LE MAGHREB DES LIVRES, les 6 et 7 FEVRIER, PORTE DOREE A PARIS

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Le Maghreb des livres 16e édition

des 6 et 7 février 2010

(gros plan sur les lettres algériennes)


Le programme du 16ème Maghreb des livres (cliquer ici…)

L’affiche du Maghreb des livres (cliquer ici…)


1) Dates et lieu de la manifestation

Le 16ème Maghreb des livres se tiendra les samedi 6 et dimanche 7 février 2010 au palais de la Porte-dorée, 293 avenue Daumesnil, Paris 12ème, à l’invitation de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) : le samedi de 11h à 21h et le dimanche de 10h à 20h.


2) Un cadre exceptionnel

Traditionnellement accueilli par la Ville de Paris (qui reste bien sûr un partenaire majeur de l’opération), le Maghreb des livres 2010 fait un agréable détour par le palais de la Porte-dorée, où la CNHI (Cité nationale de l’histoire de l’immigration) nous a proposé de l’intégrer dans le programme de la manifestation «Générations : un siècle d’histoire culturelle des Maghrébins en France», qui s’y déroule de novembre 2009 à avril 2010. Les visiteurs du Maghreb des livres pourront notamment visiter la superbe exposition permanente conçue sur ce thème par nos amis de l’association « Génériques ».


3) Objectifs du Maghreb des livres

  • Le premier objectif est de mettre en valeur l’ensemble de la production éditoriale relative au Maghreb «de là-bas» et au Maghreb «d’en France», qu’il s’agisse de littérature (roman et poésie) bien sûr, mais aussi des essais, B.D., beaux-livres, etc., parus dans le courant de l’année 2009.
  • Nous essayons aussi (deuxième objectif) de multiplier les espaces de réflexion à travers débats, rencontres et tables-rondes.

4) Au cœur de la manifestation: les livres et les auteurs

Les livres: sont concernés les livres édités (dans les 12 derniers mois) en France, au Maghreb… et ailleurs ; ouvrages en langues française, arabe et tamazight. Ils sont au cœur de la manifestation avec une grande librairie (et des milliers de volumes) au centre du bâtiment : la librairie des ouvrages édités en France (Philippe Touron et la librairie Le Divan) et celle des ouvrages édités au Maghreb (tenue par Roger Tavernier), en Belgique et au Québec: ces deux pays accueillent en effet une importante diaspora aux racines maghrébines, qui compte dans ses rangs d’excellents auteurs.

les auteurs: quelque 130 auteurs sont présents pour dialoguer avec leurs lecteurs et dédicacer leurs livres. Nous accueillerons particulièrement cette année de nombreux auteurs algériens, d’ici et de là-bas. Le public pourra «profiter» un peu plus de la présence des auteurs, à travers :

les cafés littéraires: une dizaine de cafés littéraires sont prévus avec un animateur (Pascal Jourdana) et deux ou trois écrivains que rapproche le thème de leurs ouvrages.

● deux autres formules que nous inaugurons, cette année, à travers un «kiosque» permettant d’alterner de courtes interviews individuelles par un journaliste et des lectures de textes par de jeunes comédiens.

le prix littéraire «Beur FM Méditerranée» sera remis au lauréat le samedi à 17h. Nous honorerons également les lauréats du prix lycéen «Coup de cœur de Coup de soleil ripts/tiny_mce/themes/advanced/langs/fr.js » type= »text/javascript »> bsp; raquo; trong> décerné par notre section régionale du Languedoc-Roussillon.


5) Les débats, rencontres et tables-rondes

Outre les livres et les auteurs, nous offrons au public du Maghreb des livres (4 000 à 6 000 visiteurs chaque année) des espaces de débat et de réflexion:

6 tables-rondes, dont 2 sur l’Algérie :

  • la table ronde collégiens-lycéens, évoquée ci-dessous (point 6)
  • l’actualité : Le système universitaire maghrébin répond-il aux besoins des sociétés?
  • l’histoire : 50 ans après la mort d’Albert Camus : le rôle des «libéraux» durant la guerre d’Algérie.
  • l’intégration : La place des Français maghrébins dans la fonction publique.
  • la littérature 1 : Après les «années noires» en Algérie : une nouvelle littérature?
  • la littérature 2 : L’apport des écrivains maghrébins à la littérature française (en liaison avec la CNHI).

4 rencontres :

  • hommage à Saïd Bouziri, militant infatigable de l’intégration, disparu en juin 2009.
  • hommage à Henri Curiel et à Francis Jeanson (disparu en août 2009), compagnons des nationalistes algériens.
  • hommage à Paul Robert , lexicographe et éditeur, à l’occasion du centenaire de sa naissance en Algérie.
  • promotion du prix littéraire lycéens «Coup de cœur de Coup de soleil» organisé par les amis du Languedoc-Roussillon et qui connaît un succès croissant : avec 3 auteurs primés (Habiba Mahany, Mabrouck Rachedi et Abdellah Taïa) + 3 professeurs et 6 lycéens (de Montpellier, Perpignan et Sète) ayant participé à la sélection.

6) Participation de collégiens et lycéens :

un lycée et deux collèges concernés en Ile-de-France

● Pour le 15ème Maghreb des livres (2009), des collégiens et lycéens de Lillers (Pas-de-Calais) et de Paris ont travaillé, à l’automne 2008, sur un livre de Yasmina Khadra (« L’attentat ») et sur une B.D. de Jacques Ferrandez («Carnets d’Orient »). Les élèves et leurs enseignants ont participé à un café littéraire du Maghreb des livres, en février 2009, avec les deux auteurs auxquels s’était joint Jean Lacouture, très intéressé par l’expérience. En mai 2009, Yasmina Khadra et Jacques Ferrandez, accompagnés de Benjamin Stora et Georges Morin se sont rendus à Lillers pour y retrouver les 3 classes de lycéens : matinée au lycée + table-ronde « ouverte » à tous les sujets dans l’après-midi. Fruit d’un vrai travail en amont, cette première participation active des collégiens et des lycéens au Maghreb des livres a particulièrement plu, tant au milieu éducatif qu’aux écrivains et au public.

● l’expérience se renouvelle donc depuis la rentrée de septembre 2009, avec la même classe d’un collège parisien, une autre dans le Val-de-Marne et deux classes d’un lycée professionnel de Seine-Saint-Denis : les élèves de ces quatre classes participeront ainsi au 16ème Maghreb des livres de février 2010 autour des œuvres et en présence de Tahar Benjelloun, Maïssa Bey, Fouad Laroui et Boualem Sansal.


7) Des «espaces» originaux: jeunesse, revues et vidéos

Compte-tenu des surfaces dont nous disposons à la CNHI, nous avons pu rétablir cette année trois espaces qui étaient particulièrement appréciés à l’Hôtel de ville de Paris : l’espace-jeunesse au sein de la médiathèque Abdelmalek-Sayad, l’espace-revues où nous accueillerons des revues amies et un espace-vidéos permettant de projeter en boucle des documentaires.


8) Un lieu de forte convivialité avec le café-maure

Vieille tradition du Maghreb des livres et qui en renforce la convivialité : on peut y boire, se restaurer et poursuivre les conversations et les rencontres avec les auteurs et les amis retrouvés.

Bachir HADJ ALI et la CULTURE NATIONALE (1963)

Vous trouverez en pièce jointe le texte intégral de la conférence donnée au premier trimestre 1963 par Bachir Hadj Ali, premier Secrétaire du PCA depuis l’indépendance (Larbi Bouhali et Sadek Hadjerès étant les deux autres membres du secrétariat).

C’était neuf mois après l’indépendance, trois mois après l’interdiction du PCA (fin novembre 1962) et en pleine période de la promulgation des « décrets de Mars » 1963, règlementant le statut des grands domaines agricoles dits « autogérés » abandonnés par l’exode massif des colons européens. Situation équivoque et contradictoire, révélatrice des courants qui continuaient à déchirer le pouvoir établi au forceps après la crise grave de l’été 1962 au sein du FLN et des instances algériennes (GPRA et etat-major de l’ALN des frontières). Dans cette situation ambivalente, le PCA manifestait son existence par les activités d’ampleur croissante de ses militants sur le terrain social, associatif, syndical et des prises de position politiques personnalisées et non signées du sigle officiel du PCA. Mais les autorités aussi bien que l’opinion savaient qu’il s’agissait des communistes algériens, notamment à travers les informations et les textes éditoriaux d »Alger républicain » dont l’audience et le tirage dépassaient de loin ceux des organes du FLN.

C’est dans ce cadre que s’est déroulé l’exposé de Bachir Hadj Ali, dans la salle « Mouloud Feraoun », rue Ben Mehidi (ex rue d’Isly). Cette conférence a eu un grand impact aussi bien culturel que politique. Les succès croissants de ce genre de manifestations dans les milieux des travailleurs, paysans,étudiants, mouvements féminins etc. ne manqueront pas d’inquiéter les différents courants et clans du pouvoir et seront l’un des facteurs des coups d’arrêt, d’abord feutré du Congrès FLN de 1964 puis brutal du coup d’Etat de juin 1965.

COLLOQUE KATEB YACINE CE SAMEDI 12 DECEMBRE

Lee vingtième anniversaire de la disparition de Kateb Yacine continue de susciter de riches initiatives des deux côtés de la Médterranée. Les organisateurs de ce nouveau colloque, qui se tient cette semaine à Paris, nous ont fait part du programme très diversifié et de haute tenue.Vous le trouverez en pièce jointe ci-dessous.

FESTIVAL STRASBOURG – MÉDITERRANÉE

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Pour sa sixième édition le FESTIVAL STRASBOURG – MÉDITERRANÉE – 2009, qui fête sa dixième année d’existence a choisi le thème « HÉRITAGES « .

