ISLAMISME ET NATIONALISME

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Les nécessaires et déchirantes remises en cause

Par Ali Akika

Contribution

Le Soir d’Algérie

23 juillet 2013

Algérie, Syrie, Égypte, Libye, Tunisie, pays qui ont connu bouleversements et tragédies. S’interroger sur l’histoire de ces pays et les sources des événements qu’ils vivent permettent de dessiner les remises en cause nécessaires que ces pays devraient faire.

Il vaut mieux que les contradictions internes fassent l’objet d’une thérapie du terroir, bien de chez nous que de rater les rendez-vous avec l’histoire dont profiteront des prédateurs en embuscades.

D’un trait grossier on peut dessiner les contours de l’histoire moderne de ces pays. Ils ont connu la colonisation et leurs régimes politiques au lendemain des indépendances avaient des tenues spartiates propres aux militaires pour mieux servir la dictature. Leurs idéologies reposaient sur le socle du nationalisme avec l’islam comme religion d’Etat pour la plupart d’entre eux. Une fois l’indépendance acquise, les forces politiques existantes ou potentielles étaient les communistes, les nationalistes, les islamistes.

Les communistes étaient tolérés grâce aux bonnes relations avec l’URSS qui avait aidé leur lutte de libération et fournit formation et matériels à leurs armées. Cette tolérance fut de courte durée et l’on connaît la répression des communistes en Égypte de Nasser, d’Irak de Saddam Hussein et surtout la boucherie de Nemeyri au Soudan. En dépit d’une certaine influence idéologique quand le mot socialisme n’était pas une obscénité à cette époque, ils ne comptaient pas beaucoup politiquement au fil du temps.

Quant au mouvement national composé des différentes couches sociales, le socle de son idéologie fut évidemment le nationalisme. Normal quand le pays subissait la loi du colon. A cette époque, cette idéologie avait sa raison et son efficacité car elle était en quelque sorte Un nationalisme défensif parce que patriotique. Mais une fois le pays indépendant, cette idéologie ne pouvait plus faire «consensus» car les intérêts et contradictions des couches qui composaient le mouvement éclatèrent. N’ayant plus le colon en face, le patriotisme glissa peu à peu vers le nationalisme chauvin. Avec l’accumulation des échecs économiques et la misère engendrée, l’idéologie chauvine du nationalisme ne pouvait plus contenir le peuple et l’islamisme politique surfa sur cette misère et exploita la religiosité de la société pétrie d’une culture musulmane qui régissait, régulait le tissu social et peuplait l’imaginaire populaire.

L’islamisme politique représenté historiquement par les Frères musulmans (Ikhwan), bien qu’il ne fût pas à l’avant-garde de la lutte de Libération, ni en Egypte (de Nasser) ni en Algérie (FLN de la guerre de Libération) avait ses relais dans les sociétés. A l’indépendance, il «sortit de sa clandestinité» et fut réprimé et moqué par Nasser. De même, en Algérie les islamistes (cheikh Ibrabimi) connurent quelques «problèmes» sous Ben Bella et Boumediene.

Voilà le tableau brossé rapidement de la vie politique à l’heure où grondent les révoltes et s’expriment les colères dans les pays arabes. Révoltes des peuples las de subir misère et répression, colères de catégories sociales et générationnelles qui ne supportent plus d’être dirigés par une «élite» compétente pour gouverner leurs parents analphabètes mais d’une incompétence pitoyable, digne des rois fainéants de la France mérovingienne, face à une jeunesse formée et «branchée» sur internet et autres smartphones.

Ces nécessaires remises en cause

Il y a d’abord à inventer un discours politique qui «saisit le réel» propre à l’histoire du pays et aux contradictions politiques de l’époque. Ce nécessaire discours permet de rompre avec des lieux communs sortis des écoles de sciences politiques. Deux exemples me viennent à l’esprit.

