SOLIDARITÉ DES PEUPLES FRANÇAIS ET ALGÉRIEN

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LES OUBLIÉS DE L’HISTOIRE

L’HONNEUR DE LA FRANCE

Salutations

Au nom de l’Association Santé Sidi El Houari, il m’est agréable d’intervenir pour exprimer tout d’abord nos remerciements à la Mairie de Stains, à ses différents représentants, au personnel qui s’est occupé de notre accueil, combien humain et chaleureux. Comme il est mentioné dans notre Charte, le resserrement des liens d’amitié et de coopération entre les peuples n’est pas une simple formulation creuse; il prend un contenu palpable et les marques de solidarité qui ont marqué notre séjour et celui des autres délégations, en sont la manifestation concrète.

Le sujet que j’ai eu la charge et l’honneur de vous exposer s’inscrit en droite ligne de l’esprit de notre Charte. Et lorsqu’on parle d’amitié et de solidarité, comment ne pas évoquer les événements tragiques qui ont marqué l’histoire de nos 2 peuples, il y a de cela 50 ans.

Ces algériens de souche européenne

En effet, le moment n’est il pas venu d’évoquer cette douloureuse période pour restituer une partie de l’histoire cachée, non dite de la Guerre d’Algérie. Et ce qui me préoccupe, dès le moment où j’ai pris conscience des réalités politiques, c’est la nécessité de rendre justice à ces hommes que l’historiographie officielle, des 2côtés de la Rive, a voulu ignorer.

Il ya d’abord ces Européens d’Algérie qui se sentent avant tout, Algériens et qui ont combattu pour la dignité de leur peuple. La plupart d’entre eux, militants communistes ou syndicalistes CGT, s’était engagée depuis les années 30, dans les luttes sociales, pour plus de justice, d’égalité des droits, d’égalités salariales, de démocratie et de progrès social. Profondément indignés par les injustices sociales, ils ont évolué, tout comme leurs camarades de souche algérienne, vers des positions plus radicales et vers l’engagement politique en faveur de l’indépendance nationale. Jusqu’au sacrifice suprême!

Fernand Iveton déclarait, peu avant d’être guillotiné:

« La vie d’un homme, la mienne, compte peu. Ce qui compte, c’est l’Algérie, son avenir. Et l’Algérie sera libre demain. Je suis persuadé que l’amitié entre Français et Algériens se ressoudera ».

La liste est longue de ceux qui ont bravé les interdits: il faudra témoigner et rendre hommage à Maurice Laban, à l’aspirant Henri Maillot, au mathématicien Maurice Audin, à Me Théveny tué par la Main Rouge au Maroc. Aux nombreux autres qui ont connu la torture et l’emprisonnement, à Henri Alleg, au Docteur Daniel Timsit décédé il y a quelques années, à Georges Acompora mort en février 2012, à Annie Steiner toujours combattante à 84 ans, …

Ces français qui ont forcé l’admiration du peuple algérien

La cause de la Révolution était juste; la misère subie par le peuple, les multiples injustices qu’il supportait, le refus d’introduire des réformes et l’attachement indéfectible au système colonial, tout cela a conduit de nombreux français à la soutenir, et même à lui venir en aide concrètement.

Dès juin 1955, Francis Jeanson dénonce la répression dans un pamphlet intitulé « L’Algérie hors la loi ». C’est le début de son engagement qui le conduira 2 années plus tard à la création de son réseau de soutien au FLN – plus connu sous le nom de Réseau Jeanson ou des Porteurs de valises; leurs tâches: hébergement des militants recherchés, recherche de planques, confection de fausses cartes d’identité, transport d’argent provenant des cotisations vers la Suisse…

Francis Jeanson s’adressant au président Bouteflika, en juin 2000 lors d’une réception, lui déclare:

« Je voudrais que tu retiennes que mes camarades et moi n’avons fait que notre devoir, car nous sommes l’autre face de la France. Nous sommes l’honneur de la France. »

Il y a ceux qui se sont engagés résolument dans la défense des révolutionnaires algériens, dont Jacques Vergès, Gisèle Halimi pour ne citer que les plus en vue. Il y a également, avec Jean Paul Sartre comme porte drapeau, “ le Manifeste des 121” intellectuels – en 1960 – qui a eu un grand écho international et qui a permis à la Révolution algérienne d’être portée par le mouvement progressiste en France et en Europe.

Mais, ce qui a été déterminant ce fut la prise en charge des objectifs de la Révolution par les masses populaires à partir de décembre 1960, en Algérie, et la prise de position du peuple de France pour le droit à l’autodétermination.

Quelles qu’aient été les tentatives de freiner la roue de l’histoire, par la rébellion du Quarteron de généraux en avril 1961, la répression du 17 octobre 1961 à Paris, les massacres perpétrés par l’OAS en Algérie ou les tueries de Charonne en février 1962, le sort en était joué.

La signature des accords d’Evian le 18 mars 1962, et l’entrée en vigueur du cessez le feu dès le lendemain, allaient ouvrir une nouvelle page dans l’histoire des 2 pays.

La solidarité comme moteur de l’amitié et du progrès

Ce résultat, impossible à imaginer le 1er novembre 1954, allait donner naissance à la jeune République algérienne. Il sonnait le glas du système colonial français et ouvrait les portes de l’indépendance aux autres états africains, encore sous domination.

Cet aboutissement ne fut possible que par l’engagement des citoyens des 2 bords de la Méditerranée en faveur du droit, de la justice et de la dignité humaine.

Et ces marques de courage politique, au départ éparpillées, ont fini par entrainer la reconnaissance du droit à l’autodétermination.

Puis ce fut l’indépendance; des espoirs pleins la tête, une vie à construire ou à reconstruire pour la grande majorité, une coopération qui a drainé des milliers de ces pieds rouges à l’engagement débordant: tout cela reste à évaluer.

