Les AMIS d’ ALGER RÉPUBLICAIN en France: COMMÉMORATION du 1er NOVEMBRE 1954

Les Amis d’ ALGER RÉPUBLICAIN en France

Seraient honorés de votre présence à la

COMMÉMORATION DU 55° ANNIVERSAIRE du 1er novembre 1954

Afin de célébrer le déclenchement du combat armé et populaire du peuple Algérien pour son indépendance nationale

Samedi 31 octobre 2009 à 15 heures

Maison de la Vie Associative 26-28 rue Victor Hugo – Malakoff

Au programme :

Intervention de Kamel Badaoui , membre du Bureau de l’association

Projection du film « Moujahidate » d’Alexandra Dols consacré au combat des femmes Algériennes pendant la guerre de libération nationale qui sera suivi d’un débat


Réponse de Sadek Hadjeres :

Chers amis d’Alger républicain en France

Je vous remercie de l’invitation que vous m’avez adressée pour la commémoration du 55ème anniversaire du 1er Novembre 1954.

Je n’aurai malheureusement pas le plaisir de partager cette célébration avec vous, car je ne serai pas à Paris à cette date . Je souhaite plein succès à votre initiative et j’en informerai le maximum d’amis, en particulier les visiteurs de mon site : www.socialgerie.net

Je trouve excellente votre idée d’associer cette célébration à une thématique concrète. Qui plus est, au rôle des femmes souvent méconnu ou réduit à des dimensions étriquées et caricaturales qui ne couvrent pas l’étendue et la profondeur de ce rôle dans les luttes de libération nationales, sociales ou culturelles.

Leur rôle irremplaçable est plus lourd à porter que celui de leurs frères, fils, pères ou maris, car elles et leurs familles, sociologiquement et pratiquement plus vulnérables que les hommes, sont le plus souvent le socle et le bouclier qui ont dû affronter à armes inégales les méfaits de la barbarie coloniale puis de la déferlante réactionnaire intégriste.

Elles ont pesé d’un poids déterminant dans les résistances, non seulement armée mais dans le rôle plus ingrat et néanmoins incontournable de défendre et maintenir souvent au péril de leur vie les continuités familiales, sociales et professionnelles contre les interdits et préjugés émanant de divers secteurs.

Votre initiative de célébrer ce rôle à sa juste valeur encouragera et éclairera davantage encore les efforts difficiles à venir. Si les vagues d’antiféminisme, comme toutes sortes d’autres préjugés identitaires, se font plus virulentes, c’est qu’elles tentent en vain de freiner les profonds courants souterrains et processus d’émancipation qui mobilisent hommes et femmes pour les libertés démocratiques, l’égalité et la justice sociale, en dépit des obstacles et apparents retours en arrière.

Bien qu’absent, je verse à votre manifestation la modeste contribution d’un document consacré aux moudjahidate. Il a été écrit par l’une d’entre elles dans « Al-Hourriya » (Liberté) durant la guerre de libération, et intitulé
« Serkadji, quartier des femmes ».

(Georgeo Perlès connaît cette camarade, pour avoir participé avec elle en 1961 à une mission extrêmement dangereuse de trois mois dans Oran infestée par l’OAS).

Vous pourrez trouver aussi ce texte publié sur mon site au cours de l’été, en même temps que celui de Zohra Drif répondant aux calomnies « négationnistes » visant l’héroïne Djamila Bouhired, sous le titre « FEMMES DANS LA GUERRE D’INDÉPENDANCE DE L’ALGÉRIE »

Mes chaleureuses salutations

FEMMES DANS LA GUERRE D’INDÉPENDANCE DE L’ALGÉRIE

ZOHRA DRIF qualifie de révisionnisme historique les attaques d’un article paru dans un hebdomadaire algérien contre DJAMILA BOUHIRED, Moudjahida.

Lire aussi à ce propos dans la rubrique « DOCUMENTS » un autre témoignage « SERKADJI, quartier des femmes », publié pendant la guerre de libération (1961) par AL HOURYYA (LIBERTÉ), organe clandestin du PCA.

