PARIS – IREMMO – DÉBAT – SHLOMO SAND: ISRAËL – DÉCONSTRUCTION DES MYTHES FONDATEURS

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Les midis de l’iReMMO

Vendredi 28 septembre

12h30-14h


Rencontre/débat

Dès la rentrée 2012, l’iReMMO propose une nouvelle activité «Les Midis de l’iReMMO», et vous invite à débattre avec des spécialistes sur une question d’actualité.


«Comment la terre d’Israël fut inventée?»

Avec Shlomo Sand, historien à l’Université de Tel-Aviv


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Professeur à l’université de Tel-Aviv, Shlomo Sand s’est engagé dans une déconstruction des mythes de l’historiographie israélienne. Avec « Comment le peuple juif fut inventé » (Fayard, 2008), s’était attaqué à la thèse selon laquelle les juifs formeraient un peuple au sens ethnique du terme.

Il poursuit sa recherche en questionnant leur lien avec « Eretz Israël » dans « Comment la Terre d’Israël fut inventée » (Flammarion, 2012). Comme le premier, ce second livre a susicté un vaste débat en Israël même: il en ira sans doute de même en France…

Rencontre animée par Dominique Vidal, historien et journaliste, collaborateur au Monde diplomatique.


Inscription : infos@iremmo.org / Participation à la séance : 8 et 5€*

Abonnez-vous à toutes nos activités : Carte Intégrale 145/90€* – En savoir plus

* Tarif réduit : étudiants et demandeurs d’emploi


iReMMO 5, rue Basse des Carmes 75005 Paris (Maubert Mutualité)

01 43 29 05 65

www.iremmo.org


OULEMAS DE PACOTILLE CONTRE FAUX VOLTAIRES, LA GUERRE DES HYPOCRITES CONTINUE.


[Caricatures du Charlie moquant le Prophète de l’islam:
oulémas de pacotille contre faux Voltaire
Yassin Temlali – Maghreb Emergent – 20 septembre 2012->#1]


[البيان والتبيين في تلوّن زعماء الإخوان المسلمين ياسين تملالي – « الأخبار »، بيروت 21 سبتمبر 2012

 >#2]


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Caricatures du Charlie moquant le Prophète de l’islam:
oulémas de pacotille contre faux Voltaire

Yassin Temlali

Maghreb Emergent

20 septembre 2012

Celui que l’Occident chrétien a longtemps considéré comme un pur «charlatan», «Mahomet», a réussi en l’espace de dix ans à unir toute l’Arabie païenne sous la bannière d’une nouvelle religion. Quelques décennies après sa mort, l’Empire islamique s’étendait des bords de l’Atlantique aux contreforts de l’Himalaya. Tous les historiens sérieux reconnaissent en lui un grand génie politique, se fût-il entouré, non pas de patriciens, mais de va-nu-pieds de toutes origines.

Charlie Hebdo ne devait pas savoir grand-chose du Prophète de l’islam et de sa vie de soldat-prédicateur, où s’entremêlent conquêtes militaires et négociations politiques, spiritualité et préoccupations de la vie terrestre. Pour faire son portrait «humoristique», il s’est inspiré d’un quart de film truqué, «L’innocence des musulmans», s’abreuvant ainsi à son tour à l’insondable puits de préjugés anti-musulmans, legs du Moyen-âge et de ses intolérances. Présenter «Mahomet» sous les traits d’un lubrique impénitent n’a, en effet, rien d’original: ce n’est qu’un cliché rebattu datant de l’époque des guerres religieuses. Pas plus que l’évanescent réalisateur de ce qui s’appelle officiellement désormais «le film anti-islam», les dessinateurs de ce journal français, anciennement satirique, ne se sont pas demandé où un homme aussi plongé dans les plaisirs de la chair pouvait trouver le temps de fonder un Etat s’étendant sur quelque 2,5 millions de kilomètres carrés qui deviendra, en un temps court, le centre de gravité d’un immense Empire.

Les ex-libertaires en bouffons des beaufs «anticonformistes»

Tout cela a un air désespérant de déjà-vu. Les protagonistes de l’histoire ont changé, sa trame est la même qu’il y a sept ans. En septembre 2005, un journal danois, le Jyllands-Posten, avait publié des dessins figurant le Prophète en kamikaze. «Par solidarité», en février 2006, Charlie Hebdo avait repris ces dessins qui reproduisaient eux aussi, sans une once d’originalité, d’antiques stéréotypes anti-sarrasins.

On peut même, aujourd’hui, prédire la suite des événements! Des milliers de musulmans manifesteront dans le monde entier aux cris de «Tout sauf offenser le messager de Dieu!» Les grandes puissances occidentales, soucieuses de protéger leurs ressortissants dans des pays islamiques en ébullition, balanceront entre la «dénonciation de la provocation» et la «défense de la liberté d’expression» de peur de subir les foudres des islamophobes et autres ex-gauchistes convertis à un laïcisme abstrait et agressif. Pour «éclairer l’opinion publique» sur cette incompréhensible fureur musulmane, quelque «expert» n’ayant pas la moindre connaissance de la peinture turque et persane, où même «Mahomet» était parfois représenté – et, surtout, oubliant tout de la géopolitique de l’islamisme – leur soufflera que l’islam interdit la figuration de tous les êtres animés, a fortiori les envoyés de Dieu. Doctement, il leur rappellera, entre autres récentes horreurs sarrasines, la destruction des statues bouddhiques de Bamiyan par les Talibans, en 2001. Il ne se demandera évidemment pas pourquoi ces statues, en plus de treize siècles de pouvoir islamique, n’avaient pas subi la moindre égratignure.

En 2005, lorsqu’on avait expliqué à d’ingénus dessinateurs danois que représenter le Prophète de l’islam avec une bombe en guise de turban stigmatisait tous les musulmans comme des Ben Laden en puissance, ils s’étaient écriés, comme aujourd’hui le patron de Charlie Hebdo: «Liberté d’expression!» Ils auraient peut-être aimé ajouter que la liberté ne devrait pas s’encombrer des sentiments de ces nations désespérément mystiques, mais les consulats danois brûlaient déjà, alors ils s’étaient abstenus. Ils ne se souvenaient même plus que le Jyllands-Posten avait refusé, en 2003, de publier des caricatures de Jésus-Christ jugées blessantes pour les chrétiens.

Tous ces bouffons des beaufs vaguement anticonformistes se demandent-ils ce qu’il adviendrait de leurs journaux s’ils avaient représenté Moïse en impitoyable chef de guerre, conduisant son peuple vers la Terre promise: n’auraient-ils pas tout de suite besoin d’un bon avocat? Mais ils savent d’expérience que si les musulmans se défoulent en brûlant quelques drapeaux, les juifs, eux, ont appris à réagir efficacement aux odieux clichés antisémites, autre fier héritage de la chrétienté européenne et de ses innombrables inquisitions. On n’osera pas tourner en dérision leurs symboles aussi facilement qu’on ridiculise ceux des «cousins mahométans». Pourtant, toute proportion gardée, les exploits de leurs ultra-orthodoxes ne sont pas moins éclatants que ceux des salafistes musulmans; ils vont de l’assassinat politique au harcèlement des femmes «peu vêtues» dans les rues de Jérusalem.

Les « craignant-Dieu- et-le-roi »

Le réalisateur sans talent de «L’innocence des musulmans» et les artistes pyromanes du Charlie Hebdo -, pour qui l’héroïsme consiste à stigmatiser des minorités opprimées, n’affrontent hélas, dans le camp adverse, que des oulémas rétrogrades, dont certains se demandent encore aujourd’hui si l’image n’est pas l’œuvre de Satan.

Ces oulémas ne condamnent pas seulement les auteurs de ces impérissables œuvres «anti-islam» mais «l’Occident» dans son ensemble, vouant aux gémonies la «liberté d’expression», comme si elle était, non pas un acquis humain mais un produit douteux de sa civilisation! Ils se préoccupent moins des souffrances des musulmans réels, victimes du racisme ordinaire de gauche et de droite en Europe et en Amérique, que des «atteintes à la personne du messager de Dieu». Comme si le prestige de cet homme – qui a subi les pires avanies de ses adversaires sans jamais cesser de dialoguer avec eux, poussant l’intelligence politique jusqu’à les accueillir, une fois vaincus, au sein de la «communauté des croyants» – pouvait être amoindri par des épanchements pseudo-artistiques, dans lesquels le génie créatif tient moins de place que les calculs financiers.

Témoigner au Prophète autant de déférence permet à ces oulémas de justifier leur indifférence aux «milliers de Mohamed qui vivent comme des esclaves sous des régimes qui se réclament du prophète Mohamed» (Kateb Yacine). Cela leur permet aussi de faire oublier qu’ils ne contestent pas l’hégémonie américano-occidentale sur leurs nations et ne soufflent mot sur la présence militaire étrangère sur leur sol. L’occupation de l’Irak a moins suscité leur indignation que «L’Innocence des musulmans» ou les caricatures du Charlie et du Jyllands-Posten. Pourtant en Irak, pour utiliser les mots terribles d’un manifestant syrien à propos des crimes de Bachar Al Assad, les Etats-Unis «offensaient le Prophète et le Dieu du prophète » en tuant les Irakiens par milliers. Au lieu de fustiger cette hégémonie bien réelle qui réduit leurs pays à des Etats vassaux, ces serviteurs du roi préfèrent occuper les fidèles à la condamnation de la figuration d’un homme qui rappelait à ses compagnons qu’il n’était, justement, qu’«un homme, qui mange et fréquente les marchés».

Tout comme leur ferveur «antioccidentale», la conception qu’ont ces esprits obscurs de la liberté de conscience est à géométrie variable. A les entendre exiger de l’«Occident» qu’il tienne compte de la sensibilité des musulmans on croirait que les Etats qu’ils servent sont l’ultime sanctuaire de la tolérance religieuse. Pourtant, à leurs ouailles ils prêchent tout autre chose: qu’en «terre l’islam», on ne saurait tolérer de prosélytisme autre qu’islamique et que les renégats n’ont qu’à prendre le chemin de l’exil. En 2001, ils n’ont pas dénoncé la destruction, en Afghanistan, de statues bouddhiques qui ne faisaient de mal à personne. Al Azhar défend farouchement le droit des musulmans au respect de leurs croyances, mais il n’a pas protesté lorsque des illuminés intégristes œuvraient à séparer un libre-penseur égyptien, Hamed Abou Zeid, de son épouse au motif qu’un apostat ne saurait vivre avec une croyante. Et ce même Al Azhar ne s’offusque toujours que du bout des lèvres lorsque des fanatiques s’attaquent aux églises de Haute-Egypte ou, pis encore, exigent des Coptes qu’ils les démolissent de leurs propres mains.

Pas plus que les caricaturistes Charlie Hebdo ne défendent la liberté d’expression en blessant sciemment les sentiments de centaines de millions de croyants, ces oulémas ne croient sincèrement à la liberté religieuse. Les premiers rêvent d’une Europe débarrassé de l’islam et de la «cinquième colonne islamique», les seconds d’un monde islamique débarrassé de ses non-musulmans de toutes obédiences, suspectés d’ourdir des complots contre la «juste religion» et de perturber la léthargique quiétude des gouvernants. Oulémas de pacotille contre faux Voltaires, la guerre des hypocrites continue.

Yassin Temlali

Maghreb Emergent

20 septembre 2012

http://www.maghrebemergent.info/economie/78-idees/16101-caricatures-du-charlie-moquant-le-prophete-de-lislam–oulemas-de-pacotille-contre-faux-voltaire.html

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البيان والتبيين في تلوّن زعماء الإخوان المسلمين

ياسين تملالي

« الأخبار »، بيروت 21 سبتمبر 2012

Avec la même précision concrète que celle déployée contre l’hypocrisie des pâles adeptes voltairiens en Occident, Yassine Temlali, dans cet article d’Al Khabar (Beyrouth, 21 septembre), fustige la démagogie des dirigeants « Frères Musulmans » et leurs retournements opportunistes combinant, à l’instar de ce qui se passe en Tunisie et en Egypte, la compromission avec les cercles impérialistes et leur hostilité viscérale envers les véritables intérêts et les aspirations démocratiques et sociales des couches populaires et des forces progressistes arabes.

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خلال تظاهرة ضد الفيلم المسيء في تونس هذا الأسبوع (زبير سويسي ــ رويترز)

وحدِّثْ عن زعماء الإخوان، عانَوْا الذلّ والهوان من حكّام الطغيان، قُتلوا وسُجنوا وتفرّقوا في البلدان، وهاهُم اليومَ ذوي هيبة وسلطان: أُبدلوا بالأسر القصر ورفعوا راياتِ النصر، يحكمون المغرب وتونسَ ومصر. لنا أن نقولَ لهم بعض حقائقِهم إن نسوها ونذكّرَهم ببعض مواقفِهم وإن أنكروها، ونحن إن لم نفعل ذلك ماضيا فلِئلّا يقالَ إنّنا نُظاهر الحاكمَ على المحكوم والجلاّدَ على المعذَّب المظلوم و نتذرعُ « بمحاربة الظلامية » لدعم النظام « المتنوّر » المزعوم.

لنبدأْ بما يزعمون من أنّهم آباءُ المعارضة وما كانت معارضتُهم إلا عارضة لانشغال شيوخِهم بشتم « الكفَرة البهائية » ونقد « الشيعة الرافضة ». ألم يكونوا في مصر يجتمعون بأرباب الجهاز الأمني لاقتسام الدوائر الانتخابية مع أساطين « الحزب الوطني » ؟ وفي تونس، ألم يهلّلوا لانقلاب بن علي في ذلك اليومِ الأغبر، يومِ السابع من نوفمبر، قبل أن يفهموا ألاَّ فرقَ بين « نوفمبر » و »ديسمبر »؟ كانوا يقودون الملايين ويشاركون في المظاهرات الديمقراطية بالعشرة والعشرين، وما كان حضورُهم إيَّاها حبّا للديمقراطيين وإنّما لتجميلِ صورتِهم لدى « الغربيين » من « ملاحدة » و »مشركين ».

سيردّون مذكِّرين بقديم مآسيهم وتشريد مناضليهم وتعذيب معتقليهم. التحيّة لمن دافع منهم صادقا عن الديمقراطية ولم يجعلها مطية لإقامة دولة تكفر بالحريّة، والعرفانُ لهذه الأقليّة التي قاست القهرَ والتهجير والقدحَ والتشهير لحماية حقّ خصومها في التعبير. أما جُلُّهم فلم يجاهدْ لغير ما يعُدُّه قويمَ « الشرع »، أي لإقامة دولة « الحظر » و »المنع » وفرضِ الحجاب والنقاب والبرقُع، فلم يقف إلى جانب اليساريين وهم يُضطَهَدون لأنّ الدفاعَ عنهم حرام ومصادقتَهم الموتُ الزؤام وإن حتّمت صروفُ الدّهر التظاهرَ معهم بالوئام. من غيرُ زعماء الإخوان ساعد « الرئيس المؤمن » أنور السادات على قمع الاشتراكيين في الجامعات قبل أن تدورَ عليهم الدائرةُ فيقتسموا مع أعدائِهم المعتقلات ؟ من غيرُهم ظاهرَ الدكتاتوريةَ التونسية على « الرفاق » قبل أن يبوءَ مسعى « أسلمة النظام » بالإخفاق ويُشرَّدوا بدورهم في الآفاق ؟

يشتمون اليسار على بكرة أبيه بعد أن أصبحوا وزراءَ ورؤساءَ. أتُراهم نسوا أن كثيرا من « اليساريين » لم يرفضوا الدفاعَ عنهم بزعم كونهم « وهابيين » و »عملاء » وأنَّهم نصروا المظلومَ أيّا كان وفكُّوا أسرَ معتقلي الرأي في كلّ مكان لا فرقَ في ذلك بين الاشتراكيين والإخوان ؟ أين كان عصام العريان ينشر مقالاته قبل أن يكتشفَ « تشرذم اليسار » ؟ في « الأخبار »! وهل فتحوا جرائدَهم لحمة الهمّامي وسامح نجيب وشكر عبد الغفار ؟ ألم يبحّْ في مصر صوت كمال خليل مطالبا بإطلاق سراح من سُجن منهم ؟ ومَن في تونس غيرُ أستاذةِ الجيل راضية النصراوي ذادَ عنهم ؟ من أجار الهاربين منهم في ذلك الزمان وعرّفهم بمنظمات « حقوق الإنسان » ؟ اليسارُ أم السلفيّون وغيرُهم من « إخوة الإيمان »؟

ولما جاء يوم الفصل وأرادت الشعوب أن تحسمَ بالجدِّ الهزل بحثت عنهم فلم ترَ لهم في المعركة من نَصْل. في مصر، في الخامس والعشرين من يناير، لم تجد إلا شبابَ الإخوان الثائر، ممن لا يخشون أن تدورَ عليهم الدوائر. أما هم، فكعادتهم حذِروا ولم يغامروا وحسبوا ولم يقامروا وأسرُّوا ولم يجاهروا. ولم يجارُوا قواعدَهم إلا بعد أن انفضح أمرُهم، وحتى وهم يسايرون طوفان الثورة كانوا يخشون أن يغرقَهم. في ميدان التحرير أمروا بـ « فكّ الاعتصام » وشرعوا في مفاوضة « الأزلام » لما قد يكون في ذلك من « رفع لراية الإسلام »، ولولا حزم الثائرين – وكثير منهم أبناء « الجماعة » ممن سئموا « السمعَ والطاعة » – لما قامت على حسني مبارك الساعة ولواصلوا معه « الحوار » بعد أن سالت من الدماءِ أنهار وكُشفت عن ضعف نظامه الأستار. لولا حزم الثائرين – ومنهم شبابُ الإسلاميين، ممَّن رفضوا التدجين وساروا على الدرب غيرَ خائفين – لاكتفَوا بالجلوس إلى عمر سليمان لـ « إعادة النظر في نتائج انتخابات البرلمان » عِوضَ الإجهاز على نمرود الزمان (ولما كانوا في ما همْ فيه من عزٍّ الآن).

وقِسْ على حذرِهم خلال الانتفاضة المصرية حذرَهم خلال الانتفاضة التونسية. لم يتحرّكوا إلّا بعد أن خرج من قمقمِه الماردُ الغاضب وعمَّت أرجاءَ البلاد النقمةُ على الظالم الغاصب ولولا ذلك لقالوا « الله غالب! ». لم يركبوا قطارَ الثورة إلا بعد أن سار ليخطفوا ثمرةَ الانتصار ممن جابهوا الرصاصَ بصدر عار. حين كان القمع يحصد شبابَ سيدي بوزيد كان خيارُهم المشاهدة خوفا، كالعادة، من أن يُتَّهموا بـ « المزايدة ». وكان خيارُ اليسار المساندة، بالمشاركة في المظاهرات ودعمِها بأموال النقابات والجمعيات وإسماعِ صوتها في الجرائد والفضائيات.

ثم جاءت الانتخابات ففازوا بها باسم « الحلّ هو الإسلام » (وبتوزيع العدس والأرز على المُعوَزين والأرامل والأيتام)، وعادت حليمة إلى عاداتها القديمة من هوس بالحلال والحرام وشتمٍ « للعلمانيين » في وسائل الإعلام. استمرّ قتلُ الثوار ولم يُنجدُوهم وتواصل سجنُ الأحرار فلم يسندوهم واكتفوا بكلام عابث عن « الطرف الثالث »، فقد كان كل همِّهم أن يصبحوا للجنرالات أصدقاء ويتَّقوا شرَّهم بالمدح والإطراء إلى أن يُمَكَّنَ لهم فيصبحوا أمراء.

وما أن تمكّنوا حتى امتلأوا غرورا فتبيَّن من أنيابهم ما كان مستورا وجُبر من عنجهيّتهم ما كان مكسورا. أحجموا عن « التغيير » وماطلوا في كسر قيد الثائر الأسير واقتسموا السلطة مع الفلول « فمنا أميرٌ ومنكم أمير ». نسوا الشهداء الأبرار – ومنهم شهداؤهم – وفضّلوا رفقة الأشرار – ومنهم جلاّدوهم – وساروا في موكب أمريكا وأحبابها بالطبلة والمزمار. لم يروا حرجا في مصاحبة قياديي « التجمع » و »الحزب الوطني » بعد أن كانوا ينعتون حكمَهم بالفاجر « الوثني » وأدّوا فروض الولاء لوليّة نعمتهم، السعودية، فكانت أوّلَ بلد زاره محمد مرسي وحمادي الجبالي طمعا في دعمها المالي، رغم ما يَعرفان عن ملكيّتها الاستبدادية وتكبيلها مواطنيهما المهاجرين بقيود العبودية (ناهيك عن سعيها إلى الإفراج عن الشرذمة المباركية وإيوائها العصابةَ البنعلية-الطرابلسية). وأعطوا هيلاري كلينتون العهودَ بأنّ « التغيير » لن يضرّ بمصالح الرأسمال ولن يمسَّ الاستثمارات وأسواقَ المال وأنّ العلاقاتِ مع إسرائيل ستبقى على ما هي عليه من حسن حال. واكتشف وزراؤهم أنّ قانونَ الطوارئ « مذكور في القرآن » وما كان مبارك وبن علي بهذه الفتوى يحلمان، وسيكتشفون فيه، لا محالةَ، مشروعيةَ « إعادة النظر في حلّ البرلمان »، فرداءُ الدين فضفاض يفي بكل ما لهم من أغراض، بما فيها تشويه الخصوم والتعرّض للأعراض.
ما أن تمكنوا حتّى تنكَّروا للفقراء فليس الفقراء سوى كتلة صمّاء و »عامّة دهماء » تُشترى ذممُهم والأصوات في أيّام الانتخابات. أدانوا في مصر « المظاهرات الفئوية » وفي تونس أطلقوا النارَ على الشبيبة البوزيدية بعد أن أدركت زيفَ وعودهم الورديّة. واصلوا إغداقَ المال العام على خزائن اللئام وإعطاءَه غيرَ مستحقِّيه من أرباب العمل – وبعضهم قَتَلة أبنائهم في « موقعة الجمل »- فاطمأنّ الناهبُ على ما نهب وفرح السالبُ بما سلب. وبدل أن يُحسنوا التدبير فيأخذوا من المترَف ليعطوا الفقير أحكموا على المعدَمين الأغلال وتوعدوا العمال بأن تعود عليهم إضراباتهم بالوبال، وبكوا مع الباكين على « عجلة الإنتاج »ونسوا وعدَهم بمساواة سكّان الأكواخ والأبراج في « استيفاء الخراج ». وبدل أن يبحثوا عن الأموال عند أصحاب الحلّ والعقد حزموا أمرَهم على طلب القروض من صندوق النقد، وقال بعضهم – مُحرَجا – إن « الضرورات تبيح المحظورات » وقال بعضهم الآخر – غيرَ مُحرَج – إنّ هذه القروضَ ليس رباً من المحرّمات، فأين « الاقتصاد الإسلامي » وما يزعمون من « نظريات » ؟

هذا حال زعماء الإخوان إلاّ من رحم ربُّك، فليعتبروا بمصير من سبَقَهم إلى القصر قبل أن يُقضى الأمر ويُصبحوا طغاةَ هذا العصر.

ياسين تملالي

http://www.al-akhbar.com/node/167686

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LES 300 milliards d’EUROS QUE L’ALLEMAGNE «DOIT» à LA GRECE

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LES 300 MILLIARDS D’EUROS QUE L’ALLEMAGNE DOIT» À LA GRÉCE

37 millions d’euros. C’est la somme que l’Allemagne a remise à la
Grèce via le plan de sauvetage de l’euro. C’est bien peu par rapport
aux 300 milliards d’euros que les Grecs aimeraient bien la voir
rembourser.

«Ce chiffre, chaque écolier grec le connaît. C’est ce que doit
l’Allemagne à la Grèce en réparation des dommages et des atrocités
commises pendant la Seconde guerre mondiale»
, écrit l’hebdomadaire
allemand Stern. Ce chiffre qui réapparait régulièrement dans la presse
grecque correspond à la somme de toutes les réparations réclamées par
la Grèce, dont 70 milliards d’euros d’intérêts.

Pour de nombreux Grecs, cette dette est vécue comme une blessure, une
humiliation qui les empêche de tourner la page de la Seconde guerre
mondiale. La Grèce a en effet payé un lourd tribut à cette époque,
rappelle le Stern:

«Le fait est que les Grecs font partie des nations qui ont le plus
souffert lorsque les nazis étaient au pouvoir. Leur volonté de
résistance leur a été fatale. Tout a commencé par un télégramme
légendaire, que le dictateur qui régnait alors sur la Grèce, le
général Metaxas, envoya en octobre 1940 à l’Italie fasciste – en
réaction à l’ultimatum de capitulation posé par Mussolini. Il
contenait le simple mot «ochi» (non), c’est pourquoi les Grecs, encore
aujourd’hui, célèbrent au mois d’octobre le jour du Ochi. Peu après,
les Italiens attaquèrent la Grèce, et bien qu’ils étaient supérieurs
en nombre, ils furent repoussés jusqu’à la frontière albanaise.

Hitler fut alors obligé d’envoyer ses troupes. Elles aussi eurent à
faire face à une résistance massive. Quand les nazis finirent par
vaincre, ils instaurèrent un régime d’occupation brutal, afin de
montrer au monde entier ce qui arrivait aux petits pays qui refusaient
de se soumettre. En Crète, où les habitants se sont particulièrement
défendus, il a été ordonné de tuer dix Crétois pour chaque soldat de
la Wehrmacht tombé au combat. Trente villages de l’île ont été anéantis. Au total, plus de 80.000 Crétois moururent pendant l’Occupation, entre 1941 et 1944. 7,2% du peuple.»

En pleine crise, pas étonnant que cet éternel débat autour de la dette allemande soit revenu sur le devant de la scène politique, au point qu’un groupe de travail a été créé par le ministre des Finances grec la semaine dernière, qui a pour mission d’éplucher les documents historiques qui pourraient attester du non-remboursement de cette dette.

Car côté allemand, ni gouvernement ni historiens ne reconnaissent l’existence de cette dette. Comme l’explique l’historien Heinz Richter, professeur d’histoire grecque moderne, au Financial Times Deutschland:

«Il y a toujours eu des réclamations. Mais les dettes ont aussi été remboursées à plusieurs reprises.»

Selon lui, les Grecs se sont montrés négligents avec l’argent remboursé. 30.000 tonnes de biens manufacturés leur ont d’abord été promises à la fin de la Seconde guerre mondiale:

«10.000 tonnes sont parties en 1950 à bord de bateaux anglais en direction de la Grèce – mais ne sont jamais arrivées sur place.»

Le reste aurait pourri pendant deux ans dans le port de Hambourg et aurait ensuite été vendu aux Anglais. L’argent n’est également jamais arrivé à Athènes. En 1953, Bonn a accordé 200 millions de Deutschemarks de crédit d’investissement à la Grèce – une réparation déguisée, qui n’a pourtant jamais été reconnue comme telle. La Grèce aurait finalement reçu 115 millions de Deutschemarks de réparations pour les crimes nazis. Mais cet argent aussi se serait évaporé.

Selon les experts, les recherches entreprises par le groupe de travail grec ne devraient donc pas ouvrir la porte à de nouvelles négociations sur les réparations.

http://www.slate.fr/lien/62115/allemagne-grece-reparation-occupation-nazi-hitler


SEPT STÉRÉOTYPES CLASSIQUES SUR LA GRÉCE ET LES GRECS

La démagogie est un mot grec mais les démagos sont partout.

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– Ile de Santorin, dans les Cyclades, en septembre 2011. REUTERS/Michael Perry –

Frappée violemment par la crise, la Grèce est dans le collimateur de l’Allemagne, de la France et des médias internationaux,. Les analyses économiques et politiques fusent dans tous les sens et la revue de presse étrangère dans le journal de 20 heures est devenue quotidienne à Athènes. Certains ne se privent pas d’utiliser les stéréotypes les plus simplistes (le Grec est un paresseux qui boit de l’ouzo sous le soleil toute la journée sans travailler et en dansant du sirtaki) et infondés. Rien de plus facile et lucratif —économiquement ou politiquement parlant— que d’attaquer gratuitement un pays et un peuple dans son ensemble quand ça va mal.

La démagogie est un mot grec mais les démagos sont partout. Voici 7 stéréotypes classiques sur la Grèce et les Grecs.

Les Grecs sont des fainéants

Les chiffres contredisent l’image du grec paresseux. Selon la Commission Européenne (base de données AMECO), les Grecs sont ceux qui ont travaillé le plus, au sein de la zone euro, en 2011 avec 2032 heures de travail. Ils sont très loin devant les Français et les Allemands qui ont travaillé 1.440 et 1.413 heures durant cette même année…

En ce qui concerne l’Europe des 27, les seuls à les dépasser en heures de travail annuel sont les Polonais avec dix heures de plus par an. Il ne faut pas confondre travail et productivité car l’amalgame ne tarde pas à se faire et les stéréotypes à fleurir.

La Grèce est en retard sur la productivité, à cause de lourdeurs administratives et des obstacles à la concurrence, mais il n’y pas de déni de travail de la part des Grecs.

Les grecs ne payent pas leurs impôts

Christine Lagarde, directrice du FMI, ne s’était pas gênée à utiliser ce cliché en déclarant, lors d’une interview dans le journal britannique «The Guardian», alors qu’elle était interrogée sur la partie de la population grecque qui souffre par la crise, que «les Grecs devraient commencer par s’entraider mutuellement», en «payant tous leurs impôts».

Il est impossible de croire que Christine Lagarde ne connait pas le mode d’imposition des travailleurs. Le salarié, au secteur privé ou à la fonction publique, ne peut pas échapper au fisc puisqu’ il paie ses impôts à la source. Christine Lagarde a fait un raccourci pour le moins… léger en traitant tous les Grecs de fraudeurs fiscaux. Probablement car son statut de diplomate salarié l’exempte de payer des impôts sur son revenu de 380.000€ par an 😉

Les Grecs dansent le sirtaki ! Oooopa !

Les Grecs ont la danse dans leur culture et elle fait partie de l’arsenal d’une soirée bien grecque. Et qui dit danse pense directement au sirtaki. Faux. Ce dernier est une invention récente du 7e art. La musique a été composée par Mikis Theodorakis en 1964 et la chorégraphie est un mix de plusieurs danses différentes, rapides comme le syrto et lentes comme le zeimpekiko —une danse masculine freestyle symbole de virilité. Le sirtaki a été dansé pour la première fois par Anthony Quinn en 1964 dans le film «Zorba le grec» de Michalis Kakoyannis.

Les Grecs consomment de l’ouzo et du retsina par tonneaux

L’alcool préféré des grecs n’est pas l’ouzo. Surprise, le whisky est de loin le premier choix du consommateur grec, avec 42% de parts de marché en 2010 loin devant l’ouzo. La consommation moyenne annuelle est de deux litres par habitant pour le whisky et d’un litre pour l’ouzo.

En ce qui concerne les vins le retsina, le vin blanc résiné, n’est pas le premier choix des Grecs non plus, contrairement au cliché. Sa part de marché est de 30% et ne cesse de régresser. Le pays produit tous les types de vins.

«Va te faire voir chez les Grecs»

La palme d’or des clichés. Faut-il vraiment documenter?

Mykonos est souvent citée comme l’«île des homos». Il s’agit tout simplement de l’ile la plus touristique, la plus branchée, où les fêtes en tout genre sont la spécialité maison. Une destination appréciée des fêtards homosexuels comme des autres…

Le régime méditerranéen ou crétois

«La diète méditerranéenne» a été inscrite le 16 novembre 2010 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco comme un «ensemble de savoir-faire, connaissances, pratiques et traditions». L’inscription concerne l’Italie, la Grèce, l’Espagne et le Maroc. Ce régime consiste à consommer en abondance des fruits, légumes, céréales et huile d’olive et très peu de viande et produits laitiers. Plusieurs études ont montré qu’il permet de diminuer la mortalité par maladie cardio-vasculaire et le risque de maladie d’Alzheimer.

Malheureusement, les habitudes alimentaires changent et le régime méditerranéen n’est plus la réalité quotidienne de tous les Grecs. Quatre enfants sur dix sont obèses, la plupart des écoles ne servant pas de fruits et légumes aux enfants…

Un Grec ne finit jamais son boulot

Dimitri Avdoulos

http://www.slate.fr/story/60979/les-grecs-sont


TAMAZIƔT DEG WEHRAN (TAMAZIGHT A ORAN)

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ÉTAT DE L’ENSEIGNEMENT

ET DE L’ACTIVITE CULTURELLE

EN LANGUE TAMAZIGHT

À ORAN

communiqué bilingue

de l’associaton Tigawt d Wawal

“Urgaɣ lliɣ di tmurt-iw

Mi d-ukiɣ ḍḥiɣ d aɣrib”

Lewnis At Mangellat.

___

« J’ai rêvé que j’étais dans mon pays

Au réveil je me suis trouvé en exil »

Lounis Ait Menguellet.


TAMAZIƔT DEG WEHRAN:

“Am win yettraǧun Rebbi!..”

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Yiwen Umaziɣ n Wehran – Un Amazigh d’Oran.

5O iseggasen ɣef timunent n tmurt;

32 iseggasen ɣef Tefsut Imaziɣen;

11 iseggasen ɣef Tefsut taberkant,

anda-ten izerfan-nneɣ?!

  • Ur tettwaselmad Tmaziɣt (am tutlayin-nniḍen) deg iɣerbazen izuyaz deg Wehran?!..

    – Aselmed n tmaziɣt yella-d deg snat tmesnawiyin d yiwen uɣerbaz alemmas, kkran ssḥebsen-t war tamentilt di 1997.
  • Ur ttwaklasen izarismen (ismawen) Imaziɣen deg waddad aɣarim (taɣiwant) n Wehran?!

    -Ula d isem ugellid ameqqran Anemdi, Amaziɣ “GAYA” yettwagdel niqal, alammi i tt-yeḍra useḥreṣ meqqren sɣur twacult Bensidhum d wamek i yers (aseggas yezrin 2011).
  • Ur d-tettwaṭṭaf rradyu tis-snat (amaṭṭaf ur d-nettwaṭṭaf) deg yal tama n Wehran?!..

    Ma mačči d lbaṭel waya; Ma mačči d tamḥeqranit ; Ma mačči d miḥyaf ; amek ara s-neg isem ihi?!!

“A ɣ-yemneɛ Rebbi si ddula yettdullun;

d leḥkem yettɣurrun;

d yir axenfuc ɣef yiri n lkanun”

Ccix Muḥend U Lḥusin.


TAMAZIGHT À ORAN:

En attendant Gaudout…

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Après 50 ans de l’indépendance,

32 ans du printemps Amazigh

et 11 ans du printemps noir.

Où sont nos droits ?

  • Ni l’enseignement de la langue Amazigh dans les écoles publiques (suspendu depuis 1997) ?!
  • Ni l’enregistrement des patronymes à consonance Amazigh (à l’instar de «GAYA» : un célèbre roi et l’un des principaux fondateur de l’État Numide) au niveau des bureaux d’État civil à Oran.
  • Ni la réception convenable de la radio chaine 2 (chaine Amazighophone) dans tout le territoire de la wilaya d’Oran.

Awlawal seg Wehran


MOULOUD MAMMERI OU LA COLLINE EMBLÉMATIQUE

Le 21 avril 2012, et en hommage à Mouloud Mammeri, l’ACB – Association de Culture Berbère – organisait à Paris une Table ronde autour de  » La Colline oubliée « .

Le 25 avril 2012, socialgerie avait mis en ligne à cette occasion le texte de l’intervention de Sadek Hadjerès dans son article 827: ASSOCIATION DE CULTURE BERBÈRE, PARIS – LE 21 AVRIL 2012Table ronde autour de  » La Colline oubliée « , en HOMMAGE À MOULOUD MAMMERIEVOCATION, par Sadek Hadjerè.

Aujourd’hui, socialgerie met en ligne le texte intégral de l’intervention de Hend Sadi, adressé aimablement par son auteur (le texte est actuellement en instance de publication dans la Revue de l’ACB). (*)


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intervention de Hend Sadi

Cet article analyse les motivations qui ont poussé les intellectuels organiques du Parti du Peuple Algérien (PPA) à s’acharner sur le premier roman de Mouloud Mammeri, La Colline oubliée, et démontre que la dimension berbère de l’œuvre est au cœur de leurs attaques. En effet, celle-ci induit un modèle de nation incompatible avec celui du courant dominant du PPA dont le caractère exclusivement arabo-musulman est nettement réaffirmé au lendemain de la crise de 1949. Notre approche consiste à reprendre les textes des principaux protagonistes de cette cabale en les resituant dans leur contexte historique. Une attention particulière est accordée au profil, à l’itinéraire ainsi qu’au discours de chacun des critiques. Ce matériau est complété par le texte du roman et l’étude que l’écrivain égyptien Taha Hussein a consacrée à La Colline oubliée. La fin de l’article explore les répercussions de cette campagne qui fonde la critique littéraire algérienne post-coloniale.


Il est communément admis qu’une œuvre littéraire ne peut être saisie dans sa plénitude sans prendre en compte sa réception par la critique et le public. De ce point de vue, La Colline oubliée est un cas d’école en Algérie.

Lorsque paraît le roman chez l’éditeur parisien Plon en 1952, son auteur, Mouloud Mammeri, jeune professeur de lettres françaises au lycée de Ben Aknoun à Alger, est inconnu. Salué dans un premier temps par une critique élogieuse, le livre est cité à Paris aux prix Femina, Goncourt, Interallié et Renaudot pour finir couronné à Alger par le prix des Quatre Jurys. Mais, paradoxalement, le large succès de ce premier roman propulse son auteur dans l’œil du cyclone. Et c’est la réaction forte, vivement hostile à l’œuvre, venue de nationalistes algériens acquis à l’arabo-islamisme qui passera à la postérité sous le label « critique nationaliste ».

Désormais, l’image d’une œuvre sulfureuse, politiquement suspecte, collera à La Colline oubliée, comme à son auteur, et persistera au-delà de l’indépendance algérienne tandis que seront oubliées les nombreuses autres critiques, provenant de milieux divers (y compris nationalistes), admiratives devant la découverte d’un talent surprenant.


