QUI L’EMPORTERA EN SYRIE?

Hocine Belalloufi

Mardi 24 Juillet 2012

La Nation

Cela fait plusieurs mois déjà que l’affrontement politique pour le pouvoir a pris en Syrie la forme quasi-exclusive d’un conflit armé. Les luttes de masse (rassemblements, manifestations, meetings…) ont été de plus en plus marginalisées alors que les grèves de salariés sont quasiment absentes ou n’ont aucune visibilité politique. L’analyse de la situation doit donc prioritairement prendre en considération l’action des forces armées en présence et la nature de leurs stratégies et de leurs tactiques.

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Syrie, le 10 mai. Damas après un attentat dans le quartier Sud de la capitale.

REUTERS/SANA

D’un côté se trouve l’armée nationale syrienne qui a connu des défections de soldats, sous-officiers et officiers, mais qui possède une puissance de feu redoutable et qui reste globalement fidèle au régime. Particulièrement dictatorial, ce dernier n’a pas réussi à s’appuyer sur une partie de la population en armes pour contrer ses ennemis. Il en est donc réduit à porter seul le poids principal de l’affrontement et à utiliser une armée classique pour faire face à une guérilla dont les membres se fondent dans le tissu urbain et la population civile.

La population, enjeu principal de la guerre

On se rappellera que la raison principale de l’échec de l’insurrection menée par l’islamisme armé algérien, dans les années 1990, a résidé dans l’armement d’une partie de la population civile (Groupes de Patriotes, Garde communale, groupes d’autodéfense…). Cette stratégie a permis de répondre à une guérilla disposant d’armes légères par des moyens équivalents et d’éviter ainsi de recourir aux armes lourdes qui occasionnent fatalement des dégâts collatéraux considérables dans le tissu urbain et dans la population. Au-delà de cet aspect strictement militaire, l’armement de la population a constitué la clef de la victoire sur l’islamisme qui n’a pas compris que l’objectif premier de la lutte armée réside dans la conquête politique de la population et non dans le fait de tuer un maximum d’ennemis et de détruire le plus d’ouvrages possibles (usines, institutions…).

Il n’est pas inutile, en ce cinquantième anniversaire de l’indépendance de notre pays, de se souvenir que les manifestations de décembre 1960 démontrèrent que le FLN avait politiquement gagné la partie face au colonialisme français en dépit du fait que l’armée d’occupation disposait d’un écrasant rapport de forces sur le terrain militaire à la suite de l’application du plan Challe, de l’installation des barrages électrifiés (Lignes Morice et Challe) pour étouffer les maquis de l’intérieur en les coupant des bases-arrières situées en Tunisie et au Maroc et de l’internement d’une grande partie de la population dans des camps de regroupement afin de l’isoler des combattants de l’ALN.

En prenant le risque, calculé pour lui, d’armer la population au milieu des années 1990, le pouvoir en Algérie répondait au besoin profond de nombreux citoyens de se protéger, eux et leurs familles. Il favorisait en même temps le basculement, dans le camp anti-islamiste, d’une grande partie de la population qui n’était pas forcément hostile, au départ, au projet porté par ce courant. Une telle stratégie devait forcément s’avérer gagnante dans la mesure où la guerre civile n’opposait plus seulement l’islamisme armé au pouvoir mais aussi l’islamisme armé à une partie croissante de la population.

Une telle stratégie ne pouvait toutefois être conçue que par des politiques qui avaient, directement ou indirectement, fait l’expérience de la guerre populaire de libération nationale. Elle ne pouvait être élaborée par les dirigeants d’une armée classique. Ce n’est pas un hasard si les anciens moudjahidine constitueront le fer de lance des divers groupes armés chargés de faire échec à l’insurrection islamiste. Aguerris militairement, disposant d’une parfaite maitrise du terrain, dotés d’une longue et réelle expérience politique et profondément insérés dans leurs quartiers ou villages, ces anciens moudjahidines joueront, en dépit de leur âge avancé, un rôle très important dans la mise en œuvre de la stratégie de contre-insurrection contre l’islamisme armé.

