TEXTES LUS AUX OBSÈQUES DE LUCETTE HADJ ALI LARRIBÈRE

textes lus aux obsèques de Lucette Hadj Ali Larribère,

par William Sportisse,

Malika Remaoun,

Claudie Martinez Médiène


HOMMAGE À LUCETTE HADJ ALI LARRIBÉRE William Sportisse – La Seyne sur mer – le 30 mai 2014;


LUCETTE A ÉTÉ POUR MOI UNE DES PLUS BELLES RENCONTRES DE MA VIE – Claudie Matrinez Mediene – le 28 mai 2014;


LUCETTE MON AMIEMalika Remaoun – Seyne sur Mer – le 30 mai 2014;


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HOMMAGE À LUCETTE HADJ ALI LARRIBÉRE

William Sportisse

La Seyne sur mer

le 30 mai 2014

Mesdames, Messieurs, chers amis et camarades,

La nouvelle du décès de ma camarade et amie Lucette a provoqué une profonde tristesse parmi tous ceux qui l’ont connue et qui ont milité à ses côtés au Parti communiste Algérien, au Parti de l’Avant-garde Socialiste, dans les organisations féminines dont l’Union des Femmes d’Algérie dont elle fut l’une des dirigeantes dans les années qui ont précédé la guerre de libération nationale du peuple Algérien.

J’ai fait la connaissance de Lucette, au lendemain de la seconde guerre mondiale. Notre rencontre se produisit dans un restaurant de la rue Burdeau à Alger, non loin du siège de l’Union des Femmes d’Algérie. J’étais au côté de ma belle-sœur Alice Sportisse quand Lucette et Robert Manaranche, son premier époux entrèrent dans le restaurant. Ma belle-sœur les invita à notre table et nous avons pris notre repas du midi ensemble. Alice en me présentant Lucette m’informa qu’elle était la cheville ouvrière du journal de l’Union des Femmes d’Algérie.

J’avais senti lors de cette présentation qu’Alice nourrissait une grande affection pour Lucette, et personnellement j’ai aussitôt éprouvé beaucoup de sympathie pour elle et Robert.

Mais notre amitié s’est nouée deux années plus tard quand, succédant à la direction de l’Union de la Jeunesse démocratique Algérienne à mon camarade Henri Alleg je vins à Alger. Souvent Lucette et Robert nous invitaient Henri, Coco Nahori et moi-même à partager le dimanche leur repas.

C’était l’occasion pour nous, encore bien jeunes, de débattre sur les combats menés par notre peuple, sur les développements de la situation en Algérie et dans le monde, et toujours de rêver à édifier un monde nouveau qui apporterait beaucoup de bonheur à tous.

Nous étions profondément convaincus que ce rêve se réaliserait et je pense que si nous lui sommes demeurés attachés cela est dû avant tout à nos convictions idéologiques et politiques et surtout à notre confiance dans la capacité des peuples du monde de tracer leur chemin pour aller vers cette société sans oppression d’un peuple par un autre ni d’une classe sociale par une autre.

Cette conviction qui, je le pense, a animé toute la vie de Lucette jusqu’au moment de nous quitter, repose sur l’expérience humaine. Si la société esclavagiste a fait place à la société féodale puis à la société capitaliste pourquoi celle-ci qui a fait son temps ne céderait pas sa place à une nouvelle société humaine basée sur la propriété sociale des moyens de production et une répartition des richesses produites par les femmes et les hommes de manière à satisfaire leurs besoins.

Certains pensent que nous sommes des conservateurs. Oui nous sommes des conservateurs de l’espérance d’un monde meilleur.

Le meilleur hommage que je pense rendre à Lucette c’est de rappeler ces vérités auxquelles elle était attachée.

C’est pourquoi durant toute sa vie elle s’est placée au service des couches les plus déshéritées de la société algérienne. J’ai toujours en souvenir sa réaction passionnée et critique à mon égard , lors de l’un de ses passages à Constantine. Elle assista à ce moment là à la commémoration d’un anniversaire organisée par le PCA. La direction de la région de Constantine m’avait désigné pour présenter une intervention sur la situation politique. Quelques jours auparavant, de grandes manifestations animées par les femmes des quartiers populaires d’ Oran, auxquelles Lucette s’était jointe, avaient eu lieu pour soutenir les dockers du port d’ Oran en grève. Les manifestations impulsées par de nombreux communistes algériens avaient été durement réprimées par la police coloniale.

Mais mon intervention à la commémoration organisée à Constantine avait sous-estimé la portée politique de ces manifestations. Aussi, à juste raison, Lucette ne manqua pas de me critiquer bien durement. Je lui en ai été très reconnaissant car elle m’ avait fait comprendre qu’en aucun cas nous ne devions demeurer insensible au combat des couches déshéritées et que notre devoir était de leur manifester pleinement notre solidarité.