I. UN ENVIRONNEMENT HOSTILE

La conjoncture historique et la notoriété des acteurs qui se sont impliqués dans la polémique étudiée ici ont grandement contribué à donner un impact substantiel à l’offensive lancée contre le roman. S’il est de tradition de considérer que La Colline oubliée avec La grande maison de Mohamed Dib signe la naissance de la littérature algérienne d’expression française, nous pensons pouvoir affirmer également qu’à son tour la réception du roman a fondé la critique littéraire algérienne [[Nordine Saadi porte la même appréciation sur l’événement dans une communication, non encore publiée, faite en juin 2009 à un colloque abrité par le CRIDSSH à Oran.]] longtemps dominée par Mostefa Lacheraf, principal protagoniste de la controverse que nous examinerons. Le mode d’appréhension et les critères d’évaluation de l’œuvre artistique mis en place dans la campagne menée contre La Colline oubliée structureront durablement le champ culturel algérien officiel. Ils pèseront spécialement sur l’appréciation de toute œuvre artistique d’inspiration berbère. Mostefa Lacheraf a fait école, même si ses thèses accusent aujourd’hui un certain recul et que, dans l’intervalle, lui-même, a nuancé sa position sans la modifier sur le fond [[Lacheraf, Mostefa: «L’avenir de la culture algérienne », entretien in Les Temps modernes n°209, oct. 1963, Paris.]].

Nous entamons le présent travail par l’analyse des critiques défavorables au roman toutes peu ou prou caractérisées par une approche biaisée. Nous chercherons à en saisir la finalité et, parallèlement, à cerner ce que représente La Colline oubliée pour «mériter» leur hostilité.

Ensuite, nous examinerons la critique de Taha Hussein, écrivain égyptien de renom surnommé «Doyen des lettres arabes » et de surcroît fin connaisseur de littérature française. L’article de Taha Hussein aide à mieux cerner les motivations des contempteurs de Mammeri en relativisant leur discours.

Enfin, nous conclurons avec l’impact dans l’Algérie post-coloniale de ces critiques.

Mais, pour saisir les enjeux de l’époque, rappelons auparavant quelques données historiques qui en précisent le contexte.

1. Années cinquante : « La nation qui s’élabore »

En ce milieu de vingtième siècle, les temps sont aux idéologies fortes. Il n’y a guère de place pour le doute. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le marxisme est à son apogée et le mouvement de décolonisation connaît un nouvel essor. En Algérie, les deux courants se sont heureusement rencontrés : la première organisation nationaliste algérienne, l’Étoile Nord-Africaine (ENA), naît en France au sein de l’émigration ouvrière kabyle en majorité, sous l’impulsion du mouvement communiste international.

Aux yeux de la majorité des militants politiques algériens, il apparaît que la question coloniale revêt une dimension identitaire aiguë. Les communistes en minimisent le poids en la diluant dans l’idée de «nation en construction» pour s’en tenir finalement à la primordiale «lutte des classes». Cette «nation en construction»[[Est-ce pour s’en démarquer que Lacheraf use d’une formulation proche mais différente et parle de «nation qui s’élabore» dans sa critique de La Colline oubliée que nous étudierons plus loin?]] qui renvoie à une mosaïque de populations disparates «Maltais, Kabyles, Arabes, Berbères, Alsaciens, Espagnols, Juifs…»[[Discours de Maurice Thorez à Alger,11 février 1939.]] est parfois avancée par divers courants politiques rétifs à l’idée d’indépendance pour nier la pertinence du concept de nation appliqué à l’Algérie, ce qui, par voie de conséquence, disqualifie peu ou prou le combat anticolonial affirmé comme tel. Aussi, se méfie-t-on dans les rangs nationalistes de tout ce qui peut pousser vers un éclatement de la nation dont le modèle est l’«État-nation» de … la France jacobine! Mais si, hors le courant communiste, le caractère primordial de la question identitaire fait consensus, les réponses à y apporter divisent. Certains, marchant sur les brisées de Djamal Eddine Al Afghani et de Mohamed Abdou, principalement des éléments formés à l’école arabe coranique, essentialisent le clivage religieux et créent des ramifications locales du mouvement oriental Nahda (Réveil, Renaissance), à l’instar de Ben Badis avec son «Association des oulémas[[Oulémas est un mot arabe signifiant «savants». L’Association des Oulémas musulmans d’Algérie créée en 1931, au lendemain de la célébration du centenaire du débarquement français à Sidi Ferruch, près d’Alger. L’islamisme défendu par les tenants de ce courant s’accompagne d’un hégémonisme arabe au plan culturel.]] musulmans d’Algérie», d’autres, formant un autre courant plus diffus, se veulent plus modernes tout en se revendiquant des mêmes maîtres et mettent en avant le panarabisme plutôt que l’islamisme auquel ils ne l’opposent cependant pas. Ceux-là, s’inspirent de Chekib Arslan, le chantre libanais de la nation arabe réfugié à Genève. Ces courants cherchent à inscrire la décolonisation de l’Afrique du Nord dans le cadre de la «renaissance » du monde musulman pour le faire émerger des ténèbres où l’aurait plongé l’Occident chrétien. Ils s’emploient à arrimer l’Algérie à l’ensemble arabo-islamique, pays, qui, pour la première fois depuis de longs siècles, s’apprêtait à s’affranchir de la tutelle étrangère.

De nombreux militants qui ne se reconnaissent pas dans l’idéologie arabo-islamique, mais inquiets de la menace que fait peser la diversité culturelle manipulée par des courants colonialistes pour créer des divisions au sein des rangs nationalistes, rallient cette position par recherche de confort politique, et le font d’autant plus facilement que cette adhésion est sans effet immédiat.

Parallèlement à cette nébuleuse culturellement acquise à l’arabo-islamisme mais politiquement hétéroclite, émerge au sein du Parti du peuple algérien[[Organisation créée à Nanterre pour prendre le relais de l’Etoile Nord-Africaine après la dissolution de celle-ci en 1937.]] (PPA) et contre sa direction qui le taxe de «berbéro-matérialiste», un courant qui tente d’apporter une réponse identitaire inscrite dans l’histoire régionale nord-africaine et qui intègre la dimension amazighe.

Cette idée apparaît au grand jour[[Idir El Watani: Vive l’Algérie, édition «Le combat algérien», 1948. Ouvrage collectif rédigé par des militants du PPA et dont le nom d’auteur, Idir El Watani, est un syncrétisme: Idir (prénom signifiant «vie» en kabyle) et el watani (mot arabe signifiant «nationaliste»).

[socialgerie voir article 74: L’ALGÉRIE LIBRE VIVRA
1949 : VIVE L’ALGÉRIE
par IDIR EL-WATTANImis en ligne le 20 novembre 2009
DATE DE PUBLICATION EN LIGNE : 20 NOVEMBRE 2009->74]

pour le texte téléchargeable: ]] avec la radicalisation opérée par le PPA lors du congrès de 1947 qui rompt avec la démarche légaliste pour se préparer à la lutte armée, en particulier sous la pression du puissant district de Kabylie. En Kabylie précisément, l’aile radicale du Parti est animée par des leaders regroupés autour de Ouali Bennaï, chef du district kabyle, Amar Ould Hamouda qui deviendra en 1948 responsable de l’OS pour l’Oranie, Ali Laïmèche, le premier militant nationaliste algérien qui décède au maquis en 1946… C’est ce groupe qui de manière feutrée prépare dès 1945 une alternative à l’Algérie exclusivement arabe prônée par la direction du PPA. En mai de la même année, ces jeunes s’engagent dans un maquis nationaliste auquel La Colline oubliée fait explicitement référence. Un des principaux personnages du roman, Ouali, est une création romanesque très librement inspirée du leader politique Ouali Bennaï.

Ce courant se heurte rapidement à l’omnipotent leader du PPA, Messali Hadj, qui s’est progressivement laissé happer par l’idéologie arabo-islamique en prenant ses distances avec le communisme où avaient baigné les fondateurs de l’ENA. L’éloignement de la gauche française à l’égard de l’idée de l’indépendance algérienne[[Le PCF cautionne en particulier l’interdiction de l’ENA en 1936 et celle du PPA en 1939 qui sera recréé sous le sigle MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques).]] à partir des années trente a sans doute favorisé cette dérive. En compagnie de dirigeants influents du PPA, Messali se rend plusieurs fois à Genève auprès de Chekib Arslan. Ce dernier a pu mesurer son audience en Afrique du Nord lorsque, en 1930, il fait reculer le gouvernement français sur l’affaire du «Dahir berbère»[[Le « Dahir berbère » est un décret signé le 16 mai 1930 par le Sultan du Maroc, alors sous protectorat français, officialisant la justice coutumière berbère en même temps que la justice islamique.]] en mobilisant contre le projet de nombreux nationalistes marocains au nom du panislamisme.

En 1948, Rachid Ali Yahia, dépêché à Paris par Ouali Bennaï est élu à la tête de la Fédération de France du PPA-MTLD. Le jeune dirigeant, âgé de vingt ans, séduit une frange importante de cadres et fait adopter à une très large majorité au sein du Comité fédéral du PPA-MTLD la motion de «l’Algérie algérienne» qui entre en conflit avec « l’Algérie arabe » défendue par Messali. Mohamed-Chérif Sahli fait partie des militants parisiens associés aux réunions du groupe formé autour de Rachid Ali Yahia qui a œuvré en amont de cette motion tandis que Mostefa Lacheraf et Abdelhak Benhabylès, étudiants militants du PPA également installés à Paris, n’y sont pas hostiles[[Témoignage oral de Rachid Ali Yahia, avril 2012.]].

Mais, immédiatement après, la crise éclate et débouche en 1949 sur des affrontements entre militants du PPA qui aboutissent à une reprise en main de la Fédération par la direction du Parti[[Opération évoquée en ces termes par Ben Youcef Ben Khedda: « À Paris, cela n’alla pas sans altercations violentes, coups de poing et bagarres. Ce n’est qu’après une dure bataille que les délégués de la direction, après avoir fait récupérer les locaux par des commandos où s’illustra Radjef, réussirent enfin à se faire entendre de la base et à reprendre en main les militants.

Pour arriver à ce résultat, il a fallu, arrondissement par arrondissement, banlieue par banlieue, ville de province par ville de province, regrouper les membres du Parti, restructurer les sections et les kasmas et reconstituer la Fédération de France du PPA-MTLD. Cela prit quelques dix-huit mois d’une activité sans relâche.» (p.173) in Ben Khedda, Ben Youcef: Les origines du premier novembre 1954, Éditions Dahlab, Alger, 1989.]]. C’est la dernière fois que le dirigeant de la Fédération de France du Parti aura été élu par la base militante. À compter de cette date, tous les dirigeants de la Fédération seront désignés par la direction du parti ; ce mode de fonctionnement sera adopté par le FLN, l’héritier du PPA. Aux dires d’Abdelhak Benhabylès[[Entretien oral avril 2012.]] , Lacheraf et Sahli n’agissent pas comme des intellectuels libres mais s’alignent systématiquement sur les positions du Parti duquel ils dépendent matériellement en partie. En l’occurrence, ils rentrent dans les rangs[[Dans son livre (op.cit.), Ben Youcef ben Khedda donne (p.174) Lacheraf et Benhabylès, mais pas Sahli, comme ayant aidé la direction du parti à la reprise en main de la Fédération de France.]] pendant la crise.

Après cette brève rétrospective, revenons aux critiques de La Colline oubliée publiées par Le Jeune Musulman. Relevant de registres différents du point de vue formel, celles-ci présentent néanmoins une certaine cohérence. Signés par des hommes qui appartiennent à l’élite militante, tous connus pour leur engagement sur le front idéologique, les articles s’alarment de l’audience rencontrée par le roman et se dressent sur le mode de l’anathème contre un livre ayant pour cadre un village kabyle dont il ne gomme ni ne surligne la nature berbère. L’affaire est d’autant plus grave aux yeux de ces militants, tout particulièrement préoccupés par la question identitaire, que l’écho médiatique du roman déborde largement du cadre «indigène». Le succès du livre leur devient intolérable lorsqu’il gagne le milieu pied-noir, assimilé de facto à celui des gros «colons», bref à l’ennemi, qui à son tour salue le «roman du peuple kabyle» [[« Un beau roman kabyle», article signé René Janon paru dans La Dépêche Quotidienne du 24 septembre 1952.]].

Les auteurs des écrits parus dans Le Jeune Musulman, Amar Ouzegane, Mohamed-Chérif Sahli et Mostefa Lacheraf partagent une sensibilité de gauche, voire «trotskyste» dans le cas de Lacheraf. Imprégnés du réalisme socialiste qui domine l’époque, tous les trois adoptent logiquement la grille de lecture popularisée par Jdanov dans le champ artistique : une œuvre doit être d’abord appréhendée à travers son contenu social, ses incidences politiques et jaugée uniquement à l’aune de son impact sur les luttes sociales, à l’image de Berthold Brecht qui dit déduire son esthétique des nécessités du combat.

Après 1949, Sahli en vient vite à refermer la parenthèse de la berbérité de l’Algérie pour s’en remettre au travail des «oulémas» afin d’assurer l’éducation des Algériens [[Cf. « Histoire d’un enseignement colonialiste » article de M.-C. Sahli in Le J.M. n°8 du 31 octobre 1952. Selon un témoignage oral de l’historien Mohamed Harbi, M.-C. Sahli lui-même avait été l’objet d’une campagne de dénigrement au sein du PPA en raison du nom Yougourtha, forme arabisée de Jugurtha, qu’il a utilisé dans le titre de son ouvrage Le message de Yougourtha, Imprimerie An-Nahda, Alger,1947.]]. Quant à Lacheraf, toujours intellectuel de l’appareil du PPA, il s’emploie à ancrer dans l’histoire culturelle de l’Algérie un concept de nation qui, tout en prenant en compte les idées de son temps, soit compatible avec les orientations arabo-islamistes du Parti [[L’idée précise que se fait de la nation Mostefa Lacheraf, sur le profil duquel nous reviendrons plus loin, est fortement marquée par son itinéraire politique et son milieu familial.]]. Aussi, tous deux répondent-ils favorablement aux sollicitations d’Ouzegane qui les invite en 1952 à collaborer au Jeune Musulman, lequel vient d’être lancé à Alger.

2. Le Jeune Musulman : creuset de la campagne

Le Jeune Musulman, qui se présente comme l’«organe des jeunes de l’Association des Oulémas musulmans d’Algérie», est une revue de langue française créée en 1952 à Alger par Ahmed Taleb-Ibrahimi, étudiant en médecine et fils adoptif du cheikh Bachir Ibrahimi qui a succédé à Abdelhamid Ben Badis à la tête de l’association des «oulémas». Ahmed Taleb-Ibrahimi signe ses contributions sous le pseudonyme Ibn El Hakim («fils du Sage» en arabe) ou bien Le J.M. (pour Le Jeune Musulman). La revue est parrainée par le célèbre Cheikh Larbi Tebessi qui en assure aussi la logistique.

L’éditorial du premier numéro du Jeune Musulman paru le 6 juin 1952, signé de Tawfik El-Madani, secrétaire général de l’Association des oulémas musulmans d’Algérie et futur ministre des Habous de l’Algérie indépendante, donne nettement la ligne du journal :

“ Nous pouvons affirmer avec fierté et certitude que le colonialisme échouera dans ses tentatives criminelles ! La patrie de nos glorieux ancêtres gardera à tout jamais son unité sous l’égide spirituelle de l’Islam et dans le cadre de la culture arabe universelle,”

écrit El-Madani. Avant de conclure en affirmant que l’unité nationale ne pourra «être régénérée qu’à la lumière de l’Islam, au moyen de la langue éternelle du Coran», il met en garde contre une

idée fabriquée de toute pièce par le colonialisme, et malheureusement entretenue avec soin par quelques personnes qui, de bonne ou de mauvaise foi, se trouvent être les meilleurs déchireurs de notre patrie : je veux parler du pseudo mouvement dit “Berbériste”,

ajoute-t-il. Porter ouvertement le discours antiberbère au sein de la rédaction du Jeune Musulman est le rôle dévolu au Kabyle Ouzegane. Cet ancien membre du Parti communiste algérien, camarade d’Albert Camus[[Camus fréquente Ben Badis et El Okbi suite aux encouragements prodigués par Ouzegane l’invitant à se rapprocher des intellectuels musulmans (cf. Lottman, Herbert R.: Albert Camus, Le Seuil, collection Points, 1978 (p.164)).]] et de Mouloud Mammeri, qui possède déjà un passé auréolé par un séjour dans les camps d’internement du Sud, ne sortira jamais du cadre de cette «mission». Il se signale dès le premier numéro par une réflexion didactique intitulée « Le berbérisme » avec le sous-titre éclairant « Doctrine réactionnaire de division impérialiste ». Se voulant toujours édifiant dès le titre, il poursuit sa collaboration avec une longue série de contributions qu’il publie sous la manchette «Pourquoi le Djurdjura, la montagne de fer interdite à Jupiter accueille le message de Mohamed?»

C’est lui qui sonne la charge contre La Colline oubliée.


II. CHRONIQUE D’UNE MISE A MORT

3. Amar Ouzegane : l’alerte

Dans un article paru le 17 octobre 1952 dans Le Jeune Musulman n°7 et intitulé «Qui nous donnera une version nationale de “La Case de l’oncle Tom”?», Ouzegane ouvre la voie et pose les premiers jalons de l’attaque. Son texte, qui n’est pas exclusivement consacré à La Colline oubliée comme le seront ceux de Sahli et de Lacheraf qui le suivront, commence par saluer Mohamed Dib pour La Grande maison et Mouloud Mammeri pour La Colline oubliée:

Je suis fier de voir des hommes de mon sang et de ma race jongler avec la langue française et contribuer à détruire la criminelle légende colonialiste sur l’imperfectibilité des peuples musulmans assujettis.

À l’évidence, le critique perçoit ici – et le dit avec fierté – l’avantage que les militants nationalistes peuvent tirer de l’image valorisante de ces deux œuvres largement reconnue par leurs adversaires politiques qui cultivent habituellement l’idée de l’infériorité civilisationnelle sinon génétique des indigènes. Mais, deux lignes après cet hommage commun rendu aux deux écrivains, Mammeri est isolé pour être pris à partie, non pour ce qu’il a écrit lui-même mais pour ce qu’on a écrit sur lui. Cette démarche permet au critique d’ignorer le contenu du livre pour focaliser son attention sur l’article de journal incriminé, son compte-rendu étant principalement consacré à la réception du livre par «l’ennemi».
_ Vigilant, Ouzegane reproche aussi à l’auteur de faire le jeu de l’impérialisme en écrivant une œuvre littéraire plutôt qu’un livre militant:

«Et s’il y a des imbéciles pour oublier la triste réalité de l’oppression nationale de notre patrie, en suivant le mirage de l’Art par l’Art, notre jeunesse musulmane ne sera pas dupe de la grossière manœuvre politique tentée par l’impérialisme français moribond – condamné par l’opinion publique mondiale.»

Et lorsque la presse coloniale se joint à d’autres journaux pour faire l’éloge du roman, Ouzegane exprime sa méfiance :

«Mais lorsque les admirateurs de Louis Bertrand font une publicité anormale au roman de M. Mouloud Mammeri, j’ai le droit d’être méfiant.»

Ouzegane s’explique et en vient à l’argument politique, son thème favori, qui constitue le cœur de ses griefs : le «berbérisme» ou, plus exactement, ce qu’il considère comme tel :

Quand on connaît la doctrine coloniale française basée sur l’assimilation, le berbérisme, le culte de l’idée latine, la haine de l’islam et de la langue arabe on perçoit aisément l’arrière-pensée des laudateurs de M. Mouloud Mammeri.

Ouzegane devine que

«l’ennemi veut se servir de la célébrité du roman kabyle comme d’une arme empoisonnée contre les peuples d’Afrique du Nord.»

Et, à ses yeux, le succès de Mammeri est d’autant plus suspect que Dib n’a pas rencontré un accueil aussi enthousiaste.

Cette préférence accordée à Mammeri cache-t-elle un parti-pris politique ? Une lecture rapide des critiques de l’époque montre à l’évidence que non. En effet, il n’y a pas que la presse coloniale à préférer le roman de Mammeri à celui de Dib. Pierre Laffont[ [«Trois livres algériens Sur deux romans», article in Le Progrès n°1, mars 1953. ]] collaborateur de la revue communiste algérienne Progrès, cite de longs passages de La Colline oubliée qu’il classe, sur le plan littéraire, devant La Grande maison:

«Bien sûr, la faim du petit Omar , bien sûr, la tante riche, bien sûr les perquisitions policières sont valables. Disons nettement cependant que tout cela paraît un peu superficiel. On sent trop chez DIB que les personnages sont apprêtés. Si les personnages sont chez lui soumis à dessein à une analyse beaucoup plus serrée, beaucoup plus « politique » pour dire le mot, que chez MAMMERI, il y manque, par contre, cette chaleur humaine qui imprègne «La Colline Oubliée».»

4. Mohamed-Chérif Sahli : l’excommunication

Visiblement, le coup porté par Ouzegane est jugé insuffisant par l’équipe du Jeune Musulman au regard de l’impact qu’a eu La Colline oubliée dans la société puisque, plus de trois mois après l’intervention d’Ouzegane et quatre mois après la parution du livre, à son tour, Sahli, collaborateur en vue du journal et polémiste de talent, monte au créneau [[«La colline du reniement», in Le Jeune Musulman n°12 daté du 2 janvier 1953.]]. La raison de son intervention, Sahli la donne sans détours:

«La nécessité de cette mise au point s’est imposée à nous lorsque nous avons constaté la confusion jetée dans les esprits et les erreurs accréditées par une propagande tapageuse au sujet d’une œuvre récemment publiée: «La Colline oubliée», de M. Mouloud Mammeri.»

Le titre de l’article qu’il consacre à La Colline oubliée tombe comme un couperet: «La colline du reniement». Plus incisif qu’Ouzegane, Sahli place comme lui, et d’emblée, le débat sur le terrain exclusivement politique:

«Il nous importe peu qu’un Algérien, écrivant en français, se taille une place dans la littérature française par les qualités formelles de son œuvre. La théorie de l’art pour l’art est particulièrement odieuse dans ces moments historiques où les peuples engagent leur existence dans les durs combats de la libération.

Une œuvre signée d’un Algérien ne peut donc nous intéresser que d’un seul point de vue : quelle cause sert-elle? Quelle est sa position dans la lutte qui oppose le mouvement national au colonialisme?»

Ici, comme déjà chez Ouzegane, on retrouve de façon explicitement affirmée l’approche jdanovienne de l’œuvre artistique avec la transposition de la lutte des classes sociales au combat nationaliste. Il est intéressant de constater que, dans ce passage, Sahli reprend mot pour mot la formule d’Ouzegane qui déjà dénonçait «l’art pour l’art», mais, lui, va au-delà et incrimine cette position en la qualifiant d’«odieuse» quand Ouzegane avait opté pour le substantif «imbécile».

Les interrogations formulées successivement, d’abord par Ouzegane puis par Sahli de façon plus agressive, ne reposent sur aucun élément tiré directement du roman. Mais laissées sans réponse, elles placent l’écrivain dans la position de l’inculpé aux yeux du lecteur.

Sahli soulève ensuite la question de la langue que doit employer l’écrivain algérien:

«Selon la logique des choses un écrivain doit s’exprimer dans la langue de son pays. Si, du moins, il entend se faire comprendre de son peuple, conserver et fortifier ses liens avec la communauté nationale.»

Sahli, écrivant lui-même sa critique en français, se garde bien d’être explicite et s’abstient de nommer cette «langue [du] pays» dont lui-même parle. Car pour les Algériens de l’époque, il y a au moins trois langues maternelles: le berbère, l’arabe et le français. Quant à l’auteur de La Colline oubliée, tout comme Sahli lui-même, sa langue maternelle est le berbère et, toujours comme Sahli, il ne sait pas l’arabe. Il est vraisemblable cependant que, dans l’esprit de Sahli, le singulier employé ici renvoie à l’arabe. À ce sujet, notons combien est schizophrénique la position de Sahli [[Sahli a toujours écrit et publié – articles et ouvrages confondus – en français. Jusqu’à la fin de sa vie, même dans l’Algérie indépendante, Sahli, resté ignorant de l’arabe, continuera de parler kabyle et d’écrire exclusivement en … français, contrairement à Mammeri qui publiera en berbère!]] et soulignons le décalage entre le réel et ces sentences censées le régir. Mais ce qui intéresse sans doute Sahli ici, au-delà de la question linguistique, c’est ce que laisse entendre son affirmation: Mammeri ne cherche ni à se faire comprendre de son peuple pour lequel il n’écrit pas ni à raffermir les liens qui l’y rattachent. Détacher Mammeri du peuple algérien permet de préparer le terrain à son excommunication.

Après avoir réduit l’œuvre à l’image qu’en donne la critique, et toute la critique à celle de la presse coloniale et tout particulièrement à l’article de La Dépêche quotidienne signé par René Janon [[Op.cit. «Un beau roman kabyle» signé René Janon paru dans la Dépêche quotidienne du 24 septembre 1952.]], Sahli conclut que le livre est forcément mauvais. L’auteur n’est pas seulement jugé complice involontaire des manœuvres de la presse coloniale, son œuvre elle-même est malfaisante puisqu’elle s’attire la sympathie de cette presse.

S’adressant à un public de militants exaspérés par une humiliation qu’ils vivent au quotidien, Sahli est sûr d’être entendu lorsqu’il lance

«Le colonialisme est si peu chevaleresque qu’il flétrit ce qu’il loue»

et certain de faire mouche quand il ajoute

«Qu’y a-t-il donc de déshonorant dans «La Colline oubliée» pour mériter les éloges de nos pires adversaires?»

Pourtant, lui, le licencié ès-lettres de la Sorbonne, titulaire d’un diplôme d’études supérieures de philosophie, ne peut ignorer le caractère spécieux de son raisonnement qui se base exclusivement sur deux critiques du roman pour attaquer le roman lui-même et son auteur. Avec son opuscule Abdelkader le chevalier de la foi qu’il publie en bonnes feuilles au même moment dans Le Jeune Musulman, Sahli est bien placé pour connaître les innombrables éloges que son héros a reçu de ses «pires adversaires» [[Au point que, dans son compte-rendu de lecture du livre de Sahli (Le J.M. n° 14 du 30 janvier 1953), Amar Ouzegane s’élève contre les idées colonialistes transformant Abdelkader en «un vulgaire Quisling [collaborateur norvégien de l’occupant nazi]» et en «béni-oui-oui d’un modèle supérieur». Plus d’un siècle après sa reddition, la notice du Dictionnaire Larousse consacrée à l’émir Abdelkader continue de le présenter comme «l’ami de la France». Elle n’a été modifiée qu’à la demande du gouvernement du colonel Boumédiène dans les années soixante-dix.]].

Lorsque Sahli évoque la berbérité du roman, il le fait de manière indirecte, sinon insidieuse, à travers une citation de La Dépêche quotidienne, journal connu pour être un ardent partisan de l’Algérie française:

«Dans une analyse où l’incompétence littéraire s’allie à la démesure dans le jugement, le critique de la ‘Dépêche Quotidienne’ découvre dans l’œuvre de Mammeri un côté politique favorable au colonialisme.

Il voit dans ce livre le roman du peuple kabyle [en gras dans le texte] dont les affinités avec le peuple français appellent, croit-il, une collaboration fraternelle pour le plus grand bien du colonialisme.»

Sahli répugne à entrer dans le texte pour y chercher confirmation de ce qu’il impute au roman. Il se contente des propos de La Dépêche pour asséner ses coups. Même si, Sahli, Kabyle lui-même, n’ignore pas le caractère chimérique de l’affirmation de La Dépêche puisqu’aussitôt après la citation précédente, il ajoute:

«On admire cette obstination imbécile à vouloir faire des kabyles des traîtres à la cause algérienne alors que les faits les montrent toujours à l’avant-garde du mouvement national.»

Un examen attentif de ce passage révèle une position plus subtile ou en tout cas politiquement plus prudente que celle d’Ouzegane. Il n’y a pas d’attaque explicite et frontale contre la berbérité en tant que telle, Sahli tourne en dérision les vains desseins colonialistes visant à s’allier les Kabyles qui, dit-il, sont à l’avant-garde du nationalisme. Mais alors, pourquoi ne poursuit-il pas son idée en s’appuyant sur ce constat pour récupérer au bénéfice du combat nationaliste l’image valorisante du roman, comme il l’a fait pour Abdelkader et comme l’avait même esquissé Ouzegane pour La Colline oubliée? Pourquoi, lui, informé de la question berbère, élude-t-il le débat et s’abstient-il de dénoncer la manœuvre de récupération de La D.Q.?

Au lieu de cela, Sahli évacue la berbérité de toutes les références positives pour n’en parler que par le truchement d’une citation d’un journal honni. Quelle place laisse-t-il à une appréciation favorable, surtout dans le contexte politique de l’époque? Au final, ce traitement vaut condamnation.

Mais surtout, quelle motivation lui dicte cette conduite? Souci de ne pas réveiller une controverse dont les plaies ne sont pas encore cicatrisées après la crise de 1949? Ou bien adhésion à l’idée, partagée avec Ouzegane et déjà présente chez Ben Badis (qu’il tient en grande estime), que s’affirmer Kabyle ne signifie pas que l’on refuse de se fondre dans l’arabo-islamisme?

Sahli poursuit sa démonstration sans s’écarter de la méthode qu’il a choisie. Il n’appréhende le roman, ne le juge qu’à travers les deux articles auxquels il se réfère et dit assumer pleinement cette démarche:

«C’est à dessein que nous n’avons pas voulu entrer dans l’analyse de ce roman, nous nous sommes bornés à présenter ici la triste image qu’en donne la presse française.»

Et lorsque pour renforcer sa thèse, il cherche à multiplier les éléments susceptibles de nourrir ses attaques, il ne s’intéresse toujours pas au contenu du roman, il préfère recourir à… la rumeur! Une rumeur créée, colportée, dans le milieu où évolue Sahli:

«La rumeur place l’œuvre de M. Mammeri sous la protection d’un maréchal de France qui s’y connait fort bien en Goumiers. Et ce ne serait pas la faute du grand capitaine si les jurys des prix parisiens n’ont pas été sensibles aux charmes de la “Colline oubliée”, dont le titre rappelle l’œuvre célèbre d’un nationaliste français. (La Colline inspirée de Barrès)»

En guise de conclusion à sa «mise au point», Sahli, se posant en délégué du peuple algérien, somme Mammeri de s’expliquer. Il lui ordonne de se démarquer des écrits de la presse coloniale si ce dernier les estime diffamatoires, puis lâche:

«S’il se tait, il autorisera d’autres Algériens à tirer de son silence toutes les conclusions qu’il implique et à montrer en quoi la “Colline oubliée” est la colline du reniement, digne de l’oubli et du mépris d’un peuple vaillant et fier.

Un peuple qui, n’ayant ni fleurs ni argent à lui offrir, lui conférera, sans appel, l’indignité nationale.»

Là encore, Sahli n’attaque pas frontalement La Colline oubliée, il intime à l’auteur de se démarquer des critiques émanant des milieux colonialistes, mais les menaces qu’il profère sans attendre la réponse de l’écrivain en disent long sur le sectarisme qui s’installe dans le mouvement qui deviendra le FLN, lequel aura pour devise: «Qui n’est pas avec nous est contre nous». En 1953, le sectarisme de Sahli n’a même pas l’excuse du FLN, à savoir l’état de guerre.

Le réalisme socialiste qui a marqué de son empreinte la critique littéraire de l’époque n’explique pas tout. Il est significatif de voir comment Sadek Hadjerès [ [«Réflexions sur le premier roman algérien engagé La Grande maison (Mohamed Dib) » in Progrès n°2. ]], pourtant militant communiste, écrivant au même moment sur le même sujet, emboîte le pas à Mahfoud Khaddache[[Khaddache, Mahfoud: La voix des jeunes, Février 1953.]] qui s’élève contre les attaques ciblant Mammeri à partir des articles favorables à son roman publiés par La D .Q. Certes, on peut faire valoir l’itinéraire de Sadek Hadjerès, militant communiste exclu du P.P.A. au lendemain de la crise de 1949 après avoir été taxé de «berbéro-matérialiste» pour expliquer son attitude, mais Pierre Laffont, Bachir Hadj Ali tout aussi communistes et qui ont écrit sur La Colline oubliée avec des parcours différents n’ont jamais fait montre d’intolérance, loin s’en faut! Aux réactions suscitées chez eux par l’article de La D.Q., on mesure l’océan qui sépare leur position de celles des intellectuels organiques du PPA. Quand Sahli appelle sur Mammeri l’« indignité nationale », Laffont, dans l’article du Progrès que nous avons déjà cité, use de l’humour pour inviter Mammeri à se méfier des éloges de La Dépêche Quotidienne en rappelant à l’auteur cette citation de Virgile: «Je me méfie des Grecs, même s’ils sont porteurs de présents!»

Avec l’article de Sahli, l’excommunication de l’auteur de La Colline oubliée est politiquement prononcée. Lorsque Mammeri réagit, c’est visiblement un homme blessé dans son honneur qui répond dans Le J.M. n°14 daté du 30 janvier 1953, le jour même où est organisée la cérémonie de remise du Prix des Quatre Jurys[[Ce prix, créé par le patron de L’Écho d’Alger, récompense une œuvre citée dans les 4 grands prix littéraires français. Voir, pour plus de détails, «Un troublant déni d’Algérianité: Mouloud Mammeri ou la seconde mort d’un juste» de Abdellali Merdaci dans Le Soir d’Algérie du 26 mai 2011. Merdaci y rappelle en outre le nom de l’écrivain algérien né au Maroc et protégé du maréchal Juin, Taïeb Djemeri, déjà cité par Jean Déjeux. La rumeur propagée sur le compte de Mammeri est-elle née de ce fait?]] qui lui a été décerné et qu’il boycotte.

5. Mouloud Mammeri : l’isolement

Devant des accusations qu’il juge ahurissantes, l’écrivain en appelle à la raison, à la «bonne volonté». Violemment pris à parti, il répond sur les faits et le procédé.

Sur le procédé, l’auteur dénonce la démarche de Sahli qui, pour rendre compte de son roman, n’utilise que «deux chétives références» sur la vingtaine d’articles publiés et, pire encore, en s’abstenant de lire le livre.

Quant aux faits étayés par… la rumeur, seule «preuve» que Sahli a trouvée, Mammeri oppose un démenti catégorique:

«Il a donc cherché [une preuve] et il en a trouvé une. Mais laquelle? “la rumeur (oui, oui, la rumeur) place l’œuvre de M. Mammeri sous la protection d’un maréchal de France qui s’y connait en goumiers”, […] Ici le ridicule devient odieux.

Que la conscience de M. Sahli se tranquillise. Je n’ai jamais eu l’honneur de connaitre le maréchal dont il parle. Je ne lui ai jamais été présenté. Je ne l’ai jamais vu, ni dans l’armée ni ailleurs que sur les écrans de cinéma ou dans des photographies de journaux. Je n’ai jamais eu de rapport avec lui ni directement ni indirectement.»

Après cette mise au point niant catégoriquement tout lien entre le maréchal Juin et lui-même, l’auteur, qui semble accepter d’autant plus mal l’animosité de la critique qu’elle émane d’un ancien camarade, tente de dépolitiser l’attaque de Sahli en lui donnant un caractère subjectif et purement personnel. Mammeri avance que la motivation de Sahli ne reposerait que sur l’envie et reproche à son critique d’avoir accordé foi à une rumeur sans chercher à en vérifier la teneur auprès de lui:

«Vous avez préféré remplir de calomnies deux colonnes d’un journal destiné à un public de jeunes et, patronné, qui plus est, par une association dont les principes religieux ne peuvent que répugner à vos procédés de sycophantes.»

Il n’est pas sûr que Le Jeune Musulman répugne aux procédés de Sahli, c’est en effet la mise au point de l’écrivain que le journal juge discourtoise et qu’il présente comme telle.

Dans sa réponse, l’auteur dit sa profonde indignation et, à son tour, invite Sahli à réparer son erreur, à s’excuser:

«Voilà, mon cher Sahli, la vérité que vous réclamiez. Maintenant que vos noires inquiétudes sont levées je m’attends naturellement à ce que vous écriviez à ce journal pour y réparer votre erreur, y rétablir la vérité publiquement pour dire que vous y avez étalé votre fiel, pour dire que vous êtes heureux qu’un écrivain algérien ait fait un roman algérien sur des réalités algériennes, un roman qui comme tel ne peut donc que servir la cause algérienne.»

Même si elles ne reposent sur aucun fondement, Mammeri ne sous-estime pas la gravité des attaques qu’il vient d’essuyer et qualifie de «criminelles» les insinuations de Sahli:

«Cette critique devient criminelle quand elle tente de faire accréditer auprès de jeunes lecteurs des calomnies éhontées au prix d’insinuations perfides.»

En guise de conclusion, Mammeri récuse le titre de porte-parole du peuple algérien que son critique s’arroge. Retournant l’argument utilisé contre lui, il déclare cet inquisiteur, établi à Paris, coupé du peuple algérien et, Mammeri qui vit au pays parmi les siens, termine sa lettre par la citation d’une cinglante maxime populaire:

«à force de vivre au milieu de ce peuple algérien que vous avez depuis longtemps perdu de vue, j’en ai pris aussi la sagesse – et je sais un proverbe de chez nous, qui doit se dire aussi chez vous et dont vous pouvez par vous-même éprouver la vérité: “plus on essaye de laver une ordure sur une natte et plus elle s’étale” [[La version kabyle originale de ce proverbe que nous tenons de Mouloud Mammeri lui-même est: «Am iẓẓan ugertil/ Simmal tessirideḍ ḍellun ».]].»