Entre le 21 novembre et le 5 décembre, 91 événements se succéderont à Strasbourg, d’une grande diversité d’expression:

Concerts : entre autres: Marcel Khelifa, Amazigh Kateb, Yasmin Levy, Angélique Ionatos et Catherina Fotinaki, et de nombreux groupes de musique andalouse, turque et grecque, marocaine, etc…

Spectacles :

autour du vécu des émigrés (« Les Folies Berbères« ),

de la politique d’immigration « Effet Miroir« : « L’hospitalité concerne les relations, les liens, les échanges de l’ensemble de l’humanité sur la planète. Elle a un lien étroit avec la liberté de mouvement qui ne se réduit pas à la vision utilitariste de la libre circulation des biens, des capitaux. Elle vise à réduire la guerre et à construire la paix»…);

mais aussi autour de Germaine Tillon (« Il était une fois Germaine Tillon », , théâtre documentaire articulé sur trois périodes clés de sa vie…)

Rencontres – Débats, parmi lesquels:

Legs colonial: Les indépendances des anciennes colonies au sud de la Méditerranée datent d’au moins un demi-siècle. Au-delà des batailles de mémoires de part et d’autre des deux rive…

Mahmoud Darwich, la Palestine comme métaphore, avec Elias Sanbar

Kateb Yacine, le poète comme un boxeur

Projections 11 films:

du plus ancien (« Z » de Costa Gravas)

aux plus récents (« Le temps qu’il reste » de Elia Suleiman,

et « La république Marseille » de Denis Gheerbrant);

deux films autour de Kateb Yacine…: « Kateb Yacine, l’amour et la révolution » de Kamal Dehane; La troisième vie de Kateb Yacine, de Brahim Hadj Slimane

Expositions:

« Les Républicains espagnols pour témoins, 1930-1975 »

François Maspero et les paysages humains

Poésies – Contes: dont une lecture musicale du poème de Ismaël Aït Djaffer de 1954, « Complainte des mendiants de la Casbah et de la petite Yasmina tuée par son père »

Pour avoir une idée détaillée du programme de ce festival, cliquez ici …

QUAND LA CULTURE TRAVAILLE L’ALGÉRIE PROFONDE

Il y a du plaisir et des raisons d’espoir à lire le constat livré par Mr Salah Guemriche dans un article récent du quotidien Liberté. Contrairement aux idées reçues, il y souligne la soif culturelle et la vitalité créative qui font leur chemin dans les recoins de l’Algérie profonde, malgré obstacles et entraves dont l’épisode Chewing gum donne une idée grotesque et caricaturale.

C’est un des multiples îlots et faits de société culturels encourageants dans la crise globale que vit le pays. On peut se souvenir à ce propos que la poussée du mouvement de libération nationale avec son tournant politique décisif des années 50 a émergé et pris appui sur le socle d’innombrables initiatives à la base et d’efforts diversifiés de renaissance culturelle à partir des années trente du siècle dernier.

COLLOQUE À GUELMA SUR KATEB YACINE

“Abou Chewing-gum” chez les Keblout

D’abord, pardon à Guelma et aux valeureux organisateurs du Colloque international sur la vie et l’œuvre de Kateb Yacine, pardon pour ce titre qui commence par occulter le succès de leurs journées mémorables… Cela dit, qu’un wali de la République prononce son discours inaugural tout en mâchant un chewing-gum, puis s’adresse individuellement aux invités venus d’Europe et du Maghreb sans renoncer à sa gomme, voilà qui restera sans précédent

L’inconvenance et la vulgarité se sont ainsi conjuguées pour jeter le discrédit, non seulement sur l’homme (ce qui, en soi, est négligeable), mais surtout sur la fonction.

Du jamais vu ! Une telle goujaterie en dit long sur la désinvolture et l’incompétence de nos nouveaux zouâma, ce qui les place au premier rang des responsables de la déliquescence et de l’avilissement de nos institutions.

Mais que cela ne nous empêche pas d’exprimer ici notre reconnaissance à l’Association pour la promotion du tourisme et l’action culturelle, initiatrice et organisatrice dudit colloque, à toute l’équipe et au maître d’œuvre, Ali Abassi, comme à leurs jeunes bénévoles qui, du 27 au 30 octobre, auront permis d’accueillir, d’honorer et d’entendre d’éminents spécialistes (des Algériens, des Marocains, des Tunisiens et des Européens, parmi lesquels deux Français et une Autrichienne), évoquer la vie et l’œuvre de celui qui restera l’un des plus grands noms de la littérature mondiale de la deuxième partie du XXe siècle. On sait que Guelma n’était pas la seule ville (en Algérie mais aussi en France) à commémorer l’événement, mais il se trouve que les racines ancestrales de Kateb Yacine autorisent les Guelmois à le considérer comme un enfant du pays. Pour avoir vu et fouler avec respect et émotion le fief des Keblout, pour avoir entendu nombre de témoignages évoquant les petites mais si prégnantes célébrités du cru, personnages rocambolesques ou délirants, qui accompagnèrent la vie de l’auteur de Nedjma, les intervenants sont repartis convaincus de cette légitimité, même s’ils n’oublient pas que Kateb fut natif de toute l’Algérie et qu’il fut l’inflexible ennemi des zouâma et des confréries de tous bords.
Disons-le simplement : ce colloque a marqué indubitablement les esprits, côté intervenants comme côté public.

Depuis plus de vingt ans que je participe à des rencontres de ce genre, traitant de la littérature ou des médias, au Maghreb, en Europe, aux États-Unis ou au Québec, je ne me souviens pas avoir connu une telle intensité dans l’échange et une telle synergie. Que cela ait pu avoir lieu à Guelma, ma ville natale, voilà qui ajoute à ma satisfaction d’avoir été l’un des intervenants.

Et que l’on ne voit pas dans ces propos un parti pris régionaliste : je crois avoir, dans mes écrits comme dans ma déjà longue vie, trop fustigé l’esprit partisan et l’opportunisme pour céder aujourd’hui à leurs sirènes…

Quand je pense que Guelma est restée longtemps, trop longtemps, une ville imperméable à toute initiative culturelle digne de ce nom, non pas tant du fait de la population que du fait des autorités locales, réputées pour leur impéritie et leur indifférence à tout ce qui pouvait élever les esprits ; quand je pense à ce superbe théâtre à l’italienne, qui a failli être rasé (seule l’intervention de Boumediene en personne l’avait, dit-on, sauvé de la destruction) ; quand je pense à cet impressionnant amphithéâtre romain, qui, rarement exploité, accueillit tout de même feue Beggar Hadda comme la Guerre de deux mille ans de Kateb Yacine, mais qui continue d’être “géré” par un gardien monolingue, vous débitant ses litanies historiques sommairement maîtrisées, alors qu’un tel édifice mérite un guide bilingue, voire trilingue, bénéficiant d’un bagage historique et culturel confirmé ; quand je pense à cette salle de cinéma, unique salle pour toute une wilaya, restée quarante ans impraticable ; quand je pense à ce magnifique kiosque à musique défiguré par deux fois puis rasé avant d’être remplacé par une horreur architecturale, sous prétexte de raser tout ce qui rappelle la période coloniale ; quand je pense à ces villas coquettes, qui furent certes celles des pieds-noirs bien lotis (mais tous les pieds-noirs ne le furent pas, bien lotis), transformées en de disgracieuses bâtisses et parfois même en de véritables bunkers, sans la moindre fenêtre sur le monde ; quand je pense à ces immeubles aux appartements cossus, jadis, devenus d’affreux “bétonvilles” ; quand je pense à ces rues naguère si avenantes et d’une propreté souvent donnée en exemple dans le pays, jusque dans les années 1980 ; quand je pense à tout cela, je me dis que la semaine que je viens de passer, à l’occasion de ce fameux colloque, aura été un séjour de rêve.

Et que, si les responsables de cette ville, au lieu de passer leur journée à mâcher du chewing-gum mental, se mettaient à “mâcher” plutôt des idées qui élèvent l’esprit et contribuent au mieux-être de leur population, Guelma aurait toutes les chances de redevenir une cité digne de son histoire et de sa renommée, aujourd’hui ternie, hélas, par l’incompétence et l’incurie. Puisse donc, pour cela, mille associations fleurir, du genre de celle qui nous a permis de vivre des moments forts et féconds, dignes de l’hommage rendu à l’auteur de Nedjma. Puisse aussi cet hommage devenir un rendez-vous pérenne et soutenu, d’autant mieux soutenu que la date de la disparition de Kateb Yacine, un 28 octobre, est faite pour nous conduire au 1er novembre de chaque année : les journées de colloque pourront alors se conclure en apothéose le jour anniversaire du déclenchement de la guerre. Une guerre qui, pour avoir été celle de l’Indépendance et de la libération, ne fut pas moins une Guerre de deux mille ans…

S. G.

salah.guemriche@hotmail.fr

BOYCOTT CULTUREL D’ISRAËL : LETTRE DU CINÉASTE ISRAÉLIEN EYAL SIVAN

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Lettre adressée par le réalisateur Eyal Sivan au Forum des Images qui l’a invité à programmer son dernier film dans la rétrospective ’Tel-Aviv, le Paradoxe’ , organisée par ce cinéma parisien en novembre prochain.

à
Mme. Laurence Briot & Mme. Chantal Gabriel

Direction du programme

Forum des images

2, rue du Cinéma. 75045 Paris Cedex 01. France

London Octobre 6th 2009

Chère Laurence Briot et Chantal Gabriel

Je vous écris suite à la demande que vous avez adressé à mes producteurs, Mme Trabelsi et M. Eskenazi, de programmer mon dernier film « Jaffa, La mécanique de l’orange » dans la rétrospective ’Tel-Aviv, le Paradoxe’ que vous organisez le mois prochain au Forum des Images, dans le cadre de la célébration du centenaire de la ville de Tel-Aviv.

Je tiens d’abord à vous remercier pour votre offre de participer à cet événement et je vous demande d’excuser mon retard à répondre à vos chaleureuses sollicitations. Je suis sincèrement honoré que vous ayez envisagé de programmer mon film « Jaffa, La mécanique de l’orange » pour clôturer votre rétrospective. Toutefois, après mûre réflexion, j’ai décidé de décliner votre invitation. Les raisons de cette décision sont complexes et de nature politique, c’est pourquoi je voudrais, si vous le voulez bien, vous les expliquer dans le détail.

