens du dogme nationaliste rappelle, d’une certaine façon, l’accueil fait en 1952 à La Colline oubliée de Mouloud Mammeri, accusé par les intellectuels nationalistes de ne pas être un canal de propagande du militantisme nationaliste. Comment analysez-vous cette hostilité ?

C’est une réaction normale. Le premier réflexe de toute communauté est de rejeter celui qui vient lui dire des choses qui la dérangent dans ses certitudes ou dans son sommeil. Lorsque, en plus, le «dérangeur» s’exprime à l’étranger, devant des étrangers, la communauté se sent mal. «On lave son linge sale en famille», me dit-on. Les gens sont naïfs ou font semblant de l’être.

Depuis quand peut-on s’exprimer librement à Alger ? Ceux qui disent qu’il faut que les choses restent entre nous, ou qui vous disent qu’on peut s’exprimer librement dans le pays, sont les premiers à vous refuser la parole le jour où, les prenant au mot, vous venez leur parler de ce qui ne va pas dans leurs affaires. C’est un mystère, les gens adorent jouer les gardiens du temple, les G.A.T comme je les appelle dans «Poste restante Alger». Ça leur donne bonne conscience. Pour certains, l’affaire est simple, elle est sordide, c’est une façon pour eux d’envoyer un message à Qui-de-droit pour lui dire : Regardez, maître bien-aimé, nous vous sommes fidèles, nous défendons votre enseignement, nous avons crucifié le mécréant, le contre-révolutionnaire, ou l’antinational (selon la période et l’idéologie de Qui-de-droit). D’autres relèvent de la psychiatrie, ils font une fixation morbide, qui se veut parfois polie et intelligente, sur ce Boualem Sansal qui dit tout haut ce qu’ils pensent tout bas. D’autres sont tout bonnement des gens qui s’ennuient, ils ont besoin de parler, d’écrire, de papoter avec leurs amis, il leur faut une tête de Turc pour se donner l’illusion qu’ils sont forts. Il y a aussi des gens qui font de vraies critiques mais ils n’y croient pas eux-mêmes, ils aiment seulement porter la contradiction. C’est compliqué, ces choses. Mais c’est intéressant, il est bon de savoir dans quelle société on vit. Ce n’est pas la joie de faire le rabat-joie dans un pays de certitudes et de faux-semblants. Chez nous, en Algérie, il vaut mieux être maquignon qu’écrivain, c’est sûr.

On sait votre attachement à l’Algérie mais pas à celle façonnée par l’unanimisme niveleur du parti unique. J’ai envie de vous demander de me décrire l’Algérie que vous aimez.

Pour paraphraser un écrivain illustre, lui aussi très dénigré en Algérie, un certain Camus, un compatriote de Belcourt, je vous dirai que j’aime l’Algérie comme on aime sa mère. Qui se demande pourquoi et comment il aime sa mère ? Il l’aime, c’est tout. C’est tout le mystère de l’amour, il dépasse les mots et les contingences.

Mais nous sommes pluriels, on est l’enfant de sa mère, on est aussi le fils de son pays et comme tel je voudrais que mon pays soit grand et fort, respectueux et respecté, intelligent et modeste, doux et têtu quand il faut l’être. Je me pose souvent la question : quelle belle part notre pays a-t-il apportée au monde ? Pas grand-chose, hélas. Un petit pays tout montagneux comme la Suisse a infiniment plus donné à l’humanité que nous, dans tous les domaines, la science et la technologie, la philosophie et les arts, le commerce et l’industrie, et dans tant d’autres domaines.

À part les discours creux et les rodomontades de Kasma, qu’avons-nous produit depuis l’indépendance ? Rien, nous avons gaspillé du temps, dilapidé de l’argent et noyé le poisson. Les GAT dont nous parlions tout à l’heure ont fait fuir à l’étranger tous ceux qui parmi nous pouvaient faire briller le nom de notre pays dans le monde. Nos savants et nos artistes se sont tirés en vitesse, ils sont en Europe et aux Etats- Unis, ils contribuent à la réussite de leurs nouveaux pays, on ne voulait pas d’eux ici, ils dérangeaient les analphabètes, les minables, les parvenus qui nous gouvernent.

