ENTRETIEN EXCLUSIF DE JULIAN ASSANGE AVEC IGNACIO RAMONET

5 Décembre 2014
Publié par Saoudi Abdelaziz

ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC JULIAN ASSANGE

« GOOGLE NOUS ESPIONNE ET EN INFORME LES ÉTATS-UNIS»

Par IGNACIO RAMONET

le 4 décembre 2014

sources: mémoires des luttes

remis en ligne par bolg algerieinfos de Saoudi Abdelaziz

Depuis trente mois, Julian Assange, héros de la lutte pour une information libre, vit à Londres, refugié dans les locaux de l’Ambassade de l’Equateur. Ce pays latino-américain a eu le courage de lui offrir l’asile diplomatique quand le fondateur de WikiLeaks était persécuté par les gouvernements des Etats-Unis et de plusieurs de ses alliés (Royaume-Uni, Suède). Le seul crime de Julian Assange est d’avoir dit la vérité et d’avoir divulgué, via WikiLeaks, des révélations sur les sinistres réalités cachées des guerres d’Iraq et d’Afghanistan, et sur les manigances de la diplomatie américaine.

Julian Assange, au même titre qu’Edward Snowden, Chelsea Manning et Glenn Greenwald, fait partie d’un nouveau groupe de dissidents qui, pour avoir révélé des vérités, sont désormais traqués et pourchassés non pas par des régimes autoritaires, mais par des Etats qui prétendent être des « démocraties exemplaires ».

Dans son nouveau livre, « Quand Google rencontra WikiLeaks» (Clave intelectual, Madrid, 2014) dont l’édition espagnole est en librairie depuis le 1er décembre[[L’ouvrage n’est pas encore traduit en français.]], Julian Assange va plus loin dans ses révélations, comme toujours formidablement documentées. Tout part d’une longue conversation d’Assange avec Eric Schmidt, le président exécutif de Google, en juin 2011. Ce dernier était venu interviewer le créateur de WikiLeaks pour un essai qu’il préparait alors sur l’avenir de l’âge numérique.

Lorsque ce livre, intitulé «The New Digital Era » (2013), fut publié, Assange constata que ses déclarations avaient été changées et que les thèses soutenues par Schmidt étaient passablement délirantes et mégalomaniaques. Le nouvel ouvrage du créateur de WikiLeaks est donc sa réponse aux élucubrations du patron de Google.

Parmi d’autres révélations, Assange raconte ici comment Google — et Facebook, Amazon, etc., — nous espionnent, nous surveillent et comment ces firmes transmettent ces informations aux agences d’espionnage des Etats-Unis. Il montre aussi comment la principale entreprise de technologie numérique est étroitement liée, de façon presque structurelle, au Département d’Etat. Assange affirme aussi que les grandes entreprises de la galaxie numérique nous surveillent et nous contrôlent bien plus que les Etats eux-mêmes.

«Quand Google rencontra WikiLeaks » est une œuvre intelligente, stimulante et nécessaire. Un régal pour l’esprit. Le livre nous ouvre les yeux sur nos propres pratiques de communication quotidiennes, quand nous nous servons d’un téléphone intelligent (« smartphone »), d’une tablette, d’un ordinateur ou tout simplement quand nous naviguons sur Internet avec la candeur de celui qui se croit plus libre que jamais. Attention !, nous dit Assange, Comme le Petit Poucet, vous laissez derrière vous des traces de votre vie privée que certaines firmes, comme Google, recueillent avec le plus grand soin et archivent secrètement. Un jour, elles s’en serviront contre vous…

Pour nous entretenir de tout cela et de bien d’autres sujets, nous avons rencontré Julian Assange, lucide et fatigué, à Londres, le 24 octobre dernier, dans un petit salon accueillant de l’Ambassade de l’Equateur. Il est arrivé, pâle et souriant, avec une barbe blonde de plusieurs jours, avec sa tête d’ange préraphaélite, de longs cheveux, des traits fins, des yeux clairs… Il est grand et mince ; parle d’une voix basse et lente. Ce qu’il dit est profond et pensé, on sent que cela lui vient du fond de lui-même. Il a quelque chose d’un gourou… Nous avions prévu parler une demi-heure, pour ne pas le fatiguer, mais la conversation devenant de plus en plus intéressante, nous avons finalement conversé pendant plus de deux heures et demie…