Comme vous le savez probablement, l’ensemble de mon travail cinématographique, qui compte plus de quinze films, a principalement pour objets la société israélienne et le conflit israélo-palestinien. En m’opposant à la politique israélienne à l’égard du peuple palestinien, je me suis toujours efforcé d’agir indépendamment pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté sur le fait que je ne représente pas la « démocratie (juive) israélienne « . C’est pourquoi, depuis le tout début de ma carrière cinématographique, il y a plus de 20 ans, je n’ai jamais bénéficié d’aucune aide ou d’aucun support d’une quelconque institution officielle israélienne.

J’ai toujours agi de manière à éviter que mon travail puisse être instrumentalisé et revendiqué comme une preuve de l’attitude libérale d’Israël ; une liberté d’expression et une tolérance qui ne sont accordées par l’autorité israélienne qu’à l’égard, bien sûr, des critiques juives israéliennes.

La politique raciste et fasciste du gouvernement israélien et le silence complice de la plupart de ses milieux culturels pendant le récent carnage opéré à Gaza comme face à l’occupation continue et aux violations des droits humains et aux multiples discriminations à l’égard des Palestiniens sous occupation, ou ceux, citoyens palestiniens de l’Etat israélien –toutes ces raisons justifient que je maintienne une distance vis-à-vis de tout événement qui pourrait être interprété comme une célébration de la réussite culturelle en Israël ou un cautionnement de la normalité du mode de vie israélien. Puisque votre rétrospective fait partie de la campagne internationale de célébration du centenaire de Tel-Aviv et qu’elle bénéficie, à ce titre, du soutien du gouvernement israélien, je ne peux que décliner votre invitation.

Par ailleurs, considérant les attaques blessantes, humiliantes et continues dont mon travail fait l’objet, tant en France qu’en Israël, et les très rares confrères israéliens qui se sont exprimés pour me défendre et manifester leur solidarité sincère (je ne tiens pas compte des déclarations de principe en faveur du privilège hégémonique de la « liberté d’expression »), il ne m’est pas possible de me sentir solidaire d’un tel groupe.

Je ne peux être associé à une rétrospective qui célèbre des artistes et cinéastes jouissant d’une position de privilège absolu et d’une totale immunité, mais qui ont choisi de se taire quand des crimes de guerre étaient commis au Liban ou à Gaza et qui continuent d’éviter de s’exprimer clairement au sujet de la brutale répression des populations palestiniennes, du blocus de trois ans et de l’enfermement de plus d’un million de personnes dans la Bande de Gaza.

Je tiens à me démarquer de ceux de mes collègues qui utilisent de façon opportuniste, voire cynique, le conflit et l’occupation comme décor de leurs travaux cinématographiques, et comme représentation néo-exotique de notre pays – pratiques qui peuvent expliquer leur succès en Occident, et particulièrement en France – et je refuse d’être associé à eux dans le cadre de votre manifestation.

Même si votre invitation avait suscité chez moi une seconde d’hésitation, celle-ci aurait été balayée à la lecture, il y a une quinzaine de jours, d’un article signé d’Ariel Schweitzer, l’organisateur de votre rétrospective, et publié dans Le Monde. Dans cet article qui s’opposait au boycott culturel de l’establishment israélien, il déclare : “Des mauvaises langues diront que cette politique cultuelle sert d’alibi, visant à donner du pays l’image d’une démocratie éclairée, une posture qui masque sa véritable attitude répressive à l’égard des Palestiniens. Admettons. Mais je préfère franchement cette politique culturelle à la situation existante dans bien des pays de la région où l’on ne peut point faire des films politiques et sûrement pas avec l’aide de l’Etat.”

Sur ce point, il me faut remercier votre organisateur M. Schweitzer pour sa naïve sincérité et pour ses arguments sectaires qui m’ont permis d’articuler les raisons pour lesquelles je préfère garder mes distances vis-à-vis de votre rétrospective et d’autres événements semblables. Car comme le confirme M. Schweitzer ils sont, en effet, une célébration de la politique culturelle israélienne et une défense de l’idéologie du ‘moindre mal’.
Tant mon histoire et ma tradition juives que mes convictions et mon éthique personnelles m’obligent, dans les circonstances politiques actuelles – alors que les autorités des démocraties occidentales et leurs intelligentsias ont fait le choix de rester aux côtés de la politique criminelle israélienne – à m’opposer publiquement par cet acte ferme et non-violent à l’actuel régime d’apartheid qui existe aujourd’hui, en Israël.
Je terminerai en reprenant les termes de mon collègue et ami le célèbre réalisateur palestinien Michel Khleifi qui ne cesse de nous rappeler que le défi auquel nous devons faire face, en tant qu’artistes et intellectuels, est de poursuivre nos travaux non pas GRACE À la démocratie israélienne, mais MALGRÉ elle.

C’est pourquoi, toujours de manière non-violente, je continuerai à m’opposer, et à inciter mes pairs à faire de même, contre le régime israélien d’apartheid et contre le « traitement spécial » réservé dans les démocraties occidentales à la culture israélienne officielle d’opposition.

Souhaitant que vous accepterez et comprendrez ma position, et espérant avoir l’opportunité de montrer mon travail dans d’autres circonstances.

Croyez en ma gratitude et mon respect,

Eyal Sivan, Filmmaker

Research Professor in Media Production

School of Humanities and Social Sciences

University of East London (UEL) – United-Kingdom

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Source : CAPJPO-Europalestine

LE SALON DU LIVRE D’ALGER 2009

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Le salon du livre d’Alger 2009, un arbre qui cache la forêt.

Nous étions familiers du SILA des années 2000 et de la FILA, Foire du livre d’Alger des années 80. Voilà qu’on nous annonce en 2009 un Festival sous chapiteau, puisque par décision gouvernementale les manifestations culturelles se déclinent par des festivals institutionnalisés par décrets, régentés pas des commissaires et dotés de budgets confortables si on s’en remet à la rumeur publique qui enfle à mesure que les silences officiels sur la gestion des deniers publics se font pesants.

Cette édition annonce de grands chambardements puisque la pléthore des organisateurs des années précédentes a été virée (ANEP, SAFEX, SNEL, SPL, ASLIA etc…) et le Palais des expositions des Pins maritimes a été boudé. Jusqu’au mois de septembre dernier ni le lieu ni la date n’étaient connus alors qu’habituellement c’est au printemps chaque année que les modalités d’organisation sont annoncées, les salons internationaux devant obéir à des calendriers fixes qui permettent une meilleure participation des partenaires étrangers.

Qui organise les salons et pourquoi ?

À l’ère du parti unique, de 1980 à 1986, la SNED, puis l’ENAL sous la coupe du Ministère de la culture, régentait toute l’organisation du SILA. Pas d’organisation professionnelle, pas de tiraillements dans les institutions, du moins officiellement. Après les années noires, à partir de 1999/2000 nous avons connu des salons du livre initiés par des opérateurs privés : éditeurs, importateurs et leurs associations professionnelles naissantes. En 2003 l’Etat remit les pendules à l’heure par son bras séculier, l’ANEP qui échappe à la tutelle du Ministère de la culture et s’accapare de tous les pouvoirs d’organisation. Une guéguerre larvée ne cessera d’opposer l’ANEP alliée au SPL (organisation fantomatique d’une poignée d’importateurs) à l’ASLIA (un syndicat de libraires peu représentatif également) au SNEL (Syndicat d’éditeurs) ; la Safex se contentant de gérer la logistique du palais d’exposition.

Il faut savoir que cette manifestation constitue une manne financière importante (chaque m2 loué rapporte 60 $US) que se répartissent les organisateurs, en tant que personnes morales et/ou physiques. Un système d’invitations, de voyages, de visas, de locations de voitures privées, de prestations diverses de sécurité et de suites réservées dans les plus luxueux hôtels du pays a permis de maintenir un voile opaque sur les coulisses de ce salon. De façon exponentielle ces dernières années, les intérêts se sont déplacés vers les pays arabes dont le nombre de stands et les milliers de volumes de la littérature prétendument arabe ou islamique ont totalement modifié le visage du SILA d’Alger devenu un immense bazar de diffusion de produits ayant peu de rapport avec le livre, la science, l’art ou la culture et brassant des sommes importantes transférées en toute légalité et en exonération de droits et taxes. Cette prise en otage du SILA par le livre religieux exigerait d’ailleurs de dissocier clairement les deux manifestations laissant le soin aux institutions religieuses la création d’un authentique salon du livre religieux favorisant la création éditoriale locale au détriment des importations massives des pays arabes.

Les éditeurs étrangers de réelle valeur culturelle se sont mis à fuir ce salon confiant leur représentation à des opérateurs locaux peu initiés à la gestion de leurs catalogues et commandant toujours les mêmes livres, les moins chers, les best-sellers, ceux destinés aux plus larges publics, au détriment des ouvrages de qualité, que recherchent les étudiants, les professionnels, les amateurs de beaux livre et de belle littérature. Le constat s’imposait chaque année davantage: le SILA devenait un sacré bazar !

Placée sous l’égide des plus hautes autorités du pays la manifestation échappait à tout contrôle de la société civile. Est-ce normal que les bibliothécaires, les enseignants, les écrivains, les organisations sociales, culturelles et professionnelles n’aient jamais été associées à l’organisation et à la conception même du salon ?

La surpolitisation a atteint des sommets avec l’utilisation abusive des thèmes racoleurs du nationalisme et de l’anticolonialisme à bon marché, de la récupération politicienne des grands noms tels que Kateb, Djaout ou Dib que ces mêmes institutions ont pourtant toujours honni de leur vivant. Des piles de catalogues et livres prétendument préfacés par le Président de la République, s’ouvrant sur son portrait officiel, le regard inquisiteur et l’emblème national en fond, s’empilaient dans tous les espaces du salon. En Chine ou en Corée, ils devaient sacrément nous jalouser !