D’où vient le malaise qui perce sous la réponse de Mammeri ? Sous les dehors bravaches, on sent l’écrivain atteint, sur la défensive. Son explication par l’envie est un peu courte, même si elle renferme sans doute une part de vérité lorsque l’on sait qu’Ouzegane, Sahli et Lacheraf [[Voir à ce sujet l’article que Boussad Berrichi a mis en ligne «La Kabylie de Mammeri», consulté le 7 juillet 2012 (http://www.kabyles2quebec.com/index.php?option=com_content&view=article&id=68:la-kabylie-de-mouloud-mammeri&catid=3:kabylesnews). Par ailleurs, Lacheraf auteur de poésies ayant rencontré un succès modeste fait état dans Révolution africaine n°46 du 14 décembre 1963 d’un roman qui ne verra jamais le jour. Le roman était aussi annoncé dans le chapeau présentant Lacheraf en début de son entretien paru dans Les Temps modernes n°209, oct. 1963.]] ont tous trois des velléités d’écriture. Mais ce n’est pas l’envie qui a dicté la critique d’Ouzegane qui s’est dit «fier de voir des hommes de [son] sang et de [sa] race jongler avec la langue française». Ce n’est pas l’envie qui pousse Le Jeune Musulman à s’impliquer de manière aussi manifeste dans cette polémique contre l’écrivain jusqu’à faire sienne cette querelle. Ce n’est pas l’envie qui amène le même J.M. à tresser des couronnes de lauriers à Dib et à passer sous silence La terre et le sang de Mouloud Feraoun, un autre écrivain kabyle, édité comme Dib par Le Seuil, se contentant d’annoncer la réception du livre en service de presse [[Cf. Le Jeune Musulman n°22 daté du 29 mai 1953. Au lieu de la critique de La Terre et le sang attendue, Le J.M. revient une seconde fois sur La grande maison de Dib (cf. Le Jeune Musulman n°32 daté du 14 mai 1954) puis une troisième fois (cf. Le Jeune Musulman n°36 daté du 30 mai 1954) à propos de L’incendie du même Dib qui, à ses yeux, incarne l’Algérie authentique, Algérie de laquelle semblent exclus Feraoun et Mammeri.]]. Mammeri mettra longtemps à convenir publiquement qu’il doit son excommunication à la berbérité de son roman.

Dans l’entretien qu’il accordera plus tard, en 1968, à Mohamed Salah Dembri [[in An Nasr, Constantine, 4 et 11 mai 1968, texte repris dans Mouloud Mammeri écrits et paroles, tome 1 sous le titre «Mon œuvre» (p.179-190) CNRPAH, 2008 Alger. Sous cet angle, la lecture de ce long entretien révèle le caractère tabou du mot berbère à l’époque, absent de l’échange, tout comme celui de kabyle.]] qui l’interrogera précisément sur ces attaques contre La Colline oubliée, Mouloud Mammeri continuera de fuir et les attribuera au … caractère nouveau du phénomène littéraire dans le paysage algérien! De son côté, Dembri qui reviendra à la charge se gardera également de faire référence à la berbérité, sujet interdit dans la presse de l’époque. Il faut attendre les années quatre-vingt pour que Mammeri dise publiquement que la berbérité de son roman est la cause des attaques qu’il a subies (voir, par exemple, ses entretiens parus dans les revues Tafsut (en berbère)[[Tafsut n°2, juillet 1981, Tizi-Ouzou, «Tadiwennit Mouloud Mammeri». Dans cet entretien en langue berbère, l’écrivain explique que le devoir de vérité lui imposait de ne pas de travestir la réalité. Et, ajoute Mammeri, d’avoir dépeint une société avec des personnages berbères qui se vivaient comme tels n’a pas été accepté par un groupe d’intellectuels de partis nationalistes. Parmi eux, l’un va jusqu’à mettre en doute la paternité du roman, un autre l’accuse de chercher à diviser le peuple algérien au bénéfice du colonialisme tandis qu’un autre encore lui reproche de vouloir réveiller une histoire morte. Mais, dit Mammeri, au fond: «mačči d faruq ay ugaden, d tamaziγt i ugin» (« ce n’est pas la division qu’ils redoutaient, c’est le berbère qu’ils refusaient. »)]] ou Dérives [[« Parcours d’une expérience », entretien avec Pierre Monette, MAMMERI, Mouloud, Dérives, n°49, 1985, (p.101-119). Texte repris dans Mouloud Mammeri écrits et paroles, tome 2 (p.125-138) CNRPAH, 2008 Alger.]]).

Là se situent les limites de la lettre de Mammeri, à cette berbérité qui en est le point aveugle.

En 1953, il y a entre Sahli et Mammeri comme un accord tacite pour ne pas mettre au centre de la polémique une question devenue brûlante: la berbérité de l’Algérie. Dans le choix des thèmes retenus par Mammeri retient dans sa réponse, il y a, présente, cette préoccupation. En effet, s’il se défend avec vigueur contre les accointances qu’on lui prête avec le maréchal Juin ou bien sur l’orientation politique de son roman, il ne dit mot sur la question berbère qui, il n’en doute pourtant pas, constitue le fondement des griefs qui lui sont faits. Alors que les mots berbère et kabyle présents dans le livre ne figurent pas dans sa lettre, apparaît le mot Algérie, absent du roman. Cette démarche trahit la volonté de ne pas engager publiquement le conflit sur le terrain berbère, terrain sur lequel il se sait isolé. L’issue d’un tel affrontement devait lui apparaître incertaine. Était-ce dû à la conjoncture marquée par le reflux de l’idée berbère et la dispersion de l’élite «berbériste»? Mais il ne semble pas que Mammeri se soit senti en mesure de s’opposer frontalement à la conception nationaliste étriquée, arabo-islamique, fondée sur l’exclusion et la négation de la berbérité, conception au nom de laquelle il est attaqué.

En outre, par tempérament, l’écrivain est peu porté sur la polémique. Contraint de s’expliquer, il répond, mais affirme que, lui, s’en tiendra à cette unique réponse, quelles que soient les réactions que provoquera sa lettre. Toute autre est la disposition dans laquelle se trouve Sahli qui, répliquant brièvement dans le même numéro du Jeune Musulman, reproche à Mammeri son ton polémique. Sahli dit refuser de «transformer en querelle personnelle une discussion d’idées», invite d’autres Algériens à s’exprimer et à «enrichir ce débat dont la conscience algérienne sera juge» et, enfin, annonce la participation prochaine de Lacheraf à la controverse.

La mise en page réservée à l’unique intervention de l’auteur, enserrée entre un chapeau dans lequel Le J.M. dit publier la lettre de Mammeri malgré «son manque de courtoisie» et la réplique de Sahli qui enfonce le clou, dévoile incidemment le parti pris de la revue. Mais le chapeau comme la réponse de Sahli ont surtout une autre fonction: celle de théâtraliser l’entrée en lice de Lacheraf dans le débat.

6. Mostefa Lacheraf : la sentence

Dans le chapeau, Le J.M. annonce pour le numéro à venir une «analyse serrée» de La Colline oubliée due à la plume de Mostefa Lacheraf tandis que, de son côté, Sahli revient également dans sa réplique sur l’intervention de Lacheraf qu’il signale en la présentant comme une «remarquable étude».

Cette mise en scène rappelle une autre polémique qui avait considérablement agité le monde littéraire parisien deux années plus tôt: celle qui avait opposé dans Les Temps Modernes Francis Jeanson et Jean-Paul Sartre d’un côté et Albert Camus de l’autre à l’occasion de la sortie de L’Homme révolté. On peut légitimement se demander dans quelle mesure cette polémique n’a pas influencé Sahli et Lacheraf, lecteurs des Temps Modernes, revue à laquelle tous deux collaboreront par la suite.

L’excommunication de Camus du camp socialiste par Jeanson et celle de Mammeri du bloc nationaliste par Sahli ne sont pas sans similitudes. Jeanson ironise sur les échos favorables suscités par l’œuvre de Camus chez deux journalistes du Monde et invite celui-ci à s’en «inquiéter» quand Sahli somme Mammeri de s’expliquer sur l’article de La Dépêche quotidienne sous peine d’encourir l’indignité nationale. Intervenant au terme de processus semblables, ces «exclusions» ont été prononcées toutes deux au nom d’une idéologie. C’est également selon le même critère que l’œuvre des deux écrivains est jaugée: «Quelle cause sert-elle?» Cette question martelée, on l’a rappelé ici, par Le J.M. est aussi formulée par Les T.M. qui attaquent Camus au nom du positionnement politique de l’œuvre et de l’utilisation qu’allait en faire la bourgeoisie.

À l’instar de Sartre qui intervient après Jeanson pour terrasser Camus, Lacheraf dont l’«étude» suit le pamphlet de Sahli représente l’artillerie lourde visant à pulvériser Mammeri. Dans un cas comme dans l’autre, ces interventions se veulent définitives. On y retrouve aussi le même sentiment de supériorité. Le ton un peu mandarin mais vif de Sartre se fait plus guindé chez Lacheraf qui refuse de descendre au niveau de l’auteur pour planer dans la voûte céleste d’où il édicte canons et normes devant régir la littérature algérienne.

On connaît l’effet dévastateur de l’offensive des T.M. sur Camus qui a pensé à arrêter d’écrire. Quant à Mammeri, nous disposons du témoignage de l’historien Mohamed Harbi sur la «terreur» qui s’est instaurée à cette occasion. Dans son livre autobiographique [[Harbi, Mohamed : Une vie debout, Editions La Découverte, Paris 2001.]], Mohamed Harbi qui avait lui-même pris part à la campagne menée contre le roman, rapporte à ce sujet le sentiment de l’islamologue Mohamed Arkoun en ces termes:

«Avec les écrivains comme Mohamed-Chérif Sahli et Mostefa Lacheraf, nous estimions que l’important, dans une œuvre, était la cause qu’elle servait. Je me remémore, non sans regrets, toutes les attaques que Mouloud Mammeri eut à subir de notre part lors de la publication, en 1952, de son roman La Colline oubliée […] L’inquiétude d’un Mohamed Arkoun, alors simple étudiant, quant à la politisation de la culture s’accompagnait d’une véritable angoisse quant au destin de l’intelligentsia algérienne : il voyait dans notre approche de la culture un élément de coercition et de police des idées. Notre sectarisme aggravait son angoisse. (p.100)»

Et quand arrive l’étude annoncée de Lacheraf qui s’étale sur plus de deux pages du n°15 du 13 février 1953, Le J.M. s’implique de nouveau dans le débat en faisant précéder la critique de Lacheraf d’un autre chapeau qui revient sur la réponse de Mammeri qu’il récuse en trois points :

  1. Sur le point de savoir si le roman mérite d’être édité par Plon, Le J.M. raille l’auteur :

    «M. Mammeri ne doute pas de la valeur de son livre. S’il a pu se faire éditer par une grande maison parisienne, c’est, dit-il, que son «roman en valait la peine» »
  2. À ses questions précises qui prolongent le point précédent, Le J.M. entend obtenir des réponses claires et nettes. Il considère que Mammeri en niant l’existence de tout lien, direct ou indirect, avec le maréchal Juin qu’il affirme ne pas connaître esquive au lieu de répondre à la question du patronage dont il aurait bénéficié:

    «Au lieu de reconnaître ou de nier le haut patronage dont son livre aurait bénéficié il répond à côté, en déclarant : Je n’ai jamais eu l’honneur de connaître le Maréchal …, je n’ai jamais eu de rapports avec lui ni directement ni indirectement…»
  3. Enfin, Le J.M. qui cite l’écrivain affirmant que son roman est

    «fait par un Algérien sur des réalités algériennes et qui comme tel ne pouvait que servir la cause algérienne»

    dit ne pouvoir se contenter de ces assurances. Et puisque l’écrivain s’est plaint que la discussion n’ait pas porté jusqu’ici sur le fond de son livre, Le J.M., qui exauce le vœu de l’auteur, estime «toucher enfin le fond du débat» avec l’analyse de Lacheraf qu’il livre triomphalement au public en la qualifiant de «serrée» et de «magistrale».

À cette nouvelle immixtion de la rédaction dans la polémique, on voit, une fois de plus, ce que signifient pour Ahmed Taleb-Ibrahimi (qui signe Le J.M.) «les principes religieux» que Mammeri avait invoqués pour s’indigner de l’invective de Sahli. Taleb-Ibrahimi ne se sent même pas tenu au devoir d’informer ses lecteurs: pas un mot sur le boycott de Mammeri de la cérémonie de remise du Prix des Quatre Jurys. En effet, la publication de cette nouvelle risquait de compromettre une victoire qu’il sent à portée de main. Aussi, préfère-t-il continuer de spéculer sur la base de calomnies, en instillant encore la suspicion sur le «patronage» du maréchal Juin, malgré la mise au point de l’auteur que Le J.M. retoque.

Dans son exposé, Lacheraf, qui va dans le même sens que Sahli, emploie un ton modéré et l’injure fait place à une forme de condescendance qui transparaît dès le titre de l’article: «La “Colline oubliée” ou les consciences anachroniques». En outre, à l’inverse des deux critiques qui l’ont précédé, Lacheraf entre dans le détail du livre qu’il cite. Autre différence avec Sahli qui a d’emblée assumé son parti pris, Lacheraf se positionne tel le Juge suprême, au-dessus de la mêlée qu’il observe, et affiche une attitude empreinte d’équilibre et de pondération. Du moins en apparence, car sur le fond, il explique, dès la première phrase, que la joie trop rare de voir un jeune écrivain algérien (signalons que, Lacheraf est né en 1917 comme le «jeune écrivain») se faire publier s’accompagne nécessairement d’une attente à laquelle nul ne peut se soustraire au moment où

«La conscience de ce peuple affleure désormais de plus en plus à la surface du monde actuel et de ses réalités. Nous ne lui [l’écrivain algérien] en voulons pas de s’exprimer à travers ses maladresses, à condition qu’elles soient sincères, mais, quand elle cesse de témoigner d’elle-même en faussant les actes qui sont les siens ou en dénaturant sa propre image, nous avons peine à la reconnaître. Et c’est un dépaysement semblable qui nous prend à la lecture de la « Colline oubliée » de M. Mouloud Mammeri.»

Le ton neutre maquille mal une rude mise en cause : Mammeri est suspecté de manquer de sincérité, de dénaturer la réalité algérienne et d’en fausser les actes au point de dépayser un lecteur aussi averti que Lacheraf!

Le critique se fait plus précis et s’en prend directement à l’auteur et à son roman, sans passer nécessairement par le relais des critiques de la presse coloniale comme Ouzegane et Sahli. Il décèle dans le livre qui relève du «genre régionaliste» un «parti pris sentimental» qui en fait «une œuvre stérile » et «sans véritables élans». Après avoir brossé ce profil de l’œuvre, Lacheraf finit par aller droit au cœur du péché de Mammeri et déclare:

«Il n’y a pas que l’amour de la «petite patrie» qui anime ce livre, il y a aussi la façon presque agressive, injuste, avec laquelle on retranche la communauté régionale du reste du pays.»

De surcroît, l’œuvre serait fondée sur de «fausses données ethniques». Jugeant « grave » ce trait du roman, il souligne que

«c’est précisément ce qui a plu à la presse colonialiste d’Algérie ; à tous ceux qui cherchent à nier la vérité historique, à dresser les uns contre les autres»

L’argumentation autour de la berbérité du roman – perçue comme la négation de la vérité historique – représente le point nodal de son étude. Quittant le roman pour aborder ce problème sous un angle plus général, le critique se lance dans un développement, non plus littéraire mais historique. Il explique que tout comme les « nécessités de l’Histoire » ont inclus dans le monde latin l’Europe méridionale, l’Afrique du Nord a vocation à se fondre dans l’espace culturel arabo-islamique. Dans une analyse influencée par l’école française des annales (tout comme le sont également certains écrits de Sahli), il avance qu’il s’agit d’un même phénomène méditerranéen visant à donner une langue de communication commune à chaque rive de la Méditerranée. De même que les rois francs et leurs vassaux, d’origine germanique, ont adopté les institutions romaines en Europe du Sud, les princes berbères ont «contribué dans une certaine mesure» à arabiser l’Afrique du Nord, fait-il observer.

Selon Lacheraf, les Berbères, en général, sortent grandis de leur participation à la propagation de l’islam et de la culture arabe et les Kabyles, en particulier, peuvent s’enorgueillir de compter parmi eux des hommes qui excellent dans la récitation du Coran, des maîtres qui apprennent la pureté de la langue arabe aux descendants mêmes des tribus des Béni Hillal. De sorte que le Berbère ne perd pas sa personnalité en s’arabisant ; au contraire, il prend place dans l’histoire en mettant son génie propre au service de l’expansion de l’arabo-islamisme.

Selon cette genèse, la langue et la culture berbères, vouées à l’extinction, ne peuvent prétendre jouer un autre rôle que celui d’ornement en donnant une couleur locale à la culture arabo-islamique de la nation algérienne en construction.

7. L’irrecevable vérité

Sur ce point essentiel, quelque chose de fondamental sépare le critique de l’auteur: le lieu à partir duquel ils parlent.

Au moment où il fait sa critique de La Colline oubliée, Lacheraf a sur l’identité algérienne une idée arrêtée, fortement marquée par son éducation et ses origines. Né dans un campement ayant suivi l’émir Abdel Kader dans sa guerre contre les Français, son grand-père paternel est issu d’un brassage mêlant des tribus du sud, sanhadjas et hillaliennes des Hauts Plateaux en lesquelles il voit «une noblesse d’épée» tandis que sa mère appartient à une vieille famille algéroise émigrée d’Andalousie. «Nous sommes les piliers du Hodna» (hna rkaïz l’Hodhna) affirmait fièrement la parentèle de son père, cadi musulman et lecteur d’Ibn Khaldoun. Imprégné de ces éléments qu’il consigne dans son autobiographie Des Noms et des lieux, Lacheraf semble persuadé que, marquée du sceau de la résistance nationale, sa généalogie incarne l’authenticité algérienne. L’environnement familial lui offre un accès précoce aux livres. Il fréquente la médersa d’Alger El Thaâlabiyya en même temps que le lycée de Ben Aknoun, des zaouïas kabyles mais aussi les meilleurs établissements de la métropole que sont le lycée Louis Le Grand et La Sorbonne. Ouvert à la culture occidentale qui lui permet de tirer le meilleur profit de l’orientalisme français, il devient à partir de 1945 la plume attitrée des parlementaires du PPA auquel il adhère dès 1939.

Sa conception de l’identité nationale, façonnée dès la prime enfance, nourrie par une solide éducation, s’avère «naturellement» validée sur le plan politique par la direction du PPA.

Lacheraf ne doute donc pas que la culture arabo-musulmane, mâtinée d’éléments divers qui l’ont acclimatée à l’Afrique du Nord, est l’authentique cœur identitaire de l’Algérie profonde.

Cette certitude tôt acquise, il cherchera toute sa vie à l’adapter, à la conforter. À aucun moment il ne s’en extrait pour examiner la question identitaire avec recul.

Son époque, celle où l’arabo-islamisme renaissant épouse la dynamique anti-coloniale, ravive une dimension régionale et historique du combat identitaire, celle du conflit de la croix et du croissant. La terre nord-africaine redevient avec acuité le champ de confrontation des luttes d’influences entre l’Orient et l’Occident, la proie qu’au fond, elle n’a cessé d’être depuis la nuit des temps. À ce titre, cette terre apparaît aux tenants de l’arabo-islamisme comme une prise stratégique dont il ne faut se laisser dessaisir à aucun prix. La mission que Lacheraf s’est donnée consiste à habiller l’option de l’identité arabo-islamique de la «nation qui s’élabore» d’un formalisme intellectuel, d’un discours anthropologique, «scientifique» de son temps.
Tous ses efforts sont tendus vers cet objectif.

Mais l’option idéologique de cette mission, la prémisse logique, n’est pas donnée comme telle dans sa critique, il la présente comme une «nécessité de l’Histoire», l’aboutissement d’un raisonnement.

Si la soumission au cours de l’histoire est une philosophie acceptable, au nom de quoi s’élève-t-il contre la destruction des mosquées, le recul des écoles coraniques conséquences de la domination française consacrée par l’histoire? Pourquoi crier à la dépersonnalisation du pays et pourquoi refuser de se soumettre aux «nécessités de l’Histoire» lorsque les menaces pèsent sur la langue arabe et l’islam? Quand la sauvegarde de la culture arabe est en jeu, Lacheraf écarte le déterminisme historique pour ne considérer que les droits intangibles, légitimes, des peuples pour lesquels il appelle à se battre.

Pour lui, le postulat de base – non négociable – est le principe de l’arabo-islamisme posé comme pivot identitaire du pays. Aussi, l’enfant des Hauts-plateaux qui a peu de doutes et beaucoup de certitudes sur cette question dénie-t-il à la Kabylie de Mammeri le droit d’incarner la patrie algérienne et, même, celui d’en être une authentique partie intégrante. Et ce qui est refusé à la Kabylie de Mammeri, Le J.M. l’accorde à la Tlemcen de Dib en laquelle il voit l’image de «l’Algérie entière» [[«“La grande maison” de Mohamed Dib», article signé Mohamed Arab (en fait Ali Merad) dans Le Jeune Musulman n°32, 14 mai 1954. Dans le premier chapitre de son livre autobiographique Des noms et des lieux (Casbah éditions, 1999), Lacheraf, lui-même, évoque son enfance dans les hauts plateaux sous le titre « Un terroir d’Algérie ».]].

À l’opposé de la perspective de Lacheraf, se situe celle de l’auteur de La Colline oubliée. Né dans la montagne kabyle et élevé par un père, notable (amin de village) pétri de valeurs ancestrales, qui lui transmet le patrimoine de la culture orale berbère, Mouloud Mammeri restera tout au long de sa vie fidèle à cet héritage. Dès qu’il quitte son village natal pour le lycée au Maroc où l’inscrit un oncle, le brillant élève prend vite conscience de la fragilité du destin de son peuple balloté au gré des vents de l’histoire. En 1950, peu de temps avant la parution de La Colline oubliée, il publie un article consacré à l’évolution de la poésie kabyle dans la célèbre Revue africaine qui réunit les trois noms de Youcef ou Qaci, Si Mohand et Cheikh Mohand auxquels il consacrera d’importants travaux ultérieurs. Le regard novateur porté sur le sujet révèle une connaissance fine des textes que permet l’accès direct aux sources. Plus tôt encore, encouragé par son professeur, Jean Grenier (celui de Camus), il écrit en 1939 une série de trois articles sur la société berbère [[Revue Aguedal Rabat, 1939.]]. Dans cette étude, le jeune étudiant s’interroge avec anxiété sur le devenir de cette société «persistante mais non résistante». La sensibilité inquiète du jeune homme conscient de la domination subie par son peuple affleure sous l’étude sociologique et tranche avec l’approche de Lacheraf dominée par le déterminisme historique. Pour Mammeri, que le berbère soit la seule langue ancienne du pourtour occidental de la Méditerranée à survivre tient presque du miracle.
Mais ce qui est pour lui une heureuse exception à sauvegarder est pour Lacheraf une erreur de l’histoire à corriger.

Cependant, avec La Colline oubliée, Mammeri n’a pas cherché à écrire un roman à thèse. Le livre, récit largement autobiographique, est une chronique de vie de deux groupes de jeunes («ceux de Taasast» et la «bande», dit l’auteur) dans un village kabyle, Tasga [[Sans doute pure coïncidence et ironie de l’histoire, Tasga n’est pas le nom du village natal de l’auteur, mais de Sahli!]], durant la seconde guerre mondiale. Il espérait néanmoins que ce récit ferait écho auprès de ceux qui, comme lui, étaient sensibles à ce monde qui s’en allait [[« Au moment où j’écrivais La Colline oubliée, il y avait peu de Berbères qui revendiquaient leur berbérité. J’étais bien conscient que, quand ils allaient lire le roman, ils allaient se dire bon ça existe et on peut revendiquer ça, ça peut vraiment s’assumer en tant que tel. Toutes les histoires qui se sont passées avec La Colline oubliée étaient dues à ça. Ceux qui ont, quelques fois âprement, refusé le livre n’ont rien compris ou rien accepté de cela précisément et le reste leur était indifférent.», entretien avec Pierre Monette op.cit.]]. Le regard que porte le narrateur Mokrane sur sa terre est celui d’un jeune étudiant retrouvant, après quelques années de séparation, le village qui l’a vu naître et grandir à l’occasion de vacances universitaires. Mokrane est complètement immergé dans cet univers qu’il place au centre de son propos. C’est à partir de là qu’il parle, nomme les hommes et les choses tels qu’on les perçoit à Tasga. C’est à cette vérité que l’auteur entend être fidèle et non à celle d’une patrie fantasmagorique qui hante les esprits des idéologues du PPA.

Le sociologue Pierre Bourdieu [[Bourdieu, Pierre, « La colline retrouvée », Le Monde du 3 mars 1989 repris dans Awal n°5, 1989 pp.1-2, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme de Paris.]] analyse comme suit le rapport du romancier Mammeri à son peuple :

«Il se fait le porte-parole en un sens très singulier, et très rare, il n’est pas celui qui prend la parole en faveur de ceux qu’il est censé exprimer, mais aussi à leur place. Il est celui qui donne la parole, qui rend la parole»

L’auteur ne profite pas de la nature de son œuvre – une fiction – pour y glisser un message idéologique contredisant la réalité de l’univers qu’il décrit. Mammeri s’est toujours dit très attaché à la vérité [[Le thème de la vérité revient de manière récurrente dans les entretiens qu’il a accordés.]], y compris dans son œuvre romanesque. Il allait jusqu’à considérer qu’il était possible d’atteindre avec une fiction des vérités inaccessibles au moyen d’une étude anthropologique :

«J’ai écrit la relation de la vie de Mohand et de ses Isefra ; qui sait si le roman de Mohand ne les eût pas rendus plus profondément?»

Certes, le récit du narrateur Mokrane est empreint d’enchantement, mais il n’y a nulle part d’altération de la réalité. Jamais le romancier ne « fausse » celle-ci ou ne la déforme.

Au demeurant, on serait en peine de dire à quel passage du roman renvoie par exemple Lacheraf lorsqu’il nous parle de «fausses données ethniques».

Quant au caractère musulman de la Kabylie, Mammeri, qui ouvre son roman par le mot «printemps» et le clôt par celui de «prière», songe si peu à le nier qu’un critique du Figaro littéraire considère Mammeri «moins occidentalisé que Dib [[André Rousseaux, Le Figaro littéraire, 15 novembre 1952.]]» et trouve dans La Colline oubliée «toute une vie animée par l’âme de l’Islam». Le Jeune Musulman lui-même signale à propos de La grande Maison de Dib que «la famille du petit Omar donne l’impression d’une cellule qui se désislamise» [[Le J.M. n°32 du 14 mai 1954, op.cit.]]. Et si l’auteur déplaît sur ce sujet, c’est parce qu’il restitue la religion dans son quotidien, c’est-à-dire mêlée à des pratiques païennes auxquelles va parfois le primat.

Le roman qui épouse les certitudes de la foi tranquille de la communauté de Tasga nous donne à voir avec une pointe d’humour l’accueil que l’assemblée du village réserve aux menées d’épuration «salafistes», si chères au Jeune Musulman, lorsqu’un maquignon propose de supprimer Timechret, le sacrifice rituel de bœufs auquel participe le village tout entier, en raison de son coût élevé, proposition qui recueille l’assentiment d’un jeune taleb crédité du savoir de la prestigieuse université d’El Azhar:

«Même un faux taleb, récemment arrivé de l’université d’El-Azhar au Caire, avait dit que c’était péché [le sacrifice] dans notre religion, mais Dieu lui pardonne d’avoir émis ce blasphème, il est si jeune. (LCO p.35)»[[Nous renvoyons sous l’abréviation LCO à l’édition de 1992 chez Gallimard de La Colline oubliée.]]

Assumée sans détours, cette distance par rapport à l’orthodoxie islamique frise le blasphème lorsque le Coran arabe est récité par le Kabyle Ibrahim, un montagnard écrasé par la misère:

«Sur les conseils de sa mère, Ibrahim apprit à prier et régulièrement cinq fois par jour, le visage tourné vers la Mecque, il adressait au Dieu de bonté les paroles arabes d’une prière auxquelles il ne comprenait rien. »(LCO p.124)

Nul doute que l’image qui se dégage de ces passages tranche avec celle de ces experts de l’orthodoxie islamique sillonnant le pays que voudrait accréditer Lacheraf pour incarner la Kabylie. Est-elle pour autant faussée?

Autre élément susceptible de heurter la conception arabo-islamique de la nation qu’adoptent les contempteurs de Mammeri : la langue berbère. Le poids de celle-ci dans le roman a sans conteste pesé dans leur appréciation négative, d’autant que les références n’y sont pas rares.

La sensibilité de l’auteur à cette langue du quotidien en Kabylie et, plus généralement son attachement à la culture berbère, imprègne tout le livre. On le voit à travers plusieurs personnages. Avec le vieux Cheikh qui manie à la perfection le kabyle, tout comme le père de Mokrane avec lequel il anime les assemblées du village:

«Il n’y avait plus à Tasga d’orateur qui pût parler longuement et dignement; les vieux parce que après le cheikh et mon père, ils n’avaient rien à dire, les jeunes parce qu’ils étaient incapables de prononcer en kabyle un discours soutenu; quand par hasard l’un d’eux prenait la parole, on voyait s’abaisser une à une les têtes barbues et ravagées de tous les vieux assis en ligne sur les dalles du fond» (LCO p.34)

Avec Kou, l’une des deux filles de la «bande» de Taasast qui suscitait l’admiration de ses camarades parce qu’«elle savait un nombre incalculable de vers kabyles» (LCO p.27). Avec Idir, personnage intrépide pris dans une aventure qui le conduit dans le Rif marocain durant la guerre civile espagnole. Celui-ci se fait aider par les Rifains avec qui il parvient à communiquer car «le berbère rifain n’étant pas très différent du nôtre, Idir bientôt put le parler assez aisément» (LCO p.37). Cet épisode évoquant l’appartenance au vaste ensemble berbère nord-africain entre en contradiction avec la ligne du Parti [[Le principal ouvrage de Lacheraf Algérie nation et société et, dans une moindre mesure, les différentes publications de Sahli tendent à donner l’image d’un Algérien ayant attendu l’arrivée de l’arabo-islamisme pour se réaliser comme citoyen accompli.]] et ne doit plus relever de «l’aimable amour du terroir» toléré par Lacheraf. Il y a là, vraisemblablement, un de ces traits qui, pour lui, va au-delà de l’amour folklorique de la «petite patrie» pour être assimilé à un «retrait agressif» de la «nation qui s’élabore» laquelle a vocation à se fondre dans l’ensemble arabo-musulman. Cette vision qui suggère une présence immémoriale de la langue berbère contrarie la thèse du Jeune Musulman lequel rejette la présence des Français chrétiens parce non autochtones, contrairement aux Algériens indigènes, désignés sous l’appellation «musulmans», qui, eux, le seraient. Mais l’antériorité du berbère par rapport à l’arabo-islamisme fait apparaître le caractère historiquement étranger de l’arabo-islamisme, ce qui contraint à faire appel à un nouvel argument: celui de l’islam qui serait accueilli à bras ouverts par les Berbères (cf. les textes d’Ouzegane par exemple). C’est l’argument qui fonde la légitimité de l’arabo-islamisme en Afrique du Nord contre la culture française et chrétienne qui se trouve ainsi bousculé. Aussi, Le J.M. refuse-t-il d’appréhender la berbérité de l’Algérie dans sa profondeur historique pour ne la considérer qu’au travers des manœuvres colonialistes, ce qui lui permet d’assimiler le «berbérisme» à un mal [[Dans le n°2 du J.M. daté du 20 juin 1952, figure en page 3 un article intitulé «Succès» signé par Atallah Soufari qui se félicite de l’écho rencontré par Le J.M. Répondant à une critique d’un lecteur qui reproche au journal la publication de l’article sur «le berbérisme», sujet qui ne serait pas d’actualité, Soufari assure que «lorsque l’on se rend compte de l’existence d’un mal, le moyen de le guérir, ce n’est pas de l’ignorer.» Fidèle à cette doctrine, Le J.M. ne manque jamais l’occasion de dénoncer dans ses colonnes le moindre cours de langue berbère ouvert par les Pères Blancs.]].

Or, dans La Colline oubliée, nombre de courtes expressions sont reproduites en berbère dans les dialogues, suivies de leurs traductions. Dans le journal de Mokrane, il est explicitement fait mention d’un «mot en lettres berbères que peu savent déchiffrer, sans doute un prénom de femme», (LCO p.158). Ce point non plus n’est pas sans importance car un des arguments des «nationalistes» contre le berbère est que celui-ci est une langue qu’il faut abandonner car inapte à évoluer, à s’adapter au monde moderne, puisque sans écriture.

Au vu de ces éléments tirés du roman, il apparaît que sur ces deux points, celui de la perception de l’islam et celui de la langue, il y a divorce entre le projet du PPA qui donne le primat à l’arabo-islamisme à l’expansion duquel les Berbères contribuent et «le projet» qu’induit La Colline oubliée qui le donne à la berbérité sur laquelle vient se greffer l’apport musulman.

Clairement, la vision de l’Algérie de Lacheraf et celle de Mammeri s’entrechoquent. Leurs conceptions de la patrie, abstraite et idéologique pour l’un, concrète et charnelle pour l’autre, s’opposent. Vue de Tasga, l’humanité comprend les Kabyles, les Arabes au pays [[Cette vision n’est pas une perception fantasmée de l’auteur puisque Lacheraf lui-même laisse échapper dans sa critique de La Colline oubliée l’expression «pays dit arabe» pour désigner la région arabophone.]] desquels on va chercher du travail et les Français (Iroumien) qui dirigent l’administration inique et dont le pays d’origine est aussi terre d’émigration. Cette ligne de démarcation ne se superpose pas au clivage des nationalistes gagnés à l’idéologie arabo-musulmane. Pour ces derniers, point de diversité dans leur patrie. Une langue: l’arabe, une religion: l’islam, un territoire usurpé par les colons: l’Algérie. La population est binaire: il y a les Algériens autochtones arabes et musulmans d’un côté et les colons étrangers et chrétiens, de l’autre.

Quant au procès politique, mené en creux, il est vrai, contre La Colline oubliée qui serait coupable de receler des penchants pour le colonialisme, il relève du procès en sorcellerie.

Si les critiques qui reprochent à La Colline oubliée un côté favorable au colonialisme se réfèrent invariablement à La Dépêche quotidienne, c’est parce que rien dans le livre ne vient étayer cette thèse, bien au contraire! La disette alimentaire qui sévit sous le régime colonial est rendue dans sa vérité crue ainsi que le montre la lecture faite par Taha Hussein. Elle est illustrée, entre autres, par ce jeune homme retrouvé mort sur le bord d’une route et sur lequel le docteur Nicosia pratique une autopsie et ressort de son ventre «une grosse masse d’herbes non digérées» (LCO p.73). Bien qu’allusivement, cette misère est expliquée par le séquestre des terres qui a suivi l’insurrection des Kabyles en 1871 « Nos grands-pères avaient deux fois moins de besoins et quatre fois plus de terre que nous. Alors tout le monde partait. » (LCO p.32-33) Et lorsqu’avec le désordre qu’engendre la guerre qui éclate, la misère s’aggrave et que des aigrefins amassent des fortunes avec le marché noir et toutes sortes de spéculations, la responsabilité est sans ambages imputée au «gouvernement anarchique et partial »:

«on finissait invariablement par rejeter toutes les fautes sur un gouvernement anarchique et partial qui souffrait que des Akli triplent leur fortune quand des hommes à côté de lui crevaient de faim.» (LCO p.73)

Ibrahim, personnage particulièrement démuni que nous avons déjà évoqué, à la tête d’une famille nombreuse, soumis à des prêts usuriers accordés dans des conditions insupportables par un « chef », relais local de l’administration coloniale, est contraint d’hypothéquer ses terres, puis de les vendre pour finir par émigrer. Mais afin de pouvoir partir Ibrahim doit encore emprunter pour laisser un minimum de provisions à sa famille en prévision de son absence. Dans une situation des plus désespérées, Ibrahim trouve en lui la force de se soucier de l’avenir de son fils, Lmouloud, qui venait d’obtenir une bourse et à qui il veut assurer la poursuite de ses études. Pour Ibrahim,

«Lmouloud s’il était instruit, pourrait se débrouiller dans les villes, se défendre contre le caïd, le percepteur, contre tous les chefs de la création, contre tous ceux qui le pressuraient, lui, sans qu’il pût jamais rien contre eux.» (LCO P.211)

Mais le droit à l’émigration est soumis à l’obtention d’un laissez-passer et

«pour obtenir un laissez-passer, il fallait payer le caïd. Ibrahim s’emporta : c’était illégal et injuste.» (LCO p.212)

C’est à ces personnages écrasés par le système colonial, tel qu’Ibrahim, que va naturellement l’empathie de l’auteur.

Enfin, il y a cette évocation des maquis nationalistes de Kabylie qui ont précédé ceux de 1954. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, profitant des armes introduites à la faveur du débarquement américain, des maquis s’organisent en Kabylie pour riposter contre la répression de mai 1945 à Sétif. En parler dans un roman qui paraît dans l’Algérie coloniale n’est pas chose aisée et dans sa critique, Lacheraf se fait presque accommodant. Mais comme il n’entend rien céder à Mammeri, il rappelle à propos de ces maquis dont la vérité historique serait passé sous silence :

«M. Mammeri croit s’en tirer à bon compte et oublie que le romancier doit être un témoin, l’organe direct ou indirect de ses personnages,»

Car, pour Lacheraf si le «maquis est bien là», l’auteur, «par prudence ou par naïveté, le défigure lamentablement.» Notons que, sur ce point, Lacheraf n’est pas seul à exprimer des réserves, d’autres critiques militants (cf. Pierre Laffont, communiste) contestent comme Lacheraf le tableau du maquis que brosse l’auteur. Plus tard, Mammeri, soulignant les difficultés qu’il y avait à écrire sur un maquis nationaliste à l’époque, admet qu’il a été

«contraint à la litote, à certaines ambiguïtés, parfois même – et cela est plus grave – à certains choix qui eussent été autres dans un contexte politique différent.» [[« Entretien sur la littérature algérienne » avec Abdallah Mazouni in Le jour 27 mai au 3 juin 1966 repris dans Écrits et paroles, Mouloud Mammeri (p.112) tome 1, CNRPAH 2008, Alger.]]

