TRAJECTOIRE NATIONALE ET ITINÉRAIRES FÉMININS

Dans ce témoignage s’entrelacent les destins personnels et un contexte socio-politique national complexe, souvent déroutant pour les individus. De quoi en tout cas, au delà des convictions acquises et mouvantes de chacun, donner à réfléchir, faire reculer les images d’Epinal, les clichés propagandistes. Et garder au fond du coeur la chaude référence d’une algérianité ouverte et rassembleuse, qui fut rêvée et reste à construire.

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Je me souviens de la sortie, en 1976, du livre de Germaine Tillion, Le Harem et les cousins . L’article qui lui fut consacré par Jeune Afrique donna un bel exemple de notre folie douce collective. Le livre sortit en plein débat autour de la Charte nationale, que le Pouvoir avait imaginée pour redorer son blason. La grande dame qui nous observait depuis longtemps ne se réfugiait pas derrière le savoir de l’anthropologue, elle se jetait dans la bataille en apportant la preuve et les raisons de notre avilissement. C’était trop. Et une Française en plus.

On avait oublié qu’elle avait été de notre côté pendant la guerre d’Algérie. Elle défendait l’honneur français, alors qu’elle nous laisse tranquilles! disaient les voix suraiguës des femmes en pleine crise de nationalisme. Touche pas à mon pays. La journaliste faisait la comparaison entre une dactylo occidentale dévergondée et une étudiante algérienne vivant harmonieusement sa tradition. Elle concluait :«On donnerait volontiers son appartement, sa voiture, son paquet d’amants et son chapelet d’aventures pour une part de vrais sentiments. Plume mercenaire.» Mercenaires, nous l’étions toutes et tous d’une certaine manière. Mea culpa encore. Quelle prose ! Quel esprit tordu ! Quelle soumission! Difficilement explicable avec le recul, à moins de renverser la phrase, d’y lire les désirs refoulés de toute une génération de femmes coupées entre deux mondes et toujours promptes à défendre le leur au prix d’acrobaties et de mensonges vis-à-vis de leurs aspirations profondes. Comme celles d’hier nous portions le voile. Incrusté dans notre chair.

Il faut dire que le Pouvoir a joué habilement de la tactique du oui mais. Comme beaucoup, j’ai longtemps pensé qu’il s’agissait d’une stratégie. Nous étions tous des frères et des sœurs et nous devions avoir la patience des enfants de famille nombreuse. Le Pouvoir soufflait le chaud et le froid et s’offrait même le luxe d’encourager les femmes à «arracher leurs droits». Certains discours officiels ressemblaient à s’y méprendre à des discours de féministes. La femme a arraché ses droits, nous ne lui faisons pas l’aumône et nous n’avons pas de sentiment paternaliste à son égard! Qui a dit ça? Une virago? Une fille de la révolution? Non. Houari Boumediene. Le président du Conseil de la Révolution, en 1966 lors d’une réunion des anciens moudjahiddins. La commedia révolutionnaire aura la vie longue. Dix ans après, le même homme, devenu Président de la République par la volonté populaire qui avait plébiscité l’unique candidat du FLN, un homme qui détenait le droit de vie et de mort sur le peuple algérien, se plaindra de ceux qui empêchaient les femmes d’avoir les droits. À part lui, je ne voyais pas qui aurait pu sérieusement empêcher les femmes d’avoir des droits. Et n’ayant peur d’aucun paradoxe, —ou galvanisé par sa ferveur de jeune marié sous l’influence de sa nouvelle épousée, une avocate, divorcée qu’il épousa par amour—, il dénonça au IIIè Congrès de l’UNFA, le 1er avril 1974, l’existence d’esprits archaïques qui refusaient l’évolution de l’homme et de la femme: s’il existe des courants allant à l’encontre de l’évolution de la femme, ce seraient des courants allant à l’inverse de la révolution et du socialisme.

Tu devrais dire que le Président amoureux avait, comme le Président Tribun précédent, et comme ceux qui suivront, laissé les femmes se débrouiller seules dans l’arène aux grands fauves. Tu devrais expliquer ton endoctrinement, le tien et celui de toute une génération de femmes et d’hommes, et tenter d’apporter un peu de raison à ce qui ressemble à une folie collective. Tu devrais raconter comment on t’a grignoté le cerveau pendant de longues années et cela dès le début, quand tu regardais l’avenir droit dans les yeux. Quant tu te baladais à tes risques et périls en toute liberté dans les rues d’Alger, des boucles de gitane aux oreilles, la peau bronzée. Tu entrais triomphante dans le hall sombre du Palais de Justice, comme ce jour de printemps électrique où tu recevais légère, et pas rancunière, les clins d’œil des prévenus dans le box, et ceux des gendarmes. Des années de résistance jubilatoire, je remontais une marée d’yeux avides, je le faisais avec insolence. Nous étions une poignée de jeunes femmes algériennes à aller librement dans les lieux réservés aux hommes, et nous ne pensions pas que pour mieux circuler il fallût se voiler à tous les regards. Notre jeu favori était de faire baisser les yeux de l’ennemi.

Dès l’enfance, j’avais reçu de mon père la conviction que j’étais l’égale de mon frère. Un incident mineur m’installa au coeur d’un combat durable. Un dimanche après-midi à la Ferme, j’avais sans doute treize ans car treize ans c’est l’âge où l’on commence à vous mettre dans la case « ce n’est plus une enfant», finie la liberté, il y avait toujours une bonne âme dans les maisons pour rappeler ce qui se faisait et ce qui ne se faisait pas du côté des petites filles en fleur, surtout quand les parents marquaient de l’indifférence aux rites ancestraux. J’avais 13 ans, c’était donc en 1954. Cette histoire se passait-elle avant ou après la Toussaint Rouge? J’entrais ainsi dans deux révolutions, la lutte pour l’indépendance qui se terminera en 1962 et la lutte des femmes qui est loin d’être terminée. C’était un dimanche à l’heure du goûter, servi comme d’habitude à l’office par la cuisinière. Sur la table, un broc de lait frais et un cake coupé en tranches inégales. Je tends la main… «Laisse le gros morceau à ton frère, c’est un garçon!» J’étais hors de moi. Pour la première fois on essayait de réfréner mes désirs parce que j’étais une fille. J’ai couru chez mon père pour lui demander si un garçon avait droit à la plus grosse part d’un gâteau. «Les garçons et les filles ont les mêmes droits», a-t-il dit en levant à peine les yeux de son journal. Lisait-il le compte-rendu du premier attentat de la Résistance algérienne, l’assassinat du couple d’instituteurs Français, les Monnerot, dans les gorges de Tighamininine des montagnes du Ziban? Aucun homme plus tard ne pourra me convaincre du contraire. Aucune démonstration féministe n’aura plus de poids que les paroles distraites de mon père. Elles feront leur chemin à travers toutes les constructions religieuses, culturelles, sociales, idéologiques dans lesquelles on voudra enfermer ma pensée.

Nous étions un pays patchwork. Certes, notre famille connut des alliances douloureuses. Telle cousine germaine de mon père qui était entrée dans une famille de notables religieux avait vu sa fille retirée de l’école par le père de son mari. Cela avait été un drame pour toute la famille. La jeune femme ne s’en remit jamais. Plus près, une cousine du même âge que moi suivra la règle de sa famille paternelle, une des familles citadelles d’une grande ville de l’intérieur, ville citadelle elle aussi. Elle fut mariée sur échange de photo, de pedigree faudrait-il dire. C’était l’année du Bac. Elle avait échoué et c’était prévu comme ça. À l’annonce des résultats, moi qui avais réussi je me cachais dans la ville n’osant affronter la sentence qui tomberait sur ma camarade de jeux. La fête nuptiale a été somptueuse, aussi démesurée que mon désespoir. Le sucre des gâteaux nappait des scènes insupportables. Mes tantes au visage si doux devenaient les ordonnatrices de la tradition, celle du malheur des filles. J’étais leur prochaine proie. Le lendemain des noces, on apporta aux mariés un poisson vivant à écailler, en gage d’abondance. Tant d’autres femmes reprises au lasso par la tradition, même si elles semblaient heureuses après coup —elles affichent toujours le bonheur,— me faisaient deviner des gouffres d’humiliation qui m’emplissaient d’effroi. Je les mettais sur le dos des turpitudes bourgeoises. Je me jetais encore plus résolument dans les bras de la Révolution. Je ne savais pas encore qu’il fallait être deux pour cette révolution-là. J’ai rangé un jour mes boucles d’oreilles de gitane. Je devins comme les autres une figure hiératique de la condition de la femme algérienne. Mais il y avait plus difficile à comprendre que les concessions vestimentaires accordées dans une limite raisonnable —en Europe aussi les premières femmes qui occupèrent les lieux publics gommèrent leur féminité: il y avait mon endoctrinement, et celui de toute une génération. Car il faut appeler un chat un chat, toute une génération de femmes algériennes a accepté et justifié longtemps la condition dans laquelle elle était maintenue. Pour moi c’était une régression que j’acceptais pour des raisons qui sont longtemps restées obscures et que ce récit m’aide à découvrir. C’est un travail difficile, que je mène depuis quelques années avec la crainte de le finir, de me retrouver vidée de cette histoire qui ne cesse de me nourrir.

Avant de rencontrer les révolutionnaires algériens, je n’avais pas idée de l’ostracisme qui pesait sur les femmes de mon pays. Sur mon corps s’amoncelaient les sentences antiques, que je découvrais au fur et à mesure, avec autant d’effarement que ce dimanche à l’heure du goûter à la Ferme. Sans recours. Avec le temps, je n’échappais pas à la chape de la rue, aux vêtements dissimulateurs. Passer inaperçue, traverser les milliers de regards gluants des hommes qui me suivaient sans relâche dans les rues, cela ne me faisait plus sourire. Tous les hommes, les vieillards, les jeunes et jusqu’aux enfants étaient les maîtres de la rue et des femmes. L’ennemi, que j’avais regardé dans les yeux et avec insolence se multiplia, vainquit; il allait conquérir toute la rue.

Je ne formulais pas encore les choses aussi clairement, je ne voyais pas très bien ce qui se jouait autour de moi et en moi. Quand ça allait mal, je me croyais plongée dans une crise de mal vie que je cachais honteusement. Je naviguais à vue, j’avançais comme un crabe sur le sable.

Ce n’est que peu à peu que j’ai construit une conscience claire, par ce qu’il faut bien appeler une éducation algérienne, de ce qui deviendra un des centres de ma vie, la conscience de mon oppression en tant que femme algérienne.