Quelle fut et comment a évolué la vocation du salon d’Alger ?

Le citoyen lambda ne pouvait que récriminer: pourquoi ne trouve-t-on plus les ouvrages de littérature, d’art, de médecine, de sciences et techniques ? Devait-on se résigner à ne vivre, ne lire et ne se distraire qu’avec ces éditions pléthoriques d’ouvrages scholastiques primitifs ?

En fait, par ce salon, s’affirmait définitivement la prééminence de la servilité et de l’instrumentalisation des «intellectuels organiques». Aucune voix discordante, aucun livre subversif ne devait sortir des rangs. On se rappelle les scandales causés par les interdictions de Boualem Sansal, Mohamed Benchicou, Salim Bachi ou Taos Amrouche dont l’éditeur français François Geze ne trouve toujours pas grâce aux yeux du pouvoir politique. Bien sûr, officiellement c’était le livre religieux séditieux qui était visé. Aucune organisation professionnelle n’a protesté, rares sont les personnalités qui aient osé condamner ces atteintes à la liberté et au droit de contester et réfléchir autrement. Ettes, Etes Mazal l’hal, Macci d kec ig sah wawal (Dors, dors tu as tout ton temps, Tu n’as pas encore droit à la parole) chantait Ait Menguellet.

C’est ce discours qu’on ressort aux syndicats autonomes, aux journalistes indépendants, aux associations culturelles et sociales. Le salon du livre a eu cette vocation, il a donné le là à la gent médiatico-politique dans tout le pays : TAISEZ-VOUS, RENTREZ DANS LE RANG !

S’il fallait une illustration à ce constat, la voici : les Ex PDG de l’ANEP et de l’ENTV viennent d’être honorés pour leurs éminents services, ils sont nommés ambassadeurs d’Algérie, Ministres plénipotentiaires de la République.

La vocation du salon a donc évolué de façon significative. Dans les années 80 c’était une manifestation populaire grandiose citée par tous les professionnels comme une des plus grandes foires du monde, offrant un bel équilibre entre des chiffres astronomiques de ventes (plus de 300 millions de dinars des années 1980 lorsque celui-ci était échangé à 1 DA = 1,66 Francs français !) et un niveau inégalé de qualité des stands tenus par les PDG des plus grandes maisons d’édition Charles-Henri Flammarion, Claude Cherki ou Antoine Gallimard en personne qui présentaient les dernières nouveautés de leurs catalogues.

La seconde vie du SILA, à l’orée des années 2000, fut une courte période d’euphorie qui a permis de caresser le fol espoir de voir le pays sortir des ornières de la dictature et de la régression culturelle. On échafaudait des plans de réformes de l’école, de l’université, de la justice, de la liberté de la presse et d’édition qui auraient permis au marché du livre de connaître l’essor qu’il aurait mérité. Je me souviens de Madame Toumi, alors députée RCD, qui nous demandait des dossiers sur tous ces projets ! Imaginez une multitude d’éditeurs algériens de livres scolaires et universitaires se disputant le seul marché qui vaille puisque ces millions de livres génèrent des chiffres d’affaires importants qui peuvent donner naissance à une vraie concurrence dont auraient émergé les talents, les compétences et les savoir-faire qui font si cruellement défaut à nos pauvres éditeurs nationaux réfugiés dans les secteurs parallèles de l’édition ; le parascolaire déplorable, les livres mémoires des anciens combattants et les prétendus «Beaux livres» sépia vantant l’Algérie de papa coloniale, représentant ces indigènes pittoresques, misérables loqueteux et les femmes lascives offertes au regard concupiscent des légionnaires et autres touristes sexuels de la belle époque. Elle est belle l’édition algérienne…

On a tué dans l’œuf toute perspective pluraliste et dynamique pour réinstaurer la pensée unique et la bazardisation de toute la société. Sous la férule des associations caporalisées par le système grâce à un immense tuyau d’arrosage déversant des subventions, des soutiens du livre, des achats groupés, des commandes publiques, des achats institutionnels, on a fait du Salon du livre un immense déversoir de la littérature djihadiste et du livre de bas de gamme de tous les continents et dans toutes les langues, laissant peu de place à la création éditoriale locale et à l’émergence d’une corporation d’éditeurs dignes de ce nom. Depuis 2 ans les éditions INAS se voient arbitrairement refuser toute commande institutionnelle et toute édition nouvelle par le refus de délivrance du dépôt légal et ISBN.

Quelques rares éditeurs nationaux ont obtenu une petite part du gâteau du livre scolaire algérien puisque 3 d’entre eux sont «homologués» pour offrir moins d’une vingtaine de titres vendus au Ministère de l’éducation nationale. Ils tirent en quelques millions d’exemplaires tout de même, leur assurant ainsi la surface nécessaire au déploiement de leurs éditions dans d’autres créneaux. Grand bien leur fasse mais n’est-ce pas ainsi qu’on a fabriqué le double collège de triste mémoire dans l’édition nationale ? Au nom de qui, de quoi, doit-on continuer d’interdire à des éditeurs algériens de publier librement les ouvrages de leur choix ou bien de participer à l’édition de livres scolaires ? Cet apartheid sert les intérêts de qui ? Pourquoi le silence et la chape de plomb sur ce sujet ? Comment accepter «la fureur de lire» du livre religieux et l’absence quasi-totale du livre scolaire et universitaire dans nos salons du livre ? Pourtant Dieu sait l’angoisse des parents et des étudiants lors de chaque rentrée scolaire.

Un salon pour quoi faire ?
Quelle est sa place dans la chaîne de distribution du livre ?

On pourrait se prendre à rêver d’une Algérie dans laquelle nous marcherions enfin sur nos pieds, allant de l’avant en chaîne solidaire de citoyens libres, avides de savoir et de lecture. L’écrivain, le poète, le chercheur sèmeraient librement et à tout vent leurs graines. Les éditeurs s’empresseraient de les recueillir pour les semer, puis les éditer librement. Ils iraient ensuite les distribuer dans des bibliothèques qui les prêteraient à des milliers de lecteurs dans les coins les plus reculés du pays. Ils les vendraient 13 à la douzaine dans des librairies nombreuses, achalandées et belles à fréquenter.

Puis à l’orée de l’automne, à l’instar des belles fêtes des vendanges, des dattes ou des tapis de jadis, on organiserait une immense fête populaire qui réunirait les plus beaux crus, les meilleurs poètes et romanciers, les meilleurs ouvriers et ouvrières pour les distinguer, les honorer et chanter leurs louanges. Sans entrave, sans interdit, dans la liberté et l’intelligence. On y inviterait nos cousins du Nord et de l’orient, ceux du sud et de l’occident, pour goûter à leurs produits et partager ensemble les saveurs des réalisations éditoriales communes.

Un salon c’est juste cela, une fête, des retrouvailles, un beau marché coloré, bruyant et chaleureux à souhait, un moment de partage dans lequel le commerce des idées et des marchandises ferait enfin bon ménage. Mais le poète a dit : Ettes, Etes Mazal l’hal!

Les professions du livre, leurs organisations et leurs rapports aux institutions étatiques

La gangrène de notre société s’appelle corruption. Elle envahit les esprits, les sens, les hommes et les femmes. Même les enfants n’y échappent pas. L’argent public se déverse à flot dans les comptes privés selon des modalités qui échappent à la morale et à la raison. Le secteur culturel n’y échappe pas malheureusement. L’interpénétration entre mission publique et entreprises privées épouse les méandres de notre organisation sociale fondée sur le beni-amisme et le népotisme. L’enfant naturel de cette liaison coupable s’appelle le béni-oui-ouisme. Voici les ingrédients qui ont fait le lit du marasme culturel que nous vivons, de l’indigence de nos éditions incapables près de 50 ans après 1962 de produire des dictionnaires et des encyclopédies qui décriraient nos langues maternelles, le berbère et l’arabe algérien, nos plantes, nos insectes, notre géographie et notre histoire millénaire. C’est à Beyrouth ou à Paris que nos enfants vont glaner ces connaissances dans les Mounged, Larousse et Hachette réglés rubis sur l’ongle par notre belle rente pétrolière. Et il se trouvera des esprits chagrins pour critiquer nos beaux festivals de Mikeyette, nos chers festivals de livres de jeunesse garantis «pur islamyate». Et que dire de ces innombrables salons de livres financés par les wilayate qui font le bonheur des rois de la piraterie en matière d’édition défiant toutes les lois et les bonnes mœurs de nos métiers du livre.

Tant que les professionnels n’auront pas fait le ménage en leur sein en écartant les «trabendistes» et les lobbyistes de mauvais aloi, les pouvoirs publics n’auront d’autre ressource que de porter à bout de bras des baudets dont ils auront beaucoup de mal à faire des chevaux de course.

Pour conclure, ne nous laissons pas égarer dans des querelles de chapiteaux et de cirque et cessons de nous cacher les évidences criardes : la liberté d’expression et de création et la guerre à la corruption sont les deux mamelles de la renaissance culturelle dans ce pays. De la culture et de tout le reste.

Et tout le reste n’est que littérature…

Boussad OUADI

Editeur

Alger, le 24/10/2009

YACINE… VINGT ANS DÉJÀ !

Comme annoncé par Sadek Hadjerès dans l’évocation de ses rencontres avec Kateb Yacine, SOCIALGERIE a le plaisir de faire connaître à ses lecteurs un hommage de Omar El Mokhtar Chaalal au grand écrivain, homme de théâtre et chantre de la lutte des opprimés et des exploités en Algérie et dans le monde. L’auteur de cet hommage informe qu’il sera publié dans une revue du Salon du Livre qui ouvre ses portes à Alger dans quelques jours et honorera cet anniversaire.