Au demeurant, il rectifie l’image de ce maquis dans son second roman paru en 1955 toujours chez Plon, Le sommeil du juste, où l’on retrouve les mêmes personnages que dans le premier. Nuançons tout de même le propos de Lacheraf qui considère que le maquis est lamentablement défiguré dans La Colline oubliée au motif qu’on y croise des brigands de grands chemins sans pour autant que soit occultée sa dimension politique puisque Mammeri parle de « mission secrète », de « document à transmettre dans la nuit » à différentes villes kabyles, comme le relève Lacheraf lui-même. Or, telle était précisément la réalité des maquis kabyles de l’époque. Tahar Oussedik[[Oussedik, Tahar : Oumeri, Laphomic, Alger.]] rapporte que Krim Belkacem, reponsable du PPA ayant pris le maquis en 1947 a proposé à Ahmed Oumeri, bandit célèbre [[Oumeri était bien un brigand de grand chemin, contrairement à l’image qu’en donne aujourd’hui la légende.]], d’intégrer l’organisation spéciale du PPA tandis que Hocine Aït Ahmed, qui a fait partie de ce même maquis dès sa création en 1945, nous a confirmé dans un entretien oral qu’il a eu à s’opposer à cette intégration et évoque dans ses Mémoires d’un combattant[[Aït Ahmed, Hocine: Mémoires d’un combattant, Bouchène, Alger, 1990.]] cet épisode en ces termes: «Oumeri, le célèbre bandit d’honneur, cessait ses exactions et ne stoppait plus les autocars que pour faire crier aux voyageurs: “Vive le PPA, vive l’indépendance!”» (p.69). En outre, Mammeri ne transforme pas ce maquis en une organisation de bandits puisque quand Ouali s’implique dans une vendetta pour commettre un crime, il l’exécute à l’insu de son chef car il eût été impensable que ce dernier, le Barbu, acceptât (LCO pp.134-135). Voici comment un personnage du roman, Raveh, imagine la réaction du Barbu à la demande d’autorisation que Ouali lui suggère d’introduire auprès de son chef :

«Non, inutile d’insister, Raveh qui s’y connaissait en hommes, savait que le Barbu écouterait distraitement le discours d’Ouali, dirait non doucement, mais irrévocablement, puis retournerait aux figures de son rêve qui doivent être loin, bien loin de Raveh, d’Ouali, d’Oumaouch, loin de Tasga, loin de tout.»

Sur ce maquis, relevons le paradoxe suivant : Mammeri qui revient dans son dernier roman, La Traversée [[Mammeri, Mouloud : La traversée, Plon, Paris, 1980, réédité par Bouchène en 1991 à Alger. Dans cette dernière édition, on peut lire un passage évoquant les personnages de La Colline oubliée: « Mokrane et Mouh étaient morts, morts Raveh et son tambourin, Ouali avait été tué dès le début de la guerre sous prétexte qu’il était berbériste. » (p.51)]], sur les personnages de La Colline oubliée établit explicitement un lien entre le personnage Ouali de La colline oubliée et Ouali Bennaï, le chef historique des maquis kabyles de 1945 et qui sera liquidé en 1957 par le FLN pour «berbérisme». Et selon le témoignage de Rachid Ali Yahia, Ouali Bennaï aurait lu La colline oubliée, se serait reconnu et n’aurait pas apprécié le profil du personnage qui l’y a incarné. Il est paradoxal de constater que Mammeri qui a globalement restitué dans leur vérité historique les maquis kabyles du lendemain de la seconde guerre mondiale se fasse attaquer pour avoir terni le profil d’un personnage inspiré par le chef «berbériste» des maquisards!

Enfin, il restait à Lacheraf à établir la jonction entre la berbérité du roman et le colonialisme. Lui, habituellement si précautionneux, se laisse aller à un premier glissement en se protégeant de l’adverbe «vraisemblablement» et écrit:

«Il nous déplaît de constater pour cette raison, que pas un seul critique littéraire n’a qualifié M. Mammeri d’auteur algérien. On l’a toujours appelé, vraisemblablement sur sa demande: romancier berbère. L’Algérie serait-elle aussi une patrie oubliée?»

Le cheminement du raisonnement de Lacheraf touche ici à sa fin: l’attachement à la berbérité de l’Algérie de Mouloud Mammeri aurait conduit l’auteur à se faire le relais du discours colonialiste et ainsi oublier sa patrie algérienne [[Dans son livre de mémoires, Des noms et des lieux, (op.cit.), Lacheraf, rapporte comment, devenu ministre de l’éducation nationale du Colonel Boumédiène, il est attaqué sur son aile radicale pour avoir voulu conduire de manière rationnelle le processus d’arabisation de l’Algérie. Saisi par un sentiment de «dépaysement» au vu de ce qu’est devenue l’Algérie arabisée qu’il a prônée même s’il en a contesté les modalités, il est piquant de constater que le ministre se rangeant lui-même du côté des victimes de l’arabisme, ait donné pour sous-titre à son livre … «Mémoires d’une Algérie oubliée»!]].

La suite de la critique vise seulement à engranger le bénéfice politique de la démonstration en réduisant à néant l’impact du livre. Pour que la victoire soit sans bévues, la démolition du roman doit être totale. Et ce que n’avaient pas contesté Ouzegane et Sahli à Mammeri, à savoir les qualités littéraires de son roman reconnues par toute la critique, Lacheraf les récuse.

De Pierre Bourdieu qui affirme que

«Le romancier de La Colline oubliée parlait de la société kabyle, mais à la façon d’un jeune agrégé de lettres plein de talent»[[Bourdieu, Pierre, « La colline retrouvée » publié dans le journal Le Monde du 3 mars 1989, repris dans Awal n°5, 1989 pp.1-2, Éditions de la Maison de Sciences de l’Homme de Paris.]]

en passant par Jean Sénac, Kateb Yacine jusqu’à Taha Hussein qui considère La Colline oubliée comme la plus grande œuvre de littérature française de ces années cinquante, Lacheraf est seul à remettre en cause la valeur littéraire du roman.

Nous avons déjà évoqué le genre mineur «régionaliste» dans lequel il a rangé ce roman «sans élans». Soit. Malgré tout, ce livre sans qualités présenterait-il un intérêt documentaire? Non, répond le critique qui n’entend faire aucune concession:

«Le roman de M. Mammeri est-il un document? Il ne mérite pas entièrement cette qualification pour sa “subjectivité” même, son absence de chaleur humaine. Tout y est sporadique, fragmentaire, souvent étriqué à l’image même de cette conscience des individualistes et des isolés qui ne se réalise jamais sans trahir les siens.»

Pour achever de convaincre le lecteur que Mammeri a vraiment raté son livre, Lacheraf abandonne un instant la critique négative et fait la leçon. Il explique doctement comment aurait dû être organisé le roman, sur quels personnages focaliser le projecteur pour saisir la vérité de la montagne kabyle qui

«évoquée dans toute sa grandeur comme un habitat exceptionnel forgeant tout un peuple à son image, aurait appelé fatalement une plus large évocation des hommes, de leurs labeurs, de leurs mouvements.»

Puis il revient à la critique pour illustrer les dérives du roman à travers un personnage «de prime abord sympathique» mais qui se laisse aller «de par la volonté de l’auteur» à une conduite que la morale du critique réprouve:

«Alors pourquoi, diantre, ce personnage-Ménach de prime abord sympathique, normal, sain de corps et d’esprit éprouve-t-il le besoin- de par la volonté de l’auteur, de mener, parallèlement à ses amours avec la belle Davda, des amours contre-nature avec un jeune berger ? Ces amitiés particulières avaient-elles leur place, ici, étant donné le milieu et les circonstances qui déterminent le comportement du personnage?»

Sont-ce ces comportements qui, pour le critique, dénaturent la réalité de la société algérienne, laquelle société, selon la représentation qu’il s’en fait, doit être exempte de travers et « d’actes contre nature » ? Il ajoute que « l’honorable corporation des instituteurs kabyles » mérite d’être évoquée autrement que par ce « Meddour pédant solennel, ami perfide et fâcheusement rétrograde en dépit de ses déclarations progressistes ». Il en va de même avec l’émigration qui ne serait pas dépeinte comme il se devrait. Insensible à l’enchantement du narrateur qui appartient à « ceux » de Taasast, Lacheraf estime que ce « groupe excroissant » de jeunes étudiants n’a pas sa place dans un roman ayant pour cadre la montagne kabyle qui produirait des gens « moins frelatés ».

Le critique conclut en affirmant que l’accueil favorable fait au roman par «une certaine presse française» ne doit pas surprendre. Il l’explique «aisément par l’ignorance» de celle-ci «des réalités algériennes», car La Colline oubliée, par un «vernis folklorique teinté de réminiscence, flatte l’imagination d’un lecteur souvent habitué aux artifices de la littérature coloniale.»

Au regard de ce qui précède, c’est presque de l’indulgence!

Ainsi Lacheraf construit-il le discours normatif du champ littéraire et, plus généralement, du champ culturel de la nation algérienne en devenir.

Or si, comme l’écrit Sahli, les Kabyles sont à l’avant-garde du mouvement national, la terre kabyle chantée par Mammeri n’est pas conforme à la norme qu’édicte Lacheraf. Interdit de vie, de toute projection, le souffle fécond qui anime le pays natal dans La Colline oubliée, doit être impérativement étouffé dans l’œuf. Vu sous cet angle, le succès de ce roman hérétique est un danger inacceptable pour le dogme.

Le dogme arabo-islamique auquel adhèrent Lacheraf, Ouzegane et Sahli est bien celui rappelé dans l’éditorial de Tawfik El Madani cité plus haut. En effet, ces intellectuels si intransigeants, si tatillons à l’égard de la berbérité du roman de Mammeri, n’ont formulé aucune critique pour amender le sectarisme ou l’hégémonie de l’arabo-islamisme du J.M. pourtant explicitement proclamés dans cette revue à laquelle ils collaborent. Mieux, eux-mêmes en ont pris la défense sans réserve dans leurs contributions.


III. TAHA HUSSEIN : UNE LECTURE EN CONTREPOINT

Externe aux luttes claniques secouant le mouvement national algérien, Taha Hussein se positionne toutefois dans le camp anticolonialiste et même, d’une certaine façon, comme partie prenante du combat de la libération nationale algérienne. En 1956, lorsqu’il écrit son article [[Taha Hussein : « La Colline oubliée, roman de l’écrivain algérien Mouloud Mammeri » écrit en langue arabe, in Naqd Oua Islah, n°4, 1956 (p.46-60).]] de quatorze feuillets sur La Colline oubliée, Taha Hussein est au sommet de sa carrière et incarne le renouveau littéraire arabe. Titulaire d’une thèse sur «La philosophie d’Ibn Khaldoun» soutenue en 1919 sous la direction d’Émile Durkheim à la Sorbonne, gloire littéraire nationale de l’Égypte, qui s’affirme Oum ddounya («Mère du monde»), Taha Hussein occupe différents postes de responsabilité au sein de l’Éducation nationale avant d’en devenir le ministre sous Nasser.

Pour Taha Hussein, l’Algérie est un pays appelé à récupérer « sa » langue arabe injustement marginalisée par le colonialisme français qui a imposé la sienne aux Algériens. Partant d’une telle perception, quelle lecture l’homme de lettres égyptien va-t-il faire de La Colline oubliée?

Il entame sa critique en s’interrogeant sur l’étymologie du nom Mammeri pour y chercher une racine arabe, mais, notant que l’écrivain appartient à une tribu berbère, il abandonne la question, laissée en suspens, puis enchaîne sur les coutumes religieuses des habitants de La Colline qui, fait-il observer, se réclament musulmans sans pratiquer un islam authentique.

Visiblement, le critique peine à trouver ses marques. Pas un seul nom propre du roman – pas même celui du héros Mokrane – pas le moindre toponyme n’est cité dans son article. Et s’il note que la population du roman, comme son auteur, est berbère, cela n’induit à son sens aucun statut particulier pour cette langue qu’il évacue de son propos pour déplorer que cet «excellent roman» ne soit pas écrit en arabe. Cependant, Taha Hussein ne mentionne à aucun moment avoir perçu une opposition entre Berbères et Arabes. Nulle part Taha Hussein ne relève cette volonté «d’opposer les uns aux autres», nulle part il ne décèle ce «retrait agressif de la communauté nationale» dénoncé par les collaborateurs du J.M. Pour lui, c’est le colonialisme qui empêche Mammeri d’écrire en arabe, dans la langue de ses pères (sic!).

Taha Hussein qui semble ignorer les critiques du roman de quelque bord qu’elles proviennent s’en tient au livre et au livre seul.

Une fois dépassé le malaise de cette entame, il entre dans le roman et, pris dans l’atmosphère du récit qui lui parle, manifeste rapidement une certaine empathie envers les habitants de La Colline oubliée qui vivent

«unis dans une fraternité aimante, dépourvue de rapports de domination et d’orgueil.»[[Les traductions données ici sont le fruit d’un travail collectif coordonné par l’auteur et effectué à partir d’une première version de Karima Aït Méziane.]]

Puis, ému par le chant du livre, Hussein en fait un éloge appuyé

«Ce livre est si remarquable qu’il peut être considéré comme un des meilleurs parmi ceux publiés ces dernières années en littérature française, bien que je ne sache pas s’il lui a été décerné un des divers prix qui récompensent en France des livres qui n’atteignent pas ce niveau d’exception et cette esthétique…»

Revenant à plusieurs reprises sur la valeur littéraire de l’œuvre pour en souligner « l’excellence », rejoignant sur ce point la majorité de la critique de l’époque, il ajoute

«Le livre est une étude sociologique fine et profonde.»

C’est presque une réponse à Lacheraf qui refuse au roman le titre de document sociologique.
S’arrêtant sur cet aspect, le critique établit un parallèle original et intéressant entre le pouvoir du sacré et celui de l’administration coloniale. Libre de toute entrave dogmatique, il décrit avec subtilité les rapports que les paysans entretiennent avec ces puissances. Saints et caïds sont perçus à travers leurs rôles de médiateurs sociaux:

«Dans leurs maisons, en leurs palais, ces chefs[[ Le mot utilisé dans l’article est qiyada signifiant «dirigeants», au singulier qayed d’où a dérivé «caïd».]] locaux trônent comme les saints en leurs mausolées : aux saints la médiation entre les hommes et Dieu, à eux la médiation entre la population et les maîtres français.

Aux uns et aux autres, saints comme autorités, on fait des offrandes, on adresse des suppliques et on formule des requêtes. Des uns et des autres, on espère le bien et on cherche à se garder du mal. […] Certes, ils craignent autant les saints que leurs chefs, mais s’ils adorent les premiers, ils haïssent les seconds.»

Dans ce passage, Taha Hussein rapporte la défiance et la haine qu’éprouvent les paysans de Tasga envers les caïds. L’article de Taha Hussein paraît, en 1956, soit deux années après le déclenchement de la guerre de libération algérienne, alors que les critiques nationalistes se revendiquant de l’arabo-islamisme ont écrit plus d’un an avant le 1er novembre 1954. Le contexte historique du moment – celui de la guerre – où Taha Hussein écrit aurait dû l’amener à exiger de l’auteur davantage d’engagement politique, à juger son livre dépassé par les événements. Il n’en est rien. Taha Hussein note que cette « fresque de toute beauté écrite en langue française » restitue la perspective historique du moment, celle d’une époque prérévolutionnaire:

«Elle s’inscrit dans l’attente de l’évènement porteur d’innovation à même de sortir la colline de l’oubli qui l’enveloppe, de l’abandon qui lui vaut bien des malheurs.»

Lorsqu’en 1939 les jeunes gens sont mobilisés pour une guerre qui n’est pas la leur, Taha Hussein entre en communion avec la population dont les enfants sont appelés à servir de chair à canon :

«Qu’ont-ils à faire dans cette guerre que les « Roums [[Le terme kabyle auquel il est fait ici référence est aṛumi.]]» se sont déclarée entre eux? – Les «Roums», pour eux, ce sont les Européens – qui ne se sont pas préoccupés de leur avis et qui les ont encore moins consultés sur la question.»

Sous le commentaire du critique, point l’indignation lorsqu’aux affres de la guerre vient s’ajouter l’iniquité du gouvernement colonial :

«Et il arrive bien souvent que le gouvernement leur saisisse une partie de leurs biens, bétail ou produits de la terre, ponctionnant ainsi de maigres ressources qui ne suffisent même pas à couvrir leurs besoins.»

Taha Hussein, l’Égyptien, manifestement moins «dépaysé» que l’algérien Lacheraf, est gagné par la poésie du livre. Il en est captivé, si attendri par les aventures amoureuses du groupe de Taasast, les veillées, les moments de joie ou de douleur où s’estompent les différences sociales qu’il en vient à proposer un autre titre au roman: «La fiancée du soir».

La relation sensuelle et équivoque de Ménach avec la belle Davda abordée par Lacheraf retient également l’attention de Taha Hussein qui s’en saisit, non pour émettre des recommandations morales ou morigéner l’écrivain coupable de dépravation, mais pour souligner la dureté des sociétés méditerranéennes à l’égard des femmes auxquelles aucune faiblesse n’est permise: le désir est banni et l’élan sentimental cadenassé, écrit-il.

Après avoir consacré un long passage à la narration de la fin tragique du retour de Mokrane dans la montagne natale, il conclut cet épisode par ce paragraphe qui restitue l’atmosphère du roman :

«Dans sa tête [Mokrane], tournoient les images de sa femme, la fiancée de la nuit. Elle lui apparut au loin, tantôt lui adressant des suppliques d’amour, tantôt le repoussant et le réprimandant. Lui, acquiesce, avance, bravant la tempête, le froid, la neige et la montagne, espérant le village tout proche. Et lorsqu’exténué par ce combat inégal, ne pouvant plus marcher, il s’assit pour reprendre des forces, il ne se releva jamais. L’épuisement l’avait mené à son terme où la mort qui l’attendait de ce côté-ci de la montagne le prit tendrement dans ses bras.»

Enfin, Taha Hussein achève sa critique par le commentaire suivant qui tranche avec l’appréciation des intellectuels organiques du PPA :

«Ma fascination pour ce livre est telle que je n’ai pas la moindre réserve à formuler si ce n’est celle de n’avoir pas été écrit en arabe, alors qu’il est fait pour être écrit dans cette langue. Mais, de cette carence, l’écrivain ne saurait être tenu pour responsable, la faute, comme pour bien d’autres méfaits, fort nombreux, incombe au colonialisme.»

Dans son entretien avec Tahar [[Djaout Mammeri, Mouloud: Entretien avec Tahar Djaout, suivi de «La Cité du soleil», Laphomic, collection «itinéraires», Alger, 1987 (op.cit.) (p.50)]], Mouloud Mammeri évoque sobrement la figure de Taha Hussein qui, selon lui, est l’écrivain qui l’a le plus marqué.


IV. L’INFLUENCE DANS L’ ALGÉRIE POST-COLONIALE

Avant de passer à la dernière étape et pour sortir d’une approche biaisée par des prémisses qu’induit une terminologie adoptée de longue date, il nous paraît nécessaire de nous arrêter sur celle-ci. Dans les nombreuses études consacrées à la réception critique de La Colline oubliée, les trois premiers articles examinés ci-dessus sont rangés systématiquement dans la rubrique critique ou réception «nationaliste». Cette présentation laisse entendre que la critique du Jeune Musulman exprime ou résume le point de vue de l’ensemble des critiques nationalistes. Or tel n’est pas le cas comme en témoignent les critiques d’autres militants nationalistes qui n’ont pas partagé le point de vue évoqué plus haut et l’ont écrit (cf. Hadj Ali, Hadjerès, Khaddache,…). En outre, le principal grief fait à Mammeri est la berbérité de son livre. Or celle-ci a été revendiquée par un autre courant politique, nationaliste également, appartenant au même PPA et, de surcroît, radical. Accorder le qualificatif de «nationaliste» à la position ayant prononcé l’excommunication de La Colline oubliée sans situer politiquement le roman dans le camp nationaliste ou à tout le moins dans le camp anticolonial, c’est, nous semble-t-il, accepter de classer peu ou prou Mammeri dans le camp d’en face ou, en tout cas, en dehors du camp nationaliste. D’une façon ou d’une autre, compte tenu du poids de la guerre dans la période post-coloniale, c’est déjà mettre l’auteur et son œuvre au banc des accusés.

L’objectif de l’opération lancée contre La Colline oubliée était d’empêcher coûte que coûte que cette œuvre ne fasse école et n’ouvre la voie à une expression artistique qui n’entre pas dans le moule de l’Algérie arabo-islamique voulue par le Parti.

Le procédé utilisé, les anathèmes jetés pour l’occasion n’ont pas aidé à assainir une atmosphère déjà pernicieuse ni à favoriser l’éclosion d’un débat fondé sur la pluralité d’opinions au sein du camp nationaliste. Au vu du sectarisme et de la virulence des textes étudiés plus haut, comment ne pas y voir, avec Arkoun, «les éléments de coercition d’une police politique des idées» et, ajouterons-nous, les prémisses idéologiques aux liquidations des intellectuels et tout spécialement des «berbéristes» dans la future wilaya III lors de la bleuïte ou même avant?

Aussi, le moment nous paraît-il mûr pour interroger ces catégories nationaliste/colonialiste dans lesquelles a été enfermé le débat et même d’en sortir tant celles-ci nous paraissent prolonger l’action du J.M. qui a pris en otage la nation. Ne faut-il pas voir dans l’acharnement contre La Colline oubliée l’expression même d’une lutte intestine, interne au camp nationaliste? Elle ne possède en effet aucun équivalent dans les critiques réservées aux livres prêchant l’assimilation qu’ils se revendiquent de la berbérité ou bien de l’islam.

Nous avons affirmé au début de cet article que cette polémique a constitué le socle fondateur de la critique littéraire algérienne. Nous envisageons de traiter cette question en trois points.

  1. Le rôle institutionnel joué dans la période post-coloniale par les critiques du Jeune Musulman
  2. L’impact de leur vision sur le champ littéraire après l’Indépendance
  3. Les effets de l’offensive du Jeune Musulman sur un autre écrivain kabyle, Mouloud Feraoun

1. Le rôle institutionnel dans la période post-coloniale joué par les critiques du Jeune Musulman

Commençons donc par nous intéresser à des données institutionnelles de l’État algérien post-colonial. L’orientation culturelle arabo-musulmane défendue par Le Jeune Musulman est celle du clan majoritaire du PPA qui a évincé le courant «berbéro-matérialiste», celle des vainqueurs qui se retrouvent au pouvoir à la libération du pays. Au Congrès du FLN tenu à Tripoli en juin 1962, foire d’empoigne où se sont déchirés tous les chefs lancés à l’assaut du nouveau pouvoir, l’Algérie arabo-musulmane fait consensus. Mostefa Lacheraf, rédacteur de la partie consacrée à la culture, y lira lui-même les résolutions à la tribune [[Lacheraf le rappelle dans la polémique qui l’a opposée à Mourad Bourboune (Révolution Africaine, op.cit.), et c’est également signalé en quatrième de couverture de son livre intitulé Littératures de combats, essais d’introduction: études et préfaces éd. Bouchène, 1991, Alger]]. C’est ce congrès qui ouvrira les portes du pouvoir à Ahmed Ben Bella [[Ahmed Ben Bella est acquis au panarabisme prôné par le chef d’État égyptien, Nasser. Il se trouve au Caire, le 3 juillet 1962, jour de la proclamation de l’indépendance de l’Algérie. Rentré à Oran, il ordonne à l’armée des frontières commandée par le colonel Boumédiène de marcher sur Alger dont il s’empare au début septembre 1962 en faisant tirer sur les maquisards de l’intérieur.]], champion du panarabisme qui s’était distingué, le 14 avril 1962 par son fameux cri lancé de l’aéroport de Tunis et par trois fois répété: «Nous sommes arabes! Nous sommes arabes! Nous sommes arabes!». Sur le plan idéologique, il effacera la Plate-forme de la Soummam, adoptée en 1956 lors du premier congrès du FLN tenu dans le maquis kabyle sous la houlette d’Abane Ramdane qui proclamait le caractère laïque de la Révolution algérienne:

«C’est une lutte nationale pour détruire le régime anarchique de la colonisation et non une guerre religieuse. […] C’est enfin la lutte pour la renaissance d’un Etat algérien sous la forme d’une République démocratique et sociale et non la restauration d’une monarchie ou d’une théocratie révolues.»

En effet, il n’ y a nul rejet de la théocratie dans les résolutions du Congrès de Tripoli qui prônent la réhabilitation de « la » langue nationale arabe aux côtés de la promotion d’un islam débarrassé des superstitions (celui des Oulémas), l’ensemble enveloppé dans la phraséologie de l’époque qui clame le caractère révolutionnaire et scientifique de la culture algérienne. Tout est prêt pour que la Constitution de 1963 adoptée au cinéma le Majestic consacre l’arabe comme unique langue nationale et officielle et l’islam religion d’État. Dans le passage sur la culture intégralement repris dans La Charte d’Alger de 1964, on peut y lire cette phrase qui vise, sans la nommer, la langue française, dans laquelle est rédigée le texte, et ce qu’elle incarne aux yeux des rédacteurs :

«Elle [l’Algérie] combattra ainsi le cosmopolitisme culturel et l’imprégnation occidentale qui ont contribué à inculquer à beaucoup d’Algériens le mépris de leurs valeurs nationales.»

Quant au mot berbère (ou amazigh), il y est banni.

Promulguée par le colonel Boumédiène en 1976, La Charte nationale dont l’insubmersible Lacheraf est encore rédacteur reconduit la même orientation culturelle linguistique et conserve à l’islam son statut de religion d’État.

Pour des raisons obscures, vraisemblablement liées à des luttes claniques, et en tout cas sans lien avec des divergences idéologiques dans le champ culturel, Lacheraf rapidement marginalisé sous Ben Bella revient en force en 1965 après le coup d’État du Colonel Boumédiène auprès de qui il retrouve Ahmed Taleb-Ibrahimi, l’ancien directeur du Jeune Musulman. Tous deux sont des proches conseillers du Colonel. Lacheraf succède au poste de ministre de l’Éducation nationale à Taleb-Ibrahimi, lequel a également occupé les fonctions de ministre de l’Information et de la Culture, toujours sous Boumédiène.

Par-delà les fonctions officielles qu’ils exercent, les deux hommes continuent de marquer la critique littéraire algérienne avec des interventions publiques qu’ils signent à titre personnel. Leurs contributions qui rythment la vie culturelle du pays paraissent dans la presse du parti unique, essentiellement le journal gouvernemental El Moudjahid (dont Lacheraf a été rédacteur en chef) ou bien l’hebdomadaire Révolution Africaine, organe central du parti unique FLN (dirigé par Ouzegane après le putsch du colonel Boumédiène de 1965), plus rarement dans l’hebdomadaire Algérie-actualités. C’est dire le poids des hommes qui ont combattu Mammeri en 1952-53 dans l’Algérie post-coloniale.

2. L’impact de leur vision sur le champ littéraire après l’Indépendance

À l’indépendance, dix ans après 1952, les temps ont changé. La guerre, l’élimination physique des nationalistes «berbéristes», Le Congrès de Tripoli, Ben Bella au pouvoir à l’ombre du grand frère Nasser, autant d’événements qui font que la langue berbère ne représente plus un «danger». En octobre 1963, Les Temps modernes publient un important entretien [[« L’avenir de la culture algérienne », in Les Temps Modernes op.cit.]] de Lacheraf réalisé par B. Brumagne, repris dans Révolution Africaine en novembre de la même année.

Aux yeux de Lacheraf, la langue amazighe ne représente même plus un enjeu à mentionner dans son entretien pourtant intitulé «l’avenir de la culture algérienne». Aucune place pour la culture amazighe dans ses projections, même lorsqu’il s’attarde longuement sur le rôle de la culture orale véhiculée par l’arabe dialectal. Les événements ont tranché, l’urgence est ailleurs : la tâche de l’heure, c’est l’arabisation. Très vif, le débat porte désormais sur la manière, la cause étant entendue sur le fond. Les « francophones » sont soupçonnés de vouloir traîner des pieds et de chercher à torpiller le processus révolutionnaire d’arabisation que les nouveaux dirigeants politiques voudraient total, rapide et irréversible :

«Il est inconcevable que l’arabisation de l’enseignement ne se fasse pas, c’est-à-dire le retour de l’Algérie à sa langue nationale,»

écrit Lacheraf dans son entretien.

Cependant, conscient du « retard séculaire » qu’il convient de rattraper et des dégâts qu’un excès de précipitation pourrait engendrer, il préconise, pour l’immédiat, sans aller «jusqu’à un interrègne qui n’a que trop duré», un «bilinguisme bien conçu» qui pourrait «devenir une chance de progrès accéléré». Ironie de l’histoire, cette prudence lui vaudra d’être rangé immédiatement dans le camp des récalcitrants à l’arabisation et d’être la cible d’attaques claniques au sein du parti unique au pouvoir!

Lorsqu’il aborde, dans le même entretien, la littérature d’expression française, sans faire référence à son article de 1953 et encore moins se déjuger, il nuance toutefois son appréciation sur Mammeri mais sans jamais se départir de sa superbe. Il juge, soupèse, toise et livre le classement des écrivains algériens les plus «représentatifs» qui sont «d’abord Kateb Yacine, puis d’une façon inégale, Feraoun et Mammeri», ces deux derniers étant sauvés par un réel enracinement dans les «traditions folkloriques du terroir» contrairement au jeune Mourad Bourboune, imitateur «presque servile» de Kateb Yacine, ou encore à Assia Djebbar et Malek Haddad qui ignorent tout de l’Algérie hormis les problèmes de «leur classe petite bourgeoise». Curieusement, disparaît du trio d’élus Mohamed Dib qui avait été opposé par Le J.M. à Mammeri en raison de sa représentativité! Mais en vérité, seul Kateb recueille l’assentiment presque sans réserve de Lacheraf. Sur le fond, l’idée qu’il se fait de la culture nationale n’a pas varié, seul le contexte politique a changé. Ainsi, il réinterprète dans le même entretien, sans se déjuger ni faire référence à la campagne du Jeune Musulman, les éloges de la presse française à l’endroit des écrivains algériens dans leur ensemble en expliquant que :

«Peut-être que le fond ne plaisait pas, mais comme ces écrivains s’exprimaient en français, les colonialistes préféraient être “insultés” dans leur propre langue et s’en consolaient.»

Quant à l’authenticité accordée à Feraoun, même reléguée au niveau du terroir, elle est considérablement compromise par le jugement qu’il porte sur une œuvre majeure, Le Journal 1955-1962, sans conteste la plus lucide, la plus aboutie de Feraoun et sur laquelle Lacheraf s’autorise – disons-le tout net, pour parler comme lui – un jugement aussi définitif qu’inepte :

«Mouloud Feraoun écrivain plein de mesure et dont l’effort et l’application sont évidents, se ressent beaucoup de sa formation d’instituteur […] ce qui le dessert le plus, surtout dans son Journal, c’est la prise de conscience très inégale qui l’a animé sur le plan politique national, lui faisant friser par endroit l’esprit de collaboration et l’illusion coloniale.»

Replacé dans le contexte politique du lendemain de la guerre où la surenchère nationaliste fait rage, cet oukase est un coup double : enterrement de l’écrivain kabyle Feraoun et consécration du « pense-petit de village », de l’écrivain-instituteur pour classe de CM2, Feraoun « l’assimilé », qui fera florès chez les disciples de Lacheraf.

3. Les effets sur un autre écrivain kabyle : Mouloud Feraoun

Absente des débats consacrés à la politique culturelle au lendemain de l’indépendance, la langue berbère retrouve une certaine présence dans les réflexions et les polémiques culturelles à partir des années soixante-dix lorsque émerge de nouveau la revendication amazighe attisée par un hégémonisme arabiste dont le sectarisme heurte même ses premiers promoteurs. Elle réapparaît notamment à la faveur du débat sur La Charte nationale de 1976. C’est dans cette dynamique qu’il faut resituer la critique littéraire des années 70-80 que nous allons examiner.

Christiane Chaulet-Achour est sans doute la disciple la plus représentative de l’école Lacheraf. Elle s’appuie dans sa thèse [[Abécédaires en devenir – Langue française et colonialisme en Algérie, Alger, Entreprise Nationale de Presse, 1985, 607 p.Préface de Mostefa Lacheraf]] sur un concept d’Althusser, l’Appareil idéologique d’État (AIE), pour s’en prendre dans un même mouvement à « l’assimilé » Mouloud Feraoun et à l’auteur non moins «assimilé» de La Colline oubliée.

Seul écrivain de sa génération à n’avoir pas quitté le pays pendant la guerre en scellant son sort au destin de son peuple alors qu’il se savait menacé, Feraoun a payé ce choix de sa vie. À juste titre cependant, Chaulet-Achour considère que cette fin tragique, son assassinat par l’OAS, ne saurait rendre sacrilège la critique libre de son œuvre. Mais si elle s’est manifestement libérée de ce carcan moral, c’est pour tomber dans le travers de ce que peut produire un agent de l’appareil idéologique universitaire de l’État-FLN.

Au regard de la surenchère accompagnant la politique d’arabisation qui fait passer Lacheraf pour un rétif à cette politique, on imagine ce qui est attendu par le pouvoir d’un discours émis depuis l’université algérienne, en français, sur un écrivain francophone qui assume de surcroît son identité kabyle. Chaulet-Achour dont l’étroite filiation à Lacheraf est consacrée par la longue préface que ce dernier a fait à sa thèse répond parfaitement à cette attente tant la cécité et les apriori idéologiques avec lesquels elle aborde l’œuvre de Feraoun et de Mammeri sont consternants.

Dès l’introduction de sa thèse (p.43), les éléments cardinaux sont posés : tandis que le français est voué à l’extinction, « l’expression littéraire en langue nationale [le singulier implique évidemment qu’il s’agit de l’arabe] prend peu à peu la place qui lui revient de droit ». Cette affirmation énoncée sans le moindre questionnement ne fait aucune place à la langue berbère qu’elle ne mentionne même pas. Pourtant, nous sommes en 1985, après le Printemps berbère de 1980 et les premiers romans en langue berbère ont déjà paru tandis que Feraoun avait déjà publié en 1960 Les Poèmes de Si Mohand aux éditions de Minuit et que, de son côté, Mammeri avait fait paraître en 1969 Les Isefra de Si Mohand chez Maspéro qui ont rencontré un succès certain et en 1980 Poèmes kabyles anciens (également chez Maspéro) qui ont eu le retentissement que l’on sait. Ces données sont ignorées par Chaulet-Achour et la première occurrence du mot kabyle (p.45) dans l’introduction de sa thèse se trouve dans l’expression «mythe kabyle», «pièce maîtresse de l’idéologie [coloniale] en Algérie». Cette présentation, que ne renierait pas Le J.M. de 1952, a du moins le mérite de la clarté.

Ainsi, dans un autre ouvrage [[Mouloud Feraoun, une voix en contrepoint, Éditions Silex, Paris,1986]], elle qualifie la production de Mouloud Feraoun d’«œuvre atone» qui est parvenue à donner l’illusion de l’«universel» (pp. 28-29). Œuvre à laquelle elle dénie en outre tout caractère national, comme l’avait fait avant elle Lacheraf pour La Colline oubliée, roman que Chaulet-Achour associe d’ailleurs à ceux de Feraoun dans sa critique:

«Nous avons dans des travaux précédents, en particulier dans notre thèse, situé l’œuvre de Feraoun par rapport aux autres œuvres algériennes et celles d’Afrique, centrés sur les récits de vie d’«assimilés». Dans notre perspective aujourd’hui, nous aurions pu intégrer La Colline oubliée de Mouloud Mammeri; mais d’une part ce roman vient après celui de Feraoun, d’autre part la vision n’est pas différente de celle de Feraoun, régionale et non nationale: elle n’établit pas non plus de contre discours.» (note en bas de la page 40)

Dans sa thèse, elle ajoute que

«l’assimilé parle toujours de son groupe en le nommant par sa caractéristique tribale ou régionale, les kabyles, les diallobés … rarement par sa caractéristique nationale» (p.322)

et renvoie dans une note au bas de la même page à

«Lounas dans Le sommeil du juste qui parle d’«algérien» un bref instant, comme une récitation bien apprise, sans que cela transforme l’orientation régionaliste de l’ensemble.»

Avec Le Sommeil du juste, Chaulet-Achour se montre plus intransigeante qu’Othman Saadi qui considère qu’avec cette œuvre Mammeri a «retrouvé» son algérianité [[ El Moudjahid culturel (en arabe juin 1967) cité par Jean Déjeux in Situation de la littérature maghrébine de langue française, OPU, Alger 1982 (p.150).]](qu’il aurait perdue avec La Colline oubliée selon Saadi). À propos du Sommeil du juste (classé dans la thèse de Chaulet-Achour roman assimilationniste, catégorie deux), elle note que

«Les rares tentatives faites de description d’une ferme de colons se trouvent dans Le sommeil du juste, dans la deuxième partie consacrée à Sliman: les pages sont d’une pauvreté d’évocation qui souligne l’aspect volontariste et caricatural de ce «morceau obligé» contre le colon.» (Abécédaires p.332)

Et toujours dans sa thèse, elle souligne « la dépréciation des revendications politiques » traduite par

«les difficultés qu’éprouvent Arezki [le héros du roman] à s’engager résolument (Le Sommeil du juste) et son malaise face à un responsable que le narrateur se complaît à nous présenter comme un parasite vivant grassement sur le dos du mouvement, pourtant « un théoricien du parti ».» (p.333)

Mais pourquoi voit-elle dans cette évocation une dépréciation des revendications politiques puisque ce personnage (dont elle-même ne nie pas l’existence dans la réalité), loin d’être central dans le roman, n’est pas le seul à être engagé politiquement (cf. Lounas, Sliman, Arezki lui-même et le chef régional du Parti, le Vou thamarth ( «le Barbu») de La Colline oubliée, dépeint dans Le Sommeil du juste sous les traits d’un apôtre au collier de barbe assyrien détaché du monde matériel et tant d’autres maquisards)? Mais ces autres personnages sont évacués dans la mesure où ils ne confortent pas l’hostilité, ou à tout le moins la réserve prêtée à l’auteur envers l’engagement nationaliste. L’appréciation de Chaulet-Achour est à opposer au témoignage du sociologue américain Kenneth Brown [[Colloque sur La Colline oubliée, ACB, Paris, 21 avril 2012.]] précisément à propos du Sommeil du juste qu’il a lu alors qu’il était jeune étudiant dans une traduction anglaise. La lecture du livre a en partie décidé du choix de sa carrière et lui a fait prendre l’avion pour rencontrer l’auteur à Alger en 1963!

À Feraoun, Chaulet-Achour reproche (Abécédaires p.335) de taire dans ses romans les événements de la guerre dont il a connaissance puisqu’il les consigne dans son Journal. Rappelons que les deux premiers romans de Feraoun ont été publiés avant la guerre, seul Les Chemins qui montent est paru pendant la guerre, au début 1957. Dans le dernier roman, La Cité des roses [[Feraoun, Mouloud: La Cité des roses, publié en 2007 à Alger par les éditions Yamcom.]], paru à titre posthume et dont l’action se situe pendant la guerre, il n’y a pas une ligne où celle-ci est absente. Feraoun avait envoyé son manuscrit à la fin 1958 à Paul Flamand des Éditions du Seuil qui l’a refusé. Peut-on en faire grief à l’auteur? Quant à L’Anniversaire, roman inachevé, et également paru à titre posthume en 1972 et dont Chaulet-Achour a connaissance au moment où elle écrit sa thèse, l’action du roman est située pendant la guerre et le narrateur impliqué dans le conflit vit dans la clandestinité à Alger. Nous savons aussi que Feraoun, bien que sous la menace de l’OAS, a tenu à ce que son Journal paraisse avant la fin de la guerre.

