LA CORRUPTION POLITIQUE EN ALGÉRIE: L’ENVERS DE L’AUTORITARISME

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Si la corruption est devenue un sujet de préoccupation et d’études depuis trois décennies, elle reste peu analysée dans le monde arabe.

Alors qu’elle a pris des proportions de plus en plus grandes dans la région – comme le reflètent les récentes révélations sur les avoirs des clans Moubarak en Égypte et Ben Ali en Tunisie et de leurs clientèles respectives –, la corruption demeure, du Maghreb au Machrek, paradoxalement encore une terra incognita. L’étude de la corruption en Algérie ne déroge pas à ce constat.

La thèse défendue dans ce texte ambitionne de construire un pont analytique et conceptuel entre deux régions du savoir maintenues à égale distance l’une de l’autre par la littérature savante consacrée à cette aire : la corruption et l’autoritarisme. L’argumentation déroulée ici s’emploie à démontrer le caractère indissociable des liens noués en Algérie – à l’instar de beaucoup d’autres pays arabes – entre régime autoritaire et corruption politique.

Si la corruption, définie comme abus de positions et de ressources publiques à des fins privées, est un phénomène universel, ses symptômes, eux, sont différenciés: elle peut être personnelle ici et institutionnelle ailleurs, sectorielle dans un pays et systémique dans un autre.

Aussi, l’intelligence de la corruption s’avère-t-elle indissociable de l’analyse des institutions politiques [[Mohammed Hachemaoui, la Corruption politique en Algérie. Structures, acteurs et dynamiques d’un système de gouvernement, ouvrage à paraître; Michael Johnston, Syndromes of Corruption. Power, Wealth, and Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 2005.]].

Or le régime algérien s’avère, en comparaison avec les systèmes politiques arabes en vigueur du Maroc à l’Arabie saoudite en passant par l’Égypte, assurément l’un des plus résistants à l’analyse: son leadership est tantôt militaire, tantôt civil, collectif à certains moments et personnalisé à d’autres; son mode de gouvernement, rétif aux modèles d’analyse courants, reste une énigme. Depuis les émeutes sanglantes d’octobre 1988, qui ont signifié symboliquement l’effondrement de la «légitimité historique» de l’élite dirigeante [[Tandis que la police a été curieusement démobilisée, l’intervention de l’armée, la première depuis le coup d’État du 19 juin 1965, a fait plus de cinq cents morts en moins d’une semaine (du 5 au 10 octobre 1988). Voir Abed Charef, Octobre, Alger, Laphomic, 1989.]], le système a connu bien des métamorphoses: du «parti unique» au «multipartisme», de l’«économie socialiste» à l’«économie de marché», la cadence et l’ampleur des changements, sans pareilles dans le «monde arabe et musulman», ont achevé de brouiller la lecture. Tout a cependant changé en Algérie sauf l’essentiel: le système de gouvernement.

Les institutions sont «les règles du jeu dans une société[[ Douglass North, Institutions, Institutional Change, and Economic Performance, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, p. 3.]]». Dans la politique algérienne, les institutions établies par la Constitution du pays ne traduisent cependant pas les règles du jeu. En se focalisant sur l’idéologie, l’économie ou le cadre constitutionnel, les spécialistes de la politique algérienne manquent le plus souvent l’essentiel: l’intelligence d’un système de gouvernement qui, à l’ombre du «Parti-État», de la «guerre civile» et de la «transition», a, dès ses fondations, consacré la corruption comme mécanisme central. L’évitement, l’oubli ou le déni de cette logique de gouvernement, favorisent de lourdes erreurs d’interprétation.

Les analyses qui mettent en avant l’«État FLN» et le «changement de régime» peinent à saisir le système de pouvoir qui gouverne le pays derrière la façade institutionnelle. Le paradigme célébré de «l’État rentier[[ Hazem Beblawi, Giacomo Luciani (eds) et al., “The Rentier State” New York, Croom Helm, 1987; Terry Lynn Karl, “The Paradox of Plenty. Oil Booms and Petro-State”, Berkley, University of California Press, 1996; Michael Ross, “Does Oil Hinder Democracy?”, World Politics, avril 2001, 53, p. 325-361.]]» n’est pas davantage d’un grand secours; fondé sur l’idée que la manne pétrolière façonne l’État, il occulte le système de gouvernement: or celui-ci n’est pas seulement antérieur à l’ère pétrolière mais aussi et surtout indépendant de la rente. Les contre-arguments qui révèlent les apories de ce paradigme sont nombreux [[Lire pour une critique de ce paradigme dominant, M. Hachemaoui, «La rente entrave-t-elle la démocratie? Réexamen des thèses de l’“État rentier” et de la “malédiction des ressources”», article à paraître.]]. Limitons-nous, dans le cadre de cet article, à trois d’entre eux. Si «l’autoritarisme arabe» dépend réellement de la rente, comment peut-on expliquer alors la survie des États «rentiers» de la région durant la longue et sévère crise fiscale des années 1985-2002? Si l’allocation des bénéfices de la rente à la population est prétendument à même de garantir sinon le «consensus» du moins la «dépolitisation», comment peut-on expliquer alors le surgissement, en plein boom pétrolier, des révoltes populaires qui secouent depuis le début de cette année les États «rentiers» de la région tels le Bahreïn, l’Égypte, la Libye et le Yémen? Pourquoi la distribution de près de 200 milliards de dollars au cours de la décennie 2000 n’a-t-elle pas permis au gouvernement algérien d’«acheter» la paix sociale et de s’immuniser contre la récurrence des fièvres émeutières et des mouvements protestataires[[ La gendarmerie nationale a recensé, selon la presse algérienne, près de 10 000 émeutes et mouvements de protestation au cours de la seule année 2010. Le programme de développement économique prévoit pour la période 2010-2015 un budget de 286 milliards de dollars.]]? Aussi nous semble-t-il important d’opérer un renversement de perspective: le système de corruption, qui préside à la mise en œuvre des programmes de développement autant qu’à l’allocation des ressources, génère le mal-développement et accroît l’injustice et les inégalités, lesquelles alimentent le mécontentement des exclus [[Je défends cette thèse dans M. Hachemaoui, “La Corruption politique en Algérie…”, op. cit.]].

Le régime autoritaire algérien procède du modèle prétorien [[Sur la politique prétorienne: Felipe Agüero, Soldiers, Civilians and Democracy. Post-Franco Spain in Comparative Perspective, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1995 ; Samuel Huntington, Political Order in Changing Societies, New Haven, Yale University Press, 1968, en particulier le chapitre “Praetorianism and Political Decay”, p. 192-263 ; Amos Perlmuter, “The Praetorian State and the Praetorian Army. Toward a Taxonomy of Civil-Military Relations in Developing Polities”, Comparative Politics, avril 1969, vol. 1, no 3, p. 382-404 ; Alain Rouquié, l’État militaire en Amérique latine, Paris, Le Seuil, 1982 ; Alfred Stepan, The Military in Politics: Changing Patterns in Brazil, Princeton, Princeton University Press, 1971; id., Rethinking Military Politics, Princeton, Princeton University Press, 1988.]]: le processus politique y est, depuis l’indépendance à nos jours, préempté par le haut commandement de l’Armée. Les armées prétoriennes se pausent comme «l’unique alternative» au «désordre politique». Pour assurer la permanence de leur domination, elles exacerbent la faiblesse des partis politiques et de la société civile; soucieuses de maximiser leur pouvoir, elles s’érigent en organisation indépendante et s’adonnent – quitte à sacrifier la professionnalisation – à la manipulation des forces sociales et politiques [[Voir F. Agüero, Soldiers, Civilians and Democracy…, op. cit.; S. Huntington, Political Order in Changing Societies, op. cit.; A. Perlmuter, “The Praetorian State and the Praetorian Army…”, art. cité; A. Rouquié, l’État militaire en Amérique latine, op. cit.; A. Stepan, The Military in Politics…, op. cit.; id., Rethinking Military Politics, op. cit.]].

En Turquie, où la révision de la Constitution du 12 septembre 2010 a consacré une avancée importante de la démocratisation et de l’État de droit, l’institution militaire est en voie d’accomplir sa transition d’une armée prétorienne à une autre, plus constitutionnelle [[La révision de la Constitution, approuvée par référendum à 58% des voix, limite les
prérogatives de la justice militaire et modifie la structure de deux instances judiciaires: la Cour constitutionnelle et le Conseil supérieur de la magistrature, ce dernier nommant juges et procureurs. La réforme, importante entre toutes, permet, de jure, de juger les auteurs du coup d’État de 1980, survenu 30 ans auparavant – jour pour jour. Voir Le Monde, 12 septembre 2010. Cet événement, de grande importance régionale, est passé sous silence par les médias algériens.]]. À l’inverse, en Algérie, où la sortie du régime autoritaire qu’avaient entrepris les réformateurs entre 1989 et 1991 a été sabordée par les faucons et leurs alliés objectifs, les radicaux (islamistes), l’Armée demeure encore de celles qui, par le biais des services secrets, dominent le processus politique [[M. Hachemaoui, «Permanences des règles du jeu politique en Algérie», Politique
étrangère, juin 2009
, no 2, p. 309-321.]].

La domination des prétoriens sur la politique en Algérie, loin de se réduire à une parenthèse conjoncturelle – ouverte par le «péril intégriste» en 1992 puis refermée par l’élection «pas comme les autres» d’un «président civil» en 1999–, participe des fondamentaux du régime. L’armée prétorienne n’a pas seulement confisqué l’État à l’indépendance mais davantage et surtout préempté le régime. Les règles du jeu politique, permanentes depuis l’indépendance derrière des formules changeantes, se déclinent, pour l’essentiel, suivant deux principes: autoritarisme prétorien et corruption politique.

Le système de gouvernement au miroir de l’affaire Khalifa

En Algérie, la faiblesse de la bureaucratie ne découle pas de la rente; elle est un effet recherché par le système de gouvernement: la collusion de l’administration participant de l’environnement nécessaire à la prolifération de la corruption politique.

Voulu, l’abaissement institutionnel profite aux magnats et autres entrepreneurs flamboyants (tycoons) qui prolifèrent dans le pays depuis les années 1990 à la faveur du patronage des groupes dirigeants et de l’ouverture de l’économie.

Un exemple emblématique montre bien ce système de corruption: l’«affaire Khalifa»[[Voir Florence Aubenas, José Garçon, Renaud Lecadre, Cédric Mathiot, «La face cachée de l’“empire” Khalifa», Libération, 30 octobre 2002; J. Follorou, «Enquête sur le mystère du groupe de services algérien Khalifa Entreprises », Le Monde, 31 décembre 2002; Clement Moore Henry, “The Political Economies of the Maghrib”, dans David Sorenson (ed.), Interpreting the Middle East, Boulder, Westview, 2010, p. 185-213 ; Clement Moore Henry et Robert Springborg, Globalization and the Politics of Development, Cambridge, Cambridge University Press, 2e éd., 2010 [2001], p 133-136.]]. Rafik Abdelmoumène Khelifa, par qui le «scandale» est arrivé, est un enfant de la nomenklatura algérienne qui aspire, comme beaucoup de ses semblables, à faire fortune ; ayant effectué ses premières armes dans le marché très fermé de l’importation du médicament, il décide de se doter de sa propre banque. Fils de Laroussi Khelifa – qui fut tour à tour membre dirigeant du MALG (ancêtre de la Sécurité militaire), ministre de l’Industrialisation et de l’Énergie, directeur d’Air Algérie et ambassadeur en poste à Londres –, Rafik Abdelmoumène obtient, en juillet 1998, au moment où les banques privées se comptent sur les doigts d’une main, le très précieux agrément du Conseil du crédit et de la monnaie pour ouvrir son établissement bancaire, El Khalifa Bank. Le jeune affairiste, qui sait que le pouvoir préside à l’accumulation de la richesse, s’emploie à construire de puissants réseaux de patronage.

Les gouvernants, après la cooptation d’un président civil, s’emploient, pour redorer le blason du régime, terni par dix ans de «sale guerre» qui a fait plus de 100 000 morts et quelque 8 000 disparus, à vendre une nouvelle image du système : celle d’un pays en reconstruction, ouvert et tourné vers l’avenir, dans lequel les capitalistes peuvent désormais prospérer à la faveur de la paix et de l’ouverture à l’économie de marché. Le bien né Rafik Abdelmoumène Khelifa est coopté pour jouer ce rôle: la success story du golden boy, symbole de «l’Algérie qui gagne». Deux figures clés du «nouveau pouvoir» se trouvent au cœur du dispositif: Larbi Belkheir, directeur de cabinet de la Présidence, «l’un des hommes les plus puissants d’Algérie [[Le Monde, 7 mars 2002. Larbi Belkheir, issu d’une richissime famille du makhzen colonial de l’ouest algérien, fut tour à tour sous-officier puis déserteur de l’armée française (1958), chef d’état-major de la IIe région militaire sous Chadli, directeur de l’école militaire d’ingénieurs entre 1975 et 1979, secrétaire permanent du Haut Conseil de sécurité de 1980 à 1982, directeur de cabinet et secrétaire général de la Présidence de 1982 à 1986, directeur de cabinet de la présidence de 1986 à 1991, ministre de l’Intérieur d’octobre 1991 à juillet 1992.

Fait rarissime: ses fonctions civiles ne l’empêchant pas de poursuivre sa carrière militaire, Larbi Belkheir est promu le 5 juillet 1991 au grade, alors le plus élevé de la hiérarchie militaire algérienne, de général-major.

Homme d’influence converti avec succès dans les affaires, Larbi Belkheir parvient,
au lendemain de la démission, en septembre 1998, du président Liamine Zeroual, à vendre à ses pairs du collège des prétoriens la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à la présidence.

Le «parrain du régime » est nommé, quelques mois après l’élection «pas comme les autres» de Bouteflika en avril 1999, directeur de cabinet de la présidence; «pilier du système», il y jouera un rôle important notamment dans le succès du groupe Khalifa.

Plébiscité en avril 2004, Bouteflika décide d’écarter Belkheir en le nommant, en septembre 2005, ambassadeur à Rabat. Larbi Belkheir décède, des suites d’une longue maladie, le 29 janvier 2010 à Alger. Le documentaire de Jean-Baptiste Rivoire, «Khalifa: l’étrange milliardaire algérien», diffusé (pour la première fois le 3mars 2003) par Canal +, montre plusieurs apparitions non officielles de Rafik Khelifa avec Larbi Bekheir.]]», en qualité de «parrain» occulte du jeune patron; Abdelghani Bouteflika, le frère du chef de l’État, en qualité d’avocat-conseil d’El Khalifa Bank [[Voir F. Aubenas, J. Garçon, R. Lecadre, C. Mathiot, « La face cachée de l’“empire” Khalifa », art. cité; J. Follorou, «Enquête sur le mystère…», art. cité.]].

Le montage de l’«opération Khalifa» trahit une connaissance intime des rouages politico-économico-administratifs, obscurs et complexes, du système algérien. Aussi l’ascension fulgurante d’El Khalifa Bank n’est-elle pas le fait du «blanchiment de l’argent des généraux», mais le produit de la fabrique du système de patronage et de la corruption qui gouverne le pays: le succès instantané de la banque privée est tributaire en effet du flux incessant de dépôts que les directeurs – nommés et révoqués par le pouvoir – des grands – et bien contrôlés – organismes publics avaient été incités, par exercice d’influence ou par échange corrompu, à placer dans la banque de Rafik Khelifa [[Le procès d’El Khalifa Bank, qui a eu lieu au tribunal criminel de Blida entre janvier et mars 2007, a bien montré cet aspect de l’affaire.]]. Grâce aux abondants flux de dépôts publics qui se déversent secrètement dans les coffres de la banque «privée», et atteignent l’équivalent de près de 1,4 milliard d’euros en février 2003 [[El Watan, 24 janvier 2007. Chiffre donné par le tribunal criminel de Blida au cours du procès de la caisse principale d’El Khalifa Bank.]], l’«opération Khalifa» peut passer à la vitesse supérieure. C’est le deuxième acte: la mise en orbite d’un immense conglomérat dont les filiales ambitionnent de coiffer le transport aérien (Khalifa Airways), les médias (Khalifa TV), les travaux publics (Khalifa Construction), la location de voitures de luxe (Khalifa Rent a Car), etc. La liste des «fils et filles de» embauchés par «l’empire Khalifa» entre 1999 et 2003 renseigne, s’il en était encore besoin, sur l’intrication des liens noués entre les cercles dirigeants et la nébuleuse Khalifa : le fils d’un puissant ministre dans le bureau de représentation d’El Khalifa Bank à New York ; la fille d’un influent conseiller présidentiel à la direction de l’agence parisienne de Khalifa Airways; la nièce d’un membre du Conseil de la monnaie et du créditpour diriger le bureau de représentation d’El Khalifa Bank à Milan; la fille du PDG en exercice de la compagnie étatique de transport aérien à la direction de la monétique de Khalifa Airways; l’épouse et le fils d’un magistrat à la Cour suprême et membre de la commission bancaire – l’organe de contrôle de la banque des banques – à Khalifa Airways; les enfants de plusieurs officiers supérieurs de l’Armée dont le neveu d’un puissant général-major en poste; des journalistes dûment reconnus pour être les «honorables correspondants» de la police politique comme hauts responsables de Khalifa TV, etc.[[L’Express, 17 juillet 2003; Jeune Afrique, 13 mars 2005, no 2305; El Watan, 19 février 2007.]]. Avec Khalifa, le «nouveau» pouvoir algérien entend, un peu à l’image de ce qu’ont entrepris bien avant lui le Palais marocain avec SIGER-ONA et le régime égyptien avec les oligopoles de Osman Ahmed Osman et autres Ahmed Izz et Bahgat Group, se doter désormais de son official mogul [[Sur cet idéal-type, lire M. Johnston, Syndromes of Corruption…, op. cit., p. 155-185.]]– d’autant que sur ce registre, les prétoriens ont pris, depuis 1992, de bonnes longueurs d’avance. Khalifa se révèle cependant plus proche du modèle tunisien incarné par Sakhr el Materi et Imad Trabelsi [[Sur les liens entre pouvoir et richesse dans les pays du Maghreb, lire Mélanie Claire Cammett, Globalization and Business Politics in Arab North Africa. À Comparative Perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 2007; Myriam Catusse, le Temps des entrepreneurs. Politique et transformations du capitalisme au Maroc, Paris, Maisonneuve et Larose, 2008;
Clement Henry, “The Political Economies of the Maghrib”, dans David Sorenson (ed.), Interpreting the Middle East, Boulder, Westview, 2010, p. 185-213 ; C. Moore Henry, R. Springborg, Globalization and the Politics of Development…, op. cit., p. 198-202 et 215-226; Béatrice Hibou, la Force de l’obéissance. Économie politique de l’obéissance, Paris, La Découverte, 2006; John Waterbury, “Corruption, Political Stability and Development: Comparative Evidence from Egypt and Morocco”, “Government and Opposition,” 1976, vol. 11, no 4, p. 426-445.]].

