FESTIVAL CULTUREL NATIONAL ANNUEL DU FILM AMAZIGH (FCNAFA)

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Préambule:

Conçues au départ comme simple manifestation cinématographique, dans le principe de la promotion et de la réhabilitation de l’Amazighité dans toutes ses dimensions, les premières rencontres n’avaient suscité que peu d’engouement.

Redoublant d’efforts, les organisateurs poursuivirent leur mission sans trop se soucier des critiques acerbes et des jugements sévères qui ont failli faire chavirer leur projet. Le pari a été tenu. Dans toutes les villes où est passé le festival, l’expression cinématographique amazighe a réussi à se frayer un chemin royal en prouvant à tout un chacun que la promotion de la diversité linguistique, composante essentielle de sa diversité culturelle, passe par le partage des valeurs communes, au premier rang desquelles se trouvent l’ouverture et le respect des autres langues et des autres cultures.

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La chance de l’Algérie est d’être tout à la fois, multiple et diverse. Son amazighité – est-il besoin de le rappeler – ne se résume pas à l’usage de la langue Amazighe, à travers toutes ses variantes (mozabite, tergui, chaoui, kabyle, chleuh etc.). Si, aujourd’hui, l’émergence d’une expression cinématographique amazighe spécifique ne fait plus de doute, il reste cependant à souligner que la réhabilitation de l’identité amazighe, langue, culture et traditions, exige encore des efforts soutenus. Elle implique tout à la fois, que la production littéraire et artistique puisse se diversifier, s’étoffer et se multiplier, et également que le public puisse avoir accès à toutes les œuvres culturelles dans ses langues nationales. Cela, pour l’heure, n’est guère évident en ce qui concerne l’art cinématographique. La production reste très limitée et la diffusion relève encore du miracle.

«L’objectif du festival est de présenter la production filmique nationale et internationale sous une optique culturelle, artistique et sociologique. Il se veut aussi le reflet des expressions nationales dans leur diversité de mosaïques, qui est le signe visible de notre attachement à toutes les expressions qui composent notre personnalité, notre mémoire et notre histoire. Après le premier grand pas franchi : l’institutionnalisation du Festival, les cinéastes amazighophones, qui la promeuvent et qui la mettent en œuvre dans leur travail, disposent désormais de créneaux de création et d’expression spécifiques.

D’année en année, le cinéma d’expression amazighe ne cesse de s’étoffer et de s’améliorer, non seulement du point de vue thématique et linguistique, mais également du point de vue technique, narratif et esthétique. Trop longtemps ignorée, l’amazighité à l’écran a fini par émerger au grand jour. Son incursion, remarquable et remarquée ces dernières années sur la scène nationale et internationale, ne peut que constituer un plus pour la cinématographie nationale.

Le rythme d’évolution très rapide et l’ampleur grandissante de la manifestation nécessitent davantage de moyens humains, matériels et financiers. L’événement culturel cinématographique phare, aujourd’hui autonome, a besoin d’une plus grande implication des autorités départementales et locales, du mouvement associatif et de la presse, pour maintenir sa pérennité. Les pouvoirs publics et la societé civile pourraient s’impliquer un peu plus afin que le FCNAFA arrive à créer une dynamique qui la propulserait vers une production de grande qualité.

Objectifs tracés pour l’édition de Tizi-Ouzou:

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Dix années durant, et fidèle à sa ligne éditoriale et aux objectifs tracés, le FCNFA donne rendez-vous aux cinéphiles algériens et étrangers pour découvrir la diversité culturelle et les expressions cinématographiques amazighes d’Algérie et d’autres pays, ainsi que celles exprimées dans d’autres langues.

Objectifs du festival du film amazigh:

  • Donner à voir des images d’ici et ailleurs,les faire connaître,apprécier et servir l’amazighité, la diversité et favoriser les échanges interculturels.
  • Promouvoir le cinéma Algérien d’expression amazigh et encourager la création artistique dans cette langue.
  • Sensibiliser le public au cinéma et à l’audiovisuel dans sa diversité.
  • Etre un lieu de rencontre privilégié des cinématographies et de la culture algérienne au pluriel.
  • Enrichir et promouvoir le produit culturel et artistique national et sa diffusion en Algérie et à l’étranger.
  • Créer un cadre d’échanges, d’expériences, d’expertises, entre artistes, créateurs, opérateurs culturels algériens et étrangers.

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« Une identité ne se revendique pas, elle se vit » (Salma B.)


Il semble que le site donné en référence ne soit plus actif en ce moment

http://www.film-amazigh.org/10-edition.html

OU EN EST L’AMAZIGHITÉ DANS LA NATION ?

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Conférence-débat à Montpellier, avec Sadek HADJERES, Ali GUENOUN ET Arezki METREF

Le 18 décembre 2009, Sadek Hadjerès, à l’invitation de l’ACBK (Association Culturelle Berbère des Kabyles de Montpellier), a présenté un exposé sur l’évolution et les enseignements de la question politico-culturelle amazigh au sein du mouvement national algérien.

L’exposé et le débat, modérés par Arezki Metref, avaient été précédés par une rétrospective de Ali Guenoun (doctorant en histoire et auteur de l’ouvrage « CHRONOLOGIE DU MOUVEMENT BERBÈRE ») qui a retracé le cadre et les contextes historiques de ces évolutions.

Le débat a donné lieu à de larges illustrations et commentaires, venant des conférenciers et de l’assistance. Certaines des illustrations, pour le passé et le présent, se trouvent déjà dans les documents mis en ligne sur le site au cours des six derniers mois .

Quelles impressions ai-je retiré de cette soirée ? Habitué aux débats houleux et à la ségrégation des auditoires (entre arabophones et berbérophones) des années 90 et du début des années 2000, j’ai été frappé par une réelle évolution, constatée déjà lors de rencontres d’associations similaires de Paris, Montreuil et Bobigny:

Une mixité linguistique plus grande de l’assistance, plus de sérénité constructive des intervenant(e)s, une soif de connaître les faits, arguments et positions diversifiées, là où dans le passé dominaient les invectives et certitudes tranchantes.

Etait-ce dû à la somme d’expériences accumulées par la société, à une moyenne d’âge nettement plus jeune d’une assistance plus distanciée par rapport aux heurts du passé ?

« L’électro-choc » des évènements qui ont accompagné les confrontations sportives du Caire et de Khartoum, a-t-il donné davantage de sens à la valeur « algérianité » ?

Sans doute y a-t-il de tout cela dans l’évolution des opinions algériennes? Mais ces acquis restent fragiles. L’Algérie ne les consolidera que si la société et les courants politiques parviennent à imposer les valeurs suprêmes communes que sont les libertés et droits démocratiques et sociaux, quelles que soient les langues dans lesquelles elles s’expriment.

Ci-dessous les grandes lignes de ma conférence:

(EXPOSÉ À L’ACBK de MONTPELLIER

– 18 décembre 2009):

A quoi nous incitent soixante ans d’interrogations et de luttes pour l’émergence et l’épanouissement de l’amazighité comme l’une des valeurs nationales algériennes?

UN DEMI-SIÈCLE D’OCCASIONS PERDUES

D’abord le constat d’un grand dommage pour l’Algérie et son peuple: depuis la crise du PPA-MTLD de 1949 jusqu’à fin des années 90 où la Constitution a reconnu enfin tamazight comme langue nationale, il s’est écoulé un demi-siècle de gâchis, de temps et d’occasions perdues au détriment de la cohésion nationale et du développement culturel.

Il est évidemment instructif de connaître dans le détail comment s’est fait ce très mauvais départ dès la crise de 1949. Cet évènement malheureux prémonitoire a été occulté ou déformé, volontairement par les propagandes officielles mais parfois aussi involontairement par des adeptes de la culture berbère, par manque d’information ou parti-pris idéologique. Ali Guenoun vient d’en retracer le cadre historique. Je pourrai le compléter par quelques détails ou témoignages personnels.

Mais il reste le plus important: malgré l’amertume qu’on peut éprouver du gâchis ou des occasions manquées pour le pays, il s’agit pour tous d’en tirer des enseignements aussi bien au plan culturel que politique.

LES ASPIRATIONS IDENTITAIRES: LA MEILLEURE OU LA PIRE DES CHOSES ?…

L’ enseignement principal me parait le suivant : les aspirations identitaires sont pour les peuples à la fois la meilleure et la pire des choses, selon la façon dont elles dont abordées par leurs partisans et par leurs adversaires.

Disons les choses en clair: une même référence identitaire, même légitime, naturelle et respectable en soi, peut être ou devenir la caution et l’instrument des orientations les plus progressistes ou les plus réactionnaires, selon le contenu qui lui est donné par les acteurs.

Beaucoup dépend, dans la vie et les luttes politiques, de la façon dont ces justes aspirations, ainsi que les imaginaires et les représentations correspondantes, sont articulées avec les intérêts objectifs des différents acteurs, c’est à dire les intérêts sociaux, économiques, politiques et culturels.

Autrement dit, cela dépend de la façon dont les protagonistes, quelles que soient leurs intentions, traitent non seulement leurs valeurs identitaires différenciées, mais aussi et surtout les enjeux concrets qui sous-tendent les luttes pour la liberté, l’égalité et le développement.

Si ces enjeux et les intérêts objectifs réels sont correctement perçus et pris en charge à l’avantage de la communauté nationale et de chacune de ses composantes, ils peuvent susciter des alliances, des unions et des unités d’action d’une grande efficacité mobilisatrice.

C’est l’orientation d’ensemble qui a prévalu durant la guerre de libération, au delà de la diversité idéologique et culturelle et surtout, malgré des problèmes graves nés des luttes de clans entre chefs de guerre petits ou grands.

Après l’indépendance, malheureusement, les «identités» sont devenues le prétexte et le support d’engrenages nuisibles et meurtriers.

Elles ont engendré des illusions, des diversions et des divisions, au détriment des problèmes vitaux d’intérêt commun qui pouvaient unir les différentes composantes de la nation et même les différents groupes « identitaires » qui se sont stérilement déchirés à l’intérieur de chacune de ces composantes idéologiques et culturelles.

ALGÉRIANITÉ OUVERTE ET CRÉATIVE

Comment dans ces conditions faire avancer la cause d’une vraie et belle amazighité, c’est-à-dire capable de rassembler et de construire dans tous les domaines ? J’y vois deux conditions principales à réaliser parmi d’autres:

  • L’une des premières conditions, confirmée par l’expérience, est de veiller politiquement à déployer cette cause culturelle comme une des composantes de la cause nationale et de l’algérianité, et non pas en opposition à cette cause et à d’autres composantes de la nation.

    Car si on y veille bien, la posture et la revendication d’algérianité ne sont pas en elles mêmes un facteur de division comme l’ont prétendu consciemment ou non des adversaires de cette conception rassembleuse qui affirmaient qu’elle était inspirée par des sentiments anti-arabes ou influencés par le colonialisme français. La diversité bien vécue est un facteur d’enrichissement et de renforcement d’une nation à la fois moderne et ancrée dans toutes ses racines historiques et de civilisation, sans exception.
  • Une autre condition plus favorable à l’épanouissement d’une amazighité féconde, c’est la créativité. Je veux dire par là qu’elle ne s’enferme pas dans les slogans étroits et virulents et dans le dénigrement de tout ce qui n’est pas amazigh. Que l’amazighité au contraire fait la preuve de ses qualités de création et d’ouverture, ne craint pas l’émulation constructive et pacifique avec les autres courants culturels et idéologiques, meilleure façon de faire valoir ses apports diversifiés qui font honneur à la nation en l’enrichissant.

Souvenons-nous des moments forts de la cause amazigh, ressentis comme tels y compris dans les espaces arabophones les plus sincères.

Ainsi a été le retentissement et la propagation fulgurante de l’hymne «Ekker Amiss en Mazigh» , présente après 1945 dans tous les publics nationalistes de l’Algérie aux côtés de Min Djibalina. Ou encore la percée de l’inoubliable « A vava inou va  » chantée par Yidir. ou encore l’irrésistible « Ezouits Errouits » au rythme de laquelle dansait la jeunesse algérienne dans les années 70. Cela fait penser à ce qu’a dit un grand militaire qui s’y connaissait en matière offensive, une Marseillaise vaut des dizaines de divisions.

C’est pourquoi, dans les conditions actuelles, après la reconnaissance de tamazight comme langue nationale, comment peser le plus fort en faveur de l’officialisation formelle de cette langue nationale dans plusieurs secteurs d’activité?

La clef du succès est en grande partie dans la capacité à produire en tamazight, avec des œuvres littéraires et pédagogiques attractives et de qualité, la confection de dictionnaires, un travail considérable de traductions en tamazight d’œuvres tirées du patrimoine universel, des créations artistiques, théâtrales, cinématographiques, musicales journalistiques.

On gagnera à se convaincre que des travaux littéraires et philosophiques comme ceux du regretté Mohya (considérables mais malheureusement peu connus) ne doivent pas rester des exceptions.

Sur la base de tels acquis, une officialisation se justifiera et se fera d’elle même, par la force des choses. Rien ne pourra l’empêcher, avec ou sans lois officielles, lorsque la demande en tamazight, le plaisir de s’exprimer, produire et se cultiver en tamazight sera devenue irrésistible dans tous les secteurs d’activité, impliquant les couches les plus profondes de la population. L’officialisation par elle même, comme cela a été pour la langue arabe, ne suffit pas à protéger du marasme culturel.

Voila le secret de l’espoir qui soutenait les efforts des pionniers comme Aït-Amrane lorsqu’il a créé l’hymne qui s’est répandu comme une traînée de poudre sans avoir eu besoin des permissions de l’Administration française ou de la bureaucratie MTLD.

IMPORTANCE DU SOCIAL

Je voudrais maintenant insister sur un point qui me parait capital : l’importance du Social.

Avec le levier démocratique et révolutionnaire, cette dimension sociale occupait la moitié (c’est à dire autant que la place réservée au concepte de la Nation anticolonialiste) dans la brochure « L’Algérie libre vivra » qui exposait en 1949 le point de vue de ceux qu’on a qualifiés de « berbéristes » pour cacher qu’ils étaient avant tout des contestataires démocrates et progressistes, préconisant l’épanouissement culturel aussi bien arabe dans ses versions classique et populaire que amazigh.

Les courants conservateurs et antidémocratiques dans la direction du MTLD avaient ainsi volontairement polarisé les débats sur la seule question de la Nation, tout en déformant grossièrement notre point de vue national et en escamotant délibérément la dimension sociale.

On est là aux sources du déni du social et du sacrifice de cette dimension dont l’Algérie continue à souffrir gravement aujourd’hui alors même que les slogans officiels qualifient de Démocratique et Sociale la République algérienne indépendante.

La maladie de déni du social est perverse et contagieuse, ajouterai-je, car c’est au nom de la solution des crises identitaires que dans les années 90 au moment de la montée des courants islamistes, certains ex-socialistes ont osé ouvertement proclamer et condamner la lutte sociale comme une prétendue diversion à la lutte contre la menace intégriste.

Or le social (avec ses racines dans les enjeux économiques) est selon moi au fondement des problèmes et des conflits vécus par les sociétés, les nations et les ensembles internationaux. La prise en compte du social par les acteurs politiques et sociaux est un facteur fondamental et éclairant, aussi bien des clivages et fractures que des alliances et des rassemblements. Quand on prend en charge la lutte sociale dans le bon sens, on a une meilleure prise sur la solution de l’ensemble des problèmes, y compris des questions identitaires les plus complexes, en leur créant la condition de solutions plus légitimes, plus viables et plus durables.

Aussi peut-on considérer et c’est mon opinion, comme une erreur lourde de conséquences l’affirmation souvent entendue et écrite dans les années 80 et 90 dans des milieux politiques ou journalistiques y compris démocrates, selon laquelle la question identitaire était « la question centrale » de l’Algérie.

On a même pu lire que des actions communes engagées autour d’objectifs communs très légitimes étaient « contre-nature » parce que ne correspondant pas aux clivages « identitaires », qui eux, mériteraient d’être considérés comme les plus naturels.

C’est une inversion et une perversion flagrante des réalités, d’où une grave erreur politique, dont ont largement profité et ne peuvent profiter que ceux qui trouvent intérêt à aiguiser et envenimer ces clivages identitaires réels ou provoqués.

Penser et agir ainsi revient à ignorer que, aller à la racine des problèmes, signifie comprendre, accompagner et prendre en charge l’aspiration basique des êtres humains à échapper à la peur et à la faim, qui le plus souvent conjuguent leurs méfaits.

Une aspiration qui est admise et prise en compte de façon franche ou détournée par toutes les idéologies et religions (souvenons-nous à quel point le charisme et l’impact d’un Ali Belhadj était nourri par la condamnation des flagrantes injustices sociales).

De sorte qu’en dépit des brouillages politiciens que l’Algérie a subis pour lui voiler cette réalité, on a vu toujours ressurgir la vague des luttes sociales, produit inévitable de la détresse, des inégalités et des injustices sociales.

Le dernier épisode le plus encourageant est le considérable mouvement de grève des enseignants (ainsi que d’autres corporations), avec des acteurs qui englobent largement tout le spectre idéologique.

Le réconfortant mouvement de ferveur qui a soulevé récemment la jeunesse algérienne à l’occasion d’évènements sportifs, confirme malgré ses ambigüités ouvertes aux manipulations à quel point un certain nombre de problèmes nationaux communs transcendent les clivages identitaires fondés sur la langue, la religion, les sensibilités culturelles.

INTERACTIONS ENTRE REPRÉSENTATIONS IDENTITAIRES

ET LES ENJEUX SOCIO-ÉCONOMIQUES ET DE POUVOIR

Et pour être plus précis, j’insiste sur la relation dialectique suivante : d’une part, la solution des problèmes identitaires et linguistiques réels dans une voie démocratique facilite la solution des problèmes concrets fondamentaux économiques et sociaux. D’autre part, la réciproque est également vraie, une économie productive couplée à la justice sociale et à son service est le meilleur terrain pour aplanir et dénouer les conflits identitaires. Tandis qu’au contraire, les obstacles apportés à ces interactions positives nuisent gravement aux solutions fécondes dans ces deux domaines.

Aujourd’hui dans le monde entier, on considère possible et souhaitable de parler ou connaître deux langues et même trois ou quatre, à commencer par sa propre langue maternelle. Pas seulement au sens où cela peut servir au quotidien à gagner sa vie, mais parce que l’ouverture dans ce domaine aide à se retrouver ensemble, côte à côte, dans les batailles inévitables contre l’arbitraire et la corruption, pour la liberté, la dignité et les droits humains, la sécurité, le pouvoir d’achat, le logement, la santé, l’éducation, les transports, les loisirs.

Tout simplement parce que ceux qui vivent à l’aise et décontractés leur diversité linguistique sont mieux immunisés contre les diversions et les manœuvres de division émanant des rapaces économiques et financiers. Ils sont mieux armés dans le problème commun crucial et de plus en plus aigu, de plus en plus reconnu aujourd’hui, celui de l’existence dans le monde dur tel qu’il est devenu.

Il se résume tout simplement en ceci: Ou bien être tous ensemble dévorés ou grignotés à la sauce du capitalisme ultralibéral et de ses sous-traitants directs ou indirects, corrompus et corrupteurs, fauteurs de guerres injustes et de crimes contre l’Humanité, prêts à sacrifier aussi bien leurs proches compatriotes que le sort de la planète toute entière.