«Je sais que Fadhila s’alarme pour un rien, il ne faut surtout pas croire à ce qui est écrit dans la presse, je n’ai pas de leucémie, ce n’est qu’un état de septicémie qui sera, sans doute, vite jugulé par les médecins de l’hôpital de Grenoble ; tranquillise-la. Il ne faut surtout pas vous inquiéter, je guérirai et reviendrai encore une fois au Pays…» C’est là, à quelque chose près, les termes d’une lettre envoyée par Yacine, la veille de son «Grand Départ», à sa sœur cadette, Ounissa. C’est dire combien la tranquillité de ses proches, famille, camarades et amis, retenait profondément son attention, alors qu’il se préoccupait si peu de sa propre santé. C’est dire également la sensibilité de l’homme, qui a su s’élever aisément à la simplicité et pénétrer aussi facilement l’univers fabuleux de la création.

Voilà déjà vingt ans qu’il s’en est allé sans crier gare… Voilà déjà vingt ans qu’il s’en est allé sur les sentiers d’octobre, semés de feuilles mortes et de rêves nostalgiques, nous laissant en héritage une immense Œuvre littéraire, et surtout le sens d’un combat. Petit enfant, dont le vaste front présentait les signes d’une intelligence et d’une sensibilité particulières, il avait commencé à écrire à l’âge de neuf ans à l’ombre du feuillage d’un chêne vert, à Bougaà. La grande «fracture» historique de mai 45 et les massacres qui s’en suivirent, ont indéniablement pétri l’homme et nourri son œuvre. Sur le 8 mai 45, il avait écrit en 1951, dans les colonnes de «Liberté», organe du PCA : «Il y a des dates qui restituent la dignité, le 8 mai 45 est de celles-là. Et on n’a pas fini d’y trouver la sève de tout ce que notre peuple possède de détermination à refuser les fatalités.» Yacine avait vécu les émeutes sanglantes de Sétif au cœur d’une double déchirure. Il paya le prix fort non seulement dans sa liberté et sa chair, mais aussi à travers sa mère prise dans une sainte folie, le croyant mort, fusillé par les soudards de l’armée coloniale. Sa mère, Yasmina la «Rose noire» comme il se plaisait à l’appeler, avait été la muse qui inspira profondément son terrible «Chant». Elle avait été également sa blessure et son cri d’homme libre. Dans un récit paru en mai 65, dans l’hebdomadaire «Révolution Africaine», à l’occasion de la commémoration du vingtième anniversaire des massacres du 8 mai 45, il l’avait évoquée avec des mots d’une douloureuse tendresse : «…/… Beaucoup avaient écrit leurs noms après la même halte pensive ou tapageuse, et plongé avec leur mystère dans le gouffre où le fleuve à sec n’avait laissé qu’un souvenir de cascade souterraine, et lui, que faisait-il, penché sur le Rhummel ? Il affrontait une deuxième mort, il luttait contre celle qui l’avait nourri, mais n’avait pu le voir grandir, sinon comme grandissent les enfants malheureux, en secret, à l’aveuglette, l’avait toujours soutenu alors qu’il déployait ses ailes, impatient de s’en aller, sans même avoir conscience d’une séparation, car il ne partait pas, il s’envolait comme l’hirondelle, comme la cigogne, comme l’oiseau des nostalgies, mais le vent avait emporté le nid de son enfance, et c’était le Rhummel abandonné au fond des gorges, c’était le vieux Rhummel qui devenait son soupirail.»

Militant nationaliste à un âge précoce, Yacine Kateb avait été également de tous les combats pour la liberté et la dignité humaine. Patriote de l’Algérie profonde, il usa de son arme redoutable, l’écriture, pour faire connaitre au monde la nature de l’oppression exercée par le colonialisme français sur son peuple, ainsi que le sens profond de la Proclamation du 1er Novembre 1954, et du combat libérateur qui s’en est suivi. Il rejetait avec force l’idée d’être enfermé dans le portrait du colonisé façonné par les milieux intellectuels parisiens. Il voulait à tout prix maîtriser parfaitement la langue française, pour dire précisément aux Français qu’il n’était pas français. En 1947, à peine âgé de dix huit ans, il donna, à la salle des Sociétés Savantes de Paris, une conférence sur l’Emir Abdelkader et l’indépendance de l’Algérie : «Dire Abdelkader, c’est déchirer un linceul d’infamie dans lequel on prétendait nous enterrer vivants…» C’était là son premier acte politique exprimé publiquement. Militant humaniste, il adhéra activement à toutes les causes de libération dans le monde, avec comme points culminants le Vietnam et la Palestine. Il n’en sera pas moins un militant des autres causes qui ébranlèrent le siècle : Madagascar, Afrique du Sud, lutte des Noirs américains… Sa vie se fera de cet itinéraire, de cercles populaires en cercles populaires. Des émeutes du 8 mai 45, au combat des dockers sur le port d’Alger; d’Alger-Républicain aux incessants voyages au cœur des grandes luttes du moment. Il y participa, et son verbe avait le don d’éveiller la conscience chez les gens du peuple, et de déranger les consciences encrassées.

L’œuvre qu’il nous a léguée fait de lui un représentant atypique de la littérature algérienne. Il reste un écrivain inclassable. Il est considéré dans les milieux littéraires internationaux, comme l’un des plus grands écrivains du 20ème siècle. Abdelhamid Benzine, initiateur politique et compagnon de lutte de Yacine, avait une grande considération pour son génie et son talent d’homme de lettres. Il estimait que la place qu’il devrait occuper dans l’histoire de notre pays, pouvait correspondre à celle qu’occupe Ibn Khaldoun. Kateb Yacine est l’auteur de «Nedjma», l’un des plus grands romans de la littérature contemporaine, de poèmes, de pièces de théâtre. Il a utilisé la langue française, mais aussi l’arabe parlé, a mélangé les genres sur scène comme sur papier, a écrit des textes fulgurants, mais aussi des textes au long cours. Son oeuvre laisse les critiques perplexes et suscite des études académiques dans de nombreuses universités à travers le monde, qui considèrent «Nedjma» comme un texte de référence de la littérature algérienne d’expression française. Le texte katébien constitue aujourd’hui un élément essentiel du patrimoine culturel universel. En perpétuel mouvement dans le temps et l’espace, il est d’une grande richesse.

En 1970, Kateb Yacine sacrifie son talent et sa notoriété d’écrivain en langue française, en optant pour l’écriture théâtrale en arabe parlé afin, disait-il, d’accéder aux plus larges espaces d’écoute, et d’être compris par les gens du peuple. A partir de ce moment, le discours katébien va influencer et révolutionner le théâtre en Algérie, aussi bien dans sa forme et son cheminement, que dans sa finalité.

En août 1989, Yacine ressent une grande fatigue. Il se confie à son ami de toujours, Ahmed Akkache, puis au docteur Nadia Ait Sahlia, une amie chez qui il était hébergé. Emmené en consultation au centre Pierre et Marie Curie, le diagnostic du médecin traitant tombe sec, tel un couperet : «C’est méchant, il n’y a pas grand-chose à faire, cette maladie-là, ça ne rate pas!» Transféré en France, Yacine fait ses derniers pas à Grenoble, une ville paisible et accueillante. Il y fait ses derniers pas en jetant un dernier regard vers l’Algérie, cette terre âpre et dure, berceau des ancêtres, à laquelle il a tant donné et qu’il a su si admirablement comprendre et exprimer tout au long de sa vie.

Le plus bel hommage qu’on puisse aujourd’hui lui rendre, à lui, ainsi qu’à tous nos grands hommes disparus, est de réserver à leurs œuvres toute la place qu’elles méritent dans nos manuels scolaires, et d’inscrire leurs noms au fronton de nos institutions éducatives et culturelles. Leur souvenir doit être gravé dans la mémoire des jeunes générations.

Omar Mokhtar Chaalal

Pour accéder au format imprimable du texte, cliquez ici …

Il est possible de voir l’entretien de Kateb Yacine avec Pierre Desgraupes, ORTF, 1956: en cliquant ici:http://www.dailymotion.com/video/x2n201_kateb-yacine_politics

KATEB YACINE, LES LANGUES ET LE POLITIQUE

En ce vingtième anniversaire de la disparition de Kateb Yacine, vous trouverez ci dessous l’extrait d’un ouvrage [[«LE POLITIQUE ET LA « GUERRE » DES LANGUES« , 1996, par Sadek Hadjerès, non publié.]] rédigé par Sadek Hadjerès en 1996 (non publié).

Dans cet extrait, l’auteur évoque ses deux principales rencontres à trente quatre ans d’intervalle, à la faveur de ses courtes périodes de vie légale, avec Yacine. Entre la fin des années quarante et 1989, c’est l’évolution, d’une langue à une autre, d’un poète et homme de théâtre génial, néanmoins toujours pétri de la même sensibilité aux racines culturelles de son peuple et de ses aspirations ardentes à la liberté et la dignité.

Vous lirez par ailleurs sur le site un entretien de Kateb avec Algérie Actualité en 1988, qui montre à quel point il avait politiquement les pieds par terre, ainsi q’un hommage rendu par l’écrivain Omar Chaâlal, pour une revue du Salon du Livre qui honorera cet anniversaire.

….Vers ce même début des années cinquante, Mustapha Kateb (proche parent de Yacine),
[[Il dirigea durant la guerre d’indépendance la troupe artistique qui fit de multiples tournées mondiales en faveur du FLN puis sera directeur du Théâtre National Algérien après l’indépendance,]]
dramaturge et acteur bien connu, donna au Cercle du Progrès (Nadi Et Taraqqi) sous l’égide de l’AEMAN dont j’avais été le président, une belle conférence sur le théâtre et la culture. Il était parfait bilingue et choisit néanmoins de donner sa conférence en français, en fonction de l’auditoire comprenant en majorité le français. Pour l’époque, ce n’était pas particulièrement choquant, bien qu’il s’agissait essentiellement du théâtre en arabe, domaine dans lequel Mustapha Kateb avait déjà inscrit ses mérites. Il advint dans le débat que quelqu’un dans l’assistance lui reprocha d’avoir utilisé le français malgré sa maîtrise parfaite de l’arabe. La réponse de Kateb, un peu embarrassé, fut adroite, quoique davantage circonstancielle que portant sur le fond. Elle satisfit d’autant plus la majorité des présents que le ton assez hargneux du contradicteur le faisait apparaître comme un provocateur. Mais ce genre d’incidents qui se répétait de plus en plus révélait une fragilité dans l’argumentation défensive des Algériens lettrés francophones.