Au sein de la nébuleuse Khalifa, la banque tient une fonction centrale, celle d’une pompe qui aspire les dépôts publics avant de les injecter dans les filiales domiciliées à l’étranger; la démultiplication des opérations de commerce extérieur dévolue à Khalifa Airways couvrant, grâce au collapsus institutionnel programmé de la Banque centrale et aux réseaux de complicité construits au sein de la haute administration de l’État, une entreprise systématique d’évasion de capitaux. Les fonds de «l’empire» s’orientent, politique oblige, d’abord vers l’Hexagone, Paris étant le point de mire du plan marketing d’Alger. Le groupe La corruption politique en Algérie: l’envers de l’autoritarisme Khalifa, partenaire de «Al Djazaïr 2003: l’année de l’Algérie en France», se doit, par ses investissements hauts en couleur, de préparer l’embellissement de l’image du système algérien. Il n’est pour s’en convaincre que de rappeler quelques-unes parmi les dépenses effectuées par le «milliardaire » Rafik Khelifa en France: le leasing de dixhuit Airbus et d’une trentaine d’ATR pour le compte de Khalifa Airways, la jeune compagnie aérienne reconnaissable par son emblème aux formes d’un majestueux condor bleu en vol [[J. Follorou, «Enquête sur le mystère…», art. cité.]]; le sponsoring (15millions d’euros sur cinq ans) de l’Olympique de Marseille [[Libération, 3 avril 2003.]]; l’achat d’un palace à Cannes pour 35 millions d’euros [[Entre autres: L’Express, 17 juillet 2003, p. 86; chiffre donné également par le tribunal criminel de Blida lors du procès de la caisse principale d’El Khalifa Bank (El Watan, 22 février 2007, p. 2).]] – pour ne rien dire des cachets copieusement versés aux vedettes du cinéma, de la presse et de la publicité.

Le conglomérat, pour entretenir son image en Algérie, poursuit une politique clientéliste et corruptrice à grande échelle: offrir des cadeaux aux membres importants de l’élite dirigeante (appartements luxueux à Paris, villas et autres assiettes foncières dans les beaux quartiers d’Alger, berlines, prêts bancaires généreux, prises en charge à l’étranger, etc.); distribuer des salaires trois à quatre fois plus élevés que ceux pratiqués dans le pays pour les enfants de la nomenklatura et del’aristocratie ouvrière; arroser les patrons de la presse privée de cachetsen devises; sponsoriser la sélection nationale et les clubs locaux de football ; offrir des vraies fausses stations de dessalement de l’eau de mer à l’État; annoncer un don de 10 millions de dinars aux sinistrés des inondations de Bab el Oued (hiver 2001); financer des colloques ministériels; payer les honoraires de stars du cinéma ; signer des conventions spéciales avec la direction générale de la sûreté de l’État et les douanes nationales comprenant la réduction, de moitié, des prix des billets Khalifa Airways au bénéfice des membres des deux institutions; faire don de trois Mercedes 500 blindées à la Présidence et au ministère de la Défense [[Ce don a fait l’objet d’un échange de courrier officiel entre le chef du gouvernement et le liquidateur d’El Khalifa Bank que l’auteur a consulté.]], etc. En Algérie, où prolifère les affairistes à l’ombre de la violence politique et de la libéralisation économique des années 1990, les exploits flamboyants du «jeune milliardaire algérien» font de Rafik Abdelmoumène Khelifa (dit Moumène) l’objet d’une fascination collective; l’homme d’affaires, complimenté par les gouvernants et adulé par le peuple, devient, après dix ans de «tragédie nationale», le mythe fédérateur du pays. Mais il y a plus. Les promoteurs de l’«opération Khalifa» démultiplient les apparitions publiques du «champion du capitalisme algérien» avec les plus hautes autorités du pays: le «capitaine d’industrie» Khelifa est tantôt avec le chef du gouvernement, tantôt avec le président, tantôt avec le directeur de cabinet de la Présidence [[Il en est ainsi du match amical de la sélection algérienne avec l’OM en février 2001 ou de l’inauguration de la vraie fausse station de dessalement de l’eau de mer à Alger en mai 2002.]]. Dans un système de gouvernement qui charrie les messages codés, les affichages de «Moumène» avec les plus hauts dirigeants de l’État sont révélateurs de l’étroitesse des liens qui rattachent l’homme d’affaires aux fameux «décideurs».

Or El Khalifa Bank, qui trafiquait ses bilans comptables, aurait, entre 1999 et 2003, transféré irrégulièrement de l’Algérie vers l’étranger quelque 689 millions d’euros dont un peu moins de la moitié vers l’Hexagone [[La somme de 289 861 525,72 euros, selon les données transmises par le liquidateur d’El Khalifa Bank (Moncef Badsi) à la justice française et rapportées par Le Monde, 31 juillet 2004 et 9 février 2005.]]. TRACFIN, l’organisme dépendant du ministère des Finances français spécialisé dans la lutte contre le blanchiment d’argent, révèle que plus de 50 millions d’euros ont déserté El Khalifa Bank à Alger pour atterrir à la São Paolo de Paris [[L’Express, 28 juin 2004.]]. Parmi les mouvements de fonds douteux, il y a les virements effectués entre 2000 et 2002 au bénéfice du mystérieux «Chakib 03 » de New York d’un montant global de 13 millions de dollars [[Jeune Afrique, 13 mars 2005, no 2305.]].

Un pan de l’affaire renseigne sur l’entreprise systématique d’évasion des capitaux : «l’entrée par effraction» dans le capital de la Société générale Algérie (SGA) par El Khalifa Bank. La SGA est créée en mars 1999 avec trois principaux actionnaires: la Société générale à 61%, la FIBA – holding de participation enregistré au Luxembourg au capital social de 1,5 million d’euros – à 29% et la Société financière internationale – filiale de la Banque mondiale – à 10%. Ce sont les quotidiens français Les Échos et Le Figaro qui révèlent, peu après l’irruption du scandale Khalifa en juin 2003, le rachat, par El Khalifa Bank, des parts détenues par la FIBA dans le capital de la Société générale Algérie.

L’opération, qui n’a pas été annoncée en son temps, s’est faite de façon doublement illégale: en violation de la loi (90-10 du 14 avril 1990) qui rend obligatoire l’accord préalable, pour ce type de transactions, du Conseil de la monnaie et du crédit et au mépris du pacte des actionnaires qui prévoit un droit de préemption. À en croire le réputé sérieux journal économique Les Échos, la banque de Rafik Khelifa a dû débourser 8 millions de dollars pour racheter les actions de la FIBA, au moment où les 61% des parts du capital détenues par la Société générale valaient, elles, 7 millions de dollars [[Les Échos, 10 mai 2004.]]. Or la FIBA est dirigée par Ali Benouari: notoirement connu pour ses liens avec l’insubmersible Larbi Belkheir [[Entretien avec Sid Ahmed Ghozali (chef du gouvernement de juin 1991 à juillet 1992), Alger, novembre 2010. Entretien anonyme avec un ancien gouverneur de la Banque d’Algérie, 2008.]]. Le banquier, responsable des marchés financiers à la Banque centrale d’Algérie au milieu des années 1970, entame, un an après l’intronisation de Larbi Belkheir comme secrétaire général de la Présidence, une carrière dans les banques en Suisse: il est, entre 1981 et 1989, tour à tour, responsable de salles des marchés pour Al Saudi Banque et Société générale à Genève. Le puissant directeur de cabinet du prédémissionnaire président Chadli fait nommer le banquier comme ministre du Trésor au lendemain de la sortie du gouvernement de l’équipe des réformateurs Hamrouche et Hidouci. Ali Benouari retourne au début des années 1990 en Suisse pour présider le conseil de surveillance de la FIBA: le holding – acronyme de la fameuse banque à l’origine du scandale d’ELF/Gabon – regroupe plusieurs privés algériens dont un ancien PDG d’une banque étatique algérienne (la BEA [[Liberté, 10 octobre 2004.]]) et les enfants d’un ancien ministre. Au moment où le très influent Larbi Belkheir entreprend, à partir de la démission du président Liamine Zeroual en septembre 1998, la promotion du candidat Bouteflika, le banquier d’affaires Ali Benouari, lui, retourne derechef en Algérie, cette fois pour participer au montage d’une banque privée: la Société générale Algérie. L’ancien ministre du Trésor en sera, à partir de mars 1999, le président du conseil de surveillance [[http://www.alibenouari.ch. Ali Benouari ne mentionne pas sur son curriculum vitae qu’il a été responsable de la FIBA.]]. La transaction délictueuse, opérée secrètement par la FIBA en octobre 2002, montre, s’il en était encore besoin, que Khalifa était une opération d’évasion des capitaux. L’entrée par effraction de la très opaque El Khalifa Bank dans le capital de la banque française en Algérie sera l’opération de trop: le 23 octobre 2002, Le Canard enchaîné dévoile le contenu des «notes alarmistes» de la DGSE sur les «fonds mal identifiés» de la «compagnie atypique» El Khalifa Airways; le 30 octobre, Libération publie un dossier sur «La face cachée de l’“empire” Khalifa» en reprenant les rapports confidentiels du gouvernement et des services du renseignement extérieur français; le 27 novembre, la Banque d’Algérie, dont les instruments de contrôle et de régulation étaient plombés depuis deux ans, interdit El Khalifa Bank de tout transfert de capitaux [[M. Hachemaoui, Clientélisme et corruption dans le système politique algérien, op. cit.]].

Mais pourquoi a-t-on laissé faire une aussi grande entreprise d’évasion de capitaux? L’examen de «l’ordonnance 96-22 relative à la répression de l’infraction à la législation et à la réglementation des changes et des mouvements de capitaux de et vers l’étranger» du 9 juillet 1996 permet de restituer la chaîne des responsabilités engagées dans l’affaire Khalifa. L’article 7 du texte recense les organes habilités à constater les infractions à la législation des changes: les officiers de police judiciaire; les agents de douanes; les fonctionnaires de l’inspection générale des Finances (IGF); les agents assermentés de la Banque centrale; les agents chargés des enquêtes économiques et de la répression de la fraude [[Journal officiel de la République algérienne, 10 juillet 1996, no 45, «Ordonnance no 96-20 relative à la réglementation des changes et des mouvements de capitaux de et vers l’étranger», p. 10.]]. Or, hormis les inspections effectuées par la Banque d’Algérie, aucune autre institution habilitée à constater les infractions à la législation des transferts de capitaux n’a enquêté sur le commerce extérieur du groupe Khalifa entre juillet 1998 et décembre 2002: pas même la police judiciaire qui relève du Département du renseignement et de la sécurité; l’appareil de la police politique faisant pourtant des enquêtes liées à la grande corruption un «domaine réservé».

Il a fallu que le «scandale Khalifa» éclate en France pour que les gouvernants algériens se résignent, après un arbitrage laborieux, à lâcher, quatre mois plus tard, le tycoon Rafik Khelifa. Le Président, se rendant compte de la faillite, signe «l’ordonnance 03-01 du 19 février 2003 modifiant et complétant l’ordonnance 96-22 du 9 juillet 1996 relative à la répression de l’infraction à la législation et à la réglementation des changes et des mouvements de capitaux de et vers l’étranger [[Ibid., 23 février 2003, no 12, p. 14-16.]]». L’article 10 de ce texte de loi, revenant au principe instruit par la loi sur la monnaie et le crédit du 14 avril 1990, accorde au gouverneur de la Banque d’Algérie la possibilité de prendre «à titre conservatoire à l’encontre du contrevenant toutes mesures utiles à l’effet de lui interdire toutes opérations de change ou de mouvements de capitaux en provenance de et vers l’étranger». Dans l’ordonnance du 9 juillet 1996, cette prérogative était exclusivement attribuée au ministre des Finances. L’article 12 de l’ordonnance 03-01, prenant acte de l’impuissance patente de la Banque d’Algérie à l’épreuve d’El Khalifa Bank, ajoute: «Les poursuites pénales pour infraction à la législation des changes et des mouvements de capitaux en provenance de et vers l’étranger ne peuvent être exercées que sur plainte du ministre chargé des Finances ou du gouverneur de la Banque d’Algérie ou de l’un de leurs représentants habilités à cet effet [[Ibid.]].»

Au final, l’affaire Khalifa, qualifiée par le chef du gouvernement de «scandale du siècle», aurait infligé au Trésor public un préjudice financier estimé officiellement à 1,5 milliard de dollars.

Le «procès de la caisse principale d’El Khalifa Bank», s’il a réussi à tenir la presse en haleine tout au long du premier trimestre de l’année 2007, s’est montré en revanche conforme aux règles du jeu politique algérien; la procédure judiciaire, viciée, consacrant, de l’instruction au jugement, tantôt les règlements de comptes, tantôt l’impunité des principaux responsables du crime économique.

Les failles sont multiples ; rappelons succinctement les plus importantes
d’entre elles.

  • 1) Le découpage judicaire du procès. Alors que les faits, à commencer par ceux révélés par le tribunal criminel de Blida, montrent bien que la filiale de transport aérien du conglomérat servait de couverture à l’évasion des capitaux du pays vers l’étranger, le parquet, lui, exfiltre la partie de l’affaire relative à Khalifa Airways et circonscrit le périmètre du jugement à la «caisse principale d’El Khalifa Bank». Or, seule la restitution des liens établis entre les principales filiales de la nébuleuse est en mesure de saisir le système de corruption sous-jacent à «l’opération Khalifa».
  • 2) Le toilettage du dossier. Celui-ci transparaît nettement dans le procès; en atteste: l’effacement – opéré dès l’éclatement du scandale par l’administrateur provisoire installé par le gouvernement à la tête d’El Khalifa Bank [[Il sera hissé quelques mois plus tard à la tête de la plus grande banque publique algérienne.]]– de certaines traces à l’instar de celles des dépôts effectués par de grandes entreprises étatiques dans El Khalifa Bank comme cela a pu être révélé accidentellement au cours du procès ou encore de l’entrée par effraction dans le capital de Société générale Algérie par El Khalifa Bank; la non-convocation de certains acteurs clés de l’affaire Khalifa et l’impunité de hauts responsables du conglomérat ayant des liens de parenté avec les gouvernants civils et militaires; la convocation de ministres et autres hauts fonctionnaires à titre de «témoins», là où leurs responsabilités, établies au regard de la loi quand elles ne sont pas reconnues par le dossier de l’instruction [[Document consulté par l’auteur.]], les rangent dans la catégorie de «prévenus».
  • 3) Les règlements de compte. Ces derniers sont flagrants comme l’attestent le choix de boucs émissaires et l’impunité de gouvernants hautement responsables de la passivité institutionnelle qui a entouré les infractions répétées du groupe Khalifa.

La corruption en Algérie n’est ni accidentelle ni sectorielle mais procède bel et bien d’un système de gouvernement. Comment donc comprendre le fonctionnement de la corruption dans le système de pouvoir algérien? Autoritarisme et corruption procèdent, en Algérie comme dans le reste des régimes arabes, de logiques structurantes, qui se renforcent mutuellement: tandis que l’autoritarisme prétorien implique, par-delà les métamorphoses institutionnelles, la détention de la réalité du pouvoir par un groupe restreint, l’impossibilité de lui imputer la responsabilité de ses actes, la faiblesse institutionnelle de l’État et la dirty trick politics fournissent, elles, l’environnement idéal au déploiement de la corruption politique.

Installation et fonctionnement du régime prétorien

La mainmise des prétoriens sur le régime constitue la première règle normative du jeu politique algérien. Elle ne date pas du coup d’État du 11 janvier 1992; fondatrice, elle remonte à la formation, à la fin des années 1950, de la fameuse «Armée des frontières»: bureaucratie militaro-policière déployée aux frontières marocaines (Oujda) et tunisiennes (Ghardimaou), elle constitue le socle du régime. L’«Armée des frontières », moderne et bien équipée, parvient très vite à prendre le dessus, lors du conflit fratricide qui l’oppose, au cours de la «crise de l’été 1962», aux forces, modestes et esseulées, des wilayas (III et IV) qui soutiennent la légalité du gouvernement provisoire de la République algérienne.

La mise en place du régime prétorien s’établit en trois temps: coup de force militaire, longtemps préparé, par l’état-major général (EMG) de l’Armée pour écarter le gouvernement provisoire de la République algérienne – le représentant de l’État indépendant en devenir, jouissant de la reconnaissance internationale et avec lequel le gouvernement français a négocié les accords d’Évian – dès les tous premiers jours de l’indépendance; cooptation, après la prise sanglante d’Alger, d’un président et d’un gouvernement sous influence; prise de contrôle total sur l’État à la faveur du putsch du 19 juin 1965 du ministre de la Défense, le colonel Houari Boumediene, ci-devant chef de l’«Armée des frontières [[Voir Mohammed Harbi, le FLN, mirage et réalités, Paris, Jeune Afrique, 1980; Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, Paris, Fayard, 2002.]]».

Le collège des prétoriens – qui peut tantôt rester informel et tantôt revêtir une forme organisationnelle en épousant les contours de l’état-major de l’Armée – demeure l’institution qui détient les rênes du pouvoir en Algérie. C’est la force prétorienne qui a, tour à tour, fait éclater le gouvernement provisoire de la République algérienne et porte Ahmed Ben Bella à la Présidence à l’issue de la «crise de l’été 1962» avant de déposer celui-ci trois ans plus tard; coopte le successeur de Houari Boumediene en janvier-février 1979; contraint le président Chadli à démissionner et exécute un coup d’État en janvier 1992; consacre sur l’autel de la violation de la Constitution un organe appelé le Haut Comité d’État; désigne Ali Kafi au lendemain de l’assassinat, dans des conditions on ne peut plus troubles, du président du HCE, Mohammed Boudiaf, le 29 juin 1992; nomme le général Liamine Zeroual en janvier 1994; fait élire – après la démission de ce dernier – Abdelaziz Bouteflika en 1999; négocie depuis les plébiscites successifs du «raïs» en contrepartie du renforcement du Département du renseignement et de la sécurité, véritable État dans l’État tenu depuis la restructuration des services de la police politique en 1990 par l’indéboulonnable général des corps d’armée Mohamed Mediene dit Toufik [[Mohamed Mediene, kabyle, a été, sous le patronage du directeur du cabinet présidentiel Larbi Belkheir, chef du Département des affaires de défense et de sécurité à la présidence de 1987 à fin 1988, directeur tout au long de l’année 1989 de la Direction centrale de la sécurité de l’armée, puis chef, depuis 1990, du Département du renseignement et de la sécurité.]].

Informel et néanmoins réel, le système de pouvoir prétorien se décline suivant le dispositif suivant.

1) L’indépendance institutionnelle de l’Armée. Imposée de facto lors de l’affrontement fratricide de l’été 1962, l’autonomie organisationnelle de l’Armée s’est considérablement renforcée depuis le pronunciamiento du 19 juin 1965. Or, le coup d’État conduit par le ministre de la Défense se trouve motivé essentiellement par la volonté des prétoriens de couper court aux velléités du président Ben Bella sinon de contrôler du moins de réduire leur pouvoir, celles-ci ayant été manifestées entre autres par la nomination, sans leur consultation, d’un chef d’état-major et d’une milice. Le putsch manqué du 14 décembre 1967, qu’avait entrepris le chef d’état-major – ci-devant installé par le président déchu –, ouvre une nouvelle phase dans le renforcement institutionnel de l’Armée. Le colonel Boumediene, primus inter pares du collège des prétoriens, est contraint, pour se prémunir contre toute tentative de renversement de son pouvoir, de prendre une série de mesures: renforcer la sécurité militaire, l’appareil de la police politique qu’il rattache à son cabinet, pour exercer un contrôle très étroit entre autres sur l’Armée [[Entretien avec le général-major et ancien ministre de la Défense Khaled Nezzar, Alger, octobre 2010.]]; dissoudre le poste de chef d’état-major pour maintenir la centralisation des forces militaires à son niveau exclusif; doter l’Armée, jusqu’à l’éclatement en 1975 du conflit avec le Maroc, d’un modeste niveau d’armement pour éviter une modernisation, potentiellement menaçante pour son pouvoir, de l’institution militaire ; assurer la longévité des chefs militaires, sans lesquels il n’aurait pas réussi ses coups de force successifs, dans leurs structures de commandement respectives; accorder en compensation aux chefs de régions militaires et autres membres de la coalition prétorienne des fiefs et des capitaux. Houari Boumediene, décédé le 27 décembre 1978, laisse derrière lui une seule institution de gouvernement: non plus le FLN, qu’il a pris soin d’immobiliser, mais bien plutôt l’Armée. Aussi n’est-il pas surprenant que ce soit le collège des prétoriens, composé cette fois du patron de la police politique et des principaux hauts officiers de l’Armée, qui s’empare de la cooptation du nouveau chef de l’État: le colonel Chadli Bendjedid, inamovible chef de la deuxième région militaire depuis l’indépendance. Le FLN, réactivé pour meubler le vide politique et institutionnel dévoilé au grand jour par la succession, n’ayant plus qu’à introniser, au cours du congrès de février 1979 – le premier jamais tenu depuis 1964–, l’élu du collège des prétoriens comme secrétaire général du parti; candidat unique, le colonel Chadli est aussitôt plébiscité président de la République à l’issue d’une «élection sans choix».

