HOMMAGE À CLAUDINE CHAULET

pdf-3.jpg Cher(e)s ami(e)s,
Nous venons d’apprendre le décès dans la nuit du 29 au 30 octobre de notre amie, la moudjahida Claudine Chaulet. Nous vous prions de trouver ci-joint en fichier attaché une notice biographique et bibliographique de la défunte dont l’enterrement est prévu le 31 octobre au cimetière d’El Mouradia.
Merci de diffuser l’information dans vos réseaux et organes de presse.
Pour le collectif de l’Hommage à Claudine Chaulet
Daho Djerbal


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HOMMAGE À CLAUDINE[Extrait de l’introduction par le comité d’organisation de l’[Hommage à Claudine Chaulet paru sous le titre : « La conquête de la citoyenneté. », Editions Barzakh/NAQD, Alger 2012,]]

Claudine Chaulet qui vient juste de nous quitter est une femme, une Moudjahida de la première heure qui aura marqué, par son parcours de militante de la guerre de libération nationale, puis de la construction nationale, plusieurs générations.
Être Française de naissance et de culture, et issue d’une famille de résistants à l’occupation allemande qui s’installe en Algérie en 1942, voilà déjà une caractéristique peu courante pour une jeune fille de l’Est de la France. Ses déplacements entre Oran, Paris et Alger pour poursuivre ses études vont lui faire découvrir, de proche en proche, la réalité coloniale ; voilà encore une évolution dans la perception du fait colonial qui n’est que peu partagée dans le milieu des Français de France, et que les Français d’Algérie préfèrent occulter et soustraire à la réalité.

La rencontre de Claudine Chaulet avec « Consciences Algériennes » et le groupe qui active autour d’André Mandouze en 1951 aura contribué à son passage dans le militantisme étudiant et dans les premières luttes anticolonialistes. Peut-être y a-t-il là les premiers ingrédients de la rupture radicale, qui ne sera pas ―comme cela fut le cas pour une toute petite minorité de Français― qu’une révolte contre le tort fait aux valeurs de la République. Il s’agit en fait de la formation/émergence d’une conscience algérienne et non plus française. Un premier pas vers l’Autre, le colonisé, l’exploité, le dominé, qui correspond en réalité à une première identification.
Mais être une militante anticolonialiste et participer à la rédaction d’une brochure clandestine ; rencontrer des nationalistes algériens, dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne se contentent pas d’organiser de simples « stages universitaires » ou d’anodines séances de cinéclub, voilà une activité qui n’est déjà même plus partagée par les jeunes étudiantes algériennes.
1954-1955, c’est donc le grand examen, la grande rupture, le passage à l’Action dans les rangs du FLN. Ses choix ont fait de Claudine Guillot, devenue entre-temps Claudine Chaulet, une actrice engagée dans un processus de libération nationale. Elle ne se contentera pas de porter le courrier, de lui faire traverser les frontières de la colonie ; elle transportera des militants, visitera des malades, participera à la formation des infirmières des maquis. Elle se lancera corps et âme dans le combat pour une Algérie libre, pour des Algériennes et Algériens libres. On peut les compter sur les doigts d’une main, ces étudiantes algériennes qui, les premières, avaient rejoint les rangs du FLN/ALN. Combien sont-elles qui, comme elle, ont hébergé Ramdane Abane, transporté Belkacem Krim, Amar Ouamrane, Slimane Dehilés ou Larbi Ben M’hidi ? Claudine Chaulet emmènera hors d’Alger en février 1957, et malgré le quadrillage de la ville par les parachutistes, au volant de sa 2CV, seule avec son bébé, Ramdane Abane, au moment même où son mari venait d’être emmené par les policiers de la DST. Elle rejoindra plus tard Tunis, en octobre 1957. Elle y participera à l’animation culturelle aux côtés de Safia et Mohamed Kouaci, de Nadia Oussedik, de Rédha Malek, de Franz Fanon, de Mohamed Sadek Moussaoui dit Mahieddine, de Mhamed Yazid et d’autres encore, à la réalisation de la voix de l’Algérie combattante, le journal El Moudjahid.