Mais même dans Les Chemins qui montent, dont l’action se situe avant-guerre, Feraoun ne tait pas le fait colonial. Amer, le héros du roman, sur le pont du bateau qui le ramène de Marseille invite par bravade un passager européen à admirer la beauté de la baie d’Alger:

«- Oh ! que c’est beau, n’est-ce pas ?

– Oui, dit-il avec une moue dédaigneuse, sans se douter que j’en étais un ; dommage qu’il y ait tant d’Arabes…

Alors j’ai compris qu’Alger n’était pas à nous mais à eux. S’il me restait quelques doutes, le douanier de service a dû les dissiper, qui n’a ouvert aucune valise française, mais toutes les valises arabes. La mienne a trouvé grâce : il s’est trompé sur mon compte. Insulte supplémentaire.» (p.128)

Chaulet-Achour prompte à tirer des conclusions sur «l’assimilé» qui nomme «toujours» son groupe par la « caractéristique tribale ou régionale » omet de relever et d’expliquer ici l’usage qui est fait du mot «Arabe» [[Le mot «Arabe» repris tel quel par Amer pour son propre compte ne lui fait pas oublier son identité. La phrase qui suit est: «Les Kabyles sont une race fière.» Et dans ce paragraphe, les Kabyles ne sont pas opposés aux Arabes, mais aux Français (p.128) Les Chemins qui montent (op.cit.).]]. De façon générale, elle ne semble pas percevoir la manière dont Feraoun se saisit de la dénomination octroyée par l’Autre, le dominant, pour se la réapproprier au bénéfice du dominé comme il le fait dans la citation ci-dessus.

Situant Feraoun dans le sillage des écrivains colonisateurs, avec qui il se confondrait à l’occasion, elle écrit dans Mouloud Feraoun, une voix en contrepoint:

«Le colonisateur (M. Rémond ou M. Bugéja) est clair : il dilue sa mauvaise conscience dans le projet de régénération pour occulter l’exploitation. Le colonisé (M. Feraoun) ne tient pas, en général [souligné par nous], de tels discours» (p.52)

Dans ce passage établissant un parallèle entre le discours du colonisateur et celui du colonisé, on s’attend à ce que Chaulet-Achour exhibe quelque citation probante de Feraoun à même de justifier ce « en général » mis en apposition dans sa phrase, allant au-delà du parallèle pour affirmer une identité au moins partielle. Mais au lieu de cela, sa «méthode impitoyable d’analyse critique» (dixit Lacheraf dans la préface à sa thèse (p.30)) ne lui fournit qu’un propos de Feraoun affirmant que… «les Kabyles sont des hommes comme les autres» (p.52). Ce genre d’approximation parcourt tout son travail. Dans le même ouvrage, on peut lire:

«Si donc la lecture de la Kabylie de Feraoun ne peut se faire en dehors des autres Kabylies textuelles on ne peut toutefois conclure à un contre-discours.» (p.53)

Elle n’écrit pas que le texte de Feraoun peut être mieux compris avec la lecture d’autres textes coloniaux, elle assure que la Kabylie de Feraoun, seule, est illisible en dehors des textes des colonisateurs. La conclusion, fortement suggérée, est que les livres de Feraoun (au moins Jours de Kabylie) sont si interdépendants de ceux des colonisateurs qu’ils en perdent toute autonomie.

Comment expliquer alors l’existence de nombreux lecteurs de Feraoun qui n’ont jamais lu ni Martial Rémond, ni Marie Bugéja et qui, pour la plupart d’entre eux, ne les connaissent même pas?

Poursuivons un instant en donnant un autre exemple où le texte est malmené pour appuyer un argument posé a priori. Quelques pages plus loin on trouve :

Feraoun dit lui-même que son œuvre est condamnée finalement à « être donnée en exemple de ce que l’école française peut produire chez nous », Journal, p.284. (p.59, note 10)

Reportons-nous à la page 284 citée du Journal 1955-1962. Nous découvrons que ce qui est donné comme un propos de Feraoun lui-même est un discours fictif prêté par Feraoun au capitaine de la S.A.S. qui avait fait son panégyrique dans son village et lui avait envoyé un télégramme de condoléances à la mort de son père! Voici le passage:

«Peut-être, me dis-je, n’a-t-il pas voulu me compromettre en parlant de moi dans les villages? Peut-être a-t-il seulement estimé qu’il [le capitaine de S.A.S. ] pouvait me donner en exemple de ce que l’école française peut produire chez nous?»

Et le même jour, il ajoute dans sa chronique :

«Certains [des villageois] étaient sans doute mécontents que l’on se serve de mon nom contre eux. Mais ils savaient tous que je n’y pouvais rien et que je n’approuvais pas.» (p.286)

Nous pourrions longuement commenter le traitement réservé à ce passage, comme à tant d’autres. Contentons-nous de relever le fait que le propos prêté à « Feraoun lui-même » n’est pas de lui, mais celui qu’il prête au capitaine de la S.A.S. Comment une spécialiste de littérature, rompue aux subtilités des questions d’énonciation, peut-elle se laisser aller à de tels écarts ? Le problème soulevé par ces glissements divers est qu’ils sont tous orientés dans le même sens, tous visent à accréditer l’idée de l’écrivain kabyle à l’engagement national suspect posée déjà dans Le J.M. en 1952-53. Cette orientation systématique rend improbable le caractère aléatoire de ces nombreuses «erreurs»[[Signalons également l’interprétation erronée faite à propos de La Colline oubliée de Mouloud Mammeri quand elle écrit dans sa thèse (op.cit., p.318) «Ils prennent au pied de la lettre l’appellation de leurs compatriotes qui les traitent d’«iroumien» (p.28, La colline oubliée).» La référence de la page correspond à la page 33 dans l’édition de La Colline oubliée de 1992 chez Gallimard. Dans le roman, le narrateur Mokrane rapporte dans son journal que les anciens se lamentaient de ce que les jeunes gens tardaient à se marier comme le font les Iroumien. Rien n’autorise le critique à affirmer que cette appellation est prise au pied de la lettre par ces mêmes jeunes.]] chez une critique dont la démarche ne doit par ailleurs rien à la négligence.

Elle conclut son opuscule Mouloud Feraoun, une voix en contrepoint en opposant le reportage intitulé «Misère de la Kabylie» du jeune Albert Camus paru dans Alger-Républicain du 5 au 15 juin 1939 à une lettre ouverte[[« La source de nos communs malheurs, lettre à Albert Camus» in Preuves n°91, septembre 1958, Paris. Texte repris dans L’Anniversaire ouvrage de Mouloud Feraoun paru à titre posthume, Le Seuil, Paris, 1972.]] de Feraoun adressée au même Camus évoquant ce reportage.

Naturellement, la comparaison conduite par Chaulet-Achour s’achève en défaveur de Feraoun, le colonisé, puisque suivre Camus le conduirait à des engagements politiques qu’il ne peut assumer:

Adopter le point de vue de Camus, c’est s’engager à terme – pour le colonisé qu’est Feraoun – sur la voie de la revendication nationale. Aussi choisit-il de poser un contrepoint à la dominante du discours colonial: «Mais ce langage de vaincus, nous vous le tenions comme une réplique définitive à votre langage de vainqueurs. Cela nous permettait de solliciter des réformes et le droit de vous ressembler.» (p.78)

Elle termine sa démonstration en écrivant que le discours de Feraoun pris dans son intégralité historique « ne saurait passer » (p.79).

Pour aboutir à ce résultat, elle isole le reportage de 1939 de l’œuvre de Camus, notamment des textes postérieurs de Actuelles III auxquels Feraoun répond en fait dans la lettre citée et dont la tonalité tranche avec ce texte de jeunesse de Camus. Le chapeau de Preuves présentant la lettre de Feraoun (qui avait demandé à garder l’anonymat) l’atteste :

Albert Camus a bien voulu nous confier la lettre qu’un instituteur musulman du Sud lui a envoyée après avoir lu Actuelles III

La confrontation objective des textes ne peut occulter le fait que Feraoun répond, non pas à un reportage vieux de vingt ans (même s’il le cite pour dire d’ailleurs qu’il n’y croyait pas…), mais à des écrits de Camus de la même époque, c’est-à-dire datant de la guerre. Chaulet-Achour ne cherche pas non plus à comprendre la genèse de la position de jeunesse de Camus en cherchant à y déceler la part de l’influence du discours et de l’environnement communiste sur le reportage de ce dernier, comme le suggère l’emploi de la formule «peuple kabyle» [[La ligne politique du PCF que nous avons déjà évoquée au début de cet article présentait alors l’Algérie comme une «mosaïque de peuples». Elle eut un écho considérable avec le discours de Thorez, secrétaire général du PCF, prononcé à la faveur de la tournée qu’il effectue en Algérie en février 1939, quelques mois avant la parution du reportage de Camus (même si à cette date, Camus été déjà exclu du Parti).]]. Mais au-delà de ces remarques, le vrai problème que pose la démarche de Chaulet-Achour tient dans le parti pris qui guide la sélection des passages retenus d’un côté et de l’autre et la présentation qu’elle en fait.

Chez Camus, l’ensemble du reportage est analysé même si elle en montre les limites en signalant, par exemple, que l’assimilation envisagée par Camus est à sens unique, à savoir celle des Kabyles devenant Français, «l’inverse ne semble pas effleurer le journaliste» écrit-elle. Chez Feraoun, seule est retenue l’analyse qu’il fait du discours tenu par les vaincus aux vainqueurs dans le passé. Mais pas un mot de ce que pense Feraoun sur le point pourtant essentiel dans la thématique de Chaulet-Achour, à savoir la question de l’assimilation sur laquelle Feraoun s’exprime longuement dans cette lettre ouverte qu’elle étudie. Le voile jeté sur cette partie qu’elle passe sous silence est d’autant plus significatif que celle-ci ne manque pas d’intérêt. Jugeons-en:

Lorsque Camus écrit dans Actuelles III que les «Français d’Algérie sont, eux aussi, et au sens fort du terme, des indigènes» [[Camus, Albert : Chroniques algériennes 1939-1958, Actuelles III, Gallimard, collection «folio essais», voir chronique intitulée «Algérie 1958» (p.202)]], Feraoun n’en disconvient pas. Il répond dans sa lettre «aujourd’hui, je sais comme vous, cher monsieur, que les “Français d’Algérie sont au sens fort du terme, des indigènes”» puis ajoute, goguenard … «je souhaite seulement qu’ils en aient conscience»! Car Feraoun sait d’expérience ce que recouvre le statut d’Algérien revendiqué par un Européen: «Lorsque les Algériens d’origine européenne nous disent qu’ils sont Algériens, nous entendons qu’ils sont d’abord Français, puis Algériens de surcroît» et, ajoute-t-il: «Lorsque le musulman dit qu’il est Algérien, chacun sait qu’il n’est que cela.»

Sur le point précis de l’assimilation, Feraoun écrit qu’« il n’y a d’autre assimilation possible que celle des nouveaux par les anciens ». Pour lui, il ne reste qu’à renoncer au leurre, prêché par Camus, pour adopter la bonne assimilation et aller jusqu’au bout du processus:

«Pour bien faire, il eût fallu, au contraire, que le costume disparût pour laisser place à la gandoura et au séroual et le peuple algérien, tout entier en burnous, eût à coup sûr retrouvé son unité.»

Cette longue lettre[[«Camus l’indigène et Feraoun l’«assimilé» ou l’intégration à l’envers» in Le Soir d’Algérie, 18 mars 2010.]] que nous avons citée dans un article consacré aux échanges entre Feraoun et Camus mérite d’être lue dans son intégralité. Mais la question qui nous préoccupe ici est de savoir comment, partant de ce texte, Chaulet-Achour peut conclure que Feraoun ne pouvait suivre Camus, aller aussi loin que lui sans être contraint à formuler des revendications nationalistes qu’il ne pouvait assumer ? En vérité, elle n’a pu parvenir à cette conclusion qu’en omettant de prendre en considération les passages auxquels nous venons de faire référence, passages omis parce qu’ils heurtent de plein fouet l’image de « Feraoun l’assimilé » qu’elle cultive tout au long de ses travaux.

Dans l’approche de Chaulet-Achour, nous retrouvons les deux éléments au cœur de la critique littéraire de 1952-53: le poids du critère politique et la volonté de nier tout patriotisme dès lors qu’il se réfère à l’identité berbère avec, en corollaire, le déni d’incarner l’Algérie opposé à la Kabylie. C’est ce que nous venons de voir avec Feraoun qui prône une assimilation à l’envers de celle défendue habituellement mais qui ne retient pas l’attention de Chaulet-Achour, sans doute parce que pour Feraoun l’unité du peuple algérien n’est pas celle qui repose sur l’arabo-islamisme, mais

«celle qu’il avait eue au long des siècles, en dépit des divisions intestines, de la multitude des langages et de la diversité des genres de vie. Car il y a bien cette unité nord-africaine imposée au moins par le climat, le milieu, la nécessité de vivre ensemble dans cette “ île de l’Occident ”, et que ni les Phéniciens, ni les Romains, ni les Vandales, ni les Arabes ne réussirent à disloquer.» (Ibid)

Pour conclure sur le parallèle Feraoun-Camus, relevons ce que notait, avant cette lettre, Feraoun dans son Journal, le 3 février 1956, à propos de l’appel à la trêve civile de Camus du 22 janvier 1956:

«Je pourrais dire la même chose à Camus et Roblès. J’ai pour l’un une grande admiration et pour l’autre une affection fraternelle mais ils ont tort de s’adresser à nous qui attendons tout des cœurs généreux s’il en est. Ils ont tort de parler puisqu’ils ne sauraient aller au fond de leur pensée. Il vaut cent fois mieux qu’ils se taisent. Car enfin, ce pays s’appelle bien l’Algérie et ses habitants des Algériens. Pourquoi tourner autour de cette évidence? Êtes-vous Algériens, mes amis? Votre place est à côté de ceux qui luttent. Dites aux Français que le pays n’est pas à eux, qu’ils s’en sont emparés par la force et entendent y demeurer par la force. Tout le reste est mensonge, mauvaise foi.» (p.76)

Qui de Camus ou de Feraoun a du mal à suivre l’autre ?

Quant à la perception des uns et des autres de l’écrivain Camus, songeons à la lettre[[Mouloud Feraoun: « Lettre à ses amis », pp.203-204, Éditions du Seuil, 1969.]] datée du 27 mai 1951, pleine de retenue et de déférence, que Feraoun adresse à Camus dont la notoriété est déjà bien établie. Dans cette lettre expédiée depuis Taourirt Moussa où il est en poste ; le petit instituteur du bled n’en dit pas moins des vérités profondes sur La peste:

«J’avais regretté que parmi tous ces personnages il n’y eût aucun indigène et qu’Oran ne fût pour vous qu’une banale préfecture française.»

Cette vérité qui, aux yeux de nombre de critiques, apparaît aujourd’hui comme une tache dans l’œuvre de Camus, Feraoun est, à notre connaissance, le premier à l’avoir relevée. Alors que plus d’une année après, Mostefa Lacheraf oppose [[ Lasmar, Mostefa : « Réponse aux détracteurs de l’islam » publiée par Le Jeune Musulman n°11 du 19 décembre 1952 sous la signature de Mostefa Lasmar, pseudonyme de Mostefa Lacheraf.]] à M. Dolhac l’écrivain

«Camus, lui-même algérien mais ouvert à un humanisme auquel les colons, les légionnaires, les chauvins, et les poètes officiels restent éternellement étrangers,»

Camus qu’il érige en modèle en le citant sans la moindre réserve dans Noces. Il faudra plus de dix ans à Lacheraf pour qu’il exprime dans Les Temps modernes[[Temps Modernes n°209 op.cit.]] des réticences en relevant qu’avant la génération des écrivains algériens des années 50, il y avait des « réalités algériennes qu’aucun écrivain, même Camus, n’avait eu le courage de traduire » et de noter, encore plus tard, que le soleil qu’aimait Camus « lui cachait le vrai drame de l’Algérie» [[« “Avec la rage au cœur” ou le combat des certitudes », préface à Algérie, capitale Alger, de Anna Gréki. Collection dirigée par P.J. Oswald. Société nationale d’édition et de diffusion, Tunis, 1963. Texte repris dans Lacheraf, Mostefa: Littératures de combat Essais d’introduction: études et préfaces, éditions Bouchène, Alger 1991 (le passage cité se trouve à la page 29).]].

De même, lorsque Retour à Tipasa d’Albert Camus paraît dans la revue Terrasses de Jean Sénac, Le Jeune Musulman, dans son n°24 du 26 juin 1953, salue

«l’attachement qu’il [Camus] ressent pour l’Algérie radieuse et pour cet Alger dont la «lumière vibrante» se retrouve même en plein décembre. «La terre dit-il, au matin du monde a dû surgir dans une lumière semblable».»

Le directeur Taleb-Ibrahimi du J.M., lui-même, invoque la haute autorité morale de Camus pour défendre son bilan dans l’éditorial «Bilan d’une année»[[Même numéro du J.M.: n°24 du 26 juin 1953]] signé Ibn El Hakim consacré au premier anniversaire de la revue:

«Certes, il reste beaucoup à faire. Comme le dit si bien Camus, «le journalisme n’est pas l’école de la perfection».»

Lui aussi mettra plus de quinze ans[[El Moudjahid 12 février 1967. Le texte de la conférence est intégralement repris dans le livre de Ahmed Taleb-Ibrahimi intitulé De la décolonisation à la révolution culturelle: 1962-1972, Alger, SNED, 1973, 228 p.]] pour retirer la qualité d’Algérien à Camus qui devient l’étranger pour n’avoir pas intégré les indigènes dans ses romans. À l’inverse de Taleb-Ibrahimi qui passait sous silence les œuvres de Feraoun à la même époque dans Le J.M., Feraoun, toujours dans sa lettre de 1951, se garde de toute rancœur contre Camus et attribue au système colonial le fossé qui sépare les deux communautés au point de les rendre étrangères l’une à l’autre :

«Oh ! ce n’est pas un reproche. J’ai pensé simplement que, s’il n’y avait pas ce fossé entre nous, vous nous auriez mieux connus, vous vous seriez senti capable de parler de nous avec la même générosité dont bénéficient tous les autres.»

Comment affirmer qu’il n’y a pas d’éléments de contre discours qui s’opposent au discours colonial dans le propos de Feraoun, même si bien entendu, son œuvre n’a jamais été un pamphlet politique? Etait-ce ce qui était attendu d’un romancier algérien libre de l’époque? La lecture du journal clandestin du FLN El Moudjahid, a inspiré à Feraoun ce commentaire extrait de sa chronique du 12 janvier 1957 de son Journal:

«J’ai pu lire d’un bout à l’autre le numéro spécial du Moudjahid. J’ai été navré d’y retrouver pompeusement idiot, le style d’un certain hebdomadaire régional. Il y a dans ces trente pages beaucoup de foi et de désintéressement mais aussi beaucoup de démagogie, de prétention, un peu de naïveté et d’inquiétude.»

Et ce que Chaulet Achour considère comme condamnation «sans ambiguïté» du FLN, la suite de cette chronique qu’elle cite dans sa thèse:

«Si c’est là la crème du FLN, je ne me fait pas d’illusions, ils tireront les marrons du feu pour quelques gros bourgeois, quelques gros politiciens tapis mystérieusement dans leur courageux mutisme et qui attendent l’heure de la curée. Pauvres montagnards, pauvres étudiants, pauvres jeunes gens, vos ennemis de demains seront pires que ceux d’hier [mis en gras par Chaulet Achour] (Abécédaires en devenir p.335)»

est aujourd’hui abondamment repris mais …pour en saluer le caractère visionnaire. Au demeurant, ce propos de Feraoun ne peut être interprété comme un rejet global du FLN et encore moins celui de l’indépendance qu’il dit vouloir même s’il fallait subir «la dictature des ambitieux et des fanatiques»[[Il convient de rappeler qu’au début de la guerre, les maquis kabyles étaient dirigés par Mohamedi Saïd ancien SS qui finit sa carrière politique chez le FIS dans les années 1990. Nombre de liquidations et d’exactions furent commises par le FLN durant la première moitié de la guerre.]] (Journal 14 août 1957 p.242). De surcroît, il est arrivé à Feraoun de se laisser aller à des envolées lyriques sur le patriotisme comme celle qui suit, même s’il en souligne aussitôt le caractère «puéril»:

«Je peux mourir aujourd’hui être fusillé demain : je sais que j’appartiens à un peuple digne qui est grand et restera grand, je sais qu’il vient de secouer un siècle de sommeil où l’a plongé une injuste défaite, que rien désormais ne saurait l’y replonger, qu’il est prêt à aller de l’avant pour saisir à son tour ce flambeau que s’arrachent les peuples et je sais qu’il le gardera longtemps.» (Journal 16 janvier 1957, p.189)

Les réserves exprimées par Feraoun sur le FLN et son projet politique témoignent non pas de son «esprit de collaboration» mais de son honnêteté intellectuelle, de son souci d’être au plus près de son peuple et, on peut le dire, hélas, à présent, de sa lucidité. Aujourd’hui, en dépit de ces charges venues des institutions et des coulisses du régime, le texte de Feraoun survit, «passe» dans son intégralité historique[[Cf. Chronique Ici, mieux que là-bas d’Arezki Métref consacrée à «Mouloud Feraoun à l’Odéon» in le journal algérien Le Soir d’Algérie du 26 Février 2012. À l’occasion du cinquantenaire de la mort de l’écrivain, plusieurs manifestations sont organisées, signalons en particulier un colloque international qui s’est tenu à la Bibliothèque Nationale d’Alger, organisée par le CNRPAH.]] tandis que devient surannée une critique qui oscille entre l’oukase, le sectarisme arabo-islamique et le réalisme socialiste jdanovien.

Au final, l’œuvre de Feraoun craint moins la rigueur intellectuelle d’une critique objective qu’elle ne redoute le sectarisme idéologique. La préface dithyrambique qu’écrit Lacheraf à la thèse de Chaulet-Achour, «somme colossale de faits – culturels, sociaux linguistiques etc…–» (p.5), «un chef d’œuvre de dissection et de critique éclairant»[[Préface reprise dans Lacheraf, Mostefa: Littératures de combat, Essais d’introductions: études et préfaces, Bouchène, Alger, 1991, préface à la thèse de Chaulet-Achour.]] (p.10) dont il souligne les «profondeurs» d’une « œuvre si riche en perspectives d’analyse et en justes réinterprétations de l’histoire» (p.5), etc. permet d’apprécier le degré d’alignement de l’élève sur le maître. Ce qu’elle illustre dans son analyse du rapport de Mammeri à la langue berbère lorsqu’elle interprète l’insertion de courtes phrases en kabyle dans les romans de ce dernier. Au sujet de la langue kabyle, elle écrit dans sa thèse [[Abécédaires en devenir, op. cit.]]:

«M. Mammeri y fait quelques allusions dans ses romans mais plus pour marquer la différence entre la langue arabe et la langue kabyle que pour valoriser la langue berbère comme refuge culturel contre la francisation. (p.348)»

Elle ajoute en note :

«Les kabyles musulmans de Mammeri semblent plus étrangers à l’arabe qu’au français.»

Nous ne nous attarderons pas sur cette note dans laquelle le mot «musulman» est mis en gras par l’auteure, note qui relève de la simple affirmation puisqu’elle ne l’accompagne d’aucune citation, d’aucun argument.

Quant à sa remarque sur la langue kabyle, voici le recensement systématique des pages où figurent des locutions kabyles dans les dialogues de La Colline oubliée:[[Dans l’édition Gallimard, op.cit.]] pages 41,75, 94, 95, 165 et 198.

Il se trouve que dans le roman, toutes ces expressions sont émises dans le contexte du monolinguisme de la montagne kabyle. Aucune allusion n’est faite aux Arabes ni aux Français dans ces dialogues et rien n’y renvoie dans l’environnement où elles sont prononcées. Au demeurant, certaines d’entre elles sont faites, en partie, d’emprunts à l’arabe comme par exemple:

«Ruheth di lehna a Tharwa…(partez en paix mes enfants)» (p.41)

Il n’est pas exclu que Mouloud Mammeri ait entendu de la bouche de son père ces mots prononcés en langue kabyle dans une circonstance qui correspond à un moment fort du roman (longuement repris par Taha Hussein dans son article), celle de son départ à la guerre. Qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce qu’il ait ressenti le besoin de les reproduire tels quels? Et surtout, pourquoi y voir une volonté de marquer une différence entre la langue arabe et la langue kabyle?

En outre, l’auteur qui s’en est expliqué dans un entretien avec Pierre Monette[[Op.cit. «Parcours d’une expérience», entretien avec Pierre Monette, MAMMERI, Mouloud, Dérives, n°49, 1985, (p.101-119). Texte repris dans Mouloud Mammeri écrits et paroles, tome 2 (p.125-138) CNRPAH, 2008 Alger.]] dit entendre ses personnages algériens avec leurs mots berbères et explicite:

“Si je pouvais écrire un texte bilingue, je mettrai le berbère en face”

même s’il dit ne pas adhérer à la démarche de ceux qui injectent quelques mots de berbère ou d’arabe dans le texte d’un roman par recherche d’exotisme.

Sur cette même question, tournons-nous un instant vers ce qu’a écrit Jacqueline Arnaud dans le premier volume de sa thèse[[Arnaud, Jacqueline: La littérature maghrébine de langue française- I Origines et perspectives, Publisud, 1986.]] parue à la même époque que celle Chaulet-Achour. Ayant examiné attentivement l’usage de mots et formules kabyles dans le texte français chez Feraoun et Mammeri, elle se pose plus globalement la question de la langue d’écriture. À propos de La Colline oubliée elle voit dans ces insertions «dans une langue subtile à saisir les nuances» un moyen propice pour Menach de s’amuser de «la pédanterie d’Akli et de Meddour» et relève plus généralement que, par ce fait, Mammeri tend à rappeler au lecteur que «la langue kabyle existe, vit et veut vivre.» (p.103) Jamais le kabyle n’est opposé à l’arabe dans l’analyse d’Arnaud.

Chaulet-Achour, quant à elle, montre qu’elle est fermée à l’idée que la sonorité d’un mot dit en langue berbère puisse éveiller une émotion particulière dans le cœur de l’auteur. Prisonnière de schémas idéologiques conçus par la génération qui l’a précédée, elle n’appréhende le kabyle que comme instrument de manœuvres de division colonialiste.

Les répercussions de l’action menée par Le J.M. en 1952 contre La Colline oubliée n’épargneront même pas le «presque parfait» Kateb Yacine[[ Il se fera violemment attaquer à cette occasion par Kamal Belkacem qui écrit: «un conseil: défiez-vous des images réfléchissantes que vous renvoient les braves « Algériens de service », écrivains, juristes et autres méritants de la francophonie qui, disent-ils aujourd’hui, ne sont « ni arabes ni musulmans » et qui certainement demain renieront jusqu’à leur dernier lien avec leur patrie.» in «Sur les roses», article paru dans Algérie-actualité n° 1038 en date du 5-11 septembre 1985. Il s’agit du même journaliste qui s’était illustré auparavant par une diatribe que nous verrons plus loin, dirigée cette fois contre Mammeri et dans laquelle auquel il avait alors opposé à ce dernier Kateb Yacine qu’il avait loué pour sa « foi patriotique ».]]lorsqu’il déclarera en 1985 n’être «ni arabe ni musulman», elles se feront sentir bien au-delà des frontières algériennes comme en témoigne la thèse[[Yetiv, Isaac: Le thème de l’aliénation dans le roman maghrébin d’expression française de 1952 à 1956, Sherbrooke, Québec CELEF [Centre d’étude des littératures d’expression française], Faculté des arts, Université de Sherbrooke 1972, 243 p.]] de Isaac Yetiv.

Il écrit à propos de La Colline oubliée

« « L’unité du peuple algérien » n’était pas encore cimentée par la lutte commune contre la France, Mammeri décrivait encore son petit monde, la Kabylie et les Berbères. […] Mammeri avait décrit une situation réelle mais que les nationalistes voulaient ignorer: le conflit entre Berbères et Arabes.» (p.121)

Le texte de La Colline oubliée ne renferme aucune mention, aucune allusion à un conflit entre Berbères et Arabes. Mais ce conflit, inexistant dans le roman, sous-tend par contre toutes les critiques qui lui sont hostiles, lesquelles sont largement reprises par l’auteur de la thèse. C’est dire si le message politique de la campagne du J.M. a été entendu et que des experts se sont laissés abuser. Ainsi, Yetiv trouve dans La Colline oubliée l’expression d’«un régionalisme de mauvais ton» et dit son étonnement de voir Mammeri récidiver en situant de nouveau en Kabylie l’action de son second roman, Le Sommeil du juste, malgré les attaques qu’il a essuyées pour le premier! (p.123)

Notons cependant que Yetiv ne suit pas ceux qui font grief à l’auteur des éloges du roman faits par la presse parisienne en faisant valoir que cette même presse était libre et qu’elle accueillait tout aussi favorablement des œuvres anti-françaises dès lors «qu’elles avaient une valeur littéraire». Sur ce plan, Yetiv se démarque de la position de Lacheraf dont le jugement lui semble passer «à côté de l’œuvre» et «mal fondé»:

«C’est justement la valeur littéraire qui a plu aux Français et que ne peut supporter Lacheraf», (p.122)

relève-t-il.


V. L’HOMME DU PRINTEMPS

À l’indépendance, Mammeri, lui, est resté loin des arcanes du pouvoir. La fonction la plus officielle qu’il a eu à exercer est celle de président de l’Union des écrivains algériens, encore en démissionne-t-il lorsqu’on exige de sa part des prises de positions alignées sur celles du Parti unique en 1967 lors de la guerre israélo-arabe [[Lire à ce sujet « Deux affaires de censure », Arezki Métref (pp.138-161) dans le numéro de la revue Autrement intitulé Aurès, Algérie 1954, paru le 12/10/1994, coordonné par Fanny Colonna. Certains titres de la polémique de 1967 renvoient à La Colline oubliée.]].

En 1973, Ahmed Taleb-Ibrahimi, l’ancien directeur du J.M. devenu ministre de l’Education nationale du colonel Boumédiène, ferme le seul cours de berbère du pays dispensé à l’université d’Alger par Mouloud Mammeri. Dans un environnement hostile, dominé par le sectarisme triomphant des tenants de l’arabisation (Abdelkader Hadjar [[Supplément El Moudjahid culturel 14 février 1975, cité dans Imazighène, bulletin de l’Académie berbère n°43, avril-mai 1975.]], président de la commission d’arabisation, proclame en 1974: «Je ferai de tout Algérien qui refuse de s’arabiser un étranger dans son propre pays»), Mammeri ne baisse pas les bras et poursuit avec une rare obstination, souvent en marge des institutions, son travail sur la langue berbère.

En 1980, cette activité lui vaut d’être la cible de nouvelles attaques émanant de la presse gouvernementale (la seule qui existe en cette époque de parti unique). Lancées suite à un entretien qu’il avait accordé au journal parisien Libération[[Entretien de Mouloud Mammeri avec Didier Eribon paru dans le journal parisien Libération 1er-2 mars 1980.]] dans lequel ses propos sur l’islam avaient été jugés inadmissibles, elles s’accentuent avec les premières manifestations de rue qui se déclenchent après l’interdiction de la conférence du 10 mars 1980 qu’il devait donner à l’université de Tizi-Ouzou sur la poésie kabyle ancienne. L’angle d’attaque est le même qu’en 1952-1953. On retrouve la même en cause du patriotisme de l’écrivain, le même recours délibéré à la calomnie pour nourrir cette suspicion, la même défiance envers la berbérité présentée comme cheval de Troie de l’impérialisme et qui est opposée à l’arabo-islamisme, socle des valeurs nationales et révolutionnaires authentiques inspirées de l’Islam qui a reçu le «meilleur accueil en Kabylie».

Cette fois, le seuil est franchi et Mammeri est accusé de collaboration directe avec le colonialisme. On lui impute [[«Les donneurs de leçons», article signé K.B. (Kamal Belkacem) paru dans El Moudjahid du 18 mars 1980.]] d’une part d’avoir commis contre les maquisards de la guerre de libération, un article intitulé «Les chacals des Aurès» paru dans un journal colonialiste au lendemain de l’insurrection de 1954 et, d’autre part, d’avoir refusé de signer en 1956 un manifeste de soutien au FLN. Mais, signe des temps, l’article d’El Moudjahid visant à isoler l’écrivain des jeunes Kabyles ne fait qu’attiser le mouvement de mécontentement. C’était le début d’une série de manifestations populaires sans précédent depuis l’Indépendance. Localisées principalement en Kabylie avec quelques répercussions dans les établissements universitaires, en particulier à Alger, elles constituent ce qu’on appellera le Printemps berbère.

Non publiée en Algérie [[Elle sera publiée sous le titre «Le malaise kabyle» dans un journal parisien aujourd’hui disparu, Le Matin, livraison du 11 avril 1980.]], la mise au point de Mammeri à l’article de Kamal Belkacem est néanmoins distribuée par les manifestants à Alger, le 7 avril 1980 à la Place du premier mai. Cette fois, contrairement à l’attitude qu’il avait adoptée dans sa réponse à Sahli, Mammeri répond sur tous les points, y compris, la dimension berbère qui est au cœur du problème. À l’inverse de ce qu’il avait fait en 1953, il écarte d’un revers de main les allégations fantaisistes relatives à son comportement durant la guerre. Porté par un mouvement populaire qui soulève toute la Kabylie, il ne se laisse pas intimider par ce plumitif qui diffame, pérore au nom des masses populaires en se référant à une conception toute lacherafienne de la culture algérienne «expression d’une civilisation arabo-islamique qui s’est fondue harmonieusement dans les traditions et spécificités des peuples d’Afrique du Nord». Mammeri commence par tourner en dérision la légitimité populaire dont se pare son détracteur

«Quelques affirmations aussi péremptoires dans la forme qu’approximatives dans le fond peuvent être l’expression de vos idées (si l’on peut dire) personnelles. Pourquoi en accabler le peuple?»

puis, insiste sur le devoir de chaque Algérien de connaître et de développer la culture berbère qu’il considère comme partie intégrante du patrimoine national et déclare sans complexe :

«Vous me faites le chantre de la culture berbère et c’est vrai.»

Offensif, il dénonce le sectarisme de son détracteur, rejette la mise sous la tutelle de l’arabo-islamisme du champ culturel algérien :

«Mais, si du moins j’ai bien compris votre propos, vous considérez comme impossible le fait de vouloir le développement de cette culture avec ce qu’en vrac et au hasard de votre plume vous appelez les valeurs arabo-islamiques, l’indépendance culturelle, etc.»

affirme sur un ton optimiste, voire volontariste, que la culture algérienne, dans sa diversité, s’en sortira, car, écrit-il

« »toute tentative d’imposer quelque chose à notre peuple est vaine et relève de l’irresponsabilité ». C’est votre propre prose. Dommage que vous n’y croyiez pas!»

C’est à compter de cette période – le printemps 1980 – que Mouloud Mammeri et avec lui, La Colline oubliée, a repris sa place dans sa patrie. En 1994, cinq ans après la mort de l’écrivain, le roman est porté à l’écran et La Colline oubliée devient le premier film en langue berbère.

Quel fil ténu a relié la terrible mise à l’index du jeune romancier de 1952-53 à l’explosion d’espérance provoquée par l’interdiction de sa conférence à l’université de Tizi-Ouzou, université qui, aujourd’hui, porte son nom?

Est-il fortuit que l’auteur de La Colline oubliée soit aussi l’homme du Printemps berbère?


VI. EN GUISE DE CONCLUSION

Cet article montre en quoi la critique de La Colline oubliée est fondatrice de la critique littéraire algérienne. Rétrospectivement, l’on peut aussi mesurer l’importance des auteurs de la critique analysée ici à l’aune de leurs responsabilités postérieures: quatre d’entre eux sont devenus ministres : trois en Algérie (Lacheraf, Ouzegane et Taleb-Ibrahimi) et un en Égypte (Taha Hussein).

En retraçant la genèse de la cabale lancée contre le roman, en analysant les articles resitués dans la ligne éditoriale de la revue Le Jeune Musulman où ils ont été publiés, en étudiant les parcours politiques de leurs auteurs, en replaçant la campagne dans son contexte historique, les différents éléments du débat acquièrent une cohérence qui s’impose comme une évidence. La prise en compte de la critique de Taha Hussein, plus objective, nous a permis d’extraire le roman du face à face opposant les textes du Jeune Musulman à ceux de La Dépêche Quotidienne dans lequel les critiques du PPA-MTLD ont cherché à enfermer l’œuvre.

Cet article révèle également la persistance après l’indépendance de l’orientation de la campagne de 1952-1953 à travers un exemple éloquent: la critique de Mouloud Feraoun par Christiane Chaulet-Achour, principale disciple de Mostefa Lacheraf. Comme La Colline oubliée, l’œuvre de Feraoun s’est vue frappée d’illégitimité et dénié tout caractère national en raison de son ancrage kabyle. Il est curieux de constater que l’indépendance acquise n’a pas mis fin à une marginalisation pourtant justifiée sous l’occupation française par les nécessités de la lutte contre les manœuvres de division colonialistes. Se parant parfois d’arguments nouveaux qui se réfèrent à d’autres idéologies, le marxisme ou le baathisme, le fond de la démarche est resté le même et la cible identique. Ainsi en est-il des attaques ayant visé de nouveau Mammeri après l’indépendance ou bien Feraoun et même Kateb longtemps hissé au rang d’icône de la nation par ceux-là mêmes qui l’ont vilipendé le jour où il a revendiqué haut et fort son amazighité et rejeté l’arabo-islamisme.