Chadli Bendjedid, président et ministre de la Défense, ne parvient pas à s’émanciper de son statut de primus inter pares. Sous son règne, l’Armée entame une nouvelle phase de son développement. Trois étapes scandent celui-ci. La réinstallation de l’état-major en 1984 tout d’abord; elle inaugure, sous le patronage de Chadli, le renforcement institutionnel de l’Armée. L’intervention militaire au cours des émeutes d’octobre 1988 ensuite; elle rend le président tributaire de l’état-major, le commandant des forces terrestres devenant désormais ministre de la Défense moins de deux ans plus tard. L’état de siège de juin 1991, enfin, suivi de la déchéance du président six mois plus tard; elle marque l’accomplissement terminal de l’indépendance institutionnelle de l’Armée.

Le coup d’État du 11 janvier 1992 consacre, comme celui du 19 juin 1965, la domination de l’armée prétorienne sur l’État, le régime et la société. La force prétorienne, s’accommodant des «standards» de l’ère néolibérale, gouverne à l’ombre des façades institutionnelles. Tandis que la formule consacre le turnover des dirigeants civils, consommant trois chefs d’État en sept ans (1992-1999) – là où le régime n’en a connu que trois en trente ans d’existence (1962-1992) –, elle n’en garantit pas moins la longévité des prétoriens. L’inamovible patron de la police politique, en poste depuis 1990, a ainsi survécu à une période particulièrement sombre: spirale de violence qui a emporté plus de 100 000 morts en dix ans; série d’homicides politiques ayant atteint entre autres un chef d’État, un responsable de la sécurité extérieure et des officiers supérieurs en exercice, un ex-patron de la police politique et d’anciens ministres de l’Intérieur; turnover de six chefs d’État et treize premiers ministres; tenue de quatre élections présidentielles et législatives [[Voir Isabelle Werenfels, Managing Instability in Algeria. Elites and Political Change since 1995, Londres, Routledge, 2007.]].

2) La réalité du pouvoir. Le pouvoir prétorien, dépassant de loin les limites du domaine militaire stricto sensu, couvre, notamment depuis le putsch du 19 juin 1965, l’ensemble des activités civiles, à commencer par la politique et l’économie. Le dispositif de pouvoir prétorien pénètre tous les pores du corps étatique. Il comprend, par-delà la cooptation des chefs d’État et de gouvernement, la conduite des grandes opérations commerciales et financières extérieures. Le contrôle de ce champ de la décision stratégique passe par la désignation aux fonctions suivantes: gestionnaires des capitaux d’État, chefs des grandes sociétés nationales; ambassadeurs et attachés militaires, ministres, secrétaires généraux et directeurs centraux des ministères de souveraineté; responsables d’antennes commerciales à l’étranger et chargés de l’intermédiation financière [[Ce dispositif fait l’objet depuis la fin des années 1970 d’un décret non publiable. Entretien avec Ghazi Hidouci (numéro 2 du secrétariat général du Plan dans les années 1970, chef du département économique de la présidence de 1985-1989, tête pensante du «groupe des réformateurs» et ministre de l’Économie de 1989 à 1991), Paris, novembre 2009.]], etc. La police politique qui a, dès avant l’indépendance, installé ses éléments «intouchables» dans tous les ministères, contrôle ce domaine, réservé, en permanence [[Ghazi Hidouci, Algérie, la libération inachevée, Paris, La Découverte, 1995, p. 40.]]. Ce champ comprend un deuxième chaînon, celui des «intermédiaires institutionnels»: «bandits sédentaires» liés aux dirigeants, qui tirent de colossaux bénéfices de corruption à travers le jeu des pots-de-vin et des commissions auquel donne lieu la conclusion, par l’État mono-exportateur d’hydrocarbures, des gros contrats relatifs à l’achat d’armement, d’équipement, d’usines et d’infrastructures clés en main [[Sur les «intermédiaires», lire, outre l’ouvrage déjà cité de G. Hidouci, le témoignage de
Bélaïd Abdesselam qui a été tour à tour ministre de l’Énergie et de l’Industrie entre 1965 et 1977, puis chef du gouvernement entre juillet 1992 et août 1993: voir Mahfoud Bennoune et Ali El Kenz, le Hasard et l’histoire. Entretiens avec Bélaïd Abdesselam, Alger, ENAG, 1989, t. 2.]]. Ce système de patronage et de corruption profite, depuis la libéralisation économique, aux tycoons et autres magnats du régime, ces derniers obtenant des monopoles taillés sur mesure [[Sur la privatisation des entreprises publiques, voir I.Werenfels, Managing Instability in Algeria…, op. cit.]]. Le troisième niveau de ce dispositif de pouvoir concerne le contrôle de la chaîne de recrutement et de promotion, les «fiches d’habilitation» délivrées par le DRS conditionnant les nominations aux postes de responsabilité, tous secteurs confondus.

Alors que la Constitution du 23 février 1989 stipule, dans son article 86, que «la durée de l’état d’urgence ou de l’état de siège ne peut être prorogée qu’après approbation de l’Assemblée populaire nationale», le maintien dix-neuf ans durant de l’état d’urgence, décrété le 9 février 1992 pour une période de douze mois seulement, en dit long sur la prévalence – sur l’autel du viol constitutionnel – de la politique prétorienne. Mais il y a plus: le glissement de l’état d’urgence à l’état de siège. L’arrêté interministériel non publiable du 25 juillet 1993 s’inscrit dans ce sillage: le dispositif accorde à l’Armée le pouvoir d’apprécier la menace à l’ordre public et de prendre les mesures en conséquence [[L’existence de ce texte a été révélée par la commission d’enquête sur la répression des
émeutes de Kabylie d’avril-mai 2001. Le rapport de la commission présidée par le défunt juriste Mohand Issaad est disponible sur le site www.algeria-watch.org.]].

C’est dire que la levée de l’état d’urgence sous la contrainte des révoltes arabes, le 23 février 2011, ne traduit en rien le démantèlement de l’arsenal prétorien. L’impressionnant quadrillage policier, déployé depuis pour étouffer dans l’œuf toute manifestation protestataire et pacifique, suffit à refléter la panoplie des dispositifs coercitifs dont dispose le régime autoritaire algérien.

3) La dirty trick politics. Ce répertoire comprend, entre autres, les manipulations, les infiltrations, les complots, l’intimidation, les purges, la torture et l’homicide politique. Les services de sécurité ont en fait une spécialité. La fin du parti unique, ne s’accompagnant pas du démantèlement de la police politique, consacre la dirty trick politics; celle-ci devant, à l’ombre de l’ordre prétorien, déjouer l’émergence d’une «société politique [[Le concept de « société politique » est emprunté à A. Stepan qui en fait l’une des «arènes» de la démocratisation dans son Rethinking Military Politics, op. cit. Voir aussi Juan Linz et AlfredStepan, Problems of Democratic Transition and Consolidation: Southern Europe, South America, and Post-Communist Europe, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1996.]]». Aussi, la politique en Algérie se révèle-t-elle truffée de manipulations: de l’«insurrection d’octobre 1988» au «complot scientifique» du FLN en 1996 en passant par la «grève insurrectionnelle» de mai-juin 1991, la liste est longue. Le dernier exemple en date étant l’élection présidentielle d’avril 2004: la police politique, pour crédibiliser le scrutin, est parvenue, par une manipulation politico-médiatique de très grande envergure, à accréditer la thèse de la «neutralité de l’Armée».

L’homicide politique n’est pas en reste. Entamé lors de la guerre menée par le FLN contre le MNA du père du nationalisme algérien Messali Hadj, l’assassinat politique s’impose avec le meurtre de Ramdane Abane, l’avocat de la doctrine de «la primauté du politique sur le militaire», comme un instrument de règlement des conflits. Les assassinats et les morts suspectes n’ont cessé d’émailler depuis la politique algérienne: des opposants Mohammed Khider en 1967 à Abdelkader Hachani en 2000 en passant par Krim Belkacem en 1970, Ali Mécili en 1987 et Mohammed Boudiaf en 1992…

La corruption politique

La survie puis la consolidation du régime prétorien avaient un coût: l’institutionnalisation de la corruption politique. Dans un contexte marqué par les conflits de répartition du pouvoir et de la richesse, l’allocation corrompue des ressources de l’État permet aux prétoriens d’atteindre un objectif politique impérieux: obtenir le silence sinon la complicité des anciens acteurs de la guerre d’indépendance dont la réaction après leur mise à l’écart pouvait être nuisible à la stabilité du régime. La concurrence sur le partage des prébendes se pose, face à la répression politique et à l’institutionnalisation de la peur et de l’insécurité des élites, comme le seul jeu admis par le système, the only game in town. La nationalisation des intérêts étrangers et l’appropriation du parc de logements et de biens immobiliers colonial fournissent aux prétoriens, qui contrôlent les principaux ministères de souveraineté, un précieux butin de guerre. Les mouvements de fonds et de biens que rendent possibles l’appropriation du patrimoine colonial, d’une part, et la réorganisation étatique des circuits financiers et commerciaux qu’implique la «nationalisation» d’actifs internes et externes, de l’autre, permettent, par le patronage et l’influence, d’opérer le premier transfert de richesses de l’Algérie indépendante. L’opération de répartition des prébendes, qui dure jusqu’au début des années 1970, est sous le contrôle des services de la sécurité militaire [[Entretien avec G. Hidouci, Paris, novembre 2009, mai 2011. Mohammed Harbi, l’Algérie et son destin, Paris, Arcantères, 1992.]]. Les clients cooptés qui obtiennent, à bas prix, droits d’acquisition et concessions, forment le premier noyau du secteur privé. Celui-ci est constitué pour l’essentiel d’anciens chefs maquisards, seigneurs de guerre, marchands d’armes et leurs parentèles respectives. Ces derniers sont ainsi dotés de capitaux et incités, en violation de la doctrine officielle du régime «socialiste», à s’enrichir dans le privé. La corruption politique concerne, aussi, l’élite militaire en place. Le groupe dirigeant, craignant les tentatives de putsch, est contraint – notamment depuis le «coupmanqué» de décembre 1967 – de céder aux chefs des régions militaires des fiefs et des circuits d’enrichissement en compensation de la monopolisation grandissante du pouvoir réel.

La corruption, loin d’être occasionnelle ou marginale, s’est posée, bien avant l’avènement de l’ère pétrolière en 1971-1973, comme un mécanisme de régulation des conflits, un marché de substitution à la participation politique, une compensation économique à l’exclusion du pouvoir, un dispositif de contrôle, bref une ultima ratio pour adoucir l’ordre prétorien en permettant de récompenser les fidèles, compromettre les concurrents et corrompre les opposants. La corruption permet, en tant que telle, d’atteindre des objectifs politiques cruciaux pour le régime: offrir une compensation financière à ceux qui ont été exclus du pouvoir afin de prévenir la prise de parole; renforcer la vulnérabilité et la dépendance des acteurs à l’égard du centre; fragmenter et domestiquer l’élite stratégique; couper l’élite dirigeante des masses et discréditer les concurrents aux yeux du peuple. Ce mode de gouvernement est actionné à chaque succession. Il en est ainsi du fameux épisode de la Cour des comptes – appelée par l’humour populaire «cour des règlements de comptes» – à travers laquelle le «nouveau régime» a sacrifié au début des années 1980 quelques figures de l’ère Boumediene dont Bouteflika. Il en est de même du procès de l’ancien compagnon du président Chadli, le général Belloucif, dans la foulée du coup d’État de janvier 1992. Il en est de même des «scandales» de corruption de Betchine, général et conseiller présidentiel, surgis quelques semaines avant la démission du président Zeroual en septembre 1998.

La corruption politique nécessite, en tant que système de gouvernement, plusieurs rouages.

Un pouvoir qui ne rend aucun compte

Le régime politique algérien est un système de gouvernement proprement non responsable: ses dirigeants effectifs ne sont pas contraints à rendre des comptes. Ce mode de gouvernement, au fondement du système politique depuis l’indépendance, est très résistant: en effet, si le régime a substitué le «multipartisme» au «parti unique», il se refuse toujours à substituer la reddition des comptes (accountability) à la non-imputabilité.

L’organisation, tous les cinq ans depuis 1997, de «législatives pluripartistes» sert moins à institutionnaliser la responsabilité politique du gouvernement vis-à-vis du parlement qu’à se doter de façades institutionnelles démocratiques et offrir, en guise de «pluralisme limité», d’étroites avenues de participation et de capture des bénéfices de la rente à la population à travers la mobilisation de réseaux clientélistes [[M. Hachemaoui, «La représentation politique en Algérie. Entre clientélisme et prédation», Revue française de science politique, février 2003, vol. 53, no 1, p. 35-72.]].

Aussi, en dépit des préjudices financiers colossaux engloutis dans les affaires de corruption survenues en cascade ces dernières années, le parlement, contrôlé en amont et en aval, n’a-t-il jamais constitué de commissions d’enquête pour tenter de faire la lumière sur les responsabilités engagées dans ces entreprises corruptives.

Ce n’est pas tout: alors que les cours du brut sont passés de 40 dollars/baril en 2004 à 80 dollars/baril en 2007, les lois de finances des années 2004 à 2007 ont été élaborées sur la base d’un prix de référence du baril de pétrole à 19 $ seulement! Alors que les cours annuels du pétrole oscillent en moyenne entre 60 et 75 dollars le baril ces deux dernières années, les lois de finances de cette même période sont calculées, elles, sur la base d’un baril à 37 dollars.

Si un instrument, le Fonds de régulation des recettes (FRR), a été institué en 2000 pour capter le différentiel entre les revenus prévisionnels et les revenus réels d’exportation des hydrocarbures, et servir à rembourser la dette extérieure du pays, sa gestion se fait en revanche dans une totale opacité.

Au moment où le parlement s’apprêtait à adopter, en décembre 2006, la loi de finances de 2007, les réserves du fonds de régulation des recettes avaient atteint officiellement 40 milliards de dollars…, soit l’équivalent du budget officiel. Alors que le FRR, échappant à tout contrôle, s’apparente désormais à une immense caisse noire, jamais le parlement – dans lequel siègent des «partis d’opposition» – n’a exigé des comptes au gouvernement au sujet de la gestion de ce fonds. Les députés, élus dans le cadre d’«élections pas comme les autres», ont vu leurs indemnités augmenter en septembre 2008 – soit un mois à peine avant l’amendement constitutionnel par lequel le raïs a fait sauter le verrou de la limitation, à deux, des mandats présidentiels – de 300% pour atteindre 300 000 dinars/mois, le smig étant, lui, de 12 000 dinars (120 euros [[Le RCD de Saïd Saadi, qui avait menacé de quitter l’Assemblée dans le cas où le pouvoir refuserait de convoquer des observateurs internationaux pour superviser l’élection présidentielle de 2009 et appelé dans la foulée du «printemps arabe» à la chute du régime, siège toujours à la chambre basse du parlement.]]).

L’institutionnalisation des monopoles

Les gouvernants algériens, exerçant les pouvoirs d’État sans contrôle ni imputabilité, ont érigé ou pris possession de multiples monopoles.

La jouissance de ces monopoles commerciaux connaît deux phases. La première couvre l’époque de l’économie dirigée. La maîtrise des «barons» du régime sur les monopoles passe durant les années de «socialisme» par le contrôle sur les tutelles ministérielles et les grandes entreprises publiques.

Le gouvernement conduit par le «groupe des réformateurs» entre le 9 septembre 1989 et 4 juin 1991 se donne pour objectif quasi déclaré le démantèlement des assises de ce système de monopoles. Plusieurs mesures sont engagées dans cette perspective: l’adoption par référendum quatre mois après les émeutes d’octobre 1988 d’une Constitution qui consacre les principes de l’État de droit; l’institutionnalisation de l’indépendance de la Banque d’Algérie à travers, entre autres, la gestion autonome des transactions sur les capitaux; la suppression des «fiches d’habilitation» établies par la police politique; la mise en œuvre de l’autonomie des entreprises publiques vis-à-vis des tutelles ministérielles; la suppression des monopoles d’importation; la création de l’Observatoire du commerce extérieur; la tentative d’auditer les comptes de Sonatrach par des organismes internationaux, etc.

Ces mesures, en s’attaquant aux leviers de la corruption politique, déclenchent l’hostilité des maîtres du système. Ces derniers parviennent, par le truchement de la dirty politics et l’intervention derechef de l’Armée le 4 juin 1991, à faire échec à l’entreprise de sortie du régime de corruption autoritaire. L’avortement de la réforme du système de rente et de corruption en juin 1991 ouvre la voie à la restauration prétorienne, la privatisation de la violence, l’affaiblissement institutionnel et la corruption politique.

Les prétoriens rentiers, au moment de la chute des cours du pétrole, expérimentent une nouvelle ressource: la rente stratégique. Les faucons, agitant les spectres du «péril vert», parviennent à obtenir, avec l’appui du gouvernement français, acquis à la thèse du «fascislamisme», un programme d’ajustement structurel du FMI. Les financements exceptionnels permettent, au moment où l’économie algérienne est désormais sous influence de réseaux de «bandits sédentaires et vagabonds», d’injecter de 1994 à 1998, 22 milliards de dollars [[G. Hidouci, «L’Algérie peut-elle sortir de la crise?», Maghreb-Machrek, juillet-septembre 1995, no 149, p. 33.]].

Alors que la compétition pour la capture des pouvoirs d’État fait rage entre les prétoriens, les monopoles changent de statut, passant du secteur public aux magnats privés. L’appareil commercial des monopoles est ainsi remplacé par des oligopoles directement liés aux principaux chefs prétoriens. Le marché des importations, qui représente, durant ces années de violence, entre 10 et 11 milliards de dollars, tombe ainsi sous le contrôle d’hommes d’affaires liés à l’élite militaire et civile de l’État prétorien [[Voir Bradford Dillman, State and Private Sector in Algeria. The Politics of Rent-Seeking and Failed Development, Boulder, Westview Press, 2000.]]. Les gouvernants, jouissant d’un pouvoir non contrôlable et non imputable, érigent, à l’ombre de l’extraversion de l’économie et de la privatisation de la violence, des oligopoles commerciaux grâce auxquels ils sont très rapidement devenus, l’insécurité favorisant la prédation rapace, de puissants (protecteurs de) magnats dans l’importation qui des produits alimentaires, qui du médicament, qui des matériaux de construction, etc. Les marchés d’importation sont ainsi répartis entre prétoriens au gré des rapports de force.