Pauvres petits hommes, les femmes sont le miroir dans lequel ils peuvent se voir plus grands qu’ils ne sont», m’enseigna une sage qui avait passé sa vie entre les murs de sa maison à servir père, mari, fils et petits-fils. Mon éducation algérienne a été longue, douloureuse parfois, toujours passionnante, si bien qu’il fut difficile de conserver assez de scepticisme pour préserver un espace de liberté critique. Les faits avaient beau être têtus, mon aveuglement l’était encore davantage. Ma découverte du double visage de la Révolution s’est faite lentement et aussi vrai que cette découverte fut lente, aussi vrai j’ai tenté de l’ignorer, lâchement. Je me glissais peu à peu dans une distorsion savante de la réalité, et survivais au prix d’un véritable dédoublement de moi-même. Cette schizophrénie légère était assez répandue et elle explique peut-être le phénomène algérien de la victime consentante. Le peuple et moi rêvions notre réalité et applaudissions au passage de nos maîtres.

* * *

L’UNFA était installée dans un des vieux immeubles haussmanniens qui entouraient le Palais de Justice, un vaste bureau laissé vacant par un notaire dont le panonceau était encore accroché à la porte d’entrée de l’immeuble. Les pièces étaient en enfilade, immenses. Tout était désolé, on avait peine à croire que nous étions dans une organisation de masse chargée du problème principal du pays. Les murs étaient nus et les meubles fonctionnels sans plus de fonction, les rayonnages des bibliothèques vides, l’entrée de l’immeuble sombre, la boule d’amortissement de la rampe d’escalier arrachée. Qu’importe, c’est quatre à quatre et la rage au coeur que je prenais l’escalier. Triste lui aussi, privé d’éclairage depuis l’indépendance, les marches de marbre maculées par la crasse. J’étais accueillie comme une petite sœur par la Présidente Nefissa L., et la Secrétaire générale Mamya C. Je les connaissais bien et les admirais. Nationalistes de la première heure, elles appartenaient à la vieille société urbaine et aux cercles que je fréquentais. Elles voulaient bien de moi, nous allions continuer ensemble l’aventure qui avait soulevé le peuple algérien.

À la première réunion, elles me donnèrent à lire un livre écrit en 1940 par une femme égyptienne, sur l’Islam et les femmes. Pour moi ce fut inattendu. Pourquoi lire ce vieux livre? La guerre de libération, et les femmes combattantes, et les déclarations faites pendant la guerre, celles du retour, les sœurs, les mères chéries qui avaient tant donné! Tous ces discours sur la participation des femmes à la lutte de libération, des paroles en l’air? Je me souviens encore du nom de l’auteur tant ce livre cristallisa longtemps mes griefs : Doriyya Chafiq. Son livre s’évertuait à démontrer que l’Islam avait donné des droits aux femmes et qu’il avait été mal interprété. Il heurtait mon idéalisme radical qui faisait de l’égalité de tous et de la liberté des femmes un droit qui ne devait recevoir aucune justification. Mon butin de guerre arraché aux Français, c’était l’universalisme. Chacun son butin, pour Kateb Yacine, c’était la langue française, que je partageais avec lui, pour le Colonel Saddek la maison des Germain, et pour d’autres, d’autres choses encore. C’était la première fois que je lisais un plaidoyer pour une interprétation féministe du Coran. De ce jour à aujourd’hui j’ai lu des centaines et des centaines de plaidoyers du même genre, certains sont de véritables suppliques. Après des tonnes de mots, des tonnes de papier, sans parler de la rage des femmes qui ne se mesure pas, un seul homme, un seul, Habib Bourguiba, le Tunisien, a répondu à l’immense attente des femmes, un seul a cloué le bec aux Vieillards inaudibles, un seul homme a brisé la subordination des femmes arabes consubstantielle à l’Islam. Le jour où le vieux Président m’a reçue, beaucoup plus tard, quand j’étais chargée d’un programme pour l’égalité des femmes dans une organisation internationale, dans le salon de son Palais de Carthage avec un groupe de femmes arabes que j’avais réunies à Tunis, il me tint la main pendant tout l’entretien, sa manie de toucher ses interlocutrices avait empiré avec l’âge, et me dit avec un accent un rien parigot : «Quand j’ai vu votre Président Chadli, je lui ai dit, allez mon vieux, libère-les, libère-les, n’aie pas peur!»

Chadli était le successeur de Boumediene, et le troisième président de la République algérienne. Il était en poste au moment des élections du 26 décembre 1991 qui consacrèrent la victoire écrasante des fondamentalistes islamistes, celles qui m’envoyèrent à la gueule une réalité que je ne voulais pas voir. Après le grignotement, l’explosion! Les militaires le destitueront en janvier 1992, ils disaient qu’il était prêt à livrer l’Algérie aux Islamistes. Il sera remplacé par un autre qui n’a pas eu le temps d’être vraiment notre président, Boudiaf qui, lui comme dans un jeu de tir à un stand de fête foraine, sera tué en direct à la télévision. La mémoire s’emballe. En montant, impatiente, les marches de l’UNFA, je ne connaissais pas la fin funeste de la Révolution algérienne, mais déjà mes illusions prenaient l’eau.

Immergée dans l’avilissement des femmes de mon pays, au cœur du pouvoir —n’étais-je pas dans un de ses Appareils?—, je tombais de haut.

Les Grandes sœurs me déroutaient. Elles voulaient démontrer que le Coran avait été mal interprété, pendant treize siècles, par les musulmans de toutes les latitudes, vivant sous tous les climats, sous toutes les formes de gouvernement, socialiste, capitaliste, royaliste, républicain, de tous les continents, asiatiques, arabes, africains et européens, riches et pauvres, ceux des villes et ceux des campagnes, analphabètes et lettrés! Tous, pendant treize siècles, ils avaient mal interprété le Coran, ils avaient puisé illégalement des droits et mis abusivement le Prophète dans leur camp, lui qui avait libéré les femmes en son temps, qui avait interdit que l’on tue les bébés filles, qui avait rendu impossible la polygamie, qui avait donné aux femmes le droit de gérer leur patrimoine, qui les avait fait hérité, qui, qui, et, et. Ouf! Je commençais à être épuisée par tant de mots! Après quatre années d’indépendance c’était la stratégie choisie. Il ne fallait pas attendre que je coure après les exégètes du Livre. J’avais déjà compris que les anti-féministes et les féministes trouveraient dans le Coran des arguments sans trop d’acrobatie. Les femmes sortiraient vaincues, et le pays avec elles.

Le malheur des femmes n’intéressait personne,

Personne ne voulait entendre que la polygamie était un abandon de famille, que donner un livret de famille avec quatre pages autorisait les hommes à jeter femmes et enfants avec la main de Dieu. Il leur suffisait de claquer la porte derrière eux, quand ce n’était pas sur les femmes et enfants, d’emporter leur livret de famille et d’y faire inscrire le deuxième mariage, le troisième, le quatrième. Les nouvelles épousées étaient plus jeunes, et vierges de surcroît. Avec elles ils allaient recommencer et oublier leur vie de misère, leurs difficultés sexuelles. Leur mère le leur avaient promis, elles qui faisaient et défaisaient la vie de leurs fils pour oublier qu’elles n’avaient pas eu de vie de femme.

Pendant ce printemps de l’année 1966, je sortais du tribunal lourde des histoires que j’avais essayé de débrouiller dans la journée, je me bagarrais contre la misère, la loi et la coutume. Notre société était sortie malade de la guerre. Nous nous enlisions dans la bataille sur le sexe des anges alors qu’avançaient en rang serré, pour faire tomber la ville, les femmes et les enfants abandonnés, les filles mères, la prostitution, la violence sexuelle, la délinquance juvénile. Et l’on voulait faire de la religion le régulateur angélique des maux qui se multipliaient au rythme de la population qui doublera en vingt ans! Devant mon entêtement à essayer de les convaincre, la Présidente et la Secrétaire générale, apitoyées par l’état dans lequel me mettaient ces discussions, me dirent un jour, pour me consoler : «Une délégation de femmes tchèques est venue s’informer sur la polygamie». Mais pourquoi? «Elles ont un grand problème de femmes seules.» Pleurez, mes soeurs algériennes !

Les responsables de l’Union des femmes étaient entrées dans le jeu des Grands frères. Par stratégi ? Peut-être. Mais c’est un jeu dont on sait le début et pas la fin. Un jeu dont on ne sait pas quand finissent les stratégies, quand commencent les compromissions. Les Grandes soeurs, et beaucoup de femmes avec elles, avaient pris le chemin du milieu qui menait droit dans le mur.

* * *

Rien ne ressemble plus à une guerre contre les populations civiles qu’une guerre contre les populations civiles, quels que soient le lieu et le temps. Comme rien ne ressemble plus à un maquis qu’un maquis. De ça, j’en eus conscience très tôt, d’une manière confuse, mais si forte qu’aujourd’hui encore je revois les images de ce film vu un après-midi de désœuvrement à Genève, l’été, un été pendant la guerre d’Algérie, le premier été après l’assassinat de mon père en décembre 1957. C’étaient les vacances scolaires. Je les passais chez mon oncle Hamid, à Genève. Le premier été orphelin.

Nous étions entrés au hasard dans un cinéma. Il avait l’habitude agaçante d’entrer dans une salle entre deux rendez-vous, et de voir des morceaux de films. On jouait cette fois-ci un film yougoslave sur les maquis, pendant la deuxième guerre mondiale. Mon oncle ne parlait jamais de son passage par le maquis, sauf quand je voulais l’entraîner dans une promenade à pied: « J’ai été obligé de marcher un jour! C’est fini, plus jamais » Il gardait précieusement la paire de souliers Bally suisses qu’il avait portée pendant sa traversée, et disait ironique à l’endroit des Suisses qui avaient accueillis les réfugiés Algériens avec une froideur de banquiers: « ls pourraient en faire de la pub, elles sont encore impeccables!»

Du film, je ne me souviens pas vraiment. C’était l’histoire de femmes maquisardes et des troubles de jalousie qu’elles occasionnaient entre les maquisards. Cette fois nous sommes restés jusqu’à la fin du film. Un film en noir et blanc. Un film terrifiant. À la fin les maquisards fusillent les femmes. En sortant du cinéma, mon oncle, le visage fermé a dit, à lui-même plus qu’à moi : «Tous les maquis se ressemblent!»