Comme l’illustre l’histoire de la critique de La Colline oubliée et ses prolongements post-coloniaux, la question identitaire n’a pas été réglée par l’élite du mouvement national et l’historien Mohamed Harbi considère que la crise de 1949 a annihilé « les espoirs de voir se développer un nationalisme radical indépendamment de la foi religieuse » [[Harbi, Mohamed: FLN, mirage et réalité, Jeune Afrique, 1980 (p.66)]]. Revenir sur ces questions aujourd’hui n’est pas inutile dans un pays qui cherche encore ses repères 50 ans après son indépendance, un pays qui se trouve plongé dans une crise où la question culturelle et identitaire est loin d’être mineure. Mammeri fait partie des rares intellectuels à avoir inscrit son action – souvent solitaire – dans un esprit d’ouverture pour réconcilier l’Algérie avec son histoire et sa culture. Son œuvre littéraire et anthropologique mais aussi ses dialogues avec Abdallah Mazouni, spécialiste de littérature d’expression arabe dialectale et le sociologue Pierre Bourdieu en portent témoignage. Mais, comme le fait remarquer Fanny Colonna dans son étude [[Colonna, Fanny: “The nation’s ‘unknowing other’: three intellectuals and the culture(s) of being Algerian, or the impossibility of subaltern studies in Algeria” in The Journal of North African Studies Volume 8, Issue 1, 2003, Special Issue: Nation, Society and Culture in North Africa]], l’échange n’a pas pu avoir lieu avec Lacheraf qui s’est enfermé dans sa tour d’ivoire d’où il a préféré exercer parfois les fonctions de censeur.


Bibliographie

Livres

• Aït Ahmed, Hocine: Mémoires d’un combattant, Bouchène, Alger, 1990.

• Benkhedda, Ben Youcef: Les origines du 1er novembre 1954, Éditions Dahlab, Alger, 1989

• Arnaud, Jacqueline: La littérature maghrébine de langue française- I Origines et perspectives, Publisud, 1986

• Camus, Albert : Actuelles, Gallimard, Paris, 1950

• Camus, Albert : Actuelles III, Gallimard, Paris, 1958

• Chaulet-Achour, Christiane : Abécédaires en devenir – Langue française et colonialisme en Algérie, Entreprise Nationale de Presse, Alger, 1985. Préface de Mostefa Lacheraf

• Chaulet-Achour, Christiane : Mouloud Feraoun, une voix en contrepoint, Éditions Silex, Paris, 1986

• Déjeux, Jean : Situation de la littérature maghrébine de langue française, OPU, Alger 1982

• Feraoun, Mouloud : Journal 1955-1962, Le Seuil, Paris, 1962

• Feraoun, Mouloud : L’anniversaire, Le Seuil, Paris, 1972

• Feraoun, Mouloud : La Cité des roses, Yamcom, Alger, 2008

• Feraoun, Mouloud : Les chemins qui montent, Le Seuil, Paris, 1957

• Feraoun, Mouloud : Lettres à ses amis, Le Seuil, Paris, 1969

• Harbi, Mohamed : Une vie debout, Editions La Découverte, Paris 2001

• Harbi, Mohamed : FLN, mirage et réalité, Jeune Afrique, 1980

• Lacheraf, Mostefa : Algérie, nation et société, Maspéro, Paris 1965

• Lacheraf, Mostefa : Des noms et des lieux. Mémoires d’une Algérie oubliée, Casbah, Alger 1998, 2006 (seconde édition)

• Lacheraf, Mostefa : Littératures de combat, Essais d’introductions: études et préfaces, Bouchène, Alger, 1991

• Mammeri, Mouloud : Entretien avec Tahar Djaout, suivi de «La Cité du soleil» Laphomic, collection « Itinéraires », Alger, 1987

• Mammeri, Mouloud : La Colline oubliée, édition Plon, Paris, 1952

• Mammeri, Mouloud : Le Sommeil du juste, édition Plon, Paris, 1955

• Mammeri, Mouloud : La Traversée, édition Plon, Paris, 1980

• Mammeri, Mouloud : Ecrits et paroles, 2 tomes, textes réunis par Boussad Berrichi, CNRPAH, Alger, 2008

• Mouloud Feraoun : «Lettre à ses amis», Éditions du Seuil, 1969.

• Ouerdane, Amar : La Question berbère dans le mouvement national algérien 1926-1980, Septentrion, Québec, 1990

• Sahli, Mohamed-Chérif : Le message de Yougourtha, Alger, 1947

• Taleb-Ibrahimi, Ahmed, Le Jeune Musulman, volume relié réunissant tous les numéros du journal parus (1952-1954) reproduits en fac-similés, préface de Ahmed Taleb-Ibrahimi, Dar Al-Gharb Al-islami, Alger, 2000

• Yetiv, Isaac : Sherbrooke, Québec CELEF [Centre d’étude des littératures d’expression française], Faculté des arts, Université de Sherbrooke 1972

Articles, mémoires, revues

• Awal n° 6-7: « Spécial hommage Mouloud Mammeri», revue éditée par Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 1990

• Arab, Mohamed : « La grande maison » de Mohamed Dib, article signé Mohamed Arab (en fait Ali Merad) dans Le Jeune Musulman n°32, 14 mai 1954

• Bourdieu, Pierre, « La colline retrouvée », Le Monde du 3 mars 1989 repris dans Awal n°5, 1989 pp.1-2, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme de Paris.

• Colonna, Fanny: “The nation’s ‘unknowing other’: three intellectuals and the culture(s) of being Algerian, or the impossibility of subaltern studies in Algeria” in The Journal of North African Studies Volume 8, Issue 1, 2003, Special Issue: Nation, Society and Culture in North Africa

• Feraoun, Mouloud : «La source de nos communs malheurs, lettre à Albert Camus» in Preuves n°91, septembre 1958, Paris. Texte repris dans L’Anniversaire, Le Seuil, Paris, 1972

• Hadjar, Abdelkader, entretien in supplément El Moudjahid culturel 14 février 1975, cité dans Imazighène, bulletin de l’Académie berbère n°43, avril-mai 1975.

• Khati, Aziz : Écriture et politique chez trois romanciers algériens. Relecture de romans de la période coloniale. Thèse de doctorat en langue et littérature française, Université Paris 8, avril 2011

Le Jeune Musulman, organe des jeunes de l’Association des Oulamas muslmans d’Algérie, Alger 1952-1954, Dar Al Gharb Al islam, Alger 2000

• Lacète-Tigziri, Nadjia : «Relecture de La Colline oubliée», mémoire de DEA sous la direction de Charles Bonn, Université Paris 13, 1998

• Lacheraf, Mostefa (sous le pseudonyme Mostefa Lasmar) : « Réponse aux détracteurs de l’Islam » in Jeune Musulman n°11 du 19 décembre 1952

• Lacheraf, Mostefa : «L’avenir de la culture algérienne», entretien in Les Temps modernes n°209, oct. 1963, repris dans Révolution Africaine novembre 1963

• Mahfoud Khaddache, La voix des jeunes, Février 1953

• Mammeri, Mouloud « Société berbère I, II et III» in revue Aguedal, N° 5 et 6, 1938 et n° 1, 1939, Rabat

• Mammeri, Mouloud : «Évolution de la poésie kabyle», Revue Africaine 1950

• Merdaci, Abdelali : «Un troublant déni d’Algérianité: Mouloud Mammeri ou la seconde mort d’un juste in Le Soir d’Algérie du 26 mai 2011

• Métref, Arezki : « Deux affaires de censure », Arezki Métref ( pp. 138-161) dans le numéro de la revue Autrement intitulé Aurès, Algérie 1954, paru le 12/10/1994, coordonné par Fanny Colonna

• Métref, Arezki: «Mouloud Feraoun à l’Odéon», Chronique hebdomadaire Ici, mieux que là-bas in le journal algérien Le Soir d’Algérie du 26 Février 2012

Tafsut, revue du mouvement culturel berbère n°2, juillet 1981, Tizi-Ouzou


LE DOUBLE EXIL DE SAID ABTOUT

SOCIALGERIE reprend l’article d’une revue française consacrée aux problèmes de l’immigration. Le texte est significatif des multiples problèmes tant pratiques que psyho-sociaux affrontés par les émigrés, trop souvent réduits à des visions simplistes. Signalons ici des aspects de sa vie militante sur lesquels dans son entretien l’auteur par modestie n’insiste pas. Dans les semaines qui ont suivi le coup d’Etat antidémocratique du 19 juin 1965, Said, militant du PCA interdit, a hébergé Houari Mouffok, le président de l’UNEA (Union Nationale des Etudiants Algériens, réprimée par le nouveau pouvoir), ce qui lui valut quelques mois plus tard arrestation, tortures, emprisonnement. Après sa libération, il sera un des dynamiques animateurs de l’organisation et des actions syndicales, en particulier dans la zone industrielle de Draâ Ben Khedda (Tizi Ouzou), un des foyers du bouillonnement qui a précédé les mouvements socio-politiques d’octobre 1988.

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Article scané du N°1295, janvier-février 2012:

“Algérie – France :

une communauté de destin” – Rubrique : Collections

Loin d’être à sens unique, le parcours de vie d’un migrant s’inscrit plutôt dans un entre-deux problématique. C’est ce dont témoigne Saïd Abtout, immigré algérien, militant syndical et politique chevronné. Entre l’Algérie qu’il a quittée dès l’après-guerre et la France où il entame sa carrière professionnelle et ses activités militantes, Saïd Abtout va tenter des allers-retours qui s’avéreront difficiles.

Lorsque le projet du Musée national de l’immigration voit le jour, les membres de la société civile sont sollicités en vue de contribuer à écrire une histoire commune. Afin de valoriser cette démarche participative, une “galerie des dons” [[Chaque visiteur peut enrichir la collection du musée en faisant un don ou un dépôt, accompagné d’un témoignage, et voir ainsi son objet rejoindre la galerie des dons.

En exposant de véritables moments de vie, cette galerie fait entrer au musée des histoires personnelles, souvent transmises de génération en génération.
]] est crée.

Depuis son inauguration, elle expose quelques objets ayant appartenu à Saïd Abtout. Quelle fut la motivation de cet homme qui traversa et participa aux grandes étapes de l’histoire de France et de l’Algérie?

Quelques temps auparavant un certain Marius Apostolo, immigré d’origine grecque, camarade du Parti communiste français (PCF), y avait déposé des objets.

Leur vision de la France, où les idéaux sociaux pouvaient prendre racine les avait réunis. terreau commun d’un combat politique et syndicaliste, la France, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, révisait en effet ses droits sociaux et civiques, en particulier le droit de vote et l’évolution du statut d’indigène français d’Algérie en Français musulman d’Algérie.

Said Abtout est né en janvier 1930 dans un petit village près d’Alger.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, son frère est mobilisé. Comme beaucoup d’autres appelés à servir en France comme soldats ou ouvriers, il fait partie des 240 000 Algériens
qui partiront pendant cette période et qui feront la découverte de la société industrielle.

La plupart resteront au lendemain de la guerre, non désireux de retourner en Algérie française qui connaît des troubles importants. En 1945, les émeutes de Sétif sont réprimées dans le sang. Saïd est alors un jeune adolescent, devenu berger pour se substituer au travail de son frère, abandonnant très tôt sa scolarité, bien que premier prix de son école. Pour lui «le système mis en place en Algérie n’est plus tenable»;[[Entretien avec Saïd Abtout au musée de 12 décembre 2011.]] il rêve d’une autre Algérie.

Dès ses 15 ans, il adhère aux jeunesses du PPA (Parti du peuple algérien).

C’est donc dès son plus jeune âge que Saïd s’engage en politique, tandis que les autres jeunes garçons pensent davantage à poursuivre leurs activités au village. A cette époque, il connaît mal la France, mais son frère y est resté. Il sait qu’il doit fuir le régime colonial et la misère du bled pour rester fidèle à ses idéaux. Saïd décide donc de quitter son habit de berger pour tenter l’aventure au-delà de la Méditerranée. En 1948, il part «laissant le beau soleil d’Algérie derrière lui…»

Les débuts de l’engagement militant

«Je débarquais du train, première surprise: tout est noir, le brouillard, le froid… quelle tristesse et quelle mélancolie.»[[Idem.]] Saïd rejoint on frère à Paris. Après six mois de chômage, il se fait embaucher dans une usine de détergent à Issy-les-Moulineaux.

Rapidement il adhère au MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) et rejoint les luttes des ouvriers. Il concevra son militantisme tant sur les questions politiques que sociales, s’engageant conjointement pour l’amélioration des conditions de travail en France comme en Algérie, les réunissant dans un combat commun.[[Tandis que le Code civil introduit normalement une liaison entre nationalité et droits civils, lors de l’annexion de l’Algérie par la France en 1834, ce lien avait été interrompu, puisque les «indigènes musulmans» étaient devenus français, sans jouir pour autant des droits civils, ni des droits politiques. Si, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le statut des « musulmans français d’Algérie » avait évolué, il restait encore un grand nombre de combats à mener, en particulier par l’ensemble de la classe ouvrière au sujet de droits sociaux. Cf. Patrick Weil, Le Statut des musulmans en Algérie française. Une nationalité française dénaturée, Florence, European university Institut, 2003.]] Les conditions d’hygiène et de sécurité sont alors déplorables dans la France d’après-guerre. Sa première action revendicative est menée contre le patron de l’hôtel dans lequel il habite. À l’issue d’un procès, ce dernier sera tenu d’apporter des améliorations sanitaires dans son établissement.

Au même moment, Saïd attrape à l’usine une infection pulmonaire et sera hospitalisé pendant un an, sans l’aide d’une protection sociale. Au sortir de sa convalescence, retrouvant du travail dans une tannerie à Bagneux, il se syndique à la CGT (Confédération générale du travail). Très vite, il devient secrétaire de section et déclenche des actions pour améliorer les conditions de travail.

Saïd Abtout va ainsi gravir les échelons politiques et syndicaux, devenant une personnalité de poids dans l’ombre et dans la clandestinité de ses activités.

Licencié à cause de son militantisme, il est ensuite recruté par la mairie de Bagneux comme employé municipal. Tandis qu’il s’engage dans le milieu associatif, culturel et sportif, ses actions syndicales se poursuivent dans la discrétion.

Tous les dimanches, par exemple, il distribue le journal du MTLD.

Autodidacte, il suit les cours du soir d’économie politique et de philosophie, occasion pour lui de débattre avec les ouvriers et les étudiants.

Adhérent au PCF, il intègre l’école centrale du parti et s’engage dans la diffusion des journaux, L’Humanité Dimanche et La Vie ouvrière, et en tant que membre de la commission fédérale chargée de l’émigration Sud – Sud.

Dans le même temps, il participe de plus en plus activement au comité de rédaction du journal L’Algérien en France. Ses activités journalistiques et le poste important qu’il occupe pour ce parti l’amènent à rencontrer d’éminentes personnalités en particulier Marcel Cachin[[Marcel Cachin fut directeur de L’Humanité de 1918 à 1956 et éminent membre du PCF de 1923 à 1958.]] et Gaston Monmousseau[[Gaston Monmousseau fut directeur de Vie ouvrière de 1922 à 1960 et membre de la direction du PCF.]].

Français musulman d’Algérie, berger de son premier métier, Saïd a pourtant réussi à accéder à un poste à responsabilités au sein du PCF. Le parti est à cette époque une antenne de contre-pouvoir d’envergure.

Malgré son ascension fulgurante en France dans le milieu syndical et politique, Saïd commence à rêver du retour en Algérie.

Il prend conscience du pouvoir d’action qu’il mène à son niveau et envisage de le mettre en œuvre pour qu’existe cette «autre Algérie» à laquelle il aspire.

Finalement en 1956, au moment où la guerre d’Algérie s’installe, il participe à la création de la Fédération de France du PCA (Parti communiste algérien).

Il est de ceux qui agiront «concrètement» pour l’indépendance.

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Un acteur et un témoin de l’histoire

À la mort de son père en 1968, en pleine guerre d’Algérie, Saïd Abtout retourne à Mizrana, son village natal, porté par son désir de voir naître une « Algérie sociale ».

Pour arriver à dessein, il milite dans les rangs du FLN (Front de libération nationale).

Dans le maquis, Saïd a beaucoup de chance car les accords entre le PCA et le FLN sur l’autonomie politique de ce dernier ne seront pas toujours respectés[[Concernant les différentes tensions entre les partis, l’ouvrage de Benjamin Stora Histoire de la guerre d’Algérie (1954 – 1962), Paris, La Découverte, 1993.]]. Menacé de toute part, tant par l’armée française qui a arrêté son frère et que par le FLN qui voit d’un mauvais œil son adhésion au communisme, il regagne son poste à la mairie de Bagneux, après son année de mise en disponibilité. Gardant un pied dans les actions militantes, il est appelé à manifester à la date du 17 octobre 1961. Le FLN avait organisé une manifestation pacifiste en réaction à un couvre-feu institué par le préfet de police Maurice Papon pour les Français musulmans d’Algérie. Plusieurs dizaines d’algériens sont morts lors des confrontations avec les forces de l’ordre r des milliers de manifestants ont été internés dans des centres de détention pendant quatre jours, subissant de nombreuses violences.

Saïd se souvient: «le 16 au soir, un responsable du FLN vient me voir et me dit ; «Demain soir, on manifeste au Quartier Latin». Il insiste; «C’est non violent, il ne faut rien avoir sur soi, même pas un petit canif». Bien que réticent je suis allé par discipline au rendez-vous. J’ai pris part dans le cortège dans le groupe de tête, à une dizaine de mètres des premiers manifestants ? A la limite du Pont Saint-Michel, les flics casqués foncent sur nous, le carnage commence. Coups de matraque sur la tête et une fois par terre, coups de bottes toujours sur la tête.

Un déchaînement et une violence incomparables.

L’un d’eux fonce sur moi, je me sauve, je saute par-dessus le capot d’une voiture, lui, trop lourd et plus âgé ne peut me rattraper. Plus loin derrière, les petits chefs du FLN devant la fontaine Saint-Michel crient ; «Ne vous sauvez pas, frères!»

Ils n’ont pas vu la boucherie des premiers rangs.

Je n’ai jamais respecté le couvre-feu. Par principe, mais aussi par mes obligations professionnelles et militantes : chauffeur de transport en commun, projectionniste pour les associations, initiateur fédéral du ski alpin pour la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail). J’ai été plusieurs fois arrêté, malgré l’attestation d’Henri Ravera, maire-adjoint de Bagneux, et relâché. Une fois, amené au commissariat du XIVe arrondissement de Paris, on me demande d’aller à la préfecture pour obtenir l’autorisation de circuler après 22h 30. « ce papier de ton maire n’est pas valable, il est de connivence avec vous ! me lance le commissaire. Ce maire de Bagneux, Albert Petit, député communiste avant la guerre, déporté dans le Sud algérien, a été traîné plusieurs fois devant les tribunaux en tant que directeur de la publication de
L’Aube nouvelle et pour ses prises de position pour l’indépendance de l’Algérie.»[[Entretien avec Saïd Abtout au musée le 12 décembre 2011.]]

À cette époque, Saïd a la possibilité de quitter l’Île-de-France pour créer une antenne du PCA dans l’Isère où vit un grand nombre de Français musulmans d’Algérie. Passionné par le ski alpin, l’idée de vivre dans les montagnes lui plaît.

Lorsque l’indépendance de l’Algérie est signée en juillet 1962, l’Etat français lui propose d’obtenir la nationalité, mais il perd dans ce cas son statut de titulaire pour devenir auxiliaire. Saïd décide de prendre la nationalité algérienne et de rentrer dans son pays d’origine. Grâce à l’expérience acquise en France, il devient également directeur technique de la Fédération algérienne de ski et sports de montagne. C’est la raison pour laquelle il donnera au Musée national de l’histoire de l’immigration son pull de directeur qui rejoindra la galerie des dons et les collections nationales de ce musée. Il dira lui-même: «Indigène français débarqué en France en 1948; Algérien en 1962, j’ai emmené avec moi un peu de savoir, d’expérience professionnelle, de laîcité et de démocratie.»[[Idem.]]

À travers cette définition, une vision de la France qu’il emporte avec lui en Algérie.

Entre l’Algérie et la France, un double exil

Poursuivant ses activités politiques, Saïd devient inspecteur et promoteur des ventes d’Alger Républicain. A l’indépendance, ce journal est le premier en nombre de tirages. Il est alors interdit pour la troisième fois en 1965, suite au coup d’Etat de Houari Boumediene.

Militant syndicaliste et membre de PAGS (Parti pour une avant-garde socialiste), Saïd s’oppose au coup d’Etat, ce qui lui vaut une peine d’emprisonnement d’un an.

Saïd décidera de témoigner dans la presse, des années plus tard, des tortures subies :
«À partir de là, la chasse est ouverte contre le personnel d’Alger Républicain. Une partie de l’équipe arrêtée est soumise à la question (…).

Personnellement j’étais en stage à l’étranger. En juin 1966, je rentre au pays et suis accueilli à l’aéroport par la police des frontières. Aussitôt embarqué à bord d’une voiture, les yeux bandés (…). Là les choses sérieuses commencent (…).»[[Témoignage envoyé à l’attention du rédacteur en chef du journal hebdomadaire Algérie-Actualité, le 21 octobre 1990.]]
Après avoir suivi de multiples sévices, mais ayant gardé secrètes ses informations, Saïd est relâché.

Quarante cinq jours plus tard, apprenant le décès de sa mère qui n’avait pas pu supporter d’apprendre son arrestation. A sa sortie de prison, il trouve un emploi dans une entreprise textile en Kabylie. Malgré les freins de sa direction, il en devient l’un des cadres administratifs et syndicaux. Saïd milite donc toujours, mais son avancement de carrière pâtit de cet engagement. Il dira de lui-même qu’il est un «ouvrier qui a vécu ici et là-bas et qui a subi l’arbitraire ici et là-bas».[[Entretien avec Saïd Abtout au musée le 12 décembre 2011.]]

En Algérie, grâce aux expériences acquises en France, il prend administrativement la tête d’une entreprise de 5 000 travailleurs pour lesquels il crée une coopérative ouvrière.

Devenu Algérien, Saïd comprend cependant que la démocratie, telle qu’il l’envisageait, ne pourra développer ses racines. Parce qu’il est opposant au régime en place, il se retrouve interdit d’exercer dans son département ; il est donc volontairement muté par sa direction à 100km de son domicile, afin de diminuer ses actions militantes. Bien que mis hors de cause, obtenant gain de cause au bout de quatre ans, il se retrouve ensuite « mis au placard ».

Saïd suit un parcours insolite, marqué par la détermination, qui se concrétise par son ascension dans les activités journalistiques et par ses responsabilités dans les partis politiques et syndicaux auxquels il adhère en France et qu’il essaie d’implanter en Algérie. Mais son intégration en Algérie, pourtant pays d’origine, n’arrive pas à se faire. Finalement après plus de vingt ans de travail dans son pays natal, la question du « retour » en France se pose à Saïd.

L’indépendance de l’Algérie en 1962 avait eu pour conséquence d’intensifier le nombre de départs vers la France. Pourtant Saïd décida au contraire de retourner en Algérie.

Sur place, une forme de «constat d’échec» s’est installé et l’a poussé à quitter le pays pour lequel il s’était battu. Son histoire est donc particulière, car marquée d’un double exil.

En 1968, la liberté de circulation prévue par les accords d’Evian est cependant remise en cause et le gouvernement français décide en 1974 l’arrêt de toute immigration. Les mouvements migratoires se poursuivent pourtant en vertu du regroupement familial, mais aussi pour un nouveau motif : la menace « islamiste» qui apparaît en Algérie dans les années quatre-vingt-dix. Lorsque Saïd est lui-même menacé, ses demandes de papiers pour retourner en France restent lettre morte.

Pourtant, les témoignages affluent d’hommes politiques et syndicalistes, tel que Guy Que net, membre du secrétariat du comité régional CGT région Centre, en août 2000: «M. Abtout qui est retraité de notre Fonction publique territoriale française de la mairie de Bagneux (…), militant démocrate à l’UGTA (Union générale des travailleurs algériens), dont il était président de la section des retraités de Tizi Ouzou, est aujourd’hui sévèrement menacé de mort par le mouvement intégriste de son pays d’Algérie».[[Lettre de Guy Quenet, Bourges, le 31 août 2000.]]

Il ne rejoindra sa famille en France qu’en 2005 ; sa femme avait pu partir avant, ayant obtenu de fait la double nationalité accordée à son (grand-)père au moment de la colonisation en raison de sa profession de garde-champêtre.

Les enfants de Saïd ont leurs papiers français et le droit de vote. Au même âge, Saïd vivait en France avec le statut de Français musulman d’Algérie. Selon lui, la question de l’intégration ne se posait pas en ces termes, car un sentiment d’appartenance existait, renforcé par des luttes militantes communes.

Aujourd’hui, la nouvelle génération a immigré en France pour les mêmes raisons que Saïd lorsqu’il était berger, parce que l’Algérie n’offre pas assez de liberté et de travail.

Cependant, face à la consigne «Intégrez vous!», le sentiment identitaire et la vision de la France semblent différents. Entre-temps, l’histoire partagée s’est constituée de ghettos construits dans les années soixante-dix, favorisant l’enfermement, et la reconnaissance pour l’abcienne génération qui s’est battue aux côtés des Français n’est arrivée que bien tard.

Saïd résume ainsi cette question d’identité: du point de vue administratif, ses enfants sont intégrés, mais le cœur n’y est pas. Comment voulez-vous? Son frère qui a participé à la Libération de la France sera arrêté et torturé, parce qu’il aura été membre de l’ALN Armée de libération nationale). Il faut maintenant faire avec cette histoire qui se transmet…

« On peut tourner la page, mais elle n’est pas pourtant déchirée».[[Entretien avec Saïd Abtout au musée le 12 décembre 2011.]]

Homme de combat au parcours insolite d’un double exil, Saïd Abtout croit à la possibilité de changer les regards sur l’histoire de l’immigration, acceptant ici de témoigner de son parcours et de participer à la constitution des collections du Musée national de l’histoire de l’immigration grâce à son don d’objets.

Par Renée du Mazaubrun,

muséologue et muséographe,

chargée des collections – responsable

de la galerie des dons, Musée

de l’immigration, CNHI, Paris


(*) Hélène du Mazaubrun, muséologue et muséographe, chargée des collections – responsable de la galerie des dons, Musée de l’immigration, CNHI, Paris «Le double exil de Saïd Abtout», Revue Hommes et migrations. Article issu du n°1295, janvier-février 2012: Algérie – France: une communauté de destin.

Mis à jour le : 31/07/2012, http://www.hommes-et-migrations.fr/index.php?/numeros/algerie-france-une-communaute-de-destin/6863-le-double-exil-de-said-abtout


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[

hommes & migrations

Revue n° 1295

janvier-février 2012

Algérie – France.

Une communauté de destin

dossier coordonné par Mustapha Harzoune, journaliste

->http://www.hommes-et-migrations.fr/docannexe/file/6693/4_pages_h_m_1295.pdf]

Depuis l’indépendance de l’Algérie, les migrations constituent l’un des éléments majeurs des relations franco-algériennes. Ce dossier analyse la situation de l’immigration algérienne en France et son évolution sur cinq décennies, mais aussi les enjeux de mémoires, les représentations des immigrés algériens et de leurs descendants dans la société française, et les émergences culturelles et artistiques liées à leur présence. Une “communauté de destin” se tisse progressivement, façonnant un espace culturel mixte de part et d’autre de la Méditerranée. En septembre, la revue publiera un deuxième dossier sur les conséquences de l’émigration sur la société algérienne. (…)

http://www.hommes-et-migrations.fr/index.php?/numeros/algerie-france-une-communaute-de-destin/6863-le-double-exil-de-said-abtout


« RÉACTIONS DANS LE MONDE MUSULMAN AUX PROVOCATIONS DE MILIEUX OCCIDENTAUX: ANALYSES & OPINIONS INTÉRESSANTES »

L’ADVERSAIRE ET LE PROBLÈMESalima Ghezali – Mardi 18 Septembre 2012LA NATION – 19 AU 25 SEPTEMBRE 2012


LA DIALECTIQUE INFERNALE article de Hocine Belalloufi – le Mercredi 19 Septembre 2012 – LA NATION – 19 AU 25 SEPTEMBRE 2012.


[كيــف ندافــع عــن النبــي؟ – علاء الاسواني – 18 septembre 2012

Assawra.->#2]


« DIMENSIONS TACTIQUE ET STRATEGIQUE DE LA PROVOCATION » Une opinion de THIERRY MEYSSANRÉSEAU VOLTAIRE – 17 SEPTEMBRE 2012 «SOUS NOS YEUX» – LA TACTIQUE DU BLASPHÈMEpar Thierry Meyssan.


FOSSE SEPTIQUEpar K. Selim – Le Quotidien d’Oran – éditorial – le 20 septembre 2012.



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L’ADVERSAIRE ET LE PROBLÈME

Salima Ghezali

Mardi 18 Septembre 2012

Combien de milliards ont dépensé les potentats arabes pour se faire les mentors du «printemps arabe», recruter des djihadistes et les armer, financer des journaux, des chaines de télévision et tout ce qui veut bien se vendre de la mer à la mer? Beaucoup. Pour un résultat qui, au final, donne de cette région l’image d’un foyer de désordre et de discorde à la merci de la moindre provocation.

Il a pourtant suffit, ce lundi à Beyrouth, au charismatique secrétaire général du Hizbollah, Hassan Nassrallah, de moins de trente minutes de discours et de présence au milieu d’une foule disciplinée pour donner à voir la supériorité de la norme sur l’arbitraire. De la structuration politique sur la basse manipulation. Et bien d’autres choses encore.

Il est, certes, utile de savoir, qui a manœuvré qui, pour qu’un minable navet islamophobe se retrouve propulsé au rang d’évènement mondial. Mais devant la répétition des provocations, il est aussi utile de noter le contraste dans la gestion des réactions. Le fait est que certains ont réagi dans la confusion, le désordre et une violence inadmissible, tandis-que d’autres ont saisi l’occasion pour faire une démonstration de force à la fois pacifique, populaire, radicale et maitrisée. Et ceci n’est pas fortuit.

En dépit de tout ce que la propagande déverse quotidiennement sur nos têtes, aucune société ne peut faire l‘économie de son organisation et de sa structuration politique. Selon des règles qui s’imposent à tous. Il n’existe pas de «beylik» (au sens qu’on lui donne chez nous) de la vie publique qui vivrait de sa propre vie, indépendamment de l’investissement citoyen organisé et militant. À l’heure de la globalisation le gérant du «beylik» c’est la matraque (على من إستطاع) et la manipulation (بما كسبت أيديهم). D’où qu’elles viennent.

Internet qui s’est vu attribuée la paternité du «printemps arabe» pour une révolution politiquement immaculée a-t-il pu remplir cette fonction organisatrice de substitution? Va-t-on le répudier pour incompétence?

Ou bien va-t-on simplement attendre que l’ouragan passe. Comme sont passés les précédents. Dans le renouvellement des vassalités et des impuissances, le déchaînement des violences et l’aveuglement stratégique.

Ce que l’on peut d’emblée constater, c’est que ceux qui disposent de la plus grande puissance de feu dissuasive (éprouvée et pas seulement achetée), l’Iran et le Hizbolah, disposent également des meilleures capacités de mobilisation populaire pacifique. Comme ils disposent des capacités organisationnelles pour retourner à leur avantage une situation défavorable. De même qu’une stratégie susceptible de multiplier les alliances internationales sur des bases respectables.

Avec tout leur argent, les cheikhs du Golf ont juste réussi à drainer des légions de djihadistes pour transformer le monde arabe en un enfer de destruction où les pires crimes contre Dieu et contre l’humain se commettent aux cris d’Allah Ou Akbar! Même le très conservateur mouvement des «frères musulmans» est tenu en bride de manière à ne pas prendre trop de libertés politiques. Les gouvernements qui en sont issus se retrouvent dans l’impossibilité de disposer de l’autonomie suffisante pour élaborer de véritables contrats politiques nationaux dans leurs sociétés respectives (Tunisie, Egypte). La création accélérée de groupes salafistes prompts au takfir servant à maintenir la tension à un niveau infra-politique. Un niveau forcément fait de violences, de haines et de désordres.

Ces «amis» de l’Amérique et de l’occident auraient-ils pu accueillir le Pape en visite au Liban comme l’a fait le Hizbolah? En mobilisant des foules musulmanes aux bras chargés de roses venues souhaiter la bienvenue au saint-pontife et lui exprimer leur souci du vivre-ensemble. Et ceci d’abord par ce que l’affirmation -sans ambiguïté- d’un engagement en faveur du vivre ensemble est un défi majeur. Un défi d’autant plus essentiel à relever que, depuis des siècles, c’est sur la base de l’activation et de la manipulation des dissensions internes qu’ont été conduites la domination, l’exploitation et la colonisation.

Les «amis» arabes des politiques de l’Amérique et de l’occident auraient-ils pu, dans un même élan, mobiliser des masses en colère pour protester contre l’injure faite au Prophète et faire clairement scander à la foule réunie: «Que Dieu protège tous ses envoyés: Abraham, Moïse, Jésus et Mohammed (QSSL)»?

Le hizbolah l’a fait. Et dans cette partie du monde déchirée par les dissensions religieuses, le fait mérite d’être souligné. Ici, l’affirmation du droit au pluralisme religieux se double de l’engagement politique qui, seul, est à même de garantir, et gérer, l’espace où peut se déployer l’exercice de la liberté dans le respect mutuel.

Quand l’expression de la colère passe par le rappel des principes fondateurs de la civilisation humaine, sans rien céder du droit d’être, de dire et de faire selon le droit inaliénable des peuples à se défendre et à défendre leur dignité, non seulement elle échappe à l’entreprise de dégradation de ceux qui l’ont provoquée, mais elle réaffirme la supériorité morale de l’offensé sur ses détracteurs.

À comparer les prestations du Hizbolah avec celles des nouveaux maitres de la rue à Benghazi, au Caire ou à Tunis, ou avec le silence assourdissant de leurs bailleurs de fonds, il est clair que nous sommes dans un cas face à un adversaire et dans l’autre face à un…problème.

On n’a jamais vu quelqu’un négocier avec un problème.

Salima Ghezali

le 18 septembre 2012

Sources

La Nation infos

http://www.lanation.info/L-adversaire-et-le-probleme_a1403.html

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LA DIALECTIQUE INFERNALE

Hocine Belalloufi

le Mercredi 19 Septembre 2012

La Californie vient de se distinguer par un navet islamophobe aux objectifs politiques clairement avoués. La réaction ne s’est pas fait attendre: multiples manifestations de protestation dans le monde, arabe en particulier, accompagnées de destructions et de morts. Le scénario se répète à l’identique lors de chaque provocation islamophobe. Comment sortir de cette dialectique infernale?

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Le consulat américain de Benghazi. /

Photo prise le 11 septembre 2012/REUTERS/Esam Al-Fetori

Pour quelles raisons des hommes politiques, des journalistes, des «cinéastes» et autres «hommes de culture» font-ils dans la provocation? Est-ce par pure islamophobie? S’agit-il pour eux de se présenter, à bon compte, sous les traits de champions de la liberté d’expression et de mettre en évidence, à contrario, «les caractères barbare, non démocratique et non évolué de populations musulmanes fanatiques»? Ne cherchent-ils pas plutôt à se faire un maximum de publicité gratuite à la manière de ces acteurs et autres chanteurs qui provoquent une polémique ou un scandale publics à la veille de la sortie de leur film ou de la tenue d’un concert? Et pour quelles raisons la scène politique arabe s’enflamme-t-elle si rapidement, si puissamment et si violemment?

De quoi le couple provocation-réaction est-il symptomatique dans le cas qui nous intéresse, celui des rapports qu’entretiennent un monde « innocemment » réduit à son statut de musulman et un monde que l’on refuse tout aussi « innocemment » de qualifier de chrétien? Pourquoi, la majorité des politiques, idéologues et médias dominants des grandes puissances du Nord persiste-t-elle d’ailleurs à recourir à des déterminants culturels (religion, langue, coutumes…) pour désigner des peuples et des nations extrêmement divers et variés alors même que ces derniers ne manquent pas de référents nationaux solidement étayés et souvent cimentés dans le sang de leurs résistances? Pourquoi ces derniers – les peuples dominés – n’arrivent-ils pas à contester l’aliénation culturaliste imposée depuis des siècles par les dominants Pourquoi persistent-ils à contester la domination impérialiste en acceptant de combattre sur le terrain idéologique des grandes puissances et dans les termes politiques que celles-ci ont choisis?

On sait que le culturalisme constitue l’idéologie dominante à travers lesquels les puissants (colonialistes, impérialistes, néocolonialistes) appréhendent le monde. La guerre civile qui oppose indépendantistes irlandais et loyalistes à la couronne d’Angleterre est toujours présenté par eux sous les traits d’une guerre entre catholiques et protestants. La colonisation et le nettoyage ethnique de la Palestine par le mouvement sioniste puis l’Etat d’Israël – double processus qui dure depuis le début des années 1920 – prennent chez eux la forme d’une guerre entre juifs et arabes. Cette ethnicisation des conflits politiques et sociaux a toujours permis aux dominants de diviser les dominés afin d’assurer la reproduction de leur pouvoir et de tous les avantages (pillage des richesses naturelles, exploitation des populations, accaparement des terres et des positions géostratégiques…) qui leurs sont inhérents.

De quoi la provocation est-elle symptomatique ?

Les provocations qui se suivent et se ressemblent dépassent désormais le cadre de leurs auteurs immédiats (caricaturistes, metteurs en scènes, acteurs, politiciens…) et des cercles étroits où elles ont pris naissance (médias danois ou français, cinéma californien de série Z…). À force de réédition, elles se banalisent et ambitionnent d’accéder au rang de véritables normes du discours politico-idéologique «occidental» à l’égard des «peuples musulmans». L’accentuation de la crise économique et sociale favorise leur prise en charge assumée par des mouvements politiques à vocation gouvernementale et non plus seulement par de sectes d’extrême-droite racistes mais marginales.

De telles provocations révèlent une incapacité des grandes puissances du Nord qui donnent le «la» en matière de valeurs – au niveau du discours à tout le moins – à convaincre et à faire partager ces valeurs qu’elles proclament et s’accaparent: liberté, justice, démocratie, droit, égalité en général et égalité des sexes en particulier… Elles expriment une inaptitude à produire de l’hégémonie, à créer une dynamique d’entrainement apte à convaincre les dominés du bien-fondé de ces valeurs. Cette « infirmité » politico-idéologique contraint les forces politiques qui dirigent les pays du Nord à recourir de plus en plus souvent et systématiquement à la politique du fait accompli, de la force et de la violence pour assurer la reproduction de leur pouvoir, tant au niveau interne – remise en cause de la démocratie constatée aux Etats-Unis, au Québec, en Grèce, en Italie… – qu’au niveau externe : ingérences, guerres économiques (de Cuba à l’Iran en passant par de multiples autres pays), pressions diplomatiques, menaces et agressions militaires.

