COMMENT POUTINE FORCE LES ÉTATS-UNIS A DÉVOILER LEUR JEU EN SYRIE

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Grégoire LALIEU

investig’action

22 octobre 2015

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Quand Poutine a proposé à la tribune des Nations unies de former contre les terroristes une coalition semblable à celle contre Hitler, les chancelleries occidentales lui ont réservé un accueil mitigé.
Pire, les premières frappes russes ont créé l’émoi : Poutine s’attaquerait aux rebelles modérés plutôt qu’à Daesh.
«Quels rebelles modérés?» demande Mohamed Hassan.

Selon notre spécialiste du Moyen-Orient, l’intervention russe force les Etats-Unis à dévoiler leur jeu en Syrie et pose implicitement une question simple à Obama: êtes-vous pour ou contre les terroristes?

La réponse, elle, semble plus compliquée. Pourquoi Al-Qaida revient en odeur de sainteté dans la presse US? Les bombes, qu’elles soient larguées par l’Otan ou la Russie, suffiront-elles à résoudre les problèmes en Syrie? Qu’en est-il des revendications portées par les manifestations populaires avant le début du conflit? Après avoir piégé l’Union soviétique en Afghanistan dans les années 80, pourquoi Brzezinski suggère-t-il à Obama de riposter contre les attaques russes?

Mohamed Hassan poursuit son analyse développée dans Jihad made in USA à la lumière des événements récents qui pourraient marquer un tournant dans le chaos syrien.
Mais le pire est peut-être seulement à venir…

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Depuis le début de la guerre en Syrie, la Russie fournit des équipements militaires à l’armée syrienne. Mais le 30 septembre, Vladimir Poutine est passé à la vitesse supérieure en ordonnant des frappes aériennes.
Pourquoi la Russie intervient-elle directement en Syrie et pourquoi le fait-elle maintenant?

Tout d’abord, la Syrie est l’un des principaux alliés de la Russie au Moyen-Orient. La relation entre les deux pays est historique. Elle prend racine dans les années 50 et s’est trouvée renforcée par la montée au pouvoir du parti Baath en Syrie. Même après l’effondrement de l’Union soviétique, la Russie a maintenu ces liens étroits tant sur les plans économique, politique que militaire. Elle dispose notamment d’une base navale stratégique à Tartous, à l’ouest de la Syrie. C’est l’unique base dont disposent les Russes en Méditerranée.

Ensuite, parmi les jihadistes étrangers qui combattent en Syrie, beaucoup viennent de Russie. Certains ont d’ailleurs menacé Poutine. Et s’ils parviennent à renverser le gouvernement syrien, ils pourront plus facilement mettre leurs menaces à exécution. De plus, alors que la fédération russe compte quelque vingt millions de musulmans, il y a un risque que les Etats-Unis et leurs alliés du Golfe utilisent la carte du fanatisme religieux pour tenter de déstabiliser la Russie. Il est donc impératif pour Poutine de vaincre les extrémistes en Syrie s’il ne veut pas que le feu se propage jusqu’à sa porte.

Enfin, sur le timing de l’intervention, il semble que l’Otan était sur le point d’établir une no-fly zone au sud et au nord de la Syrie. Officiellement pour empêcher l’armée syrienne de bombarder les civils. Mais nous avons vu en Libye ce que les no-fly zones de l’Otan peuvent faire. Une telle manœuvre aurait porté un sérieux coup à l’armée syrienne et aurait compromis une intervention ultérieure des Russes. Poutine se devait donc d’agir rapidement.

À la tribune des Nations unies, Vladimir Poutine a appelé à former une «large coalition armée semblable à celle contre Hitler». Mais cette proposition a reçu un accueil relativement mitigé. Pourquoi?

Je pense que Poutine a habilement manœuvré en mettant Obama face à ses contradictions. À travers la proposition d’une coalition, il y a une question très simple qui est implicitement posée au président des Etats-Unis: êtes-vous pour ou contre les terroristes? En effet, depuis le début de la guerre en Syrie, Washington prétend soutenir la rébellion modérée. Or, nous savons que cette rébellion relève du mythe. D’une certaine manière, Barack Obama l’a lui-même reconnu dans une interview accordée au New York Times en août 2014: «L’idée que nous pourrions fournir des armes légères ou même des armes plus sophistiquées à une opposition qui était essentiellement constituée d’anciens docteurs, fermiers, pharmaciens, etc. Et qu’ils pourraient battre un Etat bien armé soutenu par la Russie, l’Iran et le Hezbollah… Ça n’a jamais été une option.»

Quelle était l’option alors ?

Dans une Syrie laïque composée à 70 % de sunnites, la stratégie des Etats-Unis, soutenue par une partie de l’opposition, consistait à présenter le gouvernement comme un régime exclusivement alaouite. En 2006 déjà, William Roebuck, chargé d’affaires à l’ambassade US de Damas, pointait dans une note révélée par Wikileaks que l’alliance entre le gouvernement syrien et Téhéran constituait une vulnérabilité qu’il faudrait exploiter pour déstabiliser le régime:

«Il y a des craintes en Syrie que les Iraniens soient actifs à la fois dans le prosélytisme chiite et la conversion de sunnites, principalement les pauvres. Bien que souvent exagérées, de telles peurs reflètent un segment de la communauté sunnite en Syrie qui est de plus en plus contrarié et focalisé sur l’étendue de l’influence iranienne dans leur pays à travers des activités qui vont de la construction de mosquées au commerce. Tant les missions locales égyptiennes que saoudiennes ici (ainsi que les leaders religieux sunnites les plus en vue), donnent une attention croissante à ce sujet et nous devrions nous coordonner plus étroitement avec leurs gouvernements sur les manières de mieux promouvoir et de focaliser l’attention régionale sur cet enjeu.»

Exacerber les contradictions confessionnelles devait permettre de couper les dirigeants syriens de leur base sociale. Il fallait aussi provoquer de nombreuses défections au sein de l’armée dont le corps est principalement composé de sunnites. Des slogans confessionnels ont ainsi fait irruption dans les premières manifestations populaires qui réclamaient plus de démocratie et de meilleures conditions de vie. Des éléments provocateurs ont poussé à l’extrême les tensions communautaires. Mais les défections n’ont pas été aussi nombreuses qu’espérées. Et bon nombre de déserteurs ont tout simplement fui la guerre au lieu de rejoindre les rangs de l’Armée Syrienne Libre. Cette armée soutenue par l’Occident s’est ainsi retrouvée rapidement dépassée par les soi-disant jihadistes qui ont pris la tête de l’opposition.

Un échec pour les Etats-Unis ?

Oui et non. Les tensions entre sunnites et chiites sont très fortes pour le moment au Moyen-Orient et les Etats-Unis en profitent. Mais en Syrie, jouer la carte confessionnelle n’a pas permis de faire tomber le gouvernement. Cette stratégie a même eu le résultat inverse de ce qui était espéré. En effet, alors que les revendications légitimes des premières manifestations auraient pu mobiliser un grand nombre de Syriens, les slogans confessionnels ont aliéné la majorité silencieuse qui n’avait pas encore pris position. Rappelons que la Syrie est un Etat laïc depuis très longtemps et que plusieurs générations de Syriens ont grandi dans cette société. Rappelons également que le souvenir de la guerre du Liban, théâtre d’un conflit confessionnel terrible, était encore bien présent à l’esprit de nombreux Syriens. Si bien que lorsque des manifestants ont commencé à scander des slogans du style « Les chrétiens à Beyrouth, les alaouites ont tombeau », une bonne partie de la population a craint de voir la Syrie plonger dans la guerre civile. Et ce n’était pas seulement les minorités religieuses.

La stratégie confessionnelle de l’opposition a donc renforcé la popularité de Bashar el-Assad, comme en témoignait un sondage réalisé par une fondation qatarie que l’on peut difficilement taxer de collusion avec le régime. Et cette popularité s’est encore trouvée renforcée par les exactions de l’opposition armée. Des exactions cachées le plus longtemps possible par nos médias qui s’efforçaient de construire l’image d’un printemps syrien pacifique et démocratique. Mais nous savons que la réalité était tout autre, avec des massacres commis très peu de temps après les premières manifestations et l’arrivée de groupes armés venus de l’étranger. Loin des sirènes du printemps arabe, bon nombre de Syriens étaient au courant de cette réalité du terrain et ont envoyé un message clair au gouvernement : «Débarrassez-nous de ces bandits qui veulent plonger notre pays dans le chaos.»

Les Etats-Unis n’étaient-ils pas au courant de cette situation ?

Bien sûr que si. Une note déclassifiée de la Defense Intelligence Agency tirait déjà la sonnette d’alarme en août 2012: «Les événements prennent clairement une direction sectaire. Les salafistes, les Frères musulmans et AQI [pour Al-Qaida en Irak] sont les forces majeures qui mènent l’insurrection en Syrie» . Pire, deux ans avant la création de l’Etat islamique, l’agence prévoyait que le conflit syrien offrirait une opportunité aux intégristes d’établir une principauté salafiste à l’est de la Syrie. «C’est exactement ce que veulent les puissances soutenant l’opposition, dans le but d’isoler le régime syrien considéré comme le cœur stratégique de l’expansion chiite (Irak et Iran)» ajoute la DIA.

En octobre 2014, c’est le vice-président Joe Biden qui livrait ces confessions devant les élèves de la Kennedy School d’Harvard: «Nos alliés dans la région ont été notre principal problème en Syrie… Les Saoudiens, les Émirats, etc. Qu’ont-ils fait? Ils étaient tellement déterminés à renverser Assad et à mener essentiellement une guerre par procuration entre sunnites et chiites. Donc qu’ont-ils fait? Ils ont versé des centaines de millions de dollars et des dizaines de milliers de tonnes d’armement militaire à quiconque combattrait Assad. Sauf que ceux qui étaient approvisionnés, c’était Al-Nosra et Al-Qaida et des jihadistes extrémistes venus d’autres endroits du monde.» Joe Biden nous explique ce que ses alliés ont fait. Mais il faut poser une autre question : qu’est-ce que les Etats-Unis ont fait?

Apparemment, pas grand-chose. Certains reprochent à Barack Obama de ne pas s’être montré assez entreprenant sur le dossier syrien. Il avait d’ailleurs fait de l’usage des armes chimiques une ligne rouge à ne pas franchir. Mais il n’est pas intervenu après l’attaque de la Ghouta en 2012.

La culpabilité de l’armée syrienne n’a jamais pu être prouvée dans cette attaque. Un rapport de deux experts du Massachusetts Institute of Technology met en cause les rebelles. De plus, les forces loyalistes avaient le dessus sur l’opposition à ce moment-là. Et le gouvernement syrien accueillait justement des enquêteurs des Nations unies qui devaient investiguer sur l’usage d’armes chimiques. Recourir à de tels moyens à un tel moment était la chose plus stupide qu’aurait pu faire le gouvernement syrien. Il n’avait aucune raison de mener cette attaque. Les rebelles par contre, mis en difficulté par l’armée, pouvaient espérer que ce casus belli provoquerait une intervention salvatrice des Etats-Unis.

John Kerry avait d’ailleurs présenté devant le Congrès un rapport devant prouver la responsabilité de Bachar el-Assad. Mais ce rapport a été démonté par un groupe d’anciens officiers des renseignements. Ils ont interpellé Barack Obama pour lui dire que le directeur de la CIA, John Brennan, était en train «de commettre une fraude — du type de celle commise avant la guerre en Irak — envers les membres du Congrès.» Le journaliste Seymour Hersh, lauréat du prix Pulitzer, a quant à lui révélé que le dossier de Kerry se basait sur des informations manipulées. Enfin, un rapport de l’ONU publié en décembre 2013 a bien confirmé l’usage d’armes chimiques. Mais les experts des Nations unies n’ont pas pu pointer les responsables de ces attaques.

Malgré tout cela, l’information revient sans cesse dans les médias, matraquée insidieusement au détour d’un article ou d’un reportage: Assad est l’auteur de cette attaque à l’arme chimique et Obama n’a pas réagi comme il l’avait promis. La première victime de la guerre, c’est bien la vérité! Quand on voit le bilan des interventions de l’Otan en Afghanistan, en Irak ou en Libye, on ne peut que se réjouir qu’Obama n’ait pas tenu sa promesse.

Mais la Syrie reste empêtrée dans une guerre particulièrement meurtrière depuis quatre ans. Pour Baudouin Loos, journaliste du Soir, on aurait pu éviter une telle débâcle si la rébellion avait été mieux armée. Une position soutenue à demi-mot par l’organisation pacifiste Pax Christi pour qui « l’appel constant à la fin des violences pourrait […] paradoxalement participer du maintien, voire de l’aggravation du conflit en cours. »

Les premières manifestations en Syrie ont suscité beaucoup d’espoir. Par idéalisme ou mauvaise foi, certains sont visiblement restés cramponnés à l’image d’une révolution démocratique sans voir que le mouvement populaire avait été détourné et que la Syrie était devenue victime d’une guerre d’agression. De là, l’idée qu’il aurait fallu sauver le printemps syrien en soutenant davantage la rébellion. Deux remarques à ce sujet.

  • Tout d’abord, sur qui ces « pacifistes » comptaient-ils pour mieux armer les rebelles? Les Etats-Unis? Vous avez déjà vu les Etats-Unis soutenir des mouvements démocratiques dans le monde? Et s’ils devaient le faire en Syrie, ce serait avec l’aide de dictatures comme l’Arabie saoudite et le Qatar qui constituent les «Amis de la Syrie»? Alors qu’au même moment, Washington cautionne la répression au Bahreïn!
  • Deuxièmement, on ne peut pas dire que la rébellion a manqué de soutien. L’argent et les armes ont afflué en Syrie dès le début du soulèvement. Ce que les idéalistes du printemps syrien ne veulent pas admettre en revanche, c’est que les soi-disant jihadistes constituaient le plus gros de cette rébellion comme nous l’avons déjà expliqué. Certains diront qu’il aurait fallu mieux soutenir les modérés pour empêcher les terroristes de prendre l’avantage. Mais il n’y avait pas de modérés à soutenir. Les quelques groupes qui avaient un profil acceptable aux yeux des Occidentaux ne pesaient pas grand-chose sur la balance. La plupart ont fini par rejoindre les rangs d’Al-Qaida ou ont fui en remettant leurs armes. On l’a encore vu récemment. Les Etats-Unis avaient mis sur pied la Division 30, censée combattre l’Etat islamique. Lorsque ce groupe de combattants a pénétré la Syrie en juillet dernier, le Front Al-Nosra l’a attaqué, laissant seulement quatre à cinq soldats opérationnels. En septembre, on apprenait qu’un autre groupe de rebelles syriens entraînés par les Etats-Unis avait finalement livré une bonne partie de ses équipements au Front Al-Nosra. Le Pentagone a donc officiellement annoncé mettre un terme à la formation de rebelles modérés. Le programme disposait pourtant d’une enveloppe de 500 millions de dollars. Ce n’est pas de l’aide, ça ?

Sur ces programmes d’aide à la rébellion modérée, le reporter Patrick Cockburn est catégorique: «C’est là de l’auto aveuglément, puisque la rébellion syrienne est dominée par l’EIIL et Jahbat al-Nusra (JAN), représentant officiel d’al-Qaida, en plus d’autres groupes djihadistes extrémistes. En réalité, il n’existe pas de mur de séparation entre eux et les rebelles supposés modérés alliés de l’Amérique » . Et Cockburn d’ajouter le témoignage d’un officier de renseignement d’un pays du Moyen-Orient expliquant que les membres de Daesh « étaient toujours très heureux quand des armes sophistiquées étaient livrées à n’importe quel groupe anti-Assad, parce qu’ils arrivent toujours à les convaincre de leur donner ces armements, par la menace, la force, ou de l’argent. »

Vous parlez de guerre d’agression, mais il y a aussi des Syriens qui se sont soulevés pour mettre à bas la dictature corrompue. Qu’en faites-vous ?