Le marché des produits pharmaceutiques est un exemple archétypique.

Contrôlé jusqu’au début de la décennie 1990 par trois sociétés publiques, l’importation des médicaments se voit dominée, à partir de 1995, à 85%, par une dizaine d’importateurs étroitement liés aux chefs prétoriens [[B. Dillman, State and Private Sector in Algeria…, op. cit., p. 95.]]. Les exemples ne manquent pas: Mustapha Ait Adjedjou, patron du Laboratoire pharmaceutique algérien, est réputé par son «amitié» avec le chef d’état-major de l’Armée Mohamed Lamari; l’homme d’affaires fournit par ailleurs équipements et services aux forces militaires; la compagnie privée Errahma, appartenant à son fils, assure la surveillance électronique de Sonatrach [[Maghreb Confidentiel, 16 janvier 1997 cité par B. Dillman, State and Private Sector in Algeria…, op. cit., p. 149.]]. Apotex appartient à la famille du général Mohamed Ghenim, secrétaire général du ministère de la Défense. Pharmalliance est l’entreprise de la fille du redoutable général-major Smaïn Lamari, patron de la direction du contre-espionnage (décédé en 2009). KRG appartient à Rafik Abdelmoumène Khelifa, comme on l’a vu. Il en est de même des fils du général-major en retraite Ali Bouhadja et du ministre de l’Intérieur Mostefa Benmansour [[Djilali Hadjaj, Corruption et démocratie en Algérie, Paris, La Dispute, 1999, p. 170.]]; de la fille du colonel Ali Tounsi, patron de la police assassiné en 2010, et du fils du général Ghreïb [[El Watan économie, 19 septembre 2005.]].

Le marché de l’importation des produits agro-alimentaires n’est pas en reste. Le général Mohamed Bétchine, ministre-conseiller du chef de l’État (1994-1998), contrôle, à travers les lignes de crédits généreusement alloués par une banque publique (CPA) à sa société GERIC – spécialisée au départ dans les travaux publics – une bonne part de l’import des pâtes alimentaires [[Djilali Hadjaj, Corruption et démocratie en Algérie…, op. cit., p. 186.]]. CEVITAL, groupe familial qui comprend une vingtaine de filiales créées depuis le début des années 1990, appartient à Issaad Rebrab, homme d’affaires kabyle. Rebrab, bénéficiant, grâce à l’appui d’influents généraux kabyles, d’un généreux financement public en devises et de faveurs fiscales taillées sur mesure, fait fortune depuis les années 1992-1993 dans le très lucratif secteur de l’importation [[Entretien avec Abdesselam Bélaïd (chef du gouvernement entre juillet 1992 et août 1993),
Alger, mai 2003.]] (du rond à béton, du sucre, du blé dur et des véhicules). Le groupe familial occupe, grâce à ces appuis, une position dominante dans les secteurs économiques les plus rentables (l’agro-alimentaire, la concession automobile, l’électroménager, etc.). Issaad Rebrab, fort de ces appuis, pouvait ainsi déclarer dans le très influent journal El Khabar du 26 avril 2003, avoir bénéficié, grâce à l’intervention d’un «grand général», d’un abattement fiscal de quelque 2 milliards de dinars, soit près de 200 millions d’euros. CEVITAL – accusé publiquement par le ministre du Commerce et le secrétaire général du FLN, tous deux apparentés au groupe Bouteflika, d’être «à l’origine du déclenchement des émeutes» qui ont éclaté dans le pays au début de janvier 2011 des suites du renchérissement des prix de l’huile et du sucre – détient, au terme d’une décennie de faveurs et de patronage, des parts de marché estimées à près de 65% pour l’huile et 70% pour le sucre raffiné [[http://www.maghrebemergent.info/politiques-publiques/64-algerie/1820-pour-rebrab-lesmesures-
ferons-baisser-les-prix-avec-un-mais.html
]] – le tiers restant étant partagé pour l’essentiel par trois privés proches du «clan présidentiel» dont le moins important d’entre eux n’est pas Kouninef. Or cette situation monopolistique est en flagrante violation de la loi qui plafonne la «concentration» des ventes en biens et services effectuées sur le marché intérieur à 40% [[Tandis que l’article 12 de l’ordonnance 95-06 du 25 janvier 1995 relative à la concurrence plafonne le seuil de concentration à 30% (Journal officiel de la République algérienne, 22 février
1995, no 09, p. 13), l’article 18 de l’ordonnance 03-03 du 19 juillet 2003 relative à la concurrence élève ce plafond à 40% (Journal officiel de la République algérienne, 20 juillet 2003, no 43, p. 24).]].

L’affaiblissement institutionnel de l’État

La faiblesse des institutions n’est donc pas seulement un effet pervers à l’allocation des bénéfices de la rente à la population, mais aussi, et surtout, un effet recherché par des gouvernants kleptocrates pour mettre leurs «affaires» à l’abri de toute velléité de contrôle. Le bras de fer remporté par les prétoriens sur les réformateurs du régime en juin 1991 marque à ce titre un moment déterminant dans le processus d’affaiblissement institutionnel de l’État et par conséquent dans la survie du système de corruption.

Les prétoriens, ne se contentant pas de reprendre le contrôle du gouvernement, des banques publiques et des douanes, entreprennent, dans le sillage du coup d’État du 11 janvier 1992, l’évidement du dispositif institutionnel mis en place par le « groupe des réformateurs » – entre janvier 1988 et juin 1991. Au moment où le contrôle de l’économie algérienne passe – notamment depuis la libéralisation du commerce extérieur et l’application du programme d’ajustement structurel en avril 1994 – des monopoles publics aux oligopoles privés, les prétoriens, qui détiennent les rênes du pouvoir, mettent en place un dispositif d’affaiblissement des institutions de contrôle et d’imputabilité. Deux cibles stratégiques sont visées en priorité : la Banque d’Algérie et le Centre national d’observation des marchés extérieurs et des transactions commerciales du ministère de l’Économie [[La structure, créée par le ministre de l’Économie, est plus connue sous le nom d’Observatoire du commerce extérieur.]].

Les réformateurs, pour assainir les finances publiques et mettre terme à l’arbitraire monétaire du gouvernement, élaborent le texte de loi relatif à la monnaie et au crédit; la loi du 14 avril 1990, annulant la législation antérieure qui subordonnait l’institut d’émission au gouvernement, instaure, en rupture avec les règles du jeu établies, l’autonomie et l’indépendance de la Banque d’Algérie [[Journal officiel de la République algérienne, 18 avril 1990, no 16, loi 90-10 relative à la monnaie et au crédit.]]. La loi, véritable pièce maîtresse des réformes, stipule dans son article 20 que le gouverneur est nommé (pour un «mandat» de six ans) et relevé de ses fonctions (pour «incapacité dûment constatée ou faute grave») par décret du président de la République [[Ibid., articles 20 et 22, p. 452.]]. Six mois après le putsch de janvier 1992, le gouverneur de la Banque d’Algérie, nommé le 15 avril 1990, est limogé par le pouvoir de fait le 21 juillet 1992, en flagrante violation non plus seulement de la loi relative à la monnaie et au crédit mais aussi de la Constitution. Ce n’est pas tout: alors que l’économie s’ouvre à l’international et que le contrôle du marché des importations – qui représente alors entre 10 et 11 milliards de dollars – fait l’objet, à l’ombre des luttes de pouvoir et de la privatisation de la violence, d’un partage de fiefs entre patrons, les gouvernants décident coup sur coup: de dissoudre, dès février 1992, l’Observatoire instauré deux ans plus tôt par les réformateurs pour combattre la corruption qui gangrène le commerce extérieur du pays; de désarmer la banque des banques, en dépossédant, à travers «l’ordonnance 96-22» du 9 juillet 1996, le gouverneur de la Banque d’Algérie de la double prérogative de prendre des mesures conservatoires et de porter plainte pour infraction à la réglementation des changes et transferts de capitaux au profit du ministre des Finances – nommé et révoqué par le collège des prétoriens [[Ordonnance no 96-22 correspondant au 9 juillet 1996 relative à la répression de l’infraction à la législation et à la réglementation des changes et des mouvements de capitaux de et vers l’étranger, Journal officiel de la République algérienne, 10 juillet 1996, no 43, p. 8-10. Quatre ministres des Finances se sont succédé entre 1996 et 2001, là où le mandat du gouverneur de la Banque d’Algérie est de six ans.]].

Une ordonnance présidentielle en date du 27 février 2001 achève d’évider la loi sur la monnaie et le crédit: le texte, en abrogeant le «mandat» du gouverneur, complète le processus d’affaiblissement institutionnel programmé de la banque des banques [[Ordonnance 01-01 du 27 février 2001 modifiant et complétant la loi no 90-10 du 14 avril
1990 relative à la monnaie et au crédit, Journal officiel de la République algérienne, 28 février 2001, no 14, p. 4-5.]].

La régulation de la concurrence est un autre indicateur de l’affaiblissement programmé des institutions étatiques. Le chef de l’État Liamine Zeroual, voulant, dans son bras de fer avec le collège des prétoriens qui l’a coopté, combattre les monopoles des tycoons, institue, en janvier 1995, le Conseil de la concurrence. L’organe, qui jouit de l’«autonomie administrative et financière», peut «se saisir d’office ou être saisi par tout agent économique» pour se prononcer sur les pratiques de la concurrence. Après examen des affaires en question, l’institution est désormais habilitée à prendre des «mesures de fermeture provisoire des établissements objet de litige». L’article 24 de l’ordonnance précise que le Conseil de la concurrence a la prérogative d’engager «toute autre mesure en vue de faire cesser la pratique anticoncurrentielle […], le cas échéant la transmission du dossier au procureur de la République territorialement compétent, aux fins de poursuites judiciaires [[Ordonnance 95-06 du 25 janvier 1995 relative à la concurrence, déjà citée, p. 15.]]». Le Conseil de la concurrence dont le rapport annuel est, comme le stipule l’article 17 du texte, rendu public un mois après sa transmission au président de la République et à l’Assemblée, n’a jamais vu le jour! Otage des rapports de force entre la Présidence et le DRS, le Conseil de la concurrence est depuis vidé de ses prérogatives: placé en juillet 2003 sous la coupe du chef du gouvernement avant de se voir confié en juillet 2008 au ministre du Commerce, l’organe, qui n’existe que sur le papier, a brillé par son absence lors de la crise dite des prix de l’huile et du sucre – qui a servi de prétexte au déclenchement des «émeutes» de janvier 2011.

La faiblesse de la classe politique et de la société civile

En Algérie, où l’état d’urgence instauré dans la foulée du coup d’État de janvier 1992 demeure encore en vigueur, les affaires de (grande) corruption n’ont suscité ni démission(s), ni commission(s) d’enquête parlementaire. La révélation des «scandales de corruption» dans la presse privée algérienne donne pourtant l’impression de l’existence sinon d’un espace public libre, du moins d’un journalisme d’investigation indépendant. À la vérité, le feuilleton des «affaires de corruption» reflète moins les percées d’une presse libre que le rapport de force entre les deux principaux centres du régime: le DRS, qui exerce le monopole des enquêtes liées à la grande corruption, et le président Bouteflika, qui, élu à l’issue d’«élections pas comme les autres» et affaibli par l’implication de ses proches dans des affaires de grande corruption, n’est parvenu ni à prendre le contrôle sur la police politique ni à constituer un appareil présidentiel d’investigation. Le surgissement des « scandales », loin de refléter l’essor d’une presse indépendante, sert au contraire de substitut à l’absence d’une classe politique et d’une société civile fortes et autonomes.

À l’heure où les réformateurs orientent le régime vers la sortie de l’autoritarisme, les faucons, qui s’opposent farouchement au «retour de l’Armée aux casernes», s’emploient à travers l’appareil de la police politique, à contrôler le passage du parti unique au multipartisme.

Écoutons le témoignage de Sid Ahmed Ghozali, chef du gouvernement de juin 1991 à juillet 1992: «Tous les partis, hormis le FFS, sont la création des décideurs […] même une partie du FIS relevait des décideurs [[Interview de Sid Ahmed Ghozali à El Khabar Hebdo, 20-26 juillet 2002, no 177.]].» L’allié des prétoriens sait de quoi il en retourne: deux membres fondateurs du FIS – parti agréé en violation de la loi trois jours avant la nomination du gouvernement des réformateurs – ayant fait partie de son équipe gouvernementale: Saïd Guechi, responsable de l’organique du mouvement islamiste en qualité de ministre du Travail et Ahmed Merani, membre du Majliss Echoura du «parti de Dieu», en qualité de conseiller, ce dernier devenant un an plus tard ambassadeur en Arabie saoudite… L’état d’urgence instauré avec la caution des «républicains» achève le reste: le laminage de la société politique ébauchée par le FLN des réformateurs Mehri et Hamerouche, le FFS de l’opposant historique Aït Ahmed et le FIS du modéré Hachani.

Les «enquêtes de corruption», révélées par la presse algérienne en 2010 sous la bannière enchantée d’une campagne «mains propres», ne dérogent pas aux règles du jeu politique algérien: menées par la police politique et non par une justice indépendante, elles ciblent exclusivement le «clan Bouteflika» – soupçonné de manœuvrer pour prendre le contrôle du DRS – tout en épargnant scrupuleusement les secteurs contrôlés par les prétoriens. Ces «scandales», s’ils rappellent l’épisode antérieur à la démission du président Zeroual en septembre 1998 ou encore celui de la «cour des règlements de comptes» du début de l’ère post-Boumediene, n’en révèlent pas moins un fait majeur: l’ampleur de la corruption en Algérie n’est ni conjoncturelle ni sectorielle; institutionnelle et généralisée, elle colonise l’État, s’impose aux acteurs comme norme contraignante et procède d’un système de gouvernement.

Aussi n’est-ce pas étonnant que le «programme de réformes» annoncé par le pouvoir algérien dans le sillage du «printemps arabe» ait fait l’impasse sur la question centrale du système de corruption. La remise en selle, à partir des émeutes de janvier 2011, du Haut Conseil de sécurité, l’organe dans lequel siègent les principaux chefs militaires et civils, traduit les tendances lourdes du régime: un président diminué (autant par la maladie que par les affaires de corruption qui éclaboussent son «clan») et en bout de course; des prétoriens, détenant la réalité du pouvoir, à la manœuvre [[Sur les rapports entre président et prétoriens, voir M. Hachemaoui, «Permanences des règles du jeu politique en Algérie», art. cité.]]. Les prétoriens, observant avec satisfaction la reprise en main, par l’Armée, du processus politique subséquent à la chute du raïs Moubarak, semblent, malgré les frictions internes qui se manifestent çà et là, s’acheminer vers un compromis: préparer l’après-Bouteflika pour opérer un renouvellement générationnel de l’élite dirigeante et reconfigurer le système en surface sans toucher aux fondamentaux.

La corruption qui se répand en Algérie à l’instar des autres pays arabes, n’étant dépendante ni d’une «culture» intemporelle, ni d’une «ressource» naturelle, pas davantage d’une «transition» économique, relève en dernier ressort d’un système de gouvernement: tandis que la logique corruptive participe dès les indépendances d’un marché de substitution à la participation et à la contestation, les régimes autoritaires arabes s’avèrent n’être désormais guère plus en mesure de fonctionner sans corruption. Une tension potentiellement déstabilisatrice travaille cependant ce système en profondeur: le répertoire de la corruption politique permet certes la domestication des élites (par le système de prébendes), la neutralisation des conflits de classe (à travers les réseaux clientélaires verticaux de distribution des bénéfices), mais le système de corruption, qui préside à l’allocation des ressources sinon à l’implémentation des programmes de développement, accroît, lui, les inégalités sociales et génère le mal-développement, lesquels nourrissent la prise de parole et la défection.

Les révoltes populaires que connaît le monde arabe depuis le début de l’année confortent cette hypothèse: les deux configurations tunisienne et égyptienne révèlent d’une part les liens structurels entre corruption et autoritarisme, de l’autre, la centralité qu’occupe la question de la corruption dans le discours protestataire.

Mohammed Hachemaoui


* Politologue, professeur invité à l’université Paris 8.

LECTURE: « LE PARTI MANQUÉ DE LA RÉVOLUTION ».

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LECTURE

L’INTERNATIONALE COMMUNISTE (1919-1943).

LE KOMINTERN

OU LE RÊVE DÉCHU DU PARTI MONDIAL DE LA RÉVOLUTION

LIVRE DE SERGE WOLIKOW

2010

présenté par Rémy Caveng (*)

lundi 16 janvier 2012

Avec l’ouverture des archives des pays de l’ex-bloc soviétique, une part de l’historiographie de la deuxième moitié du 20ème siècle aurait pu devenir une simple entreprise de dénonciation dont la production aurait été versée aux dossiers instruisant un procès à charge devant le tribunal de l’histoire.

L’auteur de ce livre ne nie évidemment pas l’intérêt des recherches qui ont traité de la terreur de masse et de la répression systématique qui a caractérisé les régimes de ces pays.

Cependant, il conteste vivement la thèse selon laquelle le communisme aurait eu un caractère criminogène en tous lieux et en tout temps ainsi que la tendance à imputer aux militants, à titre individuel, la responsabilité des actes commis (p. 11).

Cela étant, ce n’est pas à un exercice de réhabilitation qu’il se livre dans cet ouvrage. En effet, le propos général vise à montrer de quelle manière les militants de l’Internationale Communiste (ou Komintern)[[L’Internationale Communiste, désignée également sous le nom de Komintern ou encore sous celui de 3ème Internationale, a été fondée en 1919 suite à la Révolution russe, à l’éclatement de l’Internationale Ouvrière au cours de la Première Guerre mondiale et aux scissions opérées par les partisans de la ligne révolutionnaire au sein de sections nationales qui la composaient.]] ont été pris dans une organisation qui, du fait de sa structure, de son fonctionnement ou encore de ses revirements doctrinaires leur a imposé une logique leur échappant en grande partie, mais à laquelle ils se sont pliés par fidélité à leurs engagements initiaux, dont on ne peut nier qu’ils visaient le bien commun[[Il est en effet difficile de nier que les militants communistes avaient comme horizon un « monde meilleur » pour le plus grand nombre.]].

Ce faisant, Wolikow entend également tirer les leçons de cette histoire à un moment où les thématiques du projet mondial qui donna naissance aux partis communistes restent d’une actualité brûlante comme en témoignent les mouvements de politisation qui se développent à l’échelle internationale, qu’il s’agisse de la mouvance altermondialiste ou encore du récent mouvement des «indignés».

À près d’un siècle d’écart, les situations sont différentes, mais les problématiques restent les mêmes face à des problèmes globaux qui se posent à l’ensemble des peuples de la planète: comment construire une opposition et une alternative, comment mettre en place des nouvelles formes de coordination et avec quelle type de structure organisationnelle.

Autrement dit, analyser l’échec du Komintern pour éviter d’emprunter la même (fausse) route.

Le livre se compose de trois parties.

La première est consacrée aux transformations de l’organisation et de la stratégie. La seconde à la culture et à la doctrine du Komintern.

De ces deux parties, il ressort — sans grande surprise — que la localisation du siège de l’Internationale Communiste à Moscou ainsi que la centralisation des décisions ont joué un rôle déterminant dans l’alignement des Partis Communistes nationaux sur les orientations du Parti communiste de l’Union soviétique (Pcus).

