Le PAGS et le PAYS : CINQUANTE ANNÉES PLUS TARD

pdf-3.jpg par Sadek Hadjerès

premier secrétaire du PAGS de 1966 à 1990 [[ Sadek Hadjerès: premier secrétaire du PAGS (Parti de l’Avant Garde Socialiste) de 1966 à 1990

membre du secrétariat du Comité central du Parti Communiste Algérien avant 1966]]

Un demi-siècle a déjà passé depuis 1966, l’année de la proclamation du PAGS.

Chacun sait qu’une date anniversaire ne peut pas être l’occasion à elle seule d’alimenter des évocations multiples ou une réflexion approfondie. C’est l’affaire, sur la longue durée, de tous ceux qui sont préoccupés par la continuité et l’avenir du mouvement social et démocratique algérien.

Pour aujourd’hui, je réduirai mon évocation à quelques réflexions que je crois essentielles pour l’avenir. Quant à des épisodes et problèmes non moins essentiels, il est possible de se référer à mes publications et interventions, dont nombre d’entre elles ont été consignées ou le seront plus tard sur mon site: «Socialgerie.net».

En fait, il ne s’agit pas seulement de l’Histoire du parti qui en 1966, dans des conditions minoritaires très difficiles et complexes nées du coup d’Etat du 19 juin 1965, a pris la relève du PCA, parti de classe, lui-même né trente ans auparavant (1936) et aguerri par les luttes de libération nationale.

Avec les 24 années d’action du PAGS et au-delà des débats et polémiques partisanes, il s’agit aussi en parallèle et en toile de fond, du devenir d’un peuple, d’un Etat, d’une société et d’organisations politiques et associatives. Après l’indépendance, tous ont d’abord vécu (jusqu’à 1990) un quart de siècle marqué d’espoirs ardents mêlés de contradictions et de sérieuses incertitudes, puis (après la disparition du PAGS) un nouveau quart de siècle jalonné de déceptions amères et cruelles.

En cette date symbolique de janvier 1966 et avant d’aborder le fond des basculements politiques et sociaux évoqués, le cœur et l’émotion sont les premiers à parler. Ma pensée et mes sentiments vont à tous les militants et militantes sincères et innombrables, souvent anonymes, qui ont partagé nos épreuves communes. Ils n’ont écouté que leur cœur et leur conscience, pour s’engager dans la cause de la justice et de la libération sociales. Ils n’ont marchandé ni leur temps, ni leur santé, ni leur statut professionnel. Ils n’ont malheureusement pu protéger suffisamment le sort immédiat et à long terme de leurs familles et pour nombre d’entre eux jusqu’au sacrifice de leurs vies.

Dans des cercles très larges de travailleurs et d’intellectuels, ce patrimoine humain et politique d’abnégation a laissé des traces indélébiles dans les cœurs et les mémoires. Avec l’expérience et le recul du temps, il a laissé aussi, après coup, à de larges milieux des enseignements positifs ou critiques de plus en plus reconnus comme dignes de réflexion, pour l’avenir d’une nation et d’un peuple confrontés aujourd’hui à de graves périls régionaux et mondiaux.

Quant à l’analyse des évolutions, j’ai été frappé par le fait global suivant, qui dépasse le cadre du seul PAGS. Si on exclut les couches et cercles parasitaires, autoritaires et opportunistes, on peut considérer que toutes les composantes et forces vives politiques et sociales de la Nation ont été simultanément touchées dans leur ensemble et à des degrés divers, d’abord par les évolutions ascendantes puis par la dégradation générale survenue en Algérie. Jusqu’à sombrer, par étapes, vers la situation actuelle, face à des enjeux et processus internationaux et nationaux qui pour nombre de compatriotes paraissent inexplicables.

Que faut-il en penser si on ne veut pas rester prisonniers de la nostalgie des moments les plus fastes de notre Histoire, ou révulsés et tétanisés par les épisodes les plus sombres ?

Le premier quart de siècle après l’indépendance, comportait dans les couches sociales laborieuses et populaires des capacités potentielles importantes de mobilisations démocratiques et pacifiques, à l’encontre du grave préjudice porté à ce potentiel par les coups de force militaires de l’été 1962 et du 19 juin 1965. Malgré le néfaste système de répression et de caporalisation de la société et de la vie politique, un espace restait ouvert à d’importantes batailles de masse pacifiques pour imposer un contenu social et démocratique plus grand aux tâches d’édification nationales devenues objectivement nécessaires, y compris pour le système antidémocratique en place. Le rapport des forces international de cette époque et les vives aspirations des masses populaires, nourries aux espoirs engendrés par la guerre de libération, rendaient possible de mener ces luttes à grande échelle.

On sait l’importance stratégique des mesures de l’époque telles que nationalisations des grandes ressources naturelles, tombées auparavant dans les mains de grandes sociétés capitalistes étrangères, réforme agraire, mesures importantes dans les domaines de l’enseignement, de la santé, production industrielle, emploi, etc.

Contrairement aux affirmations officielles, elles n’avaient pas un caractère socialiste, et leur orientation comme leur application n’étaient pas exemptes de sérieuses contradictions et déformations. Mais elles avaient initié, malgré les dérives et les sabotages, un socle ou un poumon économique et social sur lequel l’Algérie a survécu jusqu’à ce jour, malheureusement de plus en plus précaire, pour toutes les raisons de classe et de prédation internationales et nationales bien connues. Il était vital pour les Algériens d’édifier un secteur d’Etat comme support et moteur d’une économie nationale productive, y compris pour le privé, au service de leur développement social et culturel.

C’est pourquoi au long de la décennie 70, le PAGS quoique clandestin et sévèrement réprimé, s’est honoré, en appui sur les travailleurs des villes et es campagnes, les étudiants et les cadres, de participer et d’appeler à une participation résolue à cet effort. Il le faisait non pour les beaux yeux du pouvoir, d’ailleurs divisé et en partie hostile à ces orientations, mais pour leur imposer, sur le terrain, un contenu démocratique et de classe plus favorable aux intérêts nationaux et populaires. Des batailles mémorables et fructueuses ont été menées par les militants et militantes du PAGS avec la paysannerie (cf. le grand mouvement du volontariat), les travailleurs industriels, les syndicats et les associations de jeunes et de femmes en proie à la caporalisation, les cadres de l’économie et d’autres secteurs de l’activité nationale.

Cette position n’était pas incompatible, bien au contraire, avec la dénonciation et la résistance concrètes, tout aussi résolues, contre l’arbitraire du système répressif du parti unique. Le PAGS en souffrait lui-même et luttait, pied à pied, en actes et sur le terrain, pour arracher les libertés syndicales et démocratiques, faire reculer les manifestations d’intolérance et de régression culturelle et idéologique, combattre les remises en cause des acquis démocratiques et sociaux de l’indépendance, ainsi que le démantèlement du secteur d’Etat comme ce sera, de plus en plus, le cas dans les années 80 qui déboucheront sur le chaos tragique de la décennie suivante.

Malheureusement, le PAGS fut l’une des rares organisations à engager ce type d’efforts concrets à la base, avec les forces syndicales non domestiquées et quelques courants nationalistes ou personnalités minoritaires.

Les forces politiques les plus influentes dans l’opposition sont ainsi la plupart du temps passées à côté d’une grande bataille. L’une des raisons est que le champ politique était submergé par les positionnements « identitaires », dans les domaines linguistiques et religieux notamment, les différences de sensibilités idéologiques etc., que les tenants du pouvoir et les couches parasitaires leur opposaient. Ils attisaient et brandissaient en permanence ces diversions pour éluder les problèmes économiques et sociaux qui étaient au cœur de la question nationale à cette nouvelle étape.

La question reste d’une brûlante actualité. L’opposition conséquente à un pouvoir autoritaire ou illégitime n’est en aucune façon incompatible, bien au contraire, avec les efforts constructifs en direction de la société laborieuse et populaire, consistant à élever le niveau de conscience et la combattivité à la base pour faire émerger et converger des actions consensuelles autour des intérêts sociaux et nationaux communs. Avec le recul du temps et l’expérience, cette orientation se confirme aujourd’hui par les appels et les efforts plus nombreux visant à forger sur des bases de principe et dans l’action un «consensus national» qui contribue à sortir le pays d’une impasse aux contours tragiques.

Ce qui reste à faire, dans les années et décennies à venir, n’est pas des plus simples ou des plus faciles. En cela, l’expérience du PAGS elle aussi peut nous éclairer. Pas seulement par les élans et les luttes unitaires de masse qu’elle a suscitées, mais aussi, comme pour d’autres formations, par ses limites, ses défaillances ou ses erreurs d’appréciation dont la complexité des situations traversées n’était pas seule responsable.

On peut dire en effet que si par certains côtés ou à certains moments, cette expérience fut exaltante et exemplaire dans sa justesse, elle fut aussi limitée, entravée, inachevée ou même décevante dans d’autres rapports des forces nationales. Ce fut particulièrement le cas au début des années 90.

J’en ai tiré pour ma part deux enseignements de base, liés entre eux. Ils me paraissent expliquer les limites et les faiblesses constatées pour le PAGS, mais restent valables pour toute formation progressiste.

D’abord c’est l’intervention massive des composantes de l’Algérie profonde (et non le seul poids ou comportement des états-majors politiques) qui reste la condition sine qua non des changements substantiels souhaités. En même temps, pour que cette condition fructifie, une conscience politique et idéologique accrue est indispensable, autour de deux volets. Ce sont ces deux volets qui se sont avérés insuffisants chez tous les acteurs concernés, y compris pour le PAGS dont les efforts ont été pourtant notables dans ces deux directions.

La première de cette insuffisance est la sous-estimation des facteurs et des environnements régionaux et internationaux. Les évolutions nationales restent étroitement dépendantes, sous diverses formes, des rapports de force dans la lutte des classes mondiale et régionale. La montée sauvage de l’hégémonisme néolibéral et néocolonial est le dernier avatar des formes de domination précédentes de l’impérialisme. Son poids, même s’il ne s’est manifesté qu’à travers des relais indirects et non ouvertement, a beaucoup pesé dans la crise qui a affecté toutes les formations nationales et pas seulement le PAGS.

La question est : se soumettre à la barbarie moderne multiforme du capitalisme néolibéral, sous prétexte de sa prétendue toute puissance? Ou trouver toutes les façons de lui résister et s’en dégager dans l’intérêt national et populaire? Les camouflages tentent d’éluder la question, mais l’enjeu est incontournable, décisif, si on veut dès aujourd’hui et dans les formes appropriées à chaque pays, commencer à tracer les chemins d’une alternative plus humaine.

La deuxième prise de conscience nécessaire concerne le front intérieur. C’est-à-dire la façon dont les luttes sont à mener sur le terrain par toutes les forces intéressées à un avenir politique et social de liberté et de justice.

La question concerne au premier plan les travailleurs et les déshérités des villes et des campagnes, en particulier les couches les plus conscientes et les plus combatives des jeunes, des femmes et des intellectuels. L’enseignement longtemps méconnu, réside dans l’impératif suivant: comment conjuguer l’existence et les positions autonomes de chaque courant et formation politique progressiste et démocratique, quelle que soit sa sensibilité idéologique ou identitaire, avec les efforts pour l’unité d’action et les convergences de ces formations autour des intérêts concrets communs des couches et milieux qu’elles représentent.

La prise de conscience assez forte de cet impératif, fut le secret et la raison principale de l’aboutissement heureux de notre guerre d’indépendance, malgré toutes les insuffisances de ce mouvement national, parfois graves et aujourd’hui mieux connues.

Malheureusement, après l’indépendance, cet impératif unitaire et démocratique a été soumis au nom de la pensée et du parti unique, à des campagnes de plus en plus virulentes de discrédit et des manœuvres de diversion et de division. Cela était «normal» de la part des cercles autoritaires et prédateurs. Par contre, il fut regrettable et catastrophique que des cercles se réclamant de l’intérêt national soient tombées dans le piège de sous-estimer et combattre cette exigence salutaire, au détriment de la mobilisation unie et consciente d’une société impatiente de réalisations sociales et démocratiques à son profit.

C’était méconnaître, inconsciemment chez les uns, délibérément chez d’autres, la nécessité de l’indispensable FRONT UNI dont avait besoin la société de l’Algérie indépendante. C’était ignorer un mode politique fécond et constructif de gestion de la riche diversité nationale objective. On lui a substitué les faux arguments, les procès d’intention, les diabolisations réciproques, au détriment de la solution des vrais problèmes vitaux. C’était brandir les uns contre les autres l’arme fatale de démolition des espoirs d’une Algérie heureuse et solidaire.

Ce n’est pas un hasard si quatre mois seulement après l’indépendance, le premier parti à être officiellement interdit a été le Parti Communiste Algérien. Laminé dans ses effectifs par les sacrifices de la guerre de libération, mais en rapide développement depuis quatre mois, il effrayait les autorités nouvellement auto-installées, par l’écho positif grandissant que réservait la société à ses appels répétés pour les solutions pacifiques et démocratiques, ainsi qu’aux positions mobilisatrices et rassembleuses qu’il défendait sur l’ensemble des problèmes économiques, sociaux et culturels de l’Algérie nouvelle. Les autres courants politiques et idéologiques, y compris ceux qui se soumettaient à l’idée et la réalité du parti unique, auront rapidement constaté, après cette interdiction, que l’arbitraire sous prétexte anti-communiste allait les frapper à leur tour et préparait les sombres péripéties des décennies suivantes.

Le même mécanisme s’est reproduit après l’émergence à la légalité du PAGS en 1989 après vingt-quatre ans de difficile clandestinité. Sous devanture faussement démocratique, le système étatique en appui sur son appareil policier, craignait par-dessus-tout la mobilisation autonome et démocratique de la population. Il a joué à fond, contre le parti fragilisé par sa réorganisation en cours, la carte de la division et de la caporalisation des rangs militants en attisant les peurs, les méfiances et les amalgames identitaires face à la montée des mouvements islamistes, dont les plus intolérants et les plus hégémonistes d’entre eux (contre tout Etat, toute Constitution, etc.). Ce fut notamment l’argumentaire spécieux des campagnes de panique remplaçant l’analyse, alimentées par une partie de l’instance exécutive du PAGS dont l’infiltration et les motivations ne tardèrent pas à se confirmer. Elle utilisa la mainmise sur des leviers organiques pour fragmenter les saines réactions militantes et étouffer les débats démocratiques au nom d’une urgence sécuritaire. Le PAGS, ne pouvant plus être interdit comme le fut le PCA en novembre 1962, est devenu la cible première des forcings de «redressement» ou de domestication auxquelles seront confrontées pratiquement toutes les formations politiques agréées après 1989.

Les pressions et intrigues devinrent particulièrement brutales aussitôt après l’échec d’une première tentative d’arracher au PAGS, dès juin 1990, un appel précipité à annuler le résultat des élections municipales et à l’interdiction du FIS qui venait de remporter ces élections. Or les auteurs de ces pressions avaient été, quelques jours auparavant, les plus ardents et les plus optimistes à préconiser une participation franche du PAGS à ces élections. Ils tentèrent un «argument-choc» auprès des cadres et militants pour justifier leur revirement et l’abandon de l’autonomie politique du PAGS: la situation nationale, disaient-ils, venait d’atteindre, après ces élections, une exacerbation très dangereuse et l’armée n’attendait qu’un appel du PAGS pour intervenir et sauver le pays d’un péril imminent. Je me suis opposé à ce montage cousu de fil blanc, qui tournait le dos à la raison d’être du parti et le menaçait de devenir l’auxiliaire inconditionnel d’appareils du pouvoir hostiles à notre autonomie politique et organique depuis des décennies. De surcroît la sur-dramatisation de la situation pour justifier une décision précipitée s’est avérée artificiellement gonflée. Et surtout la violence terroriste potentielle ou déclarée ne peut être prévenue ou neutralisée par les seules mesures ou ripostes sécuritaires. Le terrorisme ne peut être prévenu ou vaincu que par l’éradication de ses causes, par les solutions et moyens économiques, sociaux, politiques et culturels appropriés et suffisants, en appui sur la mobilisation et la conscience populaires.