Les premières manifestations étaient tout à fait légitimes. La Syrie était effectivement une dictature répressive. Au regard d’autres pays dans la région, elle avait tout de même réalisé des avancées sociales importantes. Mais au début des années 2000, le gouvernement a mené toute une série de réformes néolibérales. Ces réformes ont touché les classes sociales les plus faibles et ont fait exploser la corruption. Ajoutez à cela l’accueil de millions de réfugiés irakiens qui ont mis une pression énorme sur la société syrienne et les sècheresses à répétition qui ont eu un impact désastreux sur la classe paysanne, et vous obtenez tous les ingrédients pour une révolte populaire.

Mais ce mouvement légitime a été récupéré par les Etats-Unis qui ont saisi l’occasion pour accomplir un objectif fixé depuis longtemps: renverser le gouvernement syrien. Cependant, les moyens pacifiques n’ont pas suffi pour mener la mission à bien. Dans l’impossibilité d’envoyer leurs propres troupes au sol, les Etats-Unis ont donc composé avec les forces en présence sur le terrain. Mais sur ce terrain, l’opposition modérée occupait une place mineure. Comme en Libye, où l’académie militaire de West Point pointait déjà en 2007 que l’Est du pays était un sanctuaire de terroristes. Cela n’a pas empêché Washington de jouer avec le feu et de tenter malgré tout de renverser ces gouvernements qui lui étaient hostiles. Avec l’aide de leurs alliés saoudiens, qataris et turcs, les Etats-Unis ont donc ouvert la Boîte de Pandore. Et dix ans après le lancement de la guerre contre le terrorisme par George W. Bush, Al-Qaida est devenue plus forte que jamais au Moyen-Orient.

Aujourd’hui, il y a une guerre en Syrie qui oppose le gouvernement à des forces obscures libérées par l’Otan et ses alliés. On peut bien sûr renvoyer les deux belligérants dos à dos dans une posture «niniste» et choisir de ne soutenir que les mouvements progressistes. C’est une position confortable sur le plan idéologique. Mais en pratique, elle ne débouche sur rien. Elle laisse même le champ libre aux agresseurs qui s’emploient à détruire la Syrie. Car dans la situation actuelle, ces mouvements progressistes n’ont aucune marge de manœuvre. Il faudra m’expliquer comment on peut les soutenir concrètement pour mettre un terme à la guerre et libérer la Syrie.

Quelle est la solution alors ?

La solution, nous l’avons toujours dit, ne peut être que politique. Si quatre ans après le début des hostilités, la Syrie est toujours à feu et à sang, c’est parce que l’Occident a systématiquement bloqué les négociations en faisant du départ de Bachar el-Assad une condition préalable à toute discussion. Jusqu’il y a peu, oser prétendre qu’une sortie du conflit ne pourrait se faire sans négocier avec le président syrien vous valait toutes les foudres occidentales. Mais la situation a changé et cette idée a fait du chemin. Aujourd’hui, même Angela Merkel plaide pour un dialogue entre tous les acteurs syriens, y compris Bachar el-Assad.

Mais d’autres, comme François Hollande, continuent à dire qu’on ne peut pas négocier avec le « bourreau » du peuple syrien.

Ce n’est qu’un slogan, il ne correspond pas à la réalité. Alors que les efforts militaires se concentrent de plus en plus sur les terroristes de Daesh, des statistiques sont apparues pour dire que le gouvernement était responsable de 90 % des victimes en Syrie. En suivant la logique de ces chiffres, le problème n’est plus Daesh mais Assad. Le hic, c’est que ces informations sont clairement manipuléeshttp://www.michelcollon.info/Syrie-le-revisionnisme-du-Monde-a.html ] par une pseudo-organisation des droits de l’homme qui n’est [ pas très indépendante.

Ensuite, le peuple syrien est divisé. Bien sûr, Bachar el-Assad compte bon nombre d’opposants. Mais on ne peut pas ignorer non plus tous les Syriens qui soutiennent leur président. Et comme le faisait remarquer un ancien analyste de la CIA, Paul R. Pillar, avant le début de la guerre, Assad ne bombardait pas des quartiers civils avec des barils d’explosifs. Il faut mettre un terme à cette guerre. Les véritables bourreaux du peuple syrien sont ceux qui ont bloqué toutes les négociations politiques jusqu’à maintenant.

Qu’en est-il des revendications qu’avaient fait entendre les Syriens descendus dans les rues en mars 2011 ?

Aujourd’hui, la plupart des Syriens ont vu le Front Al-Nosra et Daesh à l’œuvre. Ils savent que ces organisations qui dominent la rébellion n’ont pas de solution à apporter à leurs problèmes. La grande majorité des Syriens veut la fin de la guerre. Ils veulent rentrer chez eux et reconstruire le pays.

La reconstruction va prendre du temps. Le gouvernement doit lancer un processus de réconciliation nationale qui inclura l’opposition, à l’exception des groupes terroristes évidemment. Cette opposition est principalement constituée de groupes d’individus plutôt que de partis politiques bien organisés. Peu importe qui ils sont, ils doivent faire partie du processus.

Bien sûr, bon nombre de ces opposants sont attachés à des gouvernements étrangers. Et la guerre qui aura pris fin sur le terrain continuera certainement autour de la table des négociations par d’autres moyens. Mais ils doivent se rassembler autour d’un objectif commun qui est la fin de la guerre et la reconstruction du pays. Il leur faudra aussi apporter des solutions aux problèmes socio-économiques à l’origine du mouvement populaire. Ce qui sera sans doute plus compliqué. Car dans tous les pays arabes où des révoltes ont éclaté, la question sociale reste occultée.

Il y a aussi cet Etat islamique, à cheval sur la Syrie et l’Irak. Pensez-vous que des bombes, qu’elles soient larguées par les Etats-Unis ou la Russie, suffiront à contrer cette organisation terroriste? Le politologue François Burgat estime même que la lutte contre Daesh ne peut passer par Assad. «Daesh n’est point la cause, mais la conséquence du verrouillage répressif et manipulateur du régime», explique ce spécialiste du monde arabe.

Le gouvernement syrien n’a pas attendu l’Etat islamique pour être répressif. Par contre, attribuer l’explosion de Daesh à Assad témoigne d’une certaine malhonnêteté intellectuelle. Cela révèle aussi une aversion obsessionnelle pour le président syrien qui a contribué à embourber le conflit jusqu’ici.

Rappelons tout d’abord que Daesh est né de la guerre en Irak menée par Georges W. Bush. Les Etats-Unis ont occupé l’Irak, démantelé l’Etat laïc et les structures du parti Baath, démobilisé l’armée nationale et installé un gouvernement chiite sectaire. Dans une opération sale de contre-insurrection, semblable à celle menée au Salvador dans les années 80, les Etats-Unis ont également financé et armé des milices chiites qui ont commis des atrocités contre les sunnites d’Irak. Parallèlement, Georges W. Bush a tenté d’acheter des insurgés sunnites pour limiter la casse dans les rangs des GI et éviter une déconvenue totale avant la fin de son second mandat. Des milliards de dollars ont ainsi été investis pour créer des milices sunnites. Avec un succès relatif.

En Irak, les Etats-Unis ont donc usé et abusé de cette vieille stratégie coloniale qui consiste à diviser pour régner. Ils ont exacerbé les tensions communautaires et ont créé un terreau favorable à l’émergence d’Al-Qaida. De plus, comme le relève le journaliste Robert Parry, la communauté du renseignement est seulement en train d’évaluer les dégâts collatéraux des pots-de-vin versés par le gouvernement Bush aux insurgés sunnites: «Une partie de cet argent semble être devenu un capital de départ pour la transformation d’“Al-Qaida en Irak” en “Etat islamique”, alors que les sunnites qui continuaient à être privés de leurs droits par le gouvernement chiite d’Irak ont étendu leur guerre sectaire à la Syrie.» Difficile de tenir Assad responsable de ce fiasco. Je serais plutôt de l’avis du général Vincent Desportes qui a déclaré devant le sénat français: «Quel est le docteur Frankenstein qui a créé ce monstre ? Affirmons-le clairement, parce que cela a des conséquences: ce sont les Etats-Unis.»

Mais en août 2014, Obama a pris la tête d’une coalition internationale pour lutter contre Daesh…

Il faut tout d’abord voir quand le monstre de Frankenstein a échappé au contrôle de ses maitres. Tant que l’Etat islamique combattait en Syrie et gênait un gouvernement irakien très proche de Téhéran, les Etats-Unis s’accommodaient très bien de cette organisation terroriste. Ainsi, Washington n’a pas bronché lorsque les pseudo-jihadistes ont pris Mossoul, aidés par la corruption qui ravageait l’armée irakienne. Mais quand les soldats de l’Etat islamique ont pris la direction du Kurdistan irakien, Obama a mis le halte-là. Ce Kurdistan est la chasse gardée des Etats-Unis. Leurs multinationales y réalisent de plantureux bénéfices. Pas question de propager le chaos jusque-là.

Le monstre de Frankenstein avait donc échappé à tout contrôle et les Etats-Unis ont commencé à mener des attaques contre l’Etat islamique. Avec des résultats mitigés. Dix mois et 4000 sorties aériennes plus tard, Daesh avait encore progressé.

Comment expliquez-vous ce manque d’efficacité?

Obama s’est trouvé piégé. Lutter trop efficacement contre Daesh aurait profité à l’armée syrienne qui aurait pu reprendre les territoires laissés par les terroristes. De plus, les raids aériens ne suffisant pas à contenir l’expansion de l’Etat islamique, Washington a dû compter sur les Kurdes du YPG-PKK et des milices soutenues par l’Iran pour lutter contre Daesh au sol. Ce qui a passablement irrité les alliés turc et saoudien !

Obama s’est donc contenté d’un tragique statu quo qui à terme, aurait pu déboucher sur un nouveau découpage du Moyen-Orient. Un découpage sur des bases confessionnelles. C’est là que Poutine intervient en proposant assez habilement de joindre les efforts pour lutter contre les terroristes. Obama peut le suivre. Ou assumer ouvertement que les Etats-Unis soutiennent Al-Qaida en Syrie.

La deuxième option n’est pas impossible. Depuis plusieurs mois, les tribunes se multiplient dans la presse outre-Atlantique pour vanter les mérites du Front Al-Nosra.

En effet, c’est surtout la position des néoconservateurs et des pro-Israéliens. Lina Khatib par exemple du Carnegie Middle East Center préconise de s’allier au Front Al-Nosra pour combattre l’Etat islamique: «Même si tout le monde n’aime pas l’idéologie d’Al-Nosra, il y a un sentiment croissant dans le nord de la Syrie qu’il constitue la meilleure alternative sur le terrain — et l’idéologie est un petit prix à payer pour des rendements plus élevés.» Dans la même veine, le correspondant pakistanais Ahmed Rashid a publié un article dans le New York Review of Books pour expliquer «Pourquoi nous avons besoin d’Al-Qaida ». Dans le prestigieux Foreign Affairs, c’est Barak Mendelsohn qui préconise d’accepter Al-Qaida, «l’ennemi de l’ennemi des Etats-Unis» . Comme d’autres, cet expert estime que l’organisation responsable des attentats du 11 septembre a réalisé un virage stratégique. Aujourd’hui, elle présente l’avantage de se concentrer sur ses adversaires proches du Moyen-Orient plutôt que sur ses adversaires lointains d’Occident. Soulignons enfin la franchise de l’ancien ambassadeur israélien aux Etats-Unis, Michael Oren, qui a déclaré: «Nous avons toujours voulu le départ d’Assad. Nous avons toujours préféré les mauvais gars qui n’étaient pas soutenus par l’Iran aux mauvais gars qui sont soutenus par l’Iran». Et Oren a précisé que la catégorie des mauvais gars acceptables pouvait inclure Al-Qaida.

Il semble pourtant que Vladimir Poutine ait obtenu le feu vert de Benyamin Netanyahu pour intervenir en Syrie. La Russie et Israël s’échangent même des informations pour la sécurité des vols dans l’espace aérien syrien.

Sans trop s’exposer pour ne pas décrédibiliser la rébellion syrienne, Israël a soutenu l’opposition pour renverser Bachar el-Assad. L’objectif de Tel-Aviv, tel qu’exposé par Michael Oren, était effectivement de briser l’axe qui relie Téhéran à Beyrouth en passant par Damas. Depuis les années 90, une lourde menace d’attaque US et israélienne pèse sur l’Iran. En l’absence d’une force aérienne digne de ce nom, les Iraniens ont développé une autre stratégie de dissuasion consistant à fournir des missiles au Hezbollah libanais. En cas d’attaque sur Téhéran, ces missiles tirés depuis le sud du Liban pourraient riposter contre Israël. La guerre israélienne menée en 2006 contre le Hezbollah devait neutraliser cette force de dissuasion. Sans succès. Les combattants libanais ont résisté et l’attaque israélienne s’est soldée par un échec. L’autre stratégie d’Israël pour couper la ligne d’approvisionnement entre l’Iran et le Hezbollah consistait à s’attaquer au maillon faible de la chaîne : la Syrie. Mais là aussi, c’est un échec.

Et c’est dans ce contexte que les Russes ont décidé d’intervenir en Syrie. Nous l’avons vu, Poutine se devait d’agir rapidement. Mais il n’a pas foncé tête baissée pour autant. Il a pris soin de neutraliser Israël, acteur discret, mais incontournable du conflit syrien. Du point de vue russe, c’est un joli coup de poker et un véritable pied de nez à Obama, Israël étant le gendarme US du Moyen-Orient. De plus, Poutine a également multiplié les contacts avec Mahmoud Abbas. Jusqu’à présent, dialoguer tant avec les Israéliens que les Palestiniens était un privilège diplomatique réservé exclusivement au président des Etats-Unis.

Pour négocier son intervention en Syrie auprès d’Israël, Poutine avait plusieurs cordes à son arc. Il existe tout d’abord une importante communauté russe en Israël à travers laquelle il peut se faire entendre. La situation plaide également en sa faveur, avec une expansion de l’Etat islamique devenu incontrôlable et un risque d’embrasement général dans la région. Enfin, et c’est sans doute l’argument principal, Poutine semble avoir donné des garanties à Netanyahu que les armes livrées tant à la Syrie qu’à l’Iran ne tomberaient pas dans les mains du Hezbollah.

L’intervention en Syrie marque le retour des Russes au-devant de la scène internationale. La Russie de Vladimir Poutine est-elle en train de devenir une puissance impérialiste sous nos yeux ?

Elle pourrait le devenir, mais elle ne l’est pas encore. Jusqu’à maintenant, la Russie n’a fait que se défendre. Pourtant, depuis la prétendue annexion de la Crimée et les bombardements en Syrie, les médias occidentaux nous rabâchent les oreilles avec la menace russe. Vous remarquerez d’ailleurs que s’ils peuvent se montrer critiques sur certaines questions de politique interne, ces médias rapportent systématiquement la version de l’Otan sur les conflits internationaux. La faute sans doute à des conditions de travail qui se sont détériorées au sein de l’industrie médiatique où l’on travaille de plus en plus sur base de communiqués de presse. Le poids de l’idéologie dominante se chargeant du reste. Et lorsque quelques rares reporters parviennent encore à faire entendre un autre son de cloche sur le terrain, on leur tombe dessus.

La Russie a donc été blâmée pour le rattachement de la Crimée. Alors que les Etats-Unis ont contribué au renversement du président ukrainien jugé trop russophile pour installer un régime d’extrême droite aligné sur l’Otan. Quant au rattachement de la Crimée, il a été approuvé au travers d’un référendum par 95 % de la population de cette région qui faisait autrefois partie de la Russie. En Syrie, Vladimir Poutine a le droit international avec lui.

De leur côté, après l’éclatement du bloc soviétique et la réunification de l’Allemagne, les Etats-Unis avaient promis de ne pas étendre la zone d’influence de l’Otan en Europe de l’Est. Depuis, Washington semble avoir donné une autre interprétation à cette promesse. Bill Clinton a élargi l’Otan à la République tchèque, la Hongrie et la Pologne. Ensuite, Georges W. Bush a intégré l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie. Observez une carte et la disposition des bases militaires US. Qui menace qui? Le budget militaire des Etats-Unis est dix fois supérieur à celui de la Russie. Les forces spéciales US opèrent dans 81 pays, leur nombre a doublé depuis 2001 et leur budget a été multiplié par cinq. Les Etats-Unis sont le seul pays dans l’histoire de l’humanité à avoir utilisé l’arme nucléaire. Ils ont été en guerre 222 sur 239 années de leur existence et ont bombardé 14 pays du Moyen-Orient. Et la menace est russe?