Mais le point essentiel que révèlent les archives, c’est que les infléchissements des orientations doctrinales, de l’articulation entre les différents niveaux de l’organisation ou encore des stratégies d’alliances politiques, dictés par Moscou, c’est-à-dire le plus souvent par Staline lui-même, étaient liés à une logique de positionnement de l’Urss dans le champ des relations internationales.

Pour le dire autrement, de parti devant porter la révolution mondiale, le Komintern est devenu, au nom de la «défense des acquis d’Octobre», une pièce maîtresse dans le positionnement stratégique et géopolitique de l’Union Soviétique.

C’est ce qui explique notamment l’attitude des Pc vis-à-vis de la guerre d’Espagne, des alliances de type «Front Populaire», l’ambigüité de leur positionnement face à la montée du fascisme en Europe et ce, au gré des alliances que Staline espérait ou concluait au niveau international.

Pour ne prendre qu’un exemple, on peut évoquer la logique de dénonciation de la guerre impérialiste menée par le Komintern, en étroite liaison avec la diplomatie soviétique, entre l’automne 1939 et le printemps 1940. Celle-ci prend sa source dans l’échec des tractations diplomatiques menées par L’Urss avec la France et l’Angleterre à la suite de quoi Staline répond positivement aux avances de l’Allemagne et signe le pacte germano-soviétique (août 1939) qui, outre l’engagement de non-agression, définit les zones d’influence des deux puissances. Les positions territoriales de l’Urss en sortent ainsi renforcées avec notamment la partition de la Pologne. Cette position diplomatique se trouve relayée par le Komintern dont les sections nationales sont enjointes de se garder de toute attaque contre le régime nazi (dont les efforts en faveur de la paix sont soulignés) et de dénoncer les visées impérialistes de la France et de l’Angleterre comme les principaux propagateurs de «l’incendie de la guerre» sur le continent européen. C’est ainsi que l’invasion du Danemark et de la Norvège par l’Allemagne en avril 1940 ne suscite aucune réaction négative de la part du Komintern.

Evidemment, cela ne va pas sans incompréhensions, réserves, voire résistance au sein des différents partis communistes.

Car ce que montre également l’auteur, c’est que le mouvement communiste international était loin d’être exempt de tensions et de dissensions. Il ne marchait pas comme un seul homme opinant à chaque injonction du Kremlin et il était loin de constituer un bloc monolithique. Les conflits idéologiques et de pouvoir ainsi que les contradictions étaient nombreux que ce soit à l’intérieur de la direction du Komintern, entre celle-ci et les directions des sections nationales ainsi qu’au sein de ces dernières.

Ces aspérités avaient été gommées par la représentation que le mouvement communiste donnait de lui-même.

Tout l’intérêt du livre de Serge Wolikow est, à partir des archives, de leur redonner vie et ainsi de rompre avec le point de vue des vainqueurs, qu’il s’agisse de celui du pouvoir soviétique qui est parvenu à faire du mouvement communiste international la courroie de transmission de ses intérêts ou de celui des pourfendeurs du mouvement communiste qui, au sein des démocraties occidentales, en diffusent une image largement caricaturale.

Rien n’allait de soi, tout revirement, toute nouvelle stratégie déclenchaient des tensions, des débats, des controverses et souvent de l’incompréhension. Notamment parce que, malgré la volonté d’emprise idéologique et culturelle sur les militants et malgré des logiques bureaucratiques toujours plus prégnantes au fil des années, les kominterniens avaient une histoire avant de prendre parti et que, de cette histoire (origine sociale, formation, trajectoire idéologique et politique antérieure, positionnement dans le champ politique national, etc.), résultaient des rapports à l’organisation, à la doctrine et, de façon plus générale, à la politique et au monde social irréductibles aux positions affichées par l’Internationale ou par les sections nationales.

Ces histoires, elles se laissent appréhender tout au long du livre, mais d’une manière non-systématique et la troisième partie, intitulée «Les hommes et les interprétations» avec, en particulier, le chapitre dix consacré à formation et au destin des kominterniens, a été conçue pour en rendre raison par le recours à l’analyse prosopographique.

L’auteur y détaille les relations entre «les acteurs et le système», les différentes générations de kominterniens (origines, sélection et formation), la transmission de la culture de l’organisation par le biais de ses écoles et l’analyse des agents en positions centrale ou dominante.

Malgré cela, le lecteur éprouve un sentiment de frustration face à un travail qui reste très embryonnaire tant l’historien situe essentiellement son analyse au niveau de l’institution bien que mobilisant les propriétés et les trajectoires de quelques grandes figures (dont certains dirigeants historiques du Pcf).

Malgré la mobilisation d’éléments biographiques permettant de saisir les trajectoires politiques et organisationnelles des grandes figures du Komintern, la majeure partie des quelques centaines de militants qui constituèrent son appareil central reste dans l’ombre.

De ce fait, l’analyse ne parvient pas à se situer au niveau des individus et reste centrée sur l’institution, le changement d’échelle promis dans l’introduction à cette dernière partie de l’ouvrage n’étant que très partiellement opéré. L’auteur semble ici avoir renoncé devant l’ampleur de la tâche, au point de la déléguer à d’autres. Il faut dire que l’entreprise est énorme et qu’il y aurait là matière à de nombreux volumes.

Pour autant, il ne s’agit en rien d’un renoncement. Plutôt d’une invitation à poursuivre les recherches.

Et pour cela, Wolikow offre, avec cet ouvrage, un outil inestimable pour qui souhaite reprendre le travail là où le livre s’achève: un CD-Rom de la collection du Maitron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, comportant les notices biographiques des kominterniens de Belgique, de France, du Luxembourg et de Suisse dont la constitution a demandé un travail considérable.

De quoi écrire de nouveaux chapitres de cette histoire dont, quoi que nous en pensions, nous avons hérité et d’approfondir la connaissance sociologique du mouvement communiste.

Serge Wolikow, « L’Internationale Communiste (1919-1943). Le Komintern ou le rêve déchu du parti mondial de la révolution », Paris, Atelier, 2010.

(*)Rémy Caveng

Rémy Caveng est maître de conférences en sociologie à l’Université de Picardie Jules Verne (Amiens). Il est membre du Curapp-Ess (Centre universitaire de recherche sur l’action publique et le politique — Epistémologie et sciences sociales, umr 6054) ainsi que membre associé au Cse-Cessp (umr 8209, Université Paris 1 – Ehess) et au Crest-Lsq (Centre de recherche en économie et en statistique — Laboratoire de sociologie quantitative) de l’Insee.

Ses recherches portent sur la dérégulation des normes d’emploi, les faits économiques et le travail de quantification.

Pour faire référence à cet article

Version imprimable

Rémy Caveng, « Le parti manqué de la révolution. », EspacesTemps.net, Il paraît, 16.01.2012

http://espacestemps.net/document9189.html

ALGÉRIE – INGÉRENCES ET DÉPENDANCES

articles signalés à socialgerie


NOUS VOULONS SAVOIRpar Kamel KACHER – le Quotidien d’Oran – le 26 mars 2012;


ALGÉRIE -ETATS-UNIS: LE «CONSEIL DE JEUNES» ET LE RESTEpar Ghania Oukazi;


NOUS VOULONS SAVOIR

par Kamel KACHER *

Est-il vrai que l’Algérie pourrait acquérir sa première centrale nucléaire en 2020?

Nous voulons savoir comment veut-on vendre à un pays incapable d’en assurer le fonctionnement une centrale nucléaire, avec tous les dangers que cela induit?

Dans un pays, ou tout est géré, construit et exploité par des entreprises étrangères: l’eau par SEAAL, le port d’Alger par Dubaï Port World, le dessalement d’eau par des américains, l’Aéroport d’Alger par ADP (Aéroport de Paris), le métro par RATP, le tramway par Alsthom, l’autoroute Est-Ouest par les Chinois et les Japonais, Sonatrach par ses partenariats étrangers, ruineux pour l’économie, et sans transfert de technologie ni Now How, les centrales électriques par SNC LAVALIN, les projets de SNTF par Siemens, les usines d’Acier, de phosphates et d’engrais par Arcelor Mittal et Orascom, les raffineries et les gazoducs et oléoducs par ENI, les barrages qui débordent, les transferts d’eau salée du Sahara, etc..?

Et la liste est longue, comme nos souffrances.

Nous voulons savoir comment un GIE privée, formé pour l’essentiel d’importateurs véreux de produits en l’état et de transformateurs de matières premières, est capable subitement de défendre les intérêts nationaux et d’apporter la prospérité, crée des richesses et des millions d’emplois?

Par quel tour de passe-passe ou de magie ce « GIE » pourrait remplacer le secteur public, tout en restant figé dans une mentalité de rentier pour s’accaparer, les quelques années qui restent de prospérité pétrolière, des revenus d’hydrocarbures sans contrepartie, ni garantie et sans une vision globale et stratégique? Un non sens.

Est-il vrai que les ministres algériens ne sont que des décideurs, mais des agents de la circulation qui gèrent le flux et le «trafic» des finances publiques, sans se mêler de ce qui passe [[Chawki Amari, elwatan, point zéro]]?

Nous voulons savoir quelle est « la nécessité pour Sonatrach de ne pas rompre avec ses associés étrangers sans lesquels elle ne peut ni explorer, ni exploiter les ressources du sous-sol algérien [[Ali Mabroukine, professeur en droit des affaires, elwatan 14/03/2012]]? Après plus de 40 années de la nationalisation des hydrocarbures et la formation de dizaines de milliers de spécialistes algériens hautement qualifiés, nous voulons savoir que fait notre fleuron flétri?

Est-il vrai que des bureaux d’études transfèrent des milliards de dollars grâce à des experts algériens? Les four Sisters, Deloitte, Ernst & Young, KPMG et PWC détiennent le monopole avec des bureaux d’études étrangers de taille plus modeste sur les études importantes en Algérie, obtiennent des revenus annuels entre 2 et 3 milliards de dollars en moyenne pour des contrats d’accompagnement ou des audits de sociétés publiques et privées, des institutions, des administrations étatiques et des ministères?

Nous voulons savoir pourquoi à ce jour c’est ainsi, que ses bureaux d’études étrangers engrange des revenus qui dépassent la dizaine de milliards de dollars? Malgré que le gros du travail est exécuté essentiellement, en sous-traitance, par des experts algériens [[Hafid Soualili, Echourouk 02/11/2008]]?

Est-il vrai que Sonatrach possède une quarantaine de filiales installées à l’étranger? Nous voulons savoir par qui elles sont gérées et qui sont les actionnaires? Quels bénéfices obtient l’Algérie de ces filiales? Raison de plus que les actes de gestion d’une dizaine de ses filiales sur lesquelles pèsent de lourds soupçons d’anomalies, pour ne pas dire de malversations [[Salima Tlemçani, elwatan 20/10/2010]]? Nous voulons savoir quid des dessous de contrats illégaux avec certains entrepreneurs du MSP, des pratiques de surfacturation de nombreux marchés de réalisation et des commissions versées dans le projet de l’Autoroute Est-Ouest ? Est-il vrai que Pierre Falcone, vendeur d’armes en Afrique et en Amérique Latine, a la mainmise sur tous les marchés décrochés par toute société étrangère en Algérie ? Nous voulons savoir comment se fait-il que des ministres de souveraineté, comme Mohamed Bedjaoui, Chakib Khelil sont considérés comme étant ses proches et alliés ? Qu’est ce qui les rapproche ? Pourquoi on invite ce vendeur d’armes, de surcroit de nationalité étrangère, à un conseil interministériel qui devait réunir le Mae, Mohamed Bedjaoui, celui des finances, Abdellatif Benachenhou, le Mtp, Amar Ghoul et le Mem, Chakib Khelil[[Salima Tlemçani, elwatan 20/10/2010]]?

Est-il vrai que Chakib Khelil s’investit dans le conseil en énergie, lui qu’on pensait passé à la trappe? Selon l’agence américaine Bloomberg, qui reprend un communiqué de l’OPEP, 4 ex-ministres du pétrole de pays membres ont crée un groupe de conseil en politique énergétique et en stratégie d’entreprise dans le secteur. Aux cotés de Chakib Khelil, de l’irakien Issam Chalabi, du libyen Shokri Ghanem et du nigérian Rilwanu Lukman[[M.R., elwatan 15/03/2012]] .

Nous voulons savoir comment des ex-ministres sur lesquels, tous, sans exception planent des doutes de corruption et de mauvaise gestion dans leurs pays respectifs et dont les compagnies nationales d’hydrocarbures sont les moins transparentes peuvent prétendre prodiguer des conseils?

Est-il vrai que l’ANDI a signé une convention avec SKH-spa, société avec capital étranger, propriétaire de la centrale électrique HADJRET EN NOUSS, en faisant un méga-cadeau à SNC Lavalin la canadienne? SKH-spa au capital social de 248 millions de dollars est détenue à 51% par SNC Lavalin et Mubadala development Company, fond souverain, propriété du gouvernement d’Abu Dhabi, et à 49% par le GIE algérien formé de Sonatrach, Sonelgaz et AEC.

Nous voulons savoir pourquoi au détriment de la loi sur l’électricité de 2002 qui fait supporter aux entreprise privées étrangères le coût de réalisation, 826 millions de dollars américains, c’est le contribuable, une fois encore, qui est fortement sollicité, par le biais du consortium formé de trois banques publiques algériennes, la BEA, la BNA et la CNEP banque, pour le financement de cet «investissement» à hauteur de 578 millions de dollars? Un cas unique ou politique de ristourne [[El Kadi Ihsane, elwatan Economie 16 au 22 juin 2008]]?

L’apport des SNC Lavalin et de Mubadala n’est que d’environ 124 millions de dollars sur un total de 826 millions de dollars, donc environ 15%, alors qu’ils détiennent 51% d’actions du projet? Est-ce normal?

Peut être même que les 124 millions de dollars inscrits comme leur apport ou leur investissement sont inclus dans le prêt bancaire ou bien dans les futurs revenus, exempts d’impôts, de la future centrale?

C’est ça l’investissement? Les IDE? C’est ça le transfert de technologie? Que peut transférer un fonds d’investissement souverain Emirati comme Mudbadala? Peut être des grains de sables d’Abu Dhabi et des mirages dans le moulin à vent qui s’appelle HADJRET EN NOUSS?

Nous voulons savoir comment se fait-il qu’un éminent écrivain algérien, en l’occurrence Yasmina Khadra, dans le civil Mohamed Moulesshoul, quelque mois avant sa nomination officielle à la tête d’une institution de la République algérienne à Paris, en l’occurrence le Centre Culturel Algérien en France, en qualité de Directeur, a publié une tribune le 01 juin 2007 dans le quotidien espagnol EL PAIS où il écrivait: Depuis l’indépendance du pays le 05 juillet 1962, les faux dévots du régime refusent de se relever, de relever la tête pour voir le gâchis qu’ils occasionnent à cause de leur entêtement à imposer une conduite obsolète et stérile et que tout le peuple décrie. …Après tant de deuils et de traumatismes, le peuple algérien se retrouve à la case départ, otage du même système pourri et face aux mêmes incertitudes…Il existe une réalité incontournable: le système doit disparaitre. Nos gouvernants doivent comprendre que leur place est au musée de la bêtise humaine ou à la fourrière[[Le soir d’Algérie, 2007]].

Pour le moment personne n’est au musée, mais Monsieur Yasmina Khadra est à la tête d’une institution étatique à Paris, comme beaucoup d’opportunistes avant lui, partie prenante de ce système tant décrié par notre illustre écrivain.

Est-il vrai enfin que la chaîne qatariote AL-Jazeera a été conçu par deux personnalités franco-israéliennes, les frères David et Jean Frydman, des proches de Yitzhak Rabin? Nous voulons savoir pourquoi les frères Frydman tenaient à ce qu’Al-Jazeera soit perçue comme une chaine arabe?

Est-il vrai que le cabinet International JTRACK a formé la plupart des responsables politiques arabes et d’Asie du Sud-Est, soutenus par les Etats-Unis et Israël? Le PDG de Jtrack n’est –il pas le libyen Mahmoud Jibril, membre de la confrérie des frères musulmans libyens et ex-premier ministre du CNT libyen, ami et partenaire en affaires de Bernard-Henry-Levy?

Est-il vrai qu’Al Jazeera joue un rôle central dans l’accréditation du mythe du «printemps arabe» et que les anglo-saxons se sont efforcés de surfer sur les révoltes populaires pour le rejouer comme celui qu’ils ont organisé dans les années 1920 pour s’emparer des anciennes provinces ottomanes et y installer des démocraties fantoches sous contrôle mandataire?

L’histoire se répète-elle un siècle après? Al-Jazeera accompagne donc les révoltes arabes pour écarter la tentation révolutionnaire et légitimer de nouveaux gouvernements favorables aux Etats-Unis et Israël?

Nous voulons savoir pourquoi en Egypte, il s’est même agi d’une véritable récupération au profit d’une seule composante de la contestation: les frères musulmans, représentés par le prêcheur star de la chaîne. Cheikh Yusuf Al Qaradawi[[Thierry Meyssan, réseau voltaire, repris par le Q.d’Oran 06/10/2011.]]?

* Directeur du “Kasher Institute of Economical Visions”

Docteur es aeronautical sciences

Expert of global risk managment

Sources: Le Quotidien d’Oran…

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ALGÉRIE -ETATS-UNIS: LE «CONSEIL DE JEUNES» ET LE RESTE

par Ghania Oukazi

«La secrétaire d’Etat américaine aux Affaires étrangères a recommandé à tous les ambassadeurs américains, de par le monde, de se consacrer à la mise en place d’un Conseil de jeunes».

C’est ce qu’a déclaré à des journalistes, la sous-secrétaire d’Etat américaine chargée des Affaires publiques et de la Diplomatie publique, Kathleen Stephens, en marge d’un déjeuner qu’elle a organisé au domicile de Tashawna Bethea, la chargée du service des relations extérieures à l’ambassade américaine à Alger.

Accompagnée de six membres de son département dont la secrétaire d’Etat ajointe aux Affaires publiques pour le Proche-Orient, Greta Holz, et la coordinatrice des programmes internationaux d’information, Maureen Cormack, la sous-secrétaire d’Etat américaine avait aussi à sa table la conservatrice du musée du Bardo, le représentant de l’équipe nationale A de Basket-ball, un représentant du ballet de l’ONCI, un directeur d’une école de langue et une enseignante d’anglais.

Ce choix n’est pas fortuit puisque ces invités ont eu à travailler sur des programmes de partenariat avec l’ambassade américaine à Alger. L’équipe nationale de Basket est dirigée par deux entraîneurs américains et a aussi fait bénéficier son staff technique et ses joueurs d’une formation qui s’est déclinée en trois phases aux Etats-Unis. Le directeur de l’école de langue est partie prenante d’un programme de partenariat avec les Américains pour assurer gratuitement des cours d’anglais de plusieurs niveaux et le ballet de l’ONCI a suivi un stage de formation aux Etats-Unis.

Diplomate de carrière (depuis 1978), Kathleen Stephens a occupé des postes importants au sein de l’Administration et des institutions américaines et a été leur représentante à l’étranger. Elle a été, de 95 à 98, consule générale à Belfast (Irlande du Nord), de 1998 à 2001, chef de mission adjointe, c’est-à-dire numéro deux de l’ambassade américaine à Lisbonne en Portugal, de 2003 à 2005, secrétaire d’Etat au bureau des affaires européennes dans les Balkans et plus tard, dans l’Administration du président Bill Clinton. Elle a géré le même dossier au Royaume-Uni, et de 2005 à 2007, pour le compte de l’Est de l’Asie-Pacifique, de la Corée et du Japon. De septembre 2008 à octobre 2011, elle était ambassadrice en Corée.