Le scénario de caporalisation de juin 90 préfigurait celui de fin-décembre 91 et début-janvier 92, dix-huit mois plus tard, pendant lesquels les apprentis-sorciers multiplièrent les déclarations alarmistes et les chantages au nom de la sauvegarde nationale, alors que le champ restait ouvert aux efforts de clarifications et de mobilisations unitaires. Ce déni des traditions de lutte politique du parti provoqua avant comme après le Congrès de décembre 1990 la désaffection massive des militants et plus tard la fin du PAGS lui-même.

Je ne décrirai pas ici les mécanismes de cette dégradation progressive, plusieurs épisodes ont été déjà ou seront exposés dans différents écrits.

Il reste à en tirer l’enseignement essentiel, car la question reste d’une brûlante actualité, à l’heure où les «déballages» médiatiques confirment les nuisances d’un mode d’exercice du pouvoir et des méthodes généralisées qui ne sont plus de notre temps et de l’intérêt national.

La finalité de ces méthodes est multiple. Elle consiste à justifier l’abandon de la lutte politique indépendante comme axe essentiel. Elle vise à entraver ou bloquer la lutte sociale et la mobilisation syndicale et associative autonome. Elle vise encore à entraver et discréditer les efforts unitaires entre partis, préconiser l’alignement inconditionnel sur les appareils sécuritaires de l’Etat. Elle pousse à rallier les thèses libérales et à discréditer les luttes sociales. Elle cherche à museler les rangs pour paralyser les initiatives militantes au plus près de la société. Son objectif est aussi d’empêcher de dévoiler au grand jour les pratiques obscures et les dérives anormales occultées dans les conditions de clandestinité. Elle encourage enfin le dénigrement des militants et des cadres honnêtes et pleins d’abnégation, ainsi que les anathèmes en lieu et place de débats ouverts et respectueux des militants, alors que de tels vrais débats purent se dérouler même dans la clandestinité.

Ces facteurs pervers se conjuguaient avec un contexte dominé par le regain conservateur et réactionnaire à l’échelle internationale. Ils poussaient à déboucher sur la désaffection du parti, faute d’une prise de conscience assez massive dans les rangs militants et dans le pays, des graves dessous et dangers apparus. Certes, les méthodes de l’infiltration policière, ainsi que le désarroi entraîné par la dislocation du système des Etats socialistes, ont facilité la déstabilisation du parti. Mais la cause la plus profonde a été une capacité politique et idéologique insuffisante pour mettre en échec l’abandon des bases de principe qui avaient assuré la cohésion du PAGS et lui avaient valu la considération et le soutien d’une partie appréciable de l’opinion nationale.

Ainsi, sur la double toile de fond nationale et internationale, il est possible, avec d’autres courants politiques à vocation démocratique, eux aussi gravement endommagés, paralysés ou dévoyés, de dresser un bilan et des leçons communes après les vingt-cinq ans d’existence du PAGS et les vingt-cinq ans de son absence sur la scène politique après son implosion.

Dans l’immédiat, ces leçons incitent davantage toutes les forces et courants du champ politique progressiste à intervenir, séparément ou ensemble dans les enjeux quotidiens à partir des enseignements tirés par chacun d’eux. Ces prises de conscience ont fait de substantiels progrès dans la récente période où se sont davantage démasqués les mécanismes antidémocratiques, antisociaux et antinationaux.

Quant au plus long terme, qu’en sera-t-il de la nécessaire recomposition des forces de liberté et de justice sociale les plus conséquentes ?

Chacun comprend qu’elle sera un long processus. Les luttes communes unitaires éclaireront mieux les rythmes et les modalités, dans le contexte évolutif du champ politique et géopolitique national et international.

À travers les espaces chaque jour conquis en faveur du débat démocratique et de l’action unie autour des intérêts communs, c’est toute une nouvelle culture politique qui reste à forger et faire fructifier ensemble. Pour cette tâche historique, une responsabilité particulière incombe à toutes les forces où qu’elles se trouvent, attachées à l’idéal de suppression de l’exploitation de l’Homme par l’Homme, seul espoir de sauver la dignité et la survie des habitants de notre planète.

Pour terminer, je ne peux m’empêcher de dire en cet anniversaire, à tous mes compagnons sincères des longues luttes passées : bien que l’expérience à l‘échelle historique et mondiale ne soit pas terminée, vous avez accompli un parcours de courage, d’honneur et de dignité, à contre-courant des régressions dominantes. Je partage avec vous la fierté d’avoir œuvré au sein d’un mouvement qui a enfanté tant d’actes généreux.

Pardonnez-moi si, par besoin incontournable pour nous tous d’analyser de sang-froid les questions du passé, les analyses à elles seules ne peuvent rendre compte de l’élan vivant et chaleureux qui nous a portés avec notre société.

Je suis sûr qu’ils sont nombreux ceux d’entre vous en mesure de restituer cette chaleur et cette foi humaniste aux nouvelles générations, dans ce pays si riche de valeurs matérielles et morales, mais en proie aux injustices explosives et sources de désarrois. Chaque fait de votre lutte que vous tirerez de l’oubli, chaque problème vécu par vous dans l’enthousiasme ou la souffrance, chaque évocation du mouvement que vous avez porté avec ses hauts et ses bas, sera une arme, un stimulant, un enseignement pour tous les jeunes qui se sentent orphelins d’un avenir possible.

Sadek Hadjerès

le 28 Janvier 2016


PARIS – 23 & 24 JANVIER 2016: POUR UN PLAN B EN EUROPE

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à Paris, accueil de 12h30 à 13h
Maison de la Chimie, 28, rue Saint-Dominique 75007 Paris
(sur inscription uniquement)
Mot d’accueil des coordinateur-trice-s du Parti de Gauche,
Danielle Simonnet et Eric Coquerel (13H)
Interprétation : français, anglais et espagnol

OUVERTURE PAR OSKAR LAFONTAINE,
ANCIEN MINISTRE DES FINANCES ALLEMAND (13H15)

Tables rondes sur l’euro (14h-16h)
TABLES RONDES : MAÎTRISER LA MONNAIE

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INTERMEDE PAR ZOE KONSTANTOPOULOU,
ANCIENNE PRÉSIDENTE DU PARLEMENT GREC (16H15)

www.euro-planb.eu

Tables rondes sur la dette (17h-19h)
TABLES RONDES : MAÎTRISER LES DETTES PUBLIQUES
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CONCLUSION PAR STEFANO FASSINA,
ANCIEN MINISTRE DES FINANCES ITALIEN (19H15)

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OUVERTURE PAR YANIS VAROUFAKIS,
ANCIEN MINISTRE DES FINANCES GREC (10H00)

Tables rondes sur les échanges internationaux (10h45-12h45)
TABLES RONDES : MAÎTRISER LE COMMERCE INTERNATIONAL
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CONCLUSION PAR JEAN-LUC MÉLENCHON,
EURODÉPUTÉ FRANÇAIS (13H00)

L' »ADIEU » DE MOHAMMED HARBI A HOCINE AÏT AHMED

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Youssef Zerarka, journaliste

Huffpostmaghreb,

le 15 janvier 2016

Le texte intégral de la lettre de Mohamed Harbi lue en son nom lors de la soirée hommage à Ait-Ahmed à Lausanne

Adieu Hocine !
Vaincu par les injures du temps, Hocine Aït Ahmed nous a laissé en legs sa ténacité dans le combat pour une Algérie démocratique.
Mon état de santé ne me permet pas d’être parmi vous, aujourd’hui, pour évoquer les péripéties de notre combat commun, marqué parfois par des différences d’analyse et de pratique. Entre nous, la volonté du dialogue en toute amitié et courtoisie a toujours prévalu sur les joutes de mauvais aloi.
Nous convenions que la rupture inauguratrice du monde moderne n’a pas été consommée dans notre pays. La voie empruntée par les esprits éclairés du nationalisme algérien – à savoir sortir de la tradition sans en avoir l’air, sans une critique radicale des pesanteurs sociales et sans un véritable aggiornamento religieux – s’est avérée impraticable, d’où un retour dans le champ politique des forces obscures et des représentations du passé.
Ce constat est toujours d’actualité, et il est faux de croire que nous pouvons lui donner une suite heureuse sans faire fi de nos échecs et du caractère de fureur et de brutalisation qui marque notre trajectoire politique. Hocine l’avait bien compris, mais déminer le champ politique n’était pas une tâche aisée. Continuons le déminage en lui rendant hommage.
Mohammed Harbi.
Paris, le 29 décembre 2015.

Hommes libres imprégnés — en permanence — de l’esprit critique, Hocine Ait-Ahmed et Mohammed Harbi se sont beaucoup rencontrés ces vingt dernières années. Ils se sont beaucoup échangés sur la mise en perspective du mouvement national, sur la crise algérienne post-indépendance et sur L ‘impasse des années quatre vingt-dix et deux mille.

Dire que les deux hommes étaient sur la même longueur d’ondes sur toutes les questions, toutes les thématiques, c’est occulter une facette de la relation qui les unit depuis les années du mouvement national.

Secret de polichinelle, Da L’Ho et Harbi ont divergé. Et à de multiples reprises. Qu’il s’agisse des questions inhérentes à la crise nationaliste d’avant-1954, de la conduite de la guerre d’indépendance ou de la crise de l’après-1962, les deux hommes ont développé parfois des points de vue/arguments aux antipodes les uns par rapports aux autres.

Reste que leurs différences dans L’interprétation/perception de tel fait et de telle séquence n’occultent en rien leur entente/accord sur l’essentiel : l’attachement à la démocratie et à la morale en politique, leur opposition de tous les instants à la rapine dans l’exercice de la politique.

Lorsque Ait-Ahmed s’éteint le 23 décembre 2015 à l’âge de 89 ans, Mohammed Harbi n’embarque pas à bord d’un TGV en partance pour Genève avant de rallier Lausanne.
Ce n’est pas l’envie qui lui manque, bien au contraire. Mais, cadet de Da L’Ho de sept ans seulement (1933), « Si Mohammed » n’est pas au summum de sa forme pour sacrifier à un aller-retour Paris-Genève. Pour autant, il tient à saluer une dernière fois un ami dont il a longtemps croisé le chemin.

Jeune militant PPA-MTLD, membre de la Fédération de France du FLN, directeur du cabinet civil de Krim Belkacem au ministère des Armées et au ministère des Affaires étrangères du GPRA (excusez une éventuelle confusion sur ce point), ambassadeur du GPRA en Guinée, membre — en qualité d’expert — de la délégation des négociateurs à Evian, Mohammed Harbi est également l’historien qui a fait valoir le mieux le parcours de HAA sur le temps long.

Faute de pouvoir se déplacer à Lausanne, le 29 décembre 2015, pour la soirée hommage à Da L’Ho, l’auteur de « FLN, mirage et réalité » prononce solennellement un « Adieu Hocine » au moyen d’un texte nécrologique lu en son nom pour la circonstance.

En attendant d’en dire plus dans la suite — prévue — de ses Mémoires, Harbi a tenu à saluer un parcours militant long de 75 ans (!!!) et saluer la mémoire d’un homme qui nous laisse « en legs sa ténacité dans le combat pour une Algérie démocratique ».

Pour Hatbi, Hocine Ait-Ahmed s’est employé, une vie durant, « à déminer le champ politique ». Un exercice qui n’était guère « une tâche aisée ». Et l’historien de suggérer un hommage qui sied au défunt. « Continuons le déminage » d’un paysage politique miné par les dommages de la crise de l’été 1962 « en lui rendant hommage ».

Youssef Zerarka

LES FEMMES ET LA PARITÉ (HOMMES-FEMMES) EN ALGÉRIE

.. »Nous sommes au début d’un lent processus vers la parité… il faut reconstruire l’espoir parmi les travailleurs, les jeunes , les femmes et les opprimés »

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Soumia Salhi :
 » Aucun pays n’a atteint la parité homme-femme à tous les niveaux »

Propos recueillis par Mina Adel

El Watan,

le 13 janvier 2016

« Quand le projet de révision constitutionnelle approuvé lundi par le Conseil des ministres consacre, entre autres, «la parité entre les hommes et les femmes sur le marché de l’emploi».
Mme Soumia Salhi militante féministe et syndicaliste revient sur cette disposition.

Le projet sur la révision de la constitution consacre la parité homme/femme. En tant que militante pour l’émancipation de la femme, que vous fait une telle décision?

C’est un pas positif. Nous revendiquons la parité, nous y travaillons depuis toujours.
Bien sûr, l’objectif central du projet de révision de la Constitution est de revenir sur la concentration des pouvoirs édictée en 2008 par la précédente révision.
Mais, nous héritons à chaque fois de l’introduction de principes généreux en faveur des femmes.

Après la promotion des droits politiques de la femme en 2008 et l’imposition qui en a résulté d’une représentation féminine dans les assemblées élues, nous avons en 2016 l’affirmation d’un objectif de parité dans le monde du travail et d’une promesse d’action de l’Etat pour l’accès des femmes aux responsabilités.

Il eut été judicieux d’opter pour une rédaction plus claire qui édicte l’objectif de parité partout dans la société, au travail comme au niveau des responsabilités professionnelles, syndicales et politiques. Il est bon d’inscrire aussi l’obligation qui en résulte d’action de l’Etat pour promouvoir cet objectif.

Les modalités sont accessoires et nous en débattrons dans la société au cours du lent cheminement nécessaire.

Alors que cette parité est consacrée par la Constitution la réalité du terrain est toute autre. Les différents organismes et classements mondiaux, tel que le Forum Economique Mondial mettent l’Algérie, à la queue du peloton…..

Oui je sais, on classe parfois l’Algérie derrière les pays du Golfe qui sont, comme chacun sait, des paradis pour le sort des femmes. Ces classements sont des outils de propagande des puissants, si l’Algérie leur vendait Sonatrach elle gagnerait des dizaines de places.

Nulle part au monde, la parité n’est réalisée et ce, même dans les pays les plus avancés dans le domaine de l’égalité homme femme, les pays nordiques.

Le dernier rapport mondial sur la parité estime qu’il nous faut patienter 81 ans pour atteindre la parité au travail! Aucun pays n’a atteint la parité à tous les niveaux.
Pour nous, la parité est un objectif de notre lutte et nous marquons des points.
Notre société est en train de passer d’une société rurale caractérisée par la grande famille patriarcale où l’oppression des femmes est radicale à une société urbaine basée sur la petite famille mononucléaire et le salariat féminin qui se développe et bouleverse les pratiques sociales.

Les mentalités sont restées proches de celles qui correspondaient à l’ordre social antérieur, aujourd’hui largement disparu. Les pratiques sociales changent dans la douleur.
C’est connu, les mentalités sont toujours en retard sur l’évolution sociétale et la vague régressive des années 90 tire aussi ses origines de ce gigantesque bouleversement en cours qui voit l’émergence de la femme algérienne et son irruption dans la vie publique.
Quand j’ai commencé à militer pour les droits des femmes, les statistiques disaient que 97% d’entre nous étaient des femmes au foyer. Trois à quatre dizaines d’années plus tard nous sommes une sur six à travailler, la moitié des cadres de la santé et de l’éducation, 40% des juges, un tiers des députés… sur certains critères nous sommes très en avance mais globalement nous sommes bien en retard par rapport aux pays développés où le salariat sape les bases économiques du patriarcat depuis plusieurs siècles sans en avoir fini, d’ailleurs, avec l’idéologie patriarcale.

Que faudrait-il faire pour concrétiser, sur le terrain, l’égalité des sexes, selon vous?

C’est un combat complexe, un combat sur plusieurs plans. La revendication de l’émancipation des femmes, et donc de la fin de l’oppression subie, n’est pas une abstraction produite par des esprits purs.
Notre action est rendue possible par une évolution objective de la société. L’égalité promise par toutes les constitutions depuis 1962 témoigne de l’élan généreux du mouvement de libération nationale mais elle ne pouvait se concrétiser pour ma mère et les femmes de sa génération, enfermées ou marginalisées dans l’espace féminin du village, souvent analphabètes…
Les moudjahidates, si importantes par la légitimité qu’elles nous procurent, étaient un petit groupe marginalisé.
Mais la scolarisation massive depuis l’indépendance a provoqué une présence massive des jeunes femmes dans l’espace public en contradiction avec la loi non écrite de l’ordre patriarcal.

C’est le début du mouvement féministe, refus du code de la famille inégalitaire mais aussi sur des questions plus immédiates comme l’autorisation de sortie pour les femmes.