Une telle stratégie peut difficilement être conçue et, surtout, mise en œuvre par un régime de dictature militaire classique. Les régimes libyen et syrien qui terrorisaient leurs populations respectives pouvaient-ils prendre le risque d’armer ces dernières pour contrer l’insurrection ? Cela était peu probable et c’est pourquoi ils tablèrent sur les forces armées ou de police pour tenter d’écraser, en milieu urbain, leurs ennemis.

Mais une telle stratégie peut-elle venir à bout d’une insurrection qui se répand dans les villes et qui dispose d’un soutien militaire, matériel et financier fourni par les grandes puissances impérialistes (Etats-Unis, France, Grande-Bretagne…), les régimes réactionnaires locaux (Arabie Saoudite, Qatar, Turquie) et le courant islamiste sunnite des Frères musulmans ou des Salafistes ? Une insurrection qui s’appuie sur une forte légion étrangère venue de Libye, d’Irak et du Liban ? La stratégie du régime syrien peut-elle être couronnée de succès alors même qu’il doit faire face à une démarche d’étranglement des puissances du G7 ? Le soutien de la Russie, de la Chine et de l’Iran s’avèrera-t-il suffisant pour contrer les sanctions ?

De la capacité du régime à résoudre cette équation dépendra l’issue du conflit. Des forces de l’opposition nationale réfractaires aux ingérences impérialistes peuvent-elles s’intégrer à une stratégie de résistance et de défense de l’Etat syrien ? Le pouvoir baasiste est-il prêt à faire des concessions suffisantes en matières politique et sociale pour favoriser l’implication concrète d’une grande partie de la population syrienne dont l’entrée dans le combat ferait définitivement basculer le rapport de forces politiques ? La réponse à ces questions déterminera le sort des armes.

La tactique de l’opposition armée ou la politique de la terre brûlée

Dans la lutte contre le régime de Damas, l’opposition basée à l’étranger – le Conseil national syrien (CNS) – a très vite privilégié l’option armée au point de refuser toute discussion avec le régime en vue de négocier les termes d’une transition politique. De même a-t-elle écarté de sa tactique la mobilisation politique de la population syrienne, l’organisation de grèves de travailleurs et de commerçants…

Ne disposant manifestement pas du soutien, pourtant revendiqué, de la population, les opposants à l’étranger qui représentent en réalité une opposition de l’étranger n’avaient qu’un seul objectif : créer une situation de chaos à l’intérieur afin de préparer la voie à une intervention militaire directe des forces de l’OTAN. Leur objectif n’a jamais été de construire un rapport de forces en organisant la population afin qu’elle puisse se défendre face aux forces de répression du régime. Le CNS n’est que le cheval de Troie au service des puissances impérialistes qui espéraient rééditer le scénario libyen en Syrie. La Russie et la Chine les en ont empêchés jusqu’ici.

Cette opposition qui dispose de moyens extraordinaires fournis par « les amis de la Syrie » n’accorde pas davantage d’intérêt à la population que le régime baasiste. Elle n’a aucune stratégie de conquête politique de la population dont elle ne favorise en aucun cas l’auto-organisation. Son but n’est pas de permettre au peuple syrien de s’organiser et de s’armer afin de lutter sur tous les terrains (militaire, mais aussi politique et social) et d’imposer enfin sa souveraineté politique. Elle refuse toute perspective de guerre populaire, forcément prolongée, car visant à gagner le peuple à son projet politique et à transformer le rapport de forces. Le seul objectif de cette opposition de l’étranger est d’accroître le chaos en vue de préparer le terrain à une offensive militaire étrangère. Elle provoque l’armée syrienne en espérant pousser celle-ci à réagir aveuglément, à utiliser la grosse artillerie, les blindés et les forces aériennes (hélicoptères…) pour réduire des quartiers entiers dont les insurgés se sont préalablement retirés. La population civile désarmée et abandonnée constitue alors la victime principale du conflit. Et le fossé ne peut que se creuser entre elle et l’armée qui ne peut éviter les bavures. Plus l’armée détruit les quartiers – elle seule dispose de la force de feu suffisante pour le faire – et plus elle prend le risque de perdre le soutien d’une population terrorisée qui ne songe qu’à fuir ou à se terrer.