5O ans après les accords d’Evian, nous commémorons ensemble cet événement historique, sous le signe de l’amitié et de la solidarité entre les peuples.

C’est dire qu’il est possible d’avancer ensemble, d’échanger nos expériences et d’en tirer le meilleur profit, de nous apprécier mutuellement dans la diversité et la complémentarité de nos valeurs culturelleset citoyennes.

Engageons nous à tisser solidement ces liens qui nous unissent, aujourd’hui, et à toujours les élargir afin que nos mots d’ordre de paix, de justice, de liberté et de progrès social deviennent réalité.

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(*) allocution prononcée par Abdelkader Benfodda au cours d’un colloque organisé par la commune de Stains pour la commémoration du 50ème anniversaire des Accords d’Evian,

auquel avait été invité à participer l’association “Santé Sidi El Houari” (SDH) de Oran.

site de l’association Santé Sidi El Houari de Oran

[ Échanges de la Municipalité de Stains avec l’association
SIDI EL HOUARI – ORAN, ALGÉRIE.
->http://www.ville-stains.fr/site/index.php?option=com_content&view=article&id=575:sidi-el-houar&catid=146:sidi-el-houari]


« Nombreuses et riches activités autour de la vie et l’oeuvre de Frantz Fanon

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Le Mali, Chronique d’une recolonisation programmée

article de Aminata Traore

mis en ligne le 7 avril 2012

1. Le Mali dans l’ordre cynique du monde

Mis en lumière par l’amputation des deux tiers de son territoire, le coup d’Etat du 22 mars 2012 et l’embargo total de la CEDEAO, l’extrême vulnérabilité du Mali tient d’abord à la trahison des élites. Elles se voilent la face, réfutent tout débat de fond sur les enjeux de la mondialisation capitaliste. Désormais, tout est clair : la recolonisation du pays à travers les politiques néolibérales entre dans une nouvelle phase qui obéit au schéma libyen avec (…)

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Cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie

cinquantième anniversaire de la mort de Fanon

article de Omar Benderra

mis en ligne le 29 mars 2012

La Casa Arabe de Madrid a organisé le 20 mars une soirée d’hommage à Frantz Fanon. Omar Benderra est intervenu pour établir le lien entre le cinquantenaire de l’indépendance algérienne et la commémoration du décès du grand penseur de la libération des peuples

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EN FINIR AVEC LE RÉGIME DE WADE

article de Demba Moussa Dembele

Économiste, Chercheur, Vice-président du Réseau International Frantz Fanon

le 23 mars 2012

Il y a douze ans, une formidable coalition de forces politiques et sociales mettait fin à quarante ans de régime «socialiste» lors de l’élection présidentielle de 2000. Ce fut une bataille épique qui est restée dans toutes les mémoires.

L’élection présidentielle de 2012 ressemble à bien des égards à celle de 2000.

SIMILITUDES ET DIFFERENCES ENTRE LES ELECTIONS DE 2000 ET DE 2012 Dans le contexte du Sénégal, l’élection présidentielle de 2012 et celle de 2000 constituent incontestablement des évènements (…)

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IS FANON FINISHED ? FANON, ET APRÈS ? EVÉNEMENT

Information publiée le samedi 17 mars 2012

par Ivanne Rialland

(source : François Huguet) Du 30 mars 2012 au 31 mars 2012, American University of Paris et LMP (Lavoir Moderne Parisien)

Fanon, et Après ? L’Université américaine de Paris a le plaisir d’accueillir une conférence internationale bilingue autour de la pensée de Frantz Fanon. La conférence, ouverte à tous, (…)


L’HISTOIRE DE L’ ALGÉRIE AU MIROIR DES CHERCHEURS ÉTRANGERS

Le cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie coïncide avec la montée en puissance d’une nouvelle génération d’historiens et d’historiennes, dont beaucoup sont anglo-saxons.

Leurs approches marquent un «désenclavement» du tête-à-tête algéro-français comme l’a confirmé le récent colloque organisé par le professeur Martin Thomas à l’Université de Portsmouth (Royaume-Uni) [ “Algeria France’s undeclared war”, Londres, 2011, Oxford University Press, 457 pages. [Site internet.]], du 15 au 17 mars 2012 sur le thème des «révolutions algériennes et arabes».

La perspective se voulait explicitement «internationale et comparative» et les dix-huit exposés présentés par vingt-cinq chercheurs venus d’Algérie, d’Allemagne, d’Angleterre, de France, d’Inde et d’Irlande ont tenté des éclairages rapprochant la lutte nationale algérienne d’autres expériences similaires dans d’autres parties du monde.

Le professeur Allison Drew, de l’Université de York, a dressé un parallèle fascinant entre l’Algérie et l’Afrique du Sud de l’apartheid quant aux relations entre communistes et nationalistes, des années 1920 à l’indépendance [voir les textes donnés en documents joints en [anglais et en français ]].

Il n’y a pas eu une politique unique dictée par la IIIe Internationale, mais plutôt une adaptation contrastée aux considérations locales.

Pendant la seconde guerre mondiale, le Parti communiste participe à l’effort de guerre au sud du continent alors qu’il est réprimé au nord et que ses responsables y sont emprisonnés.

En Afrique du Sud, le Parti communiste a pu prendre sa place dans le mouvement national, l’African National Congress (ANC); tandis que, à Alger, le Front de libération nationale (FLN) défendait une conception organique de l’unité, n’admettant que des ralliements individuels, excluant de fait les communistes de tout poste de responsabilité et leur refusant toute autonomie politique.