Alors que l’urbanisation bouleverse la donne sociale, l’arrivée des diplômées sur le marché du travail réhabilite toutes les travailleuses, réorganise l’espace public et impose une mise à jour des pratiques sociales.

Ce processus ne s’est pas ralenti même durant la décennie 90. Des questions nouvelles sont mises en discussion dans la société : harcèlement sexuel, violence, accès aux responsabilités, apport économique des femmes dans le couple…

Il y a une dialectique entre la lutte idéologique contre les mentalités rétrogrades, les combats concrets sur le terrain socio-économique et les combats juridiques pour transcrire nos droits dans les lois du pays. Ce que nous visons c’est changer la réalité dans la société.

À côté du succès remarquable obtenu au plan législatif contre les violences faites aux femmes, par exemple, notre victoire est que notre campagne est devenue un fait de société, un sujet de conversation courant et que cela favorise le changement de comportement.

Et comment les femmes seraient-elles des égales si elles n’ont pas la possibilité de l’autonomie économique, celle d’un salaire, d’un logement… comment pourraient-elles être plus nombreuses au travail s’il n’y a pas une socialisation des tâches ménagères par des garderies, des cantines et des transports scolaires…

L’Algérie a adopté en 2008, le système de quota. En plus d’assurer une meilleure représentativité de la femme dans les assemblées, ce système a-t-il permis une meilleure implication de la femme dans la gestion des affaires publiques et dans la prise de décisions?

Nous en sommes encore au niveau symbolique mais le symbole est plus visible. 30% d’élues à l’APN c’est encore peu fréquent dans le monde. Mais aucune sénatrice chez les partis. Le pouvoir est encore masculin, dans les pays comme le notre il l’est un peu plus que dans certains pays développés. Et la société résiste encore à cette reconnaissance.
Pourtant la crise de l’école fait une large majorité féminine au bac et parmi les diplômés.
Sans une politique de quota on ne peut pas progresser. Les femmes sont encore largement minoritaires au niveau des responsabilités mais ce qui a changé c’est que des voix féminines participent à la vie publique, aux débats de la société. Nous sommes devenues visibles, incontournables.
Nous sommes au début d’un lent processus qui mène à la parité.

Certains parlent d’une sorte d’absentéisme de la nouvelle génération dans tout ce qui est militantisme et action citoyenne. Partagez-vous ce constat et quelle en seraient les raisons à votre avis?

Notre génération vient d’une époque d’espoir et nous sommes passées à ce moment d’effondrement du mouvement ouvrier qui structurait auparavant l’action démocratique.
Mais soyons sérieuses, dans les années 70 nous étions une poignée dans quatre grandes villes du pays, aujourd’hui il y a, à travers le pays, des centaines de collectifs féminins les plus divers.
Des jeunes, beaucoup de jeunes activent.
Mais les collectifs militants ont le plus souvent laissé place à des activités associatives rythmées par les projets des ONG ou ceux du gouvernement.
Les autres sont invisibles.
Enfin on en est tous là à travers le monde. Il faut reconstruire l’espoir parmi les travailleurs, les jeunes, les femmes et tous les opprimés complètement désorienté.

Propos recueillis par Mina Adel

repris sur le blog algerieinfos

CONSTITUTION ET TAMAZIGHT

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POUR QUE L’OFFICIALISATION DU TAMAZIGHT NE SOIT PAS UNE « DIVERSION IDENTITAIRE » SANS LENDEMAINYassin Temlali – Huffpostmaghreb – le 8 janvier 2016;


CONSTITUTION : HORMIS TAMAZIGHT, BOUTEFLIKA NE LÂCHE RIEN…Mohamed Saadoune – Huffpostmaghreb – le 6 janvier 2016;


POUR QUE L’OFFICIALISATION DU TAMAZIGHT NE SOIT PAS UNE « DIVERSION IDENTITAIRE » SANS LENDEMAIN

Yassin Temlali
Journaliste
Publication: 08 janvier 2016

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Dans son « article 3 bis », le projet d’amendement constitutionnel prévoit d’élever le « tamazight [[Nous écrivons « tamazight » entre guillemets parce qu’il s’agit d’un objet théorique, qui n’a encore aucune existence réelle. Ce qui existe réellement ce sont les langues berbères (kabyle, chaoui, mozabite, chleuh, rifain…). L’existence dans un passé lointain d’un berbère originel, duquel auraient dérivé les langues berbères actuels, n’est rien d’autre, pour l’instant, qu’une hypothèse de travail pour les linguistes.]] » au rang de « langue officielle ». On ne peut que se féliciter d’un tel progrès quand bien même il se ferait dans un cadre autoritaire, celui de la modification d’une Constitution elle-même imposée au mépris des règles les plus élémentaires du jeu démocratique.

On ne peut que s’en féliciter parce qu’il s’agit du débouché de longues luttes et, surtout, parce qu’avec cet article 3 bis, une autre politique linguistique est, enfin, théoriquement possible.

Doit-on, cependant, s’en tenir à cette satisfaction et rendre grâce au régime d’avoir été, pour la première fois depuis l’indépendance, à l’initiative de la promotion des langues ancestrales de l’Algérie ? Le régime étant ce qu’il est, c’est-à-dire autoritaire et manipulateur, la question se pose: quel serait son but inavoué derrière la décision d’officialisation du « tamazight »?

L’interrogation est d’autant plus légitime que cette décision a été prise dans un contexte de reflux quasi complet des mobilisations populaires en Kabylie.

Le régime s’est-il persuadé, dans une émouvante et soudaine inspiration, des droits linguistiques des minorités berbérophones ? Non, assurément. Bien qu’elle jette, comme nous l’avons dit, les bases d’une politique linguistique autre que ce bilinguisme officieux et inassumé arabe-français, l’officialisation du « tamazight » n’est pas forcément synonyme de la résolution de la « question berbère ». Elle ne sera que le début du chemin, qui sera long et tortueux si les masses berbérophones organisées n’entrent pas en jeu pour le raccourcir.

Une opération de diversion et de neutralisation des élites kabyles

Maquillées en questions « identitaires » passionnelles, les questions culturelles sont, aux mains des régimes en crise, de redoutables instruments de manipulation de masse. Cela se vérifie jusque dans une vieille démocratie parlementaire comme la France, où, en 2009, nous avons cru rêver en voyant Nicolas Sarkozy et Eric Besson lancer un énième débat byzantin, ledit « débat sur l’identité nationale » française.

LIRE AUSSI: Algérie : langues-alibis et hystéries identitaires

En Algérie, les fondements de la domination exercée par le régime sur la société sont secoués par le tarissement des revenus extérieurs de l’Etat ; il a naturellement intérêt à focaliser l’attention politique moins sur le nouveau Code des investissements ou la suppression des subventions publiques que sur les prétendues préoccupations « identitaires » des Algériens. La reconnaissance du « tamazight » en tant que langue officielle semble destinée, de ce point de vue, à servir de gigantesque diversion.

Les polémiques ont déjà commencé sur son opportunité voire sa pertinence. Elles seront nourries par les officines compétentes en matière de pervertissement du débat public, et ce, afin que la réorientation brutale de la politique économique du pays s’opère avec le moins de dégâts possible pour les gouvernants et la camarilla d’affairistes auxquels ils sont plus que jamais acoquinés.

L’annonce de la reconnaissance du « tamazight » comme langue officielle semble avoir un autre intérêt pour le régime : la neutralisation, par leur intégration dans l’administration, l’éducation nationale, la future Académie de la langue berbère…, de nouvelles élites kabyles (je dis bien « kabyles » car ni dans les Aurès ni dans le M’zab, la reconnaissance pleine et entière du fait linguistique berbère n’est une revendication de masse).

Tout en étant des concessions au mouvement de boycott de l’école, la création du Haut commissariat à l’amazighité (HCA) et l’introduction du « tamazight » ans le système scolaire ont servi, en 1995, à mobiliser une partie significative des militants du Mouvement culturel berbère (MCB) pour pourvoir des centaines d’emplois ouverts dans l’éducation nationale et au sein du HCA.

Il n’est pas sans signification que la disparition du MCB de la scène politique ait coïncidé avec la naissance de cette instance : après 1995 les mouvements de contestation en Kabylie (les manifestations de 1998 suite à l’assassinat de Matoub Lounes, le Printemps noir de 2001) ont dû se donner des directions relativement nouvelles et inexpérimentées, beaucoup d' »animateurs »du MCB ayant été « neutralisés ».

La nouvelle opération d’intégration des élites kabyles dans les rouages étatiques permettrait au régime, de surcroît, d’atteindre deux autres objectifs : associer la Kabylie à une unanimité spécieuse sur la nouvelle Constitution et réduire les risques de radicalisation de la jeunesse kabyle autour de la question linguistique, radicalisation qui pourrait fournir de nouveaux contingents au Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK).

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Deux batailles à venir pour concrétiser l’officialisation du « tamazight »

Mais, abstraction faite de ces calculs politiciens, le fait est là, têtu : l’Algérie devrait avoir bientôt constitutionnellement deux langues officielles. Ce n’est pas négligeable. Beaucoup d’Algériennes et d’Algériens s’interrogent déjà : l’officialisation du « tamazight » signifiera-t-elle l' »amazighisation » de l’administration, de la justice, etc.? Et si oui, cette « amazighisation » concernera-t-elle les seules régions berbérophones ou bien l’ensemble du territoire ? Ces interrogations, malheureusement, ne peuvent pas recevoir de réponse dans l’immédiat, aucun texte juridique ne définissant ce que c’est précisément qu’une « langue officielle ».

Certes, l’officialisation principielle du « tamazight » donnera de puissants arguments aux militants de la « cause berbère » mais elle n’aura de contenu concret que celui qu’ils y mettront, dans un mouvement complémentaire de négociation avec le régime et de pression sur lui. Dans un pays où les amendements constitutionnels sont le passe-temps favori des gouvernants, un article de la Constitution n’a pas… force de loi, aussi paradoxal que cela puisse être.

Le français n’a pas le moindre statut constitutionnel mais il est la langue d’une partie considérable de l’économie, de l’administration, de l’enseignement et des médias; il est même, semble-t-il, la langue dans laquelle est rédigé le Journal officiel, ce qui, concrètement, signifie que la loi de janvier 1991 « portant généralisation de l’utilisation de la langue arabe » a probablement été élaborée en « langue étrangère »!

Inversement, l’arabe est LA langue officielle de l’Etat depuis 1962 mais il reste exclu de nombre de secteurs dans l’économie, la finance, l’enseignement universitaire… Ce sont donc les rapports de forces politiques sur le terrain qui déterminent les solutions pour les questions culturelles et linguistiques et non pas les professions de foi principielles, fussent-elles constitutionnalisées.

Nous en avons eu d’ailleurs la preuve, sept ans durant, entre 1995 et 2002, lorsque le « tamazight » était enseigné alors qu’il n’avait pas encore été élevé dans la Constitution au rang de langue nationale.

Les deux batailles à venir devront ainsi porter l’une sur le contenu de la loi organique qui fixera les « modalités d’application de l’article 3 bis », l’autre sur la définition des missions de la future Académie de la langue berbère, dont la création est prévue par ce même article.

Ces deux batailles seront décisives pour éviter que l’officialisation du « tamazight » ne soit noyée dans un océan d’atermoiements politiciens et bureaucratiques. De tels atermoiements sont prévisibles. Ils seront justifiés tantôt par la nécessité de tisser un largue consensus entre « experts » sur la standardisation des parlers berbères, tantôt par le coût financier exorbitant de la nouvelle politique linguistique, dans un contexte d’austérité budgétaire….

Sans pressions populaires, ils pourraient durer des années voire des décennies, à cause des résistances et de la force d’inertie administratives mais aussi du désir des gouvernants de prolonger le plus longtemps possible les polémiques identitaires stériles.

Au vu de son coût financier (des budgets substantiels sont nécessaires pour étendre l’usage du « tamazight » et payer les personnels chargés de sa promotion) mais aussi de la promptitude des courants conservateurs à saisir la moindre occasion pour occuper la scène, la décision d’officialisation du « tamazight » risque de ne pas être tout de suite consensuelle.

Il faut se préparer d’ores et déjà à voir s’entre-déchirer les kabylistes et le reste du monde, les arabistes et les berbéristes (héritiers de la tradition de la défunte Académie berbère), les berbéristes et les néo-berbéro-nationalistes du défunt MCB, les berbéristes et les arabistes, et même les arabistes eux-mêmes, lesquels seront partagés entre leur loyauté intéressée envers Abdelaziz Bouteflika et leurs profonds instincts hégémoniques.

Ces affrontements, déjà prévus sinon « programmés », pourraient gravement retarder la concrétisation de l’article 3 bis. Seule l’irruption sur la scène des concernés eux-mêmes, les masses berbérophones, pourrait empêcher qu’ils ne se transforment en une interminable diversion « identitaire ». Elle seule pourrait rappeler que le problème est concret et parfaitement définissable (quelles langues reconnaître et promouvoir ?) non pas un brumeux « problème identitaire » (qui est plus « authentique que l’autre : « l’Arabe » ou le « Berbère »?)

Moderniser le kabyle en priorité

Un dernier aspect de l’officialisation annoncée du « tamazight » mérite d’être souligné car il pourrait fournir une justification en or aux atermoiements officiels. L’article 3 bis stipule : « L’Etat œuvre à sa promotion et à son développement dans toutes ses variétés linguistiques en usage sur le territoire national.  »

Or, ce n’est plus un secret pour personne que la reconnaissance pleine et entière du particularisme berbère n’est une revendication de masse qu’en Kabylie et que le travail pour la promotion des langues berbères est le fait d’élites principalement kabyles. C’est probablement la seule chose sur laquelle a raison le MAK, dont le discours, en matière de simplisme, n’a rien à envier aux discours arabistes, islamistes…

En d’autres mots, il n’y a qu’en Kabylie que l’officialisation envisagée du « tamazight  » a une chance substantielle de porter rapidement ses fruits. Cette chance historique pour le kabyle – et, à travers le kabyle, pour les autres langues berbères – de quitter le ghetto de la communication orale et familière pourrait être hypothéquée par la volonté – qu’elle soit sincère ou factice – de promouvoir le « tamazight dans toutes ses variétés ».

De plus, sur un plan strictement linguistique, dans un contexte de faiblesse incontestable du sentiment pan-berbère, l’aménagement d’une langue unique pour tous les berbérophones algériens (ce « tamazight standard » tant rêvé) risque de déboucher sur un quasi-espéranto amazigh, qui ne serait la langue naturelle de personne, créant ainsi une situation de diglossie dont le monde berbérophone se passerait bien.

Une telle situation diglossique, si elle peut satisfaire l’ego d' »experts » attachés à la création en laboratoire d’une « amazighiya fusha », ne servira pas le projet de sauvegarde des langues berbères réelles, menacées par l’extension de l’usage de l’arabe dialectal (et non pas par l’arabe fusha, et ce, contrairement à une opinion aussi fausse que répandue,).

Les inconvénients de cette diglossie berbère seraient d’ailleurs plus nombreux que ceux de la – présumée – diglossie arabe. A force d’être employé dans des domaines divers et variés, l’arabe possède nombre de registres linguistiques intermédiaires entre le fusha et le pur dialectal ; ce ne pourrait être le cas pour le « tamazight » avant plusieurs décennies d’usage généralisé et intensif.

Il serait donc plus indiqué de se concentrer sur la modernisation du kabyle : si elle réussit – et elle a des chances de se couronner de succès pourvu qu’elle s’en donne les moyens financiers et humains – elle servira de modèle pour les autres langues berbères (chaoui, mozabite, etc.).

LIRE AUSSI :

Malika Rahal – De l’originalité de la genèse de la Kabylie de Yassin Temlali

Yassin Temlali, chercheur en histoire: « La question berbère apparaît comme une véritable bombe à retardement » (AUDIO)

« Mais allons-nous avoir plusieurs langues berbères ? », objecteront les sceptiques. « Oui, et alors », devrait-on rétorquer. D’abord, il faut sortir du culte de l’unicité linguistique, reflet sournois de l’unicité politique, idéologique et religieuse, qui n’épargne pas plus le monde berbère que le monde arabe; ensuite, les parlers berbères sont divergents les uns des autres – et depuis de longs siècles probablement – si bien que faute d’un fort sentiment pan-berbère, leur unification ne se fera qu’au prix de leur désincarnation en une supra-langue standard ; enfin, la reconnaissance à la Kabylie d’une seconde langue officielle, le kabyle, ne signifie pas que cette région va quitter la maison Algérie ni qu’elle doit avoir ce statut d’autonomie politique revendiqué par le MAK.