Ces relations franches entre nous camarades d’un même parti confortaient notre amitié et nos liens de camaraderie.

Ces souvenirs et d’autres restent dans notre mémoire, dont notamment, le soutien constant qu’elle nous apportait au lendemain de notre arrestation après le coup d’Etat de 1965, lorsque nous étions avec Bachir Hadj Ali son second compagnon emprisonnés à Lambèse.

Accompagnée de toutes nos familles, elle venait à ce moment là périodiquement à la prison de Lambèse pour nous apporter des nouvelles de l’extérieur mais en même temps pour recueillir auprès de nous des informations qu’elle transmettait à la direction de notre parti clandestin.

C’est elle qui a ramené de prison pour les remettre à la direction de notre Parti, le récit de notre camarade Bachir Hadj Ali intitulé « l’Arbitraire » consacré aux tortures subies par tous nos camarades qui avaient été arrêtées à cette époque.

C’est elle qui, accompagnée de nos familles, est venue à Annaba, alors que nous étions placés au secret dans un hôpital durant notre grève de la faim qui a duré plus de vingt quatre jours pour arracher notre libération.

Lucette était animée par cet esprit de solidarité avec tous les militants progressistes et démocrates qui étaient victimes de la répression.

Je me contenterai de rappeler ces traits essentiels de son engagement, à mes yeux si importants et caractéristiques de sa personnalité. Je voudrais achever ces souvenirs en disant que Lucette a bien rempli sa vie et que le souvenir de ses combats ne s’effacera pas et qu’il éclairera les combats des générations d’aujourd’hui et de demain.

À sa famille, à ses enfants, mes camarades et moi-même présentons en cette bien douloureuse circonstance nos condoléances et notre solidarité.

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LUCETTE A ÉTÉ POUR MOI

UNE DES PLUS BELLES RENCONTRES DE MA VIE

Claudie Matrinez Mediene

le 28 mai 2014

Texte un peu raccourci

extraits:

Lucette a été pour moi une des plus belles rencontres de ma vie.

Pourtant, elle avait été d’abord une de ces personnalités admirables de l’Algérie, de celles qui, sur le piédestal où je les avais placées, me servaient de repères.

Je l’avais croisée à Alger, je crois que c’était lors du vernissage d’une exposition: le peintre Ali Silem. Elle était passée devant moi, droite et belle, et je n’avais pas osé lui parler.

Pensez donc: fille du docteur Laribère, qui dans sa clinique, à Oran, en 1940, avait fait naître mon frère. Epouse de Bachir Hadj Ali: un concentré de militantisme dans ces deux noms.

Je l’ai revue en 1994, à la création du RAFD de Marseille. C’est dans ce cadre que nous nous sommes connues.

J’ai tout de suite admiré son efficacité, son sens de l’organisation, ses capacités de travail, toujours à l’écoute, pourtant, des moins expérimentées qu’elle.

Par modestie, je l’ai vue se recroqueviller sur son fauteuil, au Toursky, un jour où quelqu’un, sur l’estrade, avait annoncé que Lucette Hadj Ali était présente dans la salle.

Petit à petit, nous nous sommes rapprochées l’une de l’autre, elle est venue passer des séjours à la maison, au village, et nous avons partagé le quotidien

Elle aimait le grand bouleau face à la fenêtre, vert au printemps, roux à l’automne, et que nous avions baptisé «son arbre». Pour le contempler depuis son fauteuil préféré, elle devait prendre de vitesse la chatte qui le convoitait aussi.

Elle faisait sa sieste sur ce fauteuil, en face de la télé qui diffusait un interminable feuilleton comme «Les feux de l’amour», assez lent pour la bercer et lui permettre de s’assoupir sans perdre le fil de l’action.

Par contre, les émissions politiques, qu’elle ne ratait pas, la faisaient réagir avec force et à haute voix

Même les maths de foot ball l’intéressaient.

Elle était curieuse de tout, avait des indignations et des rires de jeune fille.
Lucette était curieuse de tout. Sans doute le secret de sa jeunesse.

Lucette aurait pu être ma mère: 22ans de différence, mais c’était une amie. Ma seule amie plus âgée que moi.

Il arrivait que, nous voyant ensemble, on lui demande: «C’est votre fille?» Avec quel plaisir elle répondait: non, c’est une amie, et nos regards se croisaient.

Avec elle, pas de tabous comme ceux qui ont écrasé les femmes de sa génération. Nous pouvions parler de tout, de tous les sujets qu’abordent les femmes entre elles, avec naturel, sans que ce soit indiscret.

