FAIRE TRIOMPHER UN ISLAM DES LUMIÈRES

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LES MUSULMANS FACE À LEURS RESPONSABILITÉS

par Hocine Belalloufi

Algérie Confluences

le 28 mars 2013

La multiplication du nombre de prêcheurs et autres dispensateurs de fatwas à travers les chaînes de radio et de télévision ne risque-t-elle pas de pousser l’islam à l’implosion, chaque prédicateur prétendant, à l’exclusion de tous les autres et en contradiction avec la religion, détenir la vérité absolue et l’inculquer de gré ou de force à des croyants assimilés à un simple troupeau de brebis sommées de se soumettre sous peine d’être directement menées, sans autre forme de procès, à l’abattoir?

Le ton souvent guerrier et haineux de ces hommes dont certains n’hésitent pas à appeler au meurtre et leur inclination à orienter les préoccupations des croyants vers des futilités absurdes est-il innocent?

Pourquoi mettent-ils tant d’énergie à empêcher les croyants de réfléchir? Pourquoi opposent-ils de manière aussi caricaturale foi et raison?

Ne répondent-ils pas plutôt, à l’insu de celles et ceux à qui ils s’adressent quand ce n’est pas à leur propre insu, à un agenda politique tout ce qu’il y a de plus humain, terrestre et souvent même extérieur à Dar el Islam?

N’est-il pas temps que chaque musulman s’interroge sérieusement sur le degré de consistance de ces prêches et fatwas et qu’il apprenne à discerner par lui-même, au-delà des apparences de la rhétorique et de la logique formelle des discours dénotés, les intérêts bien terrestres qu’ils masquent et servent en même temps?

N’est-il pas urgent que les musulmans se rebellent contre la prétention inadmissible de ces hommes à détenir la vérité et à se placer en illégitimes intermédiaires entre Dieu et les croyants?

La situation est grave. Il devient urgent que les musulmans réconcilient foi et raison et s’opposent aux prêcheurs de la haine et autres dispensateurs de fatwas guerrières qui contribuent à former des militants islamistes qui propagent l’idée dangereuse selon laquelle l’islam ne peut être légitimement vécu s’il n’est pas érigé en Etat imposant à tous (croyants et non-croyants, musulmans et non-musulmans) un ordre social qu’ils conçoivent particulièrement réactionnaire et autoritaire.

Des musulmans vivant dans pratiquement toutes les contrées de la planète, une telle vision suppose de militer pour l’islamisation de l’espèce humaine, par le biais d’une daawa chargée de convertir ceux qui sont touchés par la grâce ou par la voie de la contrainte voire de la violence à l’égard des réfractaires. Les islamistes ne cachent pas leur projet d’instauration d’un califat mondial et militent activement pour le réaliser.

Cette vision d’une religion dominant l’ensemble de l’espace social mondial, propagée par les islamistes, n’est pas propre à l’islam. Les évangélistes chrétiens soutiennent une démarche identique.

Ce genre de dynamiques ne peut mener qu’à de nouvelles guerres mondiales de religion qui déboucheraient sur le règne de la barbarie.

Des prêcheurs au service de l’islamisme

En façonnant les esprits de personnes crédules car en situation de grande fragilité psychologique (adolescents, personnes en grande difficulté sociale…), ces prêcheurs forment des fanatiques prêts à tuer et se faire tuer (djihadistes) afin non de défendre l’islam et les musulmans mais d’imposer leur vision dogmatique et totalement réactionnaire du message religieux.

Des combattants qui se proclament eux-mêmes «soldats de Dieu» et qui finissent par liquider physiquement de grands penseurs musulmans comme Cheikh Ramadan El Bouti.

Ces prêcheurs ont inculqué l’idée qu’il est interdit de penser autrement qu’eux-mêmes. Ils développent au sein des peuples la passivité et la paresse intellectuelles, l’absence d’esprit critique… De telles « qualités » sont sources d’obéissance et de soumission, donc de conformisme absolu vis-à-vis de l’ordre politique théocratique nouveau propagé par les islamistes.

Cet aspect se trouve particulièrement renforcé lorsque, comme en Algérie, l’école ne joue plus son rôle de formation intellectuelle, n’inculque plus le goût du savoir et de la réflexion critique, ne développe plus chez l’enfant le sens de l’interrogation, l’acceptation de la multiplicité des points de vue…

Dans la plupart des pays arabes, la famille, l’école, les médias, les partis et associations conjuguent leurs efforts pour atrophier l’aptitude à la réflexion, donc au doute. La conjugaison de ces efforts a provoqué et continue de provoquer un désastre.

D’où le discours islamiste tire-t-il sa force?

La force actuelle du discours islamiste ne réside pas dans la justesse intrinsèque de son contenu, de ses thèses, mais dans la puissance politique – monarchies arabes du Golfe, Etats-Unis et Europe – et matérielle (finances, formation, soutien, aide militaire…) de la force sociale qui soutient ce courant politique: possédants (rentiers, propriétaires fonciers, gros commerçants, industriels…).