En somme, nous laisser ensemble écraser par le talon de fer de ceux qui, plus nous sommes passifs, plus grandissent leurs appétits, leur cynisme et leur férocité ?

Ou bien, tous ensemble combattre dans l’union leurs agissements et gagner contre eux et pour chacun de nous le droit à une vie digne matériellement et moralement.

DES EXPERIENCES PASSÉES AUX LUTTES À VENIR

Par cette dernière constatation, j’en viens au point par lequel je voudrais amorcer et suggérer une conclusion. Y a-t-il lieu d’être optimiste ou pessimiste, au regard de l’histoire nationale des 60 dernières années?

Je dirais qu’il ne s’agit pas d’être a priori d’un penchant à voir tout en noir ou tout en rose, d’avoir un moral hardi ou désabusé. Mais lorsqu’on considère qu’un objectif et un idéal sont légitimes quoique de réalisation à échéance indéterminée, on gagne à ne pas croire à des évolutions en ligne droite ou à croire qu’on peut tout obtenir ici et maintenant. L’essentiel est de découvrir et engager à chaque étape les actions les plus appropriées aux conditions du moment. Dans les moments les plus noirs, apprendre à s’arrimer aux germes et aux étincelles d’un renouveau à venir, qui aux plans national et international réamorceront de nouvelles marches en avant. Et dans les moments les plus favorables, refuser l’euphorie, rester vigilants envers les indices qui annoncent de grands dangers proches ou lointains. Dans les deux cas, ne pas rester les bras croisés, chacun faisant ce qu’il peut.

Mais surtout, surtout, se garder de porter sur les acteurs du passé des jugements tranchants, négatifs ou positifs, portant sur les seuls individus, au risque de ne pas voir les facteurs profonds ou même encore souterrains et peu visibles, mais déterminants et toujours à l’œuvre dans la société et dans l’environnement socio-économique et politique national, régional et mondial. Ces facteurs dépassent les individus, ce sont eux qui méritent l’attention la plus grande.

C’est pourquoi après les crises qui ont jeté notre peuple dans des situations difficiles ou tragiques, ruminer nos malheurs en se contentant de culpabiliser des groupes ou des personnalités qui auraient dû agir autrement n’est pas la position la plus consciente et la plus mobilisatrice pour surmonter les conséquences et sortir de l’impasse.

Les individus ou groupes responsables de ces malheurs ont été les produits d’une époque et de logiques économiques et géopolitiques dont la force et l’ampleur les ont dépassés et ont dépassé les capacités de leurs victimes à les affronter.

Par contre, les exigences sont beaucoup plus grandes et rigoureuses envers nous les survivants et les jeunes générations qui ont l’avantage d’hériter d’une expérience historique abondante.

Comment, tournés vers l’avenir, être de meilleurs acteurs en mettant à profit cette expérience plutôt que de nous ériger en simples procureurs ou laudateurs des acteurs du passé ?

Au grand nombre d’entre nous pour qui le choix est évident, je propose de placer le débat sous l’inspiration de deux parmi les représentants les plus appréciés de l’essor culturel amazigh:

C’est Yidir, dans son chant Tighri b Ougdoud (sur les paroles du poète Ben Mohammed) qui rend hommage à « lefhama » (l’effort et la capacité de comprendre), qualité qu’il considère comme le passage obligé vers les valeurs de Liberté (tileli) , de dignité (al hurma) et d’union (tiddoukli) .

Et c’est Lounis Ait Manguellat, poète philosophe ancré dans la profondeur du monde rural et urbain kabyle qui évoque les vertus de l’autonomie de jugement après avoir constaté « les fusils de part et d’autre, et nous au beau milieu les mains nues » ou qui appelle à la vigilance citoyenne dans « Ahkouyid tamaçahouts » , lorsqu’il découvre que les êtres les plus féroces ne sont pas « laouhouch » des contes et légendes de nos grands mères mais les monstres modernes que chacun porte en lui même.

Je vous remercie …

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LA CRISE DU PPA-MTLD DE 1949

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Juillet – Aout 1949, été brûlant et point culminant d’une crise qui a laissé chez tous les acteurs un sentiment amer et douloureux pour la cause nationale.

Soixante ans après, peut-on esquisser un aperçu global et quelques enseignements pour les nouvelles générations?

J’en résume ici quelques épisodes, restés pratiquement inconnus de l’opinion patriotique et démocratique. Sur ce site, je les complèterai en cette année anniversaire par d ‘autres évocations, documents et extraits d’un ouvrage non encore publié.

I. « WELLAT DRÂA » OU LA BIFURCATION FATALE

Nous avions en vain proposé à la direction du parti, face aux équivoques criantes de ses orientations et de ses pratiques, de définir plus clairement les problèmes de la nation, de la voie révolutionnaire et de son contenu en matière de démocratie politique, sociale et culturelle. Ces propositions n’étaient pas à prendre ou à laisser. L’important était d’ouvrir un débat constructif, dans les formes les plus appropriées. Dans notre esprit cela devait permettre à l’organisation nationale la plus influente de répondre à l’attente de sa base militante, aux interrogations de la population, de gagner ainsi un temps précieux pour mieux mobiliser en prévision des dures épreuves à venir.

La plupart des membres de l’exécutif de ce parti (qui en fait était déjà entré en crise avant notre initiative) avaient réagi par réflexe autoritaire et bureaucratique. Comme ils refusaient d’examiner et traiter les problèmes sur le fond, ils ont préféré qualifier notre groupe de «berbériste». Cela rejoignait l’appréciation de la presse coloniale et faisait tout à fait son affaire. C’était pourtant à tort, car malgré l’origine géographique et les affinités culturelles majoritaires de ce groupe, notre revendication était prioritairement démocratique , elle concernait l’ensemble du mouvement national. Nous n’avions pas placé au départ le problème culturel lié à la berbérophonie au premier plan, comme l’ont fait ensuite les dirigeants du MTLD pour donner des justifications à leur autoritarisme. Il suffit pour s’en convaincre de relire la brochure «L’ALGERIE LIBRE VIVRA» qui exposait nos propositions pour un débat, clairement, sans polémique ni attaque malveillante contre quiconque.

Après bien des dégâts liés aux suites immédiates de cette crise puis de celle de 53-54, cette tentative de réflexion ne commencera à se faire qu’au congrès de la Soummam de 1956. Mais les conditions de guerre et les tensions entre responsables politico-militaires ne permettaient déjà plus l’examen aussi profond et aussi serein de ces questions par un plus large éventail de tendances, comme cela aurait été possible en temps de paix. C’est d’ailleurs pourquoi de nombreuses recommandations politico-idéologiques de ce congrès seront peu suivies d’effets ou même contestées sur le terrain.

Depuis la crise de 1949, il a fallu pratiquement un demi-siècle pour qu’une Constitution algérienne (celle de 1996) commence à établir la «carte d’identité» du pays d’une façon plus équilibrée et plus réaliste, quoiqu’avec encore beaucoup d’équivoques. Si les lois destinées à réprimer les atteintes aux «constantes» nationales (je préfère dire les «valeurs») s’appliquaient d’une façon rétroactive, elles s’appliqueraient en premier lieu à ceux qui ont freiné durant cinquante ans une conception ouverte et démocratique de la nation, en désignant toute référence à l’amazighité comme un coup porté à la cohésion nationale. Il est vrai qu’au début, avant de porter ce type d’accusation porteur de risques énormes, les dirigeants croyant que c’était des problèmes de «postes» et de «fauteuils» qui étaient en jeu, avaient usé de prétextes et d’arguments dérisoires. Pour eux, les problèmes de fond que nous soulevions n’étaient qu’une façon indirecte de soutenir Lamine Debbaghine dans le conflit qui l’opposait à Messsali. Et ils ont proposé à certains d’entre nous, pour résoudre la question, de nous concéder des postes au Comité central, suivant la désastreuse méthode qui consiste à ignorer et contourner les problèmes de fond par des manipulations d’appareil. Ils voyaient les choses en termes de partage interne du pouvoir conçu comme un gâteau, avant même que le pouvoir colonial ne soit ébranlé (certains d’entre eux engageront d’ailleurs quelque temps plus tard, dans l’espoir de quelques strapontins, des manœuvres de rapprochement avec l’aile néo-colonialiste de Jacques Chevallier). Quant aux problèmes démocratiques, économiques, sociaux et culturels vécus par la société dans ses différentes couches et en particulier les plus opprimées et les plus exploitées, cela n’entrait apparemment pas dans leurs priorités.

Comment avons-nous réagi, comme patriotes algériens qui brûlaient d’arracher l’indépendance, lorsque nous avons fait à ce moment-là le constat d’une maturation insuffisante de la culture démocratique dans les appareils dirigeants? Nous venions de comprendre avec amertume, qu’une porte venait de se refermer sur les voies constructives de recherche collective de solutions efficaces, unitaires et mobilisatrices aux problèmes que rencontrait notre jeune mouvement national. Mais c’est bien longtemps plus tard que j’ai mesuré le sens profond d’une parole simple et spontanée de mon ami H’midat, au moment même où se produisait en 49 ce basculement vers l’arbitraire qui marquera les décennies suivantes de la libération et de l’édification.

DES MILITANTS DE BASE EN QUÊTE DE CLARTÉ ET D’UNION

H’midat, avait d’abord été «routier» (les plus de seize ans) du groupe SMA de Larbâa, puis militant PPA dès la première moitié des années 40. Depuis la répression consécutive au 8 Mai 1945, recherché par la police, il vivait comme maquisard solitaire dans ces montagnes du piémont de Larbâa. Cette région verra dès la première partie de la guerre de libération les katibas de l’ALN de Ali Khodja affronter les unités répressives dans lesquelles s’étaient illustrés Le Pen ou les commandos de chasse décrits à l’époque dans l’Express par J. J. Servan Shreiber. C’est après son passage dans cette région que le général français De La Bollardière donna sa démission pour protester contre des exactions qui portaient atteinte selon lui à l’honneur de l’armée française. Ces montagnes et la riche plaine qu’elles dominent seront ensanglantées à nouveau dans l’Algérie indépendante par le groupe islamiste de Bouyali des années 80 ou ceux des GIA des années 90.

«Vivant parmi les chacals» comme disaient de lui les gendarmes français qui le recherchaient sans trop oser l’approcher, H’midat avait soif d’informations et restait attentif à chaque événement politique du village. A l’automne 49, caché derrière un fourré, il vint ainsi assister de nuit à l’assemblée d’information clandestine des militants, qui se tenait, faute de local, dans la forêt communale. Lahouel Hocine, dirigeant du MTLD (futur leader des centralistes), était venu en personne avec l’intention d’engager un réquisitoire contre ceux qu’ils avaient décidé de qualifier de «berbéristes séparatistes». Auparavant, il n’avait pas eu la bonne idée d’apporter à la presse colonialiste le démenti qui s’imposait, comme aurait dû le faire une direction nationale responsable, soucieuse de calmer les passions et de chasser le spectre de la division. « L’Echo d’Alger » avait été heureux d’inventer cette information diabolique au lendemain de la tentative d’assassinat de Ferhat Ali, tandis que par un curieux hasard, les services français de sécurité avaient arrêté successivement plusieurs des dirigeants PPA contestataires (dont Bennaï Ouali, Ould Hamouda Ammar et Omar Oussedik) qui vivaient depuis plus de trois ans dans la clandestinité et que ces services considéraient comme particulièrement dangereux.

Les militants de Larbâa, en presque totalité arabophones, n’étaient pas informés de ces problèmes (tout juste des rumeurs inspirées par les dirigeants de la rue Marengo). Moi-même, bien informé de tout cela, je n’avais pas été invité, sous prétexte que je militais à la section étudiante du PPA de la capitale. J’en avais été élu démocratiquement comme responsable à la quasi-unanimité, malgré l’opposition de la direction centrale qui voulait y placer Kiouane, son homme de confiance, prêt à appliquer avec zèle toutes les besognes de caporalisation.

Les militants présents à cette assemblée de Larbâa s’attendaient surtout à des explications qu’ils réclamaient en vain à la direction depuis des mois, à propos du désarroi croissant du parti et de la population, suite à la répression massive après la participation aux élections «à l’algérienne» qu’avait organisées à sa façon le gouverneur Naegelen l’année précédente. Ils furent déçus en entendant rabâcher les mêmes généralités usées sur l’indépendance sacrée, les sacrifices nécessaires, la solidarité assurée de la Ligue arabe etc. Or les militants souhaitaient une actualisation, une mise à jour des orientations, des consignes de lutte plus conformes au nouveau contexte. Ces dirigeants semblaient ignorer que lorsque les militants se retrouvaient, leur première question était inévitablement: « wach as-sel’âa? kach jdid? (quoi comme «marchandise» ? – on appelait ainsi discrètement la politique – : Y a-t-il du nouveau?)». Ils étaient donc déçus par l’exposé répétitif. Mais l’objectif de l’orateur leur apparut mieux lorsqu’il enchaîna sur une attaque en règle contre les contestataires qu’il présenta comme des diviseurs, des comploteurs, et plus grave encore, des antiarabes, etc. À l’irritation de la plupart des militants de ne pas recevoir de réponses aux questions qu’ils posaient depuis des mois, s’est ajoutée alors la stupéfaction de me voir ainsi qualifié alors que nombre d’entre eux connaissaient de près mes positions depuis des années.

Il y avait en effet pour la plupart des militants honnêtes de quoi s’étonner et s’indigner de ces procès d’intention, fondés visiblement sur des divergences d’opinion qui méritaient des éclaircissements et non des calomnies. J’avais été responsable du district de l’Est-Mitidja pour le mouvement des Scouts Musulmans Algériens, je soutenais activement les efforts du Nadi-l-Islah pour édifier et faire fonctionner médersa et lieu de prières. Comme PPA, et bien qu’absent de Larbâa, la plupart des responsables attendaient et mettaient à profit ma venue pour confirmer des informations ou des opinions, me consulter sur des questions politiques et organiques délicates, comme le choix des éléments à verser à l’OS. Je ne leur cachais aucune de mes opinions, aussi nos rapports étaient-ils francs et confiants même quand je bousculais certaines de leurs idées reçues.
Ainsi avais-je pu faire reculer les réticences des plus conservateurs dans le mouvement associatif, quand leurs préjugés envers le mouvement sportif du Riadha Club risquaient d’empoisonner l’atmosphère et diviser la jeunesse du village. Avec ceux qui comme moi faisaient leur prière tout en étant ouverts sur les exigences de la vie moderne, nous avions réussi, avec l’aide de Osmani, un élève de la Zitouna de Tunis et membre du PPA, à gagner dans la population la bataille contre ceux que nous appelions «s-hab el bouaqel» qui passaient leur journée à des bavardages creux, à attendre l’adhan (appel du mouedhen à la prière) et refaire ostensiblement leur «oudhou» (ablutions avant la prière) en regardant de travers les jeunes qui passaient et en critiquant de façon hypocrite tout ce que faisaient ces jeunes comme si leur propre place au Paradis en dépendait. Ils considéraient le football comme une «bid’â» (innovation hérétique) et ses joueurs et supporters comme voués à brûler en enfer. La population leur donna tort en considérant comme un honneur qui rejaillissait sur elle chaque but marqué par ces jeunes qui, faute d’autre occupation, aimaient aussi se retrouver pour jouer aux dominos au café, tout comme mon ami Ali Souag le champion de demi-fond de l’USMA qui sera un des premiers à monter au maquis, ou encore Mahdi le coureur cycliste qui, lui, ne manquait pas ses prières sans négliger pour autant son entraînement.

Dans cette grosse localité où habitaient à peine quelques commerçants ou fonctionnaires kabyles, il n’y avait eu aucun problème lorsqu’à l’occasion des fêtes annuelles du groupe scout ou de certains mariages de militants nationalistes, les jeunes du groupe scout chantaient «Ekker a mis en Mazigh» ou «Di Jerjer nedder» (beaucoup plus difficile encore pour des gosiers arabophones) que je leur avais appris en plus de nombreux autres chants en arabe. Ces jeunes arabophones en éprouvaient même une certaine fierté car, disaient-ils, cela leur faisait connaître d’autres visages de notre patrie algérienne qui s’apprêtait à combattre dans l’union pour l’indépendance.

LES FRUITS DE L’ARBITRAIRE

C’est pourquoi, indigné par les calomnies qu’il venait d’entendre et ne se retenant plus, H’midat surgit de sa cache, enveloppé de sa qachabya, visage envahi par la barbe et marqué par les privations. Il dit en substance aux organisateurs de l’assemblée, avec le ton froidement résolu que tout le monde lui connaissait: « Il y a longtemps que vous nous endormez avec de bonnes paroles et aujourd’hui vous venez nous parler des absents sans qu’on puisse les écouter. Je connais Si Sadeq, je connais ses idées et ses actes; je sais qu’il est droit et franc (moukhliss). Alors écoutez moi, si je vis dans la montagne, si je suis prêt à aller jusqu’au bout pour la liberté et la révolution, ce n’est pas pour laisser noircir les patriotes honnêtes. Je dis à ceux qui parlent en mal: on a besoin de vérité, barkaou ma tqatt’oû f en-nass (arrêtez de calomnier les gens), ouvrez les yeux (prenez garde) avant de décider quoi que ce soit dans le dos des autres ». L’intervention mit la réunion dans une impasse. En plus du fait que chacun savait que H’midat était armé, il y avait surtout une insatisfaction du manque d’attention des dirigeants envers leurs préoccupations et de la légèreté avec laquelle ils utilisaient leur autorité pour s’attaquer à des militants que eux-mêmes connaissaient bien. C’est pourquoi personne, quel que soit son point de vue, ne jugea opportun de poursuivre une réunion aussi mal engagée. Elle se dispersa dans la nuit, avec les multiples questionnements inquiets des uns et des autres.

Lorsque je revis H’midat quelques semaines plus tard après sa brutale intervention au bois communal, dont des amis m’avaient déjà informé, je lui donnai franchement mon avis. Sentimentalement je le comprenais, c’est vrai que sa réaction me donnait chaud au coeur par ce qu’elle avait de sain, et je le remerciai pour sa confiance. Mais politiquement, n’aurait-il pas été préférable de laisser le débat ouvert? N’était-il pas souhaitable plutôt d’exiger des réponses aux questions brûlantes que se posaient les militants et de ne pas donner de prétextes aux dirigeants de se dérober en invoquant la provocation? Il n’était pas convaincu. « On dirait que tu ne les connais pas; ils ne veulent pas la discussion. Puisque pour eux « wellat draâ » (c’est devenu une question de force), je leur ai répondu avec le seul langage qu’ils comprennent ». J’ai eu beau lui expliquer qu’il ne s’agissait pas tellement de convaincre absolument les dirigeants, mais au moins d’éclairer les militants présents. Il pensait que son geste aiderait ces derniers à comprendre que c’était la seule façon de ne pas se laisser faire. J’ai compris moi-même que H’midat, déçu et frustré dans sa soif de dialogue et de participation, ne voyait désormais comme ultime recours que l’arme prête à servir sous sa qachabya. Celle-là au moins, était-il désormais persuadé, ne le trahirait pas. Aussi malgré toute l’ouverture politique dont il faisait preuve habituellement, les efforts de réflexion et de conviction lui paraissaient désormais peser bien peu à côté de la logique des armes et du cynisme des puissants du moment.