Maintenant, on nous dit que l’Algérie est en paix, qu’elle est bien gouvernée et qu’elle a plein d’argent. C’est bien, mais que faisons-nous pour le monde et pour nous-mêmes avec cette paix retrouvée, ces montagnes d’argent facilement gagné et cette si magnifique gouvernance ? Voyez-vous quelque succès à me citer ? Une découverte quelconque, une petite invention, un prix Nobel de la paix, une nouvelle théorie de la matière, une avancée politique à la Mandela, à la Gorbatchev… ?

Vous portez un regard acide sur l’histoire de ce pays. Aucun tabou ne semble vous inhiber ?

Soyons sincère, notre histoire est l’histoire d’un peuple soumis, qui subit et se tait, elle est l’inventaire de nos échecs et de nos lâchetés. Où sont les pages qui disent nos succès et nos avancées ? Je ne les vois pas. Je ne comprends pas qu’un peuple qui a fait une si longue et si meurtrière guerre pour se libérer du colonialisme accepte la situation indigne dans laquelle il a été jeté depuis l’indépendance. Nous sommes en 2012, c’est toute une vie passée dans le silence et la peur. Les gens regardent leur pays se faire piller du matin au soir et ne disent rien, ne font rien. Ils regardent leurs enfants se jeter dans la harga et mourir en mer et ne disent rien, ne font rien. Ils se font humilier chaque minute de chaque jour par une administration arrogante et une police qui se croit la conscience du pays et ne disent rien, ne font rien.

Comment voulez-vous avoir un regard épanoui sur l’histoire de ce pays. Le monde entier nous regarde avec mépris, il se demande si les Algériens d’aujourd’hui sont bien ceux de 1954.

Les Tunisiens, les Marocains, les Égyptiens, dont nous nous moquions volontiers, ont entamé leur marche vers la liberté et la dignité et que faisons-nous de brillant ou d’utile ? Rien, nous courbons un peu plus le dos et nous nous en prenons à ceux qui viennent nous dire que notre situation n’est pas saine. Comment est-ce possible que les gens osent encore se regarder alors que le monde entier se révolte contre l’ordre ancien, contre les injustices, contre la dictature qu’elle soit policière, financière ou religieuse.

Pour ce qui est du tabou, je n’en ai pas et donc je n’ai pas d’inhibition.

C’est aussi que je me suis donné quelques bons maîtres, Voltaire, Kateb Yacine. Ceux-là en particulier n’avaient pas la langue dans leur poche. Ils disaient ce qu’ils pensaient. La seule chose qu’ils s’interdisaient, c’était de dire ces choses sans art.

A. M.


Poil à gratter

Ce qui déroute la bien-pensance chez Boualem Sansal, c’est qu’il ne désigne pas un fauteur de régression caricaturé, un bouc émissaire qui porterait toutes nos forfaitures: le Pouvoir, l’Etranger, etc.

Même si la conspiration est de l’ordre du possible, la régression vient d’abord de nous, être collectif national au parcours cahoteux, bon et mauvais à la fois, diable et bon Dieu enchevêtrés, soumis et rebelle selon le temps qu’il fait. C’est nous, voilà ce qu’il nous dit. Ce n’est pas l’autre.

Evidemment, avec cette obstination à aller droit au but, à ne pas dribbler au profit de telle ou telle force, avec cette aisance à se débarrasser des tabous, il ne peut plaire à une classe politique et intellectuelle pétrifiée dans la grégarité et le pavlovisme. On le lui fait savoir à qui mieux mieux.

Tout cela fait de Boualem Sansal l’un des écrivains algériens le plus talentueux de tous les temps mais aussi, et surtout, un digne continuateur de Kateb Yacine dans l’art de s’exposer en exposant ce qu’il y a de plus profondément perturbé dans notre identité collective, si tant est qu’elle existe.

Rarement écrivain aura été aussi fustigé et rarement aussi il aura autant récidivé, convaincu de la nécessité de dire quoi qu’il en coûte.

Son dernier roman, Rue Darwin (Gallimard), pose dans le style onctueux qui est le sien, la question de l’illégitimité. Au-delà du destin des personnages emblématiques d’une Algérie chavirée dans son histoire, c’est justement de ce qui fait l’identité d’un peuple et d’un individu dont il s’agit. Boualem Sansal confirme avec ce roman son rôle de poil à gratter mais authentique, prenant des risques, touchant au saint du saint.

A. M.

Sources: …

haut de page