Le concept fumeux de «régression féconde»: son auteur ne sait pas que ce genre d’oxymore est le péché mignon, une sorte de chasse gardée des poètes pour louer une certaine beauté, mettre le doigt sur la complexité d’un fait ou bien pour ironiser et mettre en avant les bouffonneries de certains. Mais demander à un peuple de faire l’expérience de la régression pour démontrer l’imbécillité des auteurs de cette expérience, c’est proprement scandaleux car de l’enfer on ne revient jamais. Un peuple n’est pas un groupe d’enfants dans une salle de classe à qui l’instituteur fait des expériences pédagogiques.

La deuxième notion tout aussi fumeuse, c’est celle de «Peuple musulman». Les adeptes de cette notion devraient se contenter de la notion de la oumma, communauté qui se fonde sur une seule variable, la religion. Le concept de peuple est autrement plus coriace à saisir car il renferme plusieurs variables dont chacune a sa propre singularité. Grosso modo, un peuple vit sur un même territoire, partage en gros la même culture tout en parlant une ou plusieurs langues, pratiquant une ou plusieurs croyances, enfin et en résumé fait et subit l’histoire pour son bonheur et son malheur. Il faut donc laisser tranquille l’islam et ne pas l’utiliser à des fins obscurs.

Les réactions à propos de la destination de Morsi en sont une preuve éclatante. On est bien embêté de voir ce peuple égyptien qui a porté Morsi au pouvoir, divisé, déchiré et ô blasphème voir une partie de cette oumma s’allier avec des «mécréants laïques», voir aussi les salafistes conspuant Morsi sur la place Tahrir en compagnes des tamarods. L’Iran «chiite» regrette la destitution de Morsi et l’Arabie «sunnite» applaudit à coups de milliards de dollars le coup de force contre le sunnite Morsi. Mon Dieu que dire quand le chiite défend le sunnite et quand ce dernier enfonce un poignard dans le dos de ses Ikhwan (les Frères).

Les adeptes de ces deux notions, régression féconde et peuple musulman, comme ils sont des lecteurs d’une certaine école française, reproduisent les mêmes balivernes que les cerveaux qui façonnent l’opinion publique. Gare à celui qui remet en cause les idées dominantes, hors de celles-ci il n’y a point de salut. Parce qu’ils ont la démocratie et la morale qui va avec.

Donc eux peuvent avoir la bombe atomique, peuvent espionner jusqu’aux lits des mariés, c’est pour le bien de tout le monde. En revanche on interdit aux autres la possession de bombe atomique parce qu’en face c’est le mal absolu capable de tout parce que ne respectant rien…

Pour les coups d’Etat, c’est la même rengaine. On oublie qu’on est dans le pays des coups d’Etat comme celui du 18 Brumaire de Napoléon-Bonaparte jusqu’au putsch déguisé de De Gaulle du 13 mai 1958.

Et pour finir on n’a pas hésité à élire Mitterrand en 1981 alors que ce monsieur avait appelé ouvertement devant les foules au stade Carléty en 1968 à ce qu’on donne congé (démission) à De Gaulle qui entre-temps s’en alla dans une base militaire française en Allemagne, chercher l’aide du général Massu une vieille connaissance des Algériens.

À ces donneurs de leçons, il faut dire que des révisions déchirantes sont nécessaires. Les pays ou les religions qui ont fait ces révisions ou réformes se portent mieux.

Ainsi le christianisme s’est divisé entre catholiques et protestants pour des raisons politiques et d’intérêts économiques. Pour justifier cette déchirure en Europe chrétienne, il fallait bien opposer «des interprétations théologiques» pour donner un sens, une raison à la rupture avec un pape envahissant à partir de Rome ou bien permettre l’éclosion de la finance pour mieux élaborer l’immense territoire du capitalisme naissant. La Suisse et Londres, ces temples de la finance et les banquiers français ne sont certainement pas étrangers à leur statut de protestants et autres anglicans.