Le discours politico-idéologique islamiste est celui d’une contre-révolution culturelle accompagnant une contre-révolution politique toutes deux portées par une monarchie wahhabite soutenue par les Etats-Unis, l’UE et l’Iran du Shah (et en sous-main Israël) en vue de contrer tous les régimes progressistes (ceux de Nasser, Boumediene, Ali Salem El-Beidh, Kadhafi… puis du Front de la fermeté), les mouvements de libération nationale (OLP, Front Polisario…) soutenus à l’époque par l’URSS et la Chine.

Le courant islamiste obéit à un agenda politique et non à une volonté de redonner sa grandeur et son rayonnement à l’islam. Son but est politique et non spirituel. Ces prêches et fatwas remplissent actuellement plusieurs fonctions.

  • La première consiste à récupérer et dévoyer les processus révolutionnaires nationaux, démocratiques et sociaux intervenus dans certains pays arabes (Tunisie, Egypte, Yémen) afin d’empêcher d’authentiques forces démocratiques et de progrès d’accéder au pouvoir.

    Il s’agit de propulser les Frères musulmans aux affaires en vue de préserver le système régional de domination impérialiste qui assure le pillage des ressources pétrolières de la région au profit des grandes puissances du Nord (Etats-Unis, Europe, Japon), le maintien de la paix avec Israël, la poursuite de la stratégie d’encerclement et d’affaiblissement de l’Iran…
  • La seconde consiste à empêcher toute révolution populaire de venir menacer les régimes dictatoriaux amis. C’est notamment le cas du Bahreïn.
  • La troisième fonction est de contrer les alliés politiques de l’Iran (Syrie, Hezbollah) en utilisant et en exacerbant à souhait l’antagonisme sunnisme-chiisme.

L’éradication de la raison

Les prêcheurs islamistes agissent en vue d’asseoir l’influence prépondérante de la religion sur la culture. Toutes les idées sont ramenées à leur vision étriquée de la religion. Ils proclament que «tout est dans le Coran». Cela entraîne un appauvrissement considérable de la pensée. Il devient quasiment interdit de penser. La pensée (le doute, même raisonnable) est soupçonnée de mener à l’incroyance.

Une telle vision est porteuse de peur, d’autocensure, de refoulement. Elle prépare généralement le terrain à la dictature dont les partisans ont toujours défendu l’idée selon laquelle «chercher à comprendre, c’est commencer à désobéir»!

Leur refus de toute pensée autre que la leur équivaut ni plus ni moins, en vérité, au refus de toute pensée. On ne pense qu’autrement.

Les islamistes, dont les prêcheurs sont les propagandistes, entendent éradiquer la raison, toute raison.

Or, le monde musulman progressa lorsqu’il distingua soigneusement les différents niveaux de la vie sociale (gouvernement des hommes, prise en charge des âmes, production économique) ainsi que les différents domaines de la pensée qu’il développa tous de manière autonome: pensées religieuse, scientifique et technique, langue, philosophie, arts… Il atteint l’apogée de la civilisation mondiale ou, à tout le moins, occidentale (comparée à la Chine et l’Inde), lorsqu’il s’avéra capable d’apporter, en rupture avec le passé, des réponses innovantes aux problèmes surgis de l’essor d’une société en mouvement ascensionnel.

Il régressa en revanche lorsqu’il réduisit la pensée en général à la pensée religieuse. Cela représenta une atrophie de la pensée qui limita l’aptitude de la société à apporter des réponses rationnelles aux problèmes rencontrés. Le monde musulman cessa alors de rayonner au-delà de ses frontières comme il l’avait fait jusque-là. Il régressa dans tous les aspects de la pensée, y compris dans le domaine religieux, la spiritualité se trouvant totalement bloquée et déconnectée de l’évolution de la société.

Message qui propose ou discours qui s’impose?

Le monde musulman régressa également lorsqu’il réduisit l’islam à un discours qui s’impose au lieu de promouvoir un message qui propose.

Comme toutes les religions, l’islam peut conquérir des cœurs par la vertu de son message spirituel. Il se trouve en revanche en grand danger lorsqu’il substitue la force, la menace et la contrainte à la persuasion, à la démonstration et à la sensibilisation. Une religion qui ne trouve plus d’autre moyen que la force, la violence, le bourrage de crâne (par le biais de partis et associations islamistes, de télévisions, de l’école, de l’Etat…) et l’éradication de toute forme de pensée rationnelle pour se reproduire et se propager se trouve en réalité dans un état de grande faiblesse.

L’islam se trouve actuellement dans ce cas. Certes, la situation de déclin spirituel est conjoncturellement masquée par le fait que les Etats musulmans (Indonésie, Bengladesh, Pakistan, Nigéria, Egypte…) connaissent une forte démographie. Cela donne une idée trompeuse de la dynamique religieuse en laissant croire que le nombre croissant de musulmans provient de l’attractivité du discours religieux alors qu’il s’agit d’un effet quasi-mécanique découlant du fort taux de natalité. Tout nouveau-né est considéré d’office comme musulman. Mais on ne donne aucun chiffre sur ceux qui décrochent à un moment ou à un autre pour changer de religion ou devenir agnostiques voire non-croyants.

