COURIR SUR LES DEUX PIEDS

par Mohamed REBAH

26 octobre 2013 par raina

J’ai vu Kateb Yacine écrire cet article. Muni de sa machine à écrire, il avait pris place parmi nous à la salle de rédaction de la rubrique sportive d’Alger républicain, le soir de la victoire de l’Algérie sur la Tchécoslovaquie par 4 buts à zéro. Les lecteurs ont trouvé ce billet en première page, sur leur journal du 1er mars 1963, sous le gros titre :

« L’ALGERIE BAT LA TCHECOSLOVAQUIE 4 À 0 ».

« Nous étions à cinq ou six Algériens dans la foule croate, applaudissant l’équipe de l’Algérie en guerre, en 1960.

Dans le public, on espérait une victoire algérienne, pas seulement par esprit sportif : par profonde sympathie pour le peuple qui venait de vivre les journées de décembre. On souhaitait à tout le moins un honorable match nul, positif et neutraliste.

Ce fut une défaite.

Passant par le café où je retrouvai Abdallah, le vieux maquisard bosniaque, je fus frappé par sa tristesse. Les Yougoslaves eux-mêmes évitèrent devant nous toute allusion au match, et ce soir-là les Algériens, de Belgrade à Zagreb, se couchèrent de bonne heure.

Les pires noctambules ressentaient tout à coup une immense fatigue.

Certes, c’était la guerre, et nous n’avions subi que ce revers local. Mais la plus belle pilule demeure une pilule. Je pensais aux joueurs de notre équipe nationale, eux qui avaient changé de navire en pleine tempête, et je me demandais s’ils erraient encore longtemps à l’étranger, sans jamais voir l’essentiel: un pouce de terre au soleil, un lieu commun, une patrie où pousser enfin de vastes racines.

Deux années ont passé. Alger porte en triomphe l’équipe nationale d’un peuple ami. Le peuple de Belcourt n’attend plus les obus. Il est devenu lui-même cette charge explosive qui imposa silence aux virtuoses du génocide. Et il se porte bien. Il put enfin courir sur ses deux pieds. C’est un grand jour. Rue de l’Union, des gosses appellent à grands cris un capitaine en herbe. Il exige d’être appelé Zitouni.

Et je manque de peu une orange pourrie.

Halte-là ! J’ai besoin de mes muscles pour aller au journal ».*

Kateb Yacine m’a remis son « papier » à lire avant de l’envoyer à l’imprimerie. Il faisait son entrée dans la jeune équipe d’ « Alger sprint » dont le plus âgé avait à peine dix-huit ans.

Mohamed Rebah

Souvenirs