Cette tactique cynique est systématiquement mise en œuvre par les insurgés syriens et, surtout, étrangers qui n’ont aucune attache avec le pays et sa population et qui se soucient peu des sacrifices et des pertes subies par cette dernière. Même si elle était couronnée de succès en finissant par provoquer la chute du régime d’El Assad, cette tactique ne mettrait pas fin au calvaire que vit le pays car les parties de la population qui refusent la soumission à l’étranger et les règlements de compte confessionnels poursuivraient la résistance. Le pays éclaterait. C’est peut-être cela que cherchent les impérialistes…

L’urgence de l’émergence d’une troisième force

Afin de sortir de cette dialectique infernale qui embrase et détruit lentement mais sûrement le pays tout entier ainsi que sa population, il faudrait qu’émerge une troisième force politique. Une force populaire, opposée au régime mais défendant sans concession aucune l’Etat syrien face à l’agression de l’impérialisme et de la réaction régionale (gouvernements du Golfe et de Turquie, partis islamistes et laïcs pro-américains et européens). Une force capable à ce titre de proposer un accord au régime en vue de défendre la souveraineté de l’Etat menacée par l’étranger en échange d’une ouverture politique démocratique et d’une amélioration de la situation sociale des couches défavorisées du pays pour faire échec aux plans du G7 et de l’OTAN.

Cette force existe potentiellement, de façon embryonnaire et, surtout, disséminée dans les différents courants d’opposition. De nombreuses coordinations locales proches du Comité de coordination national pour le changement démocratique (CCNCD), du Forum démocratique syrien (FDS) ou de la coalition Watan (créée en février dernier) sont opposées à toute ingérence étrangère et se prononcent pour la récupération du Golan occupé par Israël, soutiennent la lutte du peuple palestinien… Une partie de ces coordinations locales sont même membres du CNS alors même que celui-ci s’affiche de plus en plus ouvertement en faveur d’Israël et des puissances de l’OTAN !

Mais aucune force politique ne s’est révélée en mesure, jusqu’ici, de rassembler ces différentes forces locales dans un projet national anti-impérialiste, démocratique et social en vue de faire face au complot étranger et d’instaurer un régime basé sur l’expression libre de la souveraineté populaire. Certaines de ces coordinations pensent pouvoir refuser la « militarisation de la révolution » alors même que la guerre civile actuelle confirme que le pouvoir est au bout du fusil. Au lieu de tracer une perspective militaire subordonnée à un projet politique, elles refusent l’idée même de lutte armée et prônent de manière totalement naïve une issue pacifique ! D’autres assument le caractère armé du conflit, mais se placent à la remorque de l’opposition de l’étranger, celle de Washington, Paris, Londres, Ankara, Doha et Riad. Elles ne cherchent pas ou n’arrivent pas, là aussi, à tracer une perspective indépendante où l’incontournable lutte armée s’intègre à une stratégie plus vaste aux côtés des luttes politiques, syndicales…

Contrairement à la Libye où le régime de Kadhafi avait empêché l’émergence de forces politiques d’opposition, il existe en Syrie des partis et mouvements politiques de gauche à même de penser et de mettre en œuvre une telle stratégie. L’équilibre relatif des forces en présence – incapacité de l’opposition à renverser le pouvoir et incapacité du pouvoir à écraser l’insurrection alimentée par l’ingérence étrangère – risque de faire durer le conflit en dépit des prédictions de la propagande impérialiste qui ne cesse de clamer la fin prochaine du régime. Ce caractère prolongé du conflit peut être propice aux forces syriennes vraiment nationales et progressistes qui doivent le mettre à profit pour clarifier la perspective, définir une stratégie et une tactique et rassembler des forces pour les mettre en œuvre. Ce travail colossal se mènera dans les pires conditions qui soient, celles d’une guerre civile et d’une intervention étrangère qui ne dit pas son nom. Mais ces difficultés peuvent à l’inverse accélérer les prises de conscience et les reclassements à même de forger cette troisième voie. Il n’y a pas que des inconvénients à être sous le feu de l’ennemi. Les stratégies justes s’élaborent souvent dans l’action et sous l’effet de la nécessité.

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