AU POINT DE DÉPART D’UNE SPIRALE DANGEREUSE

Sans en mesurer probablement les conséquences à long terme, l’instinct du militant de base lui faisait percevoir, avec une clairvoyance qui aurait dû être celle des dirigeants, l’irruption des logiques perverses et destructrices qui allaient faire le malheur de notre pays jusque dans les moments de ses plus grands élans et de ses plus grands succès.

Dans sa simplicité, la petite phrase de H’midat résumait hélas la transformation qui s’opérait dans les pratiques et l’esprit du mouvement national. Elle soulignait une espèce de bifurcation fatale.

Une des voies potentielles d’évolution achevait de s’obstruer, comme cela venait de se produire chez H’midat. On venait de fermer la voie des échanges comme méthode, qui aurait pu mener vers des approfondissements prometteurs et rassembleurs, qui pouvait permettre à chacun et à l’ensemble de s’enrichir et se renforcer de l’opinion des autres. À défaut de la concertation et de la régulation collectives souhaitables, une autre philosophie, une mentalité déjà vivace et préexistant spontanément en chacun de nous s’épanouissait, celle de l’activisme pur s’appuyant si nécessaire sur l’exclusion. Elle consistait à emporter la décision non pas en évaluant les problèmes sous divers angles, à partir des points de vue existants parmi les partenaires et de l’intérêt général, mais en comptant d’abord ou exclusivement sur la vertu du rapport de force.

On se mettait à imiter sans le savoir les chevaliers du moyen-âge européen. Faute de clarté ou de bonne volonté sur le droit des uns ou des autres, ils s’en remettaient, dit-on, au sort des armes dans des combat singuliers, pour déterminer qui des deux avait la préférence divine. Chez nous, on a perverti la belle sentence “An-nas m’âa l waqfin” (les gens sont avec ceux qui sont debout), on en a fait en politique une caricature justifiant le droit du plus fort. On ne se sent debout que si les autres sont à genoux, on n’a raison que si les autres ont tort. On n’est heureux que si les autres sont malheureux, on ne se sent le droit de vivre dans ce pays que si on en prive les autres, si on les contraint à parler, penser, agir strictement comme vous. A peine commençant à nous dégager de l’unanimisme communautaire traditionnel, voilà que nous nous forgions une nouvelle mentalité unanimiste où se conjuguaient les modes de pensée anciens et une façon autoritaire d’intégrer les concepts modernes de nation et de parti.

Les pesanteurs socio-historiques y étaient certainement pour quelque chose. On ne peut pas dire pour autant que les acteurs, y compris parmi ceux qui se réclamaient de modernité, n’y étaient pour rien. Leur responsabilité n’aura pas que des conséquences immédiates, elle sera encore plus lourde au regard des conséquences futures. C’est ce qu’illustreront les épisodes futurs que j’aborde.

( à suivre)


LA CRISE DU PPA DE 1949
ET L’ACTUALITÉ ALGÉRIENNE

(suite)

II. DE CRISE EN CRISE, LES INTERACTIONS PERVERSES

Comme démocrates, essayons de faire le point et de repérer les dérives successives qui ont découlé de cette crise de 49. Bien des faits confirment qu’elle fut la crise prémonitoire, la matrice qui, par les problèmes de fond qu’elle révélait et par les méthodes avec lesquelles elle a été gérée, portait en germe toutes les autres grandes crises qui ont frappé le mouvement national algérien depuis un demi-siècle.

Dans les conditions de l’époque, comme militants du PPA ou de l’OS, nous nous interrogions sur les meilleures façons d’élever la formation et la culture politiques face à l’inertie ou aux entraves d’une direction empêtrée dans ses luttes de clans. Nous étions pour cela contraints d’agir dans une marge étroite. D’un côté nous ne pouvions pas rester les bras croisés devant des orientations que nous jugions négatives, sans avoir tenté de faire réfléchir, de susciter des améliorations que nous estimions encore possibles. Mais nous ne souhaitions pas non plus engager des initiatives qui dépassent les possibilités du moment ou qui auraient fait plus de mal que de bien, car la cohésion nationale cherchait encore ses repères alors que les dirigeants croyaient faussement les avoir trouvés.

A l’intérieur de cette marge, il y a eu certainement, en réaction à l’incurie ou aux provocations de plusieurs des dirigeants MTLD, des maladresses tactiques, des excès ou au contraire des insuffisances par rapport aux possibilités qui s’offraient. Nous avons dû agir plus par réaction envers les défaillances de l’appareil du parti que nous estimions nuisibles, que selon une stratégie mûrie de longue date. Cette stratégie à laquelle nous souhaitions contribuer supposait ou aurait mérité qu’un large éventail de sensibilités arabophones et berbérophones, révolutionnaires ou réformistes, y participent. La direction de l’époque n’a pas voulu adopter cette voie, elle a préféré continuer à s’enliser dans les équivoques et les manœuvres.

UN DÉBAT QUI RESTE OUVERT

L’idéal serait aujourd’hui que les survivants de cette période ou ceux qui aujourd’hui s’y sont intéressés puissent joindre et recouper leurs souvenirs et leurs opinions. Ils pourraient ainsi mieux se rapprocher ensemble d’une évaluation capable de contribuer plus finement à la culture démocratique dont l’Algérie a encore tellement besoin et qui doit s’édifier par plusieurs bouts à la fois. D’autant que le débat reste encore ouvert, pas seulement quant à l’ampleur de la marge d’intervention que nous nous étions accordée, mais quant à sa légitimité même. J’ai entendu ou lu à ce sujet des appréciations contradictoires qui ont des connotations très actuelles.

Il y a ceux pour qui il n’était pas opportun de soulever dès cette époque le problème du contenu démocratique de la révolution ou pour le moins son aspect culturel, celui en particulier qui tend à valoriser dans l’édification de la nation les langues maternelles et les parlers populaires à côté de la langue arabe écrite littéraire, dans ses formes classique et moderne. Je pense que la vie et l’expérience ont beaucoup aidé à comprendre que, plus tôt et plus fortement des éléments de conscience et de pratiques démocratiques, même minimes, investissent le champ politique, mieux cela vaut pour la société et le mouvement politique progressiste. Mais le vrai problème reste, à chaque moment, celui de la capacité des acteurs politiques et des composantes de la société civile à œuvrer de façon plus responsable vers cet objectif.

En sens contraire, des responsables politiques ou des commentateurs défenseurs ardents de la place de la berbérité dans la nation, se sont interrogés (d’autres ont avancé des certitudes tranchantes) quant au bien-fondé de la décision des démocrates contestataires au début des années 50, de mettre en veilleuse l’aspect politique de la revendication culturelle berbère (je ne parle pas des efforts de création culturelle qui sont et gagnent à être un chantier ininterrompu, je parle de la revendication politique correspondante). Ils ont tendance à assimiler cette pause voulue à un renoncement opportuniste. Ces critiques idéologisent à l’extrême une aspiration juste sans mesurer comme il se doit les contextes politiques et les risques d’interactions négatives autant sur le plan culturel que politique, à un moment où approchait l’épreuve décisive avec le colonialisme à laquelle il fallait se préparer. On ne peut de toute façon refaire l’Histoire, mais quelles conséquences aurait eu cette politique du pire, comparée à ce qui ne fut certes pas l’évolution la plus souhaitable, mais fut sans doute l’une des moins mauvaises?

Il appartenait aux démocrates dans ces conditions pénibles et quels qu’en soient les résultats immédiats, de montrer que dans les circonstances critiques que traversait le mouvement national, ils faisaient davantage preuve de sens des responsabilités nationales que les tenants des approches ethno-centriques chauvines. C’était un de leurs meilleurs apports à la gestation difficile d’une culture démocratique. Cette preuve ainsi administrée était de nature à laisser plus ouverte la voie à la relance pacifique de toutes les revendications démocratiques aussitôt après l’indépendance.

J’oserai même une hypothèse, en faveur de laquelle militent plusieurs indices, notamment les correctifs qu’ont apportés en 1953-54 aussi bien des dirigeants centralistes que messalistes par rapport à leurs appréciations tranchantes et à leurs décisions brutales (et même irresponsables) durant la crise de 49. Ces correctifs avaient certes en partie des motivations tactiques et n’allaient pas jusqu’au bout de ce qu’ils reconnaissaient à demi-mot, ils témoignaient néanmoins de la pression plus grande des idées démocratiques et sociales dans le pays. Pour mémoire, certaines des orientations démocratiques avancées en 49 ont été reprises parfois intégralement (mais sans en indiquer la source) dans la littérature du MTLD, alors que ces dirigeants avaient en 49 lancé leurs commandos pour tenter de saisir les brochures «L’ALGERIE LIBRE VIVRA» dont ils reprenaient trois ans plus tard des paragraphes entiers. Quelques uns de ces dirigeants semblaient avoir pris relativement conscience de l’importance des problèmes de fond soulevés, mais les enjeux de pouvoir internes les empêchaient d’aller plus loin, d’être plus conséquents pour extirper les pratiques d’hégémonismes qui s’alimentaient mutuellement.

Les orientations qui avaient été d’abord qualifiées à tort d’anti-arabes ou de scissionnistes, auraient en effet encore eu à ce moment une nouvelle chance d’être prises en considération ou tout au moins de faire leur chemin, si la grave crise de 53-54 (dans laquelle les «berbéristes» n’étaient en aucune façon impliqués) avait été abordée par ses protagonistes (messalistes et centralistes) avec un état d’esprit moins hégémoniste. Ces idées auraient beaucoup plus avancé si les dirigeants protagonistes de cette nouvelle crise avaient été davantage tournés vers des préoccupations constructives, vers la recherche sincère d’un compromis positif plutôt que vers le désir d’isoler à tout prix la tendance adverse pour lui imposer son leadership. L’insurrection de Novembre et le futur rassemblement autour du FLN en auraient été du coup mieux armés politiquement et plus solidement unis.

Justement, dira-t-on, était-ce pensable, à partir du moment où les protagonistes se maintenaient dans les mêmes dispositions d’esprit qui avaient déjà mené au gâchis de 1949? Parviendra-t-on un jour à éclairer la part de responsabilité qui revient dans cette période à une maturation historique objectivement insuffisante dans la société et le champ politique, et la part qui revient aux défaillances des acteurs placés aux postes de décision, en contradiction avec leur volonté proclamée d’unir les énergies et d’œuvrer pour un nationalisme démocratique et social.

OCCASIONS MANQUÉES D’UNE PLUS GRANDE COHÉSION NATIONALE

La domination coloniale servait de prétexte à étouffer tout débat sur les projets de société. Cela, disait-on, risquait de diviser et faire le jeu du colonisateur, il faut d’abord faire face au danger le plus pressant, on discutera après. En 1947, on écrivait donc en grandes lettres sur les murs, en risquant la torture et les prisons: «Contre tout statut (français), la parole au peuple! vive l’indépendance!» Lorsque la domination coloniale a pris fin, à chacun de ceux qui croyaient enfin venu pour le peuple, les citoyens, les travailleurs, les femmes, les jeunes, les associations, le temps de reprendre la parole, on a dit: «anta t’hewes tefhem» (tu cherches trop à comprendre), sois raisonnable sinon ta place est en prison! Discuter, oui, mais, entre anciens de la guerre de libération, seulement le pistolet sur la table. Quant à la démocratie formelle, ce sera pour plus tard, «l’édification de l’Etat et de l’économie passent avant». Ainsi, en attendant de discuter sérieusement un jour de ce qu’était notre identité collective, chacun s’est mis à décider de lui-même, au nom et à la place des autres, de quoi était faite la personnalité nationale que nous venions de forger ensemble au feu des combats pour la liberté. Cet abus de pouvoir frisait parfois la caricature, à commencer par la célèbre sortie impulsive de Benbella. Ce dernier, sans doute par allégeance envers la stratégie du régime du Caire, qui rêvait d’une emprise sur le Maghreb de la même nature que celle qui avait échoué deux ans auparavant avec la Syrie et le Liban (RAU), jeta en guise de provocation à la face de Bourguiba trois exclamations pour crier sa conception exclusive de l’arabité. N’aurait-il pas été plus indépendant, plus digne et plus proche des réalités et des sentiments de notre peuple, de dire que comme Algériens, comme arabes, berbères et musulmans fiers de notre nation libérée, nous sommes reconnaissants envers les nations – sœurs du monde arabe, leurs peuples et leurs gouvernants qui nous ont aidés dans l’épreuve.

Les sacrifices de notre peuple auraient mérité qu’on inaugure dès la première année de l’indépendance des approches plus ouvertes, plus réfléchies et moins autoritaires, dans un climat plus favorable pour rattraper le temps perdu. Les choses ne se seraient-elles pas passées autrement si les courants, les forces ou groupes d’intérêts qui se tenaient derrière Benbella, Boumediène, Aît Ahmed, Boudiaf, les dirigeants de wilayas, etc., avaient su trouver ensemble les voies d’une édification nationale pacifique et démocratique. C’est ce à quoi aspirait dans toutes ses composantes un peuple au nom duquel chacun d’eux disait s’exprimer.

Mais en réaction à la façon dont s’est réglée par les armes la question du pouvoir dès le printemps et l’été 62, une partie des tenants de la revendication démocratique est tombée dans le piège et la logique de ses adversaires. Quand ces derniers ont brutalement monopolisé le pouvoir en s’appuyant sur l’ALN des frontières, une partie des opposants ont emprunté eux aussi l’année suivante, pour réagir contre les conséquences de ce coup de force, les mêmes moyens de lutte armée que contre le régime colonial. Cette stratégie de protestation et d’opposition par la violence armée (1963-64) dans une Algérie devenue indépendante était malencontreusement inspirée de la logique d’une étape dépassée. Elle confirmera par son échec, par le traumatisme moral et par les dégâts politiques qu’elle a entraînés, une évidence qui éclatera davantage au cours des décennies suivantes. Cette stratégie sur fond de passions et de calculs de pouvoir faisait l’affaire du pouvoir en place, elle accentuera à chaque tentative (exemple: le putsch de Zbiri en 1967) l’emprise des tendances militaristes en son sein. De plus, cette stratégie a consacré pour quelque temps l’isolement de la revendication démocratique légitime des Algériens berbérophones par rapport aux autres revendications et secteurs potentiellement démocratiques du pays. Les séquelles en ont été durables. La revendication culturelle en faveur des langues parlées algériennes, amorcée en 48, c’est à dire quinze ans avant l’indépendance, a dû attendre à partir de l’indépendance une nouvelle quinzaine d’années de trop, pour être relancée dans des conditions plus favorables.

MÉFAITS DES DÉFICITS RÉPÉTÉS EN CULTURE DÉMOCRATIQUE

Cette relance tardive (entre 1975 et 1980) fut heureusement compensée et amplifiée par la dynamique, encore insuffisante mais réelle, du mouvement associatif et de contestation démocratique. Cette montée, notamment dans les domaines syndical et culturel, se faisait jour par des voies pacifiques dans le pays malgré les entraves de la répression. Le «printemps berbère» de 1980 en fut une des expressions les plus fortes. Bien que traînant encore les séquelles de la lourde erreur de parcours des affrontements armés de 63 en Kabylie, cette revendication fut heureusement soutenue largement dans la population la plus directement concernée et par un début de prise de conscience dans les milieux démocratiques arabophones. Malheureusement elle fut à nouveau obérée après 89 par l’enchaînement de cette revendication culturelle à des enjeux trop étroitement partisans. A l’heure du pluralisme officiel, elle apparut trop étroitement à la remorque des calculs tactiques des deux formations politiques les plus impliquées dans cette revendication. L’un des enseignements de 49 n’était-il pas précisément que la légitime revendication culturelle des berbérophones gagnait à ne pas être étroitement confondue avec les objectifs des seuls groupes ou courants politiques dominants dans une région du pays aussi importante soit-elle. C’est à cela que voulait déjà la réduire la direction hégémoniste du MTLD en 1949. C’est le cadeau qu’auraient fait à l’époque les contestataires démocrates à cette direction et au régime colonial s’ils avaient aiguisé davantage un conflit artificiellement polarisé par la direction du MTLD sur des aspects régionaux ou sur un particularisme linguistique.

En 1949, la cause nationale a beaucoup perdu du fait de l’entêtement sectaire de la direction nationaliste, tandis qu’un grand nombre de militants sincères dans le PPA-MTLD étaient victimes d’un manque de formation politique sérieuse. La direction se dérobait à cette tâche de formation et livrait ainsi les militants à un activisme dépolitisé, simpliste et appauvrissant. Néanmoins le pire, au moins au plan de la cohésion dans la lutte pour l’indépendance, avait été évité à ce moment. La cassure « entre Arabes et Kabyles » souhaitée par les stratèges coloniaux ne s’est pas produite, alors que plus tard, sans que le “berbérisme” soit en aucune façon impliqué, les intrigues, les luttes de pouvoir entre clans régionalistes ou autres, ont causé des ravages durant et après la guerre de libération. On avait en tout cas réussi à éviter que les dérives tragiques qui ont marqué la guerre de libération soient imputées à des clivages ethno-culturels prononcés du type arabe-kabyles, s’exprimant de façon massive, idéologiquement et politiquement manipulés.

Au total le groupe qui a tenté un effort d’édification démocratique du PPA avait pris date en 49 sur le problème de la conception de la nation et de la politique culturelle. Quant au domaine proprement politique, puisque le débat n’a pu avoir lieu, il n’était pas parvenu à faire prévaloir les conceptions démocratiques telles qu’il les avait exposées dans la brochure éditée, avec les mérites et les limites qui étaient celles de l’époque et celles aussi d’un groupe numériquement et sociologiquement restreint. Je pense que ce fut un manque à gagner regrettable pour l’ensemble du mouvement national. Du moins la quasi-totalité de ses membres, dans leur diversité idéologique, sont restés irréprochables et fidèles à leur engagement national. Ils ont poursuivi leur combat unitaire au sein des diverses formations combattantes et politiques du mouvement de libération, continuant à entretenir et mettre en oeuvre l’esprit démocratique et de progrès social qui les animait au cours de cette crise.

S. H. (à suivre )


LA CRISE DU PPA DE 1949

ET L’ACTUALITÉ ALGÉRIENNE

suite

III. L’URGENCE DE DÉPASSIONNER ET DÉMYSTIFIER

En repensant durant ma vie militante à cette crise de 49, épisode précurseur dans les luttes de libération et de l’édification nationale, je me suis souvent demandé, parfois avec une pointe de découragement, jusqu’à quel point des enseignements utiles pourraient en être tirés, pas seulement par les militants mais plus largement au sein de notre peuple. Comme dans d’autres domaines, nos jeunes générations payent le fait que les échanges d’information et d’opinion, les recherches universitaires et les débats publics clarificateurs ont été rendus quasiment impossibles durant des décennies.

Tout effort dans ce sens était voué à des pressions et répressions multiformes. Ce fut un des prolongements tenaces de ce qu’il y a eu de moins glorieux dans notre passé. Les méfaits ont été d’autant plus pernicieux que la contagion a pu gagner insidieusement même parmi ceux qui ont de bonnes raisons de récuser et de dénoncer ce mal. J’en apporte ici une illustration.