Même différence sur les modes d’action: l’ANC a été influencée par Gandhi (qui a passé dix ans dans le pays) à mener des campagnes de non-violence dans la minorité indienne alors que le Parti communiste algérien (PCA) et le FLN ont privilégié l’action militaire [ [«Bolshevizing Communist Parties – the Algerian and South African Experiences», International Review of Social History, vol. 48, 2003, pp.167-202.]].

Grand témoin du colloque, Sadek Haderes, 84 ans, ancien dirigeant du PCA puis du Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS), qui a passé 34 ans de sa vie dans la clandestinité, a raconté son passage du nationalisme au communisme et la déception d’une jeunesse exigeante déroutée, après la défaite arabe en Palestine en 1948, par les volte-face du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, le parti nationaliste le plus militant.

Celui-ci boycottait une année les élections «organisées» par les autorités coloniales et y participait activement l’année suivante avec le même argument: dans le premier cas, celui qui vote est un mécréant, dans le second, celui qui ne vote pas l’est également…

Parmi les autres thèmes abordés, il y a l’apparition du sport féminin dans la population musulmane et sa progressive politisation (Ryme Seferdjeli, de l’Université d’Ottawa), la comparaison de la contre-guérilla menée par l’armée française en Algérie avec les guerres coloniales menées par les Britanniques au Kenya (David Anderson de l’Université d’Oxford), les Portugais en Angola (Alex Keese, Université Humbolt de Berlin), l’impact économique et social de la seconde guerre mondiale sur l’Afrique du Nord (Martin Thomas, Université d’Exeter) et sur l’Inde (Yasmine Khan, Université de Londres):

famines, épidémies et inflation qui ont ruiné définitivement l’assise coloniale et préparé la tragédie de Sétif en mai 1945 [[«Colonial Violence in Algeria and the Distorted Logic of State Retribution: The Sétif Uprising of 1945», “The Journal of military history”, janvier 2011, pp. 525-556..]]

Natalya Vince (Université de Portsmouth) tord au passage le cou à une idée dominante, les «moudjahida» (les maquisardes) ne sont pas «rentrées à la maison» mais ont poursuivi une activité, surtout dans la santé et l’éducation. Sa «déconstruction» du discours officiel maghrébin sur la question féminine est aussi vigoureuse que prometteuse.

Les plus audacieux passent la «ligne» de 1962 et travaillent sur l’Algérie indépendante malgré les difficultés (archives absentes ou inaccessibles pour une durée imprévisible, disparition des acteurs et difficultés des témoignages, méfiance des autorités).

Lydia Aït Saadi (Université Paris 8) interroge l’enseignement de l’histoire à l’école et ses fluctuations au gré des changements politiques au sommet de l’Etat [[« Les harkis dans les manuels scolaires algériens », in “Les Temps modernes”, «Harkis 1962-2012: Les mythes et les faits», Novembre – décembre 2011.]].

Patrick Crowley, du CNRS irlandais, explore l’imaginaire algérien d’aujourd’hui à partir du cinéma national.

Enfin, Malika Rahal (Institut du temps présent), auteure d’un livre remarqué paru en 2010 sur Ali Boumendjel [[“Ali Boumendjel (1919-1957), une affaire française, une histoire algérienne”, Les Belles lettres, Paris, 2010.]], la plus ambitieuse, veut commencer à bâtir une histoire «indépendante» de l’Algérie indépendante, œuvre qui ne peut être que collective et qui n’existe pas actuellement, aucun département d’histoire dans les quarante-huit universités algériennes n’ayant osé s’y lancer.

La Loi d’orientation scolaire adoptée par le Parlement algérien le 28 février 2008, qui entend former un «citoyen doté de repères nationaux incontestables », n’y aide pas. Elle fait redouter aux historiens locaux que l’Etat ne veuille imposer, une fois de plus, sa vision de l’histoire.

HENRI ALLEG: «L’IDÉE INTERNATIONALISTE ÉTAIT PRIMORDIALE DANS NOTRE ENGAGEMENT»

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entretien réalisé par Rosa Moussaoui

et publié dans le journal L’Humanité [ [algerie-106_ptt.jpg L’Humanité publie

“Algérie, 50 ans d’indépendance”, un hors-série dédié au cinquantième anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie, couplé avec le documentaire « Le Peuple en marche » de René Vautier, en DVD.]]

Un demi-siècle après l’indépendance de l’Algérie, pour laquelle vous avez combattu, que représente, pour vous, ce pays?

Henri Alleg. Cela va sans dire: je suis très heureux que l’Algérie soit indépendante (rires). Je suis heureux et fier d’avoir pris part au combat pour l’indépendance. Bien sûr, j’aurais souhaité que les aspects sociaux pour lesquels nous avons combattu prennent plus d’importance. Je regrette que les batailles que nous avons menées pour l’avenir, pour le socialisme, n’aient pas pris plus de place. Mais je suis heureux que l’Algérie soit aujourd’hui ce qu’elle est, avec toutes les possibilités qui s’offrent à ce pays. Quand je pense au passé, je crois que notre combat a marqué la lutte du peuple algérien. C’est en ce sens que l’Algérie reste pour mois une référence du combat des communistes.

Lorsque vous avez écrit “La Question”, pensiez-vous que votre témoignage sur la torture puisse avoir un tel impact?
Henri Alleg. Ce n’était pas seulement un livre que j’écrivais. Il fallait faire connaître ce qu’était la guerre en Algérie. Il fallait témoigner des pratiques des colonialistes français, du sort atroce réservé au peuple algérien, de la réalité de cette guerre coloniale.

Je dois dire que j’ai été surpris de l’écho rencontré par ce texte, lorsqu’il est devenu un livre. Un demi-siècle plus tard, ce témoignage reste utile. Lorsque je suis invité pour des conférences aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, je peux mesurer sa résonnance. Les atrocités commises par l’armée française pendant la guerre d’Algérie ne diffèrent pas des atrocités commises par l’armée américaine en Irak, en Afghanistan et ailleurs. Le combat continue.