Je pense, après coup, que ce genre de situation pouvait être durablement et solidement inversé et dépassé. Il y avait, à partir du minimum de capacités arabisantes des francophones, des possibilités multiformes de prendre positivement en considération les frustrations des larges couches qu’exploitaient de façon démagogique les perturbateurs et leurs commanditaires. J’en avais fait moi-même l’expérience positive en milieu étudiant. Il était possible de jeter des passerelles nombreuses et solides entre les couches que l’élitisme culturel dans ses deux variantes (arabisant ou francisant) ainsi que des calculs politiques cherchaient à isoler les unes des autres ou à opposer.
Ici, un levier de mobilisation et de culture d’une grande force pouvait intervenir mais il a été malheureusement délaissé. Je veux parler de la valorisation et de l’utilisation de la langue arabe parlée dans de larges domaines. C’était là un instrument transitoire possible vers des formules et solutions définitives qui resteraient à explorer et à mettre en oeuvre au fur et à mesure de l’expérience et des moyens accrus.

Cette valorisation de la langue parlée parallèlement aux efforts d’adaptation moderne de la langue classique était (et reste) à portée de main. Dès l’indépendance, elle n’aurait nécessité de la part de tous les intéressés que des efforts et des investissements minimes. La portée stratégique d’une telle mesure a été méconnue du fait d’une conjonction des conceptions élitistes qui ont prévalu dans les deux langues, avec des préoccupations tactiques ou des intérêts de court terme des milieux dirigeants politiques et étatiques et des groupes de pression les entourant. On a abouti ainsi à poser le problème non pas en fonction prioritairement de ce qui serait bon pour la société, mais en termes faussés et dangereux, ceux d’un affrontement entre deux options absolutisées: le français ou l’arabe classique, alors que chacune de ces options, malencontreusement durcies par leur idéologisation, entraînait pour notre peuple de lourdes contraintes et des retombées conflictuelles.

On a voulu présenter les dégâts occasionnés comme inévitables, la conséquence fatale de la déstructuration coloniale, le prix à payer pour les premiers pas dans une situation inédite, etc. Tout cela pour éluder le fait que d’autres approches étaient plus fructueuses parce que moins rigides, moins traumatisantes, plus réalistes et plus proches des simples citoyens à qui elles s’adressaient.

Car d’une part la réalité complexe héritée du colonialisme, pour être dépassée sans dégâts excessifs et déboucher sur le succès, commandait d’abord de ne pas se laisser enfermer dans le dilemme suspect des deux options rivales que représentaient les langues écrites. Il était possible au contraire, d’organiser entre elles une complémentarité évolutive, une répartition provisoire et mobile des champs d’application.

D’autre part, en combinaison avec ces deux langues fixées par l’écrit, la réalité du pays rendait souhaitable de pallier les limites de chacune d’elles et leur inadaptation à l’état présent et aux spécificités de notre société. Il fallait pour cela utiliser au mieux les ressources de la langue parlée dans de multiples domaines socio-culturels. Ressources d’autant plus appréciables que la langue parlée, dans le dénuement culturel d’après l’indépendance, avait l’avantage d’être accessible à tous.

Dans le théâtre, le cinéma, certaines émissions radiophoniques ou télévisées, la chanson, certains genres poétiques qui ont prolongé la tradition orale, cette utilisation avait commencé à s’affirmer avec nombre de réalisations de valeur qui ont connu la consécration d’un large public favorablement disposé par une langue proche de lui. On notera néanmoins les limites de ce courant culturel par rapport à ses immenses possibilités. Ces limites sont symptomatiques des entraves et du manque d’encouragements envers un genre dont certains milieux estiment qu’il doit rester mineur, qu’il n’est pas représentatif du meilleur et du plus noble de notre création culturelle. La plupart des créations théâtrales en langue populaire qui ont franchi avec succès les feux de la rampe n’ont pas été publiées, comme si elles n’étaient pas dignes d’être honorées par l’écrit. Y a-t-il eu pour autant d’autres oeuvres en « classique » qui aient remué davantage un public algérien? Ni la langue classique ni la langue parlée n’ont profité du maintien de ces barrières artificielles.

Un grand nom de notre littérature, Kateb Yacine, a relevé le défi. Il ne s’est pas contenté de préconiser une orientation. Il l’a mise en oeuvre, il a opéré la jonction entre la production écrite consacrée et la création qu’on avait cherché à cantonner dans « l’oral », compris comme art de seconde zone. Il fut d’abord poète et romancier algérien s’exprimant dans la langue apprise à l’école française, butin de guerre disait-il, à laquelle il a su faire dire superbement son amour pour l’Algérie, pour ses hommes et ses femmes à la fierté inégalée au milieu de leurs drames. Dans les grandes oeuvres qui ont fait sa renommée, brillait la flamme des poèmes qu’il déclamait ou de ses ardentes allocutions qui nous soulevaient, jeunes gens et jeunes filles commémorant au « Padovani » de Bab-el-Oued à la charnière des années 40 et 50 les journées internationales anticolonialistes d’une jeunesse décidée à ne jamais oublier les massacres du 8 Mai 45 ou à rester aux cotés de l’héroïque Viet-Nam jusqu’à son indépendance, que nous espérions prélude à la nôtre.

Il savait ensuite comme pas un dans sa verve éblouissante et tonique, animer nos soirées de copains chez des amis de La Redoute (aujourd’hui El-Madania) quand son ironie, ses mots plus percutants que des balles, ses anecdotes disaient pudiquement la souffrance et la tendresse qui l’habitaient pour ses frères et soeurs de classe d’Algérie et de toute la planète. Il était de ceux qui ne s’agenouillent devant aucun « Grand » mais qui sans populisme s’inclinait devant la sagesse têtue et incomprise des opprimés à qui il pardonnait le reste pour lequel d’aucuns parmi les Algériens de « la haute » les qualifiaient de gueux et de bergers.

La dernière fois que je l’ai rencontré longuement, ce fut en Septembre1955 au cours de la première année de la guerre de libération, à Paris où j’étais venu en mission pour quelques jours avant d’entrer définitivement en clandestinité pour sept ans sur le sol national. Depuis le mois de Février précédent, j’étais en effet responsable adjoint des groupes armés des « Combattants de la Libération » et j’eus à régler certaines questions tout en saisissant l’occasion d’avoir quelques entretiens avec d’anciens FTP (Francs Tireurs et Partisans de la résistance antinazie). Je fais état de ce bref séjour parisien parce que ce fut l’occasion de discussions passionnées et prolongées que nous eûmes autour des problèmes de la création artistique algérienne et de la langue, dans les cafés du quartier de l’Odéon ou à la mansarde de Yacine, encombrée d’une montagne de livres et journaux, au milieu desquels Mustapha Kateb nous régala d’une mémorable « mloukhia » constantinoise.

Avec Kateb Yacine, puisque c’est de lui qu’il s’agit, assistèrent à ces échanges, en même temps ou tour à tour : Mustapha Kateb, M’hammed Issiakhen, Malek Haddad, Ahmed Inal, Roland Doukhan, Aziz Benmiloud, Hadj Omar et peut-être deux ou trois autres dont je ne me souviens pas des noms. Je ne me souviens plus si Mohammed Harbi et Colette Grégoire (qui écrira plus tard sous le nom de Anna Greki) que j’avais aussi rencontrés plusieurs fois avaient assisté ou non à la discussion précise que j’évoque. La discussion sur les difficultés du choix de la langue dans la production littéraire algérienne nouvelle avait démarré à partir des remords et fréquents états d’âme de Malek Haddad. Comme à son habitude, il nous confiait à quel point il se sentait mal à l’aise de devoir écrire en français. Ce thème récurrent dès ses premières productions exprimait de façon souvent émouvante et révoltée le tiraillement des jeunes dont les parents pour diverses raisons, administratives ou autres, avaient acquis la citoyenneté française, ce qui du coup leur faisait perdre leur statut personnel de musulman (même s’ils conservaient leur foi), de sorte qu’ils se sentaient isolés de leurs coreligionnaires et compatriotes. Situation d’autant plus dure qu’ils sympathisaient avec le mouvement national ou y étaient engagés. Parfois, pour Malek Haddad, ce thème tournait à la coquetterie envers les sensibilités poétiques françaises qui compatissaient à ce malheur.

Mais Kateb Yacine lui, était sans complexe. Je crois qu’il le devait à son enracinement dans le terreau national, à sa sensibilité profondément algérienne et populaire, qui lui faisait prendre tout naturellement les choses du même côté que ses compatriotes. Pour les quelques centaines de milliers de gens qui comprenaient ou parlaient peu ou prou le français, avoir fréquenté l’école française, être fonctionnaire ou employé chez les Français, s’habiller à leur façon, mener leurs enfants à l’arbre de Noël de l’entreprise là où était organisée sans racisme la distribution de jouets aux employés, posait des problèmes de diverses sortes mais, (à moins d’être un ‘bayoû’, un mouchard) il n’y avait pas de quoi faire son mea culpa. Pas plus que vous ne verriez jamais par exemple un jeune algérien après une « cuite » venir se lamenter pour son algérianité perdue.