Nous sommes à la veille du 5 Juillet, la fête de l’Indépendance et de la Jeunesse. Pourtant, j’ai un goût amer qui n’arrive pas à disparaître. Cauchemar. C’est le premier mot qui m’est venu à l’esprit en ouvrant un hebdomadaire algérien. J’ai mis du temps à réaliser que je ne rêvais pas.

En 2009, dans la presse de mon pays, des journalistes ont présenté un article avec un grand titre infamant barrant toute la page : “Djamila Bouhired n’a jamais été torturée”.

Peut-on se taire devant un tel sacrilège ? Si je me tais, si nous nous taisons, bientôt on écrira en Algérie, comme Massu, que Larbi Ben M’hidi s’est suicidé dans sa cellule, qu’il y a eu très peu de victimes le 8 Mai 1945 ou encore, pourquoi pas, que de 1830 au 5 juillet 1962, la France coloniale n’a fait qu’essayer de pacifier et civiliser notre peuple barbare.

Ailleurs, on appelle cela du révisionnisme.

Je ne prends pas la parole pour défendre l’honneur de Djamila, elle est vivante et n’a pas besoin de moi pour décider ou non de répondre à de telles insanités.

Je prends la parole pour témoigner de ce que j’ai vu, de ce que j’ai vécu et de ce que je sais.

Ni le journaliste qui a commis l’article ni la personne qu’il a rencontrée pour justifier ses mensonges n’étaient à ce moment-là présents.

J’étais présente au moment de l’accrochage.

Djamila a été blessée par balle et elle a été arrêtée, seule.

À partir de ce moment, plus aucun combattant n’a eu accès à elle jusqu’à son incarcération.

Elle était seule, entre les mains des tortionnaires de la 10e Division parachutiste du général Massu dont tous les Algérois connaissaient les méthodes d’interrogatoire.

Nos ennemis savaient à l’époque qui était Djamila Bouhired, à quel niveau de l’organisation elle se trouvait, ce qu’elle faisait et avec quelles personnes elle était en relation permanente, c’est-à-dire Larbi Ben M’hidi, Yacef Saâdi et Ali La Pointe, qui étaient encore en vie et en activité à l’époque.

Les parachutistes savaient qu’ils venaient de faire “une prise” de première importance. Dès son arrestation, le travail “psychologique” de l’armée en direction du peuple algérien a commencé. Tout de suite, Djamila, comme tous les militants arrêtés, a été salie et dénigrée pour démoraliser la population et la couper des militants. C’est avec tristesse que je constate que ce travail continue.

C’est lors du procès de Djamila Bouhired que les informations ont commencé à sortir. Les débats sur la torture ont alors pris une dimension internationale parce que Djamila a décidé de faire de son procès celui de la France coloniale et de ses méthodes.

Rarement dans l’histoire de notre nation, une personne a si haut porté la voix des souffrances et du combat du peuple algérien. Elle l’a fait devant le Tribunal permanent des forces armées. Elle l’a fait devant une foule de pieds-noirs haineuse qui éructait et hurlait : “à mort, à mort la fellaga !”

Si Djamila Bouhired est devenue le symbole qu’elle est, c’est parce que toute la presse internationale a relayé le courage et la dignité d’une femme seule devant ses bourreaux, d’une femme qui a choisi de s’habiller ostensiblement dans les trois couleurs de notre emblème pour dire sereinement à ses ennemis : “Parce que je suis algérienne, vous n’avez pas la compétence pour me juger. Oui, j’assume tout ce que j’ai fait ; oui, je suis prête à mourir ; oui, je reprendrai les armes pour refaire ce que j’ai fait dès que je serai libre.”

Et c’est la tête haute, en chantant Min Djibalina avec Abdelghani Marsali et Abderahmane Taleb, qu’elle a reçu le verdict du tribunal la condamnant à mort sous les hourras de la foule des pieds-noirs.

En ce mois de juillet 1957, les exécutions capitales allaient bon train dans les prisons d’Alger, d’Oran et de Constantine. Comme son peuple, c’est droite, debout, qu’elle a accepté la mort pour libérer son pays.