Rétrospectivement, je suis heureux d’avoir écrit ce livre, parce qu’il conserve un sens dans le monde d’aujourd’hui, même si le contexte a changé. La Question a par exemple circulé parmi les détenus dans des prisons turques où était pratiquée la torture.

Nous avions peur qu’ils nous passent à tabac

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Qui a trouvé ce titre percutant, « La Question » ?

Henri Alleg. On doit ce titre magnifique, excellent, à Jérôme Lindon, qui dirigeait les Editions de Minuit. En français, «La Question» revêt une signification qu’il n’a pas, à ma connaissance, dans d’autres langues.

Depuis le moyen-âge, «mettre quelqu’un à la question», c’est le torturer. Dans les prisons mêmes, cette expression faisait sens.

La parution du livre, en 1958, a déclenché la fureur des autorités françaises. D’où la décision de le saisir.

À cette même période, des policiers et des CRS ont débarqué brusquement, au milieu de la nuit, à la prison de Barberousse. Ils ont commencé par une mise en demeure: «Tous à poil!». Il y avait dans la prison les salles, accueillant en général une centaine de détenus, et des cellules individuelles prévues pour une personne, mais où s’entassaient plusieurs détenus. Moi j’étais avec deux copains. Les policiers ont d’abord fait sortir les détenus incarcérés dans les salles. Les types sont sortis nus dans la cour, avec une couverture sur le dos. Quant aux autres détenus, ils les ont alignés sur l’allée qui bordait les cellules, les mains en l’air, appuyés contre les murs. Moi aussi, j’étais comme ça, les mains en l’air. Pendant ce temps, des équipes spéciales de CRS, en uniformes noirs, mitraillettes en bandoulière, vidaient les cellules. Ils étaient à la recherche de papiers. Chacun d’entre nous avait des lettres, adressées aux familles ou aux avocats. Ils ont tout embarqué. Nous avions peur qu’ils nous passent à tabac.

Derrière moi, j’ai entendu un Algérien, qui, à mi-voix, s’interrogeait sur cette descente. Je lui ai dit qu’ils saisissaient les papiers. Il m’a répondu, en riant discrètement: «Peut-être qu’ils cherchent une deuxième Question». Il ne savait pas qui j’étais. Cela m’a éclairé. Il avait du apprendre, par son avocat, que ce témoignage faisait un raffut du diable à l’extérieur.

Malgré la censure, les saisies, ce livre a circulé sous le manteau. Cette diffusion était-elle organisée par des militants, ou le livre est-il passé spontanément de mains en mains?

Henri Alleg. La seule chose que je sais, c’est qu’à Alger, personne ne l’avait eu, personne ne le connaissait au moment de la parution. C’est en France que “La Question” a eu une répercussion immédiate et formidable. Cet élan doit sans doute beaucoup à la stupidité du gouvernement français et à sa décision de saisir le livre. Très vite, Nils Andersson, un éditeur basé en Suisse, a pris contact avec Lindon pour lui demander l’autorisation de le publier. Lindon a accepté. Le livre était minuscule, des valises passaient clandestinement la frontière. Immédiatement après sa saisie, “La Question” a été traduite en anglais et publiée à Londres, puis aux Etats-Unis, ce qui lui a donné un écho international.

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La bataille pour la vérité continue

Un demi-siècle après son enlèvement par des militaires français, on ne sait toujours pas dans quelles conditions a été assassiné votre ami et camarade Maurice Audin…

Henri Alleg. Cette bataille pour la vérité continue. Maurice Audin a été arrêté dans les mêmes conditions que moi. Très peu de temps après son enlèvement par les paras, on a annoncé à sa femme qu’il avait «disparu». Il est invraisemblable que les autorités françaises, que les parachutistes aient pu prétendre ne rien savoir du sort de Maurice. C’est certain: il a été assassiné par ces équipes de tortionnaires couverts et tenus en main par les autorités policières et militaires.

Dans cette affaire, le refus d’ouvrir une enquête, l’attachement des autorités françaises au mensonge est à la fois odieux et absurde. À Alger, à Oran, dans les petites villes, lorsque les militaires annonçaient la «disparition» d’un prisonnier, personne n’ignorait qu’il était en fait question d’assassinat.

Dire et répéter, jusqu’à ce jour, que Maurice Audin a été «mal gardé», qu’il s’est évadé et qu’il a «disparu», c’est abject. La vérité, c’est qu’il a été assassiné, comme des centaines, des milliers d’autres. Personne ne peut dire autre chose.

Que changerait la reconnaissance de la torture comme crime de guerre?

Henri Alleg. La France, les autorités françaises prétendent incarner, aux yeux du monde entier, les droits de l’homme, les libertés, les grandes idées nées de la Révolution française. C’est une façon mensongère de présenter l’histoire. Pendant la guerre d’Algérie, les autorités françaises ont piétiné ces idées, ces principes. Comme ils sont encore piétinés aujourd’hui à Guantanamo et en Afghanistan. Le combat pour la vérité, qui est un combat d’aujourd’hui, doit se poursuivre sans relâche. On ne peut pas tout simplement parler de l’avenir sans respecter la vérité.

Vous avez souvent évoqué le racisme inhérent à la société coloniale. Cela vous a-t-il poussé à embrasser la cause de l’indépendance?