AVEC «LES VŒŒUX DU GOUVERNEMENT AMÉRICAIN DE RÉUSSITE»

La secrétaire d’État a fait de l’Algérie sa première destination étrangère après sa nomination à ce poste le 6 février 2012. Kathleen Stephens reconnaît que sa visite en Algérie «s’inscrit dans le sillage de la visite qu’Hillary Clinton a effectuée à Alger». Visite à laquelle, pense-t-elle, «il faut donner une suite et assurer une continuité». Elle explique que son déplacement a été aussi dicté par d’autres raisons à savoir que «l’ex-chef de service des affaires publiques de l’ambassade américaine qui y a passé deux ans, une fois rappelée à Washington, m’a parlé de l’Algérie avec beaucoup de passion et d’enthousiasme et a vanté les potentialités dont elle recèle pour renforcer nos relations bilatérales». K. Stephens reconnaît qu’ «en me parlant de l’Algérie ainsi, ça m’a emballé pour faire le voyage».

Elle a fait le déplacement certainement (même si elle ne le dit pas explicitement) parce que, note-t-elle, «l’Algérie fête le 50ème anniversaire de son indépendance et organise des élections législatives le 10 mai prochain».

Elle affirme alors que «je viens avec les vœux du gouvernement américain de réussite de ces élections, de succès et de développement démocratique».

Autre dossier qui l’a amené à faire d’Alger sa première destination étrangère, la création d’un “Conseil de jeunes” dont le lancement a été opéré en février dernier à l’occasion de la visite du conseiller spécial d’Hillary Clinton pour les questions liées à la jeunesse. Son appellation exacte est «le Conseil de l’Ambassadeur pour les jeunes».

C’est sur recommandation de la secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères que toutes les ambassades américaines accréditées à travers le monde se doivent de faire la création du conseil en question une de leurs priorités. «C’est une recommandation de la secrétaire d’Etat, en particulier dans un pays comme l’Algérie où il y a beaucoup de jeunes», indique l’hôte de l’Algérie aux journalistes.

Elle précise que «nos relations dans le futur dépendront des jeunes, il faut donc les écouter, les comprendre, savoir ce à quoi ils pensent, comment ils voient les Etats-Unis, c’est ainsi que nous pouvons avoir ensemble des programmes d’échanges».

Elle rappelle que le gouvernement travaille avec tout le monde «que ce soit des représentants du gouvernement ou des chefs de file de la société civile, nous avons beaucoup de programmes dans lesquels participent les uns ou les autres ou les deux à la fois».

«DES CHANGEMENTS IMPORTANTS SE SONT PRODUITS EN ALGÉRIE»

À une question sur les critères du choix des jeunes concernés, K. Stephens affirme que «nous essayons de choisir des représentants de la société civile, selon leur âge, leurs compétences, leurs activités… ».

Elle estime que «les échanges entre les deux pays ne doivent pas aller dans un sens unique» et demande qu’ «il faut qu’il y ait des Américains qui viennent en Algérie parce qu’il y a de grandes opportunités pour renforcer les relations entre les deux pays».

L’exemple pour de tels échanges, le workshop qui a regroupé à Alger 160 basketteurs et 7 entraîneurs américains. «Il faut déterminer les moyens pour travailler ensemble notamment dans le domaine de l’éducation et les échanges», souligne K. Stephens.

Interrogée sur le fait qu’elle a été ou pas étonnée que l’Algérie ne vit pas «son printemps» comme les autres pays arabes, la responsable américaine a répondu qu’ «elle n’a pas travaillé dans cette région d’où l’importance de ma visite, je voudrais comprendre l’histoire et les changements en cours».

Elle admet que «des changements importants se produisent en Algérie et des changements significatifs se sont produits en Tunisie et en Libye, des pays pour lesquels nous souhaitons un futur démocratique brillant».

La secrétaire d’Etat américaine a eu, samedi, des entretiens avec le ministre de la Jeunesse et des Sports, El-Hachemi Djiar mais elle avoue qu’elle ne lui a pas demandé son avis sur le Conseil de l’Ambassadeur des jeunes.

Elle a visité hier le siège de la télévision nationale où elle a été reçue par Mustapha Benabi, directeur des relations extérieures en l’absence du directeur général, Tewfik Khaladi. Elle a été interviewée pour une émission du matin. Elle a aussi visité une maison de jeunes à Sidi M’Hamed.

La responsable américaine a discuté hier avec le ministre des Affaires étrangères, de l’Enseignement supérieur et la ministre de la Culture.

Elle devait aussi rencontrer le premier responsable des scouts.

K. Stephens s’envolera aujourd’hui pour Doha où elle doit assister à la conférence annuelle des chefs de service des affaires publiques de toutes les ambassades américaines à travers le monde.

Sources Le Quotidien d’Oran …

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DANIEL TIMSIT, UN COMMUNISTE ALGÉRIEN

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Humanité Quotidien

23 Mars, 2012

Petit-fils d’un grand rabbin, combattant de l’indépendance algérienne, étudiant communiste, «médecin des pauvres», il participa à la Bataille d’Alger, connut la prison et la torture au commissariat central. De cette douloureuse expérience, il a tiré des carnets de prison (1). Il est mort il y a dix ans.

Daniel Timsit était un étudiant communiste d’Alger ayant participé, aux côtés des indépendantistes, à la bataille d’Alger. Son engagement radical, il l’a puisé dans la détresse des «aoulads», enfants perdus de la casbah, ces invisibles de la société coloniale qu’il côtoyait sur le chemin de l’école.

Leur insondable malheur imprégna l’innocence enfantine du petit juif de Bab-El-Oued, déjà profondément marqué par l’Holocauste, et y cultiva une indignation absolue.

Les carnets de prison du «médecin des pauvres» ont été édités sous le titre Récits de la longue patience (Flammarion – Bouchene, 2002). Ces pages peuvent se lire d’une traite, comme un roman, sinon se déguster en poignants ou savoureux morceaux choisis.

L’auteur y fait revivre des martyrs algériens, ses camarades de combat. Maurice Audin: «Dès les premiers jours j’ai vu que c’était un ange –un regard et un front d’intelligence, une bouche et un sourire d’enfant–- un ange. Étranglé lors d’un interrogatoire – va poursuivre quelque chose après ça. Les plus hautes ambitions sont des jouets d’enfants en face de ces stupéfiantes souffrances. Il n’y a pas de mot ! Même les meilleurs ne disent rien, ne peuvent rien en dire.»

Hassiba Ben Bouali: «Elle transportait les explosifs que nous fabriquions. C’était une toute jeune lycéenne de dix-sept ans, très belle, de grande éducation, raffinée. Tous nos rapports étaient empreints de délicatesse. J’étais hébergé chez la mère d’un militant qui me traitait comme son fils. Hassiba m’avait offert un superbe exemplaire des Mille et Une Nuits. C’était le sien depuis la petite enfance, m’avait-elle dit, et elle avait ajouté : “Cela t’aidera à passer les nuits”.»

Le communiste Paul Caballero: «Il a une vue fine faite d’observations précises, pratiques, et d’expériences personnelles. Les qualités premières d’un vrai dirigeant ouvrier, il les a. Il est optimiste, il s’explique simplement, sans volubilité ni éclats de voix et quand il parle cela réconforte.»

Tout au long de son récit, Daniel Timsit fait pénétrer le lecteur au cœur de la machine répressive coloniale, dans l’horrible atmosphère ayant marqué la seconde moitié des années 1950: «Je suis resté huit jours au commissariat central. Avec stupeur, j’ai découvert la férocité, l’acharnement. (…) Deux jours et trois nuits debout, bras étendus, sans boire ni manger, battu en permanence par les policiers qui se relayaient. Insultes qui blessent peut-être plus encore que les coups. Simulacres d’exécution, menaces sur la famille. Et ce questionnement incessant, le martèlement de questions répétitives jusqu’au délire, qui embrume.»

Nous découvrons avec lui l’univers carcéral d’El-Harrach, Lambèse, les Petites Baumettes et Angers: «En dedans, eau courante, le fil des images et des idées se dévide irisé de soleil. Trente pas, trente pas, pas plus. Sinon ce sont les latrines avec des crottes séchées et la mare d’urine et d’eau croupie où viennent boire les mouches, dans l’angle du mur et des latrines.» Nous faisons la connaissance d’hommes ordinaires qui sont faits d’une étoffe à part. Divers par la religion, la région d’origine, la situation sociale, ils ont cultivé le rêve de libérer l’Algérie et, pour certains, dont Daniel Timsit, l’humanité entière: «Revoir tous les amis que j’ai connus en prison, et faire avec leurs vies passées, la révolution présente et future, une compréhension du monde. (…) Il faudrait revoir, de Barberousse : Bosli, Hadj Ali, Kasbadji, Baptiste Pastor, Faudji et aussi Reynaud père et fils, Smadja, Paco, Dulac; de Maison-Carrée: Zamoum, Dadah, Mokhtar, Zoubir, Medjkane, Si Moh Touil; de Lambèse: Driss, Si Moh, Si Saïd l’Oranais, Missoum, Benzine, Étienne, Georges, Azzouz, Larbi, Mahmoud, Benia, Targa, Ben Chergui, Hamoudi, et une pléiade d’autres, de Khenchela, de Souguer, de Bône, de Constantine, d’Oued Zenati, de Bougie, des Petites Baumettes, de Sétif…»

Mais tout n’était pas rose, côté «révolution»: les étroitesses qui amputèrent l’Algérie postcoloniale de sa diversité démocratique et sociale étaient déjà là. À Angers: «La détention se fractionne en clans et sous-clans divers suivant les appartenances régionales, sociales, culturelles. La belle cohésion des gourbis solidaires se délite dans une atmosphère de méfiance réciproque et parfois d’hostilité, au point que certains souhaitent revenir à la fermeture des portes des cellules. C’est dans cette prison où nous sommes les plus libres que nous sommes les plus malheureux.»

(1) Ses carnets de prison ont été publiés en 2002 
sous le titre Récits de la longue patience, journal 
de prison 1956-1962, aux Éditions Flammarion-Bouchène. 472 pages, 20 euros.

Une vie de combats


Né en 1928 dans une famille populaire de commerçants d’Alger, petit-fils d’un grand rabbin de Constantine, Daniel Timsit a très tôt épousé la cause de l’indépendance algérienne.

Responsable des étudiants communistes d’Alger en 1955, il plonge dans la clandestinité en mai1956.

Membre des Combattants de la libération créés par le PCA, il rejoint l’ALN et prend part à la bataille d’Alger.

Il est arrêté en octobre1956.

Jugé en mars1957, il est incarcéré à El Harrach puis à Lambèse, avant d’être transféré en France en janvier1960.

Libéré en mai 1962 à Angers, il rentre à Alger en juillet 1962. «Je n’ai jamais été un Européen», affirmait ce descendant d’une longue lignée judéo-berbère dans le documentaire que lui a consacré, en 2010, Nasredine Guenifi. En langue amazigh, son nom signifie «petite flamme».

Daniel Timsit s’est éteint à Paris, 
le 2 août 2002. Jusqu’à son dernier souffle, 
il n’a cessé de rappeler la violence d’un système colonial dans lequel les «musulmans n’étaient que des ombres transparentes» 
et de plaider pour la «vérité historique».

Ramdane Hakem


Sur socialgerie, voir aussi:

JOURNAL DE PRISON 1956 – 1962Daniel TIMSIT : RÉCITS DE LA LONGUE PATIENCE« NOTES DE LECTURE », PAR RAMDANE HAKEMarticle 101 mis en ligne sur socialgerie le 27 octobre 2009.

Samedi 16-01 : DANIEL TIMSIT L’ALGÉRIEN, film de NASREDINE GUENIFI – brève 23 mis en ligne le 13 janvier 2010.

Jeudi 25 mars, aux 3 Luxembourg, le film « DANIEL TIMSIT, L’ALGÉRIEN « brève 53, mise en ligne le 16 mars 2010


TUNISIE: ENNAHDA RENONCE à INSCRIRE LA CHARIAA DANS LA CONSTITUTION

Mercredi 28 mars 2012

Ennahda a tranché. Le chef de file du parti islamiste tunisien au pouvoir, Rachid Ghannouchi, a annoncé devant la presse, lundi 26 mars, que l’article1 de la Constitution de 1959, qui stipule que « la Tunisie est un Etat libre indépendant, et souverain, sa religion est l’islam, sa langue l’arabe et son régime la République », serait maintenu en l’état dans la rédaction du futur texte que prépare l’Assemblée constituante.

Cet article « fait l’objet d’un consensus entre toutes les composantes de la société et préserve l’identité arabo-musulmane de la Tunisie » garantit aussi les principes d’un Etat civil et démocratique », a souligné M.Ghannouchi, ajoutant: « On ne va pas avoir recours à la loi pour imposer la religion. » La querelle s’envenimant entre partisans et adversaires de la charia, Ennahda a été contraint de réagir. « Ces derniers temps, il y a eu une controverse sur le sujet de l’application de la charia, la loi islamique, dans la future Constitution, à tel point que la société a failli être divisée sur des bases idéologiques en deux clans: des pro et anticharia », a reconnu M.Ghannouchi.

Les manifestations des salafistes, qui réclament la charia, se succèdent à Tunis. Et le parti islamiste n’est lui-même pas homogène sur cette question. Des militants, mais aussi quelques-uns de ses députés, se sont parfois mêlés aux rassemblements organisés par les salafistes. Dimanche, à la veille de rendre publique la ligne de conduite du parti, M.Ghannouchi avait donc réuni les 52 membres du bureau politique. Une douzaine d’entre eux ont exprimé leur désaccord. Mais pour que le message soit bien clair le lendemain, M.Ghannouchi a pris soin d’être accompagné de Sahbi Atig, le chef de la délégation parlementaire d’Ennahda.

Mi-mars, M.Atig expliquait au Monde que, certes, l’article 1 de la Constitution faisait « consensus » mais qu’il « faudrait une référence à la charia dans la Constitution ». Le député, emprisonné dix-sept ans sous le régime Ben Ali, comme bon nombre de responsables d’Ennahda, envisageait un compromis dans un article additionnel qui mettrait à la fois en avant l’identité arabo-musulmane, « c’est un acquis général, même pour les communistes », soulignait-il, et les principes de la révolution: « liberté, dignité, égalité entre les régions ».

TENSIONS AVEC LES SALAFISTES

Cette partie-là est loin d’être finie. D’autant que la tension avec les salafistes ne cesse de croître. Les premières réactions sur Internet des fondamentalistes religieux, après les déclarations de M.Ghannouchi, vont dans ce sens. Et le ministre de l’intérieur, Ali Larayedh, est désormais visé par de violentes attaques verbales après un entretien au Monde, le 21 mars, dans lequel il annonçait « nous allons vers un affrontement » avec la branche djihadiste des salafistes.

Dans ce contexte, le retour sur le sol tunisien, le 24 mars, de Tarek Maaroufi, ex-cofondateur du Groupe combattants tunisiens (GCT), détenu plusieurs années en Belgique, est passé quasi inaperçu. Le gouvernement doit en prime gérer la délicate mission de rapatrier quelque 160 anciens combattants tunisiens en Irak, tués ou emprisonnés. En novembre 2011, malgré l’intervention de M.Ghannouchi, un jeune Tunisien, Yosri Trigui, emprisonné depuis 2006 et accusé d’attentats, y avait été exécuté.

Lundi, le président d’Ennahda a tenté de tenir les deux bouts de la chaîne en soulignant les risques de division de la société tunisienne, tout en cherchant à apaiser une partie de sa base. « Les Tunisiens sont unis autour de l’islam et sur les principes de la démocratie, a-t-il répété. 90 % de la loi tunisienne est inspirée de la charia. »

Isabelle Mandraud, 27 mars 2012. Le Monde.fr

POUR UNE ETHIQUE DU DEBAT POLITIQUE EN ALGERIE

POUR LE CERCLE NEDJMA.

Mohammed Harbi (Professeur d’histoire) ;

Madjid Benchikh (Professeur de droit) ;

Aïssa Kadri (Professeur de sociologie) ;

Ahmed Dahmani (Maître de conférences en économie)

Pour une éthique du débat politique en Algérie

Le débat en Algérie, lorsqu’il existe, se distingue de plus en plus par une dérive dangereuse vers l’anathème, l’exclusion et la disqualification de tout écrit ou parole qui ne rentrent pas dans le moule d’un nationalisme étroit instrumentalisé par le pouvoir.

Un jour, c’est un ministre qui dénie à un universitaire la liberté de proposer une analyse des fondements autoritaires et répressifs du pouvoir en Algérie. Un autre jour, c’est un juriste de renommée internationale que le président de la Commission nationale de protection des droits de l’Homme, nommé par le gouvernement, veut disqualifier pour ses dénonciations des violations des droits humains sous le faux prétexte qu’il serait de nationalité française. Cela se banalise également dans les prises de position d’universitaires et de citoyens délégitimant les points de vue de ceux qui viennent d’ailleurs « nous donner des leçons », comme l’ont exprimé des intervenants au colloque d’El Watan portant sur les révoltes arabes.

Ces pratiques visent à sacraliser la pensée monolithique dominante et à empêcher le développement de l’esprit critique. Pour se soustraire au débat on recourt à la stigmatisation et l’insulte s’assurant ainsi le vide politique et la stérilité intellectuelle.

Et que l’on ne nous sorte pas l’argument usé de l’ingérence et des influences étrangères, mot d’ordre de légitimation d’un statu-quo intenable, plutôt que réelle prise en compte des intérêts nationaux. Ce sont bien les fractures suscitées et les étiquetages téléguidés qui sont les plus lourds facteurs d’implosion. Ce sont bien les apprentis sorciers qui manipulent et opposent les différentes composantes de la société, des régions, des catégories sociales qui mettent plus sûrement en danger le devenir national. Seuls des débats contradictoires et ouverts, sans anathème ni exclusive sont des garants sûrs du rassemblement dans le respect de la diversité et des risques des ingérences étrangères.

La tendance à l’enfermement et l’obsession du contrôle de la société que dénotent d’ailleurs différentes dispositions de lois relatives aux associations, à l’information, aux partis et aux élections nous paraissent dangereuses pour une société composée majoritairement de jeunes et qui aspire à être dans un monde en mouvement.

Arrêtons de tuer l’espérance et éloignons-nous de cette mentalité d’assiégés, où tout écrit, parole ou point de vue produits hors d’un cadre national strictement balisé, sont considérés comme transgressifs.

Paris mars 2012

POUR LE CERCLE NEDJMA

Mohammed Harbi (Professeur d’histoire) ;

Madjid Benchikh (Professeur de droit) ;

Aïssa Kadri (Professeur de sociologie) ;

Ahmed Dahmani (Maître de conférences en économie)

CINQUANTENAIRE DE LA DISPARITION DE MOULOUD FERAOUN – Quelques repères autour d’un mythe

article de Merdaci Abdellali, paru sur Le Soir d’Algérie, publié lors de l’anniversaire de l’assassinat des enseignants algériens par l’OAS en Mars 62.

signalé par Abdelaziz KRABA à socialgerie

Je trouve l’article le plus intéressant et le plus complet de tout ce qui a été publié cette semaine-là. A mon avis, l’article sort du lot.

Il traite calmement du débat de l’histoire et de ses mythes, comme il relativise la position de Mouloud Feraoun en demandant au public algérien de se la reposer.

Je pense qu’il présente bien le contexte dans lequel Feraoun avait évolué. Et aussi, aborde sereinement les critiques des uns et des autres, en incluant celles des universitaires de gauche.