Ce procès suivi dans La Casbah et dans tout le pays a fait date, c’est comme cela qu’elle est devenue un symbole. Symbole du chemin à suivre pour les Algériens, symbole de l’ennemi à abattre pour la France coloniale et symbole du combat à soutenir pour le reste du monde.

Rappelez-vous qu’à l’époque, dans le Maghreb, dans le monde arabe, dans le monde musulman, en Occident et dans le tiers monde, de nouvelles-nées ont été prénommées Djamila en hommage à la lutte du peuple algérien pour sa dignité. En Égypte, Youcef Chahine, alors jeune réalisateur, a décidé de faire un film, Djamila l’Algérienne, pour marquer, face à l’Occident, l’honneur retrouvé que les Arabes pensaient avoir définitivement perdu depuis Salaheddine el Ayoubi.

C’est cela qu’en 2009, avec légèreté et désinvolture, un journaliste algérien reproche à Djamila Bouhired et à Youcef Chahine. Le mensonge et l’insulte ont commencé dans la presse coloniale. Je suis atterrée de lire aujourd’hui dans mon pays, sous la plume d’un compatriote, ce que nous n’avons eu cesse de combattre.

Certains compagnons sont morts, ils ne peuvent plus se défendre. Nous sommes encore en vie alors que le travail de révisionnisme a déjà commencé. Nous allons nous aussi disparaître.

Que lira-t-on dans cinquante ans dans la presse algérienne ? Cette question, au-delà des mensonges sur Djamila Bouhired, nous interpelle tous. Il est plus que temps de tirer la sonnette d’alarme : notre société est gangrenée.

Comme peuple, comme nation, comme État, l’avenir de l’Algérie est gravement compromis si on ne revient pas à la vérité historique pour mettre un terme à cette infâme entreprise de dénigrement et de destruction de nos symboles.

J’ai foi en la nouvelle génération. Elle est plus instruite. J’ai foi aussi parce que depuis des années, j’ai pu mesurer sa curiosité et sa volonté de mieux connaître l’histoire de son pays.

Elle est fière d’appartenir à ce peuple, elle doit rester vigilante.

Z. D.

SERKADJI , quartier des femmes

Pour lire cet article dans sa présentation originale de 1961, vous pouvez cliquer sur le document PDF joint en bas de cet article.

« Al Houriyya » (Liberté), organe central du Parti Communiste Algérien, présente à ses lecteurs et lectrices des extraits d’un récit qu’une de nos militantes emprisonnée pour son activité patriotique a rédigé jour après jour et a réussi à nous faire parvenir. Elle y relate les souffrances, les luttes, les espoirs de nos sœurs emprisonnées.

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« à toutes mes sœurs qui ont souffert ou souffrent encore en prison et dans les camps pour l’Indépendance de notre pays. »

Bénis soient les matins sans guillotine , quand la prière des hommes nous réveille.

La nuit, c’est l’angoisse affreuse, le jour c’est l’attente : espoir d’une visite d’avocat, d‘un parloir, d’une lettre…

La soirée est monotone. Des sœurs, assises en tailleur par terre, font de la chebika (dentelle arabe).
Fatma leur montre les points, la conversation n’est pas animée. Dans leur coin, Baïa et Fatété terminent leurs devoirs d’arabe pour demain.

Il est tard, la sonnerie de l’entrée du quartier des femmes retentit, on s’interroge. D’après les bruits on comprend que ce sont des nouvelles qui arrivent. Nous nous pressons aux portes des dortoirs. Les larmes viennent aux yeux. Les nouvelles sont pâles et ont l’air épuisé. Elles sourient heureuses de notre accueil et la phrase « Grib listiqlal ia khouatet !» (Bientôt l’indépendance, les soeurs) revient mille fois. Nous les aidons de notre mieux. Elles nous disent tout ce qu’elles ont enduré. Toutes ont été torturées, même les vieilles.

Elles portent encore les marques : petites brûlures laissées par l’électricité, aux mains, aux pieds, aux cuisses, blessures laissées par les liens aux poignets, aux chevilles, mains enflées, plaies infectées, etc.