Ce qui se cache derrière l’utilisation de la religion, c’est en général de banals intérêts économiques. Le cas des Etats-Unis est flagrant et symbolique, ils attisent les conflits entre les différentes communautés religieuses pour casser un pays comme l’lrak et ensuite siphonner son pétrole. De même les pays du Golfe qui oppriment «leurs chiites» pour maintenir la suprématie des sunnites. Mettre l’accent sur la manipulation de la religion par les politiques ne signifie nullement une attaque contre les religions qui sont nées et qui restent une voie (x) pour expliquer l’existence du monde et les angoisses de ses habitants.

Les remises en cause des catégories et partis politiques

Les partis se réclamant du nationalisme ont tout intérêt à saisir les limites de cette idéologie face au peuple.

Camper sur des idées qui ont fonctionné hier contre le colon, c’est tourner le dos à ce peuple qui ne souffre plus du colon mais d’un pouvoir qui parle, certes, la même langue mais pas le même langage sur la liberté, le travail, l’école, la santé…. Se recroqueviller sur le déni de la réalité et nourrir celle-ci par le chauvinisme, ça donne des Le Pend, odieux et inefficace de surcroît. Il faut donc enrichir le discours par plus de noblesse qui existe dans l’histoire du pays et par les idées de la vie de notre époque.

Quant à l’islamisme politique comme stratégie et solution uniques parce que procédant de Dieu, ce ne sont là que des illusions qui commencent à s’évaporer du champ politique. Que ce soit par la voie de la Iourte armée ou par la voie des urnes, cette idéologie ne doit pas se nourrir elle aussi du déni de la réalité. On ne pratique pas la Iourte armée pour «mettre le peuple dans le droit chemin». On n’utilise pas la voie démocratique pour arriver au pouvoir et ensuite effacer d’un trait de plume le tissu et les réseaux d’une société pour la «purifier». Il est donc plus intelligent de penser des réformes politiques et idéologiques pour enrichir le pays.

La richesse des pays et banquiers protestants auxquels j’ai fait allusion précédemment est le fruit d’un travail complexe et minutieux. Ces banquiers se sont fait «aider» par un Martin Luthier, un Jean Calé, les Kart et autres philosophes de la même trempe. Ils ne se sont pas contentés d’inventer une «finance chrétienne». Ils ont inventé une «science» pour que la finance irrigue les artères multiples et tortueuses de l’économie capitaliste.

Dans nos pays, on se contente d’inventer la finance islamique qui se réduit à l’interdiction des intérêts.

Pendant ce temps nos «milliardaires musulmans» placent leur argent à Long City et à Genève et recommandent aux gens pieux de chez nous d’aller se faire plumer leurs économies par une inflation galopante. Une contribution qui nous éclairerait sur ce sujet serait une aide précieuse pour beaucoup.

L’Égypte et l’Algérie qui vivent encore sous un nationalisme qui a joué un rôle contre le colonialisme et qui a affronté un islamisme politique virulent peuvent servir de points de repères pour accoucher, inventer un projet politique débarrassé des fossiles du féodalo-chauvinisme tout aussi bien des sornettes qui dénaturent la brillante civilisation de l’islam et dont ne se reconnaîtra certainement pas Ibn Khaldoun, lui le précurseur de la science historique.

Il faut revenir aux fondamentaux pour utiliser une notion à la mode, à savoir l’idéologie doit s’incliner devant la réalité, on doit lui préférer la philosophie de l’histoire qui met à leurs justes places les acteurs sociaux d’un pays, sa culture y compris sa religion.

A. A.

PS. Dans l’émission «Politique étrangère» de France-Culture, on a limité le temps pour ne pas dire censurer un écrivain égyptien qui était face à François Burgat. Comme il n’a pas chanté la Chanson de Roland*, on lui a fait pan sur le bec selon le bon mot du Canard enchaîné.

* Chanson de Roland , poème épique et mythique du chevalier Roland vantant la chevalerie censée avoir combattu les Sarrasins (en réalité c’étaient les Basques et non les Arabes en Espagne au Xle siècle).
On construisit la légende avec les Arabes pour servir plus tard de justifications religieuses aux croisades.

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