J’ai assisté durant l’été 91 à la manifestation de réhabilitation de Bennaï Ouali, qui a été ré-inhumé à cette occasion au carré des martyrs de la guerre de libération à Djemaâ-Saharidj, son village natal près de Mekla. La municipalité RCD qui en avait pris l’initiative m’y avait invité, comme plusieurs de ceux qui avaient approché son combat. Une assistance énorme, chaleureuse, avait tenu à s’associer à cet hommage malgré la pluie battante interminable qui s’abattait tout autour de la halle immense du marché où se déroulait le rassemblement. Mais les enseignements qu’on pouvait tirer des bafouillements de notre histoire ne coulaient pas de source et j’en eus malheureusement un exemple.

L’attachement affectif à la revendication linguistique faisait vibrer les présents, il se sentait au moment des lectures de textes, de poèmes, de chants. L’émotion gagnait les présents à l’évocation de la personne et de l’action de Si Ouali par quelques uns des invités dont moi-même. Malgré cela, plusieurs faux-pas témoignaient du chemin qui restait encore à parcourir par notre peuple, dans ses diverses composantes culturelles et politiques, pour mieux adapter ses imaginaires aux besoins d’une édification nationale plus cohérente et plus vivable pour tous. Rares étaient les orateurs qui, comme Aït-Amrane ou le frère de Si Ouali, témoignèrent de ce souci.

J’avais l’impression pénible que le message de celui dont on célébrait le sacrifice était appauvri, déformé. Il était transformé presque en son contraire par certains de ceux qui voyaient avant tout dans ce rassemblement l’occasion de délivrer un discours étroit et chauvin au possible, épousant au plus près les clivages partisans dans lesquels ils s’étaient enfermés. Qu’elles étaient loin les marches populaires colorées, joyeuses, ouvertes, respirant un optimisme contagieux et un air de confiance envers l’ensemble des Algériens, lorsque le Mouvement Culturel berbère paraissant unanime s’était déployé quelques mois auparavant dans la capitale. Au total, l’hégémonisme politique reproché au parti et à la pensée uniques des années sombres, n’était pas forcément évité par ceux qui s’en déclaraient les victimes. En avaient-ils d’ailleurs conscience? Nombre d’entre eux pensaient sans doute être dans leur juste droit et combattre les diktats des courants autoritaires du pouvoir en endossant rageusement des attitudes de défi ou une mentalité revancharde symétrique. Pour certains autres enfermés dans les polémiques partisanes du présent, on parlait de la première action démocratique et culturelle de 49 comme s’il s’agissait de se partager et s’arracher un héritage à des fins de consommation politicienne immédiate alors que le vrai problème était de le faire fructifier ensemble à partir de ses points forts et de ses points faibles.

J’étais venu à ce rassemblement en espérant y retrouver Hocine Aït Ahmed, proche compagnon de Si Ouali aux heures les plus précoces de la résistance patriotique, à qui il a consacré des pages émues dans ses mémoires. Ne l’y trouvant pas, je m’étais interrogé sans oser poser la question: avait-il été invité? Si oui, l’égide du RCD l’avait-elle dissuadé de participer? Y avait-il eu ou non des tentatives de préparation commune d’un tel événement? Toujours est-il que cette absence contrastait avec la présence bien affichée de Yaha, un dissident du FFS qui faisait beaucoup parler de lui à cette époque. Avait-il été invité pour provoquer l’absence du FFS, ou cette absence avait-elle provoqué, en représailles, l’invitation du dissident? Je ne réussis pas à déchiffrer cette énigme à partir des confidences des uns et des autres. En cet imbroglio regrettable s’entremêlaient l’ancestrale et féroce acrimonie des çoffs (clans) kabyles, les labyrinthiques intrigues d’un Orient auquel nous prétendions être étrangers et probablement, ravis d’exploiter le tout, le moderne bravo ou coup de pouce de services se frottant les mains pour cette aubaine, surgie sans coup férir des terreaux berbère et démocratique, comme pour réactualiser le fameux constat d’Ibn-Khaldoun sur l’incapacité des Maghrébins de son siècle à construire un projet commun et une cohésion durable. Il était temps d’en rabattre sur notre vanité, car après le sursaut populaire inoubliable de la guerre d’indépendance, nous étions en train de renouer, en capacités de désagrégation, avec les cycles déprimants de la bédouinité de son temps.

DES CHEVALIERS DE L’ANTI-ARABISME

Le contenu de la manifestation allait-il permettre de rattraper cet impair? L’allocution de présentation par les organisateurs, ainsi que de nombreuses autres interventions, s’inscrivirent dans la dignité et la largeur de vues que méritaient l’événement et la mémoire du militant qui était honoré. Il en fut autrement de la diatribe du « dissident » Yaha. Se détachant de l’hommage posthume au porteur d’une approche authentiquement nationale qui reconnaissait à la berbérité sa part légitime, le voilà qui enfourche progressivement le dada d’une Algérie berbère à 100 p. cent, pour déboucher en fanfare sur un anti-arabisme indécent et primaire. Il avait été en fait relayé et encouragé dans ce sens par diverses autres interventions du même type, quoique moins hargneuses (c’était de toute façon difficile d’atteindre les sommets de virulence du chevalier de l’anti-arabisme). De sorte que l’assistance, sans même peut-être s’en rendre compte, se trouva de plus en plus chauffée par cette connotation malsaine. Comme on le sait, les deux chauvinismes, anti-berbère et anti-arabe, se rejoignent à merveille pour alimenter une absurde et anti-nationale guerre des langues.

Je n’étais pas étonné de ce genre de dérives dans les deux sens. J’en fus directement témoin à plusieurs reprises, publiquement ou en aparté depuis ma sortie de clandestinité, y compris mais plus rarement parmi des communistes. Je l’attribuais en partie au bouillonnement des luttes d’idées longtemps comprimées, agitées par la passion et non encore décantées. J’étais néanmoins révolté que des affirmations si malveillantes, arrogantes ou maladroites se déploient en pareille occasion. Je ne pus m’empêcher de reprendre la parole pour dire en substance que certaines façons d’aborder la place de la berbérité dans le pays n’étaient pas un hommage mais une déformation et une insulte à la vie et à l’œuvre de Si Ouali. J’eus le réconfort de constater que la salle réagit favorablement à ce point de vue, que défendirent encore mieux, chacun à sa façon vivante, le frère de Ouali et Aït-Amrane. Le premier m’avait appris dans le détail les circonstances, les tenants et aboutissants de l’assassinat de son frère en 1957. Il se leva au beau milieu des anathèmes visant implicitement ou explicitement « l’arabité » : « Je ne comprends pas où veulent en venir certains,yak ennigh awen del qwbayel it yenghan!» (Je vous avais pourtant dit que ce sont des Kabyles qui l’ont tué!). Quant à Aït Amrane, toujours égal dans sa conviction sereine, il réussit à faire passer le souffle unitaire, mobilisateur et constructif tant souhaité en clôturant la soirée par un des chants qu’il avait composés près de cinquante ans auparavant et qui était tout à fait de circonstance. La salle entière reprit « Ghouri yiwen umedakul ( J’avais un camarade..) ».

Il nous restait à tous le plus difficile, faire passer dans la vie le souffle et la logique des orientations démocratiques, porteuses d’épanouissement culturel et de cohésion nationale, échapper aux sirènes du repli sectaire et de l’agressivité revancharde.

GANGRÈNE POLITIQUE AU LONG COURS

Ce devrait être l’affaire de tous. Là, nous rejoignons une dimension encore plus vaste de la tragédie qui ensanglante aujourd’hui notre pays. Surmonter les épreuves actuelles suppose que nous ayions mieux saisi les leçons des épisodes malheureux du passé, prémonitoires du calvaire que vit notre peuple depuis six ans. Je comptais initialement rappeler quelques uns de ces épisodes tels que l’assassinat de Si Ouali dans un autre chapitre, parmi les signes annonciateurs des malheurs actuels, qu’on pouvait déjà déceler durant la guerre de libération. Mais on peut aussi les aborder comme un des prolongements de la crise de 49 du PPA-MTLD, en raison de filiations réelles entre ces événements et surtout d’une identité de nature entre les motivations et les comportements observés.

A cinquante ans d’intervalle, on est frappé par plusieurs similitudes entre la façon dont on a voulu à deux reprises faire taire Maâtoub Lounès (quelque soit ce qu’on pense de ses opinions), la confusion et les risques incalculables de division que cela a entraîné, et la façon dont fut victime de faits similaires Ferhat Ali en 1949, comme si durant ce demi-siècle, toute l’expérience de notre peuple avait été inutile. En aout 1949, ce vétéran de l’Etoile Nord Africaine puis militant du PPA a échappé à une tentative d’assassinat perpétré contre lui en raison des opinions «algérianistes», qu’il défendait avec une véhémence peut-être excessive, peut-être aussi parce qu’il voyait d’un mauvais œil les nouveaux cadres désignés par la direction du MTLD pour la direction régionale de Kabylie, après les arrestations jugées suspectes des cadres précédents qui étaient en conflit avec cette même direction. Rétabli par miracle après avoir eu le poumon transpercé par une balle de gros calibre, Ferhat Ali dût lui même envoyer à la presse coloniale une mise au point qu’elle refusa de publier. Il y démentait l’existence d’un quelconque projet séparatiste et proclamait la volonté d’union des militants algériens pour l’indépendance. La direction du MTLD, qui aurait dû rapidement prendre l’initiative de réagir à la manœuvre d’intoxication de «L’Echo d’Alger», préféra garder le silence pour semer le doute, ce qui provoqua du désarroi dans l’opinion nationale, malgré la publication en fin de compte de la mise au point par «Alger républicain». Quelques années plus tard, les balles assassines de ses adversaires politiques ont rattrapé Ferhat Ali. Il fut parmi les premières victimes d’une «bleuïte» qui en deux ou trois ans en fera des centaines d’autres parmi d’authentiques patriotes et démocrates dévoués à leur peuple, au grand bonheur des forces françaises de répression. Cette sombre tâche sur une Histoire lumineuse de lutte pour la Liberté, les Algériens commencent à mieux la connaître.

Une fois mis de côté les préjugés idéologiques et partisans ou les procès d’intention qui avaient servi à l’époque à camoufler l’arbitraire, l’examen de ces cas met à nu, malgré la diversité des situations, le même phénomène hégémoniste dans ses expressions les plus condamnables et les plus destructrices des valeurs d’une nation et d’une société. Les manifestations meurtrières de l’hégémonisme politique ont eu et auront tendance à se répéter tant qu’elles ne suscitent pas une réprobation et une vigilance assez massives, suffisamment partagées même au sein de courants politiques éloignés les uns des autres. Le risque demeurera tant qu’on osera invoquer pour excuses des circonstances qui peuvent à la rigueur expliquer mais non justifier de tels crimes. On met en avant de façon assez honteuse le tempérament ou le comportement agressif ou provocateur des victimes comme on l’a dit pour Abbane, les situations exceptionnelles exigeant une discipline absolue. Comme s’il fallait admettre la suppression préventive de tous les individus coléreux et indisciplinés, comme si la suppression des individus faisait disparaître les problèmes et les causes multiples des divergences, alors que souvent elle ne fait que les exacerber ou en différer les retombées.

QUAND ON SÈME UNE GRAINE …

La monstruosité de ces actes pose à ceux qui disent lutter pour des causes de justice et de libération la question suivante: cette cause leur donne-t-elle le droit d’attenter à la vie de leurs semblables quand ces derniers n’ont aucune intention d’utiliser contre eux la violence? Car enfin, comme écrivait Nazim Hikmet condamné à mort et attendant d’un jour à l’autre son exécution, on n’arrache pas la vie d’un être humain comme on arrache un navet!

Si des dépassements sont malheureusement quasi-inévitables dans toute lutte pour la liberté ou la démocratie contre ceux qui veulent instaurer ou perpétuer la tyrannie par les armes, aucune justification ne peut être trouvée à des acteurs politiques qui prétendraient substituer leur propre jugement à la justice des hommes pour les uns, à la justice divine pour les autres.

Si on veut remonter la filière de ces tragiques dérapages, on trouvera en amont de tous ces désastres un simple fait, mais lourd de signification, dont les conséquences n’ont pas été mesurées à temps: le fait pour des dirigeants nationalistes en 1949 de préférer la menace au débat, puis d’ordonner de tabasser ceux qui souhaitaient une confrontation d’idées et la construction d’un programme (c’est le même rôle que joueront dans les années 80 les sermons excommunicateurs ou les vitriolages de filles étudiantes par des extrémistes islamistes). Cet acte initiateur d’une escalade perverse trouvera son premier développement dans la tentative d’assassinat de Ferhat Ali le mois d’août de la même année. L’évolution en chaîne d’une implacable logique de dépolitisation et d’anti-culture démocratique sera alors amorcée. C’est la même qui donnera les fruits vénéneux de Melouza, des luttes fratricides entre militants FLN et MNA, les drames affreux des différentes «bleuïtes» dont la wilaya III et les forêts de l’Akfadou n’ont pas été le seul théâtre.

Le cas de Abbane Ramdane a été le plus emblématique pour la période de la guerre de libération. Mais la logique meurtrière, aggravée par les idéologisations volontairement forcenées, a fauché, après avoir commencé par l’étudiant Amzal en 1982 à Ben Aknoun, un lot interminable de citoyens à partir des années 90, dizaines de milliers desquels émergent les figures plus connues, appartenant à des horizons différents tels que Boukhobza, Alloula, Asselah, Cheikh Bouslimani et tant d’autres. Je ne pas parle pas de celui qui, en Novembre 54 comme en Janvier 92, avait certainement rêvé d’autre chose pour l’Algérie, Mohammed Boudiaf, sur qui s’est refermé le piège de tous les faux pas du mouvement national au milieu de ce siècle. Il y a plus grave que les mines placées par les auteurs des massacres collectifs pour isoler les villages martyrs ou pour freiner l’avance des blindés comme la presse l’a rapporté pour Oulad Allal ou Baïnem. Les mines qui ont fait le plus de dégâts à notre peuple sont celles à retardement semées dans la mémoire, les esprits et les cœurs algériens tout au long des décennies précédentes. Le long déminage ne pourra se faire que dans une prise de conscience suffisante des Algériens, faite de courage moral et d’efforts politiques.

SH, à suivre


LA CRISE DU PPA DE 1949

ET L’ACTUALITÉ ALGÉRIENNE

(suite et fin)

IV. PIÈGES IDENTITAIRES, DYNAMIQUE NATIONALE ET DÉMOCRATIE

Pour justifier le silence sur les points noirs de notre passé historique ou de notre guerre de libération, on a souvent invoqué un souci d’apaisement. On ne peut que comprendre et partager cette préoccupation. Précisément à partir de cette préoccupation, il n’y a rien de plus illusoire et dangereux que de rechercher cet apaisement en perpétuant les pratiques d’étouffement qui nous ont mené au drame. La chape de silence instaurée à l’indépendance – qui équivalait en fait à légitimer des actes arbitraires et antinationaux – n’a pas évité les drames actuels. On pourrait même prouver qu’elle les a favorisés et précipités.

Beaucoup dépend en réalité de la façon dont on aborde notre passé. Que vise-t-on lorsqu’on remonte dans le temps historique?

S’agit-il d’appeler à la vengeance, aux règlements de compte, au revanchisme stérile? Dénoncer et diaboliser des personnages historiques jusque là glorifiés sans mesure? Ou tout simplement, au delà du jugement porté sur des comportements personnels, contribuer à la réflexion et à la vigilance? Par dessus tout, il s’agit d’engager les efforts multiformes de prévention sociale et politique pour empêcher que ces horreurs se reproduisent.

Mon évocation des heures noires qui ont côtoyé les hauts faits de nos luttes passées s’inscrit dans cette préoccupation. La vigilance de mon peuple est le seul monument capable de rendre l’hommage qu’ils méritent à ceux qui ont rêvé pour lui d’un avenir démocratique et de fraternelle solidarité.

L’hommage dépassera les creuses paroles démagogiques s’il s’accompagne d’efforts pour déjouer les surenchères idéologiques, en particulier les pièges du type «identitaire», par lesquels on jette périodiquement de l’huile sur le feu en exploitant des aspirations légitimes ou non, et des sentiments élevés ou de bas étage. Les compétitions économiques, politiques et culturelles sont normales et inévitables. Mais elles sont bénéfiques seulement lorsqu’elles contribuent à éclairer les problèmes, à faire prendre conscience à l’ensemble des acteurs de leurs véritables intérêts concrets. Elles sont bénéfiques à la paix civile lorsque ces conflits font mieux mesurer aux acteurs la part de contradictions réelles qu’ils gagneraient à dépasser par des compromis raisonnables, dans un cadre de solidarité nationale susceptible d’assurer à tous un minimum de sécurité, de rendre leur vie commune possible.

Les problèmes identitaires, comme tous ceux liés à un soubassement civilisationnel, aboutissent selon le contexte géopolitique et selon la façon dont ils sont gérés, à renforcer ou affaiblir la cohésion nationale. Ils sont de ceux dont la solution ne dépend pas seulement de la nature du pouvoir dominant, qu’il soit autoritaire ou démocratique. Leur solution solide et durable ne peut en effet ni être imposée par la force ni se dénouer par la seule loi du nombre ou la décision d’une majorité démocratique. Une solution satisfaisante suppose dans tous les cas un consensus minimum au niveau des pouvoirs comme au niveau de la société, un consensus fondé sur l’émergence d’une volonté de convergence entre les intérêts individuels et particuliers d’une part, et un intérêt général, l’idée d’un bien commun ou d’un idéal, d’une aspiration commune définie ou forgée ensemble. C’est un consensus minimum à instaurer pour la survie de la collectivité nationale en tant que telle.

Les caractéristiques, les normes et les critères d’un tel minimum, dans les domaines qui touchent à «l’identitaire», ne sont pas donnés d’avance. Ils ne découlent pas en droite ligne des a priori idéologiques ou des programmes des uns et des autres. Ils sont modelés par la vie, les besoins sociaux, les rapports de force. Ils gagnent à être mis au point dans un effort créateur mutuel des partenaires concernés.

C’est pourquoi dans les conditions présentes de l’Algérie, il est souhaitable que les problèmes culturels et identitaires ne soient pas sacrifiés en devenant l’otage des conflits de pouvoir. Ils gagnent à échapper à la bipolarisation du champ politique que les protagonistes du conflit armé voudraient imposer aux acteurs socio-politiques en cherchant à les aligner inconditionnellement sur des intérêts matériels et de pouvoir plus étroits, au détriment du déploiement et de la jonction des forces démocratiques.

Lever l’hypothèque des faux clivages, de la confusion et des divisions engendrées par les conflits à forte connotation identitaire (et idéologiques en général) permet de mieux situer les contradictions ou solidarités réelles d’intérêts démocratiques et sociaux. Cela permet de rapprocher les citoyens autour des luttes contre les phénomènes d’exploitation, de spéculation, de corruption et de dégénérescence maffieuse, trop souvent occultés par les approches identitaires, même quand elles sont motivées par des aspirations légitimes.

Cette convergence serait plus forte si elle devenait l’affaire urgente et prioritaire de tous ceux, chacun à partir de son horizon, qui considèrent leur sort lié à celui d’une nation algérienne préservée du désastre de l’éclatement et des humiliations de la dépendance.

Notre peuple attend depuis trop longtemps une ère prolongée de paix et de prospérité.

QUELLE RESPONSABILITÉ POUR LES POLITIQUES ?