Henri Alleg. Il est difficile de reconstituer ce parcours qui conduit, depuis l’enfance, l’adolescence jusqu’à la prise de conscience politique. À l’école on nous apprenait que la France allait en Afrique ou en Asie, pour «le bien» des colonisés. Quand on arrivait en Algérie, on comprenait immédiatement avoir été trompé par ces fadaises. Dans les rues d’Alger, des gosses, des petits cireurs, se disputaient les chaussures de quelques passants pour gagner quelques misérables sous. Pourquoi ces gosses n’étaient-ils pas à l’école? «Les petits Arabes», comme ils disaient, n’avaient pas leur place à l’école. Seule une toute petite minorité y avait accès. Cette réalité, les réflexions qu’elle suscitait en moi m’ont construit comme anticolonialiste.

L’arrogance des autorités françaises

Avez-vous été surpris, à l’automne 1954, par l’éclatement de l’insurrection?

Henri Alleg. Ceux qui disent qu’ils n’ont pas été surpris se jettent des fleurs qu’ils ne méritent probablement pas. À ce moment là, Algériens et Européens partageait la certitude que les choses ne pouvaient continuer telles qu’elles étaient, qu’il y aurait forcément des changements. De là à penser qu’une insurrection était sur le point d’éclater… Ceci dit, il nous paraissait clair que l’arrogance des autorités françaises, sûres, alors de pouvoir conserver la haute main sur tout ce qui se passait en Algérie, était trompeuse.

Vous communistes, ressentiez de la méfiance à l’égard de ces jeunes nationalistes prônant l’insurrection armée…

Henri Alleg. Cela a soulevé chez nous une certaine interrogation. Ce qui ne signifie pas que l’option de la lutte armée était absente de l’imaginaire des communistes algériens. Je me souviens que deux ou trois ans auparavant, cette question avait été évoquée à huis clos, au bureau politique, comme une possibilité, sans que cela ne suscite de scandale. Ce n’était donc pas un sujet tabou pour nous. Je dois reconnaître, toutefois, que les communistes observaient une certaine réserve vis-à-vis de ceux qui voulaient prendre les armes. Il n’y avait pas d’un côté les courageux prêts à prendre les armes, et de l’autre, les timorés acceptant le statu quo. C’était un choix complexe, difficile, qui ne pouvait souffrir l’improvisation. Si lutte armée il devait y avoir, il fallait savoir comment s’y prendre et vers où aller. Toutes ces questions se posaient.

Sur le plan idéologique, qu’est ce qui distinguait le Parti communiste algérien du FLN?

Henri Alleg. Ce qui nous différenciait, c’était peut-être l’importance que les communistes attachaient à la bataille politique. Les nationalistes portaient peu d’attention à l’idée d’unification des forces progressistes par delà leurs différences, pour rassembler les masses populaires, pour faire avancer les choses. Certaines de nos batailles, pour la liberté de la presse, pour l’augmentation des salaires, etc. apparaissaient secondaires aux yeux des nationalistes qui, pour ainsi dire, les méprisaient. Nous accordions au contraire beaucoup d’importance à ce type de batailles, pas seulement pour les changements concrets qu’elles apportaient. Pour nous ces luttes participaient à la prise de conscience des travailleurs et préparaient un combat futur plus vaste.

Nos militants étaient des ouvriers, des gens exploités.

Le PCA était un creuset au sein duquel se retrouvaient des hommes et des femmes issus de toutes ces communautés qui vivaient séparément dans la société algérienne. On y retrouvait, ensemble, des Européens, des juifs, des musulmans… Cela influençait-il votre vision du monde, votre projet de société?

Henri Alleg. Oui. Il est certain que l’idée internationaliste était primordiale dans l’engagement des communistes. Avant d’être Arabe, Kabyle, Européen, juif, musulman, nos militants étaient des ouvriers, des travailleurs, des gens exploités. C’était cela l’essentiel à nos yeux. Peut-être cette vision des choses a-t-elle conduit certains camarades à minimiser l’expérience concrète du colonialisme propre aux Algériens dits «indigènes».

Une personne née dans une famille « indigène » avait bien plus de raisons de se lever contre le colonialisme qu’une personne d’origine européenne jamais brimée et insultée comme l’étaient les Algériens.

Quelles étaient vos relations avec le PCF? Comment les communistes algériens ont-ils accueilli, par exemple, le vote des pouvoirs spéciaux à Guy Mollet?

Henri Alleg. À la vérité, sur le coup, nous ne nous en sommes pas beaucoup préoccupés. Même dans les prisons, je n’ai pas le souvenir de controverses sur ce sujet. Pas plus chez des communistes que chez des nationalistes. Les plus politisés pouvaient conclure que c’était une erreur fondamentale. D’autres étaient en attente d’explications. Mais les réactions virulentes sont venues bien plus tard. À la vérité, sur le coup, nous ne nous en sommes pas beaucoup préoccupés.

Comment s’est constitué ce que l’on a appelé le « maquis rouge »?

Henri Alleg. Le parti, au démarrage de la lutte armée, s’est posé la question de son action. L’idée était d’apporter notre appui partout où l’action armée prenait un caractère de masse, partout où des paysans avaient rejoint l’insurrection. Ensuite, nous avons pris la décision de déclencher nous-mêmes la lutte armée là où nos forces le permettaient, où nous avions des chances d’entraîner les gens avec nous. C’est ainsi que des communistes ont pris le maquis. Mais au vu de la faiblesse de nos effectifs, cela ne pouvait être un mot d’ordre général. D’où la décision de négocier l’intégration de nos groupes armés, les Combattants de la liberté, dans l’ALN. À ce moment là, nous nous sommes heurtés aux positions étroites de certains dirigeants du FLN, qui estimaient que les communistes n’avaient pas à poser leurs conditions. L’intégration à l’ALN s’est donc faite à titre individuel.

Pourquoi le FLN était-il hostile à l’entrée du PCA dans le Front comme composante à part entière du mouvement de libération?