Elle signifie simplement la reconnaissance d’une évidence : c’est dans cette région que le « tamazight » a le plus d’atouts pour renaître sous forme de langue moderne. Quand on se soucie des langues berbères comme d’un patrimoine en voie de déperdition, le but devrait être leur sauvegarde dans leur diversité et non pas leur unification autoritaire rien que pour doter les Berbères d’une fusha, aussi pure qu’inutile.

Quant à l’unité nationale, ce sont la justice, l’égalité sociale et la démocratie qui devraient lui servir de bouclier et non la multiplication des langues uniques officielles. Si elle est aujourd’hui menacée, c’est par l’injustice, la prédation débridée et l’autoritarisme et non par la diversité linguistique naturelle de l’Algérie.

[ Sources Huffpostmaghreb ->
http://www.huffpostmaghreb.com/yassin-temlali/tamazight-constitution_b_8936730.html?utm_hp_ref=algeria]

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CONSTITUTION : HORMIS TAMAZIGHT, BOUTEFLIKA NE LÂCHE RIEN…

Mohamed Saadoune
Journaliste
Publication:le 06 janvier 2016

Sans l’officialisation de Tamazight, le projet de révision constitutionnelle annoncé, hier, par Ahmed Ouyahia serait non-événement absolu. Le pouvoir le sait, c’est la « carte » qu’il avait en main pour donner un peu d’intérêt à une Constitution qui tente de gérer les problèmes du 4ème mandat au lieu de projeter l’Algérie vers l’avenir.

Une vente concomitante où l’on a un peu de contenu au milieu de trois fois rien. Le contenu, c’est l’officialisation de Tamazight. Elle tente d’en finir avec un absurde déni historique et politique dont les prémices remontent loin, à la période de la crise du PPA-MTLD. Un déni d’amazighité au nom d’une vision étriquée de l’unité nationale et qui s’est avérée au fil des ans comme le facteur de division le plus grave.

On n’a pas écouté ceux qui – à l’instar de feu Hocine Aït Ahmed – appelaient à un Etat qui assume la diversité politique, linguistique et culturelle comme une richesse on a fini par créer une accumulation de ressentiments où des aventuriers politiques tentent de s’engouffrer.

L’officialisation de Tamazight est le titre d’un long combat mais, ce n’est pas une surprise, son inscription dans le projet de révision constitutionnelle ne suscite aucune jubilation. Car, on pressent parfaitement, qu’il s’agit du « produit d’appel » pour faire passer le reste, la jolie cerise sur un gâteau peu comestible.

On n’efface pas par un article constitutionnel un si long déni doublé d’un discours direct ou subliminal faisant de la Kabylie un « problème » ou une source de « menace ». A une Kabylie, très engagée politiquement dans le combat pour les libertés, on a presque tout fait, volontairement ou non, pour pousser aux régressions dont le mouvement des arouchs ont été les premiers signes et dont le MAK en est, aujourd’hui, l’illustration caricaturale.

On ne jubile pas non plus car on pressent aussi que l’on est dans un jeu manœuvrier, les Constitutions (ou la Constitution) n’ayant jamais « obligé » ceux qui détiennent le pouvoir.

L’officialisation de Tamazight – et le pouvoir joue sur cela – n’est pas une proposition que l’on peut rejeter. Même les islamistes et ceux qui ont pendant longtemps sur-jouer sur le thème de l’unité et des constantes ne le font pas. Mais c’est au mieux, une tentative laborieuse de régler un passif.

Les moins sceptiques pourraient dire « tant mieux comme ça, le jour où le pays se mettra à fonctionner dans un cadre constitutionnel ce sera toujours une question réglée. »

Car, hormis l’officialisation de Tamazight, on reste dans le même moule avec un rétablissement, sans explication, de la limitation des mandats. Ahmed Ouyahia, lui-même, ne croit pas à la fable de la société civile qui aurait supplié Bouteflika dans un pathétique « ne nous quitte pas ».

On peut réviser comme on veut la constitution, on ne peut pas réviser si rapidement et si effrontément l’histoire.

L’amendement constitutionnel de 2008 était un coup de force. Il a été fait avec la participation active des « actionnaires » de la SPA du pouvoir dont le DRS du général Toufik. « Bouteflika est une personnalité particulière », s’est risqué à dire Ahmed Ouyahia pour expliquer le coup de 2008.

C’est plus « sérieux » comme explication que l’appel présumé de la société civile ornementale et il nous ramène au triste constat qui veut qu’on fasse des Constitutions pour un homme et non pour un pays.

Car si Bouteflika nous « rend » la limitation des mandats, c’est probablement parce qu’il juge qu’il est le seul à mériter de l’éviter.

Il ne nous rend pas le parlement dont émane un chef du gouvernement. Pour le mandat qu’il exerce, Bouteflika ne lâche rien. C’est lui qui désignera le Premier ministre, la seule concession de pure forme est qu’il consultera la « majorité parlementaire ».

Il créé une « haute instance indépendante de surveillance des élections » dans une appropriation de la revendication de la CNLTD mais il garde la main. Ce n’est pas le modèle tunisien où l’instance indépendante surveille et « organise » les élections.

Au demeurant, c’est lui qui désigne la « personnalité nationale qui la préside », les « magistrats » et la « compétences indépendantes ». Bouteflika ne lâche rien. La seule réponse à faire à cette fausse ouverture est de dire aussi, on prend tamazight mais on ne lâche rien.

Sources Huffpostmaghreb

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DOCTEURE ALDJIA BENALLEGUE-NOURREDINE : LA PIONNIÈRE DES FEMMES MÉDECINS D’AFRIQUE A TIRE SA RÉVÉRENCE

pdf-3.jpg La Dr Aldjia Noureddine était pour nous dès la première moitié des années quarante, une personnalité emblématique de l’éveil et de la fierté nationale dans les divers domaines.
Son mari, Benallègue (prénom oublié) était pharmacien. Il avait été pendant ses études maître d’internat au lycée de Ben Aknoun. Il nous donnait des nouvelles des évolutions politiques comme des collègues Amar Bentoumi et Henine Yahia

Rédaction du HuffPost Algérie
Publication: 08 janvier 2016

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Première femme médecin d’Afrique, l’Algérienne Aldjia Benallegue-Nourredine est décédée le 31 décembre 2015 à Tartous, en Syrie où elle vivait auprès de sa fille.

Née le 28 juin 1919 en Kabylie, elle a obtenu son doctorat en médecine en 1937. Tenace et battante, cette femme d’exception devient en 1964 chef de service d’une pédiatrie qu’elle a pensée, bâtie et organisée à l’hôpital Parnet (actuellement Nafissa Hamoud).

Professeure chef de service pédiatrie de l’hôpital Parnet, Aldjia Benallegue a rehaussé le niveau de la médecine algérienne au sein de laquelle elle a mené, jusqu’à son admission à la retraite en 1989, une activité exigeante et rigoureuse de praticienne, de formatrice et d’animatrice.

Son sérieux et sa rigueur lui apporteront la consécration de sa carrière le 20 avril 1982 lorsqu’elle a été élue membre correspondant étranger de l’Académie nationale de médecine française le 20 avril 1982.

Mme Benallègue avait écrit un livre autobiographique en 2007, “Le Devoir d’espérance”, édité par Casbah. Ouvrage dédié à son père en signe de reconnaissance pour tous les sacrifices qu’il a fait et a fait faire à toute la famille pour qu’elle, une fille née en 1919, puisse s’instruire, apprendre la logique et la philosophie et accéder à la faculté de médecine et devenir un professeur agrégé, chef de service en pédiatrie.

Elle y déroule ainsi son enfance à Aït Helli, en Kabylie, son apprentissage et son métier sacré de pédiatre auquel elle a consacré des centaines de publications et de conférences.

Elle rappelle aux jeunes générations que la médecine était, à ce moment-là, strictement réservée aux seuls mâles européens. Aussi être la première indigène à figurer parmi les rares pionnières européennes et surtout américaines, à avoir osé braver l’interdit social et épouser la carrière médicale, n’était pas aisé et s’est fait sur fond de conflits, de jalousies et d’envies qui l’ont épuisée plus que les études médicales déjà harassantes.

Après le décès de son époux, Aldjia Benallegue-Nourredine décide de rejoindre sa fille qui vit en Syrie. Elle s’installe à Tartous. Elle s’est éteinte le 31 décembre et y a été enterrée. Son vœu d’être entrée en Algérie n’a pu être exhaussé en raison de la situation sécuritaire délicate en Syrie.

HOCINE AIT AHMED – ENTRETIEN AVEC « LIBRE ALGERIE » – PRINTEMPS 2000 –


pdf-3.jpg Hocine Aït Ahmed, printemps 2000, Libre Algérie….

n-at-ahmed-large570-2.jpg C’était au printemps de l’année 2000. À Libre Algérie, nous étions, autour de feu Ali-Bey Boudoukha (BAB), une poigne de journalistes « réfugiés », l’hebdomadaire La Nation où l’on travaillait ayant été suspendu définitivement pour, officiellement des « raisons commerciales » en décembre 1996 après avoir été plusieurs fois bloqué pour « troubles à la quiétude publique ».

Hocine Aït Ahmed appréciait -ce n’est pas peu dire- ce que ces « réfugiés » ont fait de ce journal emblématique, fondé par Ali Mécili. Il était un de nos lecteurs les plus attentifs et un de nos plus fervents supporters. Il nous téléphonait souvent pour dire combien il aimait tel ou tel article ou juste pour nous dire bonjour.

En mars 2000, Cela faisait presque une année qu’il avait quitté le pays après avoir frôlé la mort au cœur d’une campagne électorale exténuante mais d’une haute teneur politique.

À la rédaction, alors que le régime s’installait autour de Bouteflika, Ali-Bey a dit, caustique, qu’il était temps, à nouveau, de « troubler la quiétude du régime… ». Et qui donc pouvait le faire mieux que notre lecteur le plus assidu? Et comme nous étions sur place, les choses ont été vite faite.

o-at-ahmed-avec-sad-djaafer-et-ali-boudoukha-570-2.jpg Aït Ahmed avec Saïd Djaafer et Boudoukha Ali-Bey, Alger, 2007.

J’ai été chargé de la mission. Cela a donné cet entretien hors-normes que j’ai signé, Saad Ziane un de mes pseudos à Libre Algérie. J’étais parti avec l’idée de réaliser un entretien « normal ». Il en fut autrement. De manière naturelle il a pris une ampleur considérable.

En relisant cet entretien, aujourd’hui, quinze ans plus tard, je trouve qu’il n’a pas pris de ride. Il reste terriblement actuel: c’est un entretien sur l’impasse du régime, sur son extrême dangerosité pour le pays.

Son analyse reste juste, que ce soit pour les « milliards » de dollars qui arrivaient et dont il prédisait qu’ils seront engloutis dans la « prédation mafieuse » qui est le lit naturel d’un « système de non droit » ou pour « l’amnistie-amnésie » cette « insoutenable absurdité » qui veut qu’on ne tire aucun « enseignement pour le pays et ses enfants » de la décennie de sang.

Hocine Aït Ahmed avait un avis tranché sur cet accord entre « gens d’armes » qui « donne une prime exorbitante au sabre et à la Kalachnikov. » Ou encore sur la malformation d’origine d’un régime fondé sur la « prépondérance des appareils sécuritaires »... Mais il ne s’agit pas de résumer l’entretien… Il est là…

VOIR CI-DESSOUS: Entretien : Un Os nommé Ait Ahmed

J’ai eu une grande difficulté à trouver un titre à un entretien qui couvre des questions très larges allant de la décennie de sang à celle qui arrive sous Bouteflika en passant par le décryptage du fonctionnement d’un régime qu’il considérait comme une aberration au regard des combats du mouvement national.

J’ai transmis le texte avec une batterie de possibilités de titres dont « un Os nommé Aït Ahmed ». BAB a tranché : c’est le seul titre qui pouvait porter un tel entretien entre clin d’œil à l’histoire et message d’intransigeance démocratique.

Et je pense aujourd’hui encore que Hocine Aït Ahmed continuera à être cet « OS » qui a incarné, contre les modes et le culte de la force et malgré l’extraordinaire entreprise de dénigrement qu’il a subie, une vision généreuse, moderne et authentique de la nation algérienne.

À mon arrivée, Hocine Aït Ahmed m’attendait. Souriant. Il a, une fois de plus, (j’avais encore mes cheveux) relevé ma ressemblance présumée avec Saad Dahlab. Au cours de ces journées de discussions ponctuées de séances de travail, il a d’ailleurs beaucoup parlé des militants.

Du mouvement national comme ceux qui après l’indépendance se battent pour la démocratie. Des noms qui m’étaient souvent inconnus mais dont l’abnégation, l’ingéniosité, la capacité à faire de « leurs muscles des cerveaux » en faisait, dans la bouche de Hocine Aït Ahmed, des héros fabuleux.

Ce respect des militants j’ai eu encore, par la suite, à le constater au moment de traduire son livre « L’Esprit d’indépendance -Mémoires d’un combattant » (Barzakh). Rares en effet sont les livres qui donnent une place aussi grande aux militants « inconnus » dont il tenait à citer les noms.

Nos discussions étaient ponctuées de promenades semées d’amicales embuches. Les gens, de toutes origines, qui reconnaissaient Hocine Aït Ahmed tenaient à le saluer, à lui exprimer leur respect.

Des suisses bien sûr mais aussi des Algériens, des maghrébins, des citoyens du Moyen-Orient.

Je garde encore en mémoire ce syrien d’une cinquantaine d’années qui s’est arrêté à deux pas de lui pour lui dire en levant les bras au ciel : « vous êtes notre fierté, notre honneur » avant de se mettre à pleurer.

L’oppression? Le sentiment de gâchis? La plainte d’un citoyen de l’aire du « dictaturistan »? Tout cela sans doute. Hocine Aït Ahmed l’a serré dans ses bras ensuite il s’est mis à lui raconter une histoire drôle.

said_djaffer.png Saïd Djaafer – Directeur éditorial du Huffington Post Algérie

Blog Huffpostmaghreb Algérie

le 29 décembre 2015

Sources: Huffpostmaghreb
http://www.huffpostmaghreb.com/said-djaafer/hocine-ait-ahmed-printemps-2000-libre-algerie_b_8889000.html


ENTRETIEN : UN OS NOMMÉ AÏT AHMED

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HuffPost Algérie

Par Saad Ziane


Publication: 29 décembre 2015 – Mis à jour: 30/12/2015

« Un OS nommé Aït Ahmed » est un entretien réalisé par Saïd Djaafer pour le compte du journal Libre Algérie au printemps 2000. Un entretien fleuve, signé Saad Ziane*, qui porte sur « l’impasse du régime et son extrême dangerosité pour le pays ». Le Huffington Post Algérie a décidé de republier cet entretien qui reste très actuel.

Pour sa première interview depuis l’incident cardiaque qu’il a eu en Avril 1999, M.Hocine Aït Ahmed, va au fond des choses et dissèque la situation politique du pays et dénonce les illusions des fausses sorties de crise qui reconduisent les logiques qui ont mené le pays à la guerre et aux horreurs.

L’amnésie-amnistie est terrible pour la nation

Commençons par l’actualité immédiate : que vous inspire la grâce amnistiante décrétée par le pouvoir…

D’abord, je suis de ceux qui ne séparent jamais la politique de l’éthique. Tout ce qui peut sauver une vie humaine, je le salue… Une vie humaine est un empire. Le second principe est qu’on ne peut pas blanchir comme ça, d’un trait de plume, ceux qui, des deux cotés, ont commis des massacres et des crimes.

À l’évidence, la grâce, le pardon ou l’amnistie devraient être l’aboutissement d’un processus politique et psychologique qui concerne les victimes et toute la nation algérienne. Une mesure judiciaire ne peut faire le printemps, ni ramener la sérénité dans les cœurs des victimes. Sinon cela serait tout autre chose qu’une amnistie.
On se retrouve devant une amnésie générale qu’on essaye d’imposer de manière autoritaire pour occulter les terribles épreuves subies par la nation au cours de ces dernières années.