C’est aujourd’hui une constatation géopolitique à l’échelle mondiale, que les populations influencent de plus en plus massivement la scène politique, directement ou indirectement. D’un côté elles exercent une pression sur les états-majors civils et militaires habitués à calculer et décider en sphères restreintes ou en secret. D’un autre côté, cela incite ces derniers à manipuler en grand la vague des sentiments et des pulsions populaires. Des développements imprévus découlent souvent de ces deux tendances, jusqu’à échapper parfois aux attentes et au contrôle des décideurs habituels ou des candidats à leur succession. D’où la responsabilité plus grande des acteurs du champ politique.

On en mesure la gravité aujourd’hui lorsque d’un côté des jeunes emportés par la douleur clament spontanément à Tizi-Ouzou «l’guirra, l’guirra!», tandis qu’à l’autre extrême, les courants qui n’ont pas avalé la reconnaissance de l’amazighité par la Constitution de 96, cherchent de bonne ou de mauvaise foi, à affoler ou soulever l’opinion arabophone par leurs communiqués et commentaires de presse qui ressassent à nouveau le cliché du séparatisme anti-arabe et profrançais. On imagine ce qu’ils peuvent dire de bouche à oreille.

Dans ces conditions, il serait normal, et le contraire serait impardonnable, que les hommes politiques de tous bords , indépendamment de leur projet de société, et avec l’autorité qu’ils ont acquise auprès de leurs propres partisans, condamnent fermement comme suicidaires de tels comportements. Ils donneraient ainsi la preuve qu’ils sont plus attachés aux intérêts de leur peuple qu’à des enjeux partisans immédiats. Arabophones ou berbérophones, ils s’honoreraient beaucoup plus en s’éloignant des anathèmes et diatribes manichéennes et simplificatrices et s’ils mettaient tout leur talent politique à proposer les initiatives symboliques constructives qui inciteraient les composantes de notre peuple à réfléchir, mieux mesurer la complexité de la situation.

De telles réactions, empreintes de dignité, se sont manifestées dans la société civile, parmi les milieux artistiques ou politiques.

Les exigences dans ce domaine me paraissent plus grandes lorsqu’il s’agit d’acteurs qui se réclament d’un idéal et d’une culture démocratiques. En ce sens que, arabophones ou berbérophones, ils ont à prouver les capacités rassembleuses et constructives de cette approche. En d’autres termes, montrer qu’ils sont capables, sans renoncer à leur propre sensibilité culturelle, d’établir des passerelles en direction des autres sensibilités. Plutôt que d’en rester à la dévalorisation des autres sensibilités ou à discréditer de bonne ou mauvaise foi les approches adverses, plutôt que d’aggraver ainsi les compartimentages de notre peuple, il est plus efficace et plus rassembleur de valoriser et rendre attrayants pour tous ce que chaque langue et chaque ressource culturelle apporte à la collectivité nationale. Ces apports différenciés, niés par certains politiciens démagogues, sont au contraire mis à profit et appréciés par les utilisateurs dans leurs travaux et les loisirs de la vie courante et culturelle, comme étant les plus appropriés à leurs domaines d’activité complémentaires, que ce soit la grande majorité des simples citoyens, les fonctionnaires, les commerçants, les techniciens et scientifiques, les hommes de culture et artistes, les linguistes et sociologues.

Aussi est-il plus fructueux à terme de convaincre des raisons qui militent «Pour» des propositions et revendications données que de crisper un secteur hostile de l’opinion en se laissant enfermer dans les seules raisons qui militent «Contre» les propositions opposées.

Les faits d’expérience l’ont montré: il est souvent plus bénéfique et offensif de mettre l’accent sur la création culturelle effective et les usages consacrés par la société, que sur les mesures administratives d’officialisation ou d’interdiction et de limitation.

Tout le monde sait que Rachid Qsentini, Hadj Mhamed al Anqa, Mammeri, Alloula et Kateb Yacine, Dahmane al-Harrachi, Idir et Manguellat, n’ont pas eu besoin de lois ou d’autorisations administratives pour innover et créer des œuvres d’un grand rayonnement populaire. Leur audience nationale et internationale a été irrésistible sans qu’elle ait donné lieu à des affrontements dangereux pour la Nation.

Il s’agit en un mot, de privilégier l’adhésion volontaire et les stimulants matériels et moraux plutôt que la contrainte et les diabolisations.

AU DELÀ DES SLOGANS

Plus globalement, puisque la guerre d’indépendance a enfin donné à l’Algérie le droit de se reconnaître algérienne, évitons ou cessons de donner à cette qualité un sens d’exclusion ou d’opposition des sensibilités qui la composent. Il arrive que certains proclament «Vive l’Algérie algérienne» en donnant à cette formule un sens restrictif et défensif. Ils voudraient dire par là que, étant algérienne, l’Algérie n’est pas arabe, ou berbère ou musulmane ou ouverte sur le monde entier.

Admettons plutôt une réalité et faisons la progresser: cette Algérie, chacun ne peut l’aimer et la reconnaitre qu’à partir de ce qu’elle représente pour lui et de ce qu’elle lui apporte.

Or cela est possible parce que étant algérienne, la nation n’est pas seulement arabe, pas seulement berbère, pas seulement musulmane, pas seulement ouverte sur le monde (que ce soit celui de la francophonie ou plus largement le domaine de l’universel, qui nous appartient autant qu’à n’importe quel autre peuple). La nation algérienne en gestation permanente est tout cela à la fois . Elle peut apporter à chacun une grande part de ce qu’il attend d’elle, y compris la sécurité et la confiance réciproques, même si cela est plus complexe à gérer.

Elle est surtout bien plus qu’une juxtaposition ou une addition de «constantes» nationales alignées côte à côte comme des monuments inertes qu’on salue au garde à vous, sans nul besoin d’efforts créateurs.

La nation n’est pas composée de parcelles de terrain linguistiques et culturelles dont les «propriétaires», comme les paysans, surveillent jalousement si le voisin n’a pas déplacé les bornes de quelques centimètres. Pour qu’ils n’en arrivent pas à s’entretuer, faudrait-il nous épuiser à d’incessants arbitrages et jugements de valeur à partir d’a priori idéologiques irréductibles?

Est-on capable, dans un domaine que chacun par définition interprète à sa façon, de codifier des «constantes» (thawabit), comme des marchandises pour empêcher de tricher sur les poids et mesures, alors que la seule constante capable d’unir et de pacifier les comportements, la plus grande condition de cohésion nationale est l’esprit de mutuelle ouverture?

Cet esprit ne se décrète pas en ce qui concerne les représentations culturelles.

Si entité nationale il y a, c’est d’une nation vivante qu’il s’agit, et non pas une nation sur le papier et dans les discours.

Elle est faite des interactions bouillonnantes et aujourd’hui encore désordonnées, appelées schématiquement à évoluer dans deux directions possibles.

Ou bien les qualités porteuses de vie de ces composantes se féconderont et s’épanouiront dans les efforts de création, comme l’ont prouvé déjà de nombreux faits de culture que notre peuple a vécus et plébiscités malgré les cris ou grognements politiciens.

Ou bien les étroitesses et les prétentions au monopole de ces composantes se neutraliseront et sombreront dans un chaos manipulable et maléfique.

Quiconque croit pouvoir s’agripper à une seule des consciences identitaires ou des valeurs de notre peuple en les opposant entre elles, fait preuve du même passéisme intolérant qu’il reproche aux autres.

Ceux qui croient pouvoir mettre entre parenthèses un seul des fondements historiques d’un peuple qui a voulu et arraché massivement son indépendance, s’aveuglent en réalité sur les recompositions de la nation qui sont perpétuellement à l’œuvre.

Avec ou sans eux, ces recompositions se font et se feront à partir des matériaux déjà présents et en cours d’intégration à la fois consensuelle et conflictuelle. Il nous appartient seulement et surtout de contribuer à ce que ces recompositions se fassent avec le plus d’apports bénéfiques et le moins de douleurs et d’injustices.

La force, l’honneur et le développement de la nation algérienne résideront dans les capacités de son peuple à faire la synthèse heureuse des atouts issus de son évolution historique.

La diversité «raciale» tant décriée en France par les intégristes nationalistes de Le Pen, vient de donner à cette nation l’une de ses grandes raisons de fierté et de cohésion à l’occasion du Mondial de football. Le nouveau cours de la politique extérieure iranienne, encore incertain mais soutenu par des forces jeunes et tournées vers la vie, a fait de l’amicale rivalité sportive internationale un des symboles du rapprochement souhaitable entre les peuples et les civilisations.

L’Algérie quant à elle, donne l’image de fédérations et activités sportives livrées à de sordides luttes d’influence claniques ou régionalistes. Victimes d’une conception frileuse, primaire et chauvine de l’unité nationale, nous demeurons en retrait des avancées internationales, des spectateurs impuissants malgré les «sursauts», les «défis», les «ruptures» et les «redressements» en paroles.

Vivant sur des lauriers anciens, réfugiés dans l’arrogance face aux réalités, nous sommes champions d’arbitraire et de procédés infantiles. Nous battons des records comme destructeurs des rêves d’enfants déshérités, empêchés d’élargir pour quelques semaines de vacances au contact du monde leurs horizons et préoccupations d’enfants. Ils sont pourtant notre avenir. Ce mépris et ce manque de confiance envers des témoins et ambassadeurs véridiques de nos souffrances et de nos espoirs, quel aveu!

Notre richesse humaine et nos capacités de solidarité nationale avaient fait leurs preuves dans l’enfer de la guerre de libération, alors que l’Algérie n’avait pas encore connu les brassages de population de l’après-indépendance, à la fois chance et source de difficiles problèmes.

Nos potentialités fructifieront mieux quand nous enterrerons ensemble non plus les victimes de conflits révoltants mais l’esprit de parti unique dont chacun a été intoxiqué durant des décennies, jusqu’à se penser ou se comporter à un moment ou à un autre comme s’il en était l’héritier.

Nous aurons beau chercher des combinaisons et des issues. Elles déboucheront sur des impasses tant qu’elles naîtront de sur-idéologisations porteuses d’exclusion.

La vie ne nous laisse en réalité d’autre choix que le suivant: consacrer nos intérêts, notre amour-propre et nos efforts à faire vivre une nation algérienne librement reconnue et soutenue par tous les siens, ou bien nous enfoncer un peu plus dans la honte de ce que sera devenu notre peuple.

S.H. (Fin )


AOÛT 1949 : AU-DELÀ DE FERHAT ALI

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LE 18 AOUT 1949, à LA SORTIE DE LARBAA NATH IRATHEN, REVENANT LE JOUR DE MARCHE vers taddart-is (son village), Ferhat Ali, vétéran et cadre du mouvement nationaliste depuis l’Etoile Nord Africaine, est victime d’un attentat. Il restera miraculeusement en vie après presque un mois d’hospitalisation à Tizi Ouzou.

Je l’ai revu après cette période à l’hôpital de Mustapha d’Alger où je lui ai donné les soins liés à sa convalescence. Sa poitrine avait été traversée de part en part par un projectile provenant d’un gros calibre. Ses agresseurs n’étaient ni des bandits ni des hommes de main à la solde des officines colonialistes, même si un tel acte faisait l’affaire des officiers du Deuxième Bureau français qui, à l’affût depuis longtemps, se sont frotté les mains de satisfaction.

Il ne s’agissait ni d’un fait divers ni d’un méfait politique regrettable et vite corrigé par ses auteurs. On venait d’assister au premier acte d’une dérive infernale. Pour la première fois dans l’itinéraire du mouvement nationaliste, l’arme d’un militant n’avait pas été tournée contre les forces de l’occupant colonial ou ses valets, mais délibérément contre un compagnon de lutte, un militant intègre, ardemment acquis à la cause patriotique.

Cet évènement, précédé les mois précédents par quelques autres faits tout aussi condamnables mais d’une moindre gravité, a constitué un tournant néfaste. D’une part pour l’immédiat dans la crise appelée faussement berbériste (en fait crise de déficit démocratique dans le parti nationaliste). D’autre part, pour le futur, avec des dégâts incommensurables dans la trajectoire ultérieure de l’ensemble du mouvement national, avant comme après l’indépendance.

Je ne reviendrai pas dans cet article sur les racines et les développements bien antérieurs à l’évènement, qui ont débouché sur cette situation dangereuse. Les faits qui se situent en amont et longtemps occultés, commencent à être mieux connus depuis la dernière décennie. Si besoin était, je pourrais, dans les limites de mon information, répondre à quelques demandes de précisions ou renvoyer à plusieurs de mes interventions passées. Par exemple les entretiens donnés à Ali Guenoun pour son ouvrage « Chronologie du mouvement berbère » ou une série de quatre articles parus dans El Watan en juillet 1998, peu après l’assassinat de Maâtoub Lounès.

Je ne m’attarderai pas trop non plus aux conséquences sur le long terme, bien que ce soit une problématique majeure. Car l’attentat contre Ferhat Ali fut l’acte inaugural et le prototype d’une série de comportements et d’enchaînements similaires qui iront en s’amplifiant. Ils vont miner même les étapes historiques les plus fastes des six décennies suivantes, tout en laissant planer de nos jours un point d’interrogation sur les temps à venir. Là aussi, la liste de ces dégâts est longue et massive, elle est largement connue, même si leurs mécanismes demandent à être encore plus explorés et analysés.

Par contre, dans les limites de cet article, je me limiterai aux répercussions immédiates de l’évènement, d’autant qu’elles sont elles-mêmes très éclairantes.

CURIEUSES CONVERGENCES

Dès le lendemain matin, 19 août, « L’Echo d’Alger », le journal porte parole des colons apparemment mobilisé presque instantanément par les services du Gouvernement Général français, titrait sur la constitution d’un nouveau parti, il lui donnait même un sigle, le « PPK », autrement dit un fantomatique Parti du Peuple Kabyle, dissident du P.P.Algérien.

Le quotidien raciste ne se faisait pas seulement plaisir en prenant son rêve pour des réalités. Il brandissait surtout une arme redoutable dont les autorités françaises escomptaient un double impact : diviser les rangs de sa bête noire le PPA- MTLD par cette rumeur alarmiste, et qui plus est, isoler sa fraction la plus dangereuse selon lui, c’est-à-dire le courant qui n’avait cessé non seulement de préconiser mais aussi de mettre en œuvre une orientation radicalement anticolonialiste.

Les cadres de Grande-Kabylie et en particulier BennaÏ Ouali, avec la nouvelle génération de ce qu’on a appelé le « groupe de Ben Aknoun », n’avaient-ils pas joué un rôle prépondérant pour l’adoption en 1947 de la décision créant l’Organisation Spéciale, l’OS ? Ne continuaient-ils pas à mettre en garde contre maintes défaillances et incohérences qui nourrissaient le désarroi des militants et creusaient un fossé d’incompréhensions entre « légalistes » et « révolutionnaires », au lieu de forger une cohérence et une complémentarité politique entre ces deux volets ? L’occasion était propice pour les stratèges du « GG » (Gouvernement Général) de favoriser les groupes d’influence dans la direction du MTLD qui amorçaient la ligne de « coopération », celle concrétisée plus tard avec le courant colonialiste « rénové » du groupe de Jacques Chevallier à la mairie d’Alger.

Déjà au mois de Septembre de l’année précédente, les services français avaient, comme par hasard, procédé aux arrestations successives de Bennaï Ouali et plusieurs responsables de la tendance radicale, dont Ammar Ould-Hammouda et Omar Oussedik, recherchés jusque là sans succès depuis Mai 1945. Je pense que Hocine Aït Ahmed ne doit d’avoir échappé à ce coup de filet qu’en raison des précautions exceptionnelles qu’exigeaient ses fonctions de premier responsable de l’OS, fonctions très cloisonnées par rapport à l’appareil organique et de direction du MTLD. Peut -être un jour les archives de la police coloniale, si elles ne sont pas escamotées, nous renseigneront sur le secret de ces arrestations, opérées étrangement à un pareil « bon moment ».

Dans tous les cas, objectivement, les services français n’ignoraient pas ce qui bouillonnait dans les milieux militants d’Alger, de Kabylie et d’autres régions du pays ainsi que dans la Fédération MTLD de Paris. Ces services avaient déjà mené leur opération de dévoiement d’« Al Maghreb Al Arabi » qui fut un moment l’organe de presse officieux du MTLD, dirigé par leur agent le Cheikh Zahiri. La mission de ce dernier était de propager nombre de confusions très nocives pour la vocation d’un nationalisme libérateur.

Nul doute que parallèlement, ces services étaient décidés à donner un coup d’arrêt à la volonté affichée du courant démocratique et radical du PPA de proposer la discussion et l’adoption d’un document doctrinal consensuel. Un document dont le manque se faisait cruellement sentir au parti et qui viendrait mettre fin au désarroi et aux flottements dangereux pour la cohésion dans les rangs militants.

Ce document « L’Algérie libre vivra », signé Idir El Watani, paraîtra d’ailleurs en juillet 49, plusieurs mois après l’arrestation de ses initiateurs qui nous avaient encouragé à sa rédaction. Cette parution se fit dans des conditions mouvementées (tentative ratée de s’emparer de la brochure à sa sortie de l’imprimerie, perquisitions brutales aux domiciles ou sièges d’associations, etc.).

DES REACTIONS DOUTEUSES ET CONTRE-PRODUCTIVES

Au lieu d’être saisie par les dirigeants en place du MTLD comme une opportunité pour ouvrir des débats qui auraient été bénéfiques pour tous, le document leur donna le prétexte d’une répression multiforme et d’une campagne de calomnies qui inquiéta fortement les milieux militants.

En même temps, ils mirent à profit les arrestations des cadres en Septembre de l’année précédente pour parachuter en Grande Kabylie une direction plus acquise à leurs visions et pratiques d’appareils. La décision fut prise, en dépit des délégations de cadres et militants de base venus exposer son inopportunité et ses dangers. Ils estimaient que dans des conditions aussi confuses, il fallait différer les remaniements et les subordonner à des explications émanant de tous les acteurs en cause. Devant l’intransigeance de la direction, la protestation s’est durcie ; elle a pris la forme d’un refus d’acheminer les cotisations tant que la direction ne fournirait pas des explications et tant qu’elle ne se tournerait pas vers des discussions et mesures constructives, impliquant notamment la participation des dirigeants arrêtés. C’est sur ce fond de tension, arguments d’autorité menaçante contre demande d’explications, qu’est survenue la vive altercation qui a précédé de quelques heures l’attentat contre Ferhat Ali, celui-ci étant, si je me souviens bien, responsable des fonds du district.

LA DEROBADE FATIDIQUE

On s’attendait, après le communiqué provocateur de l’Echo d’Alger, à ce que la direction du MTLD, dans un sursaut de sauvegarde nationale, publie immédiatement un démenti catégorique. Si c’était trop lui demander que de dénoncer un acte dans tous les cas condamnable, il lui suffisait seulement de dire que le fait relevait d’incidents ou de conflits locaux internes regrettables et n’avait rien à voir avec un quelconque « séparatisme » kabyle.