Pourquoi les « peuples musulmans » réagissent-ils si facilement à la provocation ?

Face aux provocations les plus grossières de courants et officines racistes, la réactivité exacerbée d’une partie des «peuples musulmans» s’avère symptomatique d’une propension à réagir au lieu d’agir. Elle dénote d’une difficulté à réaliser une critique de fond du discours culturaliste émanant des forces dominantes et à produire un discours réellement alternatif. En dépit de la virulence de sa réaction, elle se révèle incapable de rompre sur le fonds avec la logique culturaliste dominante. Son opposition se réduit à l’adoption d’une posture symétrique qui reste sur le terrain du choc des civilisations. À la haine du musulman elle oppose la haine du chrétien ou du juif.

Cette réactivité exacerbée illustre en même temps l’absence de capacité d’initiative. Pourquoi ne pas choisir soi-même le terrain, le moment et les moyens de l’affrontement au lieu de foncer tête baissée dans le piège tendu? Pourquoi ne pas entamer un travail de fond, à l’exemple de celui effectué par la résistance nationale libanaise qui a, sous la direction du Hezbollah, intégré et subordonné sa tactique militaire à une dynamique politique et sociale d’ensemble: étude et suivi minutieux de toutes les facettes de la société israélienne et de ses contradictions, apprentissage de l’hébreu, prise en charge des victimes des agressions sionistes et de leurs familles, production d’une doctrine militaire adaptée à un contexte de guerre populaire asymétrique, définition d’une politique intérieure visant à ne pas isoler la résistance armée de la population mais à lui gagner au contraire le maximum d’alliés afin d’isoler les courants antinationaux…?

Le double caractère de la provocation

Contrairement à ce qu’affirment les partisans des visions unilatérales, l’esprit de provocation possède, en occident, un double caractère. Un caractère « innocent » et un caractère manipulateur.

Le caractère innocent provient du fait que les peuples occidentaux ont subi, des siècles durant, l’oppression conjointe de l’Eglise et de la monarchie absolue: inquisition, sanglantes et cruelles guerres de religions, pouvoir de «droit divin»… Les révolutions culturelles (siècle des Lumières…) et politiques (révolutions anglaises, françaises et printemps des peuples européens…) qui éclatèrent dans ces pays tendaient justement à remettre en cause cette oppression conjointe de l’Eglise et du pouvoir temporel. Les peuples occidentaux, d’Europe en particulier, arrachèrent alors de haute lutte un droit absolu à la critique. Rien n’échappe désormais à ce droit d’inventaire et de passage au crible de l’examen contradictoire qui n’épargne ni le sacré ni le pouvoir établi.

Pour ces «provocateurs innocents», la critique acerbe ou la dérision à l’égard de l’islam et des musulmans est dénuée d’arrière-pensées racistes. Elle équivaut en toute bonne foi à celle du christianisme ou du judaïsme. Elle ne relève pas d’une aversion particulière à l’endroit du seul islam.

Il existe en revanche une tendance à la provocation qui est loin d’être innocente et qui vise en toute conscience à susciter des peurs et à manipuler politiquement l’opinion publique contre des boucs-émissaires : travailleurs immigrés, communautés religieuses, peuples de certains pays… Pour ces forces, l’islamophobie constitue une forme de gestion politique intérieure (division des populations sur des bases ethniques) et extérieure (discrédit jeté sur les peuples des « pays musulmans » et d’Afrique assimilés à des peuples réactionnaires aux mœurs bizarres et réfractaires à la modernité, à la démocratie, à la laïcité voire à l’histoire donc à l’évolution). La provocation à l’égard des immigrés ou des peuples dominés représente pour ces courants politiques un moyen d’assurer la domination des groupes sociaux pour le compte desquels ils agissent : multinationales privées ou publiques, marchés financiers…

Du caractère éminemment politique

de la réaction des «peuples musulmans»

Les multiples manifestations, minoritaires ou massives, auxquelles nous assistons dans l’ensemble des «pays musulmans» possèdent un aspect religieux indéniable. Elles expriment l’indignation de certains croyants sincèrement blessés. Cet aspect religieux occupe indéniablement le devant de la scène, mais il s’avère en réalité secondaire par rapport à quelque chose de plus profond qui n’est pas toujours clairement exprimé : le rejet d’un rapport de domination, d’une politique de deux poids deux mesures systématique, d’un rapport d’inégalité sociale, de pillage et d’exploitation.

L’explosion de colère qui s’est déversée dans les rues de certains pays du monde arabe doit donc être prioritairement lue comme une réaction politique. Ce n’est pas tant l’auteur du film qui est incriminé que les Etats-Unis et leur politique dans la région. De nombreux Arabes – musulmans, chrétiens, juifs, non-croyants – considèrent que l’islamophobie dont se nourrissent les provocations incessantes auxquelles nous assistons dans les pays du Nord fait partie, au moins objectivement, du dispositif de domination des peuples de la région. Ils établissent donc un lien direct entre les provocations islamophobes et la politique totalement partiale des Etats-Unis en faveur d’Israël, leur soutien passé aux dictateurs déchus ou présent à ceux qui sont encore en place (Bahreïn, Arabie Saoudite…), leur politique d’embargo à l’égard des régimes récalcitrants (Syrie, Soudan, Iran…), leurs menaces d’agression et leur offensive militaire contre des Etats souverains (Libye)…

Causes et limites de la domination du discours islamiste

Les multiples manifestations, minoritaires ou massives, auxquelles nous assistons dans le monde arabe expriment donc en dernière instance un rejet politique de la domination occidentale. Le fait que cet anti-impérialisme s’exprime en termes religieux marque tout simplement l’hégémonie, dans la région, du discours islamiste sur la pensée politique. Une partie du courant islamiste a occupé ces dernières décennies la place détenue jadis dans le mouvement anti-impérialiste par les courants nationaliste et socialiste. Ceux-ci (OLP, partis communistes et socialistes, partis nationalistes…) avaient considérablement régressé. Les islamistes bénéficièrent donc d’un boulevard politique alimenté par la victoire de la révolution iranienne et par la guerre en Afghanistan.

Mais le discours idéologique islamiste et le courant politique qui le porte sont depuis entrés eux-mêmes en crise. L’échec des expériences soudanaise, égyptienne, algérienne et turque, le manque d’enthousiasme pour le modèle iranien et l’opposition des régimes sunnites pro-impérialistes à son égard accélèrent sa crise et favorisent la décantation et les reclassements en son sein. Certains mouvements vont entamer une rupture avec le projet d’instauration d’Etat théocratique. Ils vont se réclamer ouvertement de la laïcité (AKP turc) ou de l’Etat humaniste (Hezbollah). Le premier mouvement exprime les intérêts bien compris d’une bourgeoisie turque à l’assise économique large et solide et au regard tourné vers les puissances occidentales (Europe, Etats-Unis, OTAN et monarchies du Golfe). Le second, plus ancré dans la petite bourgeoisie libanaise, adopte une politique de résistance active à la domination politique impérialiste sur la région.

Les autres mouvements, celui des Frères musulmans en particulier, sont progressivement amenés à renoncer à l’instauration d’un régime théocratique auquel ils préfèrent un régime conservateur acceptant le cadre parlementaire libéral. Ils sont sur les pas de l’AKP. Alliés des Américains, ils sont écartelés entre leur haine idéologique viscérale des mécréants et la communauté de leurs intérêts économiques et politiques avec ces mêmes mécréants. Que feraient les monarchies du Golfe sans le parapluie politique et militaire américain?

Cette évolution libère un espace qu’occupent les salafistes. Mais le radicalisme de ce courant heurte une grande partie de la population. Il risque donc de se marginaliser à court ou moyen termes.

Ces reclassements ne s’avèrent évidemment pas irréversibles ni même totalement achevés. Ils peuvent connaître des involutions et s’opéreront fatalement à travers des crises politiques car il ne s’agit pas d’une évolution purement intellectuelle mais de la confrontation d’intérêts politiques exprimant des intérêts économiques et sociaux tout ce qu’il y a de plus matériel. Il n’empêche que cette division du courant islamiste originel amoindrit d’une manière générale sa capacité à asseoir son hégémonie sur la société. On ne voit pas, en l’état actuel des choses, comment il arriverait à surmonter ses contradictions et à repartir de plus belle à l’offensive. Ses contradictions risquent plutôt de s’aiguiser à l’avenir. La dénonciation strictement idéologique (purement religieuse) de l’occident masque chez les Frères musulmans une accointance économique et politique avec ce même occident honni. Une telle contradiction relève jusqu’à un certain point de la tactique politicienne. Leur accession à la gestion des affaires publiques (présidence de la République, gouvernement…) leur ôte cependant la couverture qui masquait le caractère contradictoire des intérêts qu’ils représentaient (direction de milliardaires et base sociale pauvre ou petite-bourgeoise en voie de paupérisation). Ils éprouvent et éprouveront de grandes difficultés à tenir les deux bouts du manche et sont et seront irrémédiablement condamnés à choisir donc à se discréditer. C’est ce qui est arrivé au MSP qui a participé à tous les gouvernements algériens depuis 1997.

L’aptitude de l’islamisme à monopoliser l’expression et la représentation du religieux risque elle-même d’être contestée par d’autres courants religieux (soufis…) qui développent une vision laïque et démocratique de la religion.

Il convient en même temps de compter avec la remontée progressive, inégale d’un pays à l’autre, mais constante d’un mouvement social (syndicats, mouvements de chômeurs, de jeunes…) et de formations politiques progressistes (partis de gauche, forums sociaux…) qui récupèrent leur capacité de mobilisation au rythme de l’approfondissement de la crise économique mondiale, des difficultés que rencontre le courant islamiste et du discrédit des pouvoirs en place.

Le retour de ce courant authentiquement anti-impérialiste constitue le seul espoir pour en finir avec la dialectique infernale de la fausse opposition provocation islamophobe-réaction. Ce renouveau n’a pourtant rien d’inéluctable. Il dépend de l’aptitude de ce courant à élaborer un projet patriotique, démocratique et social.

Sources:

http://www.lanation.info/La-dialectique-infernale_a1404.html

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كيــف ندافــع عــن النبــي؟

علاء الاسواني

18 septembre 2012

سواء كنت مسلماً أو مسيحياً أو من أتباع أي دين، فمن حقك أن تمارس شعائر دينك ويجب أن يحترم الآخرون عقيدتك الدينية فلا يسخر أحد من معتقداتك أو يحقرها، من حق المسلمين اذاً أن يغضبوا عندما يشاهدون فيلماً ركيكاً ورديئاً يقدم نبي المسلمين بصورة سيئة وكاذبة ومستفزة. كان المسلمون على حق أيضاً عندما غضبوا من الرسوم المسيئة للنبي التي نشرت في الدانمارك من سنوات، وكانوا أيضاً على حق عندما غضبوا من فيلم « فتنة » الذي أنتجه المتعصب الهولندي خيرت فيلدرز العام 2006 ليسيء الى الدين الاسلامي ويعتبره أصل الارهاب في العالم. في كل هذه الوقائع كان المسلمون على حق في غضبهم وكان أمامهم معركة مشروعة من أجل إقناع الرأي العام في العالم أن من حقهم كبشر أن يتمتعوا باحترام كامل لمقدساتهم الدينية. لكن، للأسف، فإن المسلمين في كل هذه المعارك، خسروا حقهم وساهموا بأنفسهم في تشويه صورة الاسلام والمسلمين. السبب أنهم تركوا العنان لمشاعر الغضب وفاتتهم الحقائق التالية :

أولاً : طبيعة حرية التعبير في الغرب

الناس في المجتمعات الغربية قد تخلوا منذ عقود عن فكرة قداسة الدين. وبالتالي، هم يعتبرون نقد الأديان مباحاً من باب حرية التعبير. أمام كل فيلم يسيء للاسلام في الغرب هناك عشرة أفلام تسيء الى المسيحية يتم إنتاجها وعرضها. ويغضب المتدينون المسيحيون، ويدعون الى مقاطعتها، ويرفعون القضايا من أجل إيقاف عرضها، وغالباً ما يفشلون في ذلك. وفي الغرب ملحدون يتحدثون في وسائل الإعلام فيصفون السيد المسيح بأنه وهم ويهزؤون من فكرة أن يكون الله قد أرسل أنبياء أساساً، ويهاجمون الكنيسة بضراوة باعتبارها مؤسسة رأسمالية فاسدة. يحدث كل ذلك هناك، فلا يستوقفُ أحداً ولا يُغضب أحداً، لأن كل انسان من حقه أن يعتقد ما يشاء في حدود القانون الذي لا يجرم نقد الأديان، وإنما يجرم التحريض على الكراهية.. لا عقوبة في الغرب على من يكفر بالدين أو ينكر الأنبياء، لكن العقوبة تقع على من يحرض الناس على كراهية اتباع دين معين، وهذه التهمة لا بد من إثباتها أمام المحاكم … ولو أن المسلمين أدركوا طبيعة المجتمع الغربي، لكانوا استفادوا من حرية التعبير في الغرب وأنتجوا أفلاماً جيدة تقدم حقيقة الإسلام الى الجمهور الغربي الذي يتوق الى المعرفة. ولو أن المسلمين فهموا طبيعة الغرب لخاضوا معركة قانونية ولجأوا الى أكبر المحامين هناك لمقاضاة صانعي الأفلام المسيئة للاسلام، لأنها تحرض على احتقار المسلمين وكراهيتهم، اذ تصورهم همجاً متوحشين يسفكون الدماء على أهون سبب. لكن المسلمين لم يفعلوا ذلك، واستسلموا الى الغضب بلا تفكير، مما دفعهم الى تصرفات خاطئة، وأحياناً الى جرائم أكدت، للأسف، الصورة السلبية التي تريد الأفلام المسيئة إلصاقها بالمسلمين. كيف نقنع العالم أن الفيلم المسيء للرسول كذب وافتراء وقد قام المسلمون في ليبيا بقتل أربعة ديبلوماسيين أميركيين من بينهم السفير الأميركي الذي نشرت وكالات الأنباء صورة جثته والصبية الليبيون يسحلونها ويعبثون بها؟ هل من الإسلام أن نقتل رجالاً أبرياء كانوا يمثلون بلادهم في ليبيا ولاعلاقة لهم من قريب أو بعيد بالفيلم الذي أثار غضبنا؟

ثانياً : طبيعة السلطة في الغرب

نعيش نحن العرب في مجتمع الاستبداد، حيث يستطيع صاحب السلطة أن يفعل ما يشاء. اذا تشاجرت في مصر مع بواب منزلك فسوف تتصل بأحد معارفك من الضباط لكي يتولى تأديبه، وإذا تشاجرت مع الضابط سوف تبحث عمن يعرف مدير الأمن ليؤدب الضابط. أما رئيس الجمهورية أو الملك أو شيخ الإمارة فله السلطة كاملة غير منقوصة. يستطيع أن يغلق القنوات التلفزيونية والصحف ويلقي بالمواطنين في السجون ويلفق لهم ما شاء من التهم. في ظل هذه السلطة المطلقة، يكون كل ما يبث في وسائل الاعلام أو ينتج في السينما بالتأكيد من مسؤولية الحاكم، لأنه لو لم يكن راضياً عنه لأوقفه. عندما تشن وسيلة إعلامية عربية حملة ضد المسؤولين في بلد عربي آخر، فإن المسؤولين المتضررين عادة ما يشتكون الى حاكم البلد الذي يهاجمهم الإعلام فيه. عندئذ، يستطيع الحاكم أن يوقف الحملة ضدهم بإشارة من إصبعه وربما (اذا أراد إكرامهم) يأمر بإغلاق القناة أو الصحيفة التي تطاولت عليهم.. للأسف، فإن مسلمين كثيرين يعتقدون أن المجتمع الغربي يسير على طريقتنا، وبالتالي، يحملون الحكومات الغربية مسؤولية كل ما يُنتج من أفلام ويُكتب من مقالات في الغرب. هذا التصور الساذج عن النظام السياسي الغربي يدفع الكثيرين الى تصرفات خاطئة. المجتمع الغربي ديموقراطي، وبالتالي، فإن كل مسؤول في الدولة له سلطات محددة لا يمكن أن يتخطاها وإلا تم عزله من منصبه وحوكم. رئيس الجمهورية في الغرب لا يملك أن يتدخل في محتوى ما ينشر في وسائل الاعلام، وهو لا يستطيع أن يغلق جريدة أو قناة تلفزيونية وإنما الصحافة هي التي تستطيع عزل الرئيس اذا أقنعت الناخبين بأنه لا يصلح لمنصبه. لا تستطيع أي حكومة غربية أن تمنع عرض أي فيلم، وإلا تعرضت الى فضيحة سياسية قد تؤدي الى سقوطها. هذه حقيقة لا يدركها مسلمون كثيرون، وبالتالي، يقتحمون السفارات الغربية ويحرقونها ويقتلون الديبلوماسيين الأبرياء ظناً منهم أنهم بذلك يضغطون على الحكومات لكي توقف عرض الفيلم المسيء للإسلام. تكون النتيجة أن تتأكد الصورة السلبية عن المسلمين باعتبارهم همجاً وإرهابيين.

ثالثاً : ازدواج المعايير في البلاد العربية

لا يمكن أن ننادي باحترام المبادئ بينما نحن أول من يخالفها. عندما يصدر فيلم يسيء للإسلام او يتعرض المسلمون في الغرب الى تمييز ضدهم فنحن نغضب هنا وننادي باحترام حق المسلمين في الغرب في ممارسة دينهم.. لكننا في بلادنا العربية للأسف لا نحترم حقوق مواطنينا الذين ينتمون الى أديان مختلفة. هل من حق الحكومة السعودية أن تعترض على منع النقاب في فرنسا وتنادي باحترام الأقليات، بينما هي تضطهد الشيعة في بلادها وقد أرسلت قواتها لتقتل المواطنين الشيعة في البحرين لمجرد أنهم تظاهروا وطالبوا بحقوقهم؟ هل من حق السلفيين المصريين أن يطالبوا باحترام حقوق المسلمين في الغرب بينما هم في بلادهم يعتبرون الأقباط مواطنين من الدرجة الثانية، لا يجوز لهم تولي رئاسة الجمهورية، ولا قيادة الجيش، ويعتبرون البهائيين كفاراً مرتدين يجب استتابتهم، فإن لم يتوبوا يجب قتلهم…؟ في مصر الآن مواطن حوكم وألقي به في السجن لمجرد أنه شيعي.. في مصر ترفض الدولة أن تعترف بحق المواطنين البهائيين في تسجيل ديانتهم. كم مرة اعتدى المتطرفون المسلمون على الأقباط لأنهم أرادوا بناء كنيسة؟ كم مرة خرج مشايخ متطرفون ليحقروا من عقيدة الأقباط ويعتبرونهم كفاراً لا يجوز الترحم على موتاهم، وحرام على المسلمين تهنئتهم بأعيادهم؟ في مصر تهمة اسمها ازدراء الأديان لا تطبق إلا على من يتطاول على الاسلام، أما الذين يطعنون في عقائد الأقباط أو الشيعة أو البهائيين، فهؤلاء آمنون لا تتم محاسبتهم أبداً.. منذ أيام وضع شاب مصري قبطي اسمه « ألبير صابر » الفيلم المسيء للرسول على صفحته الشخصية في موقع فايسبوك، فتجمع أهالي المنطقة التي يسكن فيها لكي يقتحموا بيته ويعتدوا عليه، وعندما استغاثت والدته برجال الشرطة جاؤوا وبدلاً من أن يحموا المواطن ألبير من الاعتداء، قبضوا عليه وقدموه للمحاكمة بتهمة ازدراء الأديان، وأوعز الضابط الى السجناء فظلوا يضربون ألبير حتى أصيب بجرح قطعي خطير في عنقه .. ما الجريمة التي ارتكبها ألبير صابر؟ إنه تفرج على الفيلم المسيء ووضعه على صفحته الشخصية؟ ملايين المصريين شاهدوا الفيلم المسيء وتناقلوه على « فايسبوك » فلم يقبض عليهم أحد، بل ان الشيخ خالد عبدالله أول من عرض هذا الفيلم في قناة الناس على ملايين المتفرجين.. لكن ألبير قبطي يجوز التنكيل به على أهون سبب، أما الشيخ خالد عبدالله فهو شيخ إسلامي له أن يفعل ما يـشاء بغير حساب. هل هذا هو العدل الذي يأمرنا به الإسلام؟.

لقد خرجت المظاهرات في مصر احتجاجاً على الفيلم المسيء للرسول فاشترك فيها الأقباط والمسلمون، كما أصدرت الكنيسة المصرية والجمعيات القبطية بيانات إدانة للفيلم في إشارة رائعة لتوحد المصريين دفاعاً عن النبي صلى الله عليه وآله سلم ولكن ماذا فعل المتطرفون؟ حملوا لافتات تحقر من الأقباط وتصفهم بعبدة الصليب، وقال الشيخ وجدي غنيم إن القساوسة شواذ، ووصف قبطيات المهجر جميعهن بأنهن مومسات. هل هذا هو السلوك الإسلامي الذي نقدمه للعالم؟ أحد المشايخ اسمه أبو إسلام، قام بحرق الإنجيل وتمزيقه علناً أمام الكاميرات، وقال إنه في المرة القادمة سوف يتبول عليه..

هل يحق لنا بعد ذلك أن نطالب باحترام مقدساتنا اذا كنا نفعل ذلك بمقدسات الآخرين الدينية؟ في النهاية فإن معركتنا لوقف الإساءة للإسلام مشروعة ونستطيع أن نكسبها إذا اتبعنا الوسائل الآتية:

1 ـ يجب أن يعطي المسلمون نموذجاً حضارياً (يحض عليه الاسلام فعلا) في احترام عقيدة الآخرين وحقوقهم. يجب أن نمنح المواطنين في بلادنا حرية الاعتقاد فيؤمن من يؤمن ويكفر من يكفر ويختار كل مواطن الدين الذي يشاء، وتظل الدولة في كل الأحوال ضامنة وراعية لحقوق المواطنين جميعاً بغض النظر عن أديانهم. عندما نحترم نحن مقدسات الآخرين الدينية سيكون من حقنا الدفاع عن مقدساتنا وسيقنع موقــفنا الأخلاقــي المتماسك الرأي العام في العالم لكي ينضم الينا في منع الإسـاءة الى الإسلام.

2 ـ يجب أن نقدم الى الرأي العام الغربي حقيقة الاسلام. الأموال العربية التي تتراكم من عائد النفط أتمنى أن نوجه جزءاً يسيراً منها من أجل إنتاج أفلام عالمية تقدم حقيقة الرسول صلى الله عليه وآله وسلم، حتى يعرف العالم الجوهر الانساني للاسلام.

3 ـ يجب أن نكشف بالضبط من يقف وراء إنتاج الأفلام المسيئة للإسلام ونستعين بالجالية المسلمة في الغرب من أجل مقاطعة منتجات أية شركة أو مؤسسة تمول الأفلام المسيئة.

4 ـ يجب أن نلجأ الى مكاتب قانونية متخصصة في الغرب لمقاضاة صانعي الأفلام المسيئة للاسلام لأنهم ارتكبوا جريمة التحريض على كراهية المسلمين التي تجرمها القوانين الغربية جميعاً.

مهما بلغ بنا الغضب يجب أن ندافع عن النبي بطريقة متحضرة وعاقلة تعكس حضارة الإسلام التي علمت الدنيا التسامح والعدل والحرية.

Sources:

Assawra: http://www.assawra.info/spip.php?article920

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« DIMENSIONS TACTIQUE ET STRATEGIQUE DE LA PROVOCATION »

Une opinion de THIERRY MEYSSAN

RÉSEAU VOLTAIRE – 17 SEPTEMBRE 2012

« SOUS NOS YEUX »

LA TACTIQUE DU BLASPHÈME

par Thierry Meyssan

La diffusion d’un extrait du film d’insultes anti-islam «L’Innocence des musulmans» a soulevé une vague de colère dans le monde arabe. Pour Thierry Meyssan, les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît car cette diffusion a d’abord été faite en arabe sur YouTube et sur la chaîne salafiste égyptienne Al Nas. Le film n’est pas destiné au public états-unien, ni même au public musulman, mais au seul public arabe. Sa diffusion a été effectuée par ceux-là même qui ont appelé à son interdiction. Qui se cache derrière cette provocation?

La diffusion sur Internet d’extraits du film L’Innocence des musulmans a suscité des manifestations de colère dans le monde, dont une qui a dégénéré à Benghazi. L’ambassadeur US en Libye et des membres de son escorte ont été tués.

Au premier abord, l’affaire se situe dans une longue lignée qui va des Versets sataniques de Salman Rushdié aux autodafés du Coran par le pasteur Terry Jones. Toutefois cette nouvelle attaque se distingue des autres en ce que le film n’est pas destiné au public occidental, mais a uniquement été conçu comme un instrument de provocation à l’adresse des musulmans.

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Attaque du consulat US à Benghazi (Libye)

En termes politiques, cette affaire peut être analysée de deux manières selon qu’on l’observe au plan tactique comme une manipulation anti-US ou au plan stratégique comme une attaque psychologique anti-musulmane.

Le film est présenté comme produit par un groupe sioniste composé de juifs ayant la double nationalité israélo-US et d’un copte égyptien. Il était prêt depuis plusieurs mois et a été utilisé le moment voulu pour provoquer des émeutes dirigées contre les États-Unis. Des agents israéliens ont été déployés dans plusieurs grandes villes avec mission d’orienter la colère de la foule contre des cibles US ou coptes (jamais israéliennes). Sans surprise, l’effet maximum a été atteint à Benghazi.

La population de Benghazi est connue pour abriter des groupes particulièrement réactionnaires et racistes. On se souvient que lors de l’affaire des caricatures de Mahomet, des salafistes avaient attaqué le consulat du Danemark. En application de la Convention de Vienne, le gouvernement libyen de Mouammar el-Khadafi avait dû faire usage de la troupe pour protéger la représentation diplomatique. La répression de l’émeute avait fait de nombreuses victimes. Par la suite, les Occidentaux qui voulaient renverser le régime libyen avaient financé des publications salafistes accusant le colonel Khadafi d’avoir protégé le consulat du Danemark parce qu’il aurait été lui-même le commanditaire des caricatures.
Le 15 février 2011, les salafistes avaient organisé à Benghazi une manifestation commémorative de la tuerie au cours de laquelle une fusillade éclata, marquant le début de l’insurrection de la Cyrénaïque et ouvrant la voie à l’intervention de l’OTAN. La police libyenne arrêta trois membres des forces spéciales italiennes qui avouèrent avoir tiré depuis les toits à la fois sur les manifestants et sur les policiers pour créer la confusion. Retenus prisonniers durant toute la guerre, ils furent libérés lors de la prise de la capitale par l’OTAN et furent exfiltrés vers Malte sur un petit bateau de pêche sur lequel je me trouvais avec eux.

Cette fois, la manipulation de la foule de Benghazi par les agents israéliens avait pour but d’assassiner l’ambassadeur US ; un acte de guerre sans précédent depuis le bombardement de l’USS Liberty par la marine israélienne, en 1967. Par ailleurs, c’est le premier assassinat, depuis 1979, d’un ambassadeur US dans l’exercice de ses fonctions. Et celui-ci est d’autant plus grave que dans un pays où le gouvernement est une pure fiction juridique, l’ambassadeur US n’est pas un simple diplomate, mais fait office de gouverneur, de chef d’État de facto.

Au cours des dernières semaines, les plus hauts responsables militaires états-uniens sont entrés en conflit ouvert avec le gouvernement israélien. Ils ont multiplié les déclarations attestant leur volonté d’interrompre le cycle de guerres débuté dans le 11-Septembre (Afghanistan, Irak, Libye, Syrie), alors que les accords officieux de 2001 en prévoient encore d’autres (Soudan, Somalie, Iran). Un premier coup de semonce s’était matérialisé avec l’attaque au missile de l’avion du chef d’état-major inter armes US, le général Dempsey. Le deuxième avertissement est plus brutal.

Par ailleurs, si l’on envisage cette affaire en termes de psychologie sociale, elle apparaît comme une attaque frontale contre les croyances des musulmans. En cela, elle n’est pas différente de l’épisode des Pussy Riot violant la liberté de culte jusque dans la cathédrale orthodoxe du Saint-Sauveur et les nombreuses performances de pornographie conceptuelle qui précédèrent. Ces différentes opérations visent à désacraliser des sociétés qui résistent au projet de domination globale.

Dans les sociétés démocratiques et multiculturelles, le sacré ne s’exprime plus que dans la sphère privée. Cependant, un nouvel espace sacré collectif est en cours de formation. Les États ouest-européens se sont dotés de lois mémorielles qui ont transformé un événement historique, la destruction des juifs d’Europe par les nazis, en un fait religieux (la «Shoah» selon la terminologie juive, ou «l’Holocauste» selon le vocabulaire évangélique). Ce crime est alors élevé au rang d’événement unique au mépris des victimes d’autres massacres, y compris au mépris des autres victimes du nazisme. La mise en cause du dogme, c’est-à-dire de l’interprétation théologique du fait historique, est passible de sanctions pénales comme l’était jadis le blasphème. Identiquement, en 2001, les USA, les États membres de l’Union européenne, et nombre de leurs alliés ont imposé par décret à toute leur population une minute de silence en mémoire des victimes des attentats du 11-Septembre. Cette initiative s’accompagnait d’une interprétation idéologique des causes du massacre. Dans les deux cas, avoir été tué parce que juif ou parce que États-unien donne un statut particulier aux victimes devant lequel le reste de l’humanité est invité à s’incliner.

Lors des derniers Jeux Olympiques à Londres, les délégations israélienne et états-unienne ont tenté d’étendre cet espace sacré en imposant une minute de silence durant la cérémonie d’ouverture, l’événement télévisuel le plus regardé dans le monde. Il se serait agi de célébrer la mémoire des victimes de la prise d’otage des Jeux de Munich. En définitive la proposition a été écartée, le Comité olympique se contentant d’une discrète cérémonie distincte. Quoi qu’il en soit, l’enjeu est de créer une liturgie collective qui légitime l’empire global.

Ainsi, L’Innocence des musulmans est à la fois un moyen de pression pour rappeler à l’ordre Washington, tenté de s’éloigner du projet de domination sioniste, et un moyen de poursuivre ce projet en blessant dans leurs croyances ceux qui lui résistent.

Vidéo : (en anglais) ;

L’ambassadeur assassiné de États-Unis faisait des éloges de «rebelles» libyens.

« S Ambassador praising Lybian rebels».

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http://www.liveleak.com/view?i=10d_1347458349

->http://www.liveleak.com/view?i=10d_1347458349]

Sources:

http://www.voltairenet.org/La-tactique-du-blaspheme

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FOSSE SEPTIQUE

par K. Selim

Le Quotidien d’Oran – éditorial

le 20 septembre 2012

Il y a près d’une année (3 novembre 2011), dans ces colonnes, exerçant notre droit à l’expression sans contrainte, on avait écrit que Charlie Hebdo était une publication excrémentielle. Il n’y a rien à modifier à ce constat. Il reste, encore une fois, à espérer que les musulmans ne cèdent pas à l’émotion devant une nouvelle provocation, se bouchent le nez et passent leur chemin. Il n’y a rien d’autre de plus à dire sur ce nouveau coup de pub de la bande de petites frappes réacs et racistes qui anime Charlie Hebdo.

On ne va pas revenir sur la relativité de la liberté d’expression dans les pays d’Occident… Quant à la caricature, exercice historiquement complexe, on se souvient que les nazis avaient d’excellents dessinateurs. On sait où cela a mené l’Europe de la Civilisation. Pas plus qu’on ne reviendra sur le fait que Charlie Hebdo est, en terme de ligne, un journal néoconservateur, réactionnaire et opportuniste. Son impertinence post-soixante-huitarde, très convenue, ne sort pas du cadre de l’idéologie dominante et derrière la modernité des mœurs et de ton, il défend un ordre social conservateur qui a besoin, en temps de crise, de trouver les boucs émissaires commodes. Pour le reste, il faut se faire une raison, le journal ne pouvait pas résister à l’opportunité de se faire de la pub quitte à mettre dans l’embarras des officiels, au fond satisfaits que l’on parle d’autre chose que de la crise économique.

En réalité, il ne faut pas discuter du caractère «absolu» de la liberté d’expression – même si on n’a pas le droit de tout dire – en Occident et même si beaucoup n’ont aucun accès à l’expression. C’est un combat perdu d’avance, la liberté de s’exprimer étant toujours – et à juste titre – préférable à la censure et à l’autocensure. Dans ce domaine, il vaut mieux discuter avec les Occidentaux des tabous et des limites qu’ils imposent à la liberté d’expression plutôt que de leur demander de censurer ou d’interdire. La partie est perdue d’avance si on part de l’idée qu’il faut limiter l’expression alors qu’il faut, au contraire, défendre son élargissement, chez nous bien sûr, mais aussi chez eux…

Tout le monde ne s’exprime pas comme il veut en Occident, c’est un fait, même si les interdits et les bâillons sont plus habilement institués. Il y a suffisamment de travail documenté sur le fonctionnement de plus en plus encadré des médias en Occident, sur la fonction centrale de chiens de garde, pour que la contradiction soit portée, non au nom de la défense du sacré, mais au nom du caractère présumé universel du droit à l’expression. On ne doit pas se tromper de controverse. Il faut empêcher les plus bruyants dans le monde musulman – et qui ne sont pas les plus pertinents – de décider de nos indignations et de la manière dont elles doivent être exprimées. Il faut cesser de réagir de manière pavlovienne aux stimulations des médias «libres» d’Occident et d’être prévisible. Il faut savoir manier l’arme du mépris, être capable de suggérer le bruit de chasse d’eau que l’on tire derrière les déjections de vulgaires folliculaires…

Aucun journal ne pourra entacher l’image du Prophète de l’Islam aux yeux des musulmans, ce ne sont pas les caricatures ou les crachats de quelques racistes qui pourraient l’atteindre. Il n’y a pas à s’inquiéter pour le Prophète et nous le savons tous. Ce dont il faut s’inquiéter, encore et toujours, c’est plutôt la propension d’une frange, minoritaire, des musulmans à sauter sur l’occasion pour créer l’esclandre dont les seuls bénéficiaires sont les petites frappes du monde de l’imposture qui posent aux chantres de la liberté. Il faut apprendre la dérision et faire l’éloge de la réponse par le mépris. Et laisser ceux qui baignent dans les fosses septiques mourir de leur propre poison.

K. Selim

Le Quotidien d’Oran

le 20 septembre 2012

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25 SEPTEMBRE – IRREMO: SYRIE. QUELLES PERSPECTIVES POLITIQUES?

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Controverse

18h à 20h


Mardi 25 septembre

Syrie : Quelles perspectives politiques ?


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Guerre civile ou guerre contre les civils, la Syrie semble s’enfoncer chaque jour davantage dans une violence sans fin.

Alors que toutes les initiatives diplomatiques ont échoué et que le Conseil de Sécurité est bloqué, quelles perspectives politiques peut-on imaginer pour que le pays puisse sortir enfin du drame dans lequel le pouvoir répressif de Bachar Al-Assad l’a plongé?

Avec :

  • Marc Lavergne, directeur chercheur CNRS et Thierry Boissière anthropologue, maître de conférences (univ. Lyon 2), chercheur au GREMMO (Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon) et ancien responsable de l’antenne de l’Ifpo à Alep.
  • Pierre Borelle et François Zamparini de Médecin Sans Frontières;

Animation :

  • Leïla Vignal, géographe, maître de conférences rattachée au laboratoire ESO-Rennes

Inscription :

infos@iremmo.org /

Participation à la séance : 8 et 5€*

Abonnez-vous à toutes nos activités :

Carte Intégrale 145/90€*

* Tarif réduit: étudiants et demandeurs d’emploi


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Info :

cours annuel de Libanais accueillis par l’iReMMO


iReMMO 5, rue Basse des Carmes 75005 Paris (Maubert Mutualité)

01 43 29 05 65

www.iremmo.org


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« LA FRAPPE EST CONTRE LA SYRIE, LA CIBLE EST LA RUSSIE »

Analyse géostratégique globale, autour de la grave crise syrienne,
publiée en Suisse dans la revue d’études internationale
« Horizons et
Débats »:

Entretien avec le professeur Andrej Fursov, directeur du Centre
d’études russes à l’Université des sciences humaines de Moscou et
membre de l’Académie internationale des sciences (Munich).


«Il n’y a qu’une chose qui puisse être pire que l’hostilité avec les Anglo-Saxons: c’est l’amitié avec eux» (Alexej Jedrichin-Wandam)

Interview d’Andrej Iljitsch Fursov

L’entretien ci-après avec le professeur Andrej Fursov, directeur du Centre d’études russes à l’Université des sciences humaines de Moscou et membre de l’Académie internationale des sciences (Munich) a été publié le 9 août 2012 dans KP.ru. Compte tenu de l’orientation des questions au départ, il embrasse un large spectre imprévu de sujets abordés. Partant de la situation actuelle en Syrie et du «Printemps arabe», l’historien russe tente des prévisions et des réflexions sur les développements à venir, allant du concret au global.

Dernière remarque liminaire: en russe, le terme de «régime» n’a pas forcément de connotation négative.

Pourquoi l’Occident est-il si pressé d’enfoncer les clous dans le cercueil du régime d’Assad?

Andrej Fursov: Ce pays de taille moyenne au Proche-Orient est tout à coup devenu le point le plus névralgique de la planète. L’ONU siège en permanence à son sujet. La Russie et la Chine y adoptent une attitude inflexible. Une flotte russe de bâtiments de guerre avec de l’infanterie de marine à bord a mis le cap sur la Méditerranée et fera aussi escale en Syrie. Les USA mettent 15 millions de dollars supplémentaires à disposition des «rebelles». Est-il possible que ça sente la grande guerre?

La guerre pour le gaz

En quoi la petite Syrie a-t-elle gâché la soupe au puissant Occident?