Les conditions dans lesquelles l’Algérie a accédé à l’indépendance (départ massif de l’encadrement européen des entreprises et des fermes agricoles, retour des réfugiés souvent d’origine rurale, abandon des exploitations agricoles par leurs propriétaires, nécessité d’assurer les récoltes et de préparer les futures campagnes agricoles) place dès 1960 la question paysanne au cœur de la problématique de la construction nationale, dans un pays réputé agricole. Le souci de tous, et en particulier de Claudine Chaulet dans l’Algérie indépendante, est : comment peut-on et doit-on, selon son expression, travailler la terre « Algérie », la préserver, utiliser les richesses sans les gaspiller ? Comment, au sortir de la guerre de libération, penser et vivre l’indépendance ?

Diverses approches s’affrontent ici : la première a trait au type de régime politique qui devrait prévaloir. La seconde concerne le statut de la terre et celui du paysan ; le « secteur autogéré » est vécu et défendu par tout un courant politiquement dominant comme le fer de lance de la paysannerie, au point de l’utiliser comme un instrument de contrôle du Pouvoir. Il s’agit là d’un prisme réducteur pour d’autres, dont Claudine Chaulet, qui, s’inscrivant en faux, tentent de souligner que la paysannerie, y compris dans les zones réputées totalement autogérées telles que la Mitidja, ne saurait se réduire aux ouvriers des fermes autogérées, fussent-ils eux-mêmes membres de familles paysannes et anciens ouvriers saisonniers, ni se confondre avec eux. La lutte pour le contrôle du pouvoir et le développement d’un nouveau système politique, notamment à travers la mise en place de relais sociaux, se double d’un autre combat d’idées autour des formes d’exploitation et de propriété, du rôle et de la place historique de la paysannerie dans la construction nationale, de la définition de celle-ci. Claudine Chaulet a choisi d’y répondre en s’intéressant de près à ses composantes, en gardant la distanciation nécessaire sans jamais prétendre être le porte-parole ou le guide d’un quelconque groupe, encore moins imposer son approche. Son point de vue et ses réponses seront le résultat d’enquêtes, d’entretiens avec les diverses composantes des espaces ruraux qu’elle va investir, d’un processus interactif dans lequel elle gardera toujours sa distance et assumera son statut d’intellectuel « non organique ». Elle s’emploiera à saisir la complexité des trajectoires historiques des familles paysannes – en particulier le rôle et le statut de la femme – pour la promotion desquelles elle ne cessera de plaider.

Aux responsabilités et à la gloire politiques auxquelles son rôle historique durant la guerre de libération nationale auraient dû ou pu la conduire, elle préfère le travail sur le terrain de la connaissance et la formation des générations futures, tout d’abord au sein de l’INRA et de son Centre national de la recherche en économie et sociologie rurales. Elle a fait le choix de travailler avec ceux qu’elle a trouvés «en bas» et dont on a escamoté l’existence à coups de raccourcis historiques et d’analyses sociologiques à connotation structuraliste. C’est ainsi qu’elle a approché les « paysans » puis les « femmes » , lesquelles, selon la réponse que lui a donnée un chef de famille exploitant agricole, sont tout en « bas » : « ce sont les femmes qui récoltent les lentilles car elles sont habituées à se courber ».

Le terrain, celui de « ces gens d’en bas » , a toujours été dans sa sociologie la pierre de touche de ses analyses. Une question est au cœur de la sociologie de Claudine Chaulet : comment se libérer, dans un rapport au demeurant étroit à cette terre ? Les réponses à cette question, elle les a cherchées au plus près des acteurs que sont les femmes et les hommes du pays profond, paysans et acteurs locaux, ces Algériens dont elle a reçu les témoignages sur leur quotidien, les mutations vécues, les rapports de domination dans lesquels ils étaient pris. Ces témoignages seront autant de points d’appui aux travaux qu’elle aura conduit. Avec les jeunes chercheurs qu’elle a formés et encadrés, et qu’elle continue de suivre et de conseiller, elle ne cessera de partager sa façon d’approcher la réalité socio-économique. Autant de dons reçus de ces populations, enquêtés, enquêteurs, jeunes chercheurs, étudiants auxquels elle a toujours tenu à rendre intelligible le sens de leur démarche par le dialogue et le partage, la publication et la formation .
[…]
Mohammed Benguerna, Naceur Bourenane, Daho Djerbal, Tayeb Kennouche, Fatma Oussedik.