Se concentrant de manière obsessionnelle sur la question de la femme et sur la sexualité, les prêcheurs islamistes propagent une conception sclérosée du message religieux car non en rapport avec les conditions et les défis de la vie moderne.

Ils refusent toute idée de progrès, d’évolution de la société et travaillent en réalité à placer les populations qui leur accordent crédit en queue de peloton des nations et, surtout, en situation d’être dominées par les grandes puissances du Nord qui savent flatter les islamistes lorsque cela sert leurs intérêts.

Deux visions antagoniques de la religion

Afin de contrer le discours haineux et rétrograde des prêcheurs islamistes, il convient d’abord de réconcilier religion et raison.

La connaissance de la religion (doctrine théologique, histoire…) mise en avant par certains prêcheurs et autres élaborateurs de fatwas pour imposer leur domination aux simples croyants n’a jamais abouti à une vision et à des démarches unanimes des hommes de religion.

Qui croire alors? Sur quelle base choisir? L’unanimité de perception et d’interprétation est strictement impossible.

Les musulmans doivent imposer le droit à la pluralité des points de vue, à leur confrontation pacifique dans le respect des points de vue de chacun. Discussion collective et libre-arbitre peuvent aller de pair.

Il convient en second lieu de rappeler inlassablement qu’il n’existe nul clergé en Islam sunnite et en tirer toutes les conséquences. Les prêches et autres fatwas ne sont que des avis, des conseils.

Chaque croyant est comptable de ses actes car il dispose d’une conscience qui lui permet en dernière instance de discerner le bien du mal. Le rôle des religieux, comme de tout éducateur, est de donner les moyens intellectuels et moraux permettant à chaque personne (musulmane ou non, croyante ou non) de discerner par elle-même ce qui est bon, juste et profitable à toute l’espèce humaine et à son environnement.

Il faut également clarifier les objectifs des musulmans . S’agit-il de convertir de gré ou de force toute l’humanité et de persécuter ou de placer en situation de subalterne les non-musulmans? S’agit-il de tuer tous les non-croyants? S’agit-il de considérer les chiites comme des non-musulmans et de les traiter en conséquence?

Ne s’agit-il pas plutôt de proposer un message de foi doublé d’un appel à la raison, d’un message d’affirmation de sa religion et de respect des autres, de tous les autres, qu’ils soient chiites, ibadites, chrétiens, juifs, bouddhistes, hindouistes, animistes ou non-croyants?

Chaque musulman doit choisir aujourd’hui sa conception de la religion et agir pour qu’elle triomphe dans la société. Soit une conception guerrière, autoritaire, antidémocratique, réactionnaire, sexiste, basée sur l’obéissance aveugle à des prêcheurs qui s’autoproclament détenteurs exclusifs de la foi…

Soit une conception de paix, une conception démocratique, de progrès, d’échange, d’égalité entre les sexes, basée sur la recherche permanente de la vérité par le dialogue et la persuasion.

Ne pas ignorer les soubassements terrestres

Dans cette quête d’une conception apaisée de la vie religieuse dans laquelle le spirituel domine, il est nécessaire de saisir et de mettre en lumière les intérêts bien terrestres défendus par les uns et les autres. Le débat sur les différentes perceptions de l’islam n’est pas un débat purement intellectuel, purement spirituel et détaché des problèmes bassement terrestres. Les islamistes revendiquent d’ailleurs explicitement ce lien entre l’au-delà et le «delà».

Plusieurs décennies après l’apparition du courant islamiste, il apparaît de plus en plus clairement que ce courant se cache derrière la religion pour mieux imposer un ordre politique réactionnaire (ségrégation des sexes et des croyances…), dictatorial (absence de libertés démocratiques) et totalitaire (interdiction de penser différemment donc de penser, obligation de soumission et d’obéissance aveugle à des hommes qui n’ont strictement rien de plus que les autres).

Un ordre au service des possédants dont ce courant sacralise les biens. Un ordre au service des puissances du Nord (Etats-Unis, Union européenne, Japon) qui entendent poursuivre le pillage de nos contrées. Un ordre servi par leurs alliés dans la région: Israël, régimes arabes vassaux, courants réactionnaires islamistes (Djihadistes, Frères musulmans, Courant du futur libanais…) et chrétiens (Forces libanaises de Samir Geagea, Phalanges libanaises de la famille Gemayel…).

Le processus visant à faire triompher un islam des lumières sur la vision obscurantiste ne relève pas du pur débat académique, mais d’un combat politico-idéologique pour savoir quelle vision l’emportera, quelle vision conquerra l’hégémonie sur la communauté musulmane mondiale.

La confrontation spirituelle doit donc s’appuyer sur une force matérielle qui n’est rien d’autre que les forces sociales luttant aujourd’hui pour l’émancipation des peuples arabes – et plus globalement des peuples du Sud – de la domination impériale des grandes puissances du Nord.

Le combat contre la vision obscurantiste de l’islam prônée par les prêcheurs islamistes s’avère ainsi à la fois théologique, spirituelle, politique, économique et social.


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