Je comprends que les victimes, toutes les victimes, celle du terrorisme islamiste comme celles de la violence d’Etat ressentent une profonde blessure.

On leur a tué les leurs et personne n’est venu avouer son crime, ni s’expliquer et demander le pardon. C’est terrible car ils sont mis dans une situation d’incapacité d’entamer le douloureux et nécessaire travail de deuil. Et c’est terrible également pour la nation toute entière.

Car en décidant par décret cette amnésie générale, en imposant cette absolution mutuelle entre gens d’armes, on ajoute à l’horreur subie, l’insoutenable absurdité de n’en tirer aucun enseignement pour le pays et ses enfants. Cette absolution, cette amnésie, ce refus d’appréhender les choses par la parole et la reconnaissance des torts, est une agression politique et psychologique.

En revanche, la solution politique que nous préconisons depuis toujours a justement pour but de créer les conditions d’un débat national qui va au fond des choses.  » Plus jamais ça  » en sera l’enseignement historique. Le syndrome de la guerre civile en Espagne y a permis la réussite de la transition démocratique car il a responsabilisé et rassemblé l’ensemble des acteurs politiques sur le leitmotiv: plus de retour à l’horreur, plus de retour à la case départ.

Ce serait aussi pour nous le point de non-retour. Nous rendrons ainsi impossible l’usage de la force pour se maintenir au pouvoir ou pour y parvenir. Cette grâce par l’amnésie a peut-être suscité de faux espoirs, mais elle n’aboutit pas à cet enseignement. Au contraire, elle donne une prime exorbitante au sabre et à la Kalachnikov. Une fois de plus quelle grave et dangereuse fausse sortie de crise ! Cette manière de faire ne préjuge rien de bon. Il est vraiment intolérable de laisser les choses en l’état. Le ventre d’où est issue la bête immonde n’en est que plus fécond, pour paraphraser Brecht.

La thérapie par la vérité

Comment aurait-il fallu s’y prendre ?

L’histoire récente ne manque pas de modèle de sortie de crise. Prenons-le plus parlant d’entre eux, celui de l’Afrique du sud. Il nous concerne directement. On a commencé par le commencement, mettre les partenaires politiques autour d’une table pour, d’une part, trouver une solution politique et ramener la paix et, d’autre part, préparer l’avenir démocratique en arrêtant les échéances pour édifier un Etat nouveau dans le respect du pluralisme et de la convivialité.

Ce n’était pas une tache facile après des siècles de ségrégation raciale et de tueries, mais c’était la voie de la raison imposée par la volonté politique des uns et des autres. Ce n’est qu’à partir de là, qu’un climat de confiance et d’espoir a été créé et a fait tomber les tabous. C’est ce qui a rendu possible cette douloureuse thérapie par la vérité, ce psychodrame collectif comme moyen de réconcilier la société avec elle-même, dans le respect de ses différences.

Les vertus de la thérapie par le débat et la vérité, pour l’individu comme pour une nation, ne sont pas à démontrer. Par contre, l’amnésie, c’est une maladie, ce n’est pas un chemin pour la guérison. Elle est grave pour un individu et absolument désastreuse pour toute une nation.

On ne peut ignorer, mépriser, défier, voire insulter les Algériens qui ont perdu les leurs en grand nombre. Huit ans de sale guerre, plus de 120.000 morts, des milliers de disparus, des destructions hallucinantes et voilà qu’on fait en sorte que cela se termine en queue de poisson.

La paix n’est pas là et la mort, cet incurable bacille, continue sa ronde macabre d’une région à une autre, étalant ses horreurs quotidiennement à la une des journaux. Un cautère sur jambe de bois. On s’est abstenu de remonter aux racines du mal, on a mis les Algériens et les acteurs politiques sur la touche au lieu de les associer. Au contraire, tout se fait dans les coulisses en recourant aux ruses et aux manipulations de bas étage. C’est qu’on ne veut pas résoudre le problème politiquement. Les logiques qui ont mené le pays à la ruine et vers la barbarie sont ainsi reconduites.

À l’évidence, la politique d’amnésie nous éloigne du sens véritable de la concorde. C’est plus qu’un échec. Quand les choses se font ainsi, l’impunité est consacrée et la violence banalisée. De plus, cette banalisation peut être perçue comme une prime à la violence. On est dans une situation Kafkaïenne, celle de « crimes sans criminels et de criminels sans crimes « .

Les Algériens en dépit des bombardements médiatiques qu’ils subissent comprennent, de plus en plus, que le référendum, n’était qu’une misérable comédie destinée à donner au chef de l’Etat imposé par la fraude, la légitimité qu’il n’a pu avoir au scrutin présidentiel. Et non pas à ramener la paix et résoudre les problèmes du pays. Toujours et encore la tragédie combinée à l’Opéra-bouffe , qui sont chargés de ne pas rendre la vue à l’Occident aveugle.

Est-ce que vous comprenez l’amertume chez les victimes ?

Je comprends que les victimes du terrorisme comme celles qui ont subi l’implacable répression du pouvoir ne comprennent rien à ce qui arrive. D’autant que la terreur, la mort et la peur sont toujours là. D’autres provocations criminelles semblent se mettre en place en Kabylie, à l’occasion de l’anniversaire du printemps amazigh qui a contribué à enraciner la revendication des pluralismes, Il nous faut un électrochoc à la mesure de la tragédie subie et des révisions déchirantes s’imposent pour les protagonistes de la guerre.

Lorsque la question de la réconciliation est posée en termes techniques, on court droit à l’échec. C’est criminel de ne pas tirer les leçons de ces huit ans de souffrances imposées aux Algériens. Seuls les enseignements tirés des tueries absurdes et cruelles peuvent convaincre les familles de victimes que la réconciliation est une nécessité pour arrêter la machine qui risque encore de broyer les vies par centaines voire par milliers.

Cela ne ramènera pas, hélas, les êtres chers disparus, mais nous leur devons de tout faire pour qu’ils ne soient pas morts en vain. C’est aussi une manière d’honorer leur mémoire. Redonner la parole aux Algériens, c’est leur restituer leurs défenses immunitaires naturelles et les prémunir contre d’autres dérives sanglantes.

Ce qui n’est pas le cas avec la politique menée.

Ce n’est malheureusement pas le cas. La politique de l’éradication qui se fonde uniquement sur la violence et refuse la solution politique entraîne une responsabilité écrasante de ceux qui ne veulent pas la paix. Le choix est en effet entre la guerre et la paix. Les ultras au sein du pouvoir ont choisi la guerre.

C’est clair, leur entêtement à refuser la solution politique, c’est-à-dire la paix, provient de leur refus obsessionnel de reprendre le chemin de la transition démocratique et de perdre le monopole politique qui pérennise leur système.

Nous voilà donc devant la quadrature du cercle. Ce sera le cas aussi longtemps qu’il n’y aura pas un compromis librement discuté, un dialogue transparent qui associe la population, car le premier et le plus important des dialogues, c’est avec les Algériens qu’il doit se faire. Il faut sortir de la politique du mépris pour entrer dans une dynamique politique de paix. L’Algérie en sera, à juste raison, plus glorieuse d’elle-même, en ouvrant la porte du bonheur à son humanité.

Un statu-quo imposé par la force et la fraude !

Le problème est-il inhérent au refus permanent de toute alternative de changement ?

C’est tout à fait exact en ce qui concerne le pouvoir. Les Algériens se souviennent de toutes les occasions perdues depuis plus de trois décennies. À titre d’exemple, le coup d’Etat du 19 juin 1965 s’est fait contre l’accord FFS-FLN proclamé, trois jours auparavant, le 15 juin; accord qui dessinait les prémices d’une alternative pluraliste.

Puis en juin 91, des chars ont investi Alger, Mouloud Hamrouche a été limogé et le premier processus législatif a été arrêté par un coup de force. Il faut le marteler : c’était un coup d’Etat et un état de siège contre les forces démocratiques et non contre les islamistes.

Le système est incompatible avec un Parlement réellement représentatif, c’est ça l’équation fondamentale. Une telle institution serait une brèche stratégique ne serait-ce que par le contrôle qu’elle pourrait exercer sur l’usage des deniers publics. Ce serait la fin d’une gestion en vase clos exercée par des réseaux, sans reddition de comptes et dans l’impunité totale.

La naissance historique du Parlement britannique avait pour but constitutif de contrôler l’usage des deniers publics. Il n’est pas inutile de le rappeler et de comparer avec cette APN algérienne factice qui ne voit rien, ne contrôle rien et ne demande jamais rien.

Le statu-quo, expression du refus de changement, est imposé par deux institutions fondamentales du régime : la force et la fraude électorale. Même l’alternance crédibilisée par les engagements solennels et publics du Général Liamine Zeroual s’est terminée en queue de poison. C’était un scrutin préfabriqué par les baïonnettes.

Le régime ne change pas, mais les choses ont bien changé à travers le pays. Le retrait des six en a été l’expression spectaculaire, à la mesure des changements profonds qui ont animé la dynamique populaire lors de la campagne électorale. Cette dynamique a fait paniquer le régime, c’est ce qui explique l’OPA sur les urnes, le refus de lever l’état d’urgence, la relance des attentats et le harcèlement contre les forces politiques autonomes.

Ce qu’est le Contrat National

Ne pensez-vous pas que l’alternative manque de visibilité ?

On ne peut pas dire que le Contrat National, signé à Rome, n’était pas visible puisqu’il est apparu comme une alternative sérieuse non seulement au plan national mais aussi au niveau international. Les réactions et les attaques grossières du régime s’expliquent justement par sa visibilité et son énorme impact. Le changement était à portée de main pour peu que les tenants du système aient accepté l’offre de paix.

Le Contrat National était en lui-même un événement historique. Pour la première fois, dans l’Algérie indépendante, les partis d’opposition et des personnalités de tendances et idéologies différentes ont dialogué et ont fini par se mettre d’accord sur une solution pacifique, politique et démocratique de la crise.

Nous avons commencé enfin à faire de la politique rappelant ainsi le pluralisme politique qui a existé dans la société durant la décennie 1944-1954. Nous ne nous sommes pas contentés de faire une déclaration platonique, nous avons proposé tout un processus concret pour ramener la paix et mettre en place, à plusieurs, les institutions pour préparer le retour à la transition démocratique.

Nous avons tenu à faire un travail de balisage en précisant les principes qui constituent les piliers d’un système démocratique. Nous avons consacré le rejet de la violence pour se maintenir ou accéder au pouvoir, le respect des droits de l’homme et de la personne humaine, le respect des libertés individuelles et collectives sans distinction de sexe et de confession, le droit à l’alternance. Nous avons vraiment fait de la politique et cela reste dans la tête et le cœur des gens.

Loin d’aller en guerre, c’est la paix que nous avons déclaré au régime avec l’espoir que l’intelligence et le réalisme l’emporteraient sur les vieux schémas de domination de la société. Un jour ou l’autre, il faudra bien s’asseoir à une table et parler avec le pouvoir. Le plus vite sera le mieux.

Vous avez pris connaissance de la composition du gouvernement. Que pensez-vous du statut spécial d’Ahmed Ouyahia?

D’abord, l’Algérie est restée sans gouvernement pendant huit mois et celui qui a été formé est une Tchekchouka sans programme, ni vision d’ensemble. Les dosages avec lesquels il est composé ne répondent à aucune rationalité. Ses membres ne sont que les fonctionnaires apparents du pouvoir de l’ombre.

Par ailleurs, une série de faits montre que l’on va dans la mauvaise direction, qu’on tourne le dos au changement. Il est erroné de croire à un bras de fer entre Bouteflika et l’armée. Car Bouteflika fait partie d’un clan de l’armée dont la candidature a été vendue aux autres clans. Donc, l’enjeu n’est pas le changement, mais celui d’une guerre de suprématie à l’intérieur de la nomenklatura et cela n’intéresse pas l’avenir de l’Algérie. Et cette déclaration proclamant le monopole du pouvoir sur la télévision et qui de toute façon est inaccessible à l’opposition réelle!

L’inculture traditionnelle du parti unique revient aux postes stratégiques ! On feint d’ignorer ce qu’est un service public, plus de dix ans après la chute du mur de Berlin! Et plus que jamais la reconduction de l’état d’urgence verrouille les champs politique et médiatique. Le fait que le FFS soit, aujourd’hui, systématiquement dans l’œil du cyclone est une donnée plus inquiétante: supprimer un parti parce qu’il a su et pu conserver son autonomie prouve que l’on veut boucler l’ultime étape de la normalisation, au sens bréjnévien du terme. La nomination d’Ouyahia à la justice s’inscrit dans cette même logique et c’est un
très mauvais présage…

Pourquoi ?

Parce que les œuvres de cet homme parlent d’elles-mêmes. Il a été Premier ministre et sur ses ordres des lettres de cachets ont été utilisées pour parquer des charrettes entières de cadres en prison. Je passe sur les ponctions de salaires et les mensonges publics sur le bilan des victimes de la guerre. Lui-même a dit qu’il avait accompli le  » sale boulot  » et il faut craindre que cela ne soit aussi sa mission à la tête de la justice.

Faut-il espérer que cet homme va laisser la justice faire la lumière sur les crimes, les disparus, sur les assassinats qui ont eu lieu, comme celui de Matoub ou du jeune Hamza Ouali et de tant d’autres? J’ai l’impression que loin de s’ouvrir, ces dossiers vont se refermer et subir la glaciation générale du système. Je n’entre pas dans les lectures qui veulent qu’Ouyahia soit là pour marquer Bouteflika et se préparer à la succession.

L’indépendance de la justice passe par une rupture totale du cordon ombilical et autoritaire qui maintient sa sujétion au pouvoir politique. J’ai peine à croire qu’Ouyahia puisse répondre aux aspirations des Algériens à une justice qui fonctionne sur la base de l’égalité devant la loi et qui consacre le principe de la présomption d’innocence. C’est d’une gravité exceptionnelle que de couper l’espoir aux Algériens et aux magistrats en maintenant la confusion entre les pouvoirs.

Les milliards dont parle Bouteflika..

Où réside la gravité ?

Quand j’entends Bouteflika dire qu’il y a des milliards de dollars qui attendent, je pense qu’on est en pleine supercherie. Ou en plein délire. On peut trouver des économistes géniaux qui peuvent élaborer les meilleurs plans de développement, cela n’y changera absolument rien. Mêmes les embellies pétrolières seront englouties dans la logique de prédation mafieuse qui domine dans le pays. Car ni l’argent, ni même ces milliards dont il ne cesse de parler, ni les meilleurs projets ne permettent le développement économique et social quand le règne du droit est absent.

Aucun programme, qu’il soit libéral ou non, de droite ou de gauche, ne peut être valable dans un système de non droit. Et nous sommes dans un système de non droit. Pourquoi voulez-vous que les investisseurs étrangers ou nationaux prennent des risques pour mettre leur argent dans cette jungle ? Et c’est là, le rapport avec la justice.

Le droit, ce n’est pas de la philosophie abstraite, c’est du concret. Et la crise économique dans laquelle sombre notre société, l’absence de relance économique s’expliquent aisément par cette situation. Pour me résumer, l’Etat de droit, est l’in-put majeur qui manque à notre pays. Or, le grand problème est que ce système dont la faillite est lisible à ciel ouvert, dont la faillite est reconnue par son représentant officiel lorsqu’il affirme que l’Etat est pourri, ce système demeure réfractaire à la mise en place d’un Etat de droit.

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Cela devient criminel quand on connaît l’ampleur des problèmes sociaux, de cette paupérisation qui s’élargit au point que l’on se retrouve maintenant dans une reproduction de la société coloniale avec une petite couche aisée et tout un peuple dans la misère. C’est grave, ce régime est non seulement incapable de résoudre les problèmes des Algériens, mais il empêche également les Algériens de les résoudre par eux-mêmes.

Au cours de ces dernières années, nous avons vécu dans des aberrations juridiques avec les cours spéciales et la soumission de la justice aux forces de sécurité. On a créé des situations incroyables ou des forces de sécurité non identifiées ont compétences sur l’ensemble du territoire pour arrêter qui elles veulent sans mandat de la justice. N’importe qui peut faire n’importe quoi et c’est sur cette aberration que des milliers d’Algériens sont aujourd’hui portés disparus.