Biographie

Claudine Chaulet, née Guillot

Née le 21 avril 1931 à Longeau (France) de parents fonctionnaires français. Son enfance est marquée par la montée du nazisme puis le début de la deuxième guerre mondiale : elle vivra, enfant, l’exode des populations de l’Est de la France mitraillées par l’aviation allemande.
Elle arrive en Algérie en Janvier 1942, suivant ses parents qui ont choisi la résistance. Etudes au Lycée d’Oran, puis après 1945 à Paris, avant de revenir à Alger.
Baccalauréat à Alger, puis études de Lettres à l’Université d’Alger. Découverte des « stages universitaires » et du Cinéclub à la suite d’André Mandouze ; milite dans le syndicalisme étudiant ; partage l’expérience de la revue « Consciences
Algériennes ».
En 1952, elle part à Paris faire des études d’ethnologie. Donne des cours du soir à des émigrés algériens et reste en contact avec des étudiants algériens de Paris. Suit les
mouvements anticolonialistes. En décembre 1954, bref passage à Alger. Rencontre de Pierre Chaulet et de Pierre Roche, ainsi que des militants nationalistes : Salah Louanchi, Abdelhamid Mehri.

Elle s’engage alors aux côtés de Pierre Chaulet, dans l’action clandestine. D’abord à Alger (transport de militants) puis à Paris où elle achève son année universitaire en juin 1955 (transmission de courrier entre Alger et Paris) et en fin à Alger où elle se marie en septembre 1955.

Dès lors, son activité militante est totalement confondue avec celle de son mari, juqu’à l’arrestation de Pierre en février 1957. Transport de militants, visites aux malades et aux blessés, formation d’infirmières et d’infirmiers, articles écrits en commun pour le journal l’Action de Tunis ; hébergement de Abane Ramdane, transport de Krim Belkacem, d’Amar Ouamrane, de Slimane Dehilés, de Larbi Ben M’hidi. C’est elle qui fera sortir d’Alger en Février 1957, malgré le quadrillage de la ville par les parachutistes, seule au volant de la 2 CV, Ramdane Abane, au moment même où son mari vient d’être emmené par les policiers de la DST.

À Tunis, de 1957 à 1962, elle a des fonctions d’enseignement à la Faculté de lettre et Sciences humaines de Tunis et poursuit des recherches en sociologie rurale dans la région de l’Enfida.
Parallèlement elle participe avec J. Belkhodja et Mme Allouache au soutien et à l’organisation du foyer des Moudjahidate, et sous l’égide du Ministère des affaires sociales du GPRA, au recensement puis au rapatriement des réfugiés algériens en Tunisie.

Après l’indépendance, de retour en Algérie, elle est recrutée au Bureau des Etudes du Ministère de l’Agriculture et de la Réforme Agraire par Amar Ouzegane. Par la suite, elle sera chercheuse à l’Institut national de la recherche agronomique, et fondera le Centre national de recherche en économie et sociologie rurales, qui mènera des enquêtes dans les domaines autogérés (elle publiera en 1970 « La Mitidja autogérée. Enquête sur les exploitations autogérées agricoles d’une région d’Algérie,
1968-1970 ») puis dans les coopératives de la Révolution agraire jusqu’en 1975, lorsque cette expérience est brutalement interrompue.

À partir de cette date, elle travaille à l’Université, enseignante à l’Institut de Sociologie et comme chercheur Centre de recherche en économie appliquée (C.R.E.A.) responsable de l’équipe « économie et sociologie rurales ».

Après sa thèse de doctorat en 1984 (« La terre, les frères et l’argent ») elle devient Maitre de Conférences puis Professeur de Sociologie à l’Institut de Sociologie, et Directeur de recherches au CREAD jusqu’en 1994.

Parallèlement, elle a été élue à l’Assemblée populaire de la wilaya d’Alger en 1976 où elle a travaillé dans la commission des affaires sociales.

Durant son séjour en Suisse de 1994 à 1998, elle a écrit sur son expérience. Depuis son retour à Algérie en 1999, elle contribue à encadrer des thèses de magistère en sociologie.


Décès de Claudine Chaulet,

acteur et témoin du combat pour la liberté des Algériens

[

Saïd Djaafer

HuffPost Algérie

le 30 octobre 2015

->http://www.huffpostmaghreb.com/2015/10/30/claudine-chaulet_n_8427384.html]
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Les militants de Novembre que sont les Chaulet partent en octobre. Ce n’est pas un choix, c’est ainsi. Une sorte de prédestination. Pierre est parti le 5 octobre 2012. Claudine vient de le rejoindre en ce jeudi 29 octobre 2015. Paix aux braves.
À ceux qui partent à la veille de novembre, de ce ce grand mouvement qu’ils ont fait avec les autres militants de la cause nationale. De ce grand mouvement qui nous a fait et dont on cherche encore l’accomplissement.
En ces jours sacrés de veille de novembre, comment ne pas s’incliner bien bas devant la grandeur paisible de cette dame. Allah Yerahmak Claudine Chaulet.