Je n’ai pas posé de questions ce jour-là. Pas plus que nous n’en avons posé en 1962. Nous ne posions, nous ne nous posions, aucune question. Sur la guerre d’indépendance qui avait duré de 1954 à 1962, on nous bombarda de discours, de reconstitutions édifiantes, étalées dans le Journal national, à la Télévision nationale. Les images que nous en avions été celles des documentaires de propagande tournés à Gardimaou, en Tunisie, où était stationnée l’Armée des frontières, l’ALN. Les caméras étaient russes, et la technique soviétique, fond de musique ronflante et commentaires langue de bois ; le style algérien se mettait en place. Nous avons accepté l’image stéréotypée de l’héroïque peuple algérien, de préférence peuple paysan, effaçant du même coup tous les autres peuples algériens. L’idéologie déjà façonnait l’avenir.

Des flots d’images mortes pour dire une aventure trop grande. Les femmes occupaient une place centrale dans le dispositif de propagande du FLN. Elles étaient les icônes de la lutte de libération et le gage de sa modernité. Elles étaient filmées dans des maquis/studios de cinéma, visage de madones, impeccables dans des treillis tout neufs, en infirmières, en soldates, les armes à la main. Alors que dès la fin de 1957 l’interdiction des femmes dans les maquis exprimait sans plus aucune ambiguïté la misogynie féroce des maquisards, et leur cruauté froide à l’égard des femmes. Une directive de la Willaya 2, à la fin 1958, dira sans crainte : «si elles rejoignent nos rangs, elles doivent être refoulées à leur destination d’origine, même si les ennemis les appréhendent…». À vous donner froid dans le dos!

À revoir ces films de propagande on est saisi du plaisir de voir l’arroseur arrosé. Les propagandistes misogynes s’enfermeront pour longtemps dans ce piège qu’ils construisirent sur la participation des femmes, si bien qu’ils eurent des difficultés à accoucher (en vingt ans!) d’un code la famille infâme qui est bien le reflet de cette période. Et en même temps ils révélaient une vérité qu’ils ne voulaient pas reconnaître, la place des femmes dans la guerre de libération, beaucoup plus importante car plus utile que l’artillerie lourde bien dérisoire comparée à celle de la France; le courage des femmes, lui, n’avait pas d’équivalent du côté de l’ennemi. Les films truqués renvoient à une vérité que l’on veut cacher désespérément. Car il n’y eut pas que les personnages des documentaires, il y eut les vraies résistantes, et ce malgré la férocité des frères. La guerre finie elles avaient recouvert leur gloire de la modestie et de la pudeur des femmes du pays. Elles disparurent de la scène publique. Sauf quelques exceptions.

Peu à peu, sous les questions pressantes et inquiètes d’autres femmes algériennes, jeunes, étudiantes en colère qui les premières entrèrent en lutte en s’organisant clandestinement dès la fin des années 1970, et qui voulaient comprendre pourquoi les femmes avaient été trahies, comment les femmes étaient passées de la gloire à l’humiliation, les Grandes sœurs ont parlé et ont repris leur place dans l’histoire de la Résistance. Ou ont-elles été gagnées par le désenchantement général? Elles ont laissé échapper des mots, des colères, des larmes retenues si longtemps, certaines un léger mépris pour ceux qui parlaient à tort et à travers de la résistance. Peu à peu, nous avons connu la guerre des femmes dans la Grande guerre. «J’ai quitté la maison pour le maquis, je me suis retrouvée dans un foyer pour jeunes filles à Tunis, avec interdiction de sortir le soir!» Nombre d’entre elles furent «expédiées» en Tunisie, débarquées de l’aventure. Mal reçues. Il n’y avait pas de place pour elles dans les nombreux rouages de la résistance extérieure, comme il n’y en avait pas eu dans les maquis. On avait utilisé les citadines bien volontiers dans les villes quand elles ressemblaient à des Européennes, parce qu’elles pouvaient passer à travers les mailles des barrages de police et de militaires, on avait été contraint de les accueillir aux maquis dans les premiers temps. Oui, on avait eu besoin d’elles, personne ne le conteste, mais de là leur confier des responsabilités, à leur donner des grades, c’était impensable. On parle comme d’un miracle d’une commissaire politique, et même d’une chef de willaya. Les grades, c’était pour les hommes. Même Néfissa L., la future présidente de l’UNFA, resta une sans grade. Elle était médecin et s’était engagée dans les luttes nationalistes bien longtemps avant le déclenchement de la lutte armée. Arrivée au maquis, elle fut vite mise sous les ordres d’un autre médecin que l’on fit venir de Tunis spécialement pour ça. Il était charmant, plus jeune et moins expérimenté, il prit le commandement. Les deux se marièrent plus tard, une belle histoire de guerre et d’amour, si rare qu’elle méritait d’être dite. Et puis ces jeunes citadines, elles étaient plus instruites que la plupart des maquisards, chefs compris. Et elles posaient des questions, elles se mêlaient de politique. C’étaient des emmerdeuses. Et dangereuses. Elles pouvaient semer le trouble dans les esprits des combattants.

Rien de ce drame ne transpire dans les images d’Epinal qu’on nous donnait à voir. Des jeunes femmes en noir et blanc, aux visages sévères et beaux, se déplaçaient à l’aise dans des scènes de guérilla moderne. Pour les besoins de la propagande, elles avaient repris le chemin du maquis, un studio en plein air. C’est hors-cadre que tout s’était joué et dès les premiers moments. Les peurs, les larmes, les suspicions, les humiliations, les contrôles de virginité, l’obligation de dissimuler son corps en passant une gandoura sur son treillis, un vrai risque, une entrave dans les fuites de la dernière chance ; et tant d’autres choses qui dessinèrent le champ de la guerre des femmes dans la grande guerre des hommes. À l’Indépendance, les maquisardes, pour la plupart, disparaîtront de la vie publique, volontairement, fièrement. Elles nous ont laissées avec une histoire trop grande pour le présent. C’est Nefissa L. qui me raconta, d’un ton léger, les petites choses sans importance de la vie des maquis : «On m’obligea à mettre une gandoura sur mon treillis. Mais j’ai refusé de passer une visite de contrôle de virginité», dira-t-elle farouche, redevenant pour un instant la jeune femme rebelle qui fit d’elle la grande résistante, courageuse, politique, intelligente qui entra dans le Panthéon de l’histoire des femmes algériennes.

Elle me raconta cela longtemps après notre rencontre à l’UNFA, près de vingt ans après. L’ancienne Présidente de l’UNFA avait perdu son assurance. Le temps avait usé sa bonne volonté. C’était à Paris pendant qu’elle s’y faisait soigner. Elle me dit aussi que le jeune maquisard qui apportait le journal refusait de le lui remettre car il avait comme instruction de le donner au docteur. Il le donna donc à l’infirmier, jusqu’à l’arrivée du médecin-homme, son futur mari. Rien n’avait pu faire entendre raison à ce jeune montagnard. Il dictait sa loi à la grande dame. Et à travers lui tous les siens. —Pourquoi n’écris-tu pas ces choses, cela pourrait nous aider? —Pourquoi ternir l’image de la Révolution ! C’est ce que nous avons de plus cher. J’ai tout abandonné pour ça. Elle parlait avec une tristesse et une lenteur qui ne devaient rien à la maladie. Pauvre Nefissa, elle avalera d’autres couleuvres. Quelque temps après cette rencontre, j’apprendrai qu’elle avait été obligée de fuir de son bureau par la fenêtre. Des islamistes déchaînés essayaient de forcer sa porte. Elle avait osé interdire aux infirmières le port du voile à l’intérieur de son service à l’Hôpital Mustapha. Fille de la grande bourgeoisie algéroise, une des premières gynécologues installées dans la ville d’Alger, elle sut mettre sa vie en péril, mais ne résista pas aux diktats archaïques qui menaient les maquis et plus tard le pays. Nos compromissions viennent de loin, et de toutes, de tous. D’elle, de moi, et de beaucoup d’autres. Je sais ça, et je sais aussi que rien ne ternira cette révolution qui était si chère au coeur de Nefissa. Surtout pas la vérité. Aucune révélation ne put ternir l’héroïsme du peuple algérien, jusqu’à aujourd’hui où les historiens interrogent l’exactitude des faits et nous aident à dégonfler les mythes. Plus nous en savons et plus grande est l’insurrection-résurrection de tout un peuple. Plus grande que nous, beaucoup plus grande que nous. Si je sais maintenant beaucoup de choses, aucune vérité ne remet en cause ni n’amoindrit cette reconnaissance que je garde à l’abri du temps comme un don précieux. Qu’elle ait été le lieu idéal du mensonge et de l’infamie n’enlève rien à la guerre de libération, et si c’était à refaire….

Quelques frères aussi parlèrent, ces frères qui sont restés, pour toujours les fils meurtris de la Révolution algérienne. Nany, le jeune et charismatique cousin de mon père, le frère de Smaïl, le futur Secrétaire Général du ministère de l’agriculture, monté au maquis alors qu’il faisait ses études de médecine, était ma source inépuisable. Dès le début de la lutte armée, il s’était engagé dans la résistance au sein de l’université.

Alors que je lui disais combien j’étais déçue par l’attitude des politiques, ses amis, mes amis, sur la question des femmes, pour atténuer mon désarroi sans se douter qu’il installait au coeur de mon utopie un ver dévastateur, il me raconta comment il avait été chargé de faire passer une visite médicale aux maquisardes pour vérifier leur virginité, « Ce n’est pas simple, tu vois, le fond du pays n’est pas ce que tu crois. Le peuple n’est pas cette abstraction idéale dont tu parles, la réalité est à des lieues de toi, de moi ! » Le jeune idéaliste fut étrillé rudement par la réalité du maquis, l’étudiant en médecine, qui ne se consola jamais de ne pas être le médecin des pauvres qu’il avait rêvé d’être malgré les postes prestigieux qu’il recevra du Pouvoir, s’était réfugié avec les jeunes femmes dans la souche d’un énorme arbre et avait demandé à Mustapha K., un autre cousin de mon père, qu’il avait retrouvé au maquis, d’en interdire l’entrée aux autres, le fusil à la main : « Tire s’il le faut ». « Je n’en menais pas large. Je me suis enfermée avec les filles, nous avons laissé passer un laps de temps raisonnable, en silence, sans bouger. Des minutes de plomb. Et puis je leur ai dit, À la première occasion vous devez filer. Il y a une sale ambiance ! »

En écoutant cette histoire je me souvenais de cet après-midi à Genève avec mon oncle Hamid, et de la tête qu’il faisait en sortant du film yougoslave sur le maquis. Tous les maquis se ressemblent. Les compagnes de Nany n’ont pas eu le temps de s’enfuir, elles ont été arrêtées, et lui aussi, par l’armée française. Il s’en est tiré de justesse.