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Ignacio Ramonet ancien directeur du Monde diplomatique

IR : Le cœur de ton nouveau livre — « Quand Google rencontra WikiLeaks » — est ta rencontre, en juin 2011, avec Eric Schmidt, le président exécutif de Google. A un certain moment tu dis : « Google est la société la plus influente du monde ». Qu’entends-tu par « la plus influente » ?

JA : Ce que j’essaie de dire est que le monde vit actuellement un changement très profond, et que Google est l’entité qui a le plus d’influence sur l’essence de ce changement et peut-être aussi sur sa vitesse. Nous pouvons même nous demander si Google n’est pas, en termes absolus, l’entreprise la plus influente. Je n’en suis pas sûr. Il y a plusieurs méga-entreprises qui pourraient occuper cette position, celle d’être la plus influente en termes absolus.

Mais au moins parmi les entreprises de communication, oui, Google est, absolument, la plus influente. Il y en a d’autres qui peuvent avoir aussi une très grande influence, comme General Electric, ou Raytheon, ou Booz Allen Hamilton, ou ExxonMobil, ou Chevron, mais elles répondent toutes plus ou moins à un modèle d’affaires stabilisé et le genre d’influence qu’elles peuvent exercer n’est pas si évident. Elles sont très grandes, c’est sûr, mais elles sont statiques. Google, en revanche, est en constante évolution ; elle a doublé sa valeur en Bourse entre 2011 et aujourd’hui, passant de 200 milliards de dollars à 400 milliards… Et sa pénétration dans la société globale, en termes d’interaction avec les individus, a augmenté plus que toute autre entreprise de même envergure.

IR : Plus que les firmes financières… ?

JA : Oui, sans aucun doute.

IR : Tu écris que « le progrès de la technologie de l’information, incarnée par Google, annonce la mort de la vie privée pour la plupart des personnes et ramène le monde vers l’autoritarisme ». N’es-tu pas trop pessimiste ?

JA : Je ne crois pas que l’on puisse regarder le monde et décider si nous voulons des faits optimistes ou pessimistes. Les faits sont ce qu’ils sont. D’autres phénomènes sont en cours et nous pouvons considérer qu’ils sont optimistes, mais pas ce que Google est en train de faire. Il s’agit d’autres processus en cours.

IR : Nous en parlerons plus tard. Maintenant je voudrais te demander : sur quoi te fondes-tu pour affirmer que « les technologies de la Silicon Valley sont un instrument au service de la politique étrangère des Etats-Unis ? ».