Pareille démarche aurait été d’autant plus facile que le démenti aurait été aussitôt appuyé et accompagné du soutien des militants et cadres mis en cause pour soi-disant « séparatisme ». Car qui aurait été assez fou pour imaginer dans le contexte de cette époque une position suicidaire de « sécession » kabyle, que même les valets locaux de l’administration française ne soutenaient pas. Au point qu’il y avait déjà belle lurette que la ségrégation arabes/kabyles dans les Assemblées des ex « Délégations financières » avait été supprimée par les autorités françaises. A plus forte raison apparaissaient ridicules et tendancieuses les insinuations selon lesquelles les cadres de Kabylie dont on connaissait le nationalisme algérien ombrageux étaient influencés par les idées du colonialisme. La seule chose réellement positive que ce dernier avait réalisée malgré lui, comme résultat d’un siècle d’occupation, est d’avoir fait lever une génération d’Algériens décidés à enterrer le colonialisme et ses pratiques de division. La preuve n’en avait elle pas été fournie lorsque ces mêmes cadres que la direction fustigeait aujourd’hui avaient organisé à Messali l’accueil le plus extraordinaire de ferveur patriotique qu’il ait jamais reçu à travers ses tournées dans toutes les autres régions du pays ? L’un des couplets originaux de « Ekker a mis Oumazigh » ne glorifiaient-ils pas l’alliance de Allal (al Fassi), Messali, Bourguiba ?

Aussi l’étonnement fut grand, suivi d’inquiétude dans de larges milieux nationaux, de constater que la direction du MTLD ne réagissait pas à la provocation de l’ Echo d’Alger. Face à l’attente générale, elle gardait un silence qui nous apparut très vite comme une dérobade empreinte de calculs et d’étroitesse politicienne, alors que se jouait un problème national d’une gravité exceptionnelle. La direction perdit à ce moment le reste de confiance que gardaient encore sur ce point les militants les mieux informés de la crise, qui espéraient malgré tout la voir intervenir avec une hauteur de vue conforme à l’intérêt général.

Heureusement que sans attendre, une délégation des militants contestataires est allée rendre visite à Ali Ferhat hospitalisé. Elle revint avec une déclaration hautement responsable qui soulignait notamment : «  » … Il n’a jamais existé et il n’existera jamais de »P.P.Kabyle », pour la bonne raison qu’il n’y a qu’un peuple algérien dont les éléments, quoique d’origine ou de langues différentes, vivent fraternellement unis dans une même volonté de libération nationale… Pour ma part, j’ai toujours pensé que l’Algérie ne peut être qu’algérienne et que dans notre patrie, toutes les cultures et tous les éléments de notre patrimoine commun méritent le respect et le libre développement… »

Adressé à toute la presse, le démenti ne fut évidemment pas publié par l’Echo d’Alger. Le plus étonnant est que l’organe du MTLD perdit une dernière chance de servir à un moment si crucial l’aspiration des patriotes algériens à l’unité nationale. Seul le quotidien « Alger républicain » publia le 21 août le communiqué intégralement. Fidèle à sa devise, il disait la vérité, rien que la vérité, mais il ne pouvait pas dire TOUTE la vérité. J’ai su à cette période que ses rédacteurs auraient souhaité interviewer les uns et les autres, publier des commentaires qui contribuent à maintenir un climat de confiance entre toutes les composantes du mouvement national et de la société algérienne. ll ne le fit pas, car devant le silence public de la principale formation concernée, son intervention aurait pu être interprété comme une ingérence et une volonté de jeter de l’huile sur le feu.

LA DEMAGOGIE AUTORITAIRE CONTRE LE MURISSEMENT POLITIQUE

Pourquoi ce silence public des dirigeants MTLD autour du grave incident et des données réelles du contentieux, alors qu’en sous-main et dans les appareils internes, les calomnies se déchaînaient, multipliant les invectives, les accusations virulentes de complot séparatiste anti-arabe, anti-islamique etc. ? Quelles étaient les motivations inavouées de certaines composantes de la direction et les raisons pour lesquelles d’autres composantes dans le parti et la société se sont montrées passives ou vulnérables à l’escamotage d’un problème national et démocratique de premier plan ?

Pour mieux le comprendre, il faudrait remonter à longtemps avant l’évènement malheureux du 18 août, aux raisons plus générales qui ont alimenté la dégradation politique interne et qui remontent à plusieurs années Je les évoquerai dans leurs manifestations des mois précédents. Elles déboucheront sur des implications plus concrètes dans les semaines qui ont précédé l’évènement.

Les raisons générales, c’est le pourrissement des pratiques politiques illustré au niveau de la direction par le choix des solutions autoritaires, en lieu et place d’un travail sérieux d’élaboration et de formation politique. Vaste question, qui aurait mérité une étude à part. Je précise que quand je parle de direction, j’entends par là ceux qui étaient en situation de prendre à ce moment là des décisions opérationnelles. Car au sein des acteurs qui se coalisaient ou s’opposaient au sein de la direction, il y avait une grande hétérogénéité et même une conflictualité aussi bien dans leurs inclinations politiques et idéologiques, que dans leurs motivations conjoncturelles.
[[voir à ce propos la description de Belaid Abdesselam, témoignage recueilli dans son entretien des années 1980 avec Ali El Kenz.]]

Autour du même mot d’ordre d’indépendance, les convictions (ou préjugés) sincères et les calculs de pouvoirs et de prérogatives s’entrecroisaient chez les uns et les autres dans la confusion, y compris parfois dans la tête du même militant ou responsable. Seul un débat tenant compte des aspirations et des inquiétudes saines dans la base militante et la population, aurait pu éclaircir cette complexité, Car quant au fond, la confusion et l’hétérogénéité étaient inhérentes à un mouvement national et à des militants encore en train de chercher leurs repères. Il était encore possible, et c’était le bon moment, de répondre de façon constructive aux attentes des uns et des autres, au lieu de favoriser un climat passionnel en nourrissant ces attentes de slogans démagogiques et de rejets réciproques qui aggravaient les confusions.

La brochure de Idir El Watani, ou une autre plate forme présentée par la direction, auraient pu quelles que soient leurs insuffisances, jouer ce rôle d’effort doctrinal consensuel. Il est significatif que certains dans la direction, à défaut de fournir les aliments attendus, aient préféré briser cette possibilité, pour reprendre quelques années plus tard à leur compte, une fois l’irrémédiable accompli, des pans entiers de «L’Algérie libre vivra ». Trop tard, ce mea culpa à retardement inaugurait une nouvelle pratique qui aura hélas de beaux jours devant elle : produire des documents mirobolants contredits par des pratiques toujours marquées par leur péché originel de 1949 : parlez toujours, je détiens les rênes de l’appareil.

Précisément, le refus du débat, reflet de la maturité générale insuffisante, a débouché sur une situation qui accentuait l’arbitraire des dirigeants nantis des leviers de décision et des moyens de l’appareil exécutif. Ils légitimaient ce privilège auto octroyé par la situation de clandestinité. Jouer sur l’alarmisme était pour eux une façon d’éviter de rendre des comptes sur nombre de problèmes d’orientation et de gestion. Ils ont tranché de manière brutale là où il fallait s’efforcer de dénouer et de déminer le terrain en écoutant tout le monde. D’autres, nombreux, plus hésitants et circonspects, ont subi plus ou moins passivement le climat et les préjugés ambiants et surtout le fait accompli. Plusieurs d’entre eux s’expliqueront plus tard, trop tard, jusqu’à de longues années après avoir constaté les dégâts ou subi eux-mêmes des pratiques similaires. Ils se contenteront, chose déjà positive, d’émettre des doutes et d’affirmer que les torts étaient partagés, que la crise de 1949 aurait pu être dénouée autrement. Seuls deux ou trois resteront irréductibles sur leur point de vue d’alors, déformant les faits et surtout demeurant aveugles aux leçons qu’ont données les décennies suivantes.

MENTALITES ET BATAILLES DE « KOURSIS »,

Le climat et le mode de fonctionnement de la direction favorisaient donc le recours aux ficelles politiciennes, au détriment de la recherche des solutions de fond. Procédé de plus en plus dominant, il fut l’une des raisons de la crise.

Avant de décrire comment ce « mode d’emploi » s’est traduit dans les semaines précédant le mois d’août, je rappellerai en passant que le rôle de « bouc émissaire » du « complot séparatiste » kabyle aura eu aussi pour effet de faire passer à l’arrière plan une autre contestation, celle du Dr Lamine Debbaghine. Sur certains aspects de fond, les points de vue de ce nationaliste de la première heure, intègre et attaché à une conception plus saine et moderne de l’arabité et de l’islamité de l’Algérie, rejoignaient les nôtres. A sa façon et indépendamment de nous, il dérangeait beaucoup les deux pôles qui bien avant les crises du MTLD des années cinquante, étaient en concurrence pour le leadership. D’un côté les bureaux de direction de la rue Marengo, et de l’autre côté Messali, ses fidèles et ses réseaux à partir de sa résidence de Bouzaréah. Beaucoup plus tard, au début des années cinquante, le Dr Lamine sera lui aussi éloigné, victime des pratiques de sérail et des méthodes de règlement en circuit fermé, qui avaient fonctionné si bien contre les amis politiques de Bennaï Ouali.

Abordons maintenant comment, dans ce contexte de dégradation, les particularités de la situation en Kabylie ont été utilisées au cours des semaines qui ont précédé le 18 août par les dirigeants en question, en suscitant et allumant des conflits organiques et d’appareils. De sorte que, sans qu’ils l’aient forcément voulu directement, cela aboutit à un incident tragique et lourd de conséquences. Leur responsabilité politique tient au fait qu’ils souhaitaient la cassure avec les courants démocratiques et partisans de la discussion dans les instances régulières. Passant à côté de l’essentiel, ils ont mis à profit les arrestations des responsables de Kabylie pour des changements organiques qui leur permettent d’asseoir leur autorité en faisant d’une pierre deux coups. Leur calcul était d’opposer les uns aux autres deux courants issus de la région de Kabylie et qui les inquiétaient l’un et l’autre. Les dirigeants d’Alger tournaient ainsi le dos à leur vocation et fonction de dirigeants nationaux qui auraient dû les inciter à tout faire pour rapprocher et unir ces deux courants dans le cadre d’une solution plus globale de sauvegarde nationale.

Leur première bête noire était ceux qu’on a traités de « séparatistes berbéristes » qui en réalité voulaient ouvertement, sans intrigues ni jeux de coulisses, faire avancer le parti vers une base doctrinale sérieuse et des règles de fonctionnement transparentes. Ils voulaient fonder cette base doctrinale et organique sur le triptyque « Nation cohérente, Révolution active et Démocratie dans le contenu et les méthodes ». Cela supposait entre autres, crime de lèse-majesté, qu’on mette fin à des situations de bricolage dans lequel s’affrontaient sournoisement différents groupes pour privatiser un temple dont ils se considéraient les seuls défenseurs. Les contours de ces groupes d’influence étaient flous et mobiles car les principes invoqués étaient faussés et pollués par les rivalités de pouvoir. D’un côté les surenchères radicales et populistes des uns, plus ou moins illustrées par le groupe Messali et de l’autre côté les signes d’un opportunisme rampant des autres, véhiculé par quelques uns des animateurs pro Chevallier dans le futur groupe des « centralistes ».

La deuxième bête noire de la direction, était constituée par le gros des « maquisards » recherchés, notamment les militants issus de Kabylie ou s’y réfugiant. Considérés avec méfiance par la direction qui les considérait acquis à Bennaï Ouali et ses compagnons, ils étaient en quête de repères politiques depuis que leurs responsables emblématiques et organiques avaient été arrêtés.

DES ACTIVISTES FAIBLEMENT POLITISÉS

D’une façon générale, l’activisme de ces partisans de la lutte « directe » (ils entendaient par là le volet exclusif de la lutte armée), que ce soit en Kabylie ou dans les autres zones géographiques, embarrassait depuis longtemps les courants de la direction qui craignaient des débordements préjudiciables à leurs propres orientations. Il est bien établi que des membres de la direction du MTLD, sans en arriver à remettre en cause ouvertement la décision de création de l’OS, considéraient ces activistes comme un boulet, gênant ou dangereux pour leur démarche penchant davantage vers le légalisme.

Il est vrai qu’à cette époque déjà, la montée au djebel n’était pas dans tous les cas le résultat d’un volontariat et d’une sélection sur la base de critères politiques et de trempe morale, Pour certains, leur montée résultait de motifs pressants de sécurité pour se soustraire à la répression colonialiste. Il est arrivé que Bennaï Ouali et ses compagnons prennent des mesures de vigilance pour brider chez certains de leurs subordonnés des initiatives individuelles mal inspirées ou suggérées par d’autres cercles de la direction de façon irresponsable ou manoeuvrières, qui risquaient de porter tort aux objectifs politiques locaux ou nationaux du mouvement.

C’est justement en mettant à profit ce genre de faiblesses politiques que la direction qui boudait jusque là les maquisards, s’est adressée à certains d’entre eux. Elle les invita à prendre bureaucratiquement la succession des responsables de Grande Kabylie, tout en les mettant en garde contre les cadres et militants étudiants et syndicalistes qui continuaient, notamment à travers la diffusion de la brochure « L’Algérie libre vivra » à revendiquer une rénovation démocratique des orientations du parti. Ces activités, selon les dirigeants en place, étaient la cause du climat perturbé dans les rangs des militants de Grande Kabylie et en France. Sans crainte de se contredire, ils en attribuaient la source à l’influence pernicieuse tantôt de courants colonialistes, tantôt de courants communistes, inventant même pour l’occasion la formule de « berbéro-marxistes » accolée à celle de séparatistes .

J’ai eu à cette même époque la confirmation de cette démarche des dirigeants et des arguments qu’ils avaient utilisés auprès de certains maquisards de Kabylie. C’était à l’occasion de la rencontre que j’eus avec l’un d’entre eux, Fernane Hanafi, venu aux nouvelles et s’informer sur nos intentions. Je ne me souviens plus si c’était Yahia Henine ou Said Oubouzar qui m’accompagnait à cette rencontre. Nous avons discuté toute une après-midi dans le minuscule atelier de tailleur du vieux Si Djilani, ancien cadre de l’Etoile Nord Africaine, au quartier la Marine, détruit quelques années plus tard sur l’emplacement actuel de l’avenue du 1er Novembre. Fernane voulait connaître nos points de vue et nos intentions. Nous l’avons rassuré en lui précisant que nous n’avions pas d’objectif organique, Nos activités visaient à informer les militants sur les problèmes qui avaient surgi. Notre souhait était qu’un large débat se déroule sur les questions essentielles, l’idéal étant la réunion d’un Congrès. Nous souhaitions que la direction s’engage sur la voie de solutions démocratiques et de sagesse.

Fernane Hanafi m’a paru attentif et de bonne foi. Sa mort dans les premiers mois de l’insurrection m’a attristé, lorsque mon ami le restaurateur Saïd Akli me l’a annoncée. Accueillant fréquemment les responsables de maquis après le 1er novembre, il s’était occupé de le faire soigner après les blessures mortelles qu’il avait reçues lors d’un échange de coups de feu avec une patrouille de police sur le chemin ex-Vauban qui porte aujourd’hui son nom à Hussein Dey.

LA DESCENTE VERS LE PIRE

Malgré le climat ouvert de cette rencontre, plusieurs raisons nous incitaient à penser que notre entrevue aurait beaucoup de difficulté à contrecarrer les pressions de la direction. Celle-ci préférerait la voie des manipulations organiques et de la division, laissant intactes les causes politiques du malaise. Nous en avions déjà eu une illustration quand ces dirigeants, croyant désamorcer la crise par une distribution de « koursis », proposa de faire accéder deux d’entre nous au Comité central du MTLD, dont moi-même. Nous avions pensé alors que ces dirigeants n’avaient rien compris à ce qui se passait, ou au contraire, ils le comprenaient très bien mais redoutaient d’affronter les vrais problèmes à l’origine du mécontentement. Ils persistaient à naviguer entre la carotte et le bâton. Or nous avions quelques raisons de penser que certains de nos frères maquisards seraient vulnérables à ce genre de sollicitations et de pressions.

La première de ces raisons était que les maquisards dépendaient entièrement de la direction pour leur soutien logistique. Ils comprenaient bien la portée du chantage de la direction mais n’avaient pas d’autre moyen de s’y soustraire. De plus, la vie qu’ils menaient et le type de préoccupations au jour le jour qu’elle impliquait n’aidait pas certains d’entre eux à mieux saisir la portée politique et de long terme des problèmes en litige. Par un sentiment humain normal mais non maîtrisé, l’esprit activiste se détachait du contenu politique parce qu’il se résumait en un seul point, engager dès que possible le combat armé pour en finir avec les atermoiements et l’attente fastidieuse qui les rongeait. Ils étaient plus enclins à considérer les préoccupations politiques comme des spéculations fumeuses et sans intérêt ou des diversions propres à semer la division. Avec le recul, je me suis souvenu à ce propos comment Ho Chi Minh avait convaincu ses premiers volontaires, prêts techniquement et impatients d’agir, de patienter pour tenir compte à la fois des évolutions politiques et des besoins d’une formation politique plus poussée des combattants.

La sous-estimation du politique n’existait pas chez Bennaï Ouali, pourtant l’un des pionniers de la lutte armée (voir témoignage de Yousfi dans un de ses ouvrages). Cet homme du peuple, lié au terroir et soucieux de protéger les siens des impulsions qui pouvaient se retourner contre eux, était servi par un solide bon sens et en même temps, ouvert à conjuguer l’expérience de terrain avec la réflexion. Il était attentif aux mouvements d’idées qu’il débattait avec ses compagnons d’armes issus des lycées et de l’université. Ensemble, ils avaient beaucoup fait pour transformer la région de Kabylie en un des bastions les plus dynamiques du mouvement national. L’interaction entre le terrain et la vie intellectuelle, entre les racines identitaires et l’ouverture sur l’universel devenaient une force.
C’est ce que ne comprenaient pas nombre de dirigeants d’Alger, qui croyaient faire preuve de patriotisme en cultivant chez les militants l’état d’esprit anti-intellectuel. En vérité, ils souhaitaient s’entourer de gens ayant des capacités intellectuelles, mais les appréciaient avant tout dans les fonctions de scribes ou de producteurs d’arguments pour légitimer leurs positions du moment. Sinon ils n’étaient que des « intellectomanes » voués à leur mépris. Quelle différence avec un Laïmèche Ali que j’entendais dire un jour à Ben Aknoun en 1945 à un de nos camarades : « Tu as un cerveau, c’est pour t’en servir, ce n’est pas pour le mettre en location ! »

LES DANGERS DE L’ARRIVISME

Une dernière raison était venue s’ajouter chez certains activistes à la méfiance entretenue envers les « intellectuels ». Accepter la « montée en grade » pour succéder aux dirigeants arrêtés n’était pas seulement pour eux une perspective plus sécurisante qu’un combat politique et idéologique incertain pour des solutions démocratiques et de consensus national. Cela flattait aussi en eux l’ambition normale de l’individu, surtout quand l’idée de l’émancipation nationale se fond totalement avec l’objectif de promotion individuelle ou se réduit à elle, alors que cette aspiration individuelle légitime en est seulement une des dimensions, elle ne devient viable et morale qu’en s’harmonisant avec les intérêts collectifs de tous les nationaux.

En l’occurrence, succéder à son supérieur hiérarchique est apparu à d’aucuns plus important et valorisant que le contenu à donner à cette succession et à ses suites. Quitte, pour mériter cette promotion aux yeux de ceux qui l’ont promu, à briser si nécessaire les réticences des compagnons d’armes et militants non consultés, considérés comme des subordonnés et des « sujets » n’ayant aucun droit, sinon celui d’obéir aveuglément. La tentation pour le nouveau « mas’oul » est de le faire par tous les moyens, y compris ceux qui ne lui ont pas été prescrits expressément par les dirigeants qui l’ont promu.