Et encore cette histoire que me raconta un jeune écorché, perdu souvent dans l’alcool, incapable de vivre le présent et que j’ai abandonné à regret à ses fantômes, pourquoi? Devant moi, le jeune homme séduisant que j’avais retrouvé à la porte de l’hôpital Mustapha où il dirigeait le service de radiologie glissait peu à peu dans une contemplation morbide, pourquoi? Sur son visage fin marqué par de nombreuses traces acnéiques, tombait une tristesse infinie, pourquoi ce désespoir? Avec le temps, il me raconta comment, monté au maquis à 17 ans, il dut participer à l’exécution de trois maquisardes : «Notre chef le décida parce qu’elles occasionnaient, malgré elles bien sûr, des troubles, des jalousies entre les maquisards. Elles étaient très courageuses. J’ai fui, et je me suis retrouvé en Suède. J’ai pu reprendre mes études.»

Et tant d’autres histoires racontées dans les heures avancées de la nuit, que nous nous chuchotions de peur de briser l’équilibre fragile où nous nous tenions, entre un passé mythique et un présent difficile. De sombres histoires. On ne peut réduire la réalité de la guerre de libération à ces histoires. Elle fut plus grande que nous. Et aujourd’hui encore en écrivant ces mots je suis écrasée par elle, submergée par un sentiment d’humilité. L’histoire de la résistance dressera et dresse dans nos cœurs et notre raison les visages démesurés des héroïnes et des héros en fraternité, avec une force plus forte que la réalité. C’est par le maquis que l’Algérie a pris le chemin de l’histoire… C’est par le maquis qu’elle a pris le chemin de l’indépendance, et ce sont les héros morts au maquis, des montagnes et des villes, qui l’ont libérée.

HOMMAGE AUX MOUDJAHIDATE ALGÉRIENNES D’ORIGINE EUROPEENNE

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L’évènement relaté par le quotidien arabophone «El KHABAR» n’est pas ordinaire (pages 15 et 16 de l’édition du 9 mars, voir pièce jointe).

Il est digne de la mémoire du journaliste algérien éminent dont la Fondation porte le nom, le regretté Omar Ourtilane, tombé victime du terrorisme durant la décennie noire 90.

Plusieurs anciennes résistantes de la guerre de libération, d’origine européenne, ont été ainsi honorées à l’occasion de la journée internationale du 8 Mars, en hommage à leur lutte et leurs sacrifices pour la liberté et la dignité du peuple algérien, à contre-courant de l’hostilité dominante de leur communauté d’origine.

Avec Jacqueline Guerroudj, leur doyenne de plus de 90 ans, ancienne condamnée à mort , distinguée comme «Dame de l’année 2010», la Fondation a aussi honoré Annie Steiner, Lucette Hadj Ali, Yvette Maillot et Eliette Loup, en présence également de Djamila Bouhired, Louisette Ighilariz, Fattouma Ouzegane et plusieurs autres de leurs compagnes de lutte et de prison.

Jacqueline Guerroudj a déclaré : «J’ai embrassé la cause des travailleurs lorsque j’ai découvert les malheurs endurés par les Algériens sous le régime colonial. C’est ce peuple qui m’a fait connaître la voie du combat que j’ai engagé contre l’oppression depuis si longtemps. Je n’ai pas renoncé et ne renoncerai jamais à mon combat. Je crois toujours à ce en quoi j’ai cru et ne m’en éloignerai pas. Pour moi, toute votre présence représente beaucoup».

Annie Steiner de son côté a estimé que leur combat portera tôt ou tard ses fruits mais, en trouvant heureuse l’initiative, se dit attristée à la pensée de toutes celles que personne n’évoque et qui sont tellement nombreuses…

SOCIALGERIE a déjà fait connaître de nombreux épisodes des luttes engagées par ces militantes. D’autres suivront, pleins d’enseignements et d’encouragements pour les luttes futures.

Hommage à la presse algérienne, aux organisations, institutions et citoyen(ne)s qui restituent au peuple et à la société ces «précieux héritages» de leur Histoire.

Pour lire l’article en entier, cliquer ici…

SOHA BECHARA, FIGURE EMBLEMATIQUE DES RESISTANCES FEMININES

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Soha BECHARA, devenue célèbre lors de la première occupation israélienne du Liban (années 80), reste une émouvante figure de la Résistance libanaise

Deux raisons au moins justifient dans l’actualité l’hommage que lui rend « Socialgerie » à travers la video d’une chaîne de télévision suisse (2006) et un article récent de la presse arabophone, reproduit par le site « Al Faraby »

D’abord, le centième anniversaire de la journée internationale du 8 Mars met à l’honneur la décisive participation des femmes à toutes les résistances contre les injustices et l’oppression, qu’elles ressentent doublement

Ensuite, derrière le paravent d’une fausse ouverture à des négociations israélo-palestiniennes, l’épouvantail d’une menace iranienne est agité pour préparer les opinions à une nouvelle et barbare agression contre les peuples de la région

Mais le souvenir de la cuisante défaite infligée aux agresseurs sionistes en 2006, grâce à une cohésion et une mobilisation populaires inédites, est toujours présent

Souhaitons qu’il continue à inspirer les efforts en vue d’une stratégie commune de défense libanaise, conforme aux intérêts de la paix et de toutes les composantes de cette nation multi-confessionnelle

C’est aussi le sens de l’article de Sadek Hadjerès (remis en ligne aujourd’hui) publié dans le Quotidien d’Oran au cours de l’été 2006

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Une militante libanaise retourne dans son pays dévasté. Une équipe de la Télévision suisse, l’a accompagnée dans son voyage – au Sud Liban et à Beyrouth-…Le film est présenté le 26 Octobre 2006 dans son magazine « Temps présent »

Pour voir la vidéo, [cliquez sur le lien:

http://www.tsr.ch/tsr/index.html?siteSect=500000&bcid=454687#vid=7199478->http://www.tsr.ch/tsr/index.html?siteSect=500000&bcid=454687#vid=7199478]


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سهى بشارة : المناضلة الهادئة تحمل جراحها وتمشي

ليال حداد

كان يمكن سهى بشارة أن تكون مدرّبة رياضية. كان يمكنها أن تكون مهندسة ناجحة. وكان يمكن أيضاً أن تكون ربّة منزل إن أرادت. ببساطة، كان يمكن حياتها أن تكون هادئة. ولكن ذلك لم يحصل. اختارت ابنة بلدة دير ميماس (جنوب لبنان) طريقاً آخر يشبهها، ويجسّد نظرتها إلى العيش بكرامة وحرية.

سهى بشارة التي تزور بيروت للمشاركة في «أسبوع الفصل العنصري الإسرائيلي» في «الجامعة الأميركية في بيروت»، لم تتعب بعد. تراها تتنقّل من عاصمة إلى أخرى، تحمل سنوات نضالها، وتروي للعالم حقيقة ما يجري في المنطقة، والصورة الحقيقية للاحتلال الإسرائيلي. بعناد وصرامة يوازيان سنوات اعتقالها العشر (1988 ـــــ 1998)، تناقش الملفات المحلية والإقليمية والدوليّة، بدءاً بنصر تموز 2006 الذي «أرسى ميزان قوى جديداً في الصراع الذي تشهده المنطقة»… عن دور إيران تسأل :«هل هي معنيّة فعلاً بتحرير القدس؟ وما دوافعها والحالة هذه؟»… أمّا تصويت السويسريين ضدّ بناء المآذن، فتردّه إلى «التجييش الإعلامي الأوروبي طيلة تسع سنوات، تخيّلي لقد صوّروا المآذن على شكل صواريخ. الإسلاموفوبيا تجتاح أوروبا».

بقية المقالة …


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Dans son article au Quotidien d’Oran du 19 août 2006, Sadek Hadjerès avait mis l’accent sur les facteurs et les enseignements de la mise en échec des agresseurs israéliens

pour lire la suite de l’article

« LA SALUTAIRE LEÇON DES BARBARES DU 21e SIÈCLE »

Forger ensemble les armes politiques d’une résistance décisive

cliquer ici….

MYRIAM BEN, ALGÉRIENNE DE TOUS LES COMBATS

En ces temps sombres, chaque nouveau huit Mars nous rend plus pénible l’évocation des femmes de courage et d’action qui nous ont quitté(e)s.
Cette date, journée de luttes et d’espoirs féminins, les aidait à vivre les épreuves tragiques de la décennie écoulée et à persévérer dans leurs combats multiformes, engagés pour guérir les meurtrissures de leur peuple et celles de leur condition féminine.
Mais elles sont parties sans avoir vu se lever sur l’Algérie ne serait-ce qu’un pâle soleil de liberté et de justice sociale, suffisant pour adoucir leurs épreuves.

L’an dernier à la même époque, Anissa Asselah nous était brutalement ravie.

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Anissa transformait chaque anniversaire de l’assassinat de ses êtres les plus chers, (son mari directeur de l’Institut des beaux Arts et son fils étudiant dans le même établissement) en anniversaire de vie et d’action.

Face à l’injustice, à l’esprit de prédation, à la laideur et à la barbarie, elle savait malgré sa douleur faire passer aux jeunes générations guettées par la haine, les messages de création culturelle, de civisme, d’élan vers la beauté et la solidarité humaine.

Ceux qui l’approchaient étaient gagnés par sa sérénité, acquise certainement au prix d’une blessure interne jamais guérie. Par sa dignité, c’est elle qui insufflait aux autres confiance, combativité et ouverture d’esprit. Elle me rappelait, pour cette fermeté d’âme et cette générosité, les regrettés Abdelkader Alloula et Rabah Guenzet.

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Le 8 Mars cette année, dans ce même champ de l’art et de la culture en proie aux entreprises de désertification, c’est une autre grande dame que l’Algérie a perdue. Myriam Ben (nom d’écrivain et d’artiste peintre de Marylise Ben-Haïm), a quitté en même temps la vie et le pays de ses racines, celui de ses grandes joies avant qu’il devienne le pays d’un chagrin sans limite.

Algérienne de «souche» autant que de cœur et de raison, sa foi dans les forces saines de son peuple ne l’avait jamais quittée. Elle l’avait aidée à surmonter les épreuves qui n’ont pas manqué à l’Algérie depuis cinquante ans. Elle a été contrainte à l’exil en France depuis quelques années par les hégémonismes politiques et idéologiques croisés, impatients de gagner ou conserver le pouvoir sur le corps d’un pays ensanglanté. Mais elle ne pouvait continuer à créer et produire qu’avec les yeux et le cœur d’une Algérienne vivant les fiertés et les humiliations de son peuple.

Pour elle, la dernière des humiliations a été celle qui a frappé dans leur chair et dans leur âme les frères et sœurs innombrables de Massinissa Guermouh, les jeunes et les moins jeunes de Bab el Oued et de tant de lieux du persistant malheur algérien. Elle tenait à la vie, la sienne et celle des autres, mais sa santé déjà fragile n’a pas résisté à ces derniers épisodes.

