«APPEL POUR LA PAIX ET LA CONCORDE AU M’ZAB»: LES MOTS SONT IMPORTANTS

par K. Selim

Le Quotidien d’Oran

le 16 février 2014

Un «appel pour la paix et la concorde au M’Zab» signé par diverses personnalités algériennes a été lancé.

Devant l’apparente asthénie nationale au sujet d’une situation qui a anormalement pris le chemin du pourrissement, on ne peut que saluer l’intention louable.

Une suspicion légitime prévaut sur le fait que les violences fratricides qui secouent le Mzab soient un effet des «intrigues et des manœuvres de mains criminelles, de mafieux et de truands qui sèment la discorde et le désordre, si favorables à toutes sortes d’intérêts contraires au bien public».

Mais on peut déplorer dans ce texte une approche excessivement moraliste empreinte de religiosité qui peut toucher l’affect des lecteurs sans pour autant mettre le doigt sur le fond du problème. Que le texte suggère sans réellement le formuler clairement.

L’enjeu au Mzab, comme dans le reste du pays, est l’avènement de la citoyenneté dans le cadre d’un Etat de droit avec des acteurs identifiés.

Beaucoup d’Algériens, mozabites ou non, ont exprimé leurs inquiétudes devant l’enchaînement des violences à Ghardaïa. Mais la plupart avouent ne pas comprendre ce qui s’y passe réellement et quels sont les enjeux derrière ces événements.

Mais confusément prédomine le sentiment d’une «mise en conflit» délibérée dans des jeux opaques. L’idée d’un conflit entre «Mozabites» et «Arabes», que par facilité certains médias véhiculent, est justement trop «évidente» pour être acceptée. C’est clair que des jeunes Mozabites et des jeunes Arabes s’affrontent mais cela fait court comme explication.

L’appel «pour la paix et la concorde au M’Zab» – réitérons qu’il est positif en soi – ne livre pas non plus un diagnostic et en appelle à la «sagesse», au «patriotisme» et met en garde, de manière imprécise, contre des «malfaiteurs» et des «prédateurs» qui ne «pensent qu’à leurs intérêts sordides, sans considération pour la paix et l’unité nationale».

La gravité même des menaces évoquées aurait mérité que l’on aille plus loin qu’une approche moralisante.

Il y a au Mzab comme dans le reste du pays un problème de citoyenneté entravée et de défaillance de l’Etat qui créent un terrain fertile pour toutes les manœuvres séditieuses.

Il existe au Mzab comme dans le reste du pays un problème de représentation authentique de la société.

Les péripéties politiques récentes au sommet de l’Etat ont confirmé le constat déjà fait d’un pays avec des institutions formelles vides de toute substance au profit des pouvoirs informels mais bien réels quant à eux.

Que ce déballage soit lié à une confrontation entre secteurs du «pouvoir réel» alors que les institutions formelles sont totalement assoupies n’ôte rien à la réalité de ce qu’il met en scène.

Une gouvernance où les citoyens n’existent pas – il n’y a, au mieux, que des clientèles -, où le droit paraît très secondaire, est un terrain propice à toutes les intrigues et à l’instrumentalisation de la violence.

Bien sûr, il faut en appeler à la «sagesse», au «patriotisme» et aux valeurs religieuses, mais il est certain que si on ne réhabilite pas l’Etat, la roue de la régression, dont les affrontements au Mzab sont l’expression, continuera à tourner et à écraser sur son passage les meilleures volontés du monde.

C’est la raison pour laquelle il est nécessaire de recourir au vocabulaire adéquat, aux références les plus précises pour poser le diagnostic le plus exact et décider en toute conscience des remèdes à appliquer.

Au Mzab, comme ailleurs, la société est d’abord confrontée à un très grave déficit de citoyenneté, d’Etat de droit.

Ce sont bien là les conditions préalables pour que s’enracinent et soient effectivement défendues les libertés publiques et la paix civile.


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