Ce n’est pas un hasard si le successeur sur lequel le choix s’est porté durant l’été 49 est le même qui, avant Novembre 54, ne se ralliera au plan insurrectionnel du FLN qu’à la condition qu’on lui reconnaisse la direction de la région qu’il assumait jusque là en tant que messaliste. Pas un hasard non plus si pour mieux asseoir cette promotion individuelle, il lui a été indifférent d’informer toute une région importante du changement d’allégeance organique, qu’il aurait dû et pu par de hautes raisons patriotiques et en oeuvrant à faire de cette mutation organique délicate une transition politique unitaire. Pas un hasard enfin si malheureusement la « transition » s’est soldée par des centaines de « cas Ferhat Ali » dont l’affaire de Melouza a été une illustration et la préfiguration de bien d’autres tragédies qui ont ensanglanté la région et le pays.

L’ENTERREMENT DE LA CULTURE POLITIQUE

Ainsi, en août 1949, un mal irrémédiable venait de commencer son chemin vers toute l’Algérie, depuis ce coin de l’embuscade contre Ferhat Ali à Larbâa Nath Irathen et les bureaux centraux du MTLD de la rue Marengo. On a trop tendance à oublier aujourd’hui ces responsabilités politiques quand on parle de façon trop absolue de la montée des dérives militaristes. On serait tenté de rappeler que « messieurs les civils, vous avez politiquement tiré les premiers ou encouragé à tirer sur les vôtres! » Sur le champ, la portée immédiate et surtout à long terme d’un tel acte n’a été perçue, et encore partiellement, que par des militants sans préjugés, pourvu qu’ils soient suffisamment informés de ce qui s’était passé. En réalité un tournant venait de se produire.

C’est ce que m’a dit à sa façon deux mois plus tard, à Larbâa (Beni Moussa, Mitidja) où je militais en même temps que dans le secteur étudiant d’Alger, un de mes compagnons de lutte du PPA, mon ami H’midat. Ancien de la branche « Routiers » du groupe local des SMA que je dirigeais, il était « maquisard » depuis mai 1945, circulant armé dans les monts entre Larbâa et Tablat pour échapper aux recherches de la gendarmerie française. Arabophone et attaché aux valeurs de l’arabisme qu’il assumait de façon critique et progressiste, mécontent comme de nombreux militants de base des directives incohérentes et parfois contradictoires que le MTLD donnait en cette période, il était intervenu de façon très vive à une réunion nocturne tenue dans la forêt communale. Des responsables du MTLD (Lahouel Hocine et je crois Said Lamrani) étaient venus, en présence de Si Mustapha Sahraoui, membre du CC et responsable local, donner leur version de la crise qui secouait le parti. Outré par les calomnies qu’il entendait dont celles me visant en mon absence, H’midat surgit de l’ombre où il s’était abrité et répliqua durement (épisode relaté dans un article d’El Watan de juillet 1998) ce qui eut pour effet de troubler et disperser la réunion. Quand je le rencontrai deux semaines plus tard, je lui reprochai de ne pas avoir plutôt laissé s’engager un débat et argumenté malgré son indignation, Il me dit : « mais tu ne les connais pas ? Maintenant « wellat drâa » (c’est devenu une question du « plus fort »).

Il ne croyait pas si bien dire. Mais sans mesurer la gravité de ce constat bien réel, il venait de basculer dans la logique contre laquelle il s’était indigné. Et comme beaucoup d’autres, envers ses compatriotes qui se trouvaient dans le même camp que lui pour l’indépendance, il aurait sans doute préféré discuter, mais il faisait désormais davantage confiance au pistolet qu’il dissimulait sous sa kachabia. pour emporter la conviction des autres.

CONSEQUENCES AU LONG COURS ET CONDITIONS POUR
L’ESPOIR

En fait, la balle de colt qui avait atteint Ferhat Ali venait de toucher l’Algérie en ce qu’elle avait de plus précieux, l’espoir démocratique, avant même que ne s’ouvre l’étape la plus décisive de la lutte qui débutera en Novembre 54. Le coup avait atteint en même temps l’accompagnement obligé de toute démarche démocratique qui ne veut pas basculer dans l’hégémonisme et la mentalité de parti unique : l’esprit et la pratique de l’unité d’action, seule capable de féconder la diversité politique et culturelle au bénéfice des objectifs nationaux et sociaux communs.

Le handicap sera lourd et chèrement payé pour les luttes et les réalisations futures. Cette journée fatale d’août 1949 avait glacé notre image idéalisée de l’élan national. Elle fut un sinistre présage, le premier signal d’une longue série d’enchaînements. Faute de régulation politique appropriée, le mal ira en s’amplifiant avant comme après l’indépendance, rebondissant chaque fois vers des situations impensables auparavant.

Même après l’aboutissement monstrueux des années 90 et ses 150 000 victimes, même après l’impact du sinistre printemps noir qui pèse lourdement sur la Kabylie, nous gagnerons à considérer les ressorts qui ont rendu possibles ces aberrations comme des enseignements, en refrénant les passions et l’esprit de vengeance. Ces sentiments, même s’ils sont compréhensibles, aveuglent le discernement et nous poussent vers des gouffres plus profonds.

Laissons donc à leurs seuls actes méritoires de guerriers anticoloniaux les acteurs qui ont failli gravement par des manques de discernement politique. Leurs défaillances individuelles sont celles de toute une époque et la logique de l’Histoire a voulu que la plupart d’entre eux aient connu les retournements de situation inévitables des calculs de court terme. Je n’en fais pas ici la liste, elle est impressionnante. Comme dirait Lounes Aït Manguellat, ils avaient fabriqué eux-mêmes le bâton qui les a frappés. Mais ils ne furent pas les seuls à en souffrir. Le peuple et la nation en ont été massivement les victimes.

C’est volontairement que je n’ai pas voulu mettre de nom sur chaque personnage alors que chacun peut les reconnaître. J’ai voulu fortement indiquer par là que l’important ce n’est pas tel ou tel, car si ce n’avait été lui, cela aurait été un autre placé dans le contexte qui fabrique ou favorise ce type de comportement.

Je voulais ainsi souligner que la maîtrise salutaire et collective ne consiste pas à s’enliser dans les procès rétrospectifs contre des acteurs disparus, en les réinstallant artificiellement sur une scène politique qui n’est plus la même.

Il n’est nullement question d’oublier comme si rien ne s’était passé. Mais, ce faisant, il est mille fois plus important de tirer de ces faits douloureux des enseignements utiles et d’examiner à leur lumière les faits similaires qui nous menacent aujourd’hui. Faisons-le avec l’esprit et le sang-froid attendus d’un médecin ou d’un proche qui tiennent à la survie de leur patient. Voyons-y essentiellement une maladie politique terrible dont personne n’est à l’abri, un monstre caché et toujours à l’affût en chacun de nous et dans la société, un empoisonnement que ne pourra guérir aucun remède de cheval ni exorcisme de charlatan, aucun changement du rapport des forces militaire ou policier. Seul moyen radical de guérison, l’antidote démocratique adapté à la nature même du poison. Il coûte cher et il faut apprendre à le manier. Mais là réside le seul et vrai espoir.

Aux sceptiques qui mettent en doute l’opportunité ou l’efficacité de la lutte pour la liberté, la vraie démocratie et la justice sociale, je dirai seulement que malgré les grandes insuffisances passées que nous gagnerons à corriger, les sacrifices et la résistance de tous ceux qui ont mené cette lutte à l’instar de Ferhat Ali n’ont pas été et ne resteront pas vains. Le problème est, à la lumière de l’expérience, de donner à cette lutte l’efficacité qu’elle mérite.

Le tribunal de l’Histoire a tranché. Si les atteintes à la Constitution et aux lois algériennes devaient être jugées à titre rétrospectif, ceux qui seraient condamnés seraient ceux qui durant des décennies, se sont opposés à la reconnaissance de l’amazighité comme valeur composante de la Nation, tout en portant un tort considérable aussi bien à l’arabité qu’à la démocratie sociale, à l’unité nationale et à la coopération fructueuse entre peuples et civilisations comme autres valeurs précieuses de notre peuple.

Soyons donc fiers, optimistes, vigilants et critiques en pensant aux luttes passées et à venir.

Sadek Hadjerès,

le 08 octobre 2006

IL Y A SOIXANTE ANS, LES PIÈGES « IDENTITAIRES » SE METTENT EN PLACE

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(Paru en septembre 2000, dans « Deux mille ans d’Algérie », tome III, Carnets Seguier)

En 1947, j’avais dix neuf ans. Après ma première année étudiante, je venais d’obtenir (dans le groupe des trois premiers sur les 3OO candidats), mon certificat de Physique-Chimie-Biologie pour entrer à la Faculté de médecine d’Alger. Parallèlement je militais dans le mouvement associatif patriotique (comme membre du bureau de l’AEMAN) et surtout dans la section universitaire du PPA dont je deviendrai l’année suivante premier responsable,

par Sadek Hadjerès

1947

En 1947, j’avais dix neuf ans. Après ma première année étudiante, je venais d’obtenir (dans le groupe des trois premiers sur les 3OO candidats), mon certificat de Physique-Chimie-Biologie pour entrer à la Faculté de médecine d’Alger. Parallèlement je militais dans le mouvement associatif patriotique (comme membre du bureau de l’AEMAN) et surtout dans la section universitaire du PPA dont je deviendrai l’année suivante premier responsable, dans les conditions que je rapporterai, car ce fut par voie d’élection interne à l’organisation, ce qui était jusque là tout à fait inhabituel.

Ce faisant, je continuais avec l’ardeur qui était celle de nombreux jeunes de mon âge, à partager mes activités militantes avec la section du PPA de Larbâa, dans la Mitidja. J’y avais animé depuis 1943 le mouvement de masse de la jeunesse (notamment Scouts Musulmans Algériens dont j’étais responsable pour le district de l’Est-Mitidja). Ayant adhéré au PPA en Octobre 1944, je contribuais dans cette localité à partir de 1947 à la sélection des volontaires issus de l’organisation clandestine du PPA pour les verser dans l’OS (organisation spéciale paramilitaire). Je maintenais en même temps des liens informels et amicaux avec les responsables du PPA d’El-Harrach (ex Maison- Carrée) et surtout ceux de Kabylie, dont plusieurs, comme Ali Laïmèche, Ammar Ould Hammouda, Hocine Aït Ahmed, Omar Oussedik avaient été mes condisciples au lycée de Ben Aknoun en 44-45 avant qu’ils ne rejoignent, en le créant, le premier maquis de la Résistance algérienne organisée dès l’été 1945. D’autres poursuivaient, comme Mohammed Aït Amrane en Oranie, une féconde activité militante et de création culturelle dans les localités arabophones où ils résidaient.

Dans l’année qui a suivi, chacun de nous, là où il se trouvait, comme de nombreux militants à travers le pays, ressentait à sa façon et selon son itinéraire et sa sensibilité propre, divers éléments d’un malaise qui s’accentuait après la grande vague d’enthousiasme et d’espoir des années précédentes. Les rapports de la base militante faisaient état d’interrogations et d’inquiétudes, mais le plus souvent de façon allusive et en ménageant la direction, en appelant à son intervention, tant était grande encore la confiance dans une direction fortement idéalisée. (Voir à ce sujet la grande surprise dont s’est souvenu Belaïd Abdesselam dans ses entretiens rapportés par Ali El Kenz et Mahfoud Bennoune, lorsque coopté au Comité central du MTLD, il découvre des personnages, une atmosphère et des méthodes qu’il imaginait tout autrement).

Ce capital de confiance commençait à être érodé chez ceux qui ne côtoyaient pas directement les membres d’une direction auréolée globalement du prestige de la cause nationale, comme l’était Messali, jusque là notre “Zaïm” (leader charismatique) incontesté. Plusieurs éléments de doute se conjuguaient pour entretenir un marasme qui ne s’était pas encore noué en crise et pouvait être surmonté à ce stade. Il y avait entre autres la lourde déception après les élections de 1948, pour lesquelles la nécessité de participer n’avait pas été expliquée suffisamment et correctement et qui furent massivement truquées dans la violence par le gouverneur socialiste Naegelen. Il y avait l’humiliation de la défaite arabe dans la “ drôle de guerre ” de 1948 en Palestine, alors que la propagande du parti avait chauffé à blanc l’opinion en misant tout sur une Ligue et des souverains arabes inféodés à l’Occident et qu’on n’avait cessé de nous présenter comme incarnant les espoirs de notre nationalisme. Il y avait le mécontentement et le désarroi de la base militante face à ce qui, faute d’explications convaincantes, lui apparaissait comme un immobilisme ou des revirements injustifiés de la direction sur ses orientations radicales précédentes. Le malheur est que celle-ci semblait investir son talent dans le verbiage et les faux-fuyants démagogiques, elle distillait aussi le poison des manoeuvres de diversion et des luttes de clans, en guise de réponse aux inquiétudes montantes.

Le tout entretenait un lourd climat, propice aux accrochages et foyers de discordes, faute d’écoute et de dialogue ouvert sur les solutions à mettre en oeuvre. Je ferai état ici d’une des étincelles provocatrices qui ont contribué à alourdir les incompréhensions. Par sa vivacité et sa forte charge émotionnelle, cet épisode s’est fortement inscrit dans ma mémoire, comme un moment de révolte où quelques irresponsables, sans mesurer la gravité de leur geste, ont stupidement miné à mes yeux la fraternité de combat et un minimum d’esprit d’ouverture qui étaient jusque là, en milieu étudiant et dans tout le pays, notre acquis le plus précieux.

Alger, 1948.

L’AEMAN [[ Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord, fondée en 1918-19 à Alger sous le nom d’abord d’Amicale, tandis que l’AEMNA, association des étudiants nord-africains sera fondée à Paris en 1928]] dont j’ai été puis serai membre du bureau durant quatre années successives (j’en serai l’année suivante élu président), donne au centre du vieil Alger son gala annuel, au siège de l’Opéra, aujourd’hui Théâtre national algérien. C’est la deuxième année, depuis la rentrée universitaire 46-47, que l’AEMAN, dirigée essentiellement par des militants du PPA-MTLD, a consacré une rupture avec les anciennes pratiques qui privilégiaient les activités de « salon » et les relations avec la « haute » société musulmane de notables et bourgeois de bonne famille algéroise. Ces relations demeurent mais les orientations patriotiques ouvertement affichées font jonction avec les couches populaires gagnées par le mouvement nationaliste.

L’‘association a quitté son local exigu du siège de l’AGEA (Association Générale des étudiants d’Algérie) qui regroupe en principe tous les étudiants mais où les européens sont dans la proportion écrasante de 10 pour un musulman) au boulevard Baudin, (aujourd’hui Amirouche). Avec l’aide de milieux nationalistes liés au PPA, nous avions ouvert le nouveau siège place de la Lyre, en plein quartier populaire jouxtant la Casbah. Nous y faisons fonctionner un restaurant dont je suis le gérant-trésorier et dont la salle nous donne toutes possibilités de nous retrouver à notre aise, d’organiser conférences, manifestations et invitations de notre choix. Une arrière salle exigüe abrite nos réunions du bureau de l’AEMAN et aussi les contacts plus confidentiels de la direction de la section PPA étudiante. Entourés du brouhaha du marché de la Lyre, des brocanteurs, vendeurs à la sauvette et des cafés qui déversent leurs flots de musique algérienne et orientale dans une rue Randon si encombrée qu’on a peine à y avancer, nous nous y sentons après nos cours déjà presque indépendants.

Le gala annuel nous permet justement d’alimenter un budget de fonctionnement substantiel.

Nos compatriotes venus en masse des quartiers les plus lointains de la capitale ou d’autres localités de la région algéroise, ont rempli à craquer la salle de l’Opéra, sous les yeux ébahis d’un personnel habitué à un autre public. Venus aider les « leurs », ils attendent fébrilement du programme artistique et culturel annoncé les messages d’espoir et de lutte solidaire, dont la censure coloniale et les préoccupations quotidiennes souvent lourdes les ont sevrés.

De notre côté, nous avions préparé soigneusement ce programme, alternant chants, prestations d’artistes, pièce théâtrale, allocutions. Le clou devait en être une adaptation de « Montserrat » en arabe, jouée par des étudiants et dirigée par Mohammed Ferrah. Ce publiciste bilingue avait déployé beaucoup d’entrain et de talent pour animer cette pièce du répertoire de Roblès, dont la ferveur patriotique correspondait bien aux attentes de l’époque.

Le rideau va se lever pour l’ouverture de la soirée et l’annonce du programme. Un coup d’oeil de routine sur la liste qui va être lue et il nous apparaît une chose bizarre: le chant « Ekker a mis en Mazigh » (en berbère), n’y figure plus. Sa programmation n’avait soulevé aucun problème, ce chant avait depuis longtemps dans le pays une renommée telle que dans nombre de manifestations sa présentation allait de soi autant que celle de « Min djibalina ». Par exemple, le public à 98 pour cent arabophone de Larbâa, à l’occasion des fêtes du Ramadhan, tout comme le public d’El Harrach originaire de toutes les régions de l’Algérie centrale, à l’occasion des mariages ou fêtes familiales de militants nationalistes, accueillaient sans problème et même avec chaleur cet hymne avec les autres chants en arabe classique ou parlé. Je me souviens en particulier que malgré d’autres thèmes de friction qui furent pour la plupart surmontés, il n’y eut jamais à ce sujet de controverse ni même de campagne de sourdes rumeurs de la part des dirigeants du Nadi l Islah de Larbâa comme Si Mestafa Belarbi ou de la médersa comme le Chikh Mohammed. La raison en était probablement, outre que nos activités communes avaient tissé entre nous des relations de confiance suffisantes, qu’ils avaient jugé sainement, hors de présupposés idéologiques, que ce chant patriotique en berbère ne portait en rien atteinte au programme arabe de ces soirées. Aussi était-il ressenti comme un signe supplémentaire et réconfortant des sentiments de solidarité qui avaient gagné le pays et aiguisaient les espoirs de ses habitants.

Peut-être, avons-nous d’abord pensé en cette soirée de l’AEMAN, l’omission du chant berbère sur la liste résultait-elle d’un oubli ou d’une erreur involontaire? Qui donc avait mis au propre la liste définitive? On n’arrive pas à le savoir dans le désordre qui règne et s’aggrave avec cet imprévu. L’organisateur du programme culturel, Ferrah, ou quelqu’un d’autre, je ne m’en souviens plus, suggère que tout compte fait, l’ensemble étant très chargé, un ou deux chants de moins nous mettra plus à l’aise.

Pourquoi précisément celui-ci, et pas un autre, s’exclame un présent. Un de ceux qui avait eu déjà l’occasion d’exprimer ses conceptions réductrices et chauvines du nationalisme panarabe, (il ne les exposait pas dans les assemblées et débats ouverts mais à la sauvette dans les coulisses) ne peut s’empêcher de vendre la mèche: il vaut mieux, dit-il, ne pas faire de « régionalisme » ! Le gros mot est lâché.