Elle étouffait sous les sombres nuées qui se sont abattues en tapis de bombes et en cataclysmes naturels sur les peuples déshérités et opprimés du monde. Elle ne pouvait plus supporter le temps des torrents de boue, de dégradation sociale et politique qui ont englouti ou jeté vers la mer des centaines de ses concitoyens algérois et, pire encore, l’insultante hypocrisie officielle qui consistait, sans crainte de blasphème, à rejeter sur la volonté divine les carences des humains et les responsabilités du système.

Bab el Oued, Bologhine (Saint Eugène), ces quartiers lui étaient chers. Ils lui rappelaient quelques-unes de ses luttes passées. Scrutant la Méditerranée depuis les rives françaises où la clouait son exil, peut-être en ces temps de malheurs s’imaginait-elle faisant corps avec l’immensité bleue pour rejoindre ses compatriotes engloutis par les flots aux époques différentes. Ceux d’aujourd’hui emportés par les intempéries et ceux des années cinquante que les unités spéciales de répression colonialistes jetaient au large, lestés de béton, du haut de leurs hélicoptères après les avoir férocement torturés au Casino de la Corniche, tout près des Deux Moulins.

À deux pas de là, se trouvait le cabanon surplombant la mer, où Myriam venait nous rejoindre, Bachir Hadj Ali et moi-même au début de 1956, quand nous préparions l’opération consistant à s’emparer d’un chargement d’armes des troupes françaises.

Enseignante rurale à Oued Fodda, près de Chleff-El Asnam (ex-Orleansville), elle faisait infatigablement la liaison avec Henri Maillot, Maurice Laban, Hamid Gherab et d’autres. Je me souviens de sa déception quand elle apprit que, faute d’une réponse du FLN qui se dérobait au contact (pour une opération qui aurait nécessité la coopération de ses groupes armés), nous avions manqué l’occasion d’un chargement d’armes américaines beaucoup plus nombreuses et modernes, nous contentant de celles que les forces coloniales venaient de remplacer. Quelque temps après le succès de cette opération, Myriam mènera une périlleuse et active clandestinité, au cours de laquelle jusqu’à l’Indépendance aucune de la quinzaine de personnes concernées ne fut découverte ou arrêtée en liaison avec cette affaire.

Bab El Oued de la fin des années quarante et du début des années cinquante, c’était aussi sa participation enthousiaste aux manifestations de la salle «Padovani», tout près d’El Kettani en bord de mer. Chaque année, les journées de le jeunesse mondiale anticolonialiste résonnaient des envolées et des poèmes éblouissants de Kateb Yacine, devant les auditoires mobilisés en cette occasion par l’ensemble des organisations nationales de jeunes de l’époque : UJDA, Scouts Musulmans, Etudiants (AEMAN), Jeunes syndiqués, Jeunesse de l’UDMA etc.

Myriam faisait partie, comme Daniel Timsit et d’autres, de ces jeunes de la communauté israélite algérienne, qui ont commencé à militer très jeunes dans les Jeunesses communistes après avoir subi les humiliantes discriminations du régime colonialo-vichyste de 1940 à 42. C’est ainsi que Henri Alleg et Myriam (ainsi que Fernand Iveton et Henri Maillot qui n’étaient pas juifs) seront naturellement sensibles à la revendication nationale algérienne dans les quartiers populaires de la Redoute (Mouradia) et Clos Salembier qu’ils habitaient. Comme Ahmed Akkache, Baya Allaouchiche et d’autres jeunes communistes arabo-berbères de ce même quartier, ils agissaient côte à côte avec les nationalistes de la même génération.

À la Redoute, au domicile de Myriam, se retrouvaient aussi pour des discussions culturelles passionnées les jeunes qui tournaient autour du quotidien «Alger républicain» ou qui y travaillaient. Parmi les habitués de ces rencontres où se mêlaient œuvres traditionnelles arabo-maghrébines et créations progressistes du monde entier, dont celles de Nazim Hikmet, Paul Robeson, Atahalta Youpanqui, etc., il y avait Kateb Yacine avec sa fougue poétique et Mohammed Dib, chez qui était en train de mûrir son premier roman «La Grande Maison», largement connu après l’Indépendance sous le titre «Dar Sbitar» feuilleton télévisé à grand succès.

Après l’avènement de l’Indépendance nationale à laquelle elle avait toujours cru et travaillé, il fut donné à Myriam comme à ses compatriotes de connaître deux visages de l’Algérie nouvelle. D’un côté l’Algérie qui se construisait avec d’immenses espoirs. Elle lui a beaucoup donné de son cœur et de ses forces, autant par ses activités de création culturelle que par son travail d’enseignante de grande compétence, en particulier à l’INH (Institut National des Hydrocarbures) de Boumerdès. De l’autre côté, il y avait l’Algérie de plus en plus piétinée et saccagée par la triple conjugaison et complicité des armes, de l’argent et des media, au service de pratiques politiques et de mystifications idéologiques anti-sociales, antidémocratiques et de régression culturelle.

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D’autres diront mieux que moi la qualité de son apport culturel dans les domaines aussi riches que la littérature, la peinture, la musique, en lesquels elle parvenait à fondre les inspirations et les versions multiples d’un patrimoine algérien à la fois traditionnel, populaire et moderne.

Je peux par contre témoigner de tout le courage qu’il lui fallut pour continuer à produire dans un climat où la plus grande des pénuries qu’ait connues l’Algérie, celle des droits citoyens, n’a jamais cessé d’étouffer les talents, les initiatives et les élans de civisme et de solidarité constructive.

Aussi n’a-t-elle jamais séparé son activité culturelle de son engagement politique. Malgré ses problèmes de santé qui l’ont plusieurs fois contrainte à des soins prolongés à l’étranger, elle a affronté persécutions, vexations et menaces en se joignant aux protestations démocratiques contre le coup d’Etat du 19 Juin 65, aux longues luttes diversifiées contre le système du parti unique, pour les libertés syndicales et démocratiques, pour l’égalité en droits citoyens et en dignité entre hommes et femmes.

Des moments forts ont été pour elle les manifestations de solidarité envers le peuple palestinien. Elle en partageait les souffrances et les espoirs. Elle proclamait son indignation envers les exactions sionistes. Elle les jugeait responsables d’une spoliation historique et d’une exploitation désastreuse des sentiments d’identité juive. Elle leur reprochait plus encore leur refus obstiné d’une solution pacifique passant par la reconnaissance des droits du peuple palestinien.

Enfin, dans le prolongement de son engagement pour les droits de l’Homme et du Citoyen, elle participa, après octobre 88, aux actions entreprises par le Comité contre la torture, dont plusieurs organisateurs, comme on le sait, les Prs Boucebci, Belkhenchir et d’autres furent plus tard assassinés.

Les événements ultérieurs ont malheureusement confirmé ses appréhensions concernant un problème de fond qui l’a toujours tourmentée et dont elle a personnellement et directement souffert. Elle a assisté à la transformation perverse de problèmes identitaires réels mais surmontables (de nature religieuse ou linguistique) en préjugés antagonistes. Les intolérances entretenues et manipulées, non seulement ont dégénéré en conflits violents et meurtriers, mais ont barré objectivement et subjectivement la route à des solutions sociales et démocratiques conformes aux intérêts communs des différentes catégories d’une population gravement divisée et désorientée.

L’anti-citoyenneté, baptisée chez nous du nom bien mérité de hogra, déjà lourde envers les hommes, l’était trois fois plus pour elle, comme femme, comme militante et comme personne gardant son franc parler. Surtout que s’exerçant à l’encontre de Myriam, cette hogra empruntait inévitablement un langage mille fois usé mais toujours aussi malfaisant. La mauvaise conscience et la lâcheté, faute d’arguments et de légitimité, stigmatisent toujours la cible désignée comme «étrangère» aux valeurs nationales.

Contre les auteurs de telles pratiques dont elle était profondément ulcérée, Myriam a souvent riposté chaque fois concrètement, dans le style direct qui lui était propre et avec une certaine efficacité, contraignant leurs auteurs à battre provisoirement en retraite. Mais dans ses écrits et ses interventions publiques, elle n’en a jamais fait état, pensant à tort ou à raison comme nombre d’autres qui subissaient ce genre de harcèlement, que cela nuirait à la renommée de l’Algérie à l’étranger.

Nul ne s’étonnera que les experts et les plus virulents en ce type de langage et de comportements, aient été le plus souvent des «super-patriotes» d’après le 19 Mars, des incompétents ou rivaux professionnels. Ils ne lui arrivaient pas à la cheville tant pour l’enracinement dans les réalités et la culture nationales que pour le dévouement au bien public et la sympathie sincère que lui ont manifestée des compatriotes qui la connaissaient sans partager pourtant ses convictions.

En fait, l’enracinement algérien de Myriam était naturel, viscéral même. Elle avait plus d’une raison d’en être fière, face aux mesquineries qui ne lui ont pas été épargnées. De descendance confessionnelle israélite, elle pouvait par le legs culturel double et vivace de ses ancêtres paternels et maternels, se prévaloir à la fois d’une amazighité millénaire ayant ses sources dans le Nord Constantinois et d’un héritage arabo-andalou véhiculé par ses ascendants chassés d’Espagne par l’Inquisition catholique. Elle était à la fois porteuse d’un bagage de civilisation enraciné dans l’histoire du Maghreb central, et en même temps, acquise à la vision d’un État qui respecte et protège les convictions religieuses de chaque citoyen tout en opérant dans la vie publique une distinction qui empêche toute utilisation de la religion à des fins d’exploitation économique ou politique.

Aussi, comme nombre de ses concitoyens musulmans, elle aspirait au renforcement d’une appartenance nationale potentiellement ouverte sur la modernité démocratique et sociale. Elle était sensible aux marques de respect humain des compatriotes et des camarades qui la jugeaient avant tout sur ses actes. Elle voyait dans l’attitude fraternelle de ces Algériens qui ne se comportaient pas comme les sionistes envers les arabes palestiniens un indice probant des grandes ressources d’humanisme de notre peuple. Un épisode concernant Yvette Bacri, fille de la Casbah, une de ses anciennes amies et camarades avant l’indépendance, lui avait fait chaud au cœur. Il lui avait confirmé qu’il existe des possibilités de faire reculer le fléau des machinations sous couverture faussement identitaire, pour peu que les efforts convergent dans ce sens à partir des intérêts communs réels des gens.