Le quartier des femmes de Barberousse, comptait fin 1956 début 1957 seulement quelques « politiques » traitées en fait comme des « droit commun », parmi lesquelles : les trois infirmières arrêtées au maquis, Nadia, Houria et Nassera, puis Jacqueline Guerroudj, Baïa Hocine et Djoher Akrour . Maintenant les arrestations se multiplient, la prison est comble. Les années 57-58 sont particulièrement dures. Dans notre dortoir nous sommes obligées de mettre les paillasses dans l’allée centrale. Notre linge sèche partout où nous pouvons l’accrocher. Le dortoir est humide et froid. Nous avons toutes des engelures.

Pour comble, aujourd’hui, il y a eu la « fouille ». Les draps, les couvertures sont parterre, dans un désordre inextricable. Les paillasses sont éventrées, déformées, le crin si vieux, si sale, est sorti en paquets compacts. Retrouver ses affaires est un problème. Toute la soirée va passer à ça. Fatma et Hanifa s’attaquent courageusement aux lits, Zahia soupire : « La França ! ia França ! » Baïa est moins douce et elle ne ménage pas les surveillantes qui ont fait la « fouille ». La pince à épiler, la petite glace, les ciseaux et le couteau ont échappé à la saisie. A une sœur, les surveillantes ont pris un napperon qu’elle venait de broder, d’abord parce que broder comme tricoter est interdit, ensuite parce que sur le napperon était brodé la phrase : « le communisme conduit au bonheur des peuples ».

Etudier au dortoir est pénible ; ni table, ni chaise, et nous sommes si nombreuses, qu’il y a forcément du bruit. C’est notre cour minuscule que nous transformons en salle d’étude. Nous sommes serrées sur les deux tables, mais nous travaillons toutes avec passion. Chacune a confectionné une sorte de « cartable » (en papier ou en chiffon) pour ranger cahiers et livres. Dania et Hadjira font les cours en arabe littéraire. Lucie fait faire des dictées en français. Beaucoup parmi nous ont appris à lire et écrire en arabe et en français en prison. Les sœurs européennes apprennent l’arabe parlé.

La tensaou echouhada

Tahia El Djazaïr hourra !

Allahou Akbar ! ont crié plusieurs frères en partant à la mort. Réveillées en sursaut, nous nous sommes levées d’un bond pour nous agripper aux barreaux et chanter : « Ikhouani la tensaou echouhada », « Min Djibalina », et aussi le chant de la Résistance française : « Ami si tu tombes… ». Le cœur déchiré, révolté nous avons crié « A bas le colonialisme », « Assassins ». Les CRS sont arrivés en courant. Face aux dortoirs, ils faisaient tourner leurs matraques.

Yema Fatma-Zohra s’est approchée de la porte de notre dortoir, toute droite, elle leur a dit d’une voix forte : « Notre lutte est juste ; c’est notre peuple qui sera victorieux » ; les CRS ont rouvert la porte et se sont précipités sur nous; De nos corps nous protégions Yema Fatma-Zohra. Mais les CRS, à coups de matraque nous ont bousculées, rejetées dans tous les coins et Yema nous a été arrachée. Elle a reçu des coups sur la tête, aux bras, aux jambes. Elle est sortie la tête haute et fière. Elle a été mise en cellule…

La prison est retombée dans le silence de cette nuit épaisse, écœurante, lourde de sang. Combien de frères sont morts ?

Le jour monte… Les oiseaux lancent leurs premiers pépiements… La vie continue. Elle me semble recommencer, tant la mort m’a imprégnée. Etre vivante ! L’aurore est étonnante. Nous avons tous mal à la tête. Nous faisons grève de la faim comme tous les lendemains d’exécutions…

J’aime bien voir Zahia partir au parloir , elle met ses talons et va de l’une à l’autre en riant et embrassant chacune, les saluts à transmettre et les remerciements se croisent pleins de joie. Elle va revenir et comme chaque fois, on l’entendra de loin : «Les sœurs, j’ai vu ma mère, elle vous donne à toutes le bonjour, les sœurs c’est bientôt l’indépendance»!

Elle le dit avec tant de bonheur, qu’on est prête à croire que c’est pour demain !