Comme on pouvait s’y attendre, le débat avait longtemps tourné en rond, entre l’idée qu’on ne pouvait de toute façon rester sans écrire sous prétexte que l’outil linguistique national n’était pas encore au point ou encore sous prétexte que des écrivains engagés étaient condamnés de ce fait à n’être lus que par une frange étroite. Une lueur pourtant au bout de ce tunnel, une voie qui restait à explorer avec audace, la promotion de la langue parlée, arabe ou berbère. La voie était déjà ouverte par le théâtre, la poésie orale, la chanson et jusqu’à un certain point les débats politiques. Mais cette voie exigeait de ceux décidés à l’emprunter plus largement dans d’autres domaines une préparation et des qualités qui ne s’improvisaient pas.

Je défendais évidemment cette thèse qui m’était familière depuis les débats avortés de 1949 au sein du PPA-MTLD, d’autant que l’expérience viet-namienne dont j’avais entre-temps pris une meilleure connaissance avait renforcé en moi cette conviction. Yacine soutenait mon point de vue en ce sens qu’il allait plus loin que l’approbation théorique du principe (qui faisait l’unanimité). Il était moins sceptique sur la faisabilité et estimait que l’effort en valait la peine. Je ne sais s’il envisageait déjà sa conversion en cette direction, non comme une rupture mais comme une autre facette de son talent, une autre façon de délivrer ce qui brûlait en lui. Au demeurant, nos échanges ne visaient pas à susciter le changement ou le reniement d’itinéraires déjà empruntés, ils incitaient plutôt à créer un climat qui encourage chez d’autres des vocations novatrices.

La guerre d’indépendance qui me contraignit à une clandestinité de sept ans, puis la période ambiguë de l’immédiate après- indépendance et enfin ma nouvelle longue clandestinité de 24 ans d’après le 19 Juin 1965 nous a séparés. La dernière correspondance que j’ai tentée avec lui par des moyens indirects, a été en 1960 (en pleine guerre) pour l’intéresser avec ses amis à la préparation d’un numéro spécial de la revue française «La nouvelle Critique». Il était destiné à faire connaître à l’opinion française la vie culturelle de notre peuple que les colonialistes présentaient comme barbare et fanatisé.

Je n’avais par des amis communs ou par la rumeur que de lointains échos de la vie tumultueuse de Yacine, jusqu’à ce que, une vingtaine d’années après notre rencontre parisienne, j’appris par des jeunes qui y coopéraient la nouvelle période de création culturelle et théâtrale où il s’était lancé malgré les tracasseries incessantes des autorités. Il s’était tourné avec les jeunes et pour les jeunes vers un théâtre combatif, avec des thèmes de portée nationale et internationale, à la fois actuels et plongeant au plus loin de notre histoire. Sans autorisation d’aucune académie, il donnait avec Alloula et tant d’autres ses lettres de noblesse à la savoureuse langue que parle chaque jour notre peuple. Il accordait le plus grand prix à « l’authenticité » que lui reconnaissaient sans certificat les milliers de jeunes et de travailleurs qui, sur les lieux de leur travail ou de leurs loisirs, s’intégraient et vibraient à ses personnages, ses fresques et ses passions historiques. Il sillonnait ainsi l’Algérie, donnant spectacles et conférences-débats dans les usines, les domaines agricoles du secteur public, les locaux syndicaux et d’associations de jeunes. Nombre de nos camarades soutenaient ses efforts, tant sur le plan culturel que pour la logistique. Je me souviens entre autres de l’un d’eux dont j’ai oublié le nom car je connaissais surtout les pseudonymes, il avait été capitaine dans l’armée du Viet Minh, dans le détachement des soldats maghrébins qui avaient déserté le corps expéditionnaire français pour combattre du côté du mouvement de libération viet-namien. Peut-être n’était ce pas tout à fait étranger à la ferveur et la tendresse de Yacine pour Ho Chi Minh, « l’homme aux sandales de caoutchouc.

Suivant assidûment ces efforts d’éveil et de création allant directement au cœur de l’Algérie profonde et populaire, j’étais ému et étais reconnaissant à Yacine d’avoir su découvrir en lui et pour nous cette unité profonde des formes savante et populaire de la culture que tant d’autres s’ingénient à opposer, allez savoir pourquoi.
Le reverrais-je un jour pour lui exprimer cette reconnaissance?

Une quinzaine d’années après ce souhait, j’ai failli ne plus le revoir du tout. Mais dans la bousculade des premiers jours de mon retour à la vie légale en 1989, quelqu’un m’annonce que Yacine est de passage. Je cherche à le voir, ce sera difficile, il est gravement malade, mais l’ami commun m’amène rue Youghourta (ex-Duc des Cars), peut-être avec un peu de chance sera-t-il réveillé et en état de parler. J’entre, il est alité, il me reconnaît dès l’entrée et dans un élan inattendu se soulève et m’étreint longuement. Son corps est brûlant. « Quelle joie, après tant d’années, me lance-t-il de son débit un peu saccadé qui me rappelle les fièvres de notre jeunesse. Il faut absolument se voir à mon retour. On a beaucoup à se dire… ». Il allait en France poursuivre ses soins et j’espérais une rémission de sa leucémie. Deux semaines plus tard, avec des centaines d’hommes et femmes de progrès, je m’inclinais avec un goût amer d’inachevé devant l’expression d’espoir rebelle que gardait son visage, au Centre familial de Ben-Aknoun où sa dépouille disparaissant sous les fleurs était exposée.

Je n’irai pas à l’enterrement. Accompagner ou veiller un défunt, lire ou écouter les hommages funèbres, distribuer les condoléances m’éprouve. Je hais les mises en terre et ne peux supporter ce qui me parait à ce moment vaines dérobades devant l’irréparable.

Qui plus est, je ne pouvais m’associer à l’hommage tristement bruyant et vulgaire que rendront ses « fans » à leur idole qui méritait mieux. Ces jeunes douloureusement affectés par la disparition de celui qui exprimait de façon si fulgurante leur révolte, ne faisaient qu’une lecture primaire de son message. Ils caricaturaient lamentablement ses sorties de génial provocateur et ils passaient à côté de l’essentiel. Une incompréhension qui n’avait d’égale que la haine que lui voueront les obscurantistes.

Kateb était unique, il ne pouvait être singé. Ses cris de révolte n’étaient pas destinés aux imitations gesticulantes. Ils appelaient à être prolongés dans la réflexion créatrice par les amis qui le comprenaient une fois sa fureur émotive apaisée ou mise entre parenthèses. Plus lourde en a été pour moi cette disparition survenue sans que nous ayons pu échanger nos impressions de toute une vie du pays et de nos personnes.

Si notre rencontre avait eu lieu plus tôt, j’aurais aimé aborder avec lui deux choses au moins. Non pas les raisons de la passion emblématique et volontiers provocatrice qu’il affichait pour Staline, je ne comprends que trop chez lui la rage qui le poussait à cette position jugée archaïque par les bien-pensants et qui le serait effectivement s’il voulait exprimer par là une analyse en vue d’absoudre des crimes ou les errements d’une philosophie pervertie de la révolution ou du socialisme. Je pense qu’il exprimait avant tout une fidélité à l’espoir fou de libération qui nous habitait quand Staline pour le commun des mortels représentait tout cet espoir et était considéré au fond de nos villages perdus comme « amghar azemni » (quelque chose comme « vieux de la vieille ») par des gens qui ignoraient tout du socialisme et du communisme. Et aussi protestation rageuse et méprisante inspirée par tous ceux qui dans le monde arabe continuent à poursuivre le communisme de leur haine de classe ou qui, après avoir adoré le nom, le brûlent en effigie en conservant ou inaugurant dans leurs pratiques beaucoup de ce que les pratiques du « stalinisme » avait de foncièrement haïssable.

Si j’avais disposé de quelques précieuses minutes de plus de la vie de Kateb, cet humaniste, je ne les aurais pas consacrées à percer une énigme qui n’en est pas une.

La première question sur laquelle je l’aurais pressé de me donner son avis est comment, à partir des idéaux sociaux généreux qui traversaient son oeuvre, et compte tenu des obstacles rencontrés jusque là, il voyait le ou les chemins concrets de leur réalisation. Sous les dehors de révolte anarchisante de ses pamphlets et dénonciations, il était capable d’intuitions pénétrantes et d’approches constructives sur son peuple et sa société, comme en témoignait l’appréciation qu’il avait portée dans un périodique après les événements d’Octobre 88
[[« ENTRETIEN AVEC KATEB YACINE »; interview de SOUIBES Boualem;
Algérie-Actualité; No 1206, semaine du 24 au 30 novembre 1988; page 37.]].
Des extraits de cet entretien sont donnés en document joint.

Peut-être aurions-nous entrevu ensemble quelques lueurs à l’approche des sombres nuées qui se profilaient à l’horizon politique? Nous nous serions interrogés à propos de « ces fusées qui ne partent pas », comme il avait appelé une dizaine d’années auparavant les minarets des mosquées qui symbolisaient selon lui l’immobilisme qui paralysait les pays des « Gandours » dans une interview à un hebdomadaire algérien. Je lui aurais demandé comment il percevait la poussée qui avait fermenté à l’ombre de ces minarets et risquait d’imprimer au mouvement social, au moins pour un temps indéterminé, un mauvais départ et une des plus folles trajectoires qu’ait connues l’histoire du Maghreb central.

Et s’il nous était resté du temps encore, je lui aurais posé une autre question demeurée pour moi sans réponse durant ma clandestinité: qu’est-ce qui lui avait donné la force d’entreprendre la percée linguistique qui à son niveau, n’était qu’une hypothèse dans un environnement hostile ou passif quand nous en avions discuté en 55? Sa disparition a laissé ma curiosité en suspens jusque huit ans plus tard. Il y a quelques jours, j’ai lu avec grande joie l’émouvant témoignage autobiographique de Ali Zamoum et la pertinente préface que lui a consacrée Mostefa Lacheraf. J’ai été ainsi éclairé, non par le récit de Zamoum lui-même, dont la modestie une fois de plus lui a sans doute fait sous-estimer sa contribution en ce domaine, mais par le préfacier.