En Afghanistan dans les années 80, les Etats-Unis avaient financé la rébellion d’islamistes radicaux pour renverser le gouvernement allié de l’URSS. L’opération avait débouché sur une longue guerre opposant les troupes soviétiques aux islamistes soutenus par la CIA et l’Arabie saoudite. Soldé par une défaite de l’URSS, le conflit avait précipité l’effondrement du bloc soviétique. L’Histoire est-elle en train de se répéter en Syrie ?

Certains aspects rappellent l’Afghanistan en effet. Mais la situation est tout de même différente. La Russie de Poutine n’est pas l’Union soviétique des années 80 qui était minée par une série de problèmes internes. Ensuite, les bombardements russes viennent en soutien à l’armée syrienne qui opère au sol. Enfin, la Chine était en contradiction avec l’URSS à l’époque et avait même soutenu les moudjahidines afghans. La situation a bien changé depuis, Moscou et Pékin étant sur la même longueur d’onde. C’est même un changement radical. En effet, la guerre d’Afghanistan avait marqué le passage d’un monde multipolaire à un monde unipolaire. En précipitant la chute du bloc soviétique, ce conflit avait inauguré l’hégémonie des Etats-Unis devenus l’unique superpuissance mondiale. A l’inverse, la guerre de Syrie marque sans doute la fin de cette domination exclusive. Les Etats-Unis ne peuvent plus intervenir partout comme ils le souhaitent. Ils doivent à présent composer avec d’autres puissances mondiales telles que la Russie et la Chine qui s’organisent à travers l’Organisation de Coopération de Shanghaï. Cette alliance va intégrer l’Inde et le Pakistan en 2016 et compte également l’Iran parmi ses membres observateurs. Elle marque en outre la domination des rivaux de Washington sur l’Eurasie. Un cauchemar pour Brzezinski, l’artisan du piège afghan des années 80. Dans son livre Le grand échiquier, ce conseiller de la Maison Blanche considère que celui qui dominera l’Eurasie dominera le monde.

Brzezinski ne semble pas s’être adouci avec l’âge. A 87 ans, il vient d’appeler Obama à riposter si les Russes continuaient à bombarder les rebelles syriens. Le passage à un monde multipolaire pourrait-il accoucher d’une Troisième Guerre mondiale dont la Syrie serait l’étincelle ?

L’étincelle pourrait être la Syrie ou l’Ukraine ou même la mer de Chine… Le risque est réel. Le droit international offre bien quelques garanties pour éviter un nouveau conflit mondial qui opposerait des puissances dotées de l’arme nucléaire. Mais il n’est pas parfait et subit constamment les attaques de va-t-en-guerre qui manifestement, veulent plonger le monde dans le chaos sous couvert d’ingérence humanitaire. Lors de la dernière assemblée générale des Nations unies, François Hollande a ainsi remis en question le droit de veto des membres du Conseil de Sécurité: «La France veut que les membres permanents du Conseil de sécurité ne puissent plus recourir au droit de veto en cas d’atrocités de masse. Comment admettre que l’ONU, encore aujourd’hui, puisse être paralysée lorsque le pire se produit ? (…) Nous pouvons agir pour régler les drames d’aujourd’hui et sauver la planète demain.»

C’est une attitude irresponsable et mesquine à la fois. D’abord parce que la France soutient les atrocités de masse ou les dénonce selon ses propres intérêts. Ensuite parce que ce principe invoqué par François Hollande peut être sujet à bien des manipulations. C’est pour empêcher un massacre que l’Otan est intervenue en Libye. Mais des rapports d’organisations indépendantes ont confirmé par la suite qu’il n’y avait pas de massacre en cours. L’Otan, qui devait se limiter à instaurer une zone d’exclusion aérienne, cherchait en réalité un prétexte pour renverser Kadhafi . Enfin, si le Conseil de Sécurité de l’ONU peut être contourné lorsque des atrocités de masse sont commises, on pourrait se trouver dans une situation où la Russie interviendrait unilatéralement en Birmanie par exemple, le Brésil en Colombie, la Chine en Centrafrique et la France en Syrie. Bref, une situation de guerre de tous contre tous. A ce moment-là, il sera trop tard pour penser à « sauver la planète demain » comme le suggère François Hollande.

Alors, que faire ?

Commencer par bien s’informer sur les guerres et ne pas tomber dans le piège de la propagande. Se mobiliser à travers des mouvements pour la paix. Mais il faut surtout comprendre la nature fondamentale de ces conflits. Vous connaissez la chanson, les grandes puissances n’ont pas de principes, seulement des intérêts. Ce n’est pas pour les droits de l’homme ou la démocratie que l’Otan largue des bombes. Sinon, comment expliquer qu’au moment où François Hollande appelle à mettre un terme à la dictature en Syrie, Manuel Valls signe des contrats d’armement en Arabie saoudite?

Ces guerres répondent avant tout à des intérêts stratégiques. Il n’y a pas de guerre humanitaire. Ce sont des guerres pour le fric. C’est pour avoir accès aux matières premières, pour profiter d’une main-d’œuvre bon marché et trouver des débouchés pour leurs capitaux que les grandes puissances cherchent à se partager le monde, à coup de bombes s’il le faut. Derrière ces guerres, il y a donc une autre guerre, celle d’un système économique basé sur la concurrence et la course au profit maximum. Un système qui par ailleurs engendre des inégalités sociales — 1 % des plus riches possèdent la moitié des richesses mondiales, un niveau jamais atteint —, un système qui gaspille les ressources naturelles, un système qui broie les travailleurs, un système qui sauve les banquiers fraudeurs pendant qu’on ferme des écoles… Et ce système nous conduit tout droit vers une Troisième Guerre mondiale. Je ne sais pas vous, mais moi, je pense qu’il est grand temps de changer de cap.

[ Source : Investig’Action http://www.michelcollon.info/Comment-Poutine-force-les-Etats.html ]

SYRIE: TROIS CONDITIONS POUR UNE SOLUTION POLITIQUE

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le 9 octobre 2015

Avec l’intervention de la Russie, la crise syrienne est entrée dans une nouvelle phase. Les évolutions les plus récentes montrent qu’il s’agit bien d’une crise stratégique globale. Et si l’on veut bien réfléchir à ses causes réelles on constate aisément que la problématique n’est pas seulement syrienne mais plus globalement arabe.

Une crise de tout le monde arabe.

Les conséquences immédiates de la confrontation donnent une idée du caractère exceptionnel de cette crise : 240 000 victimes ; 11 millions de réfugiés et déplacés (soit environ la moitié de la population du pays), des centaines de milliers de personnes qui forcent le passage des frontières pour obtenir un droit d’asile dans quelques pays de l’Union européenne…

Les plus grandes puissances mondiales, des dizaines d’Etats, un bras de fer d’alliances politico-militaires contradictoires, une confrontation à l’arme lourde avec des blindés, des engagements aériens et maritimes… On s’est rapproché sensiblement des formes d’une vraie guerre même si l’asymétrie des forces et des moyens subsiste.

Dans un contexte aussi préoccupant, de lourdes questions se posent: jusqu’où l’extension de l’islamisme politique djihadiste et terroriste pourra-t-elle se prolonger? Pourquoi une telle carence d’alternative? Pourquoi une telle polarisation dans l’extrémisme, la violence et la cruauté? Comment trouver une issue dans cette impasse tragique? Faut-il aller chercher les causes dans ce que Pascal Bruckner appelle «une guerre impitoyable au sein de la civilisation islamique entre chiites et sunnites…»? (débat avec R. Brauman, Le Monde 02 10 2015).

Ce serait – n’en doutons pas – une façon de masquer les causes sociales et politiques de la crise, pourtant essentielles, ainsi que les évidentes responsabilités extérieures, notamment celles des puissances occidentales.

Si l’origine des problèmes pouvait se réduire à ce que P. Bruckner appelle « une guerre de tous contre tous » en Libye, au Yémen, en Syrie, en Irak, en Afghanistan… alors, autant prétendre que les musulmans sont seuls responsables de ce qui leur arrive…

Voilà une bien curieuse façon de comprendre la complexité des événements de l’histoire, sauf, une fois encore, à transformer celle-ci en choc des civilisations pour mieux essentialiser et stigmatiser un peuple et une religion….

Une fois encore, cela pose la lancinante question du rôle de ceux qu’on appelle des intellectuels, en tous les cas le petit nombre de ceux qui ne cessent d’obtenir les faveurs des médias dominants.

Bien sûr, les facteurs idéologiques – en l’occurence, religieux – ont une portée considérable. Ils légitiment les actions, les allégeances et les alliances…

Mais la crise syrienne trouve ses origines compliquées dans l’histoire et la mémoire, dans les politiques de l’Etat, mais aussi dans les guerres occidentales, les humiliations et les dominations…c’est à dire tout ce qui fait concrètement le vécu d’un peuple face aux enjeux politiques et stratégiques qui pèsent sur son existence sociale.

L’épuisement des régimes issus de la décolonisation…

Il faut saisir cet enchevêtrement contradictoire et très diversifié des facteurs pour comprendre une crise qui n’est pas seulement syrienne. Ce que rappelle le retour à l’autoritarisme en Egypte, l’écrasement militaire du mouvement social à Bahrein, le chaos laissé par l’OTAN en Libye, l’éclatement yéménite…

Un monde hier en espérance, aujourd’hui en convulsions et en effondrement.

Un monde arabe où dans chacune des confrontations, les droits humains fondamentaux, l’aspiration démocratique, l’idée même d’humanité sont dramatiquement mises en question, ta ndis que l’État lui même, son existence en tant qu’institution de « pérénisation » du politique, est directement mis en cause.

On comprend aujourd’hui à quel point la crise prend racine dans l’épuisement des régimes issus de la décolonisation, du nationalisme arabe et du rêve panarabe qui se sont cristallisés après la seconde guerre mondiale.

Les peuples ne supportent plus des pouvoirs en place incapables de leur offrir un avenir. Ils rejettent leur autoritarisme, leur violence répressive, leur corruption. Le «Parti de la résurrection arabe socialiste», ou parti Baas en Syrie, n’a pas échappé au rejet populaire puisque dès le mois de mars 2011 de grandes manifestations pacifiques pour la démocratie se sont développées dans l’ensemble du pays, comme version syrienne de ce qu’on appela le Printemps arabe.

Ce mouvement fut volontairement et immédiatement réprimé par le sang dans une répression extrêmement brutale. Le régime de Bachar El Assad rechercha et obtint rapidement un affrontement militarisé qui brisa l’élan populaire en profitant aux forces politiques les plus radicales – qui sont aussi les plus réactionnaires – de l’opposition islamiste. Le processus ainsi engagé a produit un éclatement et une sévère déstabilisation du pays avec l’avancée militaire du djihadisme le plus barbare, marginalisant les autres formations en particulier celle se réclamant de la démocratie.

La suppression symbolique de la frontière syro-irakienne par l’Organisation de l’État islamique (OEI) se présenta comme une mise en cause des frontières étatiques issues du colonialisme. Il s’agissait de nourrir un discours anti-occidental radical, de légitimer des conquêtes territoriales et un pouvoir politique par une interprétation fondamentaliste et rigoriste – en réalité fanatique et approximative – de l’Islam. Un Islam prétendument de pureté et des origines… comme si cette religion du Livre n’était pas, elle aussi, une grande histoire intellectuelle et sociale.

Ce fanatisme a su s’appuyer sur la force, sur la peur, sur l’instrumentalisation cynique de la désespérance sociale et de cette profonde colère populaire devant tant d’injustices, tant d’ingérence extérieures, et si peu de perspectives.

Le poids déterminant des politiques de puissance

La rhétorique anti-occidentale de l’islamisme politique n’a cependant rien d’un exercice abstrait. Elle a prise sur les immenses et légitimes ressentiments populaires quant aux guerres occidentales menées en Irak, notamment en 2003, mais aussi sur le soutien et l’impunité inacceptables dont bénéficie l’État d’Israël dans sa politique de colonisation et d’occupation militaire du territoire palestinien.

On peut dire que la crise syrienne est le fruit de tout ce qui fait les dominations, les humiliations, les espoirs, les résistances et les luttes des peuples du monde arabe au 20è siècle et jusqu’aujourd’hui..

Les attentes sociales et démocratiques, l’espérance de changements politiques, l’exaspération des peuples continuent de se heurter à des régimes de dictature, des forces ultra-réactionnaires, des paroxysmes de violence et de guerre, des ingérences extérieures permanentes…

C’est une impasse si étroite que le débat public témoigne quotidiennement de l’incapacité à dire quelle pourrait être la solution, qui pourrait être des partenaires crédibles – s’il y en a de possibles -, quel adversaire principal faut-il identifier… entre une dictature tortionnaire et un djihadisme criminel.

En vérité, cette impasse est en grande partie l’héritage de l’impérialisme et de la domination des puissances occidentales.

Il est le fruit du soutien hypocrite constant des grandes puissances aux despotismes locaux.

Il est aussi le résultat de l’emprise économique, des intérêts stratégiques et énergétiques du monde capitaliste dominant.

Il est enfin le bilan désastreux de ce qu’on ose encore appeler (20 ans après sa création) un «partenariat euro-méditerranéen». Celui-ci, en effet, n’a jamais contribué, si peu que ce soit, à la solution des grands problèmes des pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée, en particulier le règlement tant attendu de la question de Palestine.

L’impasse n’est donc pas seulement celle des régimes arabes. Elle est aussi (et peut-être d’abord) celle que l’on doit aux puissances extérieures dominantes.

L’histoire et l’actualité de leur hégémonie néo-impériale est une cause de l’effondrement en cours au Proche-Orient. L’exploitation et le commerce des hydrocarbures, les ventes d’armes, la préservation et l’extension des zones d’influence, les accords stratégiques avec Israël et des régimes arabes peu fréquentables … Tout cela continue de former le contexte et les causes réelles de la crise.

On comprend que certains – intellectuels ou pas – cherchent à désigner les contradictions entre différentes confessions musulmanes comme l’origine essentielle de la crise. Cela permet d’exonérer les politiques de puissance, les dominations d’hier et d’aujourd’hui, les alliances répréhensibles qui conduisent le droit et l’éthique à se noyer dans l’océan des intérêts financiers.

Une histoire de longue durée

Devant les cruautés de la tragédie syrienne, personne ne peut dire : on ne savait pas. C’était imprévisible… Depuis plus de 35 ans, en effet, les événements se succèdent, la crise des régimes et des sociétés arabes ne cesse de croître.

Déjà, en 1979, trois faits majeurs, qui ont pesé lourd dans les évolutions du monde, auraient dû servir d’alerte, et imposer au moins une réflexion lucide et critique. Il s’agit de la révolution en Iran, de l’invasion soviétique en Afghanistan et de l’installation de Chadli Benjedid en Algérie qui mit en œuvre une politique de réformes néolibérales.

C’était, en quelque sorte, l’annonce d’une progression de l’islamisme politique dans le contexte d’un rejet politique et identitaire de l’Occident et d’une crise sociale aggravée.

L’assassinat de Sadate Sadate en 1981, la décennie noire des années 90 en Algérie… ont montré aussi à quel niveau d’instabilité et de violence peut conduire le mépris des aspirations démocratiques et sociales… Jusqu’à la négation même de celles-ci par des forces ultra-sectaires fanatisées.

Pourtant, les puissances occidentales ne se sont vraiment préoccupées de la crise syrienne qu’à partir du moment où l’image atroce des supliciés décapités a franchi le seuil des médias. Et plus récemment encore, avec l’afflux massif de réfugiés créant une situation à laquelle l’Union européenne s’est montrée incapable de faire face… Sinon en cherchant à interdire l’accès au territoire européen…Mais comment empêcher d’entrer plus d’un million de personnes décidées à forcer les frontières pour échapper à la guerre et au terrorisme ?