Zohra, elle, est rouge de joie, elle revient de l’avocat. Nous buvons ses paroles. C’est comme une bouffée de vie. Les informations sur les combats sont accueillies passionnément, les bonnes nouvelles déclenchent des cris de joie, des «Grib listiqlal !» Aux informations sur la répression répondent des cris d’indignation et de colère, les visages sont durs, plus résolus. Si nous pouvions être dehors et lutter ! Cette pensée ne nous lâche pas. Lorsque nous parlons de notre libération, nous sommes décidées à reprendre le combat au cas où la guerre ne serait pas terminée.

Djamila Bouhired et Djamila Bouaza ont été condamnées à mort. Leur procès s’est terminé tard dans la nuit, mais au quartier des femmes, personne ne dormait. La manifestation s’est déclenchée immédiatement et pendant longtemps la prison a retenti des chants patriotiques.

Quelques mois plus tard, c’est Baïa hocine, notre benjamine et Djoher Akrour qui sont condamnées à mort. Elles reviennent souriantes et fières de leur procès.

Cinquième condamnée à mort, notre sœur Jacqueline Guerroudj, maman de cinq enfants. De loin elle nous sourit. D’un geste elle nous fait comprendre que son mari, Abdelkader Guerroudj, aussi est condamné à mort.

Les condamnées à mort sont séparées de nous, dans des cellules à part. Elles ne sortent dans la cour que lorsque nous avons rejoint nos dortoirs. Malgré tout, nous arrivons à échanger quelques paroles, en criant assez fort. Lorsqu’elles sont dans la cour, il nous suffit de grimper sur les fenêtres de notre dortoir, à l’heure de la sieste. La surveillante arrive et hurle : «Descendez, c’est défendu, je vais appeler la chef !» On ne tourne même pas la tête. Toutes les sœurs crient en même temps :

 Djamila, ki raki ia okhti lâziza ? ou lkhouatet (comment vas-tu ? et les sœurs ?)

 Baïa ? – Jacqueline, ça va ? etc.

La surveillante revient à la charge :

C’est silence maintenant, allez coucher ! Quoi, ça suffit !

Elle est huée : «On n’est pas des chiens !»

Qui peut nous faire descendre des fenêtres ? Les sœurs en bas ont mis des robes kabyles, très colorées, dont le cou, l’empiècement et les manches sont soulignés par des broderies de couleurs vives. Qu’elles sont belles !

Elle chantent et dansent. Le soleil vient de sortir, c’est un véritable spectacle. J’ai tout à coup le cœur qui se glace : est-ce possible que les bourreaux viennent une nuit nous les arracher ?

Les luttes

Les jours où le sang ne coule pas , c’est comme une victoire de la vie sur la mort, mais quelle angoisse cruelle en pensant que c’est un sursis. La pensée de la mort ne nous quitte pas, elle est encore plus horrible depuis que nos compagnes sont là exposées chaque jour à la guillotine. Sans compter les vexations, l’humiliation, la haine, la mesquinerie et la bêtise des surveillantes et surtout de la chef. Il faut lutter pied à pied.

La nourriture est un problème terrible. La faim est obsédante.

Aujourd’hui, ce n’est pas la gamelle qui a déclenché la manifestation mais la violence de l’administration.

En rentrant de l’instruction j’ai croisé Djamila, conduite sous bonne garde à sa cellule. Elle a eu le temps de me dire qu’une sœur avait été giflée par le sous-directeur, que les protestations des compagnes qui avaient vu la scène avaient valu à deux d’entre elles d’être emmenées dans les douches pour y être battues. Je suis arrivée en pleine manifestation, tous les dortoirs criaient et chantaient. Les CRS sont venus, nous les avons accueillis à coups de projectiles de toutes sortes : souliers, quarts, morceaux de savon noir… Ils ont déroulé une lance à incendie pour nous arroser. La manifestation s’étant calmée, ils ont pensé qu’elle était terminée. Ils n’étaient pas en bas de l’escalier que les chants ont repris et ils sont remontés au pas de course. A deux reprises ils ont dû refaire ce manège, ce qui les mit en fureur. Avant de faire ouvrir les dortoirs pour matraquer, ils ont hurlé : que les mères et les enfants sortent ! Parmi nous il y avait en effet une future maman et une jeune maman avec sa petite fille de deux ans. Elles ont refusé. Finalement c’est dans la cellule des condamnées à mort qu’ils sont entrés. Elles ont été arrosées et frappées à coups de poings.