JA : Sur plusieurs données que je décris dans le livre. En premier lieu, la longue histoire de collaboration entre le complexe militaro-industriel des Forces Armées des Etats-Unis et la Silicon Valley. Toute personne ayant fait des recherches sur la Silicon Valley le sait. Noam Chomsky a dénoncé avec force ce qui s’y est passé dans les décennies de 1970 et 1980[ Lire l’entretien avec Noam Chomsky (réalisé le 15 août 2012 par Jegan Vincent de Paul), [« Noam Chomsky on Government, Silicon Valley and the Internet ».]]. En fait, si nous regardons en arrière et songeons à la conception que l’on avait à l’époque des ordinateurs, c’étaient des machines énormes que les militaires mettaient au service des grandes entreprises américaines. L’idée que les gens se faisaient du superpouvoir des ordinateurs se reflète dans des films comme, par exemple, Colossus[[ Colossus : The Forbin Project (Colossus : le projet Forbin), 1970, Dir : Joseph Sargent. Film de science fiction qui raconte comment le gouvernement des Etats-Unis cède la défense du pays à un super-ordinateur qui contacte le super-ordinateur des soviétiques, appelé Guardian, pour former un hyper-ordinateur qui prenant conscience de son pouvoir, prend le contrôle de la planète.]]. En tout cas, à l’époque c’étaient les militaires qui pilotaient le développement de l’Etat : en aidant à aller sur la Lune, à construire des armes atomiques, à dessiner des missiles ICBM[[Missile Balistique Intercontinental.]], à accélérer la vitesse des sous-marins nucléaires, en aidant le Service des Impôts à surveiller la fiscalité de chaque personne… Tout cela a changé dans les années 1990, quand la Silicon Valley a commencé à développer un marché de consommation, à mettre les progrès de la technologie informatique à la portée du grand public. C’est à ce moment là que commença à se créer ce qu’on pourrait appeler une « bulle de perception » qui présentait les entreprises de la Silicon Valley comme « amies » des gens, « amies » des consommateurs. Apple, Google, Amazon et plus récemment Facebook, ont encouragé cette vision et en ont profité. Et tout cela a créé une illusion… qui a permis d’oblitérer la vision précédente, négative, celle que la plupart des universitaires avaient de la Silicon Valley, une Sillicon Valey qui collaborait avec les militaires.

En deuxième lieu, ces nouvelles sociétés, comme Google, que je décris dans mon livre, ont établi des liens étroits avec l’appareil d’Etat, à Washington, en particulier avec les responsables de la politique étrangère. Cette relation est devenue une évidence. C’est celle des dirigeants de Google, Eric Schmidt[[Après avoir été de 2001 à avril 2011, directeur exécutif (conseiller délégué) de Google, Eric Schmidt est, depuis le 4 avril 2011, président exécutif du Conseil d’administration de Google.]], Jared Cohen [[Jared Cohen est le directeur de Google Ideas, un think tank sponsorisé par Google dans le but d’« identifier les défis globaux et de définir les solutions technologiques qui pourraient y répondre ». Il a été conseiller de Condoleeza Rice et de Hillary Clinton, Secrétaires d’Etat (ministres des affaires étrangères) de George W. Bush et de Barack Obama, respectivement]]… Ils ont les mêmes idées politiques et partagent une vision du monde identique. Et, au bout du compte, les liens étroits et la vision du monde commune de Google et de l’Administration américaine sont au service des objectifs de la politique étrangère des Etats-Unis.

IR : Précisément, sur ce même sujet, tu écris que quand Eric Schmidt a visité la Chine, la Corée du Nord et la Birmanie en 2013, il était clair qu’il menait une opération de « diplomatie occulte » pour Washington. En as-tu des preuves ?

JA : Je me fonde sur mon expérience. Nous avons pu prouver que quand il y avait un flux d’information entre Eric Schmidt et moi, cette information arrivait immédiatement au plus haut niveau du Département d’Etat[[Ministère des affaires étrangères des Etats-Unis.]]. Et quand Eric Schmidt me contactait à travers Lisa Shields [[Lisa Shields, directrice des communications du Council on Foreign Relations (Conseil des affaires étrangères), le plus important think tank de relations extérieures, lié aux démocrates du Département d’Etat ; fiancée d’Eric Schmidt.]], le flux d’information se produisait auparavant, dans le sens contraire, du Département d’Etat à Eric Schmidt… En ce qui concerne la diplomatie occulte avec la Corée du Nord et autres pays avec lesquels Washington ne veut pas que l’on sache qu’il communique directement, ce n’est pas moi qui l’affirme, je me limite à répéter et à reproduire les affirmations d’autres personnes expertes. Mais comme je viens de te le dire, j’ai eu l’expérience concrète du rôle d’Eric Schmidt d’informateur du Département d’Etat ; d’autres experts ont su également évaluer ce que Schmidt a fait en Corée du Nord et dans d’autres pays.

IR : Il y a quelques mois, Eric Schmidt a visité Cuba

Source : Mémoire des luttes http://www.medelu.org

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