La militante de la cause nationale Claudine Chaulet est décédée jeudi 29 octobre à Alger, trois ans après son compagnon dans la lutte et dans la vie, Pierre Chaulet, parti le 5 octobre 2012.

Née en en 1931 à Longeau en Haute-Marne, fille d’un officier de gendarmerie et d’une enseignante, Claudine est arrivée en Algérie en 1941. Etudiante à Alger, elle suit les cours d’André Mandouze, homme exceptionnel venu en Algérie en 1946 pour préparer une thèse sur Saint-Augustin, un grand chrétien, un ancien résistant pour qui l’insoumission était un « acte de foi ».

Un homme que sa droiture pousse à s’engager du côté des militants de l’indépendance et qui deviendra la bête noire des ultras de l’OAS et qui finira par être expulsé d’Algérie après avoir signé le  » Manifeste des 121 « .

Bifurcation décisive

C’est chez André Mandouze, à Hydra, le 21 décembre 1954, que Claudine Guillot rencontre Pierre Chaulet. Elle devait discuter du contenu du dernier numéro de la revue « Consciences Maghribines » elle se retrouve dans une sorte de bifurcation décisive où le cheminement personnel épouse celui de l’histoire.

o-claudine-et-pierre-570.jpgclaudine et pierre

Elle le raconte dans le livre « Le choix de l’Algérie » : « Ce soir-là sont venus les deux Pierre (Chaulet et Roche) et deux personnes non prévues qui avaient besoin d’asile, Abdelhamid Mehri et Salah Louanchi (…) Quand vers la fin de mon séjour, le 6 janvier 1955, Pierre Chaulet m’a demandé si j’étais d’accord pour continuer avec lui, j’ai dit oui ».

Une épopée

Le couple Chaulet venait de se constituer. C’est ensemble qu’ils feront la révolution. Une épopée. Une action guidée par un engagement pour la justice sociale qui se prolongera par la lutte pour l’indépendance.

« J’étais syndicaliste en essayant de défendre les intérêts des étudiants. J’avais compris que le 1er Novembre était un événement extraordinaire qui allait donner enfin un sens aux luttes. C’est donc tout naturellement que je me suis engagée aux côtés de Pierre… ».

BLOG – Pierre et Claudine Chaulet, un choix d’attachement (*)

En septembre 1955, c’est la rencontre avec Abane Ramdane, homme un « peu enveloppé, très sympathique et direct » qui pose la question de confiance. « Est-ce que l’organisation peut compter sur nous ? ». Nous répondons ensemble et séparément « oui ».

Transports de tracts, évacuation de militants recherchés, le récit de ces jours extraordinaires est raconté dans le livre à deux voix paru chez Barzakh avec l’humilité de ceux qui ont pleinement conscience d’avoir été dans un mouvement d’une ampleur gigantesque une révolution.

De la plate-forme de la Soummam transportée dans les langes de son bébé au récit de l’exfiltration de Abane Ramdane vers Blida le jour même où Pierre était arrêté par la DST. Une évacuation faite en compagnie du bébé. Ce n’est qu’après avoir déposé Abane Ramdane à l’entrée de Blida qu’elle se laisse aller. « C’est alors seulement que j’ai pu pleurer, mon bébé dans les bras ».

Ensuite ce fut l’exil, la poursuite du combat à partir de Tunis. Et cet engagement de sociologue-militante après l’indépendance par le même élan de justice pour cette paysannerie qui a été la force de la révolution.

Claudine Chaulet nous quitte la veille du 1er novembre, trois ans après Pierre Chaulet. Cette grande dame a choisi l’Algérie. On ne lui sera jamais assez reconnaissant. Sans elle, Pierre et d’autres, on serait encore des indigènes, a écrit quelqu’un, hier, en guise d’hommage.

Beaucoup le savent. Beaucoup garderont le souvenir d’une femme discrète, économe de paroles, dont les yeux pétillaient d’un humour très fin. D’une femme qui était belle. De la beauté des justes.