Myriam racontait cet épisode avec humour et émotion. À l’époque, dans les années 80, Saout ech-Chaâb, organe du PAGS, avait rapporté le fait sans entrer dans les détails. Lors du décès de Yvette Bacri, fille de la Casbah, assistante sociale qui s’était dévouée jusqu’à épuisement pour les droits sociaux des travailleurs de Sonelgaz et de leurs familles, une centaine de ces derniers se sont présentés à son enterrement au cimetière juif de Bologhine (Saint Eugène). Le personnel rabbinique éberlué avait observé une attente interminable et ne savait comment entamer la prière rituelle, car selon eux, elle nécessitait la présence minimum de dix juifs. La sagesse et l’ouverture d’esprit des responsables syndicaux et de l’assistance musulmane dénoua la situation. Ils désignèrent parmi eux les présumés juifs, ajoutant: si vous en voulez plus, nous sommes tous là.

Sans y voir rien de contradictoire avec leur foi, qu’ils ont vécue au contraire à travers ce geste de la façon la plus profonde et la plus authentique, ils l’avaient fait pour Yvette Bacri et pour le sens de la solidarité sociale et humaine qu’elle n’avait cessé de leur manifester de son vivant.

Au delà de l’émotion suscitée par un itinéraire qui paraît exceptionnel dans l’environnement actuel, la vie, l’œuvre et les luttes de Myriam Ben sont celles d’un combat à la fois national et citoyen. Elles nous éclairent sur certains mécanismes et évolutions géopolitiques dans notre société.

Qu’arrive-il en effet quand des forces dominantes se crispent sur un type de nationalisme asservi à des intérêts économiques et de pouvoir égoïstes? Qu’arrive-t-il quand l’indépendance est amputée du prolongement et du contenu souhaitable des droits citoyens? Vers où va-t-on quand au lieu de compléter les appartenances identitaires par une citoyenneté égale pour tous, qui harmonise et civilise la façon de vivre ces appartenances, on les oppose au contraire en niant la citoyenneté commune au nom d’appartenances (ethniques, linguistiques, idéologiques, partisanes, régionales ou de sexe) auto-proclamées les meilleures?

Il arrive alors le pire. On juge les gens non pas sur leurs actes, leur comportement social et les valeurs et les mobiles réels qui les inspirent, mais sur des proclamations «d’authenticité» démagogiquement greffées sur les préoccupations et les problèmes réels de la société en désarroi et en quête de solutions. Voilà comment on débouche le plus souvent sur des fractures fatales. Voilà comment, tels les membres d’un troupeau voués un par un à leur triste sort, on se présente en rangs dispersés, aussi bien face à des oligarchies locales chez qui les instincts prédateurs ont émoussé le sens de la solidarité nationale, que face à un ultra-libéralisme mondial, impitoyable pour les nations et les peuples affaiblis et divisés.

Et puisqu’il s’agit d’un huit Mars, je dois à la mémoire de Myriam de témoigner et souligner que son engagement national et citoyen ne s’est pas enfermé dans des alignements dominés par une logique étroitement partisane et nuisible au rassemblement de lutte démocratique et social.

Sa sensibilité à la condition concrète des gens, en particulier celle des couches les moins favorisées, elle l’a héritée de sa famille et des épreuves de son enfance, de son parcours d’enseignante rurale puis d’artiste attentive au profond de notre peuple (voir son œuvre ou les portraits comme celui de la potière kabyle aveugle). Sa sensibilité à la détresse des faibles et des humbles a fait que cette intellectuelle, foncièrement hostile à tout intégrisme, a pu éviter la vision dichotomique qui sépare ou oppose consciemment ou non deux catégories de femmes. Celles qui cherchent légitimement à défendre les acquis que leur a apporté la modernité, et celles, la grande majorité des Algériennes, qui n’en ont tiré que de maigres bienfaits et qui estiment, à tort ou à raison, que la modernité se bâtit sur leur dos.

Transposée sur une arène politique malheureusement sanglante, cette dichotomie tend à opposer entre elles l’ensemble des femmes victimes, sur lesquelles s’est refermé le piège du même système socio-politique infernal. Les femmes dont les larmes et la condition sociale ont la même amertume, les épouses, mères, sœurs et filles aussi bien des victimes du terrorisme que des «disparus».

Combien, me disait-elle avec désolation, serait grande l’efficacité de leur protestation commune si elles se rejoignaient autour des objectifs concrets tangibles et légitimes, alors que ceux qui devraient les satisfaire ne le font pas justement en profitant de leur division!

N’ont elles pas intérêt aussi à ce que, à un niveau plus global, soit rompue la logique erronée qui a voulu bipolariser notre peuple en éradicateurs et dialoguistes? Chacune de ces catégories n’abrite-t-elle pas aussi bien des partisans que des adversaires de la démocratie, de la justice sociale et d’une égale dignité pour les hommes et les femmes?

Que faire aujourd’hui à la mémoire de toutes les femmes qui ont sincèrement sacrifié et souffert comme Myriam Ben sans avoir les mêmes positions ou les mêmes idéaux?
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Aujourd’hui, une fois de plus depuis l’époque coloniale, pour les hommes comme pour les femmes, le social longtemps sous-estimé par les uns, nié ou combattu par d’autres, rebondit avec force, se vengeant même dans la violence et le chaos de l’abandon ou de l’incapacité du politique à y apporter des solutions. Celles-ci, même les plus élémentaires et les plus évidentes, ont toujours été reportées à plus tard au nom d’urgences, d’opportunités ou d’argumentaires politico-idéologiques fallacieux.

Ce fut encore le cas au tout début de la décennie sanglante écoulée, même par des courants qui avaient vocation et tradition de le prendre en charge en toutes circonstances. Le terrain social a été délibérément livré aux éléments anti-sociaux des deux blocs d’intérêts hégémonistes qui s’affrontaient pour le pouvoir, prêts pour cela aussi bien à la voie des armes qu’aux compromis opaques pour monopoliser ou partager ce pouvoir.

Pourtant la question sociale est au coeur des problèmes, c’est un centre de gravité, un dénominateur commun et un élément rassembleur possible à différentes mouvances politiques et idéologiques, masculines et féminines de la communauté nationale.

Voilà pourquoi je pense que l’esprit du 8 Mars aujourd’hui, c’est œuvrer à un large et puissant mouvement citoyen, tel qu’il a commencé à s’ébaucher à travers bien des difficultés et des méandres. Amplifié et mieux relayé par la composante démocratique de la «classe politique» et du mouvement associatif, il pourrait devenir un vrai mouvement social, masculin et féminin, autonome et politiquement efficient, seul en mesure de contribuer à débloquer enfin l’engrenage fatal instauré entre malheurs du social et pièges du politique.

Sadek Hadjerès, 5 Mars 2002.

ANISSA ASSELAH, SON MESSAGE DE CULTURE ET DE DIGNITE

Le texte ci-dessous avait été adressé en hommage à Anissa Asselah un an après sa disparition. Un tragique coup du sort avait brutalement interrompu la leçon de courage et d’humanisme que donnait à tous cette grande dame. Après avoir perdu mari et fils assassinés par les intégristes, elle avait entrepris de prolonger leur message de création artistique et culturelle à travers d’infatigables et fructueuses initiatives, comme l’une des meilleures ripostes aux régressions obscurantistes. Quelques mois avant son décès, j’avais eu le bonheur de rencontrer à son invitation quelques uns des étudiants, artistes et militants associatifs qui relevaient avec elle le défi des aspirations de la jeunesse à une culture à la fois enracinée dans le terreau national et ouverte sur l’avenir et sur l’universel.Dans le sombre contexte de l’époque, ce fut pour moi le tranquille et lumineux message d’un peuple et d’une société aux ressources d’espoir et d’action inépuisables.

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Anissa,

Je suis comme toutes celles et tous ceux que ton souvenir a rassemblés aujourd’hui. Je continue à me dire, contre toute raison, que cette journée aurait pu être l’occasion, comme chaque année, de t’écouter avec respect, faire le bilan de tes activités inlassables .

Tu avais transformé chaque anniversaire de mort tragique en anniversaire de vie. Tu nous apprenais dans la douleur que la mort physique est impuissante à tuer l’élan vers la beauté et la création, vers la Vie pour laquelle les tiens sont morts.

Meurtrie comme peu l’ont été, tu arrivais, à tes moments les plus difficiles, à réconcilier les plus découragés avec l’Espoir.

Aujourd’hui, c’est à notre tour, orphelins de toi, de prouver que ton message de courage et de vie est bien passé. Au plus bas des malheurs de l’Algérie, il nous reste à prouver que ton appel continue à inspirer les jeunes générations, guettées par les sirènes du renoncement, face à tant de haine, de barbarie, de prédation et d’injustice.

Anissa,

Tu nous as appris ou confirmé par ton exemple que les enjeux de pouvoir, les armes, les luttes politiques honorables ou les moins honorables joutes politiciennes, ne sont pas les seules à modeler le sort des peuples.
Beaucoup moins spectaculaire mais décisif reste le long et pénible travail de la société sur elle-même, sans lequel aucune avancée véritable et durable ne se réalisera vers le mieux. C’est bien pourquoi ce travail a toujours été et reste soit contrecarré violemment ou non par les uns, soit sous-estimé ou altéré consciemment ou inconsciemment de mille et une façons par les autres, y compris par les volontés et les forces de progrès de la nation.

Anissa,

Cette tâche de longue, de très longue haleine, que tu avais entamée dans les décennies du parti unique, tu as eu le courage de la poursuivre dans les pires conditions personnelles. Aussi tu resteras chère aux Algériens honnêtes que tu savais, comme Abdelkader Alloula, Rabah Guenzet et tant d’autres, rassembler au delà des allégeances politiques et idéologiques, autour des taches de vie et de haute importance sociale et nationale.

Nous te sommes reconnaissants de continuer à entretenir en nous ton esprit d’ouverture, ta foi dans la jeunesse, dans la création, dans la dignité humaine, dans la droiture et la persévérance.

Ton œuvre et ton esprit féconderont l’Algérie de liberté, de justice et de beauté, cette aspiration que tu partageais avec tous tes compatriotes.

Sadek Hadjerès.

« FEMMES ALGÉRIE » VOUS INVITE A LA PROJECTION DU FILM: « LETTRE À MA SŒUR »

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Venez nous rejoindre à la projection du film

« LETTRE À MA SŒUR »

le samedi à 15h à la cinémathèque d’Oran, en présence de la réalisatrice pour le débat…on vous attend

quand?

le samedi 6 Mars 2010 de 15h à 17h

où?

Cinémathèque d’Oran
Projection du film documentaire organisée par L’AFEPEC

Description?

ce film retrace a la perfection le parcours de cette grande militante des droits des femmes qu’a été Nabila DJAHNINE lâchement assassinée le 15 février 1995 en défendant corps et âme ses convictions et ses idées.

