TUNISIE: LE PRÉSIDENT MARZOUKI VEUT PÉNALISER LE TAKFIR

Le Président tunisien par intérim souhaite apaiser les fortes tensions entre laïcs et islamistes en interdisant les accusations d’apostasie.


TakfirPhoto1.jpg [AFP/Fethi Belaid] Au lendemain des confrontations entre islamistes et partisans de la laïcité, le chef de l’Etat tunisien Moncef Marzouki a appelé à une interdiction du takfir.


Le Président tunisien Moncef Marzouki a récemment lancé un appel à l’assemblée constituante pour qu’elle adopte une loi pénalisant le takfir, ou les accusations d’apostasie.

« Le recours à ce style dangereux dans l’expression des différences intellectuelles est une menace pour la paix entre les citoyens d’un pays et favorise la sédition entre eux », a-t-il affirmé lors d’une déclaration le 25 février.

Cette mesure aiderait à « préserver la coexistence des Tunisiens », selon le chef de l’Etat, qui a fait référence à certains groupes qui ont « délibérément » recours au takfir contre d’autres.

« Personne n’a le droit de porter de telles accusations contre ses compatriotes, car cela pourrait engendrer la violence, qui est répressible par principe », a écrit Marzouki.

La plupart des Tunisiens ont salué cet appel.

« Je souhaite qu’une clause soit ajoutée à la constitution, qui pénalise explicitement le takfir, dont la fréquence a augmenté ces derniers temps », a expliqué à Magharebia Alia Allani, spécialiste des groupes islamiques.

Selon lui, « le takfir est l’une des méthodes de négation politique de « l’autre » qui était utilisée durant les périodes de décadence ».

Plusieurs agressions ont été récemment commises à Tunis contre des journalistes et des intellectuels. Certaines ont été attribuées aux salafistes. L’éditorialiste d’Al-Maghreb Zied Krichen et les universitaires Abdelhalim Messaoudi et Hamadi Redissi ont été quelques-unes des victimes de ces agressions. Le gouvernement intérimaire a dénoncé ces actes et a promis d’en poursuivre les auteurs.

Le mois dernier, le ministre de l’Intérieur Ali Larayedh avait annoncé que les forces de sécurité avaient mis à jour une cellule terroriste qui cherchait à « fonder un émirat islamique en Tunisie ». Il a souligné que la menace terroriste était « encore présente en Tunisie » et a appelé à y répondre par « l’éducation, le militantisme religieux, les médias, la culture, la justice, la sécurité et en apportant des réponses sociales et économiques ».

Le militant politique Abou El Alaa Ghawar a reconnu que cette initiative « intervenait tardivement », mais s’est dit favorable à cet appel.

Selon lui, les allégations d’apostasie sont étrangères à la société tunisienne et « marginalisent les revendications légitimes du peuple tunisien ».

« Nous espérons que l’assemblée nationale constituante prendra la responsabilité de relancer le débat sur les questions qui préoccupent l’opinion publique en Tunisie, comme le chômage et la marginalisation des régions intérieures », a expliqué Tarek Messidi, un étudiant.

« Nous avons fait l’expérience de cette violence et des agressions contre la liberté d’expression depuis le 14 janvier 2011, et le Président par intérim n’en a pas pris la mesure avant qu’elles n’affectent son parti », a expliqué Bochra Bel Haj Hmida, une militante des droits de l’Homme, à Magharebia.

« Tout ce dont nous avons besoin maintenant, c’est d’une position claire de toutes les parties, de l’ensemble du gouvernement et de l’assemblée constituante, contre ce phénomène et contre l’utilisation des mosquées à des fins de propagande politique et de militantisme pour la violence, la diffamation, les insultes et le non-respect des gens », a-t-elle ajouté. « Sinon, nous ne pourrons construire une démocratie en Tunisie. »

par Jamel Arfaoui

pour Magharebia à Tunis

le 6 mars 2012