Yemat Zouaouïch, (maman des oiseaux) est extraordinaire, elle est vieille mais d’une fraîcheur et d’une jeunesse de caractère admirables. Nous l’appelons ainsi parce qu’elle vient de la campagne et qu’elle adore les oiseaux. Malheureusement dans notre « puits » les oiseaux ne descendent pas ou très rarement. Ainsi dès qu’elle en voit un, même très loin, elle l’appelle de sa voix particulière, aiguë et chantante. Elle leur émiette du pain, leur parle et les suit des yeux.

13 Mai. Manifestation des ultras autour de la prison. Nous sommes consignées dans nos dortoirs. Nous entendons hurler « Algérie française », les klaxons n’arrêtent pas de le scander. Nous avons peur que les ultras ne pénètrent dans la prison, surtout en pensant aux condamnés à mort qui pourraient être les victimes toutes désignées.

L’avenir

Septembre 1958. Zahia Kherfallah (condamnée à mort) nous apprend la formation du Gouvernement algérien . Nous la pressons de questions, enthousiasmées par cette nouvelle. Elle nous cite les noms des différents ministres. L’horizon semble s’éclaircir. Nous nous embrassons de joie.

La cour du pénitencier de Maison-Carrée est bien plus grande que celle de Barberousse ; on y voit un grand rectangle de ciel. Grâce aux luttes des sœurs qui nous ont précédées, aidées par leurs avocats et par l’opinion publique, les travaux forcés ont été supprimés pour les «politiques», et aussi pour les droit-commun, qui menaient avant notre arrivée une vie infernale.

Chacune a arrangé sa cellule à sa façon : étagères de fortune, cadres pour photos, tapisseries sur lesquelles sont brodés des versets du Coran, petites meïdas (tables basses) ; boîtes trouvées Dieu sait où, mais soigneusement recouvertes de tissu blanc. Dans la grande salle, pour étudier, nous avons placé une porte d’armoire, en guise de tableau, l’administration refusant de nous en fournir sous prétexte qu’on le remplirait comme les murs de : « Vive le F.L.N. » !

Souvent lorsque les sœurs viennent dans ma cellule nous parlons de l’Union Soviétique, de la Chine dont j’ai quelques images accrochées aux murs. Ces pays frères ont la sympathie de toutes. L’URSS nous défend à l’ONU, l’URSS défend la paix, l’URSS envoie des spoutniks : nous parlons beaucoup de cet exploit (du Petit Quartier, Zhor m’envoie des images du spoutnik dénichées sur des couvercles de boîtes de fromage je crois). Les réalisations des pays socialistes nous font rêver à l’avenir.

Les soirées sont longues . Il fait froid, humide, il pleut.
Chacune est enfermée dans sa cellule. Malgré cela nous ne sommes pas tristes. D’abord, à tour de rôle nous avons chanté (Fatma a chanté : «Nougoum allil») ensuite, nous avons joué au «bouqala», puis quelques sœurs ont chanté ensemble. Maintenant Zhor raconte des légendes.

C’est jour de douch e. Au milieu des «Saha Hemmamkoum» et des souhaits de victoire traditionnels, un incident se produit. Ghania en vient aux mains avec une surveillante, une véritable provocatrice, une ultra. Nous avons le temps de décider de la manifestation à faire au cas où Ghania serait punie. Ghania étant malade, le cachot aurait des conséquences graves sur sa santé. La direction de la prison a senti la tempête qui se préparait. Ghania n’a pas été mise au cachot.

Malika (toute sa famille est en prison : son père, sa maman, sa vieille grand-mère et sa sœur prise au maquis) nous rejoint dans la cellule de Fatiha, nous sommes en train de discuter de l’avenir. « Qu’est-ce que tu feras toi, Malika ? –Je serai aviatrice ». Meryem, elle, c’est dans le sud qu’elle veut aller travailler. Elle se voit déjà sur des chantiers immenses. Elle dit que son équipe de travail sera la meilleure parce qu’avec son entrain, les bras iront deux fois plus vite ! Chacune rêve d’être soit institutrice, soit speakerine, soit infirmière, enfin d’avoir un métier auquel elle consacrerait le meilleur de ses forces, consciente des efforts que chacun devra donner pour relever et rendre prospère notre pays où les ruines se sont accumulées pendant tant d’années.