La réalisatrice (sœur de l’héroïne) nous rappelle l’engagement sans faille de cette femme, et offre un modèle a toute la jeunesse algérienne dans la défense des libertés élémentaires de chaque citoyen.

Au sujet du réseau « femmes algérie » :
«espace virtuel» dédié au combat des femmes algériennes pour l’égalité et la défense des principes du genre;

[(212 membres, 59 photos, 22 vidéos, 8 événements, 18 billets),
cliquez ici.->http://femmesalgerie.ning.com/events/projection-du-film]

1961: HOMMAGE DU PCA AUX FEMMES DE L’ALGÉRIE EN GUERRE

Cette année, le 8 Mars, la Journée Internationale de lutte des Femmes célèbre le centième anniversaire d’une Histoire marquée de luttes héroïques et de succès substantiels de la cause des droits féminins et de l’égalité dans le Monde, en dépit des épisodes douloureux, des freins et des attaques régressives vouées à l’échec.

Socialgerie inaugure cette nouvelle année par la publication du numéro spécial « Femmes » de l’organe central du PCA, édité sur le sol national en février 1961, empreint du souffle brûlant et vibrant d’espoir de l’époque.

En remerciant la famille qui a permis de retrouver ce précieux document, exprimons l’espoir que d’autres témoignages et contributions, portant sur toutes les étapes du demi-siècle écoulé parviendront à Socialgerie, pleins d’enseignements et d’encouragements pour l’avenir.

Dès les jours suivants, hommes et femmes, alimentez et consultez la rubrique « Femmes, luttes, droits et Culture »

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18 février 1961

الحرية

LIBERTÉ

n° 38

Spécial, dédié aux Femmes َ Algériennes en guerre

Gloire aux Algériennes…………………… page 1 & 2

Éditorial …………………………………… page 1 & 2

L’émancipation de femmes

à l’ordre du jour de l’Algérie libre ………… page 3

Le PCA et le problème des femmes ……. page 3 & 4

En Tunisie et au Maroc …………………. page 3 & 2

Dans les pays socialistes ………………. page 3 & 2

Les Algériennes au cœur du combat national

à la campagne / dans les villes ……… page 4

Serkadji …………………………………… page 5

Héroïnes de la cause nationale

Djamila Bouhired

Hassiba Ben Bouali

Jacqueline Guerroudj

Yamina Abed

Djamila Boupacha

Djennet Hamidou
….. … … … …………………………. page 5

Significations des Twalwil « You You » page 5

Héritières d’une grande tradition de lutte page 6

نشيد الحرية

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NICOLE DREYFUS EST DÉCÉDÉE LE 11 FÉVRIER 2010

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Nicole Dreyfus, avocate des militants du FLN, est décédée

par Hassane Zerrouky, article publié dans l’Humanité

Cette femme menue, qui a défendu des militants nationalistes et communistes algériens, était redoutée par les juges et les procureurs. Dans cette Algérie en guerre, en dépit des menaces de mort, elle n’a jamais cédé à la peur.

Nicole Dreyfus est décédée jeudi soir dans un hôpital parisien. Elle avait quatre-vingt-six ans. Avocate, elle s’est distinguée par un engagement exceptionnel pour la cause de l’Algérie en guerre en assurant la défense des militants nationalistes et communistes algériens.

C’est ainsi qu’en 1956, alors âgée de trente-deux ans, elle a fait partie du collectif de défense du Front de libération nationale (FLN). Cette année-là, en pleine «bataille d’Alger», alors que les paras du général Massu pratiquaient une «torture de masse» selon l’expression d’Henri Alleg, faisant disparaître des milliers de personnes – 25 000 morts et disparus en 1956-1957 –, Nicole Dreyfus se rendait à Alger pour assurer la défense de deux jeunes femmes, Baya Hocine et Djhor Akrou, membres de l’ALN (Armée de libération nationale), âgées de seize ans, accusées de terrorisme. Elles avaient été condamnées à mort «la veille de Noël […] en dépit de leur âge et en dépit de leur sexe», déclarait-elle dans un entretien à l’Humanité du 15 novembre 2000, avant que leur peine ne soit commuée en prison à perpétuité.

Elle a surtout défendu des femmes comme Zohra Drif, dirigeante du FLN pendant la bataille d’Alger, la communiste Jacqueline Guerroudj, toutes deux condamnées à mort en premier appel. Safia Baaziz, devenue avocate, et plus tard sa collaboratrice. Et tant d’autres militantes nationalistes et communistes algériennes. Menacée de mort par l’extrême droite, Nicole Dreyfus n’a jamais cédé à la peur.

Nicole Dreyfus puisait la force de son engagement dans l’histoire de sa famille. Très attachée à son origine alsacienne, raconte Henri Alleg, lointaine cousine du capitaine Dreyfus, elle a été marquée par le racisme antisémite.

Et de ce passé fait d’engagement pour l’indépendance algérienne qu’elle évoquait à chaque fois qu’elle y était invitée, un ami commun, ancien cadre du FLN, a vainement essayé de la persuader de le raconter par écrit pour les générations actuelles et à venir.

C’était en juillet dernier, deux mois après son retour d’Algérie où elle avait participé à un colloque sur les massacres du 8 mai 1945 à Sétif et Guelma. Elle n’en voyait pas l’utilité. «Ce n’est pas mon genre. Je n’ai fait que ce je devais faire comme l’ont fait d’autres avant moi dans d’autres circonstances tout aussi tragiques», répondait-elle.

En 2000, Nicole Dreyfus s’engage de nouveau en signant avec onze autres personnalités françaises (Henri Alleg, Germaine Tillion, Josette Audin, Simone de Bollardière, Gisèle Halimi, Alban Liechti, Noël Favrelière, Madeleine Rebérioux, Pierre Vidal-Naquet, Jean-Pierre Vernant et Laurent Schwartz) l’appel lancé le 31 octobre 2000, à l’initiative de l’Humanité, demandant au président Jacques Chirac et au premier ministre Lionel Jospin de condamner la torture pendant la guerre d’Algérie.

Cet appel «a eu l’immense mérite de réveiller dans notre peuple ce qui était refoulé. Il a remis à l’ordre du jour des faits anciens, qui dormaient dans la conscience commune, en éveillant des réactions très salutaires. Il a constitué un véritable point d’ancrage pour l’indispensable travail de mémoire», assurait-elle dans les colonnes de l’Humanité.

L’ANC sud-africaine, la défense des progressistes grecs sous la dictature des colonels, la Palestine et l’Irak sous occupation américaine ont fait aussi partie de son engagement.


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Nicole Dreyfus l’avocate du FLN décédée jeudi soir

par Nadjia Bouzeghrane, EL WATAN du 14 février 2010 .

L’avocate Nicole Dreyfus était, de mon point de vue, tout indiquée pour un avis sur la décision de députés algériens de poursuivre les auteurs de crimes coloniaux commis en Algérie. C’est pourquoi j’ai tenté de la joindre, jeudi à midi. En vain. Je recommence vendredi après-midi. Au bout du fil, une voix me répond : «Qui cherche à la joindre? Elle est décédée hier soir…»

Nicole Dreyfus a fait partie du collectif d’avocats qui a défendu les membres du FLN arrêtés pendant la guerre de Libération nationale.

Elle effectue son premier voyage en Algérie en 1956. Sa dernière visite à Alger remonte à fin octobre 1961.

L’avocate a plaidé essentiellement à Alger, mais aussi à Oran, à Annaba, à Constantine et à Ouargla.

Lorsque l’OAS se déchaîne, elle se souvient avoir dit à un militant politique: «Ce n’est plus la peine d’envoyer des avocats en Algérie parce qu’on est dans une phase telle que les condamnations à mort ne sont plus exécutées, il n’y a pas de menace immédiate. En revanche, l’OAS peut envahir les prisons, elle l’a fait dans certains cas, et là, nous ne pouvons rien. » Peu de temps après, Maître Garrigues, avocat à Alger, était assassiné par l’OAS.

Des militants du FLN qu’elle a défendus, Maître Nicole Dreyfus a surtout revu, depuis, des femmes. L’avocate était souvent constituée par des femmes. « J’ai revu Malika Korriche, Safia Baaziz, qui était ma collaboratrice, elle est avocate à Paris, Anne-Marie Francès, qui est morte il y a deux ans et que j’ai hébergée chez moi pendant plusieurs mois à sa sortie de prison, Mériem Belmihoub-Zerdani, Djouher Akrour ; j’ai revu à mon dernier séjour Guerroudj et sa femme ainsi que Zohra Drif… »

L’avocate raconte: «On plaidait les affaires qui venaient, avec souvent, à la clé, des condamnations à mort. Il fallait étudier le dossier en quelques heures, et le lendemain plaider à fond. Je considère que c’était un combat juste, je suis contente de l’avoir mené.» (El Watan, édition du 8 mai 2005).

Après l’indépendance de l’Algérie, elle a poursuivi son engagement pour la vérité et la justice.

«La manifestation du 17 octobre 1961 et sa répression abominable est une affaire qui m’a particulièrement tenu à cœur, parce que je l’ai suivie devant les juridictions françaises et même devant la Cour européenne des droits de l’homme (El Watan du 8 mai 2005, ndlr).»

Sur initiative de la fondation du 8 Mai 1945, des rescapés et des ayants droit de victimes de la sanglante répression de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris ont déposé une plainte contre X devant la justice française pour crime contre l’humanité en février 1998.

Saisie par les plaignants le 15 mars 1999, la chambre d’accusation a rendu son arrêt le 3 mai, dans lequel elle confirme que les faits incriminés sont amnistiés parce qu’ils entrent dans le cadre de la loi d’amnistie couvrant les infractions en relation directe ou indirecte avec la guerre d’Algérie.

Les avocats de la partie civile ont saisi la cour de cassation. La plainte des familles avait été rédigée, signée et déposée par maîtres Bentoumi, Nicole Dreyfus et Marcel Manville. Ce dernier, ami de Frantz Fanon, est décédé le 2 décembre 1998 en plein tribunal, alors qu’il s’apprêtait à plaider devant la chambre d’accusation. Les plaignants sont allés jusque devant la Cour européenne des droits de l’homme.

Présente à une rencontre témoignage de Louisette Ighil Ahriz organisée par l’Humanité en septembre 2000, l’avocate confirme que des récits tels que celui de Louisette Ighil Ahriz: «Nous en avons entendu des centaines, chacun des prisonniers de Barberousse, d’Oran, de Constantine… nous faisait le même récit, décrivait les mêmes tortures.»