En un éclair, chacun saisit que s’appuyant sur deux ou trois comparses, « on » est passé par dessus la tête de la direction politique aussi bien de la section PPA étudiante que du bureau de l’AEMAN, pour tenter à la sauvette ce coup mesquin, sans en mesurer la signification et les conséquences néfastes. Sans doute cela ne venait pas de Bellahrèche, le président de l’association en exercice. Avec son air bonhomme, cet étudiant âgé qui terminait sa Pharmacie, assumait son appartenance au MTLD de façon tout à fait détendue, mais sans équivoque (il en avait été candidat dans une circonscription du Sud contre son propre frère, tous deux issus d’une famille de “grande tente”. L’administrateur de “commune mixte”, n’eut même pas besoin d’appliquer les consignes de violence du gouverneur Naegelen, il se contenta d’établir le procès verbal des élections en inversant les résultats des suffrages portés sur le même nom patronymique). Il était quelqu’un d’avenant, ouvert et loyal, incapable de coups tordus de cette espèce. Il en était de même de la plupart des étudiants arabophones. Aussi les soupçons se portent dans nos esprits sur un petit groupe lié à des “ apparatchiks ” de la direction centrale, de ceux à qui il fallait avant n’importe quelle initiative courir prendre leurs directives au siège central de la rue Marengo. Ils ne se sentaient à l’aise que dans les intrigues, fuyant les francs débats de fond et la claire répartition des tâches et des prérogatives comme les chauve-souris fuient la lumière.

Devant l’embrouille devenue tellement transparente, le responsable de longue date de l’organisation politique universitaire, Hénine Yahia, souligne l’irrégularité du procédé:  » Celui qui avait des réserves à faire sur le programme n’avait qu’‘à les présenter avant et auprès des instances concernées. Maintenant, une seule chose compte, il faut réparer immédiatement ».

Le groupe en effervescence derrière le rideau a grossi et l’indignation a gagné la plupart de ceux qui étaient la cheville ouvrière de tout le spectacle. Pour eux, le coup est aussi dur qu’inattendu, quelque chose vient de se briser. Ils se disent que pour remettre les choses en place, il ne faut surtout pas admettre l’insoutenable. Sans se concerter, chacun annonce froidement sa résolution. « Ou ce chant patriotique algérien, qui fait quelques minutes sur trois heures de programme arabophone (il y avait aussi des intermèdes francophones), ou il est inutile de compter sur nous ». L’un de ceux qui s’était le plus dépensé dit son amertume: “ si je compte pour rien, qu’est-ce que je reste faire ici? ”. Un autre devient agressif: “ si on parle de régionalisme, je prends immédiatement le micro et je soumets la question à l’avis du public; il est d’accord ou non pour ce chant?”. La situation s’est à la fois envenimée et renversée, d’autant plus que les initiateurs du procédé, pas fiers du tout, craignaient maintenant d’être désavoués en haut lieu pour avoir déchaîné bêtement la tempête.

Dans la salle, le public patientait, ignorant l’enjeu qui le concernait pourtant au premier chef. La soirée débute. Lorsqu’à son tour « Ekker a mis en Mazigh » est annoncé, c’est un tonnerre d’applaudissements, puis de tous les coins, la salle accompagne le chœur et reprend le refrain, comme il le faisait habituellement pour Min djibalina. L’ensemble du spectacle est réussi, on en parlera plusieurs jours dans Alger. La vente aux enchères traditionnelle (un portrait de l’Emir Abdelqader) et les dons ont atteint des sommets, s’ajoutant aux recettes du spectacle.

Remontant avec mes compagnons l’escalier interminable vers le local de la Lyre où nous passerons le reste de la nuit, la grosse recette de la soirée dans ma vieille mallette cabossée me paraît lourde d’amertume. J’aurais souhaité que le succès fût autre, celui d’une cohésion nationale en vigoureuse progression. Une interrogation pénible colle à notre petit groupe comme la rosée humide aux pavés de la place familière du marché de la Lyre que nous contournons. Un étrange sentiment de gêne et d’inquiétude s’insinue dans nos esprits gagnés à l’indépendance. Nous n’accordions jusque là qu’une attention mineure à la diversité de nos langues maternelles ou de nos régions d’origine, mais au grand jamais nous ne les opposions de façon si stupide.

Etait-ce une fausse alerte ou un SOS lugubre avant des désastres impensables? Le cœur se serre un peu plus à la vue des dizaines de dormeurs affalés sur leurs cartons sous les arcades, près des bouches de chaleur des boulangeries ou des bains maures. Les malheurs qui hantent leurs rêves tourmentés sont-ils seulement ceux de la misère matérielle? Dans quelle langue sera-t-il « licite » qu’ils expriment leur révolte et clament leurs espoirs? Dans quelle langue plus compréhensible et plus sensible pour eux faudra-t-il leur parler pour qu’ils s’éveillent à la liberté et s’organisent pour l’arracher? Comment qualifier l’absurde prétention à dresser des barrières et des interdits linguistiques devant la puissante et rassembleuse revendication d’indépendance, comment et pourquoi se priver des instruments les plus directs et les plus éloquents pour en clarifier les voies et le contenu?

Ce soir là, je fus davantage convaincu que le courage patriotique ne consistait pas seulement à affronter l’ennemi colonialiste. Il consistait aussi à défendre les valeurs simples, endogènes et exogènes, qui avaient permis à notre peuple de survivre et de s’ouvrir à une vocation nationale. Le mouvement national avait besoin de rationalité et d’esprit de principe pour faire reculer les gesticulations démagogiques. Il fallait le préserver des dégâts occasionnés par les agissements qui dépréciaient l’héritage de civilisation arabe et islamique, alors qu’ils trahissaient ce que ce passé avait eu de meilleur. L’histoire dont nous nous glorifions les uns et les autres méritait mille fois mieux que d’être prise en otage par les hégémonismes, les carences et la myopie politique.

Je fus heureux de constater que cette conviction était partagée par d’autres compagnons de lutte que j’estimais le plus pour leur abnégation et leur apport sur le terrain. Ils étaient venus, par des voies et à partir d’expériences diverses à la même conclusion, il fallait engager des initiatives positives pour corriger les dérives néfastes qui menaçaient…


Le récit qui précède est extrait d’un ouvrage à paraître bientôt, consacré à la crise du PPA de 1949. J’avais durant l’été 1998, à l’occasion des troubles sérieux et du climat malsain qui avaient affecté le pays après l’assassinat de Maâtoub Lounas, publié dans EL-WATAN (4 articles du 29 Août au 1er Septembre 99) la relation de quelques épisodes d’une crise dont je fus l’un des témoins et acteurs, ou de quelques uns de ses prolongements au cours du demi-siècle écoulé.

Mon objectif était et demeure, en même temps que l’information des générations actuelles sur des faits quasi totalement occultés par les historiographies officielles, de pousser à la réflexion et au débat. Il me paraissait important de mettre en lumière certains mécanismes pervers, qui ont fait leur apparition avec une particulière netteté au cours de cette crise de 1949, mais qui sont restés toujours à l’œuvre jusqu’à aujourd’hui. Ils ne cessent de faire obstacle autant à la cohésion nationale algérienne qu’à la réalisation des aspirations démocratiques de notre peuple et à l’émergence d’une citoyenneté digne des sacrifices consentis pour l’indépendance.

Dans les articles d’EL-WATAN comme dans l’ouvrage en instance, mon souhait était que les faits exposés permettent au lecteur d’évaluer s’il est valable ou non de parler comme je l’ai fait, à propos des événements et de la crise prémonitoire de 1949, de prototype et de matrice de toutes les autres crises futures.

Au delà des enchaînements factuels et de filiations concrètes indéniables, on retrouvera en effet dès les lendemains de cette crise précoce, comme en 1952-53 au sein du PPA-MTLD et jusqu’aux heurts sanglants de nos jours, en passant par les conflits de la guerre d’indépendance et des décennies de parti unique, l’affrontement des mêmes types d’orientations politico-idéologiques, des mêmes types de représentations dites “identitaires”, les mêmes méthodes et comportements dans la gestion du politique et de l’organique, les mêmes caractéristiques et problèmes dans les rapports des directions avec les bases militante ou populaire. Bref, une même philosophie politique a prédominé, si on peut parler de philosophie, s’agissant, malgré quelques réelles et méritoires tentatives de redressement, de pratiques de bricolage en décalage avec le faux sérieux des proclamations programmatiques, dont une des fonctions aux yeux de certains, était de servir de rideau de fumée.

Pour ce débat qui me paraît possible, nécessaire et salutaire, parce que lié à des préoccupations et des enjeux actuels, je me suis efforcé de mettre en évidence des faits ou des représentations qui illustrent un des traits significatifs des conflits internes algériens du demi-siècle écoulé, voués comme par fatalité à des impasses de plus en plus aigues. Il s’agit des approches manichéennes dont ne parviennent pas encore à se défaire les différents protagonistes. Elles s’entretiennent et s’exacerbent les unes les autres. Elles ont pour effet de stériliser les efforts vers des synthèses librement et fortement assumées, quand ces dernières ne sont pas simplement décriées comme étant des compromis honteux, des signes de faiblesse, de manque de “nif” ou de “redjla ” (courage viril). Le courage consiste pourtant à imposer et favoriser la conjonction difficile entre le long travail des sociétés sur elles-mêmes à force d’expérience et les initiatives judicieuses des acteurs politiques et des gens de pouvoir. Pareilles synthèses sont seules capables de garantir l’existence viable et durable d’une entité nationale algérienne, dont les uns et les autres se réclament mais qu’ils fragilisent quand ils s’en prétendent les seuls représentants authentiques.

L’absence ou l’insuffisance d’efforts dans ce sens, de la part des parties concernées dans la société, dans le champ politique ou les instances étatiques, explique en partie pourquoi les dérives dont la crise de 1949 a donné le coup d’envoi, ont continué à s’aggraver jusqu’ici.

Dans mon témoignage, j’illustre quelques uns des enchaînements directs ou indirects qui, dans au moins deux domaines, ont engendré des dégâts incalculables, dont les effets, sinon les causes, sont perçus par les moins avertis des observateurs. D’une part, c’est l’instauration d’un cycle fatal de violences inter-algériennes dont le nombre, la gravité et le cynisme mis à les légitimer sont allés croissants au cours du demi-siècle écoulé. D’autre part, c’est l’escalade d’une absurde “guerre des langues”, là où chacune des langues écrites ou parlées, “savantes” ou “populaires” et toutes prises ensemble, ont largement de champs diversifiés et de fonctions possibles, largement de quoi s’épanouir pour le bien commun, en rivalisant de performances dans les différents créneaux socio-économiques et culturels où elles sont chacune assurées de leur utilité et de leur compétitivité.

Le simple constat d’évolutions aberrantes ne suffisant pas, il est bon de mettre en regard les différentes représentations qui s’épuisent en affrontements improductifs et dangereux, pour montrer ce qu’elles ont en commun de sous-jacent, une égale pulsion d’intolérance et de rejet envers ceux qui ne se soumettent pas inconditionnellement à leurs visées ou leurs visions. Montrer en quelque sorte comment dans l’Histoire algérienne contemporaine, des visions qui disent s’exclure l’une l’autre, se rejoignent en fait pour mettre le pays sur la voie de ce qu’Amine Malouf ou Jean François Bayart, à partir d’exemples qu’ils n’ont eu aucune peine à puiser à travers le monde, ont appelé les identités meurtrières ou l’illusion identitaire.

Dans les articles d’EL WATAN de l’été 1998, j’avais illustré deux facettes, parmi d’autres, d’imaginaires algériens contradictoires que leur intensité a transformés en facteurs opérants de nos dérives historiques.

La première, celle d’un imaginaire arabe globalisant au service d’objectifs et de moyens autoritaires, est illustrée par la façon dont la direction du MTLD en 1949 a fallacieusement gonflé l’imaginaire amazigh. Elle s’en est servie comme épouvantail suggéré par un organe de presse de la grosse colonisation (l’Echo d’Alger, Août 1949), pour se dérober aux réels problèmes de stratégie et de gestion politique que lui posaient de larges cercles de contestataires et de citoyens, pas seulement ceux qui ont eu l’audace à ce moment crucial de poser ouvertement et franchement ces problèmes de fond. En croyant régler ces problèmes par la répression systématique et les manœuvres d’appareil, la direction du MTLD inaugurait, sans le savoir peut-être, le cycle infernal des violences internes au long cours. Une bifurcation et une époque nouvelle qu’un de mes compagnons de lutte arabophone de Larbäa, maquisard depuis 1945, frustré des explications qu’il souhaitait, a bien qualifiées en me confiant: “Wellat drâa!”, c’est devenu une question de force, (ou littéralement de “gros bras” ou bras de fer). L’arbitraire pur se substituait à l’évaluation politique et passait commande, pour ainsi dire, de la liste sinistre des assassinats politiques des décennies suivantes. [[Je n’ai pas dit, dans l’article d’EL WATAN, que l’un des inquisiteurs et des plus virulents antidémocrates de 1949 a failli tomber six ans plus tard victime de sa logique d’apprenti sorcier et de ses pratiques obliques et d’intrigue. Il ne dut la vie sauve dans la première année de l’insurrection qu’à l’intervention de Abbane Ramdane, guidé par une vision politique de large rassemblement national, qui intercéda en sa faveur auprès des chefs de guerre.]]

Mais j’ai pu constater aussi que l’opposition aux comportements agressifs d’un hégémonisme qui persiste à se trouver des justifications identitaires, peut déboucher elle-même sur des représentations identitaires symétriques, tout aussi agressives et unilatérales.

J’ai ainsi illustré comment des partisans du respect du pluralisme politique et de la diversité linguistique peuvent tomber dans la logique et les modes de pensée qu’ils reprochent à leurs adversaires. Au cours de l’été 1990, la cérémonie de réhabilitation de Bennai¨Ouali, odieusement assassiné en 1956 (sur ordre de Mohammedi Saïd commandant de la wilaya III ) pour ses opinions au cours de la crise de 1949, s’était déroulée dans une grande dignité à Mekla-Djemâa Sahridj, son village natal. Cela n’empêcha pas un chevalier de l’anti-arabisme, invité à la cérémonie à la faveur du différend regrettable qui opposait les deux formations politiques les plus représentatives de la région de Kabylie, de saisir l’occasion pour distiller de haineuses diatribes et tenter de chauffer l’assistance contre tout ce qui était arabe. Des comportements inspirés d’une telle mentalité, même s’ils restent minoritaires, jettent un peu plus les citoyens arabophones dans les bras des antidémocrates. Car ces ultra-berbéristes développent des thèmes inspirés quant au fond de la même logique intolérante des relations au sein de la nation et aussi peu démocratique que celle de l’arabisme sectaire. Ils portent un grand tort dans la large opinion algérienne aux porteurs de la revendication culturelle démocratique berbère, surtout si les porteurs de cette revendication ne se démarquent pas assez nettement et énergiquement de mentalités et discours aussi rétrogrades.

J’ai été moi-même dans les domaines culturel et linguistique parmi les premiers à défendre il y a cinquante ans, à contre-courant d’une direction nationaliste bureaucratique hostile, la promotion des langues maternelles aux côtés de la langue arabe littéraire. Je n’en suis que plus à l’aise pour mettre en garde mes compatriotes contre l’absurdité et les dangers de positions qui confondraient la dénonciation des méthodes et du contenu des multiples campagnes de soi-disant arabisation, avec des attaques en règle contre les capacités de la langue arabe à mieux jouer progressivement et de façon progressiste son rôle de langue nationale, faisant jonction entre un socle de civilisation profondément enraciné et les exigences positives de la modernité.

On ne saurait insister assez sur le fait qu’aucune décision politique, aucune mesure administrative ne sera en mesure d’assurer la promotion d’une langue quelle qu’elle soit, si celle-ci n’est pas adossée à un profond effort de création culturelle allant au devant des besoins, des aspirations et de la sensibilité de ses utilisateurs. La vie en a fait l’ample démonstration à travers l’accueil que notre peuple dans ses différentes couches a fait aux créateurs des différents genres artistiques, culturels et musicaux qui ont su trouver en arabe, en berbère et en français le chemin des cœurs et de la raison de nos compatriotes. Les basses polémiques, les dénigrements, tout autant que les mesures répressives peuvent retarder et affaiblir les évolutions culturelles qui trouvent leur légitimité dans les réalités nationales. Elles ne pourront jamais empêcher leur aboutissement tôt ou tard, avec des manques à gagner et des dommages regrettables.

Autant donc prendre le meilleur parti de ces évolutions pour mieux les orienter et faire bénéficier au plus tôt la communauté nationale de leur richesse. Et autant, pour tous ceux qui estiment que la construction nationale reste le passage obligé pour la réalisation de tout projet socio-politique, convenir une fois pour toutes que ce n’est pas à la nation algérienne, comme ensemble, de se plier aux exigences de la seule arabité, de la seule berbérité, de la seule ouverture sur l’universel, mais c’est à toutes ces composantes d’apprendre à coexister et coopérer pour enrichir et renforcer le cadre national.

En définitive, le problème de fond posé dès les premiers temps de l’essor du mouvement national, et doctrinalement (sous forme d’un consensus national assez large) non résolu depuis un demi-siècle, est celui de la viabilité de la nation algérienne, des conditions de sa cohésion.

Il est incontestable que les questions dites “identitaires” (liées à des données ethnolinguistiques, psychoculturelles, aux perceptions différentes du passé historique, etc.) jouent un rôle important, hypertrophié par les uns qui prétendent en faire la question centrale, sous-estimé par d’autres qui croient pouvoir réduire la question nationale aux seuls rapports de force et enjeux de pouvoir. Les solutions passent assurément par une appréciation suffisamment réaliste des imbrications et des interactions (internes et externes) qui sont à l’œuvre dans l’écheveau géopolitique national et qui font que les crises aussi bien que les solutions envisageables sont multidimensionnelles.

Les “élites”, dans les différents domaines d’activité du pays, exercent dans la perception de ces problèmes une grande influence, parvenant, par divers canaux, à créer de toutes pièces nombre de représentations ou à réorienter et influencer nombre de celles qui existent déjà, spontanées ou non, dans diverses couches de la population. C’est dire leur responsabilité dans la question de l’avance ou du recul d’une notion qui me parait capitale à l’étape que traverse l’Algérie: la question nationale et la question démocratique et sociale sont intimement liées et le meilleur ciment de la nation réside dans l’instauration d’une citoyenneté démocratique qui assure aux nationaux, quel que soit leur parler, leurs opinions, leur sexe, leur statut social, d’égales chances d’accès, selon leurs mérites et leurs efforts, aux bienfaits et aux responsabilités potentiellement ouverts par l’indépendance et la souveraineté du pays.

Le mérite des contestataires démocrates dans le PPA en 1949 est d’avoir posé ces problèmes, notamment dans la brochure “L’Algérie libre vivra”, avec les faiblesses et les limites qui étaient celles de l’époque et celles, sociales, intellectuelles et idéologiques du groupe restreint de ses initiateurs et de ses trois co-rédacteurs, dont moi-même (sous le pseudonyme collectif de Idir El Watani). La brochure fut en son temps persécutée autant du côté colonial que de la direction du MTLD. Elle sera reproduite en annexe de ma publication, non pas tellement pour rouvrir un débat escamoté en 1949 sous forme de procès en sorcellerie, mais comme contribution à la réflexion et l’action de tous ceux qui pensent qu’il était et reste possible à l’Algérie, nation et société aux immenses ressources humaines, d’éviter et surmonter le monstrueux gâchis du demi-siècle écoulé.

Sadek Hadjerès le 23 août 2000