Henri Alleg. Ils ne voulaient pas en entendre parler ! Ils voulaient rester les « patrons », imposer leurs conditions à tous ceux qui souhaitaient rejoindre l’ALN, communistes ou non. Ceci dit, nous ne nous faisions pas d’illusion.

Ces nouveaux dirigeants se méfiaient particulièrement des communistes, vus comme des militants organisés, formés, capables d’exprimer leurs idées. Dès le départ, cette méfiance était bien enracinée chez certains dirigeants du FLN.

Cette méfiance vis-à-vis des communistes a-t-elle continué à prévaloir après l’indépendance?

Henri Alleg. Dans d’autres conditions, oui. Je le pense. Parce que les choses avaient changé pendant la guerre. Dans la pratique, l’anticommunisme avait reculé, ce qui nous rendait d’autant plus dangereux aux yeux de certains.

Est-ce pour cette raison que Ben Bella a interdit le PCA en novembre 1962?

Henri Alleg. Il ne s’agissait pas seulement de Ben Bella. Le régime naissant ne voulait pas de communistes organisés.

Pourtant, cette interdiction n’a pas compromis la reparution d’Alger républicain à l’indépendance…

Henri Alleg. Nous nous sommes battus pour réussir à faire reparaître le journal. Au moment de la signature des accords d’Evian, j’étais à Prague. Je voulais repartir le plus vite possible à Alger, former une équipe de camarades qui sortaient de prison pour travailler à la reparution du journal. Les accords d’Evian prévoyaient le rétablissement de la liberté de la presse.

Tous les journaux devaient donc pouvoir sortir librement. Mais «tous les journaux», dans l’esprit du gouvernement français, cela signifiait les journaux colonialistes.

À Prague, nous avons organisé une conférence de presse, à laquelle ont assisté une soixantaine de correspondants de la presse internationale, pour annoncer notre intention de faire reparaître Alger Républicain. Peu de temps après cette conférence de presse, j’ai reçu la visite d’un émissaire, chargé de me faire part de la désapprobation des frères de Tunis, hostiles à la reparution du journal. Je lui ai répondu qu’il s’agissait d’une décision collective et qu’il était impensable d’entraver la reparution d’un journal interdit par les colonialistes depuis 1955.

Les autorités françaises n’étaient pas en reste. Par voie de communiqué, le préfet d’Alger a rappelé de façon mensongère qu’“Alger républicain” demeurait interdit. À la vérité, la décision venait d’en haut, du gouvernement français et sans doute du général De Gaulle lui-même.

Cela n’a pas entamé notre détermination. Bien au contraire.

Je suis rentré à Alger vers le 10 ou le 12 juillet. Nous n’aurions pas pu faire revivre Alger républicain sans la solidarité et l’aide pratique de nos camarades, de nos amis de “La Marseillaise”, dont le directeur était un pied-noir de Mostaganem, parti en France assez jeune. C’est là que nous avons fait la composition. Les ouvriers du livre nous en ont fait cadeau, en travaillant gracieusement.

Un problème se posait pour l’envoi des flans à Alger, où devait être tiré le plomb. Nous avons tirés quatre ou cinq flans. Nous en avons remis un à Air France, qui n’est jamais arrivé à destination. La même mésaventure s’est reproduite avec Air Algérie. Finalement, un copain qui sortait de prison et devait rentrer à Alger a caché un flan empaqueté dans sa valise. On se faisait un sang d’encre. Arrivé à Alger, au contrôle, il est passé.

C’était le premier journal anticolonialiste à reparaître ?

Henri Alleg. Oui. Dès sa reparution, le journal a reçu un accueil extraordinaire. Il y avait aussi “El Moudjahid”, qui arrivait de Tunis, mais ce n’était pas encore un quotidien. “Echaab” (« le Peuple »), est sorti trois mois après nous.

Qui se trouvait dans l’équipe au moment de cette reparution?

Henri Alleg. Il y avait quelques camarades revenus de France. Comme Nicolas Zannettacci, surnommé Zanett, l’ex-maire communiste d’Oran. Il avait été arrêté, expulsé pendant la guerre. Dès qu’on a lancé un appel aux anciens, il est revenu. Abdelhamid Benzine sortait des camps. Il y avait encore Marylise Benaïm qui sortait de la clandestinité. Elle avait servi d’agent de liaison entre la direction du parti et le maquis de Maillot.

Le journal, c’est un grand mot. Nous avions deux pages, un simple recto verso. Pour les informations internationales, les seules sources étaient United Press et France-Presse. Ces agences ne partageaient pas nos idées, loin de là, mais d’un point de vue confraternel, ils étaient heureux de voir reparaître le journal. Ils admiraient notre engagement.

À l’époque, il n’y avait que les télex, nous nous rendions dans leurs bureaux pour prendre les doubles des dépêches. Ils faisaient semblant de ne pas s’en apercevoir. On les ramenait à l’Hôtel Albert Ier, où nous étions installés. Marylise était une militante courageuse, une jeune femme pleine de vie. En pleine nuit, dans Alger livrée à l’insécurité, elle allait chercher les dépêches. Un soir, des types, voyant cette jeune femme de type européen, se sont mis à hurler, l’accusant d’appartenir à l’OAS. Ils se sont précipités sur elle, l’ont à moitié étranglée. Elle a protesté: «je suis d’Alger Républicain!». Entendant cela, ses agresseurs se sont excusés, l’ont escortée jusqu’à l’hôtel et lui ont même proposé de l’accompagner chaque fois que nécessaire.

Pourquoi n’avez-vous pas réinvesti les locaux du journal, de l’autre côté de l’avenue Pasteur?