1er novembre

Sitôt réveillée , je regarde ma cellule, la fenêtre encore sombre, je cherche ce qui donne à ce jour nouveau son caractère particulier. Tout est pareil extérieurement, c’est dans ma pensée et dans mon cœur que les choses sont différentes. Aujourd’hui nous sommes le 1er Novembre.

Dès l’ouverture, nous nous embrassons, émues, heureuses, nous formulons des vœux de victoire, de paix, de liberté…

La prière terminée, nous installons tables et chaises dans la cour. Fella fait un discours pour commémorer cet anniversaire.

Le ciel semble plus large, il y a une telle communion de pensée et d’espoir, non seulement entre nous, mais entre tous les Algériens, que l’obstacle des murs disparaît. Nous ne les sentons pas, alors que d’habitude nous nous heurtons à eux continuellement.

Après le discours, les chants patriotiques me bouleversent : ceux que nous chantions les nuits d’exécutions.

«La soupe» hurle la surveillante, qui depuis le matin nous observe avec une rage contenue. J’ai l’impression d’un réveil brutal. Nous devons faire la queue avec nos gamelles.

L’après-midi est consacré aux danses et aux chants. C’est Aouïcha qui se dévoue pour battre le rythme. Assise sur les pieds d’une chaise renversée, ses mains et ses doigts commandent au bois du siège tous les sons et rythmes voulus, les chaises ne « répondent » bien qu’à elle. Elle en fait des derboukas. Toutes les sœurs dansent à leur tour, chacune à sa façon.

Aucune de nous ne porte aujourd’hui la robe du « baïlek » (de l’administration). Malgré les rafles d’habits civils, nous avons toutes une tenue de fête, les foulards même ne manquent pas.

Départ

Quelque chose d’insolite se prépare. Le gardien fait l’appel : c’est un transfert pour la France. Celles qui ne figurent pas sur la liste sont enfermées dans une pièce. Il n’y a que les vieilles et moi. Comment dire au revoir aux sœurs ? Les vieilles pleurent, certaines s’arrachent le visage, le cœur déchiré. C’est vrai, elles voient partir leurs «filles» pour la France, pays lointain, pays de l’ennemi. Sans leurs filles qui écrira les lettres pour leurs familles, qui les encouragera en leur donnant de bonnes nouvelles des maquis et de la situation, qui les distraira par des chants, des danses ? Qui les défendra face à l’administration ?

Avec elles c’est l’entrain, l’optimisme, la force qui partent.

Impossible de sortir sous aucun prétexte. Yema Yamina réfléchit. Comme elle est petite et menue, Yema ! Ses cheveux blancs coiffés en deux tresses dont elle n’a pas eu le temps de couronner sa tête, lui donnent un air encore plus fragile. L’idée lui vient de mettre deux tables l’une sur l’autre, et une chaise par dessus le tout. Ce que nous faisons. Yema puise ses forces je ne sais où, et la voilà aux fenêtres. Sa joie de voir ses «filles» la fait pleurer, elle leur parle vite et de tout. Les sœurs s’éloignent, elles nous crient : «Au revoir les sœurs, bientôt l’Indépendance !»

Le silence est lourd inhabituel. Nous entendons tout à coup à travers des vrombissements de camion le chant «Tadhiatouna lilouatane», qui monte fier, plein de force, et qui s’éloigne, s’entend à peine et disparaît…


SŒURS PATRIOTES

Pour renforcer l’union autour du GPRA et la lutte patriotique, lisez et faites lire « Al Houriyya » (Liberté). Aidez activement les combattants de l’ALN et les familles frappées par la répression colonialiste.

Vous qui aspirez à prendre une grande part à la construction de l’Algérie future, luttez de toutes vos forces pour l’avènement dans notre pays de l’Indépendance, de la démocratie et du progrès social.

Le Parti Communiste Algérien.