«Le devoir de mémoire est un devoir essentiel. La torture pratiquée en Algérie n’intéresse pas que l’Algérie. C’est un problème universel contre lequel nous devons nous élever et lutter.»

Nicole Dreyfus ajoute que la France a attendu 1996 pour reconnaître la Shoah;

«sur la guerre d’Algérie, personne n’a rien dit, non pas parce que pendant la guerre personne ne se soit dressé en France ou en Algérie contre la torture» .

«La loi d’amnistie a couvert ces exactions. Est-ce pour autant que ces faits doivent être couverts par la loi de l’oubli?»

« Il y a une responsabilité de l’État français qui doit reconnaître que ce qui s’est passé il y a 40 ans, la torture, est inadmissible.»

Et « actuellement, les choses sont mûres pour que, de part et d’autre de la Méditerranée, on parle de réconciliation, laquelle comporte une condition : la condamnation des tortionnaires par l’Etat qui les a engagés. Ce n’est pas l’oubli qui efface les crimes. C’est la reconnaissance de ses torts. (El Watan du 19 septembre 2000)».

«Quelles que soient les vicissitudes de la colonisation, et Dieu sait ce qu’elles ont été nombreuses et cruelles, il y a quand même entre ces deux pays une histoire commune, une culture commune et des valeurs communes qui sont des valeurs de la démocratie et de la tolérance. C’est le point le plus important et pour lequel nous attachons le plus de prix et de satisfaction (El Watan du 8 mai 2005).»


Le 11 FÉVRIER, « LECTURES DU MANIFESTE » ACCUEILLE WASSYLA TAMZALI

“Lectures du Manifeste”

accueillera Wassyla Tamzali pour son livre

“Une femme en colère. Lettre d’Alger aux Européens désabusés” (Gallimard).

Débat avec Gilles Manceron, historien.

Jeudi 11 février 2010 (19 h 30)

Maison des associations du 3° arrondissement

5, rue Perrée, 75003

(Métro Arts-et-Métiers)

“Comment ne pas garder espoir dans ces lieux qui sont à eux-mêmes une promesse, celle de tourner le dos aux reconstitutions culturelles douteuses, aux traficotages identitaires, Un musée d’art moderne! Ici, résolument, on allait vers l’inconnu. Et qu’est-ce qu’une culture si elle n’est pas cette recherche d’un nous qui reste à connaître? La culture est ce qui me permet de ne pas être ce que je suis. C’est avec ces mots que, dorénavant, j’entre dans le dialogue culturel qui continue de bruire autour de la Méditerranée, comme une litanie, pour conjurer les démons des forcenés du choc des cultures. Le MAMA, belle trouvaille et belle architecture, si blanc qu’il semble en apesanteur, est au coeur d’Alger, la belle endormie, une invitation au réveil. La féminitude de son nom est un hommage à notre histoire de femmes algériennes à nulle autre pareille, et un signe encourageant.”

Réservations : manifeste@manifeste.org

LUTTES DES FEMMES DU MONDE MUSULMAN

Il est prometteur qu’une Algérienne et une Soudanaise, fortes de leurs expériences de terrain respectives pour la mobilisation des femmes en terres d’Islam, constatent ensemble l’importance des objectifs concrets communs et rassembleurs. Seule façon, de l’intérieur même des traditions, modes de pensée et sensibilités culturelles des sociétés,de surmonter les barières idéologiques et de statut social qui freinent les prises de conscience à grande échelle.On est loin des tirades à la façon des Taslima Nasreen, aussi enflammées et immatures que vouées à la stérilité dans les sociétés concernées

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Le dernier livre de Wassila TAMZALI

UNE FEMME EN COLÉRE

LETTRE D’ALGER AUX EUROPÉENS DÉSABUSÉS

vient de paraître aux éditions Gallimard.

Wassyla TAMZALI, algérienne, avocate, est représentante des droits des femmes auprès de l’UNESCO.

Une partie de l’émission de France 2, « vous aurez le dernier mot », du 23 novembre 2009, où elle se trouvait invitée en même temps que Loubna., journaliste soudanaise, a été reprise et mise en ligne par youtube:

http://www.youtube.com/watch?v=ppMjxsIO5CY

Ci-dessous, une transcription de l’émission, par M.R

Dans son intervention, Wassila TAMZALI a exprimé sa solidarité au combat efficace mené par les femmes au Soudan, qui, pour elle, représente un « courant qui existe dans le monde arabe d’aujourd’hui, de femmes qui ont décidé de se rebeller contre l’ordre, sans quitter le «giron» de la religion et le « giron » de leur culture »…

À ce propos elle souligne, « par exemple, la rencontre en Malaisie, en avril 2009, de 400 Femmes, (parmi lesquelles était présente l’imam de New-York), qui se disent musulmanes, et qui disent : nous sommes musulmanes et féministes et nous voulons l’égalité.

… Il faut faire la différence avec les féministes islamiques (ndlr: voulait-elle dire « islamistes »?) qui elles se battent dans le cadre de la légitimité coranique ;
c’est tout à fait différent.

…Et, de l’autre côté, les féministes laïques, qui, elles, ont une tradition du féminisme universel. »


Wassyla TAMZALI rattache, elle, « son expérience personnelle à celle du féminisme maghrébin, qui selon elle est une expérience d’un féminisme laïc, qui s’est tout de suite positionné par rapport aux principes universels et de la laïcité. »

« … De mon histoire de femme algérienne,

l’image emblématique de mon histoire de femme algérienne c’est Simone de Beauvoir et Djamila Boupacha: c’est-à-dire Simone de Beauvoir qui prend la défense de Djamila Boupacha, résistante algérienne, torturée par l’armée française,

et ça c’est mon histoire de femme algérienne : cette rencontre entre la lutte des femmes algériennes pour leur indépendance,

qui a rencontré le soutien de l’intelligentzia progressiste française et évidemment féministe… »


Dans son livre, Wassyla TAMZALI est aujourd’hui sévère pour l’intelligentzia française et européenne qu’elle trouve « désabusée, lâche, timorée…. »

… elle se sent « abandonnée » particulièrement par certains courants français,

« ce que j’appelle le vieux front anticolonialiste (celui qui a rejoint aujourd’hui par exemple le mouvement ATTAC ou d’autres mouvements alternatifs),

et qui confondent la défense du Tiers-Monde à travers des personnes, des groupes et des mouvements qui revendiquent la culture comme un droit de l’homme,
et donc qui revendiquent la culture vis-à-vis des femmes…

et on a bien compris ce que c’était aujourd’hui que la culture dite musulmane, parce que, bien évidemment, comme le dit Loubna, il n’y a rien dans l’islam, qui permet d’autoriser d’utiliser de telles pratiques.

Ce que je voulais dire, ce qui est le plus important, aujourd’hui, ce n’est pas de réformer l’islam, (parce que l’islam n’existe qu’à travers ce qu’on en fait), mais c’est de réformer peut-être les musulmans dans leur pratique, pour que les musulmans, entre la peur de Dieu et l’amour de Dieu, choisissent l’amour de Dieu pour réaliser la justice.

Moi, je suis dans une autre aire, puisque je suis laïque et libre penseur, mais je sais très bien que nous ne pourrons jamais nous en sortir dans notre monde si les musulmans ne se réforment pas et qu’ils ne passent pas de ce qu’on appelle, hélas, les musulmans modérés, aux musulmans courageux. »


Dans cette même émission, Loubna journaliste soudanaise reprend:

« En fait les droits de la femme ne doivent pas être oubliés; nous ne devons pas attendre que la société, les gouvernements… nous donnent nos droits sans faire aucun effort… Les femmes doivent arracher ces droits

Les partis opposés aux droits de la femme n’auront alors pas d’autre choix que de reconnaitre ces droits…

À titre d’exemple elle cite le mouvement fondamentaliste au Soudan, qui, en 1986, interdisait de voter aux femmes, ou de se porter candidates.

Aujourd’hui, pour les élections de avril 2010, alors que les femmes ont arraché ce droit d’être représentées à 25 % au Parlement, eh bien, ces mêmes personnes sont revenues sur leur parole, ont inversé leur position et disent: il est absolument du devoir de la femme de voter…

Pendant 25 ans on a inderdit aux femmes de voter, aujourd’hui elles sont obligées de voter…

C’est une preuve que lorsque les femmes arrachent leur droit, la société, les gouvernements, sont obligés de respecter cela.

L’Islam est une religion comme les autres…

L’Islam respecte les droits de l’homme; mais malheureusement les pratiques , les abus, les raisons politiques qui tentent de s’imposer par la force déforment l’image de Islam… »

Certains confondent « voile » et islam, est-ce qu’ils savent seulement qu’à La Mecque, dans le lieu le plus saint de l’islam, il est interdit aux femmes de se voiler la face; et si la femme cache son visage, elle doit payer une amende, de l’argent, qui sera remis aux pauvres…

« La religion est une relation entre l’homme et son Dieu, ce n’est ni la police ni tout autre parti qui doit intervenir…

… « Les gouvernements sont chargés de gérer les écoles, des problèmes de santé…, mais pas de gérer les religions… »

« l’opinion publique doit rester mobilisée non pas simplement pour les droits des femmes au Soudan (le Soudan n’est qu’un exemple), mais pour toutes les femmes qui sont opprimées et n’ont pas le droit de s’exprimer à travers le monde… »


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Dans une autre interview

www.youtube.com/watch?v=AMuLAKbP1us

Wassyla TAMZALI explique

sa « grande colère »

« contre une attitude européenne qui est relayée d’ailleurs dans mon pays (l’Algérie ndlr), à savoir qu’on veut réduire des individus à des appartenances religieuses ou à des appartenances ethniques….

… sa grande colère aussi de voir que l’histoire que nous avons vécue ensemble, les européens et nous, a été oubliée, mise de côté, ou sinon reniée par certains intellectuels européens d’aujourd’hui (et souvent de gauche ou féministes…)

Aujourd’hui nous sommes exclues et on nous nie toute légitimité pour parler de la condition des femmes algériennes…

des gens tout à fait extérieurs à mon monde m’accusent d’être extérieure au mien…

Je trouve cela tout à fait ridicule et grotesque…

Je n’ai pas rompu avec ma communauté, c’est mon histoire,… »
j ai fait seulement un pas de côté, celui que doivent faire tous les intellectuels pour apporter sur leurs sociétés ce regard critique dont elles ont besoin…

… « la conscience dite moderne ne peut se construire qu’à travers la liberté de conscience… … »ce qui marque au fer les sociétés du sud de la méditerranée,

-le statut des femmes n’en étant qu’une conséquence-

c’est l’absence de liberté de conscience,

il faut savoir que dans tous ces pays, la liberté de conscience n’existe pas…