Henri Alleg. Nos locaux avaient été confisqués pendant la guerre par “Le Bled”, le journal des paras. Lorsque nous avions voulu nous y réinstaller, un type installé là, se disant envoyé par Tunis, nous a signifié avec un grand sourire que les lieux ne nous appartenaient plus, qu’ils étaient désormais réservés au FLN. C’était incroyable. La guerre venait de se terminer, ils n’étaient pas encore en Algérie et leur première idée, c’était d’occuper les locaux d’“Alger républicain” pour qu’on ne puisse pas s’y installer.

À la vérité, Je craignais beaucoup qu’on ne nous joue un mauvais tour. Lorsque j’avais annoncé le projet de reparution du journal, l’émissaire de Tunis m’avait dit: «Tu sais, Henri, on t’aime bien, alors il faut que tu saches que pendant la guerre, il y a eu beaucoup d’exécutions pour raison d’Etat et malheureusement, ça va continuer encore un peu après l’indépendance». La menace était claire, directe. Si nous nous entêtions, ils n’excluaient pas de nous liquider. J’en étais plus conscient, me semble-t-il, qu’Abdelhamid [[Abdelhamid Benzine.]].

Dans un premier temps, nous étions allés, tous les deux, dormir dans un appartement appartenant à des amis. Moi, je ne m’y sentais vraiment pas à l’aise. Je n’ai pas voulu y rester, donc nous sommes allés à l’hôtel, en plein centre-ville. Là, s’il se passait quoi que ce soit, il y avait des témoins. Nous avions pris la bonne décision: le lendemain de notre départ, des types en uniforme ont enfoncé la porte et mis l’appartement sans dessus dessous. Impossible de savoir s’il s’agissait de Français ou d’Algériens. En tous cas, ils étaient venus chercher quelqu’un.

Lorsque nous nous sommes installés à l’hôtel, des rafales de mitraillette ont visé nos fenêtres à plusieurs reprises.

Sur le plan administratif aussi, il y a eu des entraves. Le patron de la SNEP, l’imprimerie, Bouchara, un pied noir aux ordres de Paris, un beau salaud, exigeait un papier officiel, une autorisation de reparution, alors que l’administration était complètement désorganisée. Je suis allé à la préfecture. Je suis entré dans le bureau du préfet, auquel j’ai fait signer une autorisation que j’avais moi-même écrite.

Finalement, sans en chasser le type posté là, nous nous sommes réinstallés dans nos locaux pour pouvoir faire notre journal sans avoir à traverser l’avenue Pasteur, très dangereuse. Nous restions dans le couloir, pour ne pas être exposés aux balles. C’était drôle, cette rédaction! Nous n’avions pas de chaises, nous faisions nos réunions assis par terre en tailleur. A l’heure des repas, un des copains allait jusqu’à la rue de Tanger et revenait avec une casserole de loubia [[ragoût de haricots]].

Malgré cette précarité, malgré les difficultés et le danger, nous avons réussi à faire renaître le journal, qui a rencontré un écho incroyable. Nous tirions 80 à 90 000 exemplaires, ce qui rendait délicate la tâche de ceux qui espéraient nous faire taire. Mais nous avons connu bien des mésaventures, comme l’assassinat d’un chauffeur qui transportait le journal.

Quel était le climat à Alger ?

Henri Alleg. L’inquiétude dominait. Des rivalités de pouvoir opposaient des clans, des wilaya, avec un vrai risque de basculement dans la guerre civile. De notre côté, nous disions: « Assez de bagarres entre patriotes, d’abord la paix et la mise en marche du pays ». Nous refusions de voir les divergences internes dégénérer en violence armée.

Lorsque ceux de la wilaya 4, militairement plus forte que la zone autonome d’Alger, ont commencé à jouer du coup de feu dans la Casbah, il s’est passé quelque chose d’extraordinaire. Les femmes sont descendues dans la rue Randon. «Tirez sur nous si vous voulez, mais cessez de vous tirer dessus! Arrêtez le massacre! Sept ans, barakat, ça suffit!», criaient-elles. Ces femmes avaient un sentiment politique bien plus élevé que ceux qu’elles interpellaient.

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De nombreux Algériens estiment, cinquante ans après, que les promesses de l’indépendance se sont envolées. Partagez-vous cet avis?

Premier anniversaire

du cesser le feu

le 19 mars 1963

Première page

d’ Alger Républicain

avec un dessin

de Boris Teslitzki.

Henri Alleg. Je crois qu’il est dangereux de penser ainsi. C’est le refus total de voir ce que l’indépendance a apporté à l’Algérie. On ne peut pas dire que les choses n’ont pas changé. On ne peut pas dire que l’indépendance n’a rien apporté aux Algériens. Bien sûr, la jeunesse rencontre de graves difficultés, des choses doivent êtres changées, des luttes devront encore être menées. Mais l’indépendance reste pour l’Algérie une conquête historique inestimable.


DIJON – 21 MARS 2012: TÉMOIGNAGE DE RENÉ JUSTRABO – MAIRE DE SIDI-BEL-ABBES de 1947 à 1953)

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RENÉ JUSTRABO:

« JE SUIS FIER DE N’AVOIR JAMAIS TIRÉ UN COUP DE FEU PENDANT CETTE GUERRE CONTRE QUELQU’UN »

28 MARS 2012

SALIM A

bel-abbes.info/

«Je suis fier de n’avoir jamais tiré un coup de feu pendant cette guerre contre quelqu’un! j’avais refusé d’y aller car je ne voulais pas faire la guerre à un peuple qui se battait pour son indépendance.

J’ai fait deux mois de prison pour ça en caserne à Auxonne. En tant que communiste, j’étais marqué au fer rouge!»

Voilà ce que vient de déclarer juste avant-hier René Justrabo, le maire de Sidi-Bel-Abbès (1947-1953) qui était l’invité de marque à une exposition de plusieurs documents relatifs à la guerre d’Algérie, au siège de la fédération du Parti communiste à Dijon en vue de commémorer le 50 ème anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie.