Au cours de ces années, elle m’a parlé avec délicatesse de ses parents, ses sœurs, neveux et nièces, ses enfants et petits enfants. Elle était émerveillée par son arrière petite fille, par le nouveau né, par la fille de Malika qui l’avait adoptée.

Elle m’a parlé des deux hommes qu’elle a aimés, le père de ses fils, puis Bachir, avec douceur et pudeur.

Lucette tenait à participer aux tâches ménagères. Elle nous régalait parfois avec du magret de canard, et en préparant sa spécialité: des pommes dauphines, recette trop compliquée pour moi, et qui l’occupait une bonne partie de la matinée.

J’ai aussi la vision de Lucette dans le patio, sous l’ombrage du rosier grimpant auquel se mêlait le jasmin, installée devant la table de jardin. Elle y a passé tellement de temps, occupée à classer les lettres de Bachir dans des enveloppes craft. Grâce à elle, nous avons pu lire les «Lettres à Lucette» qui nous ont tellement appris. Il y en avait un carton plein qu’elle a laissé chez nous,des années, comme oublié. Jusqu’à ce que je le lui apporte dans son studio, à La Seyne.

Car Lucette, comme un oiseau migrateur, traversait la Méditerranée, allait chez les uns, les autres,avec pour bagage l’indispensable dans lequel figurait une bonne lecture, souvent conseillée par Françoise et dont je bénéficiais parfois.

Quand s’achevait l’escale qu’elle avait faite chez nous, elle préparait ses valises sans rien oublier. Ces valises n’étaient pas volumineuses, mais elle pouvait tout caser, même les cadeaux.

Lucette ne gardait avec elle que l’essentiel, sans doute parce qu’elle a longtemps vécu dans la clandestinité

Une seule fois, elle a manifesté de l’intérêt pour un objet: une théière qui avait appartenu à ses parents et qu’elle m’a demandé de lui rapporter d’Oran, avec un album de photos, très lourd. Elle venait de se fixer dans son studio du foyer Ambroise Croizat.

Cette forme d’ascétisme était une leçon pour moi: savoir se détacher de ce qui n’est pas essentiel.

Lucette avait un appétit d’oiseau, ce qui ne l’empêchait pas d’être gourmande. Elle savait apprécier ce qu’elle mangeait. Quand je venais la voir à La Seyne, il était convenu que je l’emmène au restaurant. Elle choisissait le jour après avoir examiné les menus du foyer, cela lui permettait de ne pas rater un menu, ou d’en éviter un. Quand elles étaient au menu du restaurant, Lucette prenait toujours les crevettes, elle les adorait. Elle aimait aussi les magrets de canard qu’elle m’avait fait découvrir.Elle même les avait découverts grâce à ses fils, m’a-t-elle dit, jeudi dernier.

Elle était fière de ses fils, heureuse de me parler de ce qu’ils faisaient pour elle,tout en formulant ses craintes, crainte de peser trop lourd dans leur vie

Après le restaurant,nous partions pour une promenade en voiture, le long de la mer.La mer comme à Alger, ses clapotis, ses odeurs, ses bateaux, les mouettes et l’horizon. C’était notre rituel.

Quand elle s’est mise à différer ces sorties,à me dire qu’elle n’allait plus déjeuner avec les autres, je me suis inquiétée. Car elle avait toujours aimé la convivialité des repas, avait toujours eu le contact facile,

Nous avions tous été agréablement surpris par la façon dont elle s’est habituée à la vie au foyer.Elle nous a même invités une fois, Ben et moi,à venir déjeuner au foyer, pour le repas mensuel des anniversaires,très bon d’ailleurs. À cette occasion, je l’ai vue saluer ses nouveaux amis, elle m’en a présenté quelques uns, avec un grand sourire.

Jamais Lucette ne s’est plainte. Elle m’a parlé de ses soucis, oui, parce que tout le monde en a, mais ce n’était pas de la plainte, c’était de l’ordre de la réflexion, du partage. Toujours dans le présent, elle n’exprimait jamais de regrets, rien de négatif. Elle se contentait de se taire, parfois, à propos d’Alger.

Au téléphone, quand je lui demandais comment elle allait, si elle me répondait: cela va mieux maintenant,je savais qu’elle avait eu un problème de santé.

Voilà ma Lucette : un mélange de force et de douceur,de rigueur et d’ouverture, la roche et la mer.

Le jeudi de ma dernière visite, je ne savais pas que ce serait la dernière. Mais elle était si faible…peut-être n’avais-je pas voulu savoir. Elle n’a rien voulu manger, ni de la Mouna, ni des gâteaux secs qu’elle affectionnait. Mais comme je lui massais le dos, la nuque, les épaules, elle me demandait «encore, encore». C’était bien ma Lucette, si spontanée, qui avec naturel, jusqu’au bout, a su montrer ce qu’elle aimait

Chaque fois que j’ai partagé des moments avec elle, je me suis sentie enrichie. Elle m’a jusqu’au bout communiqué un peu de son amour de la vie, de son énergie, grâce à l’importance qu’elle accordait à l’amitié, grâce à son naturel et sa simplicité

Elle me réchauffait le coeur

Claudie, le 28 mai 2014

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Lucette, mon amie !