On a fait de la majorité des Algériens des présumés coupables. Cette logique est toujours en œuvre et c’est comme des métastases cancéreuses qui rongent l’individu et minent la société tout en rendant impossible tout espoir de développement. Il en découle immanquablement des effets pervers redoutables, cela s’appelle vengeance, incivisme et nihilisme.

Que notre peuple ait su garder sa cohésion et sa sagesse relève du miracle. En fait de miracle, c’est sur sa grandeur d’âme que viennent se briser les agressions contre son moi profond et les atteintes continuelles à sa dignité. Il en a vu d’autres. Huit ans d’un cauchemar sans égal n’ont pas entamé chez les algériens cette volonté de vivre ensemble, toujours solidaires et généreux.

Dans une lettre au congrès de wafa vous avez souligné l’importance pour le pays d’avoir une classe politique autonome. Pensez-vous que la classe politique actuelle soit sous contrôle?

C’est l’évidence historique, il n’y a pas eu de vie politique depuis l’indépendance. Faute de la participation des citoyennes et des citoyens dans tous les domaines de la gestion de la cité, il ne peut y avoir de formation d’une classe politique.

Une classe politique n’est pas un phénomène de génération spontanée, elle est l’aboutissement de compétitions pluralistes. On ne peut parler aujourd’hui que de classe politique en formation dans une société qui a eu très peu d’occasions de s’exprimer et de s’organiser librement.

Il est évident qu’à chaque fois que la parole lui a été rendue, elle l’a exploitée avec une très grande maturité politique. J’ai été ébloui mais pas étonné par la qualité des interventions des électeurs que j’ai rencontrés lors de la campagne électorale dans toutes les régions du pays. Je n’en étais pas étonné car une vie politique empêchée de s’exprimer librement n’en existe pas moins. Nous avons connu cela sous l’occupation coloniale ; l’interdiction ne fait que pousser la maturité politique à un cheminement souterrain et clandestin.

Donc il y a une classe politique en formation qui se bat malgré tout. On l’empêche de se former et de se développer par le déni du droit à l’expression et à la libre organisation. Le verrouillage du champ politique et médiatique n’est pas un phénomène conjoncturel, il ne date pas de l’interruption du processus électoral, c’est un phénomène structurel qui découle de la nature très spéciale du régime. Il y a évidemment un microcosme de castes dirigeantes qui par le monopole  » politique « , la répression et les trucages électoraux ont empêché les Algériens de s’immiscer dans leurs propres affaires.

La prépondérance conjuguée de l’armée et de la police politique

En quoi consiste cette nature spéciale ?

À bien des égards, la dictature algérienne a été fondée et continue de l’être sur la prépondérance conjuguée de l’armée et de la police politique. Par armée, j’entends sa haute hiérarchie. En régime démocratique, la population est souveraine et exerce par des élections libres et régulières son contrôle sur les institutions de l’Etat.

Chez nous comme dans les régimes staliniens, au nom de l’orthodoxie sécuritaire et des  » intérêts supérieurs de l’Etat « , c’est la police politique qui contraint la société pour la soumettre en la privant des moyens politiques de s’exprimer. On raconte qu’un Égyptien dont la femme a accouché d’un bébé frappé d’une malformation visible s’est écrié : « M’rakeb Ghalat, il a été monté à l’envers! ».

Il faut reconnaître que le montage de notre Etat indépendant a été contraire aux formes démocratiques et à l’opposé des critères élémentaires de la modernité. Dans les pays de l’Est que nous avons allégrement plagié, il y avait au moins un contrepoids effectif à l’armée et à la police politique, celui de partis communistes intransigeants sur leur prééminence. Ce n’était pas des fictions ou de simples rouages comme le parti unique en Algérie. Notre Etat a été formé à l’envers avec une prépondérance totale des appareils sécuritaires.

Ce noyau non écrit, non avoué agit dans l’opacité, sans contrôle, par réseaux et cadres clandestins interposés. Tout se passe comme si cette malformation condamnait le régime à s’opposer et à combattre tout changement. Ce particularisme constitutif a fait que le coup d’Etat qui a échoué à Moscou a réussi en Algérie.

Les événements et la terrible répression d’octobre 1988 ont contraint le régime à une certaine ouverture, par effraction certes, mais ouverture quand même, qui a entrainé une éclosion de journaux et de partis politiques. Je passe sur le fait qu’on a fabriqué des partis-cocottes minutes pour parasiter le champ politique… mais la population a exploité cette petite ouverture pour essayer de rendre irréversible le respect des pluralismes politique, linguistique et syndicaux.

L’on sait que l’état de siège proclamé en juin 1991 a initié le processus de retour à la case départ. Et après la signature du Contrat National, la parade du pouvoir a consisté à mettre fin de manière définitive au multipartisme et à s’approprier toutes les expressions de la société voire de mener des coups d’Etat au sein des partis. Cela a commencé par le FLN, puis Ennahdha et cela continue.

Pour parachever la comédie de la façade démocratique, ils n’ont pas interdit légalement le multipartisme- encore que la loi organique de Zeroual était une loi scélérate – mais ils ont tout fait pour le rendre sans effet. Il y a un terrible acharnement avec utilisation de moyens faramineux ou se mêle un travail de basse police et des actions de corruption, pour détruire les forces représentatives.

Je suis donc tout à fait logique avec moi-même d’avoir salué la naissance du parti Wafa en disant dans ma lettre à Taleb Ahmed combien ce nom de Wafa, qui signifie fidélité, est lourd de sens dans cette période difficile. Car en tout état de cause un parti n’est un parti que s’il est réellement autonome.

Cette difformité de l’Etat dure encore ?

Oui, cette anomalie constitue le socle du régime, C’est un Etat hanté et squatté par des gens d’armes qui violentent la société en se plaçant au-dessus d’elle. Aussi longtemps que la nature du régime n’a pas changé et que l’Etat n’est pas remis à l’endroit, on restera dans la logique meurtrière qui est imposée à la nation depuis 1992.

Il ne peut y avoir une alternative que de la société. Avec le pouvoir bien sûr, mais à condition que la société puisse s’exprimer librement. Or, c’est précisément pour empêcher l’émergence d’une alternative que le pouvoir consacre beaucoup de ressources humaines et financières à domestiquer les partis.

Sa réaction grossière et hystérique après la signature du Contrat National s’explique par le fait que le monde et les partenaires de l’Algérie découvraient l’existence d’une alternative. Jusque-là, ils prétendaient qu’il n’y avait de choix qu’entre les islamistes et l’armée. Or, ils découvraient, alors que la politique d’éradication était un échec, une alternative sérieuse qui ne se contentait pas d’énoncer des principes mais qui a arrêté un processus pratique de retour à la paix et à la démocratie.

Et la réaction du pouvoir a été dure contre vous…

Jusque-ici, le FFS a été l’un des rares partis à conserver et à sauvegarder son autonomie. Je pense que cela tient aux choix stratégiques que j’ai énoncés dès mon retour en Algérie en Novembre 1989 : empêcher que l’islamisme ait le monopole de l’opposition et de la moralisation de la vie publique.

J’avais dit que nous devions être un parti populaire, ce qui ne veut pas dire populiste, qu’il fallait éviter d’être un club d’intellectuels sans rapports réels avec la population. Et que nous devions organiser un vrai mouvement démocratique de la société. C’était notre but et nous restons sur cette ligne.

Les Algériens le savent, à l’approche de chaque congrès du parti, le pouvoir nous prépare des surprises et des renversements. Mais le FFS est un vieux parti qui a beaucoup d’expérience et de maturité; il a su déjouer ces tentatives grâce à l’existence du libre débat au sein de ses instances dirigeantes.

Quiconque n’est pas d’accord avec la ligne a le droit de venir s’exprimer, d’exposer son point de vue et de le défendre au sein du conseil national ou des fédérations. Cette capacité de dialogue absorbe les tentatives de coup d’Etat et les rends inopérants.

Le pouvoir se saisit de notre vocabulaire pour le pervertir

Le dialogue avec le pouvoir a été vain jusque-là

Écoutez, nous avons été les premiers à appeler au dialogue et nous n’avons pas cessé de marteler qu’il faut organiser une conférence nationale. Malheureusement le pouvoir s’est saisi de tous notre vocabulaire pour le pervertir. Nous allons toujours au dialogue, mais lorsque les choses tournent à la supercherie, nous avons toujours eu le courage de claquer la porte. Cela nous coûte car nous respectons les gens et nous n’aimons pas les scandales. Mais cela nous coûterait beaucoup plus si nous ne sommes pas fidèles aux engagements pris vis-à-vis de la population.

Notre démarche n’est pas d’être contre le pouvoir mais d’être contre les leurres. Nous n’avons pas le droit d’être dupes, car on aurait ainsi contribué à duper la population.

Certains disent que le FFS aurait dû soutenir le coup d’Etat et qu’il y avait un accord de gouvernement et que votre rencontre avec Hachani entrait dans ce but…

Ces propos sont d’une grossièreté achevée. Goebels, chef de la propagande nazie, disait que le « mensonge le plus impudent laisse toujours des traces même s’il a été réduit à néant ». Voilà qu’à huit ans d’intervalles, on retrouve effectivement des « traces » de la campagne « impudente » orchestrée par le pouvoir, après le coup d’Etat de Janvier et pendant des mois, sur une prétendue alliance entre le FFS et le FIS et un prétendu accord de gouvernement FFS, FIS, FLN.

Pour répondre aux critiques sur la situation des droits de l’homme en Algérie le chef de l’Etat a invoqué les notions de spécificités et de souveraineté. Qu’en pensez-vous?

Un droit international des droits de l’homme s’est construit depuis la défaite du nazisme et du fascisme en 1945, sur la base d’un tryptique : la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, le Pacte International pour la Défense des Droits Civils et Politiques et le Pacte International pour la Promotion des Droits Sociaux, Economiques et Culturels. Ensuite, une multitude de conventions est venue renforcer cette notion.

De toute évidence, ces Pactes et ces Conventions s’imposent à tous les Etats qui les ont signés et ratifiés ; d’autant que la quasi-totalité des constitutions qui ont fondé ces Etats, y compris les plus dictatoriaux d’entre eux, admettent le primat de la loi internationale sur la loi nationale.

L’époque du bourreau maître chez soi est donc révolue avec l’effondrement des régimes qui, au nom de la sécurité de l’Etat, ont opprimé leurs populations et déclenché les guerres. Du reste, à chaque fois que la violation des droits de l’homme atteint un degré massif, elle crée ce qu’on appelle juridiquement une situation qui relève du Conseil de Sécurité. Et la souveraineté nationale n’est plus opposable à l’intervention des Nations-Unies.

Pour l’anecdote : un ministre européen des affaires étrangères fut interloqué d’entendre son homologue algérien affirmer que l’Algérie a signé davantage de conventions que son pays. Ce partenaire a même eu la pudeur de ne pas lui demander si un de ces instruments au moins était respecté par l’Etat algérien.

La spécificité historique de l’Algérie réside justement dans le fait que le combat pour la libération a été mené au nom des droits de l’homme jusque dans les institutions internationales où la défense de la thèse nationale ne pouvait pas se réclamer de l’existence d’un Etat comme pour le Maroc (sultanat protégé) et la Tunisie (Beylicat).

Elle était fondée sur l’universalité des droits de l’homme et la dénonciation du colonialisme négateur du premier des droits de l’homme, le droit des peuples à l’autodétermination. Ce n’est pas un hasard si le dernier des mouvements indépendantistes se nommait Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD).

La résolution qui a cassé le tabou de l’ingérence dans les affaires intérieures françaises et ouvert toute grande, la voie à l’internationalisation de la question algérienne durant de la guerre de libération a été prise à Bandoeng en avril 1955. Elle reconnaissait au peuple algérien le droit à l’autodétermination et à l’indépendance.

Ainsi donc pendant la lutte de libération nous faisions appel au caractère universel de la protection des droits de l’homme et voilà qu’à l’indépendance, on a mis en avant ce concept de spécificité pour en priver les Algériens. On a étouffé la souveraineté du peuple pour mieux jouer de la souveraineté de l’Etat.

Tous ces termes, de açala, de spécificité sont des inventions de dictatures. J’avais dit à l’époque que la açala ( authenticité) ne se décrète pas et que les cultures d’un peuple se nourrissaient de la libre expression. Le priver du droit à l’expression revenait à lui nier sa culture. Et donc, la açala bien comprise, nous fait revenir sur le champ souverain des droits de l’homme.

Revenir à la notion de spécificité, c’est la négation totale de notre histoire, c’est un révisionnisme de type politique qui fait fi du combat plus que séculaire de notre pays. On crie sur tous les toits et chaque soir sur l’ENTV qu’on veut restaurer la dignité de l’Algérie, mais on refuse la dignité aux Algériens, à ceux qui font ce pays.

Ce n’est pas étonnant qu’à la faveur de cette régression, on assiste à la naissance de mutants qui ne connaissent rien de leur passé. Pire, il tue également le présent des Algériens en banalisant les massacres et les meurtres. Et cela ne s’arrête pas là. On interdit aux institutions de l’ONU d’assumer leur mission de contrôle et de sauvegarde des droits de la personne humaine dont le droit à la vie et à l’intégrité physique ne souffre aucune dérogation selon les normes internationales.

Il s’ensuit que l’Algérien ne serait plus un homme à part entière. Il déchoit en sous-homme dès lors que son pays est devenu indépendant. Cela expliquerait-il les politiques d’indifférence, da passivité et de complicité que poursuivent les partenaires de notre pays vis-à-vis de cette guerre à huis-clos ?

La révolution algérienne, phénomène presque unique d’auto-mobilisation de la société

Peut-être que cela tient à la vision de l’histoire qu’a Bouteflika. Il vient de dire dans une interview que l’Algérie a été libérée par une élite et que le reste des Algériens dormait ou collaborait avec la France.

Plus le système est grossier plus il ne faut s’étonner de rien. On ne s’imagine pas que l’on est en train d’insulter un peuple qui a été porté aux nues par la communauté internationale. Cette négation historique est démentielle. Le peuple algérien a été le véritable artisan de l’indépendance. Le mot de Ben M’hidi se passe de commentaire: « Confiez la révolution au peuple, il la mènera jusqu’à la victoire ».

Cela a été une conspiration générale de femmes, d’enfants, de vieillards et d’hommes comme disait Mazzini, un des libérateurs de l’Italie. Les Algériens ont su trouver, sans attendre un ordre de x ou d’y, la parade au quadrillage effectué par un demi-million de soldats et à la mise en place de zones interdites, pour nourrir, héberger et en renseigner les moudjahidine. C’était un phénomène presque unique d’auto-mobilisation de la société.

Ce sont les grandes manifestations historiques d’octobre 1961 qui ont imposé et précipité le processus de négociation avec De Gaulle. Les grands dirigeants de l’extérieur en ont été probablement tirés de leur sommeil. Je n’aime pas les mythes… Pourtant, il faut le dire, ce sont les Algériens qui ont libéré le pays malgré leurs dirigeants.

Je voudrais dire aux Algériens que ceux qui ont eu des résonances publiques dans l’histoire de la révolution ont un devoir d’humilité envers eux. Et qu’ils n’ont absolument aucun complexe à avoir vis-à-vis de ceux qui croient pouvoir, même au niveau de l’histoire, imposer l’amnésie et semer le doute dans l’identité historique de la nation.

Décidément il n’a pas de limite à l’imposture, on veut tout confisquer, l’histoire, l’Etat, la souveraineté, le passé, le présent et même l’avenir puisqu’ils veulent culpabiliser même les enfants qui ne sont pas nés. C’est surréaliste ! On a l’impression qu’on veut fermer aux Algériens ce gigantesque refuge qu’est la mémoire. On ne peut que réprouver cette volonté malsaine de destruction du moi historique de la nation algérienne. On est tenté d’oser le terme de génocide spirituel. Et il est impérieux que cela cesse.

La constitution n’empêche pas le pays de vivre sans normes

Abdelkader Hachani dans son ultime interview à Libre-Algérie disait que le pouvoir n’aime traiter qu’avec les extrémismes pour les instrumenter mais qu’il combattait avec acharnement ceux qui sont modérés et développent une approche sérieuse pour le pays.