Il fallait donc bien faire quelque chose en Syrie. Et les puissances occidentales, États-Unis en tête, ont décidé de faire – sans excès ou précipitation – ce en quoi elles prétendent exceller : des bombardements. Des bombardements contre l’OEI, désignée cible privilégiée afin de laisser la possibilité d’accords avec d’autres groupes armés… Un jeu fallacieux, manifestement risqué et sans grande efficacité. Au final, les bombardements de la coalition sous direction des États-Unis n’ont pas permis de faire reculer l’Organisation de l’État islamique. Les combattants équipés et formés par Washington sur des terrains voisins ont cédé avec armes et bagages aux djihadistes, quant à la réorganisation et à l’entrainement des forces armées irakiennes, elle se révèle être un échec depuis plus de dix ans dans un contexte de crise politique aiguë en Irak. C’est un fiasco stratégique.

Quand la Russie comble un vide stratégique

C’est dans cette situation que la Russie décida d’intervenir directement, elle aussi par des frappes aériennes, en installant en Syrie un dispositif militaire très substantiel.

Elles se concerta avec l’Arabie Saoudite, parrain de ceux qu’elle allait bombarder, ainsi qu’avec Israël, officiellement neutre…

Mais on sait que les autorités de Tel Aviv ont choisi de faire soigner dans leurs hôpitaux des centaines de combattants djihadistes blessés pour les laisser ensuite retourner au combat… On note au passage que l’hypocrisie du discours israélien sur le terrorisme atteint des sommets.

Les puissances occidentales et l’OTAN ont d’abord émis des doutes sur les cibles frappées par la Russie en accusant Moscou de vouloir soutenir et protéger Damas plutôt que de frapper l’OEI. Elles ont ensuite dramatisé au maximum la violation de l’espace aérien turc par les avions russes. Le Secrétaire général de l’OTAN, dans le même esprit, fit semblant de s’inquiéter et de s’indigner en constatant que la Russie n’a pas choisi de coordonner ses opérations avec les Occidentaux.

Ces postures alimentent la tension – elles sont faites pour cela – mais elles sont formelles. Ce que les pays de l’OTAN redoutent, en vérité, c’est la signification et les effets de l’interférence de la Russie dans le dossier politique et stratégique.

Moscou veut d’abord aider Damas à reprendre, dans les régions d’Idlib et Hama, des zones prises par une coalition djihadiste et salafiste constituée il y a quelques mois grâce au soutien politique et militaire de l’Arabie Saoudite, du Qatar et de la Turquie.

La Russie déclare bombarder l’ensemble des organisations concernées sans masquer ni un soutien tout à fait explicite au régime de Bachar El Assad, ni la volonté d’empêcher que se brise ou s’affaiblisse l’axe Téhéran, Damas, Hezbollah.

Quant à la violation de la frontière et de l’espace aérien de la Turquie, on peut estimer qu’il s’agit là d’une mise en garde directe à Ankara qui, de son côté, n’a cessé d’aider les djihadistes – y compris ceux de l’OEI – à se jouer de la frontière turco-syrienne pour attaquer le régime baasiste.

Remarquons que les pays de l’OTAN sont d’ailleurs plutôt mal placés pour dénoncer une violation du droit international, eux qui bombardent en Syrie sans le moindre mandat des Nations-Unies et sans sollicitation légale.

L’enjeu réel n’est évidemment pas le respect du droit.

Les puissances occidentales cherchent les moyens d’un changement de régime en Syrie. La Russie veut en revanche conserver celui-ci, probablement davantage qu’elle ne souhaite sauver Bachar El Assad à sa tête. Vladimir Poutine et d’autres dirigeants russes ont d’ailleurs plusieurs fois parlé de compromis et de réformes politiques.

On est dans une confrontation de puissance de grande envergure. Les frappes de la Russie ont d’ailleurs une dimension très politique : montrer que la puissance russe est une réalité et que les États-Unis ne sont pas seuls à pouvoir intervenir sur le cours des relations internationales… Et faire ainsi la preuve que la Russie est en capacité de remplir le vide stratégique laissé par l’échec américain en Syrie. Moscou contraint Washington à négocier des canaux de communication militaires afin d’éviter des accrochages ou des accidents.

Même le front ukrainien – est-ce un hasard ? – est aujourd’hui plus calme que jamais. Le cessez-le-feu tient. On peut imaginer que la Russie ne veut pas gérer deux fronts à la fois… L’ordonnancement politico-militaire de Poutine a donc bouleversé les données du conflit… Jusqu’où?

Les difficiles conditions d’une issue politique.

Si les frappes américaines n’ont pas réussi à faire reculer l’OEI, qu’en sera-t-il des bombardements russes? Tout le monde comprend, surtout après l’échec de Washington, qu’une campagne aérienne ne peut à elle seule faire la décision.

Les troupes djihadistes ne peuvent reculer qu ‘avec une offensive au sol. Des forces russes sont-elles en train de s’y engager avec l’armée syrienne et les alliés de Bachar El Assad, Iran et Hezbollah compris? L’intervention de la Russie ouvre la possibilité d’une modification du rapport des forces, une consolidation du régime de Bachar El Assad. Mais peut-elle contribuer à une solution véritable? Avec à la clé une défaite du djihadisme et un compromis politique sur le pouvoir à Damas? Rien n’est moins sûr.

Ouvrir le chemin d’une solution durable suppose une autre politique et la réalisation de trois conditions .

Premièrement, il est nécessaire de trouver les moyens d’une alliance ou d’une convergence politiques qui puisse surdéterminer les intérêts et les stratégies particulières des puissances régionales.

Il faut réunir des forces militaires locales dans une stratégie d’attrition – comme disent les militaires – pour être en capacité de l’emporter sur le djihadisme tout en établissant un contexte de sécurité régionale.

Dans une situation de polarisation extrême des politiques d’Etat au Proche-Orient, alors que domine l’antagonisme entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, un tel objectif semble difficile à atteindre.

Mais ne faut-il pas un tel effort d’ouverture, de multilatéralisme et de responsabilité collective face à la menace d’un islamisme politique surarmé, aux grandes prétentions de dominations dans le monde arabe et aux pratiques sociales confinant à la sauvagerie?

Les politiques de puissance de Washington et de Moscou offrent surtout un chemin de rivalités régionales et de risques stratégiques importants.

Il faut travailler au dépassement de cette configuration que l’OEI comme les autres formations djihadistes sauraient instrumentaliser à leur profit, comme elles le font déjà.

Deuxièmement, une issue politique doit être recherchée par une concertation de tous les États aujourd’hui impliqués dans la crise, Russie et Iran compris.

Un compromis de pouvoir devrait inclure toutes les forces, y compris l’armée ou une partie de celle-ci, qui veulent en finir avec les atrocités du régime.

Il faut contribuer à une ouverture du champ politique en Syrie en aidant les courants politiques, les dirigeants, toutes les forces désireuses de construire une telle perspective et un avenir plus démocratique.

Il ne s’agit pas de décider à la place des Syriens, de dialoguer tranquillement avec Bachar, mais de trouver des alliés, d’aider à élargir l’espace politique, à recréer de l’espoir. Nul ne dit que c’est facile, mais ne pas agir pour favoriser une transition et surmonter la crise interne serait une faute aux sérieuses conséquences pour tout le monde.

Qui peut y contribuer ? On a peine à imaginer les autorités françaises capables de dépasser leur tropisme militaro-atlantique, leur propension à privilégier les ventes d’armes et de Rafales.

Mais il faut, quoi qu’il en soit, affirmer la nécessité d’un changement de la politique étrangère française, exiger un retour à l’ONU et au multilatéralisme, pousser à une action collective européenne autonome…

La ligne d’intervention de la France devrait être le dépassement des confrontations de puissance, la recherche d’accords au Conseil de Sécurité, le dialogue entre l’Iran et l’Arabie Saoudite… afin d’ouvrir l’espace politique et diplomatique.

Cette crise syrienne, qui est une crise de tout le monde arabe et une confrontation globale de puissance, mérite qu’on prenne la hauteur nécessaire et la détermination qui s’impose. Est-ce trop demander?

Troisièmement, on mesure la gravité de la crise syrienne, qui touche à l’ensemble des relations internationales, qui s’ajoute au conflit ukrainien et à tous les autres. Ce cumul des dangers appelle à une forte implication citoyenne, mais aussi de toutes les autorités morales et sociales, les institutions susceptibles de peser dans la balance : le Secrétaire général de l’ONU, la Ligue arabe (à condition qu’elle trouve un accord en son sein…), les syndicats, les églises, les organisations pacifistes et de la solidarité…

L’exigence immédiate d’une baisse des tensions et d’un recul des confrontations armées se fait pressante.

Ceci est d’autant plus nécessaire que la possibilité d’une nouvelle grande guerre internationale ou guerre mondiale est maintenant régulièrement évoquée dans le débat public. Ce ne sont pas seulement des «prophètes» irresponsables ou de faux spécialistes qui s’expriment ainsi.

Jacques Attali, dans une interview au quotidien belge Le Soir (le 12 septembre 2015) énonce que «la guerre se rapproche. C’est sûr – dit-il – elle se prépare».

Pour Laurent Fabius, interrogé sur Europe 1 (le 5 octobre 2015), il y aurait aujourd’hui des risques de confrontation militaire mondiale…

Pour l’hebdomadaire L’Obs (No du 8 au 14 octobre) la question est maintenant posée: «la troisième guerre mondiale a-t-elle commencée?»

Bien sûr, nul n’affirme que le compte à rebours est enclenché, mais la thématique politique et idéologique est lancée.

Que valent de telles anticipations? Qui peut prétendre être capable de prévoir l’avenir dans une telle situation internationale? Y-a-t-il vraiment un risque de nouveau grand conflit international? Ou bien les crises actuelles restent-elles sous contrôle?

Anticiper ainsi la guerre mondiale, dans un contexte de rivalités de puissances, est-ce un choix de dramatisation pour diaboliser ceux qu’on veut désigner comme des adversaires stratégiques? N’est-ce pas, précisément, courir le risque d’une exacerbation des tensions?

L’escalade dans cette crise syrienne est très problématique, mais il faut constater l’absence d’un enjeu stratégique et global mondial qui rendrait la marche à une 3ème guerre mondiale inéluctable ou possible entre des alliances sous direction des États-Unis et de la Russie.

Le contexte international est très différent. Il est celui d’une multiplicité compliquée de conflits, de visées stratégiques et économiques contradictoires dans des situations différenciées qui doivent beaucoup aux impasses sociales et politiques, à l’écrasement des aspirations populaires, aux effondrements institutionnels dans les pays concernés…

Ce sont les causes profondes des crises qu’il faut mettre dans le débat public en montrant comment les antagonismes de puissances fabriquent des ennemis au lieu de construire des convergences d’intérêts.

Il faut sortir de l’instrumentalisation de la mouvance de l’islamisme politique et du djihadisme et contribuer en commun à répondre aux attentes démocratiques et sociales des peuples.

Mais il faudrait pour cela une révolution dans la pensée stratégique et les choix politiques. C’est à dire une vraie volonté d’engager un changement dans les déterminants de l’ordre international.

On en est pas encore là… Il reste que devant la précipitation des événements des inquiétudes grandissent.

Et ces nouvelles formules du discours politique qui nous prédisent la guerre mondiale sont préoccupantes. Elles doivent faire l’objet d’analyses critiques et d’approches alternatives. Elles ont cependant une vertu : celle rappeler l’exigence incontournable du combat pour la paix, le désarmement, les conditions de la sécurité internationale et le règlement des conflits, la démilitarisation des relations internationales.

On peut dire que tout est possible… sauf qu’on ne peut jamais gagner les batailles qu’on ne mène pas./.

(09 octobre 2015)

LE TEMPS DE LA GUÉRILLA POUR LA GAUCHE POPULAIRE

pdf-3.jpg par Jacques Bidet Philosophe

L’HUMANITÉ – DEBAT

le 30 septembre, 2015

APRES LA BATAILLE GRECQUE, COMMENT MENER LA GUERRE ANTI-AUSTERITE EN EUROPE ?

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jacques_bidet.jpgJacques Bidet Philosophe Pascal Lederer Directeur 
de recherche émérite 
au CNRS

Rarement les révolutionnaires mènent la bataille qu’ils ont choisie. L’histoire leur en propose d’autres, plus rudes et plus incertaines. Ainsi en Grèce. Élu sur un programme d’inspiration socialiste, Tsipras se retrouve à la tâche sur le terrain du néolibéralisme. L’élection de janvier annonçait une guerre éclair. La négociation s’est traduite en guerre de positions, perdues l’une après l’autre. Il ne lui reste plus que la guérilla.

L’Europe est un champ de bataille paradoxal. Elle est plus qu’un ensemble de nations rassemblées par des traités. Elle forme, en quelque sorte, un sur-État-nation. Avec une législation commune qui prévaut sur toute autre. Des armées tournées contre un ennemi commun potentiel, russe ou chinois, et vers la gestion des vieux empires. Une monnaie commune au plus grand nombre. Une certaine promesse de solidarité concitoyenne.

Mais l’Europe n’est pas une nation, une communauté soudée par le principe « un homme égale une voix », qui institue les démocraties nationales modernes, organisant les rapports entre classes sociales. Les nations européennes n’ont pas fusionné.

Cela veut dire que l’Europe relève toujours du système des nations, d’un système-monde, configuré en centres et périphéries, plus ou moins entremêlés, avec la guerre comme loi ultime. Elle en est un fragment, formant elle-même un sous-système, aujourd’hui sous la prédominance de la RFA, avec des hégémonies subalternes, comme celle de la France. Les affrontements modernes de classe s’y trouvent multipliés par la vieille violence des nations fortes contre les faibles. Bref, l’Europe est contradictoirement un sur-État-nation et un sous-système-monde.

À cela s’ajoute que le système-monde commence à être bouleversé par la montée subreptice d’un État-monde porté par des institutions supranationales de toutes sortes, qui, dans tous les domaines, économiques, sociaux et politiques, FMI et autres, fixent et mettent en œuvre un droit commun, généré par les forces du néolibéralisme.

Face au peuple grec, les instances de l’Europe sur-État-nation, agents doubles de l’Europe sous-système-monde, unies dans la Troïka à celles de l’État-monde, avaient pour elles la légitimité de ce droit établi d’en haut qui impose le « libre marché » comme seul principe rationnel et raisonnable. Dans ce bel ensemble, il restait bien une faille, que Tsipras et les siens ont tenté d’élargir, cherchant à faire surgir, contre l’Europe sous-système-monde, ce qui reste, dans l’Europe sur-État-nation, des solidarités officiellement affirmées au nom des États-nations qui la composent.

Mais les centres du sous-système étaient prêts à tout pour mettre fin à ce genre d’expérience. Le néolibéralisme a, à ce jour, imposé sa loi. Les dirigeants n’avaient pas le choix. Les Grecs tenaient à rester dans l’euro, ce qu’ils ont confirmé à plus de 90 % des voix, même une fois le mémorandum entériné. Faute de quoi, ils se trouvaient jetés hors du sur-État-nation européen, balancés aux confins de ce sous-système-monde, dans cette position semi-coloniale où l’on ne peut plus se battre avec d’autres au nom d’une identité commune fondée sur une concitoyenneté proclamée.

Un protectorat est certes mis en place. Mais il reste soumis à un rapport de forces à l’échelle de l’Europe et de la Grèce. La victoire électorale conforte la gauche populaire, mais elle ouvre sur la tâche ingrate, périlleuse et quelque peu absurde d’appliquer une politique jugée contre-productive.

Et à cela s’ajoute un autre défi. Car ce genre de succès annonce en général l’afflux d’une nouvelle élite empressée d’occuper tous les postes à pourvoir et à en tirer le meilleur. Et bien peu de temps suffit pour que le peuple, qui ne voit rien changer, se lasse et se retourne contre elle, retrouvant ses vieux parrains et le quotidien capitaliste.

Tsipras en appelle donc aux luttes, clairement à la guérilla : à la petite guerre du peuple, inlassable, menée sur tous les terrains sociaux, politiques, écologiques et culturels. Il s’agit de donner aux gouvernants force et légitimité pour résister à tous les diktats et d’inspirer aux potentats de la finance la crainte de plus grands dommages.