Mostefa Lacheraf écrit en effet : « Si Kateb Yacine n’avait pas été matériellement pris en charge pendant des années par Ali Zamoum, alors directeur de la formation au ministère du Travail sous tutelle du ministre M. S. Mazouzi, jamais il n’aurait pu se révéler…en sa qualité de créateur hors de pair dans ce domaine tout à coup ouvert à son appétit d’innover, d’exprimer les grandes vérités de peuples malheureux et combatifs, et, cette fois, en arabe dialectal…pour procurer aux travailleurs algériens de l’époque une certaine forme de loisirs culturels destinés à les distraire et les instruire. En même temps. Mazouzi et Zamoum n’avaient certes rien prémédité…mais, l’idée en soi, par sa propre dynamique et grâce à un support humain très doué et novateur, a dépassé bien vite les frontières neutres, anonymes ou étriquées d’une simple décision administrative pour s’ériger en véritable fondation « littéraire » d’utilité sociale agissante… »
[[ Ali Zamoum, « TAMURT IMAZIGHEN, MÉMOIRES D’UN SURVIVANT 1940-1962 », Ed Enal-Rahma, 1994 et 1996]]

La découverte de ce témoignage a pour moi quelque chose d’émouvant, il m’est précieux voici pourquoi. Depuis qu’avec quelques camarades du PPA-MTLD nous avions exposé notre approche démocratique sur les problèmes linguistiques de l’Algérie à l’occasion de la crise de 1949, mon point de vue n’a fait que se renforcer en moi (tout en se nuançant) avec tout ce qui est arrivé après l’indépendance dans ce domaine. Mais je commençais personnellement à désespérer de constater combien la prise en charge de la langue parlée progressait si lentement, prise en sandwich en quelque sorte par l’absolutisme des deux langues écrites et aussi par l’ostracisme de certains milieux contre l’usage des langages amazigh parlés qui pourtant déjà donnaient la preuve d’une merveilleuse créativité. Je m’étonnais surtout que ce point de vue ne soit pas assez soutenu, concernant l’arabe dialectal, par les démocrates berbérophones qui, dans leur situation géopolitique, ont le plus vocation et intérêt à défendre et cimenter la conception nationale de l’algérianité à travers ses meilleurs instruments. Trop souvent, comme j’aurai l’occasion de le dire plus loin, ils s’en tiennent à la revendication vigoureuse de la berbérophonie, ce qui est tout à fait légitime, sans la lier suffisamment et de façon organique à la défense du même principe s’agissant de l’arabe. Ou parfois, ils le font de façon surtout utilitaire et tactique, pas assez convaincante pour les arabophones qui risquent de n’y voir qu’une espèce de ruse politique pour mieux faire passer une algérianité tronquée, une revendication particulariste. Voilà pourquoi l’initiative si féconde de Zamoum et Mazouzi m’a mis du baume au coeur, à plusieurs égards.

D’abord parce qu’elle émane de berbérophones bien connus et étiquetés comme tels. Elle confirme à quel point dans la vie la jonction créative des efforts d’arabisants et berbérisants n’est pas une vue de l’esprit, un rêve d’utopistes, un exercice de juxtaposition des « constantes » de la nation, telles qu’elles sont mises bout à bout et à tout bout de champ dans les chartes, les slogans de partis ou même la Constitution. Ici, il s’agit bien de création, d’un flux stimulant qui prend vie dans la sensibilité populaire, à la manière dont le genre musical chaâbi avait prospéré au coeur et autour de la Casbah, à partir des synthèses novatrices d’un Hadj al Anqa, ce Kabyle algérois d’Azeffoun. Il s’agit d’un mouvement en appui sur l’intérêt et l’adhésion de ceux à qui il s’adresse, qui incite à l’émulation créatrice arbitrée par le public et non à figer des blocs culturels fermés et hostiles manipulés par les hégémonismes politiques. Cette dynamique culturelle est source d’amitié féconde pour les composantes de la nation, dans l’esprit qu’évoque plaisamment Zamoum lorsqu’il se souvient de sa dure captivité au bagne de Lambèse où son co-détenu fut quelque temps Abdelhamid Benzine, « cet espèce de Kabyle et de communiste » écrit-il, qui, lui faisant aimer davantage l’arabe, fut celui qui le perfectionna le mieux dans la connaissance de cette langue.

En relation avec ce qui précède et avec la crise « identitaire-démocratique » de 1949, une raison plus politique, dirais-je, m’a touché dans le témoignage de Zamoum. Son itinéraire et celui de Mazouzi, avant et après l’indépendance, comme patriotes progressistes intègres et à l’abnégation incontestée, illustrent à mes yeux une démarche de sagesse politique dans la façon de gérer la relation entre revendications politiques et culturelles, en déjouant les tentations de les transformer en otages l’une de l’autre. Aujourd’hui encore, des voix s’élèvent parfois pour se demander (et y répondre par la négative) si les promoteurs berbères de l’algérianité en 1949 avaient bien fait de mettre en veilleuse (sans l’abandonner) la revendication linguistique en attendant les jours meilleurs qu’ils espéraient de l’indépendance. Ce qu’ils considèrent à tort comme renoncement était en fait, devant les incompréhensions et les intransigeances, suspectes chez certains dirigeants, sincères chez d’autres, la décision de placer au dessus de tout la poursuite du combat uni pour l’indépendance, malgré les méfaits des tendances chauvines et antidémocratiques déjà à l’oeuvre. C’est en fait cette « ligne de masse », exprimant une conscience diffuse des dangers de division, qui a inspiré des milliers de combattants et patriotes algériens honnêtes qui, à l’instar de Mazouzi et Zamoum, n’étaient pas moins berbères de coeur que bien d’autres qui éprouvent beaucoup plus le besoin de le proclamer bruyamment que de l’illustrer dans les réalisations.

C’est avec la même outrance qu’on a voulu culpabiliser des milliers de cadres techniques ou culturels sur la seule base de leurs fonctions dans l’appareil d’Etat, sans égard aux orientations qu’ils défendaient ou appliquaient dans ces fonctions. Comme si ces fonctions interdisaient d’utiliser et si possible élargir leur marge de manoeuvre dans l’intérêt de tous les secteurs de progrès qui agissaient chacun à sa façon dans l’éventail socio-politique. Cet exemple de Mazouzi et Zamoum a illustré une des modalités de ce combat pacifique. Le désastre pour la cause légitime de la démocratie en matière linguistique, socio-économique ou politique, n’aurait-il pas été que tous les Kabyles plongent dans l’aventure insurrectionnelle de 63 ou considèrent toute forme d’arabité culturelle comme un reniement de leur berbérité algérienne?

Le problème demeure posé dans l’actualité. Je viens de trouver sur ce thème des propos acerbes et teintés de forte intolérance partisane que j’aurai l’occasion d’évoquer, dans quelques articles rassemblés par « Reporters sans Frontières » dans l’ouvrage collectif « Le Drame Algérien”,
[[Reporters sans frontières, « LE DRAME ALGÉRIEN, UN PEUPLE EN OTAGE », Ed La découverte, 1994, 95, 96]]
qui par ailleurs ne manque pas d’analyses ou reportages plus fiables. Il est regrettable que comme à propos de l’islam, le terme d’arabisation n’évoque automatiquement chez certains que ses variantes les plus négatives. L’oeuvre arabophone de Yacine n’est pas seulement courage, ténacité et talent. Elle est aussi lucidité et patriotisme chez celui qui a su la hisser à une place honorable aux côtés de son oeuvre d’expression française et de son action pour la promotion de tamazghit. Trois cordes précieuses au même arc algérien, dont une des trois, celle de l’arabité, est dans les faits une corde double. L’une et l’autre, la savante et la populaire, ont vocation d’être performantes, selon la cible et le public visés et grâce à l’entraînement ou les dons du tireur. Rien n’empêchant d’améliorer la qualité de chaque corde au fur et à mesure des possibilités et des besoins.

Pourquoi la corde arabe, pour être capable de rivaliser en audience et usages multiples avec les autres, et permettre au plus grand nombre d’Algériens d’avoir plus de chances d’atteindre la cible, ne serait-elle pas faite d’une tresse double, remarquable d’efficacité, comme le préconisait déjà en 1949 la brochure «L’Algérie libre vivra», de Idir El Watani ? Une efficacité qui lui viendrait de la confluence de sa composante arabe « classique », que notre peuple et ses spécialistes sauraient doubler et renforcer par du dialectal algérien évolutif, en attendant une corde unique moderne. Celle d’un arabe « moyen » faite d’un alliage des deux, mis au point avec des critères d’efficacité liés aux besoins et capacités progressifs des utilisateurs, en n’oubliant jamais qu’en matière de langues, l’usage est toujours le maître !

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Sadek Hadjerès

poème: « L’homme de couleur »

De Tiaret, Mahieddine Mohamed nous envoie deux poèmes, nous publions aujourd’hui le premier:

L’homme de couleur

Quand je suis né, j’étais noir

Quand j’ai grandi, j’étais noir

Quand j’ai peur, je suis noir

Quand je vais au soleil, je suis noir

Quand je suis malade, je suis noir

Quand je me blesse, je reste noir

Tandis que toi, « homme blanc »

Quand tu es né, tu étais rose

Quand tu as grandi, tu es devenu blanc

Quand tu vas au soleil, tu deviens rouge

Quand tu as froid, tu deviens bleu

Quand tu as peur, tu deviens vert

Quand tu es malade, tu deviens jaune

Quand tu te blesses, tu deviens violet a cet endroit

Et après ça, tu as le toupet de m’appeler « homme de couleur? »

Faut pas déconner quand même

Ton Christ est juif,

Ton scooter est japonais

Ta pizza est Italienne

Ta démocratie est grecque.

Ton café est brésilien

Ton couscous est algérien

Ta montre est suisse

Ta chemise est hawaiienne

Ton baladeur est Coréen.

Tes vacances sont Turques,

Tunisiennes, ou Marocaines

Tes chiffres sont arabes

Ton écriture est latine.

Et …..Tu reproches

à ton voisin

d’être étranger.

mahieddine mohamed