Mouloud Feraoun reste important sur le plan personnel car mes frères et moi sommes allés à une école qui s’appelait Mouloud Feraoun. Et aussi, c’était dans cette école qu’habitait Max Marchand et dont l’appartement avait été dynamité par l’OAS, ce qui a reculé la rentrée scolaire de l’indépendance de cette école.

par Abdellali Merdaci

Les formes de légitimation par la société des acteurs du champ culturel ne sont jamais ni perceptibles ni sereines. La postérité de Mouloud Feraoun appartient-elle à l’écrivain, au maître de l’école ou à l’inspecteur des Centres sociaux éducatifs, martyr d’une guerre qui n’en finissait pas d’éprouver ses malheurs? Sur Feraoun, et aussi sur un grand nombre d’acteurs des champs politique et culturel de la période coloniale, est-il envisageable aujourd’hui de sortir du mythe pour entrer dans l’histoire? Il n’est pas patent que sur l’écrivain et sur l’homme public les positions développées par l’histoire littéraire et politique soient toujours pertinentes. Un questionnement, adossé aux faits, ne peut éviter, cinquante ans après la disparition de l’auteur du ‘Fils du pauvre’, incompréhensions et grincements.

Du pupitre du maître à l’écriture littéraire et aux centres sociaux éducatifs, ultime engagement, le nom de Feraoun reste aujourd’hui indissociablement attaché à ces scènes si cloisonnées d’une vie, aux significations diverses, qui marquent et densifient une trajectoire. Voilà quelques repères pour le réinsérer dans ce qui a été une poignante quotidienneté, à la mesure d’une chronique coloniale inquiète.

1- Feraoun avant Feraoun

La singularité du terroir kabyle accompagne la formation de l’homme et de l’écrivain Mouloud Feraoun, né le 8 mars 1913 à Tizi-Hibel (Grande-Kabylie). Amar Saïd Boulifa (1925) a éloquemment décrit une Kabylie éternelle, sortant d’âges repus, pour vivre dans un infini dénuement: «Ce sol, que les érosions ont aujourd’hui dégradé au point de le rendre inculte, pauvre et rocailleux, devait sûrement avoir un autre aspect: des cultures de toutes sortes devaient couvrir cette terre alors plus fertile; celle des arbres fruitiers semble particulièrement être des plus développées. L’olivier, entre autres, croissait en abondance ; les moulins à huile, les emplacements de pressoirs, taillés à même sur le roc que l’on rencontre dans la forêt de Mizrana ou dans les bois ou maquis des massifs de Tamghout, sont des vestiges qui témoignent de la prospérité et de la fertilité de cette région que nous voyons actuellement si pauvre et si triste. Malgré les siècles et malgré cette désolation des sols, la Kabylie maritime porte sur ses flancs les marques d’une époque où l’habitant jouissait d’une civilisation avancée».

L’histoire des Kabyles et de la Kabylie, transmise dans les tribus, répète cette aridité des terres et des mœurs.

Feraoun le constate en une formule: «Nous sommes des montagnards, de rudes montagnards, on nous le dit souvent. C’est peut-être une question d’hérédité. C’est sûrement une question de sélection… naturelle. S’il naît un individu chétif, il ne peut supporter le régime. Il est vite… éliminé. S’il naît un individu robuste, il vit, il résiste. Il sera peut-être chétif part la suite. Il s’adapte. C’est l’essentiel» (‘Le Fils du pauvre’, Paris, Seuil, 1954, p. 58).

Cet écosystème montagnard implacable n’est cependant en marge ni de l’histoire ni de ses mutations socioéconomiques et culturelles. Comme le père de Fouroulou, beaucoup d’hommes valides, lorsqu’ils n’ont plus leur lopin de terre à exploiter, s’emploient chez les riches voisins ou dans de rares travaux d’ouvrier. Et il advient aussi, depuis le début du XXe siècle, qu’ils traversent la mer pour de pénibles besognes en France, dans les pays miniers du Nord.

Dès les années 1880, une émancipation par l’école française devenait possible. La Kabylie fut-elle la région d’Algérie la plus sensible à ce pari que défendait opiniâtrement un des tout premiers indigènes naturalisés, l’officier Mohamed Abdallah (Cf. L’Avenir, 1880)? Dans la feuille gouvernementale Akhbar du 29 octobre 1880, Abdallah écrivait à propos de ses coreligionnaires: «Il faut les instruire à tout prix; maintenir un peuple dans l’ignorance de peur d’user envers lui de violence apparente est un grossier et dangereux sophisme» (cité par Charles-Robert Ageron, 1968, p. 335). Des écoles communales laïques sont créées, à l’initiative d’édiles locaux, soutenues par les djemaâ. Leur œuvre de promotion sociale transmue-t-elle l’histoire coloniale pour raviver l’imaginaire de nombreuses générations? Le jeune Feraoun est au lendemain de la Grande Guerre au croisement de ces tiraillements entre une terre qui ne nourrit plus et une école perçue comme une issue quasi rédemptrice et libératrice. Dans l’excipit du ‘Fils du pauvre’, le père parle au fils qui s’en va affronter, à Alger, le redoutable concours d’entrée à l’École normale de Bouzaréa. Il lui dit les mots qui guident le passage à l’âge adulte. Fouroulou sait qu’il est venu au monde pour donner sens dans la karouba des Aït Mezouz et dans la maisonnée parentale à cette ascension sociale par l’école. Il rassure le père avec ses propres mots: «Oui, tu diras là-haut que je n’ai pas peur» (p. 126).

2- Le dernier des «Humbles»

Les formations et carrière proposées à la jeunesse indigène entre l’avènement du gouvernement civil colonial et la veille de la Seconde Guerre mondiale (1871-1939) indiquent deux voies: le cours normal de Bouzaréa, à recrutement essentiellement kabyle, rural et paupérisé, et la médersa (Tlemcen, Alger, Constantine), à recrutement citadin, ouverte aux classes moyennes. La discrimination linguistique – critère de sélection fondamental — n’aura pas été dans ces deux structures de formation la moins opérante: les arabophones se tournant généralement vers les médersas et leurs maigres débouchés et les berbérophones – principalement kabyles — vers le cours normal de Bouzaréa et l’enseignement des indigènes.

Dans sa thèse sur les instituteurs indigènes formés par l’école normale de Bouzaréa, Fanny Colonna (1975) dresse le tableau sociologique d’une pauvreté, presque distinctive pour les élèves-maîtres kabyles. Cette pauvreté, toute proverbiale, n’est-elle pas si accusée chez les acteurs de l’époque et dans ses «traces» scrupuleusement disséminées?

«Mémoire» de Saïd Faci dans les années 1900 (1931), plus loin au XIXe siècle l’itinéraire édifiant de Amar Saïd Boulifa, et, plus proche, dans les années 1920- 1940, ceux de Rabah Zenati et de cette laborieuse phalange d’instituteurs typifiés dans le registre de l’Algérie coloniale dont Mouloud Feraoun figure le dernier maillon.

Ils ont animé, à Bouzaréa, un bulletin d’élèves au titre évocateur, «Le Profane» , et avaient fait le vœu, presque conjuratoire, d’humilité.

Pour mieux identifier le statut asserté de «pauvreté» de Mouloud Feraoun et de son Fouroulou Menrad, il est utile de revenir à l’extraordinaire parcours de Saïd Faci (né en 1880), qui reste à découvrir. Il s’agit d’un des plus grands hommes qu’ait comptés l’Algérie indigène d’avant-1950, aussi important par son message et par son action que ses contemporains Messali Hadj et Abdelhamid Ben Badis. Enfant de montagnards pauvres du Djurdjura, berger jusqu’à l’âge de quinze ans, Saïd Faci, à force d’efforts soutenus et d’abnégation, entre à l’École normale de Bouzaréa à 19 ans, brûlant avec une foi et un courage salutaires toutes les étapes pour s’engager dans une carrière d’adjoint-instituteur, statut alors réservé aux seuls éléments indigènes de l’enseignement colonial. Maître laïc de la IIIe République, Faci introduit, dès 1911, l’Algérie dans la modernité, avec le lancement à Oran de la première association d’instituteurs algériens d’origine indigène, la création au lendemain de la Grande Guerre de la «Ligue des droits de l’homme», la fondation de syndicats algériens de fonctionnaires et surtout l’usage politique de l’écriture.

Cette modernité retentit dans un discours revendicatif qui prendra souvent la forme d’une lutte continue à l’intérieur même des institutions coloniales. Feraoun ne pouvait ignorer, comme tous les instituteurs d’Algérie, la présence hautement symbolique de cet autre «fils du pauvre», ce Kabyle capital, fondateur de «La Voix des humbles» , longtemps pourchassé par les polices coloniales et exilé en France par l’administration du gouvernement général (Cf. Abdellali Merdaci, 2007).

Il y a Feraoun dans Fouroulou Menrad, mais aussi Faci, l’irrécusable modèle d’une pauvreté constitutive transcendée. Feraoun n’affirme- t-il pas dans Le Fils du pauvre son appartenance à la famille des humbles et à leur combat à l’enseigne d’une dignité humiliée?

3- Une éthique de la littérature

Très peu d’écrivains dévoilent les motivations de leur venue à l’écriture. L’argument de la vocation, le plus souvent exposé, est suffisamment admis pour être discuté. Or, Feraoun ne s’est jamais caché derrière le prétexte fallacieux de la «vocation de l’écriture», comme principe d’une carrière littéraire. Enseignant, proche de la littérature par la lecture et par l’enseignement de la lecture, il a pu être longtemps détaché de l’écriture.

Dans Images algériennes d’Emmanuel Roblès (1959), il rapporte comment il a cherché à convaincre son ancien condisciple à l’École normale de Bouzaréa d’écrire un «roman kabyle». C’était vers la fin des années 1930. Des romans à thème kabyles avaient été publiés par des Français d’Algérie et dans la corporation des instituteurs algériens d’origine indigène et dans les colonnes de leur organe «La Voix des humbles» n’a-t-on pas vivement morigéné Ferdinand Duchêne et ses chefs-d’œuvre Le Berger d’Akfadou (1928) et Mouna, cachir et couscouss (1930), édités à Paris par Albin Michel?

L’instituteur Feraoun pensait que son ami, qui venait de donner un roman d’un ton nouveau sur l’Algérie (L’Action, Alger, Charlot, 1938), était bien armé pour venger la Kabylie et les Kabyles et les restituer dans leur vérité aux lecteurs de cette période de l’après-centenaire.

Le projet était fourbi: «Je nourrissais le secret espoir de faire écrire à Emmanuel Roblès un roman kabyle, un de ces livres solides et têtus où nous apparaîtrions sous notre vrai jour, et cela lui eût été possible tant il s’intégrait si naturellement au pays, tant il s’y sentait incorporé.» Roblès qui «avait déjà l’habitude de voir partout des hommes» l’avait convaincu que les Kabyles étaient leurs semblables et que seule sa plume leur rendrait justice.

Discret parrainage? À partir de ce moment, Feraoun allait délibérer d’une entrée en littérature qui serait une sorte de mission morale. Sa venue à l’écriture, qui se place sous le sceau de la nécessité, n’aura donc pas la spontanéité du poète inspiré; elle répond d’une forte éthique qu’il résume en ces mots: «Si donc on assume cette tâche délicate d’écrire, ce ne peut être que par devoir, ce ne doit être qu’avec respect et crainte; respect pour son semblable, crainte de lui nuire en le défigurant; espoir surtout; espoir de le comprendre, de le faire connaître et aimer, de servir la commune vérité, de plaider pour la commune condition; espoir, en un mot, de faire œuvre de justice, de mesure et d’amour.»

Ce lourd cahier des charges, ce charroi de sentiments, emprisonnent-ils le futur écrivain dans de rigides codes qui ne font pas la bonne littérature? Ils interpellent l’auteur dans un dire vrai, un réalisme si doctrinal, pour relever de l’inépuisable vérité des êtres, précisément des Kabyles, ses frères si proches, dont l’histoire mérite d’être connue. Ce programme doctrinal sature-t-il les pages du Fils du pauvre -avant d’en être élagué dans les œuvres suivantes lorsque Feraoun atténuera le poids du dogme dans sa vision du monde kabyle et recentrera le métier de l’écrivain?

4- Une communauté franco-algérienne

Ce cri du cœur de Feraoun est célèbre: «La communauté franco-arabe, nous l’avons formée, il y a un quart de siècle, nous autres, à Bouzaréa! » (Cf. Images algériennes d’Emmanuel Roblès). Comment ne pas ressentir la vigueur de cette affirmation, en 1959, dans l’Algérie en guerre? Cet idéal «franco-arabe» — maturé depuis un quart de siècle — est la matrice intellectuelle qui forge le cheminement social et politique de l’homme et de l’écrivain. Feraoun ne saura rejeter ni la France ni l’Algérie, sans être acculé au dilemme de Jean Amrouche, au tragique tropisme de deux nations tutélaires.

S’il juge ce qui sépare les Français et les indigènes, Feraoun croit à une union des communautés qui gardent les mêmes droits sur l’Algérie, leur pays. En 1961, au moment où l’Algérie indépendante n’était plus une fumeuse hypothèse, il rappellera, devant des étudiants chrétiens du mouvement «Travailleurs de la paix», sa conception d’un pays qui rassemble.

Il l’écrit, à la date du 28 août 1961, dans son journal (1962): «Nous comprenons l’angoisse des Français d’Algérie: ils sont responsables de tout le mal qu’on nous a fait. Et si jamais les choses finissent par s’arranger on les tiendra soigneusement à l’écart comme pour leur interdire tout espoir de vivre dans l’Algérie de demain qu’ils auront tout de même contribué à construire.»

Rejoint-il ainsi, cette même année, l’appel de Ferhat Abbas, président du GPRA, aux minorités d’Algérie, pour en faire la pédagogie auprès d’étudiants chrétiens? Cette confluence entre Français et Algériens, davantage que les idéologues du FLN qui n’en feront jamais une position affirmée, Feraoun la regardait comme nécessaire pour l’Algérie future.

S’il refusait la longue injustice qui a été la règle dans les rapports entre les communautés de l’Algérie coloniale, s’il dénonçait la prévalence d’une race sur une autre, autorisée et défendue par la France, Feraoun n’écartait pas une égalité entre les différents peuplements d’Algérie, une égalité sans faille.

Son intégration aux Centres sociaux éducatifs, créés par le gouvernement général de l’Algérie (Cf. Serge Jouin et alii, 2001), à l’initiative de la résistante et anthropologue Germaine Tillion, prolonge-t-elle ce désir de rapprocher Français et indigènes?

L’institution, projetée par ses initiateurs comme outil de la politique d’intégration, a été considérée par les ultras de l’Algérie française comme une «école du FLN». Et le FLN la rangeait – sans examen — dans le repoussoir des politiques du «dernier quart d’heure».

Être divisé dans ce qu’il écrivait, dans ce qu’il pensait, mais aussi dans son activité professionnelle d’inspecteur des Centres sociaux éducatifs, Feraoun restait dans le compromis. Le cercle des témoins d’une Algérie plurielle, ceux qu’il estimait être ses proches, les tenants de cette égalité des communautés d’Algérie, se limitait à une élite intellectuelle, le plus souvent sans aucun ressort auprès de ceux qui s’affrontaient en un combat impitoyable. Et qui restait sous la menace des balles des deux camps.

Apprenant l’assassinat par l’OAS d’un ami français, il écrit, le 10 janvier 1962 à Jean Pelegri: «Dites à Honorat ma sympathie, ma profonde tristesse parce que, en tuant C. c’est un peu vous tous qu’on a tués et si un jour la chose m’arrivait, vous pourriez pleurer aussi en songeant que c’étaient tous vos frères – ceux qui vous ressemblaient – musulmans qui étaient tués.» (1962, p. 342). Paroles prémonitoires, surchargeant une destinée franco-algérienne impraticable.

5- Un positionnement atypique dans la guerre

Élu municipal de Fort-National, Feraoun se dessaisira, certes, de son mandat en 1956, mais il l’a fait, comme bien d’autres, à la demande express du FLN, qui aura été intraitable sur ce chapitre de la collaboration des indigènes aux assemblées coloniales.

Défendant une coexistence sans heurts entre les communautés, surmontant les inégalités fondées en droit par le colonialisme, Feraoun comprenait le combat du FLN, mais il ne le rejoindra pas. Tout comme il doutait d’une Algérie française qui n’admettait que la loi du plus fort. Cette position politique marginale lui valut la vindicte de nationalistes et des censeurs repliés à l’arrière.

Eut-il à subir plus souvent que les écrivains de la période stigmatisations et rancœurs? De la part d’intellectuels de gauche, sa famille politique, lui qui émargea longtemps dans les rangs de la SFIO, le parti des instituteurs. Dans les colonnes de l’hebdomadaire marocain Démocratie, Maurice Maschino (1957), rendant compte des «Chemins qui montent» (Seuil, 1957), le traite de «faux-monnayeur ». Il lui répond dans les mêmes colonnes le 1er avril 1957: «M. Maschino, vous êtes un salaud.» C’est probablement l’unique irritation publique que Feraoun fait entendre pendant la guerre. Cette tiédeur, plus supposée que réelle, face aux «événements» qu’on lui reprochait, et qu’on croira reconnaître jusque dans ses romans, effaçant l’histoire présente de l’Algérie, n’était qu’une mise à distance entre les deux parties en conflit.

Feraoun disparu, bien des années après l’indépendance, rien ne lui sera pardonné, précisément dans l’intelligentsia communiste: ni ses idées ni même sa mort. Monique Gadant incriminera-t-elle «un Algérien ambigu»?

Homme de l’«entre-deux», Feraoun se vouait à une Algérie consensuelle, qui ne laisserait aucune de ses communautés sur le bas de la route. Dans le débat politique des années 1950, c’était une position nette, sans aucune tergiversation. Il est difficile de soutenir que Feraoun ait manqué de courage et de clarté dans sa vision de ce qu’a été l’Algérie française (qu’il avait appris à refuser) et de ce que sera l’Algérie algérienne (dont il pouvait se méfier).

De tous les auteurs de la période coloniale, ceux de sa génération principalement, il est le seul à être resté au pays, entré dans un cycle de sanglante violence, pour vivre et défendre ses convictions. Il en mourra, le 15 mars 1962.

Sur le terrain des opérations militaires, cet «entre-deux» ne satisfaisait pas les belligérants. Pourtant, à Fort-National ou à Alger, à aucun moment l’armée française et les chefs de la Wilaya III de l’ALN n’ont envisagé de tuer l’écrivain Feraoun, alors qu’il provoquait le semblable embarras dans les deux camps.

Ce positionnement atypique dans la guerre dérangeait, car l’écrivain ne pouvait se résoudre à l’abandon d’une Algérie «francoarabe » dont il gardait l’espoir qu’elle reviendrait à tous. Dans «Le Dernier Message» (1960), Feraoun reprend les mots de Camus: «Je me suis pris à espérer dans un avenir plus vrai, je veux dire un avenir où nous ne serons séparés ni par l’injustice ni par la justice.»

6- Une épreuve de «canonisation» républicaine

À l’indépendance, la postérité de l’écrivain Mouloud Feraoun tient moins aux circuits de l’État-FLN qu’à la puissante corporation des instituteurs qui impose, dans les années 1960, son nom et ses œuvres dans les programmes de langue française, tous paliers confondus, de l’Éducation nationale. Cette consécration – typiquement républicaine — a pu longtemps préjuger de ce que pouvaient être les qualifications du littéraire dans la jeune école algérienne où le texte feraounien écrasait par le nombre ceux des auteurs de sa génération.