Cela suppose une connivence politique comme on n’en a jamais vu jusqu’à présent, sinon dans des luttes de libération nationale. Mais, justement, quand le sur-État-nation se double en sous-système-monde, la conscience nationale vient conforter la conscience de classe.

Cette lutte n’est pas dirigée contre un ennemi extérieur, mais contre un adversaire omniprésent, à la fois national et supranational, logé dans tous les rouages de la société. Elle est à mener sur un double front.

Elle ne peut être faite que de mille escarmouches, de mille initiatives des « gens » eux-mêmes, à tous les niveaux de leur socialisation, local, professionnel, numérique, associatif, générationnel. Et elle doit susciter une véritable organisation, identifiable comme une force politique capable d’orienter vers une alternative.

Cette nouvelle figure de la lutte politique n’est pas seulement l’affaire de Syriza, de Podemos et des nouveaux travaillistes, mais de la gauche populaire européenne dans son ensemble.

Cette nouvelle gauche, que l’on dit « radicale », revendique les héritages de la gauche historique, qu’elle cherche à dépasser. Mais elle ne peut faire la preuve d’elle-même qu’à partir de cette guérilla à l’encontre de tous les néolibéralismes, de droite ou de gauche. Elle doit s’affirmer comme le « tiers-parti », celui du peuple ordinaire.

Auteur de L’État-monde, PUF, 2011.

Sources :

GRÈCE : QUELLES LUTTES ET RÉSISTANCES QUI PORTENT SUR LE FOND DU PROBLÈME ?

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VIDÉO: YANIS VAROUFAKIS COMMENTE LES ÉLECTIONS GRECQUES Médiapart – repris sue algerieinfos-saoudi;


CADTM-INFO] BULLETIN ÉLECTRONIQUEle 24 septembre 2015


[CADTM-INFO] BULLETIN ÉLECTRONIQUE

le 24 septembre 2015

bulletin-cadtm@cadtm.org

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ÉDITO

Alors qu’il avait démissionné pour regagner un mandat avec lequel il disposerait de la majorité parlementaire pour voter de nouveaux paquets d’austérité, Alexis Tsipras a réussi à être réélu ce dimanche
20 septembre. Rapidement, le premier ministre a recomposé un gouvernement avec Anel et cette fois sans représentant-e-s du courant de gauche de Syriza, et pour cause, les membres de Syriza opposés au diktat des créanciers ont quitté le parti au pouvoir pour créer Unité populaire.

Les voix des électeurs grec-que-s sont réparties d’une manière proche de lors des dernières élections de janvier 2015. Cependant, il faut souligner le taux d’abstention très élevé, à hauteur de 43%.

La commission d’audit de la dette grecque poursuit ses travaux actuellement. Comme l’explique Emilie Paumard, « l’objectif des rencontres de cette semaine consiste à analyser les conditions de signature et le contenu du troisième memorandum ainsi que le paquet de prêt de 86 milliards d’euros qui l’accompagne ».

Éric Toussaint, en tant que coordinateur de la commission, a rappelé dans son discours à la Vouli ce mercredi 23 septembre, qu’au même moment, la commission d’audit parlementaire sur la dette argentine est également active et rendra ses travaux dans un mois et demi.

C’est notamment sous l’impulsion de l’Argentine que l’ONU travaille sur l’instauration d’un cadre juridique international pour la restructuration des dettes souveraines. Le CADTM international a réagi par la publication d’un commentaire critique au vote survenu à l’Assemblée générale des Nations-Unies il y a quelques jours.

Éric Toussaint a également souligné dans son intervention que le rapport de la commission d’audit, publié aux éditions LLL, fait l’objet de très nombreuses traductions et sera prochainement présenté au parlement européen.

Dans le cadre de notre travail sur les dettes des pays d’Europe de l’Est, Éric Toussaint a effectué une tournée en Slovénie. Il a pu exposer les positions du CADTM sur les relations de domination Centre/Périphérie dans l’Union européenne ainsi que sur le rôle de la dette dans l’offensive généralisée entreprise à l’échelle du continent européen par le patronat des grandes entreprises, les gouvernements nationaux et les institutions européennes.

Au Burkina Faso le coup d’État militaire perpétré par le Régiment de sécurité présidentielle a provoqué le chaos dans le pays et la colère de la population qui avait fait partir le dictateur Blaise Compaoré il y a près d’un an. Sous l’impulsion du collectif Balai Citoyen et d’autres mouvements, la population reste mobilisée pour faire valoir la justice et la paix.

Des informations diffusées ce mardi 23 septembre révèlent que les putschistes se sont rendus. Nous continuerons à vous tenir informé-e-s de l’évolution de la situation.

Au Cameroun aussi point de démocratie ! Alors qu’ils organisaient un atelier sur le thème : «Gouvernance électorale et alternance démocratique» nos ami-e-s camerounais-es de la Plate Forme d’Information et d’Action sur la Dette (PFIAD) ont été arrêté-e-s par les autorités du pays. Après une semaine de détention, Jean Marc Bikoko et ses proches ont été libérés.


DOSSIER SPÉCIAL GRÈCE

gr1.png Le 13 juillet 2015, malgré la victoire éclatante du Non/OXI à l’austérité lors du référendum du 5 juillet (62% de Non contre 38% de Oui), les créanciers ont imposé au premier ministre grec un accord inacceptable. Ensuite, dans la nuit du 15 au 16 juillet, le parlement grec a ratifié ce nouveau mémorandum grâce à l’apport des partis de droite alors que Syriza se divisait.
Le rapport intermédiaire de la Commission d’audit de la dette grecque, présenté les 17 et 18 juin, établit que la dette réclamée à la Grèce est presque entièrement illégitime, illégale et odieuse. Elle est aussi insoutenable. Jusqu’ici il n’a pas été utilisé par le gouvernement grec.
Dans les mois et les années qui viennent, la dette grecque va rester au centre des enjeux européens. Le combat pour rendre justice au peuple grec en matière de dettes est loin d’être terminé. Il est nécessaire de renforcer la solidarité internationale avec le peuple grec qui résiste.

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GRÈCE


gr2.jpg La Commission pour la vérité sur la dette grecque fait sa rentrée !

Emilie Paumard

Trois mois après la remise de son rapport préliminaire, la Commission pour la Vérité sur la dette (…)

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gr3.jpg L’austérité et l’endettement imposés à la Grèce violent les droits humains du peuple grec et le droit international

CETIM

Exposé écrit présenté par Centre Europe – Tiers Monde à la 30e session du Conseil des droits (…)

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gr4.jpg La Commission d’audit de la dette veut se maintenir

Benito Pérez, Renaud Vivien

GRÈCE • Les experts chargés de faire la lumière sur l’endettement grec se réunissent dès aujourd’hui (…)

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gr5.jpg Yanis Varoufakis : « La Grèce a été vaincue mais pas soumise »

Yanis Varoufakis

Les Grecs votent à nouveau ce dimanche 20 septembre, pour la troisième fois en neuf mois après de (…)

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207beb00cf4048aa53392559433a811f.jpgGrèce : pas de démocratie sans désobéissance aux traités

Gwenaël Breës

« Nous serons originaux, en respectant après les élections ce que nous disions avant», avait (…)

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gr6.jpg Pourquoi payer une dette insoutenable et illégale ?

Olivier Bonfond

Le 13 juillet 2015, après six mois de négociations, Alexis Tsipras a décidé de capituler et de (…)

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gr7.jpg Syriza et la question de la dette : vers un changement radical ?

Daniel Munevar

Cet article, rédigé en janvier 2015, nous apporte un éclairage précieux sur la situation (…)

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gr8.jpgComment la question de la dette a entraîné la division de Syriza

Fabien Perrier

À New York, le 3 septembre dernier. La femme qui prend la parole à la tribune de l’ONU lors de la (…)

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gr9.jpg Face à la dette en Europe, l’exigence de vérité s’amplifie

Eric Toussaint, Nicolas Sansu, Marga Ferré, Leonidas Vatikiotis

Dénonçant une dette illégitime et illégale, quatre personnalités européennes exigent des mesures de (…)

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gr10.jpg Les crises de la dette grecque

Bodo Ellmers

La saga du sauvetage de la Grèce a connu un nouvel épisode lors du versement des premières (…)

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Sources: Newsletter du CADTM (envoyée à 20209 abonnés)

2 place De Bronckart
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Le CADTM édite aussi une newsletter en anglais (4340 abonnés) et en espagnol (10814 abonnés).

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YANIS VAROUFAKIS COMMENTE LES ESLECTIONS GRECQUES

Médiapart

repris sur le blog algerieinfos – Saoudi Abdelaziz

le 26 Septembre 2015

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Sources:

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GEORGES CORM : « DU CÔTÉ SUD DE LA MÉDITERRANÉE, NOUS POURRIONS DONNER DES LEÇONS A L’EUROPE »

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Propos recueillis par THÉOPHILE KOUAMOUO ET VADIM KAMENKA

Vendredi, 4 Septembre, 2015

Humanité Dimanche

corm_0.jpgcorm.jpg – Photo : Pierre Pytkowicz

Ancien ministre des Finances du Liban, sociologue et professeur à l’université Saint-Joseph de Beyrouth, Georges Corm[[Dernier ouvrage « Pensée et politique dans le monde arabe », aux éditions La Découverte, 2015.]] revient sur l’afflux des migrants en Europe. Il rappelle les antécédents que sont la colonisation, le besoin de main-d’œuvre et les conséquences régionales des guerres déclenchées par les dirigeants européens et états-uniens.

HD. Quelles sont les causes historiques et politiques de l’afflux massif de réfugiés en Europe ces derniers mois ?
Georges Corm. Le phénomène n’est pas nouveau. Cela fait des années qu’un certain nombre de migrants qui ne peuvent pas obtenir de visa légalement prennent le risque de traverser la Méditerranée dans des conditions épouvantables. Aujourd’hui, les chiffres ont explosé. Mais il ne faut pas oublier les causes historiques, qui s’étalent sur plusieurs périodes et ont déclenché trois grandes vagues successives d’immigration depuis 1945.

Les premiers déracinements ont été provoqués par la colonisation. En Algérie, les meilleures terres agricoles ont été accaparées par les colons. Ce qui a abouti à des déracinements et à la création d’un sous-prolétariat prêt à s’expatrier. D’où une première vague migratoire sous l’effet de la demande de main-d’œuvre à bon marché pour la reconstruction de la France et de l’Europe. À l’indépendance en 1962, une fois épuisées les possibilités d’élargissement de l’emploi dans le pays, le besoin de migration pour cause économique interne s’est manifesté à son tour.
Mais on était encore à l’époque des Trente Glorieuses en Europe. Un schéma migratoire algérien qui s’applique en partie au Maroc et à la Tunisie.

Des vagues de migration ont existé à l’époque coloniale à l’est de la Méditerranée pour des raisons politiques. Le Liban – et sa diversité religieuse – offrait un terrain d’intervention à l’impérialisme européen cherchant à démanteler l’Empire ottoman. Ce qui a entraîné, pour la première fois dans l’histoire du Liban, des guerres communautaires en 1840 et en 1860, suivies de mouvements migratoires qui perdurent jusqu’à présent. Il y a eu, aussi, le terrible désastre subi par les Arméniens, qui se sont réfugiés massivement en France.

HD. Quelles sont les deux autres vagues migratoires ?
Georges Corm. La seconde apparaît dans les années 1990 avec la volonté européenne d’imposer le libre-échange à la rive sud de la Méditerranée. Il s’agit du processus de Barcelone initié en 1995. Ces pays étaient encore dans une phase de décollage du secteur industriel – celle-là même qui peut créer un très grand nombre d’emplois. Certes, des zones franches dédiées à la soustraitance, que je qualifierais d’enclaves de type néocolonial, ont créé quelques emplois, mais elles ont aussi consacré une économie binaire, avec un secteur moderne extrêmement réduit. Du coup, la forte croissance démographique des années 1960-1970 a entraîné des arrivées massives sur le marché du travail qui ne trouvaient pas de débouchés. À la même époque, l’Algérie connaissait en plus une forte déstabilisation politique.

La troisième grande vague, qui a lieu actuellement, a débuté avec les interventions européennes. Elles ont profondément déstabilisé la rive sud de la Méditerranée avec les bombardements de la France et de l’Angleterre sur la Libye qui ont fait des dizaines de milliers de victimes, suivis de l’assassinat du chef de l’État … En Syrie, le même scénario a prévalu. S’il n’y a pas eu d’interventions, les États européens, les États-Unis et la France ont encouragé l’envoi de «djihadistes» pour faire tomber le pouvoir syrien. Ils ont soutenu des mouvances terroristes car ce régime ne convenait plus depuis des années aux orientations politiques de l’OTAN, en raison de ses liens avec l’Iran ou le Hezbollah libanais. Il faut aussi inclure dans le tableau les Kurdes, qui ont un énorme problème avec la Turquie – beaucoup plus qu’avec des pays arabes comme l’Irak, qui a pris en compte leur demande d’autonomie, et le régime syrien, qui se coordonne avec eux pour faire face aux organisations terroristes. La liste de pays déstabilisés par ces politiques régionales s’allonge avec le dernier en date: le Yémen. Au lieu d’être la puissance politique qui apaise, l’UE s’est investie dans ces conflits aux côtés de l’Arabie saoudite, du Qatar, des États-Unis et de la Turquie. L’Europe en paie le prix et ses citoyens devraient demander des comptes à leurs dirigeants.

HD. L’Afrique et le Moyen-Orient ne sont pas épargnés par ces vagues de migrations. Des migrations qui ont des conséquences politiques dans chacun de ces pays …
Georges Corm. De ce côté de la Méditerranée, nous pourrions donner des leçons à l’Europe. Le Liban, qui a une population de 4 millions d’âmes sur une superficie de 10 450 km 2, a vu affluer plus d’un million de Syriens, sans que cela ne crée des problèmes insurmontables à l’intérieur. Il a été capable de les accueillir en recevant une aide relativement faible. L’opinion locale n’a pas développé de violente xénophobie, à l’instar de certaines factions politiques européennes. La Turquie a aussi reçu un nombre important de réfugiés (près de 1 million sur une population de 80 millions d’habitants). Mais le ratio est plus faible comparé au Liban ou à la Jordanie.

HD. Des différences sociologiques existent-elles entre les réfugiés ? Et ne va-t-on pas assister à une future saignée pour ces pays ?
Georges Corm. Les événements en Syrie ressemblent à ce qu’a connu le Liban. Durant la guerre civile de 1975 à 1990, le pays a vécu la même véritable saignée qui a touché l’ensemble de la population. Les techniciens et cadres ont émigré en masse pendant le conflit. Au retour de la paix, la reconstruction du pays a été livrée aux multinationales et aux entrepreneurs publics peu scrupuleux qui ont achevé de défigurer le Liban. Depuis 25 ans, les gouvernements successifs n’ont pas réussi à rétablir l’électricité, n’assurent ni la distribution d’eau, ni la collecte et le traitement des déchets, ni le recyclage des eaux usées. Le pays est dans un état absolument lamentable et la dette publique ne cesse d’augmenter. Voilà la reconstruction que le monde entier a vantée. Mais nous étions censés avoir un homme providentiel appuyé par toutes les grandes puissances: Rafiq Hariri, qui devait pourvoir à tous les besoins de la reconstruction.

« AU LIEU D’ÊTRE LA PUISSANCE QUI APAISE, L’UE S’EST INVESTIE AUX CÔTÉS DE L’ARABIE SAOUDITE, DU QATAR, DES ÉTATS-UNIS… »

Pour la Syrie, vu les dimensions géographiques et démographiques du pays, on risque fort d’avoir une centaine de Hariri qui se voudront les « seigneurs », lors de la reconstruction, de concert avec les miliciens de tous bords. L’organisation terroriste Daech se charge déjà de préparer le terrain aux spéculations foncières futures. Ils démolissent des sites archéologiques majeurs en Syrie comme en Irak, comme cela est arrivé au Liban durant la guerre avec les milices libanaises. Le centre historique et archéologique de Beyrouth, qui avait subi des dommages importants, a justifié la création d’une société foncière à l’initiative de l’expremier ministre libanais. Elle a récupéré le plus important patrimoine foncier du pays.