Je la partage entièrement et encore une fois je regrette le sort qu’il a subi. L’Algérie a perdu un homme de valeur, de conviction, un homme modéré.

Je l’ai rencontré avant l’arrêt du processus électoral et découvert qu’il était le fils Si Brahim, un grand patriote avec lequel j’ai milité au PPA. Il doit sans doute ses qualités au fait d’avoir baigné dans cette grande école du nationalisme politique.

Bouteflika veut se doter d’une nouvelle constitution

Ce sera une de plus et cela n’empêchera le pays de vivre sans normes. Il y a eu par le passé des constitutions sur mesure comme celles que se sont données les dictatures de par le monde. Avec la pratique enracinée chez les tenants du pouvoir de ne pas respecter les lois, les règles et même les textes constitutionnels. C’est le règne de la loi du plus fort.

On attendait du général Zeroual qu’il tienne sa dernière promesse électorale qui était de ramener la paix et il nous a fait une constitution qui est un véritable monstre juridique, une constitution dictatoriale qui rappelle le statut de l’Algérie imposé par la France en 1947.

La revendication d’une assemblée constituante élue au suffrage universel marque le long itinéraire du nationalisme politique. L’élection de l’Assemblée Nationale Constituante en 62 consacrait le rêve de plusieurs générations. Elle a fait l’objet d’un coup de force en 63, porte ouverte à tous les sacrilèges.

On a fabriqué une constitution de toutes pièces et l’on a ramené des gens dans un cinéma pour la faire approuver. C’est édifiant car depuis ce temps-là, le régime ne cesse de faire du cinéma en faisant régulièrement des constitutions qu’il ne respecte pas. C’est d’ailleurs un cinéma qui n’amuse personne.

La logique des promesses de la révolution exigeait l’exercice effectif par les algériens de leurs droits politiques pour concrètiser par eux-mêmes leurs droits économiques, sociaux et culturels. Malheureusement du fait de ce coup de force contre la constituante, l’Algérie est mal partie…

« Je ne serais jamais le larbin de personnes »

On parle de dissolution de conseil de la nation et son remplacement par un comité de sages désignés. Etes-vous un sage?

Considérez-moi comme vous voulez, mais je ne serais jamais le larbin de personne. Par contre, je peux vous dire que la sagesse est d’arrêter la guerre, d’arrêter cette hémorragie meurtrière et d’aller vers une véritable sortie de crise.

Du strict point de vue personnel, la sagesse, c’est d’avoir le temps de méditer, d’écrire et de vivre librement. En tout cas et à la rigueur, être élu librement à la tête d’une mairie, n’importe où en Algérie est plus sage que d’être un président désigné…

La sagesse, c’est d’être sérieux et de revenir à l’essentiel en élisant une assemblée constituante. Et je ne perds rien à m’adresser à l’intelligence des gens parce qu’il n’y a pas d’autre d’alternative.

Par contre, un risque potentiel de chaos existe et peut mettre en danger l’intégrité physique de notre population, l’honneur de notre pays et son unité. Ces gens-là doivent savoir qu’on ne peut faire la grandeur d’un pays en avilissant sa population.

Parlons un peu du FFS. Après le report du congrès, qu’attendez-vous de cette échéance ?

Nous aurions aimé que le congrès se déroule dans un climat de paix et de liberté d’expression et d’organisation pour l’Algérie. Car la création d’une dynamique au sein du FFS dépend aussi de la dynamique de la société. Et nous sommes un parti qui a l’ambition d’être proche des Algériens, de les servir et non de s’en servir.

Cette symbiose que nous voulons avec notre société, nous crée un devoir de responsabilité. Nous savons que nous disposons d’un capital de confiance et nous voulons être constamment à la hauteur de cette confiance. C’est cela notre plus grande force.

Le report du congrès tient à notre volonté de capitaliser la sympathie et l’adhésion que nous avons constatée au sein de la population lors de la campagne électorale.

Pourquoi demander à des gens extérieurs au FFS de donner leur point de vue dans le cadre de l’audit national?

Oui ! l’audit est ouvert aux alliés, aux sympathisants et à quelques dirigeants du mouvement associatif autonome. Dans la mesure de nos moyens, évidemment, la parole leur sera donnée, et c’est là également une façon de dialoguer avec la société civile.

Nous devons apprendre à nous remettre en cause en étant en écoute permanente des gens et pas seulement des militants. L’esprit de responsabilité commande d’ intégrer les nouvelles élites issues des catégories sociales marginalisées. Vous voyez donc, nous nous mobilisons pour faire du 3e Congrès, une grande avancée pour la culture démocratique dans le pays ainsi que pour une modernisation plus grande du parti.

Mais l’enjeu primordial sera pour le FFS , à cette occasion, de relancer la dynamique de l’alternative démocratique, en réfléchissant sur les conditions concrètes et les modalités pratiques d’un vrai processus de sortie de crise, dans ses étapes successives ; sans oublier les garanties indispensables que chaque acteur politique doive donner à tous, et que tous doivent donner à l’Algérie, c.à.d. aux citoyennes et aux citoyens.

Avec les contributions des démocrates sincères et cohérents, l’un des thèmes que nous voulons aborder et approfondir est la nécessité d’un Etat fort et démocratique. Un Etat fort et démocratique parce qu’il sera l’émanation d’une majorité politique exprimée et il sera par là-même soumis au contrôle et à la sanction des seuls mécanismes démocratiques du suffrage universel.

Un Etat fort et démocratique, car entre deux consultations populaires, il doit pouvoir intégrer dans ses options générales et ses propres actions quotidiennes, les initiatives privées et collectives issues de la société, dès lors que leurs apports à l’intérêt général seront évidents.

Militer aujourd’hui est une véritable épopée

Un Etat fort et démocratique, qui ne soit pas velléitaire, ou bien parasité par des hommes et des réseaux irresponsables, encore moins embourbés dans des luttes de clans. Un Etat disposant d’une légitimité réelle peut travailler et agir avec la force morale et politique que lui confère cette légitimité. Il n’hésitera pas, le cas échéant, à utiliser les moyens dont il dispose en tant que puissance publique, et ce dans le cadre de l’Etat de droit, cela va de soi.

En clair, un Etat digne de ce nom, débarrassé de la confusion des rôles, des pratiques mafieuses et auquel aucune stratégie d’appareil ne peuvent se substituer. Un Etat bénéficiant de la confiance de la population qui la stimule et l’encourage dans ce qu’elle a de meilleur. « La haute politique est le bon sens appliqué aux grandes choses », disait Napoléon.

Un mot pour les militants du FFS qui ont fait l’objet d’une attention médiatique particulière.

Je ne saurai jamais rendre assez hommage aux militants du FFS qui tiennent chaque jour et depuis si longtemps. Les militants du FFS ne sont pas des anges, ce sont des femmes et des hommes, qui ont besoin de travailler, de nourrir et d’éduquer leurs enfants, de les envoyer à l’université… Ce sont des jeunes qui veulent construire leur vie et se former…
Et militer dans les conditions de l’Algérie d’aujourd’hui au milieu d’un harcèlement policier qui n’a jamais cessé est une véritable épopée. C’est une capacité remarquable à surmonter le désespoir.

Pour militer face au harcèlement médiatique, au harcèlement corrupteur et aux menaces, il faut vraiment être de la trempe de la génération qui m’a formée. Ce sont des gens qui étaient de véritables héros et qui ont fait toutes les prisons d’Algérie, de France et de Navarre. Cela me réconforte car au sein du FFS, il y a des femmes et des hommes de cette trempe qui demeurent persévérants et fidèles à leurs idéaux.

Vous savez que c’est l’anniversaire des décrets donnant naissance à la presse privée. Y a-t-il quelque chose à dire à la presse?

Je voudrais commencer par ceux qui sont les plus mal lotis, je veux parler des journalistes du secteur public. J’en connais qui sont pleins de talents mais qui n’ont pas la possibilité de le montrer.

Je voudrais leur dire toute ma sympathie. Le traitement que leur inflige le pouvoir est insupportable ; ce mépris qui se dégage des propos de responsables qui leur dénient toute conscience et les réduisent à être des choses, à les ramener au statut de serviteurs est inacceptable. Je sais qu’ils savent ce qu’est la signification du service public et qu’elle n’est pas réductible à un homme ou à un pouvoir.

Je sais aussi que ce genre de propos et de pratiques les blesse, car il va à l’encontre de la notion du service public et contre l’identité fondamentale de l’Algérien qui s’appelle dignité.

Pour la presse indépendante, je pense que les journalistes sont déjà plus à l’aise pour réfléchir à leur métier et à faire leur propre bilan. Il ne me viendrait jamais à l’esprit de leur demander de soutenir le FFS. Par contre, je souhaite qu’ils se battent pour devenir une institution autonome, de se libérer des pressions et de la volonté du pouvoir de les asservir.

C’est là, dans cette bataille, qu’ils rencontreront la société. On peut ne pas avoir les mêmes idées, mais on peut avoir un même combat. Les journalistes ne doivent pas oublier que leur liberté est liée à celle de tous les Algériens. La liberté de la presse, c’est une branche dans un arbre que sont les libertés publiques et ils doivent prendre garde à ne pas couper ce tronc commun qui la rend possible. La presse ne peut pas être une enclave de liberté au milieu d’un pays sans liberté.

Il y a en Algérie un combat général contre l’humiliation et le mépris. Chacun dans son domaine, au-delà des idéologies, est concerné par ce combat. Car la dignité pour un journaliste est de pouvoir exercer librement son métier, la dignité d’un avocat est de pouvoir assumer son rôle et celle de l’homme de politique de pouvoir défendre sa vision dans l’autonomie.

L’honneur de la presse, comme des acteurs de la vie publique, est de ne jamais aller à l’encontre des exigences de liberté, de justice et de paix.

Parlons de stratégie d’avenir car le troisième millénaire est quand même un tournant notamment avec le processus de mondialisation?

La mondialisation, au sens positif et humaniste, pose un impératif d’ouverture au niveau national et international. Seuls les pays démocratiques sont outillés pour négocier ce tournant. Dans les années 70, l’idée d’un nouvel ordre économique mondial était la tarte à la crème des technocrates algériens. L’idée était bonne mais comment auraient-ils pu être pris au sérieux quand l’ordre interne est totalitaire. Il faut toujours commencer par balayer devant sa porte…

Le Maghreb et les conceptions étriquées du nationalisme

La mondialisation est déjà là, elle s’impose à tous et nous envahit de toutes parts. Elle comporte d’indéniables aspects positifs pour ceux qui savent s’y insérer de manière planifiée et au mieux des intérêts de leur peuple.

L’Europe est partie prenante de la mondialisation car, au préalable, elle a réussi une unification fondée sur un socle démocratique partagé. C’est ce qui fait sa force et lui permet de sauvegarder son identité et ses capacités compétitives dans tous les domaines. En revanche, l’intégration séparée des pays maghrébins hypothèque leurs intérêts et leurs souverainetés.

On ne saurait évaluer les conséquences fâcheuses de l’échec de la construction maghrébine. Les options bureaucratiques et les conceptions étriquées du nationalisme ont stérilisé les nombreuses tentatives d’intégration régionale au Maghreb. Pire elles ont créé un état de tension permanent incompatible avec la coopération et le développement.

Il est déjà tard, mais il est encore temps de relancer la construction maghrébine en changeant de démarche et en édifiant un socle démocratique qui est seul capable de mobiliser les ressources et les énergies pour un développement durable. Le Maghreb aurait ainsi des atouts et le pouvoir de négocier au mieux de l’intérêt de ses enfants son insertion dans ce monde nouveau qui s’installe.

J’ajoute que d’une manière générale les pays développés ont une grande responsabilité dans l’aggravation des situations politiques, économiques et sociales des pays du Sud. Leur démarche strictement financière et technocratique favorise en fait la mise en place d’une véritable internationale des dictatures.

Ils semblent faire jouer à ces dictatures le rôle de containment des flux migratoires et de gardiens de la stabilité des sources d’approvisionnement en matières premières. On est loin des professions de foi emphatiques sur les droits de l’homme et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Nul doute que cette politique du double langage et du double standard fait le lit de toutes les formes d’extrémisme.

La démocratie, seul remède sérieux à l’extrémisme

Par extrémisme, vous pensez à l’islamisme?

Entre autres. L’islamisme, par l’ampleur de l’aire géo-démographique où il se manifeste, est l’un des principaux défis des temps présents. Mais il est indissociable des réalités politiques marquées par l’autoritarisme, la corruption et la marginalisation. Ce phénomène est loin d’être monolithique ; c’est une nébuleuse totalitaire dans la majorité de ses tendances et, c’est vrai, même certains modérés d’entre eux ont une vision purement tactique de la démocratie.

Faut-il gérer ce phénomène par la violence? Je pense que c’est une erreur. Une gestion politique est possible. Il faut s’attaquer aux causes et non pas seulement aux effets. Ces mouvements sont très souvent une réaction aux tentatives de modernisation autoritaire de la société qui ont mis sur la touche des pans entiers des populations. Le paradoxe est que les dictatures qui ont favorisé leur émergence s’en servent souvent pour justifier leur pérennité.

Un seul remède, le véritable : la démocratie et le respect des droits de la personne humaine. Il est clair que l’exclusion et la répression, instruments des dictatures ne sont pas des parades, au contraire, elles sont les meilleurs agents recruteurs du terrorisme et des mouvements violents. Plus vite les Algériens exerceront leurs droits et plus l’Etat en sera renforcé et armé contre les dérives extrémistes.

Cela est possible pour peu que les sociétés disposent de leurs droits politiques et de véritables espaces d’expression et de représentation. L’exemple de l’Iran est révélateur. J’ai des réserves de fond à l’égard du système en place, mais je constate que l’existence d’un scrutin crédible et d’une presse libre ont permis à la société iranienne de s’en saisir pour favoriser une évolution contre  » tout Mollah  » au profit des réformateurs et des mouvements de gauche.

Force est de constater qu’on sort de tout, sauf du système algérien dont la véritable spécificité est de priver, par la violence et la fraude, la société algérienne des instruments du changement pacifique. Il n’y a pas de voie de réforme royale, elle est toujours particulière. Mais au-delà des particularités historiques et culturelles, la réforme ne peut se faire, pacifiquement, quand les conditions de l’exercice effectif des libertés démocratiques ne sont pas réunies.

Dernière question : comment va la santé ?

Pour ne rien vous cacher, j’ai eu un méchant infarctus. De plus, l’intervention chirurgicale a été tardive. Elle a été lourde mais réussie. Depuis, je poursuis ma convalescence tout en observant un traitement médical plus léger. Je n’ai pas eu de rechute, Dieu Merci. Mon médecin et mon cardiologue me mettent sévèrement en garde contre le stress en me conseillant de ralentir mes activités. Ils ont fini par admettre que mon stress peu provenir d’un tel ralentissement. Alors je continue à me soigner tout en poursuivant mon combat. Non sans tenir compte cette fois de mes limites.

* Entretien réalisé par Saad Ziane, Libre Algérie n° 40 , 13 au 28 mars 2000

Sources: http://www.huffpostmaghreb.com/2015/12/29/un-os-nomme-ait-ahmed-_n_8884210.html?1451390098

HOMMAGE À SADEK AÏSSAT – 10 ème ANNIVERSAIRE

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UN GROUPE DE CAMARADES LUI REND CET HOMMAGE POÉTIQUE ET LITTÉRAIRE

Socialgerie en diffusant cette vidéo rend hommage aussi à sa vie militante au cœur de la jeunesse algérienne; vie militante douloureusement lucide comme en témoigne la lettre qu’il a écrite à la direction du PAGS le 24 juillet 1990 (publiée par socialgerie le 17 janvier 2010) .
Lucidité qui lui a valu, ainsi qu’à d’autres militants la malveillance stupide des futurs fossoyeurs du PAGS (cf récit de l’ assemblée de cadres militants de août 1990).
Écœuré par ces pratiques, le chantage consistant à l’expulser d’un logement qui lui avait été prêté, et surtout par l’aveuglement et la surdité des membres de « l’appareil »à qui il a eu affaire, il s’est résolu à l’arrachement de l’exil.