Mais cette célébration de l’auteur ne se cantonnera pas, dans la première décennie de l’indépendance, à une citation pléthorique dans les manuels scolaires de langue française: le nom de l’auteur montera au fronton de dizaines d’écoles, notamment dans l’Algérie profonde, symbole indécidable où il sera difficile de faire la part d’une reconnaissance posthume du maître d’école, de l’écrivain ou du martyr de l’ultime guerre de l’OAS.

Alors même que l’hommage public aux écrivains Malek Haddad et Kateb Yacine a suscité, à Constantine, une farouche levée de boucliers de l’Organisation nationale des moudjahidine (ONM) et des caciques du FLN, dans les années 1980-1990, et qu’à Béjaïa celui rendu à Marie-Louise Amrouche a été âprement discuté, Feraoun a échappé aux censures des vieux guerriers de l’ALN, chevillés à d’insondables querelles de mémoires.

Contrairement à Malek Haddad, longtemps encarté au parti communiste, dont on ne peut ignorer, même s’il fut tardif, l’alignement sur les thèses du FLN qu’il représentera dans de vagues missions culturelles dans les pays de l’Europe de l’Est, et à l’iconoclaste compagnon de route du PCA Kateb, Feraoun offrait tous les motifs d’une défiance politique et son adoubement national par les instances de l’ONM et du FLN reste inexplicable.

Incarnant une «troisième voie», entre nationalistes algériens et extrémistes français, alors même que la violence de la guerre tranchait les positions des communautés de l’Algérie coloniale, Feraoun fait partie, en 1961, d’une délégation de notables algérois introduite par une porte dérobée de l’Élysée, auprès du général de Gaulle, pour une consultation sur l’avenir de la colonie. Les membres de cette délégation furent-ils aussitôt désavoués et condamnés à mort par le FLN? Ce désaveu, l’un d’entre eux, le brillant historien Mahfoud Kaddache, le portera indéfiniment, comme un calvaire, dans l’Algérie indépendante: marginalisé dans l’institution universitaire, coupé de toute activité politique, il ne recevra pas à son décès d’hommage officiel de l’État que méritait son immense œuvre d’historien.

La fortune littéraire (et politique) de Feraoun, longtemps élevé à la dimension d’«écrivain national», peut paraître paradoxale dans le pays nouveau qu’il a lui aussi souhaité et qui tournera résolument le dos à ses idées.

Comme Camus et Jean Amrouche, Feraoun est mort d’une Algérie multiraciale qui s’éloignait, longtemps injuriée par le colonialisme, puis brisée par la guerre.

7- Une maturité littéraire tardive

Longtemps, Feraoun a été cadenassé par la critique et l’histoire littéraires dans une seule œuvre Fils du pauvre. Cette entreprise – féroce — d’opacification du travail de l’écrivain ne sera jamais discernée comme caricaturale par ceux-là mêmes qui l’entretenaient. Lorsqu’on a cadré «l’écrivain scolaire», tout a été irrémédiablement dit, pensait-on.

A-t-on alors érigé d’abusives hiérarchisations dans ce qu’Henri Kréa désigna comme la «génération de 1954» (1960), saluant la modernité de Kateb et de Dib, absolvant l’académisme de Mammeri et repoussant la tradition «scolaire» de Feraoun?

Ceux qui fabriquaient cette gnose injuste et injustifiée méconnaissaient le roman de Feraoun et, plus simplement, son travail sur le roman. Si Kateb interroge plus qu’il n’écrit le roman dans Nedjma (Seuil, 1956), si après la trilogie Algérie (Seuil, 1952-1957) et Un Été africain (Seuil, 1959), la mutation de l’écriture du roman est toute radicale chez Dib, la rupture de ton, sans être révolutionnaire, est bien lisible dans l’œuvre de Feraoun dès La Terre et le sang (Seuil, 1953). Il est tout à fait inaccoutumé de noter que la première mouture du Fils du pauvre (Le Puy, Cahiers du Nouvel Humanisme, 1950), celle-là même qui sera consacrée par le Grand prix littéraire de la Ville d’Alger, en 1951, était mal écrite, troublée par une langue extrêmement parasitaire. Le texte remanié, en 1954, contient près de cent cinquante rectifications de syntaxe, de morphologie et de style. Feraoun emmêlait volontiers la cohérence syntaxique de la phrase et se montrait peu vertueux sur le plan du style. L’étude génétique du texte feraounien, du Fils du pauvre (1950) aux quatre chapitres de L’Anniversaire (Seuil, 1972), roman inachevé, relève la remarquable fécondité de l’auteur et son sérieux dans l’engagement dans une écriture littéraire apurée.

Entre ces deux textes, Feraoun passe de la position de raconter une histoire à celle de l’écrire. L’écrivain se transmue dans cet effort et la langue du roman gagne en épaisseur et en sensibilité. Cet effort n’a jamais été reconnu. C’est Sainte-Beuve (1804-1869), parangon de l’ancienne critique, qui posait – non sans raison — la question de la légitimité de l’écrivain, du moment et de l’œuvre par lesquels elle survient. Feraoun, arrivé à une maturité littéraire tardive, a certainement souffert de la consécration excessive du seul ouvrage qu’il a littérairement composé dans l’encre d’un rabouilleur, Fils du pauvre(1950-1954). Toutes les œuvres qui viendront après, qui lui sont supérieures par leur exceptionnelle maîtrise, n’entameront pas ce malentendu dans la carrière de l’écrivain.

8- Une postérité feraounienne

Deux remarques s’imposent dans la lecture de la postérité feraounienne:

  • 1- Sur le plan politique. Observe-t-on souvent – comme l’établit une riche bibliographie (plus de cent articles de presse recensés sur ce thème depuis 1962) – la surenchère politicienne autour du personnage de Feraoun? N’en a-t-on pas fait, manifestement contre les convictions qu’il a défendues, un «nationaliste», un «révolutionnaire»? Et même, en 2006, dans un dithyrambe enflammé d’un éminent universitaire d’Alger, un «fellaga»?

    Ni ses correspondances, ni son journal, ni ses contributions données aux journaux et aux revues, seules sources fiables pour l’historien sur ce qu’ont pu être ses choix politiques, ne l’établissent. Feraoun fut un personnage officiel de la colonie jusqu’au début 1956. Après avoir quitté la politique municipale en Kabylie, il ne mettra pas son renom d’écrivain le plus primé d’Algérie au service de l’Algérie française ou au service du FLN-ALN qui la combattait.

    L’exode massif des Français d’Algérie, commencé au lendemain de la signature des Accords d’Évian, achevait le rêve d’une Algérie intercommunautaire qu’il avait nourri dans ses actions publiques et dans ses écrits. L’histoire – toujours imprévisible — des intellectuels et des artistes algériens dans la guerre d’indépendance devrait être écrite. Les espérances de Feraoun n’étaient pas celles du FLN-ALN. Voilà, toutefois, bien des années que Mme Khalida Toumi, ministre de la Culture, a inscrit dans le calendrier du gouvernement l’hommage solennel à l’auteur du Fils du pauvre. La confusion autour de ce qu’a été l’homme public et l’écrivain ne semble pas s’épuiser.
  • 2- Sur le plan littéraire. A-t-on jamais autant publié, en Algérie, les textes de Feraoun qu’en ces années 2000-2010? Et surtout le lit-on, avec empressement, non plus dans la catégorie des pères qui l’ont connu dans leurs années d’école mais dans celle de la jeunesse? Si Feraoun revient ces dernières années dans la recherche universitaire, il n’est pas certain, comme le confirment des travaux récents, qu’en soit renouvelée la critique. Que ce soit dans ces engagements politiques ou littéraires, Feraoun, l’éternel «fils du pauvre», semble condamné à d’inaccessibles mises à jour.

    Tous ceux qui, hier et aujourd’hui encore, en 2012, ont entrepris, au gré d’imprudentes édulcorations de l’histoire, d’en ériger la statue sur les plaines encombrées de l’histoire nationale ont détourné cette inaltérable passion d’une cité «franco-arabe» née dans les rudes travées de la vieille dame de Bouzaréa et engloutie dans les fureurs de la guerre. Mouloud Feraoun était tout entier dans ce drame.

A. M.


Bibliographie

  • Ageron Charles-Robert (1968), Les Algériens musulmans et la France, 1871-1919, Paris, PUF, vol. 1.
  • Boulifa Amar Saïd (1925), Le Djurdjura à travers l’histoire, Alger, Bringau.
  • Colonna Fanny (1975), Instituteurs algériens, 1883-1939, Alger, OPU.
  • Gadant Monique (1978), Mouloud Feraoun, un Algérien ambigu…, Peuples méditerranéens (Paris), n°4, juillet-septembre.
  • Faci Saïd (1931), Mémoire d’un instituteur algérien d’origine indigène, Supplément de La Voix des Humbles, n°98, octobre.
  • Feraoun Mouloud (1962),
  • Journal, 1955-1962, Paris, Seuil, 1962.
  • (1960), Le dernier message, Preuves [Paris], n°110, avril (repris dans L’Anniversaire, Seuil, 1972).
  • (1959), Images algériennes d’Emmanuel Roblès, Simoun [Oran], décembre (repris dans L’Anniversaire).
  • Jouin Serge, Lesne Marcel, Rigaud Louis, Simon, Jacques (2001), L’École en Algérie : 1830-1962.
  • De la régence aux Centre sociaux éducatifs, Paris, Publisud. Kréa Henri (1960),
  • Préface au panorama de la nouvelle littérature maghrébine, Présence africaine [Paris], octobre 1960. Maschino Maurice (1957).

    Ce critique donne, en 1957, plusieurs articles dans Démocratie à propos des Chemins qui montent, notamment le 1er avril, les 6 et 13 mai et le 8 juillet.
  • Merdaci Abdellali (2007), Un groupe d’acteurs culturels de l’entre-deux-guerres.
  • Instituteurs algériens d’origine indigène, Constantine, Médersa.

DÉBAT APRES L’INTERVENTION DE FRANÇOIS BURGAT à L’UNIVERSITÉ CITOYENNE DU BLANC-MESNIL

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UN INTERNAUTE ASSIDU ADRESSE SON OPINION A SOCIALGERIE


Chers amis et camarades.

Après beaucoup de réflexion, j’ai décidé d’apporter, même si c’est tardivement puisque je n’ai pas pu le faire sur place, ce complément d’information en direction des amis et camarades présents à la conférence tenue ce 19 mars, au Forum du Blanc-Mesnil, par l’éminent spécialiste François Burgat sur le thème: «Islam, pouvoirs et sociétés arabes».

Indépendamment du fait que monsieur Burgat serait connu pour ses réserves concernant la doctrine marxiste et communiste, ce qui est son droit, il y a, me semble-t-il néanmoins, lors d’une conférence, un minimum de règles et de principes d’objectivité à respecter.

Dans un langage simple, de bon sens, percutant, attractif: le conférencier s’est évertué à tout mélanger, brouiller les pistes à commencer par l’allusion faite, avec beaucoup d’insistance et à de nombreuses reprises, puisque prise comme exemple tout au long de la conférence: l’affiche, 2011, de la fête de « ’Huma». Une référence totalement hors sujet qu’on se demande ce qu’elle vient faire là?

D’autant qu’il était difficile de déterminer précisément ce qu’a voulu démontrer le conférencier: l’affiche roulait-elle pour qui: les dictatures arabes? Ceux qui ont décidé de les combattre?

Confusion encore, par la manière de dédouaner, d’accorder presque un label «révolutionnaire» à l’Arabie Saoudite, au Qatar et autres «démocraties» du Golfe pour leur aide diplomatique, militaire à ces révolutions.

L’utilisation du qualificatif, qui revient une fois de plus, du «qui tue qui» en Algérie. Pour le conférencier, la question ne se pose même pas: c’est le pouvoir algérien.

Idem pour le drame de l’assassinat des moines attribué avec certitude au pouvoir algérien. La seule référence du conférencier pour justifier, les affirmations de certains médias français. Pourtant il suffit d’avoir vu le film français, «les Hommes de Dieu», consacré à ce drame pour se rendre compte que les choses sont bien plus complexes. Bien entendu aucune référence au film.

Un appui d’ailleurs pour démontrer et affirmer que le pouvoir algérien est responsable de la mort de 200.000 personnes à cause de l’arrêt du processus électoral, un processus pourtant sans aucun danger pour le pays.

Comme d’ailleurs l’arrivée des islamistes en Tunisie, Libye, Egypte, Yemen etc. «On ne doit rien redouter de cette arrivée », la réalité ne nécessite pas d’être plus nuancée? Evidemment, même raisonnement pour la Syrie, l’Irak.

Les seuls pays qui tirent leur «épingle» du jeu, d’après la vision du conférencier: l’Arabie Saoudite, le Qatar, Bahreïn et autres «démocraties» du même genre.

Enfin l’affirmation, à la fin du débat, empêchant toute possibilité de réagir, raison principale qui me pousse d’ailleurs à rédiger cette petite contribution: «l’Algérie est le pays le plus malade des pays arabes» et de citer corruption, richesse du pays 180 milliards de dollars de réserves etc.

Je ne suis nullement un inconditionnel du pouvoir algérien, bien au contraire, mais il y a des réalités qu’on ne peut ignorer, passer sous silence à moins d’être malhonnête.

Aujourd’hui, malgré toutes les insuffisances, réserves, manquements aux principes démocratiques fondamentaux: il y a en principe en Algérie, même si la pratique tourne souvent le dos aux principes et aux déclarations officielles, le multipartisme, une large presse indépendante et très critique, un parlement composé de différents courants politiques.

Également, en principe, une médecine gratuite pour tous, une retraite à taux plein après 30 ans d’activité. Plus de 90% au moins des enfants sont scolarisés, la cantine est gratuite dans les écoles, le français est enseigné dés la 2em année scolaire ainsi les enfants sont initiés à trois voir quatre langues, etc.

Enfin, je note et regrette que le conférencier n’a pas fait une seule fois allusion aux intérêts économiques notamment étrangers dans cette partie du monde : intérêts financiers, rapaces en tout genre qui convoitent ces pays surtout leur pétrole.

KHIDER


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L’“Université citoyenne de Blanc Mesnil” – 2e cycle, a articulé son programme du 2ème semestre, sur le thème:

« Comprendre les révolutions dans le monde arabe: entre unité et éclatement »


Alain Gresh y était intervenu le 6 février 2012

« Retour sur le printemps arabe : espoirs et incertitudes »

l’intégralité de cette conférence est accessible sur le lien suivant:

http://www.blancmesnil.fr/les_conferences_en_video_revolutions_arabes.html


le 19 mars, François Burgat a donné une conférence sur le thème “Islam, pouvoirs et sociétés arabes”


30 MARS 2012 – PARIS – IREMMO: LE QATAR, UNE STRATÉGIE D’INFLUENCE

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Controverse

18h30 à 20h30

Vendredi 30 mars 2012


Le Qatar : une stratégie d’influences?


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Alors qu’il est constamment question de l’influence du Qatar, au Proche et Moyen Orient, en Méditerranée et jusqu’en Europe (en particulier en France), il est temps de faire le point sur ses réalités intérieures et son rôle dans les relations internationales.

Laurence Louer

chargée de recherche au CERI et rédactrice en chef de la revue Critique Internationale ;

Khattar Abou Diab

professeur d’Université (Paris III), spécialiste de l’Islam et du Moyen Orient;

Animation :

Guillaume Fourmont

rédacteur en chef de la revue Moyen-Orient

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[Controverse en partenariat avec l’émission de Marie-France Chatin “Géopolitique, le débat”

diffusée sur RFI le samedi 31 Mars.
->http://www.rfi.fr/taxonomy/emission/180]

Inscription: infos@iremmo.org

Participation: 8€ et 5€ (étudiants et demandeurs d’emploi)

iReMMO – 5, rue Basse des Carmes 75005 Paris

Maubert Mutualité

01 43 29 05 65 – www.iremmo.org

EGYPTE: MAGDA IBRAHIM, JEUNE SYNDICALISTE ENTHOUSIASTE

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Propos recueillis par Philippe Merlant – ÉGALITÉ

Publié le 22 mars 2012 par Égalité

Le rendez-vous pour l’interview a été fixé vers 21h dans un café proche de la place Tahrir, au Caire. Aussi Magda Ibrahim est-elle venue accompagnée de son mari. Il est contrôleur des impôts comme elle, syndicaliste comme elle aussi… Il se fera fort discret durant l’entretien, laissant sa femme assumer sa – nouvelle – fonction de présidente du comité des médias et des relations publiques du tout récent syndicat indépendant des impôts.

« La femme ne doit pas être derrière l’homme, mais à côté de lui», lance d’emblée Magda Ibrahim, la trentaine, dans un grand sourire. Elle s’énerve que l’on continue à la considérer comme un être faible, alors que «la femme égyptienne a tant de responsabilités». Encore plus avec la crise économique, qui la pousse à se soucier davantage des fins de mois pour la famille.

Dans son travail au fisc, c’est la corruption qui la met hors d’elle. Du temps de Moubarak, elle a déposé trois dossiers pour dénoncer des dessous de table, dont l’un concernait son directeur national! En 2008-2009, elle a participé à des manifestations pour réclamer le départ de celui-ci.

Et depuis qu’un syndicat, affilié à l’Efitu (“Egyptian Federation of Independent Trade Unions”, la nouvelle confédération indépendante des syndicats égyptiens), a vu le jour, elle a décidé d’y prendre des responsabilités. Fièrement, elle exhibe les certificats qui attestent de son parcours: formation au syndicalisme, initiation aux relations publiques…

Elle a déjà payé cet engagement par la suppression de ses primes salariales.

Partage des tâches ménagères :

« Demandez donc à mon mari ! »

Dans son métier, il y a à peu près le même nombre d’hommes et de femmes. Mais les premiers sont plus nombreux à se syndiquer, et surtout à avoir des responsabilités. «Beaucoup pensent qu’il faut laisser cela aux hommes», lâche-t-elle sans sembler prendre parti. Puis, malicieusement: «Moi, j’ai un tempérament d’homme!»

Elle aimerait que davantage de femmes s’engagent comme elle car «elles rencontrent d’importants problèmes dans leur travail». Si l’égalité salariale, selon elle, est réelle aux impôts, ce n’est pas le cas dans tous les secteurs. Et puis, «il est toujours plus facile pour un homme de grimper dans la hiérarchie».

Qu’est-ce qui pourrait permettre aux Egyptiennes d’exercer plus de responsabilités? Si l’on évoque un partage des tâches à la maison, Magda Ibrahim éclate de rire: «Demandez donc à mon mari!» Tout en précisant que celui-ci l’encourage dans son travail de responsable syndicale.

Cette militante croit en revanche aux vertus de l’éducation. «C’est par elle que l’on peut donner aux femmes le goût de la participation citoyenne», explique-t-elle, tout en chargeant son mari de répondre à un appel sur son mobile.

Elle souhaite aussi que se multiplient les rencontres avec les syndicalistes d’autres pays, comme cette conférence internationale à laquelle elle a participé l’an dernier en Californie. «Les Américains nous ont transmis l’expérience de pays très concernés par la place des femmes, et nous les avons ouverts à la réalité d’ici. Je suis vraiment demandeuse d’échanges de ce type», conclut-elle en laissant son adresse courriel. Au cas où…

Propos recueillis par Philippe Merlant – ÉGALITÉ

Publié le 22 mars 2012 par Égalité