Que dois-je te dire ?

Si c’est au PAGS, Parti de l’avant-garde socialiste, que je t’ai connue en 1980, c’est plutôt dans le combat du mouvement des femmes contre l’intégrisme d’abord, et pour l’égalité entre les femmes et les hommes ensuite, que j’ai eu à apprécier tes qualités humaines et militantes: ta gentillesse, ta douceur, ta générosité, ta discrétion, ta modestie, ta rigueur, ton organisation, ton sérieux, tes exigences dans le travail,… mais aussi ton humour, et ta joie de vivre!

Lucette, la militante active contre l’intégrisme !

Tu as été de toutes les réunions et des actions de la coordination nationale des associations de femmes qui étaient à l’avant-garde du combat anti-intégriste et anti-terroriste. Militante active et infatigable du RAFD, “Rassemblement Algérien des Femmes Démocrates”, dès ton arrivée à Marseille en 1994, tu fondes avec d’autres amies, le RAFD à Marseille et un bulletin pour relayer en France le combat anti-intégriste des femmes mené en Algérie.

En 1997, de retour à Oran, tu es avec nous à l’AFEPEC – “Association Féministe pour l’Exercice de la Citoyenneté et l’Épanouissement de la Personne”– où tu milites sans relâche jusqu’à ce que ton état de santé ne te le permette plus.

Lucette la militante pour l’égalité entre les femmes et les hommes

Pendant les réunions du bureau, tu voulais prendre toutes les tâches pratiques sous prétexte que tu étais plus disponible. Il était très difficile de te faire admettre les talents d’écriture!

Je me souviens de 2 moments particuliers :

  • Tu es arrivée à un moment où l’AFEPEC faisait le point de deux années de réflexion-critique de son expérience qui a débouché sur le séminaire national «Femmes et Citoyenneté en Algérie», organisé en mai 1998 (décidément mai!).

    Ta contribution à ce séminaire fut capitale dans la réflexion. Alors qu’on se répartissait les tâches et que tu étais censée te concentrer sur les interventions et le débat pour en faire le compte-rendu, tu insistais pour prendre d’autres tâches,…Tu t’es presque fâchée!
    Le compte rendu que tu en as fait est révélateur du rôle que tu y as joué.
  • et cette réunion pour préparer un voyage des enfants de victimes du terrorisme en France, tu insistais pour aller prendre les billets alors qu’une jeune devait le faire. Alors là, tu t’es vraiment fâchée… heureusement que les fous rires nous ont sauvées.

Lucette et les jeunes

Tu as été parmi les premières à croire que l’action en direction des jeunes est une garantie du changement de la société et des rapports entre les femmes et les hommes!

Tu étais HEUREUSE de retrouver ces jeunes intimidées par ta stature et honoré-e-s de t’avoir parmi elles/eux à chaque fois que tu venais. Ils t’ont adoptée et voulaient connaître ton itinéraire;

Ils découvraient ta modestie et ton refus catégorique de parler de toi, refus qu’ils n’ont pas tout de suite compris.

Ces jeunes auxquels tu croyais, ont aidé «tes amies qui t’ont harcelée sans relâche pour que tu commences à écrire».

Lucette, ces jeunes t’ont beaucoup apportée, t’ont marquée; tu en parlais à certaines copines. Mais sache, que tu as été pour beaucoup dans leur engagement, tu as été un modèle pour elles/eux, tu les as aidé-e-s à aller de l’avant. Tu fais partie de leur mémoire et de leur identité.

Lucette, mon amie, toi la discrète qui ne voulais jamais qu’on parle de toi, tu es partout: télévision, radios, presse écrite, presse en ligne, réseaux sociaux….

Depuis 6 jours, ta ville natale, Oran te pleure, cette ville où tu as grandi et où tu es revenue t’installer.

Cette ville que tu aimes et qui t’aime tant !

Oran a perdu une de ses vaillantes filles, une de ses grandes militantes de toutes les causes justes et nobles!

Tes ami-e-s et camarades d’Oran et de la région te rendent un premier hommage ce samedi au siège de l’Afepec!

D’autres hommages te seront rendus dans ta ville natale.

Tes jeunes s’organisent pour que nul ne t’oublie !

Tu es partie… mais tu resteras parmi nous pour toujours!

Repose en paix, Lucette mon amie !

Malika Remaoun

Seyne sur Mer le 30 mai 2014

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