INTERVIEW DE ALIKI PAPADOMICHELAKI -CADRE DE SYRIZA – PAR L’HUMANITÉ

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ENTRETIEN AVEC Αliki PAPADOMICHELAKI [[Αliki PAPADOMICHELAKI
Économiste (spécialisation en géopolitique)
Cadre de SYRIZA, ex responsable du Département de politique extérieure
Correspondante du journal Avgi en France.
]]
R.M. L’HUMANITÉ
en partie publiée le 20 janvier 2015
sous le titre:
« Le travail doit se faire en profondeur, avec l’adhésion et la mobilisation permanente du peuple »

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Votre histoire est celle d’une enfant déportée de la dictature. Comment vous êtes-vous retrouvée dans un camp? Où étiez-vous déportée? Comment cela a-t-il forgé votre conscience politique?

L’exemple de mes parents
Je suis fille unique de deux cadres historiques communistes, antifascistes et partisans. Mon père- Stelios Papadomichelakis- adhère au PCG EN 1926. Ma mère Dionysia Costadoulou en 1930.

Arrêtés en 1937 par la dictature grecque de Ioannis Metaxas (Aout 1937-1940), ils se marient en prison et par la suite furent déportes.

Ma mère est un des cinq membres fondateurs de l’organisation antifasciste Solidarité Nationale (Ethniki Allileggii), donc l’objectif premier fut de sauver la population d’Athènes de la famine atroce, sous le nez des occupants Nazis.

Cette organisation comptait à la fin de la guerre 3 millions de membres.

Sous l’égide du Front National l’évasion des 200 prisonniers politiques antifascistes et communistes du camp de concentration d’Agios Efstratios est organisée en 1943.

Plus tard durant la guerre civile -1947- mes parents, ainsi que leurs familles réciproques sont à nouveau arrêtés. Cette fois-ci, à mes deux ans et demi, j’accompagnai ma mère et ma tante au plus affreux camp de concentration, qu’a connu l’histoire grecque, celui de Makronissos.

Makronissos. Une ile déserte, rocailleuse, fortement fouettée par les vents et les vagues. De la même façon furent violemment brutalisés les prisonniers politiques femmes et hommes.

Des souvenirs restent encore vivaces, ainsi que des chefs d’œuvres de notre culture, les poèmes de Yannis Ritsos (traduits par Aragon), la musique de Mikis Theodorakis, le théâtre de Manos Katrakis (tous les trois – avec tant d’autres – prisonniers sur la même île).

L’héritage du combat pour une humanité digne des meilleures créations des humains

Il ne s’agit pas d’une histoire exceptionnelle. Des milliers de militants antifascistes ont subi ce sort après la guerre civile, qui a suivi la libération nationale, pour l’avènement de laquelle ils se sont battus.

Moi aussi, comme de nombreux autres jeunes, j’ai grandi et pris conscience dans ce terreau fertile de la gauche radicale et combative de mon pays.

La dictature des colonels renversa en1967, durant 7 ans, les minces acquis démocratiques.

Me trouvant à Prague, pour la poursuite de mes études universitaires, je participe au congrès de toutes les unions des étudiants grecs à l’étranger, tenu à Paris en Mai 1967, avec l’aide de l’UNEF. Je suis élue membre du bureau de coordination extérieure de l’Union Nationale des Etudiants Grecs.

La poursuite de mes activités antidictatoriales et la grève de la faim, initiée devant l’ambassade de Grèce à Prague, pour la libération des nouveaux prisonniers politiques, m’a valu la perte de ma nationalité.

Je l’ai récupérée, juste après la chute de la dictature avec décret juridique immédiat. Parmi les 30 premières personnes, nous étions 4 femmes. Melina Merkouri, Amalia Fleming, Eleni Vlachou et moi. Deux militantes de PASOK, une de la droite traditionnelle et moi du mouvement de la Gauche Radicale (ce que la 5ème République et les médias appellent chez vous extrême gauche).


Comme ancienne dirigeante de Syriza comment expliquez-vous la place prise par ce parti sur la scène politique?

À partir des années 2008 la Grèce est devenue le cobaye du néolibéralisme national et européen. Les élites politiques ont choisi de faire supporter par la population les méfaits de la crise économique structurelle que traverse, à divers degrés, le continent européen.

Les gouvernements du PASOK et de la Nouvelle Démocratie ont démantelé le secteur d’Etat, ont détruit les services sociaux publiques (sécurité sociale, santé, enseignement), ils ont privatisé une partie importante de la richesse nationale (ports, aéroports, routes, électricité, côtes, forêts).

Le chômage a atteint des niveaux jamais vu depuis 50 ans, 30% du total de la population active, plus de 60% chez les jeunes de moins de 25 ans.

Depuis deux ans, les retraites au-dessus de 1200 euros ont connu des diminutions considérables et le SMIG n’existe actuellement que dans les statistiques.

Cette situation plus qu’alarmante, que vous aurez l’occasion de rencontrer auprès d’un grand nombre de ceux que vous aborderez durant votre séjour, a abasourdi et enragé une grande partie de la population surtout citadine.