HD. Au Liban, les manifestations récentes sont-elles liées à la question des migrants?
Georges Corm. Non, cette crise est l’expression d’une protestation contre la très mauvaise gestion par le gouvernement libanais actuel du ramassage et du traitement des ordures ménagères. Au Liban, c’est un vrai scandale environnemental et financier. Une société privée appartenant à un proche de Rafiq Hariri a très mal fait son travail, facturant ses prestations à des prix incroyables. De plus, les déchets étaient jetés en bord de mer du côté de la ville de Saïda, sans aucun tri ou recyclage. Ses habitants ont manifesté pour demander la fermeture de ce dépotoir. L’année dernière, l’État a décidé sous la pression que le site serait fermé le 15 juillet de cette année. Mais aucune alternative n’avait été prévue.

الطفل والبحر

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الرمل فراش، والبحر لِحاف، والموجُ وسادة. لكنَّ الطفل لا ينام.. للملح طعمٌ غريب! لم يُمهله العمر وقتاً، ليألف طعمهُ. هو يجثو، كأنه يُصلي صلاة الفجر.. يتضرع للبحر ألا يُبلل أحلامه. لكن عيونه ما زالت ترصدُ حركة الموج القادم.. علَّ آخرين.. يصلون بعد حين.
القدمان تتحفزان للوثب، كعدّاء يتأهب للانطلاق. لكن البحر مصرٌّ أن يبقيه على الشاطئ. هو صغير جداً.. بحجم جواز سفر لا يملكه. لكن للبحر ضميرا يؤنبه. قال البحر:
لم أغرقه. لقد وصل إليّ غارقاً ببؤسه وفقره، وقهره، بل لعله أرجأ موته منذ أربع سنوات حين كان يلعب برأسه المقطوع كرة القدم.. جاء إليّ يحمل موته ورأسه. يريد عنواناً أو قبراً.. حيث لم يجد في اليابسة مكاناً فأعطيته ما أراد.
لكن الطفل سرعان ما اشتاق أن يُعانق أهله. صار يبكي. فأعدته إلى الشاطئ بسلام.. بات ليلته كملاك يغفو بانتظار الغد، الآتي..
لكن أحداً، مع شروق الشمس، لم يصل. لا أم، لا أب، لا أخ، لا قريب. بقيت أحرسه كل الليل.. حتى أني حذرت الأسماك من أن تنهش لحمه الغض. لم أرتكب إثماً، لم أرتكب جرُماً. الطفل وصل غارقاً في موته منذ 4 سنوات. فكما تُحملونني كل خطاياكم، وجرائمكم، وكُفركم، وعُهركم، لماذا تجعلونني قاتلاً ولست بقاتل؟
أنا البحر. كنز العشاق.. وشاطئ الشعراء ومُلهمهم..
أنا رفيق الشمس. تغرق من زُرقتي كل صباح..
الصدف والضوء واللؤلؤ تغفو في لجتي، والأسماك الملونة اختارت حديقتي.
«لست قاتلاً» يصرخ البحر: أنتم القتلة والمجرمون، أنتم الكفرة والمشعوذون. أنتم سماسرة الدم والبشر، تزنون بالسلاح والإنسان. أنتم من اقتلع العيون والقلوب، أنتم تجار أعضاء البشر، أنتم من صلب الأحياء ونكل بهم ثم أحرقهم!
إعفوني من رذائلكم وموبقاتكم. اتركوني.. ابتعدوا عني.. دعوني بسلام.
الطفل ما زال نائماً.. غارقاً في موته.. لكنه يسمع، ولا يُبالي.. انتهت الحرب بالنسبة له، عاد حراً. لا قذائف تصم أذنيه ولا أزيز رصاص يلعلع حوله. بات سعيداً أن الحرب مضت. بات باستطاعته الآن أن ينصت لصوت الموج يتكسر تحت أذنيه كموسيقى، كنغم ينام عميقاً على لحنه.
حركة الرمل والموج والماء تهزه بحنان. لعله يتذكر يد أمه وهي تهز مهده، لكنه سعيد أكثر بسريره الجديد.
الطفل نائم.. لكنه ما زال يوشوش البحر ويتوسله بحرقة أن يعيده إلى الداخل حيث الدفء، وحيث يستطيع أن يجد له عنواناً ثابتاً: هو «لاجئ في قعر البحر».

عصام الحاج

sources:

TROP, C’EST TROP! COLONISATION DE LA PALESTINE: L’HYPOCRISIE DOIT CESSER

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Etienne Balibar, philosophe, Alice Cherki, psychanalyste et Mohammed Harbi, Gilles Manceron et Bernard Ravenel, historiens, considèrent que le crime commis fin juillet dans un village de Cisjordanie contre une famille palestinienne, dont le père et un bébé ont été brûlés vifs est une conséquence directe de la colonisation.

Avec le collectif « Trop, c’est trop ! », ils militent pour que des sanctions soient imposées à Israël.

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Les invités de Mediapart

Médiapart

le 1er SEPTEMBRE 2015

Le 31 juillet en Palestine occupée, dans le village de Douma près de Naplouse, des colons israéliens ont lancé des cocktails Molotov dans la maison d’une famille palestinienne qui avait laissé les fenêtres ouvertes à cause de la chaleur. Le petit Ali, 18 mois, est mort brûlé vif, son père, Saad, a succombé à ses blessures, sa mère Riham, 26 ans, et son frère Ahmed, 4 ans, ont été brûlés au troisième degré.

Ce crime est un produit direct de la colonisation des territoires palestiniens occupés par Israël après la guerre de 1967.

Pour faire cesser cette situation en imposant des sanctions contre Israël, le collectif « Trop, c’est trop ! », constitué en 2001, au moment où Yasser Arafat s’est trouvé enfermé à Ramallah, à l’initiative de Madeleine Rebérioux et Pierre Vidal-Naquet, et qui s’est exprimé quand de nouvelles menaces compromettaient encore davantage la paix dans la région, ouvre aujourd’hui un site internet.

Son cap ? Dès le lendemain de la Guerre des Six Jours, Pierre Vidal-Naquet l’avait fixé. Dans son article du Monde intitulé «Après», du 13 juin 1967, il expliquait qu’après avoir pris la défense d’Israël quand son existence était menacée, il demandait désormais la «satisfaction des aspirations nationales des Arabes de Palestine» par la création «d’un Etat palestinien arabe à partir de la bande de Gaza et de la Cisjordanie».

Les élections de mars 2015 en Israël ayant tourné le dos à cette perspective, seules de réelles sanctions contre cet Etat peuvent faire bouger les choses.

Engagés dans le combat permanent nécessaire contre l’antisémitisme, nous refusons l’instrumentalisation indue de cette cause pour tenter de discréditer la critique des politiques israéliennes et les demandes de sanctions économiques contre cet Etat.

Le gouvernement d’Israël soutient la colonisation

Le crime commis à Douma, qui mérite bien le terme de pogrom et est aussi révoltant que tous ceux qui ont jalonné l’histoire de l’antisémitisme en Europe, n’est pas un acte isolé. Les organisations palestiniennes et israéliennes de défense des droits de l’homme recensent chaque semaine bien d’autres agressions perpétrées en Cisjordanie par des colons contre des civils palestiniens, dont des enfants, et destructions de lieux de culte chrétiens ou musulmans, de cultures et de maisons, qui s’ajoutent aux humiliations et aux violences infligées par les soldats israéliens.

Elles ont pour soubassement l’idéologie inculquée aux 600 000 colons installés en Cisjordanie, celle du «Grand Israël» qui les a persuadés que ces territoires étaient leurs. Leur doxa, que le discours des politiques qui ont accompagné leur implantation a édifiée, est que les Palestiniens sont des intrus, qu’ils doivent disparaître de leur regard, laisser la place aux colons; et que les crimes commis par des extrémistes colons ne doivent pas être réprimés, ils visent à «restituer» à Israël les terres de «Judée-Samarie», autrement dit toute la Palestine.

Telle est la situation. Le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a feint de s’indigner en opérant quelques arrestations. Son utilisation de la détention administrative sans charge et pour une durée illimitée employée jusque-là contre les seuls Palestiniens – 401 sont actuellement emprisonnés selon cette procédure -, est non seulement une procédure arbitraire mais un leurre à destination de l’opinion internationale, puisqu’il continue à entretenir le terreau sur lequel se développent ces crimes en poursuivant l’implantation de nouvelles colonies à Jérusalem-Est et en Cisjordanie.
Parmi les colons, les groupes terroristes comme Tag Mehir («Le prix à payer»), qui considèrent comme un kadosh, un saint, un héros, Baruch Golstein, l’assassin de 29 Palestiniens en prière dans la mosquée d’Hébron, le 25 février 1994, bénéficient de l’indulgence du gouvernement comme des tribunaux de district.
Les trois individus accusés d’avoir mis le feu le 18 juin à une église de Tibériade ont vite été libérés, quand, pour des faits semblables, un tribunal militaire aurait condamné des Palestiniens à au moins quinze ans de prison.
A Beit El, près de Ramallah, le 29 juillet, quand Netanyahou a été contraint d’appliquer une décision de la Cour suprême à la requête de paysans palestiniens en détruisant deux petits immeubles illégaux construits par des colons, il l’a aussitôt compensé. Pour tenter de calmer les jeunes colons qui avaient lancé toutes sortes de projectiles sur les soldats – en toute impunité, quand, pour les mêmes actes, l’armée aurait tiré sur de jeunes palestiniens -, il a annoncé la construction de 300 logements dans cette colonie déjà peuplée de 6 000 habitants.

Une situation bloquée

Sans pressions extérieures, une société enfoncée dans une situation coloniale ne peut trouver d’elle-même une solution pour en sortir. De telles sociétés connaissent des dissidences et des minorités lucides qui méritent notre soutien mais qui restent isolées au milieu de l’aveuglement majoritaire.

Lors de la guerre d’Algérie, par exemple, dans la population européenne, ceux qui étaient favorables à la recherche d’une solution politique pour l’indépendance du pays se sont trouvés marginalisés par le courant dominant dont les faveurs allaient aux extrémistes de l’OAS. La paix n’a pu advenir qu’imposée de l’extérieur.

La situation actuelle en Israël est comparable à celle qui aurait résulté de l’élimination du général de Gaulle, si les extrémistes de la colonisation avaient réussi à l’assassiner en 1961, comme Itzhak Rabin l’a été en 1995 en Israël, et si les auteurs du coup d’Etat d’avril, qui se réclamaient du vote massif des Européens d’Algérie en janvier contre l’indépendance et bénéficiaient d’un fort soutien de cette population, avaient pris le pouvoir en Algérie.

En Israël, par l’assassinat décisif de Rabin, puis par les urnes, avec certes moins de violence contre les éléments minoritaires, c’est aussi l’aveuglement qui prévaut, et, pour gagner l’opinion, ce sont les surenchères qui sont payantes.
L’opposition de Netanyahou à l’accord avec l’Iran, conclu à Vienne le 14 juillet, a eu beau être été un total fiasco diplomatique, elle lui a valu une hausse de sa popularité dans le pays et l’opposition travailliste tétanisée par ce climat lui a apporté son soutien.
Sur les plages de Tel-Aviv, on ne veut pas entendre parler du sort des Palestiniens de Gaza pourtant à quelques dizaines de kilomètres de là.

Dans une telle situation coloniale, le déni prévaut, le colonisé est devenu invisible, nié dans son existence même. A cet égard, l’idée d’une prise de conscience venant spontanément de l’intérieur d’Israël est illusoire, le droit ne peut être imposé qu’au prix d’une pression résolue de l’extérieur.

Chacun le constate : vingt ans après les Accords d’Oslo, la perspective de créer un Etat palestinien aux côtés d’Israël parait plus éloignée que jamais.
Jérusalem-Est s’y trouve annexée de fait avec ses 300 000 habitants palestiniens — sans qu’ils en soient reconnus citoyens, sans droit d’y participer aux élections législatives.
Des colonies de plus en plus nombreuses tendent à la séparer de la Cisjordanie.
Les quelque 1 800 000 habitants de la bande de Gaza, isolés du monde, vivent au milieu des ruines provoquées par l’attaque de l’été 2014, leurs quelques activités économiques comme la pêche se voyant restreintes chaque jour davantage par les autorités israéliennes.
Alors qu’ils appartiennent au même peuple palestinien que les habitants de Cisjordanie, que pendant de nombreuses années, des jeunes pouvaient aller y étudier à l’Université de Bir-Zeit, qu’une personne habitant Beth Hanoun à Gaza, par exemple, pouvait épouser quelqu’un de Ramallah, ils ne peuvent plus se rendre en Cisjordanie.

Pourtant, comme l’a souligné l’anticolonialiste israélien Uri Avnery, les Accords d’Oslo reconnaissaient que la Cisjordanie et la bande de Gaza formaient un seul territoire, et Israël s’y engageait à ouvrir entre eux quatre «libres passages» sécurisés, jamais réalisés.

L’objectif actuel d’Israël est d’approfondir la coupure entre ces deux morceaux de Palestine, quitte à renforcer l’emprise du Hamas sur Gaza en concluant avec lui un accord séparé et en lui octroyant même un port de haute mer sous son contrôle.

Mais, même si l’unité de la Palestine, la construction d’un Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza avec Jérusalem-Est comme capitale paraissent s’être éloignées sans cesse dans les faits, cet objectif reste la seule perspective pouvant, à moyen terme, mettre fin au conflit. Non seulement la France ne doit pas différer sa reconnaissance d’un tel Etat, mais elle doit militer activement pour des pressions qui amèneraient l’Etat d’Israël à accepter cette issue.

Des sanctions sont nécessaires

Seules des sanctions venues du reste du monde pourraient provoquer des évolutions en Israël. Cet Etat s’est souvent montré sensible aux menaces de sanctions économiques.
En 1986, c’est en menaçant d’arrêter la coopération en matière agricole de l’Europe avec Israël que le commissaire européen Claude Cheysson a contraint cet Etat à autoriser les exportations palestiniennes de produits agricoles vers l’Europe, et l’année suivante, c’est en menaçant de supprimer la coopération universitaire de l’Europe avec Israël, qu’il l’a contraint à rouvrir les universités palestiniennes.
En 1991, c’est en menaçant de supprimer leur important soutien financier pour l’installation des Juifs soviétiques en Israël que les Etats-Unis ont obtenu que le Premier ministre Itzhak Shamir vienne à Madrid discuter avec les Palestiniens.

Aujourd’hui, la sanction la plus efficace et la plus légitime est la suspension de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël, entré en vigueur en 2000, puisque, comme tous les autres accords d’association de l’Union avec des Etats non membres, son application est subordonnée au respect par eux des droits de l’homme.
Cette mesure a déjà été votée par le Parlement européen en 2002, mais non suivie d’effet puisque la Commission européenne a refusé de l’appliquer et que l’opinion publique n’a pas fait assez pression à l’époque pour l’imposer. La dépendance de l’économie israélienne par rapport à son débouché européen rend très efficace cette sanction, à laquelle devrait s’ajouter l’arrêt de toute coopération sécuritaire et militaire.

En 2005, l’Union européenne a décidé de ne pas appliquer les «tarifs préférentiels» issu de cet Accord d’association aux marchandises issues des territoires palestiniens occupés et elle a commencé à travailler sur la «différenciation» entre les produits exportés par Israël et ceux venant des colonies.

À l’été 2013, elle a adopté des «lignes directrices» visant à exclure les territoires palestiniens occupés de tous les accords conclus par l’Europe avec Israël. L’année suivante, le programme européen «Horizon 2020», sur la recherche et l’innovation, dont Israël est partie, contenait des clauses excluant de tout financement les implantations dans ces territoires.

Mais le fait est que, durant ces dix années, cette volonté de «différenciation» a eu peu d’effets. Malgré l’appel lancé en avril 2015 par seize ministres des Affaires étrangères – dont ceux de la France, de l’Italie, de la Belgique, de l’Espagne – pour un étiquetage des produits provenant des territoires palestiniens occupés, rien de tel n’a vu le jour, en raison, semble-t-il, de l’opposition de pays comme l’Allemagne ou la Hongrie.
Dans ces conditions, en l’absence d’une réelle traçabilité des produits des colonies – qui impliquerait la possibilité d’inspections internationales sur place -, les quelques décisions prises par l’UE – comme celle, le 1er septembre 2014, de cesser d’importer les volailles et produits laitiers issus des colonies – ne peuvent guère être considérées comme effectives.
Plus sérieuse serait l’application du rapport que le Conseil européen des Affaires étrangères a transmis à l’Union européenne en juillet 2015, préconisant le boycott des banques israéliennes qui ont des succursales dans les territoires occupés, mais, pour l’heure, aucune décision n’a été prise.

