YAZID HADDAR, NEUROPSYCHOLOGUE: «LA FEMME ALGÉRIENNE EST VICTIME DE VIOLENCE SYMBOLIQUE ET RÉELLE»


écrit par Racim Sbaa

le 25 Novembre 2013

Les chiffres relatifs aux violences contre les femmes dans notre société sont en hausse. Ils signalent une pathologie sociale inquiétante, cependant significative des difficultés, ainsi que des bouleversements que connait la société algérienne depuis quelques années. Selon le Dr Yazid Haddar, neuropsychologue, l’émancipation économique et individuelle de la femme, très mal acceptée par l’homme et une certaine tradition familiale, en est aussi une raison.

Reporters : Quelle lecture ou analyse doit-on faire aujourd’hui de la recrudescence des violences faites aux femmes?

Yazid Haddar : Le fait d’en parler est déjà une avancée. Ces dernières années, les services de police judicaire ou de la DGSN publient périodiquement le nombre de plaintes enregistrées avec parfois des statistiques détaillées. Des données sur lesquelles nous pouvons nous appuyer.

Cela dit, la femme algérienne est victime à deux niveaux de violence: violence symbolique et violence réelle. Je m’explique.

La violence symbolique réside au niveau de la représentation de la femme dans l’imaginaire de la société algérienne. Cette représentation est la résultante de la tradition patriarcale où la place de la femme est réduite à des tâches domestiques et de reproduction, mais aussi religieuse par la légitimation morale: la polygamie, la permission de frapper sa femme, toujours sous la tutelle de l’homme, que ce soit le père, le frère, le mari, le fils… et enfin cette violence réside dans le statut juridique par la confusion de son statut de citoyenne ou croyante, surtout les contradictions dans le Code de la famille par rapport à la question des droits de l’Homme.

Cependant, la violence réelle concerne les violences physiques: la femme est frappée, répudiée, violée, etc., mais aussi les violences verbales: les insultes, les attouchements, le harcèlement, etc.

Toutes ces violences laissent des séquelles au niveau psychologique, qui se reproduisent au niveau générationnel.

Autrement dit, il existe une transmission des violences entre les générations.

Un autre point, la femme algérienne n’est plus la même, car elle accède à la connaissance, elle essaie de prendre une place dans la société, bien qu’elle se heurte à la rigidité de la tradition et des religieux.

Enfin, la mondialisation, par l’économie et les outils de communication, font renforcer l’individualisme, celui de la femme en ce qui nous concerne. Ni la société ni les institutions étatiques ne sont prêtes à accepter cette évolution.

Ce phénomène connaît en termes de chiffres et de faits une hausse inquiétante en Algérie. Est-ce une tendance nouvelle ou est-ce plutôt le résultat d’une médiatisation de comportements sociaux sur lesquels on ne parlait pas beaucoup?

Yazid Haddar : Je pense que les violences existaient déjà auparavant, mais elles étaient un tabou. Le divorce par exemple se réglait en et entre famille. Or, aujourd’hui, avec l’évolution de l’esprit individuel, la notion de la solidarité familiale s’est effritée.

Le seul lieu où la femme peut se plaindre, ce sont les institutions d’Etat, pensant qu’elles vont la protéger! Malheureusement, celles-ci sont le plus souvent démunies devant l’ampleur de la situation et le manque de moyens pour les protéger, alors elles finissent par agir selon le mode traditionnel, tentant d’ouvrir le dialogue entre les membres de la famille, c’est-à-dire qu’elles finissent par se substituer au rôle de la famille traditionnelle.

Comment envisager le retour d’une jeune fille victime d’inceste dans son domicile familial et qui, en plus, doit cohabiter avec son bourreau au quotidien?

C’est un phénomène observé y compris dans les grandes villes, car c’est là où les valeurs individuelles existent et prédominent. Dans d’autres régions, les grands villages ou les zones rurales, la tradition est toujours d’actualité.

Cependant, la question ne doit pas rester au niveau statistique, mais doit être approfondie, non en fermant les yeux sur les vraies causes et en s’intéressant aux causes futiles. Cet approfondissement doit être fait par des professionnels. De plus, il doit être un sujet de débat pour toute la société.

Considérez-vous qu’il puisse exister une relation directe de la violence avec une mauvaise lecture ou interprétation de la religion?

Yazid Haddar : Je pense que la religion a son rôle à jouer dans cette question. D’une part, elle est porteuse d’éléments de violence contre les femmes, ce qui nécessite un travail de pédagogie par les spécialistes en islamologie pour expliquer les conditions de ces sources et comment les adapter à notre temps et, d’autre part, l’association entre la religion et la tradition font légitimer moralement certaines violences au nom divin et de «valeurs authentiques».

À ce niveau, le travail ne dépend pas uniquement de l’Etat, mais aussi des institutions religieuses, qui doivent offrir des moyens moraux (éthiques) au croyant pour éviter les fausses lectures.

Quel est l’impact psychologique, sociologique, voire politique sur la société, des violences faites aux femmes?

Yazid Haddar : Le premier impact est sur la transmission de la violence au niveau générationnel, c’est-à-dire une femme victime de violence peut transmettre ce scénario de vie à ses enfants. Les études scientifiques montrent également que pendant la grossesse, si la femme est angoissée ou stressée, suite à un événement traumatique, elle pourrait le transmettre au fœtus! Cela dit, il pourrait y avoir aussi des scénarios qui se répètent inconsciemment, comme le cas d’une patiente, femme battue, que j’ai suivie, où elle me disait ne pas arriver à comprendre pourquoi elle se marie avec des hommes violents!

L’explication est sur deux niveaux. D’une part, neurologique, par la zone cérébrale activée, mais aussi psychologique, par le conditionnement de la souffrance psychologique. On sait également que, généralement, les personnes qui sont victimes de violence deviennent elles-mêmes violentes, ce n’est pas toujours systématique, ou quand elles évoluent dans un environnement violent.

Autant sur un plan scientifique que sur un plan juridique, que préconisez-vous afin d’enrayer ce phénomène?

Au niveau juridique, le “Code de la famille” doit être abrogé. De ce fait, la femme prendra sa citoyenneté entière. Même si la violence à l’égard des femmes existe partout dans le monde, cependant, les modalités de prise en charge ou d’accompagnement diffèrent.

Une femme qui a subi des violences doit être protégée, pas uniquement au niveau juridique, mais au niveau quotidien, c’est-à-dire offrir des lieux de vie, des centres d’hébergement, etc.

Un suivi psychologique spécialisé dans la traumatologie doit être fait afin que la personne intègre la société et surtout éviter la «transmission de la violence».

L’urgence est de créer un observatoire national sur la violence doté d’un institut de recherche sur la violence en Algérie, qui regroupera toutes les disciplines pour comprendre cette violence qui touche l’ensemble de la société.

En outre, il faut maintenant repenser la famille dans nos institutions, même si nous avons une nostalgie de l’idéal traditionnel, où la famille joue un rôle central dans la vie de l’Algérien, cependant cette réalité s’est mutée et noyée par l’individualisme.

Le «coupable » de violence doit-il aussi se faire aider?

Yazid Haddar : Forcément, car lui-même est victime de cette situation.

Nous sommes dans un circuit mortel, dont l’issue est dans l’accompagnement adéquat et réfléchi et non dans la prison et des lois répressives.


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