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https://www.youtube.com/watch?v=ERzhK_ckLxM&feature=youtu.be

Hocine AIT AHMED, le frère de lutte et les espoirs populaires

pdf-3.jpg Le soir de son décès, je l’ai dit à sa famille, aux dirigeants du FFS et à l’opinion: le meilleur hommage à lui rendre est de faire fructifier dans un environnement national et mondial toujours plus difficile et complexe, ce qu’il a apporté à son peuple, les enseignements de son long parcours de luttes.

Je ne m’attarderai pas sur les événements, les actions et les valeurs que nous avons partagées, ensemble ou à distance, depuis notre patriotique et inoubliable «groupe PPA de Ben Aknoun» (année 1944-45). Au-delà des faits, déjà évoqués ou susceptibles de l’être plus tard, je voudrais m’en tenir à quelques points dans l’itinéraire de notre regretté l‘Hocine, que je crois essentiels pour l’avenir.

Son parcours d’homme et de militant a illustré hautement le parcours de ceux, innombrables et souvent anonymes, qui face aux épreuves et aux sacrifices, ont refusé la fatalité, le désespoir, l‘esprit de soumission ou les séductions et les compromissions de toutes sortes. Une qualité précieuse et nécessaire quand un peuple, une nation, une société, décident de briser le cercle de leur humiliation matérielle et morale. Qualité de plus en plus majoritairement appréciée, qui explique pourquoi l’annonce du décès a soulevé une haute vague d’émotion et de respect populaire, en même temps qu’un concert de louanges venant de certains qui n’avaient cessé de le calomnier et déformer le sens de sa vie militante

On dit bien chez nous : Ttoul hiatou, kan yechtaq themra ; ki mat, meddou lou 3ardjoun». (Toute sa vie on lui refusait une datte ; à sa mort on lui en a offert tout un régime).

Cet hommage du vice à la vertu aura eu au moins un mérite: mettre en lumière la dimension nationale de l’homme politique attaché aux souffrances et au sort de son peuple. La nation s’est reconnue en lui, alors qu’on a voulu en vain réduire sa stature à celle du leader charismatique d’une seule région du pays. L’aveu tardif et opportuniste de certains, à des fins démagogiques, confirme à quel point l’expérience nationale et sociale des uns et des autres, a amené les gens de courants et d’obédiences multiples à un constat commun.

Les orientations défendues par Ait Ahmed depuis sa jeunesse se résument à la fidélité à la soif de liberté, de paix, de vérité et de justice sociale de ses compatriotes.

La peine et l’émotion des Algériens n’ont eu d’égale que leur indignation envers le gâchis immense occasionné depuis l’indépendance à la communauté nationale par l’ostracisme des pouvoirs en place à l’encontre des orientations de sauvegarde nationale que Ait Ahmed préconisait. C’est pourquoi de larges milieux patriotiques ont exprimé le sentiment d’une grande perte.

Or, sa disparition physique, inscrite dans un destin biologique inexorable, ne serait une perte irréparable pour la nation et la société, que si le message et l’exemple de ce grand militant devaient rester sans relais ni lendemains à un moment crucial de notre Histoire.

Le décès de Da L’Hocine intervient dans un contexte algérien et international des plus graves. Jamais les coups déjà portés contre l’existence et l’intégrité des peuples et des Etats-nations du pourtour méditerranéen et de l’Afrique n’ont été aussi grands. Loin de décourager et d’affaiblir la portée du combat que Ait Ahmed a mené, ce contexte donne l’occasion d’un bilan historique collectif et mobilisateur. Il rend plus sensible le besoin des qualités humaines et politiques que le dirigeant défunt a déployées successivement dans le PPA, le FLN puis le FFS. Les hommages populaires, l’estime des élites et des cadres sérieux et soucieux des intérêts de la nation et de la société, donneront ainsi plus de force aux enseignements de son combat politique.
Ici, je ne décrirai pas les faits dans leur déroulement, ils sont de plus en plus connus. J’attirerai plutôt l’attention sur une thématique dont l’impact a eu à plusieurs reprises une grande importance et reste aujourd’hui d’une actualité brûlante, quant au choix des voies et moyens pour la solution des problèmes vitaux posés au pays.

Comment pour Ait Ahmed se sont présentées les relations entre les formes armées ou pacifiques du combat politique? Pour lui, avant comme après l’indépendance, il s’agit d’interactions constantes, avec un impact positif ou négatif selon la façon appropriée ou non dont les acteurs sur le terrain conduisent les imbrications ou les successions de ces formes de lutte.

D’autres, involontairement ou consciemment (à des fins particulières), ne distinguent pas ce que ces phases ou formes de lutte ont à la fois de commun et de particulier. Ils n’arrivent pas à comprendre une chose basique: ce n’est pas un hasard si Ait Ahmed, à deux étapes de notre Histoire, a su mener ses luttes de deux façons qui à tort leur paraissent contradictoires.
D’un côté il fut l’ardent révolutionnaire qui avec d’autres a inspiré en 1947 la création de l’OS, instrument préparatoire du futur combat armé. En même temps, il fut celui qui, pendant la tragédie nationale des années 90, appela à emprunter la voie pacifique et démocratique pour dépasser et mettre fin à la monstrueuse dérive antinationale.

Ce qu’il faut comprendre de ces deux orientations en apparence diamétralement opposées, c’est qu’elles ont en commun le souci de mobiliser pour la sauvegarde nationale, en s’appuyant sur l’effort de conscience et d’analyse politique, sur un esprit constructif de rassemblement, une volonté de comprendre le vécu et les aspirations de la base populaire.

Des hommes politiques comme Ait Ahmed, Abbane, Benmehidi, Mehri et tant d’autres l’ont bien compris. Est-ce que vont le comprendre (on peut en douter) les autorités qui, en proclamant les huit jours de deuil, ont mis unilatéralement en relief l’hommage mérité que la patrie doit aux pionniers et combattants de la guerre d’indépendance, tout en laissant dans l’ombre l’opposition pacifique au régime antidémocratique instauré après l’indépendance et les orientations constructives préconisée par les courants et forces démocratiques et de progrès?

En fait, aux yeux de la plupart, le temps continue à démêler le vrai du faux. Face aux prises de conscience qui continuent, aucune piètre manœuvre ou dérobade bureaucratique ne pourra remplacer l’exigence d’un bilan critique sur les graves atteintes portées depuis l’indépendance aux évolutions pacifiques dont l’Algérie a profondément besoin.

Aucune larme de crocodile de ceux qui n’ont cessé de calomnier directement ou sournoisement l’engagement rassembleur du regretté Ait Ahmed, ne parviendra à faire oublier le caractère démocratique de son action d’opposant après l’indépendance.

Aucune manœuvre politicienne ne pourra occulter le fait que pour lui, il s‘agit d’un refus global et de principe du régime et non d’une opposition manœuvrière à l’une ou l’autre des composantes des pouvoirs en place.

Il n’est pas possible de dissocier le contenu des deux périodes d’avant et après l’indépendance.

Il n’est pas possible de vider la guerre de libération, «ath-thaoura -l- djazairiya», de sa vocation populaire, démocratique, sociale et anti-impérialiste, qui lui était assignée par les appels du 1er novembre 54, la Charte de la Soummam et le programme de Tripoli.

L’attachement de Ait Ahmed à l’option pacifique et démocratique, était-il fondamental, exprimant sa forte conviction, ou était-il seulement tacticien et à géométrie variable pour des opportunités de pouvoir ? Il est possible de vérifier concrètement la nature et la continuité de cet attachement à l’occasion des moments cruciaux qui mettent à l’épreuve chaque acteur politique.

Un moment révélateur, s’ajoutant aux épisodes précédents de la crise meurtrière de l’été 1962, est à mon avis celui de sa claire et courageuse protestation contre l’interdiction du Parti Communiste Algérien dès novembre 1962, sous la présidence de Benbella.
Il fut la seule personnalité à assumer cette position de principe, dans l’environnement trouble et plein de revirements opportunistes de cette période de l’automne 1962. Le président Ferhat Abbas lui-même, ne l’a pas fait, alors qu’il était probablement l’un de ceux qui mesuraient le grave précédent que constituait cette interdiction pour l’avenir du pays.
Ce n’est pas une forte sympathie pour le mouvement communiste algérien ou mondial qui inspirait ainsi Ait Ahmed. Comme l’indiquait sa déclaration, il a osé ce geste significatif parce que, à la différence de nombreux secteurs nationalistes anesthésiés par une guerre dévastatrice ou idéologiquement désorientés, il entrevoyait mieux la rupture qui s’était dessinée avec les engagements démocratiques et sociaux du 1er novembre 54.
Dans le paysage politique nouveau de fin 1962, où le « parti unique » n’était pas encore institutionnalisé, l’agression ouverte contre le PCA, suivie du coup de force contre le Congrès de l’UGTA deux mois plus tard, avait un sens : le PCA était alors, le seul parti existant à mettre en garde l’opinion contre les dangers du parti et de la pensée uniques. Il préconisait le débat et le large rassemblement dans l’action démocratique et pacifique des forces nationales dans leur diversité, autour des tâches urgentes d’édification.
Son interdiction aggravait l’orientation de la vie politique vers les voies néfastes des épreuves de force. Tout cela portait en germe les désastres des décennies suivantes, en dépit des perspectives fabuleuses qui pouvaient s’ouvrir pour l’Algérie si les personnalités, les forces et les courants qui avaient arraché l’indépendance s’étaient concertées et unies autour des taches communes vitales au lieu de sombrer dans les affrontements hégémonistes.

Par sa prise de position clairvoyante dès la première année de l’indépendance, Ait Ahmed anticipait déjà sur les positions qu’il défendra au cours des décennies suivantes. Selon moi, la solution pacifique des conflits d’intérêts ou d’orientation idéologiques et identitaires était déjà chez lui une position de principe et non un acte d’opposition conjoncturelle. Sa conviction s’inscrira durablement dans les orientations qu’il prendra dans les décennies suivantes. Sa portée est générale, elle n’est pas atténuée par la parenthèse malheureuse de 1964 avec le faux-pas de la résistance par les armes, symétriquement et en riposte au système de violence et de domination instauré au cours de l’été 1962 par le coup de force militariste de l’état-major de l’ALN des frontières.

Comment expliquer – et sous l‘effet de quel élément du contexte confus du dernier trimestre de 1963 – Ait Ahmed fut amené avec ses compagnons et malgré ses convictions profondes, dans le piège et l’option de la militarisation de son opposition politique et démocratique?

La militarisation de la résistance légitime à l’arbitraire était obsolète dans une Algérie devenue indépendante et dont la population éprouvée par sept ans de guerre aspirait intensément à la paix. Par surcroît, cette résistance armée était dangereusement localisée à une seule région du pays particulièrement vulnérable au risque politique (à l’échelle de toute l’Algérie) d’accusations de division nationale sur une base identitaire.

Pourtant les documents programmatiques qui avaient accompagné la fondation du FFS en septembre 1963 allaient dans le sens d’une grande bataille politique démocratique compatible avec des voies pacifiques à l’échelle nationale. Leur application sur le terrain, comme semble l’indiquer la fin du document fondateur du FFS, était confiée à la discrétion d’un organisme exécutif. Faute de documents autorisés et accessibles, la question encore obscure et douloureuse à toutes les mouvances patriotiques et de progrès, ne commencera probablement à s’éclairer que par des témoignages et travaux de chercheurs historiens. Pour les nouvelles générations, une évaluation objective et nuancée réduira à néant les procès d’intention propagandistes visant à discréditer les positions de fond authentiquement démocratiques d’un leader national comme Ait Ahmed.

Il me parait certain, et les décennies suivantes l’ont confirmé, que ces évènements des années 60 auront grandement renforcé chez Ait Ahmed et le FFS, la conviction que seules les mobilisations dans les voies démocratiques et pacifiques répondent aux besoins du développement harmonieux, économique, culturel et dans tous les domaines de l’édification de l’Algérie post coloniale.

Cet enseignement précieux, le FFS avec Ait Ahmed est l’organisation partisane qui l’a de plus en plus intégré dans son patrimoine politique et idéologique à travers des épreuves difficiles à affronter dans un contexte algérien dominé par une forte culture de l’alignement sur les rapports de force armé, au détriment du rôle nécessaire du politique dans une voie démocratique.

En fait, cette question capitale a concerné et marqué de façon aiguë, positivement ou négativement, le parcours de toutes les mouvances politiques et idéologiques du pays dans le contexte d’aujourd’hui. Aucune formation politique, quelle que soit sa sensibilité idéologique ou identitaire, n’a échappé temporairement ou durablement au cours de l’après-indépendance, à la tentation d’instrumentaliser politiquement la force armée, que ce soit dans sa propre action ou dans ses orientations d’alliances de nature à entraîner le renoncement à son autonomie et ses principes fondateurs.

Cette tentation, héritée de certaines dérives et pratiques graves de la guerre d’indépendance, avait pourtant fait l’objet de mises en garde clairvoyantes durant la guerre d‘indépendance. On sait comment ont été sabordées certaines recommandations essentielles de la Charte de la Soummam, elles-mêmes inspirées de l’esprit hautement politique de l’appel historique du 1er novembre 54. Et, durant les décennies successives de l’indépendance, toutes les aventures sans exception, visant à substituer l’intervention armée à de saines et démocratiques compétitions ou rassemblements politiques, ont aggravé le sort des espoirs démocratiques et sociaux.
Le coup de force de l’été 1962 a inauguré ce cycle infernal, inspirant et acculant divers segments de l’opposition au recours aux mêmes mentalités et stratégies perverses.

Par contre il est possible de constater que les seules avancées dans les espoirs et dans l’édification nationale depuis 1962, se sont produites dans les moments où ont progressé dans l’Algérie profonde l’implication active, la participation consciente de la société et les mobilisations démocratiques, respectueuses de l’autonomie de toutes les instances partisanes et du mouvement associatif. Des moments où a progressé dans les esprits le besoin de consensus positifs et mobilisateurs, c’est-à-dire répondant véritablement à l’intérêt commun de l’Algérie saine et majoritaire, à l’exception des couches prédatrices, celles des fauteurs d’arbitraire et des inféodés à l’impérialisme.

Est-il possible à l’Algérie de vivre encore des avancées beaucoup plus sûres et massives alors que de graves périls se sont accumulés sur la nation et la société?

Apparemment, nous en sommes encore loin, quand on observe la scène politique d’aujourd’hui, le cynisme et la vulgarité avec laquelle les représentants des cercles dirigeants s’expriment et gèrent les affaires du pays, le mépris dans lequel ils tiennent leurs concitoyens en écrasant impitoyablement leurs intérêts sociaux et toutes leurs aspirations légitimes.

Mais en même temps cet état des lieux explique pourquoi à l’occasion du décès et des obsèques d’un héros national de la démocratie, un autre modèle de pratique politique est mieux apparu à la société en quête de gestion digne, propre et responsable des intérêts et des affaires du pays. Des raisons de ne pas désespérer apparaissent. L’espoir est devenu beaucoup plus fondé, quoique confronté aux plus grandes difficultés, à l’exemple de l’itinéraire semé d’obstacles et de dangers de Hocine Ait Ahmed.

Depuis qu’il n’est plus présent physiquement parmi ce peuple qu’il aimait, les idées et l’exemple de ce grand dirigeant exercent une attraction encore plus grande, tant ils incarnent ce à quoi aspire le citoyen.

C’est dire à quel point s’impose un devoir que Ait Ahmed considérait comme l’atout majeur du projet national, démocratique, social et culturel : faire converger l’action avec l’élévation de la conscience politique !.

Après l’émotion et la grande ferveur, vient pour tous le moment de la réflexion et de la mobilisation

Tu es toujours présent avec nous, L’Hocine !

Sadek HADJERES,

Consulter sur le site : Socialgérie, 1er Janvier 2016

HuffPost Algérie: http://www.huffpostmaghreb.com/2016/01/02/hocine-ait-ahmed-le-frere-de-lutte-et-les-espoirs-populaires-par-sadek-hadjeres_n_8904960.html?utm_hp_ref=algeria

blog algerieinfos-saoudi: http://www.algerieinfos-saoudi.com/2016/01/hocine-ait-ahmed-le-frere-de-lutte-et-les-espoirs-populaires-par-sadek-hadjeres.html