  • Dans le même souci de distinguer les exportations des colonies de celles de l’Etat d’Israël, une campagne pour le boycott des produits provenant des colonies a été lancée conjointement par la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine – qui rassemble 40 associations membres ou observateurs – et la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH). Intitulée «Made in illegality / Stop aux relations économiques de la France avec les colonies israéliennes!», elle demande à la France et à l’Union européenne d’interdire l’importation des produits des colonies.

Pour sa part, le collectif « Trop, c’est trop ! » a relancé le 11 mai 2015 la demande de suspension de l’Accord d’association de l’Union européenne avec Israël.

Elle avait été au cœur, en novembre 2002, d’une réunion publique à la Mutualité organisée notamment avec l’Association France-Palestine Solidarité, qui n’a jamais cessé de la défendre depuis.

Elle a été reprise par la Ligue des droits de l’homme dans la résolution adoptée au Mans, le 24 mai 2015, lors de son 88e congrès, «Soutenir les droits du peuple palestinien».

Une telle revendication pourrait faire l’objet d’une vaste campagne des citoyens européens à destination de leurs élus, pour que l’Union européenne ait le courage de prendre effectivement cette décision.

Déjouer l’instrumentalisation indue de l’antisémitisme

Faut-il appeler au boycott de tous les produits israéliens par les consommateurs? Nous n’avons pas repris un tel appel.

En droit, tout Etat dont on dénonce la politique doit pouvoir être l’objet d’un boycott sans qu’on puisse considérer celui-ci comme une manifestation de racisme à l’égard de ses habitants. En cela, la «circulaire Alliot-Marie» émise le 12 février 2010 par la Garde des sceaux de l’époque, qui demande aux parquets d’engager des poursuites contre les personnes appelant ou participant à des actions de boycott des produits israéliens, qu’elle assimile à de la provocation à la discrimination ou à la haine raciale, doit être abrogée.
Les militants qui appellent au boycott des produits israéliens en raison de la politique de colonisation pratiquée par cet Etat, tout en étant clairs sur la dénonciation de l’antisémitisme, ne doivent pas pouvoir être accusés de racisme ni relever des tribunaux.

La Garde des sceaux Christiane Taubira a organisé à la chancellerie deux réunions de travail, les 17 décembre 2012 et 6 mars 2013, avec des parlementaires et des responsables associatifs, puis réuni le 13 mai 2014 un «conseil des sages» composé de la sociologue Dominique Schnapper, du philosophe Olivier Abel, du magistrat Pierre Lyon-Caen, de l’ambassadeur Yves Aubin de la Messuzière et du professeur au Collège de France, Henry Laurens.

Une nouvelle réunion avait été convoquée en janvier 2015, mais son annulation du fait des attentats terroristes semble avoir repoussé aux calendes grecques l’abrogation de cette circulaire.

Il est urgent qu’une telle directive contraire à la liberté d’expression, qui vise, en tentant de les criminaliser, à museler des actions non violentes contre un Etat qui viole en permanence le droit, soit abrogée.

Mais un appel général au boycott des produits israéliens par les consommateurs est-il pour autant un mot d’ordre approprié?

Du fait de l’ancienneté et de l’enracinement de l’antisémitisme en France et en Europe, en raison des confusions et connotations antisémites que cela pourrait comporter dans une partie de l’opinion, nous ne le pensons pas.

Comme l’avait souligné encore Pierre Vidal-Naquet, Israël n’est pas «un Etat comme les autres». Il faisait remarquer qu’«attaquer violemment la politique française, le gouvernement français, ne signifie pas mettre en cause l’existence de la France en tant que communauté nationale». Boycotter les Etats-Unis à cause de la politique de ses dirigeants, brûler pour cela un drapeau américain, n’est pas perçu comme une négation du droit d’exister de cet Etat.
La construction d’Israël s’est produite au confluent de deux histoires: elle a eu lieu dans un contexte où l’idéologie accompagnant l’expansion coloniale européenne, qui commençait à être remise en cause, niait les droits des peuples indigènes ; et elle est aussi indissociable de l’histoire de personnes qui ont quitté l’Europe pour fuir les persécutions antisémites qui y déferlaient. On ne peut pas faire abstraction de cette double histoire particulière.

Il faut prendre en compte également l’existence en Israël d’un courant, inévitablement minoritaire, mais significatif, favorable à l’existence d’un Etat palestinien.

De nombreux secteurs de la société israélienne sont hostiles aux colons de Cisjordanie, pour des raisons variées, économiques, financières, idéologiques, et même militaires, puisque des jeunes Israéliens n’ont pas envie de mourir pour eux et leur sentiment est partagé par leurs familles.

Le mouvement des « indignés », confus politiquement, a été traversé par cette hostilité, même si, malgré un début de dénonciation des budgets de guerre, il n’a pas débouché sur une remise en cause claire de la colonisation.

Le parti communiste israélien a une analyse pertinente de ce problème : l’aggravation de la crise économique et sociale peut favoriser en Israël un mouvement critique intéressant. Sans parler de l’inquiétude de certains milieux financiers — et militaires — face à l’hostilité internationale grandissante à l’égard d’Israël.

Et il ne faut pas sous-estimer le rôle politique grandissant que peut jouer la diaspora juive pour influencer positivement la société israélienne.

Le mouvement de soutien aux droits des Palestiniens doit faire preuve d’une vigilance particulière vis-à-vis de l’antisémitisme dont l’enracinement multiséculaire en France et en Europe fait qu’il a tendance à rejaillir sans cesse sous de multiples avatars.

Et cet antisémitisme, largement enraciné dans l’histoire de l’Europe chrétienne, a tendance à se compliquer du fait de l’interférence de préjugés judéophobes et d’approches simplistes et ethnicisantes du conflit israélo-palestinien, issus des cultures populaires de pays musulmans et de l’immigration qui en provient.

Sans reprendre les théories selon lesquelles un « nouvel antisémitisme » d’origine musulmane aurait remplacé en France le « vieil antisémitisme » européen, une réflexion précise sur ces phénomènes doit être menée avec les Français musulmans ou héritiers de cette culture, ainsi qu’avec l’ensemble des forces qui veulent faire triompher les droits des Palestiniens.

Reste que nous refusons clairement l’invocation systématique de l’antisémitisme pour récuser toute critique à l’encontre des politiques mises en œuvre par l’Etat d’Israël. Il s’agit d’un procédé, d’une manœuvre, pour éviter d’y répondre qui, en prétendant les expliquer, permet en réalité d’éviter de les examiner.

Quand Le Monde a publié a deux reprises, le 30-31 décembre 2001 et le 13-14 janvier 2002, le premier appel du collectif «Trop, c’est trop!»:
_«Les dirigeants palestiniens, Yasser Arafat en tête, qui serra naguère la main d’Itzhak Rabin, sont aujourd’hui cernés à Ramallah par des tanks israéliens. Les bombes pleuvent sur le territoire où vit encore une partie du peuple palestinien. Rien, nous disons bien, rien – y compris les attentats inacceptables commis par des kamikazes – ne peut justifier de tels actes. Le peuple palestinien a le droit de vivre libre. Il a droit à un État véritable…»,

on a assisté dans le même quotidien à une étrange «réponse». Alors qu’on pouvait s’attendre à lire un autre point de vue sur le sujet soulevé, un autre jugement que le nôtre sur les dirigeants palestiniens, un argumentaire sur l’impossibilité d’un Etat palestinien, les défenseurs des politiques israéliennes ont fait paraître dans le même quotidien un encart reprenant la même typographie intitulé «Trop, c’est vraiment trop! », mais portant sur un autre sujet : sur la question de la montée des actes antisémites en France.

L’alerte était légitime, mais cette publication est révélatrice d’une volonté d’éluder la question posée et de la remplacer par une autre.

Comme si leurs auteurs n’avaient rien à répondre à l’interpellation formulée, comme s’ils n’avaient comme recours pour l’éluder que de porter l’attention sur un autre sujet – un sujet grave, et à propos duquel, en raison du passé, il est facile de réactiver des peurs, potentiellement porteuses d’angoisses et de réactions irrationnelles qui empêchent d’aborder spécifiquement et sereinement les problèmes politiques de la Palestine.

L’allégation d’antisémitisme est une arme récurrente à laquelle les défenseurs des politiques coloniales israéliennes ont constamment recours.

Ainsi, en juillet 2004, le Premier ministre israélien Ariel Sharon en visite à Paris avait cherché à détourner l’attention des critiques contre sa politique coloniales en dénonçant un déferlement d’antisémitisme en France qui devait selon lui conduire les Juifs de ce pays à émigrer en Israël.
Et cet argument n’a cessé d’être utilisé depuis par la propagande israélienne. Pour disqualifier comme antisémites les manifestations contre l’intervention israélienne à Gaza, le 13 juillet 2014, une provocation lors d’une d’entre elles, à Paris, du groupe raciste «Ligue de défense juive» a même réussi, comme l’a montré le site internet de l’Obs, à susciter un incident qui a permis d’accréditer cette thèse.

L’accusation revient sans cesse dans la propagande de l’Etat d’Israël : les critiques contre sa politique seraient des incitations à «haïr le Juif». Un argument que des responsables politiques français n’hésitent pas à reprendre; ainsi Valérie Pécresse, lors de l’opération controversée de la Mairie de Paris associant la ville de Tel-Aviv à Paris Plages, le 13 août, déclarait sur RTL, à propos des critiques extrêmement mesurées émises par des élus du Conseil de Paris et des partis politiques: «derrière, on sent quand même des relents antisémites».

Vigilants vis-à-vis de toute forme d’antisémitisme, nous ne céderons pas face à cette instrumentalisation indue de cette notion par les défenseurs des politiques coloniales d’Israël. Aujourd’hui plus que jamais, la France comme l’Europe se doivent de tout faire pour que le droit international soit imposé à cet Etat. Si elle ne veut pas être complice de la poursuite de ces crimes, la France doit reconnaître sans délai l’Etat de Palestine et demander que l’Europe suspende son accord d’association avec l’Etat d’Israël.

Sources: Mediapart


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OUVERTURE DU BLOG DE JACQUES FATH, CONSACRÉ AUX QUESTIONS INTERNATIONALES

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jacques_fath_international.jpgJacques Fath publie sur son blog des textes d’actualité et de réflexion sur tous les sujets concernant le monde, l’Europe, la défense, les conflits, la paix et le désarmement, les stratégies, les acteurs, les institutions, etc …

Pour accéder à ce blog cliquer sur l’adresse suivante:

https://jacquesfathinternational.wordpress.com

Parmi les textes qui y figurent déjà, on y trouver un article de premières remarques sur cette crise européenne, qu’on appelle « grecque », dans ses aspects politiques, économiques, stratégiques et de politique internationale ou géopolitique. Ainsi qu’un texte sur la défense et la sécurité internationale.

Liste des articles récents (mois août 2015:

  • Sur une crise qu’on a tort d’appeler grecque…
  • Irak: rassemblements populaires, exigences démocratiques et revendications sociales
  • « L’Occident, bras armé des dictatures », Tribune LDH et FIDH
  • Les 3 fonctions de la construction européenne actuelle sont épuisées.
  • Penser l’après… Table des matières
  • Penser l’après…Synopsis
  • Guerres, paix et industrie de l’armement – Université d’Ensemble 24 08 2015

MIKIS THEODORAKIS: « IL NE FAUT PAS PERDRE SON COURAGE »

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Publié par Saoudi Abdelaziz

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le 1 Août 2015

ob_25de15_grece-colonie.jpgNON, la Grèce n’est pas une colonie. Nous pouvons autrement. Place de la Constitution.

Míkis Theodorákis vient de publier un nouveau manifeste, aussitôt approuvé par de nombreuses autres personnalités en Grèce*.

Présenté par Panagiotis Grigoriou

Par son appel, il demande à “faire respecter toute la volonté du peuple grec, comme il s’est exprimé lors du référendum du 5 Juillet et ainsi, stopper l’avancée du mémorandum qui conduira à la destruction et à l’esclavage”.

“Le programme des memoranda, mis en place depuis 2010, viole ouvertement la Constitution, tout comme il viole le droit européen et international. Il a également déjà causé le plus grand désastre économique et social en Europe (occidentale) depuis 1945. La Grèce, est ainsi utilisée comme un ‘ras de laboratoire’ pour tester en avant-première, les méthodes de destruction de l’État social et de la démocratie en Europe”.

“Pour maintenir alors les conditions morales et matérielles les plus élémentaires, nécessaires à la survie du peuple grec, ce programme doit être interrompu, de préférence en accord avec les autres pays de l’UE, ou, si cela est impossible, de façon unilatérale. Il n’y a pas d’autre moyen pour sauver la Grèce et le peuple grec. Ce nouvel accord lequel a été signé sous l’effet de l’humiliation et en usant de moyens illégaux, se traduira par l’accaparement des biens publics et privés des Grecs, y compris, leurs résidences principales, leurs terres agricoles ainsi que les banques du pays.”

Míkis Theodorakis et les autres signataires du texte critiquent le gouvernement “pour avoir agi après le référendum comme si les Grecs avaient voté ‘OUI’, car, au lieu d’organiser la défense du pays, le gouvernement a au contraire, propagé au sein de la population le découragement, la peur et la panique. D’ailleurs, les deux partis qui gouvernent après avoir incarné la lutte contre le mémorandum pendant trois ans et cela jusqu’à la dernière minute, (ils) n’ont pas été préparés et ils n’ont pas préparé le peuple grec et le pays non plus, devant la possibilité très probable de la rupture (vis-à-vis de la Troïka)”.

Les signataires exhortent “le peuple grec, dans l’un des moments les plus dramatiques de son histoire: il ne faut pas perdre son courage car il faut se souvenir de ce que les ancêtres des Grecs d’aujourd’hui avaient enduré, et ils ont survécu après avoir résisté et finalement vaincu, durant l’occupation allemande de 1941 à 1944 et suite à la terrible famine de 1941-1942. La fierté et le patriotisme des Grecs finiront par prévaloir face à la peur, ainsi la Grèce, la Démocratie et le l’Europe démocratique remporteront autant cette bataille.”

*Parmi les premiers signataires du texte, et à part Geórgios Kasimatis, professeur de droit constitutionnel à l’Université d’Athènes, se sont joint à l’appel, Yórgos Vichas, cardiologue membre du conseil de l’Ordre des Médecins d’Athènes et initiateur du Centre médical solidaire d’Ellinikón, Státhis Kouvelákis, professeur au King’s College de Londres (membre du Comité Central SYRIZA), Dimítris Belandís avocat (membre du Comité Central SYRIZA), Katerina Thanopoúlou (Comité central SYRIZA et Vice-présidente de la Région d’Attique), le caricaturiste Státhis, l’Ambassadeur Thémos Stoforopoulos et le journaliste Mihális Stylianou, directeur de la Radiodiffusion française en langue grecque pendant la dictature des Colonels.

Source: Greekcrisis

DETTE ALLEMANDE ENVERS LA GRECE

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1941_acropole_0.large.jpgWalther von Brauchitsch, commandant en chef de la Wehrmacht visite l’acropolis en 1941 pendant l’occupation allemande de la Grèce.

98 milliards d’euros, la dette de l’Allemagne à la Grèce

Au minimum, 90 milliards…

Pourquoi les demandes de réparation de la Grèce envers l’Allemagne sont justifiées

ci après une traduction d’un article de Karl Heinz Roth, parue sur le site contremps.eu sur la dette de l’Allemagne envers la Grèce du fait des réparations de guerre (1939-1945) que l’Allemagne n’a jamais payées. Le chercheur et militant allemand, ancien membre du bureau national de l’Union socialiste allemande des étudiants et fondateur de la revue 1989, décrit le pillage de la Grèce pendant l’occupation l’allemande et, à partir de ces éléments, propose un calcul de la dette actuelle due par l’Allemagne à la Grèce, tout en discutant de la légitimité actuelle des demandes de réparations grecques.