SYRIZA a joué un rôle multiple. Il a éclairé les causes de la crise néolibérale, il s’est battu aux cotés de la population -sans prétentions hégémonistes (exemples les luttes des indignés, des travailleurs, des chômeurs), il a proposé des solutions alternatives à l’impasse.

Ceci n’a pas été ni facile ni immédiat. Il a fallu un travail persévérant, à tous les niveaux du parti. Travail conceptuel et sur le terrain de luttes.

SYRIZA est arrivé, à mon avis, à convaincre une partie des citoyens, la plus consciente, de la faisabilité de cette alternative, sous condition d’un combat ciblé, suivi activement par une masse critique de la population.

Toutes ces conditions ensemble expliquent la place prise par la Gauche radicale de notre pays sur la scène politique nationale, mais aussi internationale.

Mon séjour en France, mon récent voyage en Algérie, mes contacts en Europe et en Amérique Latine me le confirment.


Une stratégie de rupture avec l’austérité peut-elle vraiment aller au bout, avec toutes les pressions de Bruxelles, des autres gouvernements et des marchés?

C’est une question posée par la vie et chaque jour. Mais n’oublions pas que la vie est fonction du mouvement du rapport de forces. Nos impressions et opinions peuvent malheureusement être par moment figées. La vie réelle ne le reste jamais.

Bruxelles, la troïka, les autres gouvernements et les marchés, sont aussi fonction et résultat de ce rapport. Le capital financier devient de plus en plus spéculatif. N’est-t-il pas nécessaire de faire front, tous les peuples ensemble pour lui barrer la route ?

La devise communiste était « prolétaires de tous les pays unissez-vous ». Cette exigence me paraît d’une grande actualité. Elle devient plausible avec l’intensification de la mondialisation et le niveau intellectuel élargi et haussé dans le monde et en particulier en Europe.

Pourquoi SYRIZA ne pourrait-il exiger une révision de la dette, une révision des conditions et des préalables au paiement ? Tout économiste vous dira que la dette d’un pays n’est pas une simple somme d’argent. Elle a sa structure, ces délais, les particularités de ses intérêts. Peu de monde en Allemagne et en France sait que les intérêts d’emprunt auprès de la BCE ne sont pas partout du même niveau. À la Grèce est appliqué un taux de 8%, alors que pour l’Allemagne – et pour la France si je ne me trompe pas- ne dépasse pas le 1%. Pourquoi cette différence ? Les «marchés » financiers vous diront que s’est fonction du risque. Les économistes de la véritable gauche vous répondront qu’il s’agit d’une forme déguisée de néocolonialisme économique.

Certes il ne sera pas facile de renégocier la dette. Il sera encore plus long de faire face à l’austérité.

Les faucons de la finance et leurs serviteurs aux medias crient l’impossibilité de réalisation du programme électoral du parti. Les électeurs portent une oreille attentive. Il s’agit de leur avenir, de celui de leurs enfants et de leur pays.

Le programme de SYRIZA est élaboré en détail. Ici je cite les quatre axes essentiels.

  1. prise en charge de la crise humanitaire, par l’utilisation judicieuse d’un montant de 2 mds d’euro.
  2. renégociation de la dette sous préalable d’un index de développement
  3. redémarrage de l’économie réelle
  4. restructuration effective du cadre institutionnel

Il s’agit donc d’un travail en profondeur et par étapes, qui demandera en permanence l’adhésion et la mobilisation du peuple.

Il demandera aussi la solidarité européenne et internationale.

À toutes les forces démocratiques, humanistes écologistes dans l’Europe, à toutes les forces du PGE, d’y contribuer positivement. Notre lutte vous concerne. Votre solidarité est pour nous d’une importance majeure.


Que changerait une victoire de Syriza pour les autres peuples de l’Union européenne ?

C’est une question difficile. Malgré les orientations néolibérales, appliquées aux simples citoyens dans l’ensemble de l’UE, il existe des particularités majeures en matière de niveau de développement, des acquis établis précédemment. Les représentations chez chaque peuple sont forgées par des spécificités historiques, par l’aiguisement de la conscience collective, par les traditions de luttes syndicales ou/et spontanées.

Le modèle unique, n’as pas encore perverti le cheminement historique des nations. Et la Grèce, par son vécu pénible, a été en partie vaccinée contre le virus de ce modèle unique. L’avenir prouvera nos capacités de résistance.

Je suis de l’avis que la victoire probable de SYRIZA aux élections de cette semaine pourra avoir un retentissement positif aux peuples européens et en particulier aux forces éprises de réelle démocratie (y compris sociale et de participation).

Il dépendra aussi des forces locales dans chaque pays d’en faire l’écho objectif. Parce que les déformations du miroir médiatique néolibéral n’en manqueront certes pas.

Permettez-moi d’être un peu plus retenue en matière de boule de neige politique éventuelle à d’autres pays européens. Certes, la lutte et les succès d’un peuple peuvent servir d’exemple. Cependant ils ne s’exportent pas. Ils sont surtout le fruit mûr des conditions intrinsèques du processus historique à chaque coin du monde.

L’emblème du sacrifice internationaliste de Chez Guevara reste un acte individuel de bravoure, mais la transformation sociétale de Bolivie a pu être avancée par un fils de l’Antiplano bolivien, le Président Evo Morales.

Αliki PAPADOMICHELAKI


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