En tout, simplement. Procédons par ordre – allant du plus petit au plus grand, du régional au global. Dans les constellations proche-orientales et en général dans le conflit des Américains et des monarchies sunnites (Arabie saoudite et Qatar) contre l’Iran chiite, ce pays n’est pas seulement un allié de Téhéran, mais le membre d’une chaîne qui relie celui-ci avec les groupements chiites du monde arabe. Sans cet intermédiaire, l’influence de l’Iran dans le monde arabe serait passablement moins importante. Je ne veux même pas parler de l’oléoduc qui, provenant de l’Iran, traverse la Syrie. Sans solution de la question syrienne, les Anglo-Saxons, c’est-à-dire les Britanniques et les Américains, ne pourront pas prendre le risque de s’attaquer à l’Iran.

Le régime syrien est de fait le seul régime fort et laïc du monde arabe. Le fait qu’il soit fort dérange les Atlantistes dans leurs plans de transformation du Proche-Orient et du monde entier. Qu’il soit laïc et en même temps économiquement couronné de succès dérange les dirigeants de l’Arabie saoudite et du Qatar.

Bien des gens disent qu’il s’agit de la première guerre pour le gaz naturel.

On a détecté des gisements de gaz naturel dans le Sud de la Méditerranée – autant en mer que sur terre en Syrie (Kara). C’est difficile de connaître leur dimension, mais ils existent. Le Qatar exporte du gaz naturel liquéfié à l’aide d’une flotte de tankers. Si le régime d’Assad s’effondre, le Qatar aura la possibilité de transporter directement le «combustible bleu» via le territoire syrien sur la côte de la Méditerranée. Cela doublerait au moins son volume d’exportations et gênerait simultanément les exportations de l’Iran. Le renforcement du Qatar sur le marché du gaz naturel affaiblit la position de la Russie. Si les Américains réussissent simultanément à prendre le contrôle du gaz naturel algérien, cela ressemblera bien à un blocage des exportations de gaz naturel pour la Russie. Ce qui signifie que les intérêts économiques du Qatar sont identiques aux intérêts géopolitiques des Etats-Unis, et à leurs efforts d’affaiblir la Russie autant que possible, car la Russie ne doit pas de nouveau se renforcer.

Les Anglo-Saxons sont des joueurs de billard au niveau mondial. Ils agissent par «chaos orchestré»

Cela signifie au fond qu’en Syrie, les Yankees attaquent indirectement le Gazprom aimé des Russes?

Les Anglo-Saxons sont des joueurs de billard au niveau mondial, ils travaillent selon le principe de tirer simultanément plusieurs balles d’un coup (ce qu’on devrait apprendre d’eux). Le chaos orchestré se déroulant au grand Proche-Orient sépare la Chine des sources de pétrole et de gaz naturel dont elle a besoin, ce qui entraîne en même temps une rupture entre la partie chinoise de l’Eurasie et celle de l’Europe occidentale. Le contrôle du pétrole et du gaz provenant du Proche-Orient signifie en première ligne le contrôle des Etats-Unis sur l’Europe, notamment sur l’Europe occidentale, ce qui serait favorable à un affaiblissement de la Russie et de ses positions. Et si un jour cela devait déplaire à l’Europe, on pourrait là aussi provoquer pour un oui pour un non quelques troubles arabo-africains – de telle manière que les citoyens rassasiés désireraient que ça prenne fin.

Cette logique (bien que ce ne soit pas la seule chose) détermine la poussée vers l’Est des élites de l’Atlantique nord à travers le monde arabe: la Tunisie, l’Egypte, la Libye. Actuellement, ils sont arrivés en Syrie. Cependant, les Atlantistes se voient confrontés dans ce coin de terre syrienne à une autre puissance mondiale, qui peut se mesurer à eux du point de vue économique et même militaire, mais qui représente une civilisation totalement différente. C’est la Chine avec sa poussée vers l’Ouest. La poussée de la Chine est une espèce de croisade pour gagner des ressources. Le Pakistan se trouve déjà sous l’influence de la Chine. Les Chinois ont depuis longtemps des relations avec les talibans d’Afghanistan. L’Iran est aussi un allié, bien que très spécial. Le sud de l’Irak est déjà de facto contrôlé par les alliés chiites d’Iran. Du point de vue géostratégique et géoéconomique, la Chine parvient ici pas seulement jusqu’à la côte de l’océan Indien, mais, vu sous cet angle, jusqu’à l’Atlantique (à savoir jusqu’à la côte syrienne de la Méditerranée). Pour le dire objectivement, en Syrie, les croisés occidentaux sont parvenus à la Grande Muraille de Chine.

Pour la première fois, l’élite anglo-américano-juive, qui s’était formée au cours des derniers siècles et est devenue une conquête organisationnelle historique de l’Occident, a été confrontée ici à un adversaire mondial d’un genre non-occidental (car la direction de l’URSS était la transposition d’un projet de gauche de l’Occident, d’un jacobinisme de l’époque moderne). Par ailleurs, le segment européen de l’élite occidentale se trouve en face d’un segment chinois pas moins ancien et peut-être même plus ancien, d’où il reçoit aussi l’expérience historique. Orienté tout autant vers les valeurs matérielles, le commerce et l’argent. Mais ayant encore l’esprit très aventureux, car à l’évidence les Chinois ont leur propre système criminel mondial.

Le but de l’Occident: voir tomber la Chine, la séparer des sources d’approvisionnement en matières premières et l’étouffer technologiquement

La mafia chinoise est probablement encore un peu plus violente que l’italienne…

Oui, et ne parlons même pas des réserves d’or chinoises comme arme financière menaçante.

Pékin a très bien compris que la Syrie n’est qu’une étape de la poussée principale des Atlantistes du Nord – et le but est de voir tomber la Chine, de la renvoyer à l’intérieur de ses frontières nationales, de la séparer des sources d’approvisionnement en matières premières et de l’étouffer technologiquement. C’est ce qui explique la position si dure de la Chine à l’ONU en ce qui concerne la Syrie.

Qu’en est-il de la position de Moscou? Pourquoi est-elle si différente que dans le cas de la Libye?

Premièrement, nous avons à présent un autre président. Deuxièmement, je pense que l’affaire avec Kadhafi a appris pas mal de choses aux dirigeants russes. Troisièmement, la Russie entretient une base navale en Syrie. Quatrièmement, l’industrie d’armement russe a des intérêts importants en Syrie, et les intérêts économiques sont une chose sacrée pour les dirigeants russes. Cinquièmement, la Syrie est bien plus proche des frontières de la Russie et de l’espace postsoviétique que la Libye. Tout ceci détermine la position de Moscou, une position qui par son potentiel nucléaire et diplomatique renforce la position chinoise. Ni la Russie ni la Chine ne parviendraient à affronter seuls la communauté internationale.

Les Anglo-Saxons peuvent sûrement se ficher du veto de la Russie et de la Chine, de l’ONU et du droit international en général, qu’ils ont de toute façon l’intention d’abroger. Mais jusqu’ici, ce ne sont que des intentions. Car comme Staline a dit une fois, la logique des circonstances est toujours plus forte que la logique des intentions. Ces circonstances sont la Russie et la Chine qui provoquent une furieuse rage chez les Atlantistes du Nord – il n’y qu’à écouter quelques fois Madame Clinton et observer sa mimique.

Les USA d’aujourd’hui dans la surtension des forces

En dépit des positions intransigeantes de Moscou et de Pékin, l’Occident ne se retire pas. Pourquoi donc?

Premièrement, cela ne fait pas partie des traditions des Anglo-Saxons de lâcher prise après avoir planté leurs crocs dans une proie comme un pitbull. Ils feront pression à fond jusqu’à ce qu’ils aient imposé leur projet ou jusqu’à ce que l’adversaire leur brise les reins. Deuxièmement, au cours des 25 à 30 dernières années, après avoir vaincu l’élite soviétique (il s’agit exactement de l’élite soviétique – elle a capitulé) ils sont simplement devenus arrogants. Ils se sont habitués à ce que la Russie abandonne tout et ils comptent sur le fait qu’ils peuvent faire pression sur l’élite russe, déjà rien que parce celle-ci a déposé son argent dans des banques occidentales. Troisièmement, et c’est la raison principale qui l’emporte sur toutes les autres: les mises sont beaucoup trop élevées, c’est le destin des élites de l’Atlantique nord elles-mêmes qui est en jeu, il ne s’agit pas du tout seulement de réserves d’hydrocarbures ou du Proche-Orient. L’Occident n’a pas d’autre possibilité que de foncer en avant. L’affaire se présente ainsi: en dépit de l’énorme potentiel matériel et d’information de cette machinerie gigantesque qui est dirigée par des géo-constructeurs et géo-ingénieurs supranationaux extrêmement expérimentés, les Etats-Unis font actuellement l’expérience d’une surtension des forces. «Nihil dat fortuna mancipio» – le destin n’accorde rien pour l’éternité! Le temps de l’Amérique est en train de passer. Afin de retarder la chute définitive ou même de l’éviter, l’Amérique a besoin de faire une pause pour souffler. Ce n’est pas un hasard si dans la nouvelle doctrine militaire qu’Obama a proclamée le 5 janvier 2012, il ne s’agit plus maintenant que les USA – comme jusqu’ici – soient armés pour mener deux guerres parallèles, mais plus que pour une, plus des actions indirectes dans plusieurs régions. Il faut par ailleurs tenir compte du fait que les Américains regroupent jusqu’à 60% de leur puissance militaire dans l’océan Pacifique, l’espace du Pacifique oriental, et qu’ils se préparent ainsi à des confrontations avec la Chine. Ce n’est pas un hasard si la revue Foreign Affairs, une publication du Council on Foreign Relations (CFO) – une des structures américaines les plus influentes en matière de relations internationales – ne cesse de publier depuis peu des articles qui disent ouvertement: les Etats-Unis ont besoin de faire une pause «pour se concentrer sur la reconstruction des bases de la prospérité nationale». Aujourd’hui, l’Amérique rappelle l’Empire romain du temps de l’empereur Trajan (début du IIe siècle de notre ère). A cette époque, Rome a passé des offensives stratégiques à la défense stratégique; Rome a commencé à bâtir le limes et à abandonner quelques régions conquises, avant tout au Proche Orient.

Un chaos orchestré:afin que la place ne soit pas reprise par des concurrents en cas de retrait

C’est une analogie directe. Les Etats-Unis ont l’intention de quitter l’Afghanistan, et ils se sont déjà retirés de l’Irak …

Les résultats du Sommet de l’OTAN de Chicago, les 20 et 21 mai 2012, en ont apporté la démonstration: ni les Etats-Unis ni l’OTAN ne quitteront réellement le Proche-Orient et l’Afghanistan. Ce n’est pas pour cela qu’ils s’y étaient rendus. Il est toutefois vrai qu’ils doivent en «sortir» mais avant tout pour y installer un nouveau modèle de commandement. Et cela, tout simplement pour éviter que la place ne soit prise par les concurrents, c’est-à-dire par l’UE et surtout par la Chine. Voilà la vraie raison de ce nouveau modèle de domination de la région: un chaos orchestré. On ne peut imaginer de meilleur candidat pour installer ce modèle et le maintenir que les Islamistes, «les chiens de garde de la mondialisation à la mode américaine».

On voit donc au Proche-Orient – notamment dans le pays-clé qu’est l’Egypte – que le «Printemps arabe» a porté au pouvoir les Islamistes. En réalité, on leur a aplani le chemin. Mais, les Anglo-Saxons ont buté sur deux pays dans leur marche en avant, dans lesquels les Islamistes étaient faibles ou inactifs. Il s’agit de la Libye et de la Syrie. La Libye a déjà été écrasée par l’atroce attaque de l’OTAN, la Syrie est actuellement assiégée. L’armée syrienne se bat contre le terrorisme international, qui est, comme il se doit, dirigé par les manipulateurs des dirigeants anglo-américains.

Le vrai visage des «amis de la Syrie»

Permettez, Andrej Iljitsch! Les médias occidentaux prétendent que le peuple s’est révolté contre le régime d’Assad. Les insurgés sont des Syriens qui ont déserté l’armée.

En sont responsables les médias occidentaux, ou autrement dit: les moyens de propagande de masse, d’agitation et de désinformation. Leur tâche est purement militaire, soit de mener une campagne de désinformation et de guerre psychologique. Les «rebelles syriens» sont dotés d’armes de précision, de canons antichars, d’appareils de détection à infrarouge, d’excellents fusils pour tireurs d’élite, et de bien des autres armes, de production turque pour l’essentiel. N’est-ce pas un peu beaucoup pour des déserteurs et des réfugiés? L’essentiel est, toutefois, l’organisation de ces combats. Depuis juin, la situation en Syrie a complètement changé. Assad se heurte à une culture d’état-major hautement qualifiée, de ceux qui planifient les diversions militaires dont seraient bien incapables les déserteurs, même au rang de capitaine ou de major. Les «insurgés» ont passé de la tactique d’usure et de harassement de l’armée syrienne à celle d’attaques massives, soutenues par des contingents comportant 25 000 à 30 000 hommes. Ces hommes armés viennent de Libye, de Tunisie, d’Afghanistan et d’autres pays islamiques. De les envoyer en Syrie permet aux Occidentaux et aux monarchies sunnites de résoudre un problème crucial. Car ces énergies meurtrières doivent être occupées quelque part. Il ne faut pas s’attendre à ce qu’elles se mettent à travailler sérieusement, et un chien enragé peut aussi mordre son maître.

Le terrorisme international, contre lequel les Etats-Unis prétendent lutter, est en réalité leur arme, créée par eux-mêmes

Une partie des clans criminels syriens combattent avec les mercenaires professionnels et les terroristes internationaux contre les troupes gouvernementales; ils assassinent leurs propres voisins et accusent le régime Assad d’avoir commis ces horreurs. La situation en Syrie a mis au jour une réalité: Le terrorisme international, contre lequel les Etats-Unis prétendent lutter, est en réalité leur arme, créée par eux-mêmes. En Libye, c’est Al-Qaïda qui a accompli la tâche ordonnée par les Atlantistes. En Syrie, on a introduit les hommes d’armes de l’Islamiste Abd al-Hakim Balhadsch, qui fut commandant des «insurgés» libyens. Il est le militaire le plus influent de Tripoli et lié à Al-Qaïda depuis longtemps. Cette organisation est un instrument parfaitement adapté pour les services secrets américains et britanniques. En cas de besoin, on peut les utiliser pour faire exploser ses propres Twin-Towers, puis rendre responsable l’organisation de Ben Laden. Et, si le besoin s’en fait sentir, on peut s’allier à cette organisation pour se lancer contre Kadhafi ou contre Assad. Al-Qaïda peut reprendre du service; comme le déclara en son temps notre patriarche Avvakoum «hier encore fils de pute, aujourd’hui déjà un prêtre».

Il doivent cesser de nous raconter des stupidités: les Syriens ne se battent pas contre les Syriens, mais contre l’élite anglo-saxonne qui mène sa guerre au travers des terroristes internationaux. Leur façon d’agir ressemble fort à celle des escadrons de la mort de John Negroponte au Guatemala. Les «amis de la Syrie» (qui furent auparavant les «amis de la Yougoslavie, de l’Irak, de la Libye») voudraient, de leur point de vue, aussi devenir les «amis de la Russie», alors qu’ils sont le principal pouvoir terroriste international. J’espère bien qu’ils se retrouveront un jour, avec leurs complices (y compris ceux de La Haye), à «leur Nuremberg». Nombreux sont ceux, à l’ouest aussi, qui comparent l’invasion de l’Irak par Bush jr. à celle de la Pologne, des Pays-Bas et de la France par Hitler. La question qui se pose est de savoir si la Syrie sera la dernière ligne avant une nouvelle guerre, non seulement mondiale, mais globale? La criminalisation de la politique par les dirigeants occidentaux y conduira finalement, tôt ou tard.

Les Etats-Unis ont de fait justifié les derniers actes terroristes à Damas qui ont coûté la vie à plusieurs membres du gouvernement syrien.

Oui, parmi les victimes se trouvent le ministre de la Défense Daud Radschha, le chef des services secrets militaires Assef Schawkat et le chef du comité anticrise Hassan Turkmani. Des personnes très proches d’Assad, ses soutiens. Il fallait s’attendre à une pareille action, et je ne pense pas qu’elle a été possible sans l’aide de services secrets occidentaux. Mais Bachar el-Assad tient bon, on n’a pas pu le briser au cours des 15 derniers mois, c’est pourquoi on vise maintenant à l’éliminer physiquement, lui et ses proches. On espère qu’une fois disparu, son régime s’effondrera. Y arrivera-t-on? C’est une autre question. Mais dans ce contexte, il y a autre chose qui est important: l’élite occidentale s’est, après l’assassinat de Kadhafi, engagée ouvertement et sans scrupule sur la voie de l’assassinat de ces dirigeants, qui s’opposent à leurs projets, c’est-à-dire: sur la voie du terrorisme. Alors qu’avec Milosevic et Saddam Hussein on s’était donné la peine d’ouvrir un procès bidon, on a assassiné Kadhafi d’après des méthodes «concrètes» de grand banditisme et on n’a pas même caché sa satisfaction. Qu’on se souvienne de la scène présentant les dirigeants américains réunis à la Maison-Blanche devant le téléviseur pour assister à la mise à mort de «Ben Laden». Quand on tombe pareillement dans l’abrutissement et dans la dégénérescence morale on se retrouve au niveau de la populace moyenâgeuse qui trouvait plaisir à assister aux exécutions. Les dirigeants occidentaux se comportent comme une organisation mondiale de criminels et ne s’en cache même pas. Selon le principe: «Tu es déclaré coupable uniquement parce que j’ai faim!»

Ainsi, l’ancien président français pro-américain, Sarkozy, avait directement menacé les chrétiens syriens (environ 10% de la population syrienne) que, s’ils continuaient à soutenir Assad, ils pourraient se trouver victimes d’attentats. Et c’est bien ce qui se passe actuellement. Mais on ne se contente pas d’assassiner des chrétiens, mais aussi des Druzes, des Alaouites, des membres du parti Baath au pouvoir depuis 1963. Mais les grands massacres commenceront, dans la mesure où l’Occident réussira à faire tomber le régime d’Assad. Ce qui ne sera possible que par une intervention militaire venant de l’extérieur.

Combinaison d’une tactique de désorganisation et d’attaques massives

Pensez-vous que l’Occident ira aussi loin?

Il vaut mieux poser cette question à cette organisation criminelle qui a ses «actions» à Washington, New York, Londres et Bruxelles. Nous ne pouvons qu’imaginer des variantes. La seule puissance militaire sur laquelle s’appuie l’OTAN est la Turquie, laquelle rêve de voir la Syrie divisée en quatre ou six parties, d’obtenir le contrôle de la moitié, ce qui commencerait à lui donner l’image de ce que nous avons connu comme l’Empire ottoman. Toutefois, une telle guerre serait un vrai risque pour la Turquie, du fait des positions de la Russie, de la Chine et de l’Iran, sans compter la question kurde, cela même avec l’aide de la technique militaire de l’OTAN. Et la Syrie elle-même n’est pas dénuée de force. On peut donc plutôt s’imaginer que la guerre actuelle continuera de la même manière, l’Occident s’efforçant d’écraser la Syrie au moyen des mercenaires, en combinant la tactique de désorganisation et d’attaques massives, tout en cherchant à liquider physiquement Assad. Les Etats-Unis et la Grande Bretagne ont déjà trop investi pour la destruction du régime syrien et ne reculeront que si le prix d’une victoire est trop élevé.

Ont-ils vraiment autant investi?

Oui. Tant en ce qui concerne la finance que l’organisation. Déjà en 2006, on a mis en place le programme «Démocratie en Syrie», avec un financement prévu de 5 millions de dollars. En 2009, le «Conseil pour la démocratie», qui répartissait cet argent entre les acteurs qui voulaient «démocratiser» de l’intérieur les pays qui devaient être affaiblis par les Etats-Unis, reçut du Département d’Etat la somme de 6,3 millions de dollars pour le programme, lié à la Syrie, intitulé «Initiative pour le renforcement de la société civile» (il faut croire que les Anglo-Saxons s’imaginent qu’on met en place une société civile en faisant assassiner des femmes et des enfants par des mercenaires).

Le «Syrian Business Forum» administre actuellement un budget d’au moins 300 millions de dollars. La moitié de ce montant sert à financer l’«Armée syrienne libre». L’Arabie saoudite et le Qatar, qui ont signé un accord secret à ce sujet, jouent un rôle important dans le financement des forces anti-Assad. Les positions des Saoudiens et du Premier ministre du Qatar, cheikh Hamad ben Dschassem Al Thani, démontrent parfaitement la collusion entre l’Occident et les Salafistes. C’est au Qatar que furent tournés des films sur de prétendus combats à Tripoli et à Damas, alors que ces combats n’avaient pas encore commencé. L’émir finança l’assaut de Tripoli et y envoya une troupe arabe de 6000 hommes qui portaient l’uniforme militaire du Qatar. D’ailleurs, c’était aussi Ben Dschassem qui ordonna l’attaque contre le diplomate russe Titorenko au Qatar.

La bataille pour l’Eurasie

Certains politiciens occidentaux pensent que la Russie accueillera Assad et sa famille. Partant de l’idée que le peuple syrien en sera reconnaissant à la Russie. Quelles peuvent être les répercussions pour la Russie de la chute du régime Assad?

La Syrie est notre seul allié dans le monde arabe. S’il chute, nous perdrions nos dernières positions dans la région. Mais il ne s’agit pas seulement du monde arabe. La Russie peut facilement disparaître de la carte. Après la Syrie et l’Iran (car il est plus que probable qu’après la Syrie, les Atlantistes envahiront l’Iran – les analystes émettent déjà le nom de cette opération militaire «La grande tempête», qui devrait commencer par une attaque américano-israélienne contre le Hizbollah) ce sera probablement notre tour. On peut donc affirmer qu’on vainc la Syrie (et l’Iran), mais ce qu’on vise finalement c’est la Russie. Les préparatifs sont déjà en route dans toutes les directions: la situation au Proche-Orient, le «bouclier anti-missiles», l’élargissement de l’OTAN vers l’Est, etc.

Les affaires concernant le bouclier anti-missiles et l’extension vers l’Est de l’OTAN sont claires. Mais quels sont les liens entre la Syrie et l’Iran et notre sécurité?

Ils sont très proches de nos frontières et de nos zones d’influence – la Transcaucasie et l’Asie centrale. Si les régimes actuels de Damas et de Téhéran tombent, alors la zone du «chaos orchestré» par les Atlantistes s’étendra de la Mauritanie et du Maghreb, jusqu’en Kirghizie et au Cachemire. L’arc d’instabilité s’enfoncera comme un coin dans l’Eurasie centrale, d’où les Atlantistes menacent déjà directement la Russie et la Chine. Mais avant tout la Russie.

Tout cela pour la folie du pouvoir – au lieu d’acheter les matières premières

Pourquoi avant tout la Russie?

La crise du système mondial attendue augmente l’importance du contrôle des ressources de manière incommensurable. L’importance est encore potentialisée en prenant en compte les conditions de la catastrophe géo-climatique et géophysique pronostiquée. Je ne parle pas ici du «réchauffement global» mythique. Mais du recul prosaïque du courant du Golfe, du changement de la chaîne alimentaire dans les océans mondiaux (cela arrive une fois tous les 11 millénaires et demi à douze millénaires et demi) – ce sont là des bouleversements d’une dimension planétaire qui ont commencé environ au début du XXe siècle et se termineront environ dans le premier tiers du XXIIe siècle. Dans de telles conditions de crise et après une telle crise, la seule région stable avec suffisamment de ressources dans le monde est l’Eurasie du Nord, donc principalement le territoire géographique de la Russie. C’est pourquoi notre territoire devient l’une des plus importantes proies géo-historique du XXIe siècle et des siècles suivants. Les russophobes célèbres Brzezinski, Albright et d’autres Occidentaux ont déclaré à plusieurs reprises, qu’il était injuste que la Russie dispose d’un tel territoire et de telles ressources. Cela devrait appartenir à la communauté mondiale – c’est-à-dire aux élites atlantistes, qui sont organisées en loges, clubs, commissions, ordres et autres structures exceptionnelles.

Toutefois, pour cela, il est nécessaire d’obtenir le contrôle sur l’Eurasie du Nord, et le territoire pour déployer ses troupes est – l’Asie centrale. Les Américains sont déjà sur place. Bien qu’ils contrôlent déjà le Proche-Orient, ils sont néanmoins encore séparés de l’Asie centrale par la Syrie et l’Iran. Ici, la mèche qu’on a allumée en Afrique du Nord, reste jusqu’à présent interrompue et s’est éteinte. Sans la destruction de ces deux pays, les Atlantistes ne peuvent pas entamer leur combat pour l’Eurasie du Nord. Ils considèrent la Russie comme source de matières premières, la Chine comme source de main-d’œuvre, c’est-à-dire comme quelque chose de secondaire. Et si cette entité secondaire contrarie leurs plans, cela les rend fou. La solution pour la question russe et chinoise est abordée par l’Occident justement avec l’aide de l’Islam, des Arabes. Peu importe si cela se passe sous la forme d’un chaos orchestré, d’une nouvelle conquête arabe ou d’une guerre entre le Califat et les incroyants.

Fidèles à leur tradition, les Anglo-Saxons s’efforceront de monter de grands Etats et des peuples les uns contre les autres, de les affaiblir, voire de les exterminer (deux fois au cours du XXe siècle, la Russie et l ’Allemagne ont été montés l’une contre l’autre), toutefois, ils s’efforceront aussi d’éliminer l’Islam. Cela se fait par sa radicalisation maximale avec le wahhabisme, le sevrage de sa force économique interne et démographique au cours des guerres eurasiennes, après quoi le monde islamique sera transformé plus tard en une sorte de Ghetto d’une nouvelle tradition, qui ne possèdera pas de propres ressources et technologies. Ceux qui ont joué dans leur enfance à «Donjons et Dragons» [un des tous premiers jeux de rôle médiéval-fantastique créé aux Etats-Unis dans les années 1970, ndt.], se souviennent probablement d’une variante d’un «Monde du soleil noir». Les mondialistes tenteront de briser le monde islamique en une quantité de petites unités, avec lesquelles des entreprises militaires privées ou des mercenaires de multinationales arriveront facilement à extraire de ceux-ci les restes de ressources pour ensuite s’en débarrasser sur la décharge de l’histoire. L’Occident n’exercera son contrôle que ponctuellement dans des endroits avec grande concentration de ressources (par exemple, aujourd’hui déjà, le contrôle de la côte méditerranéenne de la Libye longue de presque 1800 km); le reste, on le met à libre disposition de tribus, de clans et de syndicats criminels, parmi lesquels chacun contrôlera son petit morceau. Des parties de l’Arabie saoudite, du Pakistan (séparé du Béloutchistan), de l’Iran pourront aussi devenir de tels «morceaux» – une véritable mosaïque islamique. En même temps, l’Occident a besoin de surveillants dans la région et ce rôle peut aller au Grand Kurdistan. Un seul Etat, à qui il sera permis d’être grand.

Pourquoi?

Sur le territoire du Grand Kurdistan, si celui-ci est créé un jour, se situeront les sources de tous les grands fleuves de la région. Cela veut dire que l’époque prochaine, pauvre en eau, et suite à cela, époque de guerres pour l’eau en tant que ressource, les plus importants leviers de l’influence dans la région – comme au temps de l’Empire assyrien – seront dans les mains du peuple séculaire des Kurdes. Le Kurdistan pourrait devenir le chien de garde le plus important de la région et remplacer Israël dans ce rôle.

Pourriez-vous être plus explicite concernant Israël?

Les perspectives d’Israël sont, dans un Proche-Orient changeant, assez diffuses. Très probablement, l’Occident démontera Israël, parce que Israël ne sera plus nécessaire, comme l’a prédit Arnold J. Toynbee encore en 1957. Certes seulement après l’évacuation du «tiers supérieur» de la po­pulation. La variante de la création d’un Grand Kurdistan et du démantèlement d’Israël n’est pas certaine à 100%, mais très probable. C’est sûr que ce n’est pas l’affaire des prochaines années.

Ne pas faire confiance aux vipères

Que doit donc entreprendre la Russie dans la situation dramatique, qui se développe autour de la Syrie?

Ce que fait la Russie actuellement – c’est-à-dire soutenir la Syrie jusqu’à l’extrême, ne pas permettre qu’on l’écrase. Nous avons déjà envoyé des unités de marine de guerre, pas de grands contingents, mais mieux que rien. Si l’on doit conduire une guerre, alors on ne doit pas le faire par la quantité, mais par la qualité. De plus, le 7 juin, il y a eu des tests sur deux missiles balistiques intercontinentaux: un «Topol» (nous l’avons confirmé) et un «Bulawa» (nous ne l’avons pas confirmé, mais les Américains insistent du moins sur le fait qu’il y a eu un tel lancement). C’est un certain signe. Car la Russie est malgré toutes les réformes encore une puissance nucléaire et c’est nous, pas trop les Chinois, qui sommes considérés comme le principal adversaire par les Américains, et ils continuent et continueront à nous considérer comme tel. Nos diplomates font leur travail. La manière dont Vitali Tschurkin a parlé avec l’ambassadeur du Qatar m’a plu, je constate avec un certain plaisir l’impuissance dans la méchanceté de Madame Clinton et de quelques personnes officielles de rang inférieur du Département d’Etat, impuissance démontrée à l’égard de nos dirigeants. Il faut saluer le fait que la défense aérienne syrienne a déjà obtenu 18 unités de nos systèmes de missiles «Buk-M2» et 36 unités de nos systèmes de missiles anti-aériens du type «Pantsir S-1»; bientôt, il y aura encore des livraisons de systèmes S-300 et d’hélicoptères Mi-25.

Je compte beaucoup sur l’impulsion de survie des dirigeants russes et sur le fait qu’on ait tiré les vraies conséquences des destins tragiques de Milosevic, Saddam Hussein et Kadhafi. Ceux-ci ont fait d’abord confiance à l’Occident et l’ont payé de leur vie. Hamlet de Shakespeare dit à propos de «Rosencrantz et Guildenstern», «… les deux, auxquels je fais confiance comme aux vipères.» On ne doit pas faire confiance aux vipères – elles mordent mortellement, dans le sens littéral du mot. Ou elles tentent de mordre et utilisent pour cela des problèmes internes; la Russie en a à revendre. Est-ce donc un hasard que les attroupements des «Boucles blanches» fin 2011/début 2012 coïncident avec la déclaration des dirigeants russes relative à l’affaire syrienne, de poursuivre une position dure? Certainement pas. Ici, surgit de pleine force le problème de la «cinquième colonne» qui s’est formée chez nous au cours du dernier quart de siècle. Nous vivons dans une époque de guerre, qui a commencé avec l’attaque de l’OTAN contre la Yougoslavie et qui maintenant donne des coups de pieds à la porte de la Syrie avec les mêmes bottes de l’OTAN. Dans des temps pareils, il faut agir selon les directives des temps de guerre. Jamais personne n’a réussi à vaincre un adversaire extérieur ou à s’y opposer sans en même temps ou auparavant avoir mis sous contrôle la «cinquième colonne»; bien entendu avec des moyens légaux, uniquement légaux. Finalement, une alliance politique et militaire internationale est nécessaire, qui est capable de maîtriser l’agresseur et de créer de la sécurité ou du moins une pause pour respirer de huit à dix ans. Pendant ce temps, la Russie peut arriver à remonter la pente et à se préparer pour la grande guerre du XXIe siècle – à la dernière grande chasse de l’époque du capitalisme, qui malheureusement est presque inévitable. A s’y préparer et à la surmonter.

Pour l’instant, il s’agit de tenir l’adversaire potentiel à l’écart et de soutenir les faibles, pour qu’ils repoussent cet adversaire qui vient de loin – ce n’est pas seulement stratégiquement, mais aussi moralement juste.

Enseignements et pronostics

Quelles sont les leçons à tirer de la Libye et de la Syrie pour la Russie?

Tout d’abord: n’aie jamais confiance, en aucun cas, en les dirigeants occidentaux. Ils nous considérerons toujours comme leur adversaire principal et au moment de notre faiblesse maximale, qu’ils essaient eux-mêmes de produire, ils frapperont de toute leur force et tenteront de régler la «question russe». Un jour, Leonid Schebarschin s’est exprimé ainsi: «L’Occident ne veut qu’une chose de la Russie: qu’elle disparaisse.» La manière dont on supprime les faibles, on l’a vu à l’exemple de la Lybie. La manière dont on se casse les dents sur les plus forts, on le voit à l’exemple de la Syrie.

Deuxièmement: Les variantes libyenne et syrienne de l’attaque de l’OTAN montrent, comment les évènements se développeront chez nous dans le cas d’actions militaires: la guerre est menée par des mercenaires, avant tout des Arabes, mais aussi par des entreprises militaires privées. Selon le modèle syrien, on tentera de déstabiliser le Caucase et la région de la Volga: on occupe une ville ou une partie de celle-ci, on perpètre des massacres, on en appelle à l’«opinion mondiale», qui exigera à des sanctions, des contrôles, des bases militaires, (nous en avons déjà une dans l’arrière pays, c’est-à-dire la base de renfort de l’OTAN à Uljanovsk).

Troisièmement: Malgré tout le rôle décisif du facteur extérieur, l’état de l’«objet», que vise ce facteur, joue dans la situation en Syrie un rôle extrêmement significatif: un système de gouvernement inefficient, la corruption etc., tout cela agrandit la cible. De ce point de vue, la Russie est aussi très vulnérable. Nous avons des dirigeants tout aussi inefficaces, de la corruption, une économie criminalisée, une étroite imbrication entre nos dirigeants économiques et l’économie mondiale, par conséquent aussi une couche de Compradores pro-occidentaux, en même temps une couche supérieure de niveau professionnel et moral très bas, la pré-domination des intérêts de certains clans avant l’intérêt du pays. Sans parler de la décadence de l’armée, de la crise intellectuelle et morale, ainsi que de l’«usure» du potentiel humain d’une partie importante de la population.

Il est certainement vrai qu’une menace extérieure peut souder et mobiliser la population, car il en a toujours été ainsi avec la Russie, que ce soit en 1612, 1812 ou 1941. L’adversaire ne le sait que trop bien. Dans ce sens, l’article de Henry Kissinger sur la situation de la Syrie paru récemment est très intéressant: Contrairement à ses habitudes de tout exprimer clairement, il existe là une quantité d’explications diffuses, y compris des allusions au Saint-Empire romain et à la manière dont il a finalement été détruit. Pourtant, si l’on suit uniquement la pure logique de ce texte et qu’on exprime exactement ce que l’un des plus grands «instigateurs» de ce monde a insinué, on obtient ceci: Le «vieil Henry» met en garde l’Occident d’exercer trop de pression sur la Syrie, car cela pourrait avoir comme conséquence une position intransigeante de la Russie qui la pousserait à une confrontation avec l’Occident. Et cela cache le risque de perdre tout ce qu’on a récolté au cours des vingt dernières années à la suite de l’affaiblissement de la Russie. Ces résultats sont plus importants que la Syrie.

Kissinger, le vieux chien, va réellement au fond des choses!

En effet, une confrontation avec l’Occident peut modifier fondamentalement la situation de la Russie et ceci dans toutes les couches sociales, mais avant tout dans la couche supérieure, qui non seulement comprendra mais aussi éprouvera à ses dépens que l’élite occidentale ne l’accueillera jamais dans son milieu, mais qu’au contraire tôt ou tard celle-ci la mangera. S’il en est ainsi, alors un changement de cours radical est nécessaire, au moins pour préserver les richesses, son statut et la vie. Les exemples de dirigeants arabes pro-occidentaux comme Ben Ali ou Moubarak montre donc la teneur en vérité de la thèse de l’excellent géopoliticien russe Alexej Jedrichin-Wandam qu’«il n’y a qu’une chose qui puisse être pire que l’hostilité avec les Anglo-Saxons: c’est l’amitié avec eux». L’Occident, en particulier les Anglo-Saxons, ne garantissent jamais rien à personne et encore moins à quelqu’un qui a trahi son pays et son peuple. Les anciens aimaient à dire: «Roma traditoribus non premia» (Rome ne paie pas les traîtres). A vrai dire, il les payaient bien, mais seulement jusqu’à un certain moment. Ensuite, on prend des chemins différents. Cela aussi, c’est une leçon à tirer du Proche-Orient par Moscou.

Quand pourra-t-on, à votre avis, s’attendre à des changements significatifs de la situation?

Suis-je donc un prophète? C’est difficile dans le monde actuel, qui se situe à la croisée des chemins, d’émettre quelques pronostics. Mais si l’on part de l’état de l’économie des Etats-Unis, dont la rémission (dans le sens médical) sera terminée selon certaines prévisions au printemps 2013, et si l’on pense qu’on ne peut probablement pas s’attendre à des actions de grande envergure avant les élections présidentielles américaines, alors on arrive à la période entre environ décembre 2012 et février 2013.

Ciel, vous nommez des dates véritablement mystiques: la fin du monde selon le calendrier des Mayas, la venue du meurtrier céleste Nibiru …

Ce n’est pas du mysticisme, mais de la manipulation de la conscience publique, dont le détachement des problèmes réels et l’effarement jusqu’à un état dans lequel l’être humain appelle lui-même: «Je suis pour un gouvernement mondial, lui seul peut me sauver de la catastrophe, du gigantesque astéroïde, des extraterrestres …!» Encore bien plus dangereux que les extraterrestres sont ces «boys», qui vivent au-delà du Bien et du Mal et emportent l’humanité avec la cruauté impitoyable des reptiles. Ce sont eux qui s’attaquent à la Syrie et ce sont eux qu’il faut stopper maintenant à la «frontière de la Syrie». Comme le disait Voltaire: «Ecraser les vipères»! •

Source: Jewgenij Tschernych, KP.ru, le 15/8/12

(Traduction Horizons et débats)

« VERS Où ISRAËL? » FILM DE CAMILLE CLAVEL à l’occasion de la SORTIE DU LIVRE DE SHLOMO SAND: «COMMENT LA TERRE D’ISRAËL FUT INVENTÉE» –

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À l’occasion de la sortie du nouveau livre de Shlomo Sand,

« Comment la terre d’Israël fut inventée »

(Flammarion)

 >http://editionsflammarion.flammarion.com/Albums_Detail.cfm?ID=42955&levelCode=home]

projection exceptionnelle

de

« Vers où Israël ? »

de Camille Clavel,

avec Shlomo Sand, Gadi Algazi, Aharon Appelfeld, Sahar Vardi.

le mardi 18 septembre à 20h

au cinéma les 3 Luxembourg,

67 rue Monsieur Le Prince 75006

Le film sera suivi d’un débat avec Shlomo Sand, Dominique Vidal, et Camille Clavel.

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