Le 6 avril 1941, la Wehrmacht attaque la Yougoslavie et la Grèce. Fin octobre 1940, l’armée grecque a déjà repoussé une offensive italienne depuis l’Albanie et de ce fait un corps expéditionnaire britannique a été laissé en soutien dans le pays. Pour les Allemands, ce développement entraine une double menace stratégique. D’abord en ce qui concerne les champs pétrolifères roumains mais aussi par rapport à l’offensive planifiée contre l’Union Soviétique qui présente désormais des faiblesses sur son flanc sud-est. En 1941, ni la Yougoslavie ni la Grèce ne sont en mesure de résister à l’attaque de la 12ème armée de la Wehrmacht.

La direction de la Wehrmacht utilise cette « guerre-éclair » (« Blitzkriegs-Exkurs ») comme champ d’expérience afin de tester le pillage économique total prévu pour être répliqué en Union Soviétique. La Grèce est systématiquement pillée. Entre le début de l’offensive et le début du mois de juin 1941, de grandes quantités de minerais et de concentrés de chrome, de zinc, d’étain, de cuivre et de plomb s’accumulent dans le port de Thessalonique afin d’être transportés vers l’Allemagne. De plus, les managers industriels allemands prennent le contrôle de la production annuelle des métaux industriels que sont la bauxite, le manganèse, le nickel, le molybdène et la pyrite, si bien que la somme totale annuelle d’exportation de matières premières atteint 45 à 50 millions de Reichsmark (RM). Le charbon, l’huile minérale et les produits d’exportation agricoles les plus importants comme les raisins secs, l’huile d’olive, le coton, le sucre, le riz et le cocon de soie sont également envoyés en Allemagne. En outre, les officiers chargés des questions économiques confisquent les machines-outils du consortium d’armement de Bodsakis et une grande partie du matériel roulant du chemin de fer.

Cependant le butin le plus considérable reste le tabac. Sous la direction du manager de Reemtsma, Otto Lose, toute la récolte de 1939 et 1940 est confisquée et transportée vers l’Allemagne. Il s’agit de 85.000 tonnes de tabac d’Orient, soit l’équivalent de 175 millions de Reichsmarks. Cette quantité suffit pour approvisionner l’Allemagne en cigarettes pendant une année entière et leur vente génère un revenu fiscal de 1,4 milliards de Reichsmarks.

Comme contrepartie pour ces « achats », la 12ème armée délivre soit des certificats de livraison qui contiennent la promesse de paiement après la guerre, ou paye avec des « bons de caisse de crédit », moyen de paiement de la Wehrmacht, indexé sur les prix de 1939. Ces paiements ou promesses de paiement fictifs doivent être refinancés soit en liquide (drachmes), soit en crédits par le gouvernement de collaboration du général Tsolakoglu installé le 30 avril 1941. Ce gouvernement se voit donc contraint de faire marcher la planche à billets, de surendetter l’État et de gonfler le déficit du bilan de la banque centrale grecque. C’est le premier pas dans l’hyperinflation, revers des expéditions de pillage. La chute ainsi provoquée de l’économie grecque est d’autant plus accélérée que l’industrie de transformation perd son approvisionnement en matières premières et doit réduire sa production.

Avec ce pillage économique planifié, les conditions économiques se dégradent dramatiquement. La drachme est dévaluée deux fois. En août 1941, un premier paiement de trois milliards de drachmes mensuels est imposé à la banque centrale grecque pour rembourser les frais d’occupation. Cette politique ouvre définitivement les vannes économiques du pays. La Wehrmacht considère désormais la Grèce comme un tremplin pour ses opérations en direction de l’Afrique du Nord et du canal de Suez, et les frais de ravitaillement et de logistique augmentent drastiquement. Ils sont inclus entièrement dans les frais d’occupation. En raison de l’hyperinflation naissante les prix de l’alimentation augmentent rapidement : ils doublent avant la fin de l’année 41 et sont multipliés par 4 à 5 entre 1942 et début 1944. L’activité du secteur agro-alimentaire se réduit alors très fortement. La famine s’installe.

Dans les grandes et moyennes villes, près de 100 000 personnes meurent de faim ou de maladies liées à la faim à l’hiver 1941/42. Pour la plupart, les victimes sont des enfants et des personnes âgées issues de classes sociales populaires. Toute personne qui le pouvait, s’enfuyait dans les régions villageoises pour y vivre d’une économie de subsistance. Cette migration interne et massive vers les campagnes vient soutenir la résistance qui commence à s’organiser rapidement.

Bilan des destructions

Quand les Allemands se retirent de Grèce, à partir d’octobre 1944, ils ne laissent pas seulement un pays ruiné économiquement mais aussi en grand partie détruit. Ce sont en tout six facteurs qui détruisent le potentiel économique de la Grèce pendant l’occupation allemande :

Premier facteur : les pillages pendant la première phase d’occupation. Ils atteignent en valeur un montant d’au moins 750 millions de Reichsmarks. Les confiscations continuent cependant au-delà de cette période. Ainsi au plus tard à partir de l’été 1943, il est devenu habituel de piller systématiquement les villages qu’on prévoie de détruire.

Deuxième facteur : le pillage du fait des rapports d’échange inégaux lors des « achats» de la Wehrmacht et des «remboursements» qui s’en suivent. Il y a de bonnes raisons d’estimer que la dette allemande liée à ces opérations menées jusqu’à l’automne 1944 est d’au moins 125 millions de Reichsmarks.

Troisième facteur : les dépenses extorquées au régime de collaboration grec pour frais d’occupation et coûts de projets d’infrastructure militaires. Une estimation du ministère des finances du IIIe Reich parle d’un montant de 500 millions de Reichsmarks pour l’année budgétaire 1943. En partant de cette donnée, il est possible de décompter pour les 3 ans et demi d’occupation – y compris l’emprunt obligatoire imposé à la banque centrale grecque – un montant total d’environ 1,75 milliard de reichsmarks.

Quatrième facteur : l’exportation de matières premières stratégiques qui fait suite à la première phase de pillage par l’industrie minière grecque sous contrôle allemand. Elle couvre une partie importante des besoins allemands comme par exemple pour le minerai de chrome et la bauxite et atteint une ampleur considérable d’après le rapport final de la direction de l’industrie de l’armement de la Wehrmacht pour la Grèce de septembre 1944.

Cinquième facteur : la destruction d’une partie considérable de l’économie dans le cadre des mesures de terreur et de la pratique de la terre brûlée lors des opérations de retraite. Les représailles contre les région contrôlées par la résistance armée entraîne la destruction de 1.600 localités – des villages, hameaux et petites villes. Plus de 100.000 maisons sont ainsi incendiées. À la date de la retraite allemande environ 400.000 habitant.e.s sont sans-abris. Si nous estimons la valeur marchande moyenne de chaque bâtiment détruit à 10.000 reichsmarks, alors cela équivaut à une somme d’un milliard de reichsmarks. Il faut y ajouter les vastes destructions des infrastructures routières et ferroviaires visées systématiquement par les troupes allemandes pendant leur retraite.

Sixième facteur : la perte de vies humaines qui ne peuvent jamais vraiment être dédommagées par aucun geste, si généreux soit-il. Sur 6,933 millions de personnes avant le début de l’occupation, au total 520.000 personnes de nationalité grecque meurent, victimes de l’attaque allemande. Au moins 125.000 de ceux-ci meurent de faim. Environ 100.000 personnes grecques sont assassinées dans les camps de concentration allemands. 60.000 Juives, Juifs et Roms sont tué.e.s dans le cadre de la Shoah. Les rafles dans les grandes villes et les massacres dans les régions villageoises, par les militaires allemands et la police tuent 56.000 individus supplémentaires.

La question des réparations

Après la libération, des économistes et des experts de la banque centrale grecque commencent à faire le bilan des conséquences économiques de l’occupation allemande. Leurs constatations sont adressées à la conférence de réparation interalliée qui siège autour du nouvel an 1945/46 à Paris. Les résultats en sont, le 14 janvier 1946, une convention de réparation et la fondation d’une agence de réparation (IARA) inter-alliée. Pour les pourparlers sur les réparations envers la Grèce, ce sont avant tout deux expertises qui sont significatives.

A. Angelopoulos estime que les frais d’occupation ont soutiré 4,050 milliards de dollars US à l’économie grecque et que les dégâts causés à l’ensemble de l’économie sont de 3,172 milliards de dollars US, ce qui revient à un montant total de 7,222 milliards de dollars d’US sur la base du pouvoir d’achat du dollar US de 1938. Au contraire A. Sborounis, chef de la délégation grecque, pose une estimation totale de 12 milliards de dollars d’US, également sur la base de 1938. Finalement, le gouvernement grec s’accorde sur une somme de réparations de 10,45 milliards de dollars US.

Le montant global convenu lors des pourparlers de Paris, de l’ordre de 7,1 milliards de dollars US, constitue un socle inattaquable en droit international pour toutes les discussions ultérieures. Certes, cette convention de réparation de Paris a été suspendue de fait par la convention de sur la dette de Londres de 1953, mais elle n’a jamais été annulée. Donc, puisque le pouvoir d’achat du dollar US a diminué entre 1938 et 2010 en raison de la dévalorisation continue selon le facteur 15, les droits de réparation pour la Grèce définis par la conférence de Paris se montent à 106,5 milliards de dollars US en 2010.

La convention sur la dette de Londres de février 1953 a prorogé les demandes de réparation qui avaient été adoptées sept ans plus tôt. Ces demandes ont été adressées d’abord en 1946 à la zone d’occupation interalliée, puis plus tard à la RFA, et sont reprises finalement dans la perspective de l’adoption d’un traité de paix avec une future Allemagne unifiée1. Après de longues négociations, le gouvernement grec obtient en mars 1960 un versement unique de 115 millions de Deutschmarks. Dans le compte rendu de ces accords, le gouvernement grec anticipe et spécifie que cela ne signifie pas que les revendications de réparations sont satisfaites.

Au moment de l’annexion de la RDA par la RFA, la question des réparations resurgit. Ceux qui s’attendaient à ce qu’une nouvelle convention (avec des règles contraignantes) soit élaborée sur cette question ont été déçus. Certes, l’accord de septembre 1990 entre les quatre alliés principaux et les deux Etats allemands, ratifié à la veille de l’unification, équivaut très certainement à un traité de paix, mais il ne dit rien sur les réparations.

Une facture encore largement due

Le paiement global de 115 millions de deutschmarks de 1960 de la RFA à la Grèce vise uniquement à dédommager les personnes persécutées pour raison raciale et politique. Même si le versement exclut du dédommagement les descendants des victimes de massacres et de la famine, il a le caractère d’une réparation du fait de son mode de transfert interétatique et parce qu’il répond aux réparations individuelles mentionnées dans l’accord de Paris de 1946. Ainsi, en 1960, 27,578 millions de dollars US supplémentaires sont payés à la Grèce en accord avec les taux de changes de l’époque. Comme l’index d’inflation pour la période entre 1960 et 2010 est de 7,35, cela correspond à une somme d’environ 202,7 millions dollars US sur la base du pouvoir d’achat de 2010.

En revanche, le deuxième paiement de dédommagement de 2003 se déroule hors du cadre d’un contrat bilatéral. Il est versé, dans le cadre de la fondation « souvenir, responsabilité et avenir » au bénéfice d’un groupe spécifique, les personnes victimes du travail forcé en Grèce. Puisque notre base de référence, la convention de réparation de 1946, ne prévoit pas la division des dédommagements de la guerre entre les réparations dues à l’Etat et celles dues à des personnes privées, nous ne devons pas exclure ces paiements. 20 millions d’euros ont été payés aux victimes de travail forcé en Grèce. Ce qui équivaut à 22,588 millions de dollars US selon le taux de change de 2003. Il faut aussi prendre en compte l’index d’inflation (1,19) pour la période allant de 2003 à 2010, ce qui fait que le remboursement effectué en 2003, calculé sur la base du pouvoir d’achat de 2010, peut être estimé à 26,9 millions de dollars US.

Si on additionne ces trois versements partiels, calculés sur la base du pouvoir d’achat de 2010, on arrive à un sous-total de 1,954 milliards de dollars US. Cette somme doit être soustraite de la somme totale fixée en 1946 (106,5 milliards de dollars US sur la base du pouvoir d’achat de 2010). Il s’agit ainsi de 104,546 milliards de dollars US ou de 78,844 milliards d’euros (toujours sur la base du pouvoir d’achat de 2010). Depuis l’euro a été dévalorisé considérablement et cette tendance continue à moyen terme. La dette de réparation allemande se monte donc actuellement à 98,503 milliards d’euros. Nous pouvons ainsi estimer la dette de réparation à, au moins 90 milliards d’euros.

Ressentiments populistes

En Allemagne ces calculs vont très certainement être perçus comme scandaleux par la majorité de la population. Le premier argument à réfuter concerne les accords de réparation de Paris de 1946. Datant de près de 70 ans, il seraient ainsi de « l’histoire ancienne», alors même que d’un point de vue de droit international, ils n’ont de fait jamais été annulés. A contrario, en raison des accords de Londres, les dettes allemandes dues à des créanciers privés, qui remontent parfois à 1924, ont été amorties jusque dans les années 1980. Dans le même ordre d’idées, alors que le paiement des intérêts sur les réparations de la première guerre mondiale par la RFA avait été ajourné lors de la convention de Londres, du fait de la partition de l’Allemagne, le fisc allemand a postérieurement repris les paiements jusqu’au 3 octobre 2010 – soit presque un siècle après la fin de la première guerre. L’argument du gouvernement fédéral qui vise donc à refuser les demandes de réparation grecques au nom d’un délai sans précédent paraît bien cynique si l’on remonte l’histoire des réparations.

Deuxièmement, il faut rappeler que ces calculs sont basés sur des estimations et des montants minimaux. Mais comme les réparations doivent toujours prendre en compte en plus des biens et services volés, les salaires et revenus soustraits, il faudrait y ajouter un calcul sur la base de l’index des salaires et de l’index des produits sociaux et d’en estimer une valeur moyenne. Dans ce cas les réparations dues seraient encore plus importantes.

Une troisième série d’arguments provient de mots d’ordre populistes : Est-ce que les petit.e.s contribuables et les retraité.e.s allemand.e.s qui vivent déjà pauvrement devraient payer pour les demandes de réparations de la Grèce ? Aux côté de la banque impériale allemande (Deutsche Reichsbank), des services fiscaux de l’époque (Reichfiskus), des groupements économiques et des commandements économiques de la Wehrmacht ,ce sont avant tout les grandes entreprises qui ont organisé et profité du pillage de la Grèce. Elles existent encore aujourd’hui. ThyssenKrupp, l’industrie du tabac, Siemens, des entreprises de construction de premier plan et des grandes banques. Tout autant que la Deutsche Bundesbank (qui assume la succession juridique de la Deutsche R eichsbank), elles devraient se voir également présenter la facture. Un prélèvement généreux sur les réserves d’or de la banque fédérale allemande ainsi que sur la fortune des responsables historiques envers une Grèce ébranlée par la crise serait un signal essentiel.

Ce texte est une synthèse du livre Griechenland am Abgrund. Die deutsche Reparationsschuld (La Grèce au bord du gouffre, les dettes de réparation allemande) de Karl Heinz Roth publié dernièrement aux éditions VSA-Verlag.

Il a été publié en allemand dans le journal AK – analyse & kritik. Zeitung für linke Debatte und Praxis / Nr.606 / 16.6.2015 https://www.akweb.de/

Traduit par Aurélie Audeval et Jan Wörlein

Image en bandeau : Walther von Brauchitsch, commandant en chef de la Wehrmacht visite l’acropolis en 1941 pendant l’occupation allemande de la Grèce.

1. NdT : Les traités de paix post-guerre ont été rédigés comme des traités provisoires, du fait de la partition de l’Allemagne. Avec la réunification, ces traités auraient donc du être réexaminés.

Karl Heinz Roth

date:le 16/07/2015