Rappelons que René Justrabo ancien député à l’Assemblée algérienne (1948-1956), a été interné trois ans de fin 56 à 1960 «au nom des pouvoirs spéciaux»

_____________________

parmi les commentaires

2. hakim, le 28 mars 2012:

Monsieur Justrabo bonjour,

J’ai un immense respect pour vous, gamin j’entends encore votre nom raisonner comme un clairon dans la tête du petit gosse que j’étais de la part de mon oncle qui était si j’ose m’exprimer ainsi un (justrabotiste) jusqu’au boutiste dans ses gènes et il le criait à qui veut l’entendre,

merci pour votre loyauté envers le peuple,

la preuve je connais des anciens qui n’arrêtent pas d’évoquer votre service et votre dévouement envers ce qu’on appelait les indigènes à l’époque!

Longue vie à vous, dommage que vous ne faites pas une petite visite de courtoisie dans vortre ville à laquelle vous avez donné tant

le gosse qui se rappelle de vous avec votre grande silhouette.

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Bel Abbes Info a déjà eu plusieurs contact avec ce fervent défenseur de la cause Algérienne et maire de Sidi Bel-Abbes , la seule municipalité communiste à l’époque coloniale; voir les articles précédents en cliquant ici …


Le 14 Novembre 2011, Bel Abbes Info s’était associé à l’hommage rendu à sa femme:

14 NOVEMBRE 2011

DÉCÈS DE MME JUSTRABO

ÉPOUSE D’UN FERVENT DÉFENSEUR DE LA CAUSE ALGÉRIENNE:

BELDJILLALI D.

Nous venons d’apprendre que René Justrabo vient de perdre sa compagne Renée née CLERC à l’age de 97 ans , décédée à Dijon (France), mercredi 2 novembre 2011.

Les obsèques ont eu lieu le 7 novembre 2011.

En cette douloureuse circonstance, L’équipe de rédaction de BAI lui présente ainsi qu’à ses enfants leurs sincères condoléances.

Rapellons que sa femme lui a accordé un constant soutien dans son combat contre le colonialisme français et pour l’indépendance de l’Algérie quand il était maire de 1948 à 1953 de la Ville de Sidi Bel-Abbés, délégué à l’Assemblée algérienne (élu sur une liste du Parti communiste Algérien) et lors de son internement durant trois ans au camp de Lodi (Alger) pendant la guerre de libération nationale.

Notons enfin que bel-abbes.info lui a consacré toute une page lors d’une précédente édition que nous reprendrons de sitôt, et a été toujours en contact avec ce Maire qui a porté haut le cœur l’Algérie et en particulier la ville de Sidi Bel-Abbes.


Arrestation de l’ancien Maire communiste de Sidi bel Abbès*

René Justrabo, 95 ans, se souvient du jour où on est venu le chercher.

C’était le 26 novembre 1956.

Ils sont arrivés à l’aube, dans la lumière d’automne qui filtre à travers les volets. Au moment où la ville s’éveille doucement. «Police! Ouvrez!».

Le commissaire du 8ème arrondissement d’Alger a surgi, deux inspecteurs sur les talons, un papier dans la main droite. «Vous êtes bien René Justrabo, né le 15 juin 1917 à Mascara? Vous êtes en état d’arrestation. Voici votre avis d’assignation à résidence».

Il n’y a que quelques mots: «atteinte à la sécurité et à l’ordre public», signés du Préfet d’Alger.

Cela fait plusieurs jours, déjà, que la police et l’armée raflent, les uns après les autres, les anciens membres du Parti communiste algérien (PCA).

Suspect d’être trop proche des indépendantistes, il a été dissout en septembre 1955.

Alger est devenu une souricière.

René Justrabo, 39 ans, ancien maire communiste de Sidi Bel Abbès, sait que son tour va bientôt arriver. Il s’apprête à sauter dans le bus bondé qui le conduit, chaque jour, des hauteurs d’Alger, où il habite, au quartier de Belcourt, où il est instituteur. Mais c’est dans un camion militaire à deux bancs qu’il grimpe finalement. Poussé comme un vulgaire délinquant.

Destination: le camp de Lodi. Il y restera enfermé trois ans et demi.

*Patatouète

Sources: bel-abbes.info


LA NOBLE JUIVE RATTRAPE LES OUBLIS DE HAROUN ET STORA

Chiricahua redouble de férocité. «Quelle beauté d’âme! Quelle hauteur! Voilà pourquoi et par qui cette émission télévisée a été sauvée de la médiocrité, de la lâcheté et de l’ennui». Le chroniqueur rapporte le débat de France2 à propos de la Guerre d’Algérie, précisant que le sauveur, Danielle Michel-Chich, est d’origine juive algérienne.

LA DAME DE COEUR

Le dimanche 11 mars 2012, les Algériens et les Français ont pu suivre sur la chaîne publique de télévision “France 2” un documentaire sur la guerre d’Algérie intitulé « La déchirure ». Le film, compilation d’archives cent fois vues et revues (sauf qu’elles ont été colorisées pour l’occasion), affublé d’un commentaire expéditif, est attribué à Gabriel Le Bomin et Benjamin Stora. Le commentaire est lu par l’acteur Kad Merad. Après la projection, un débat a rassemblé autour du journaliste de la chaîne, les historiens B. Stora et J.J. Jordi, un ancien dirigeant de la Fédération de France du Fln, Ali Haroun et une écrivaine, Danielle Michel-Chich pour son livre «Lettre à Zohra D.»

Disons-le tout net: le débat aura surtout mis en exergue le silence craintif de ceux qui étaient à même de redresser les «oublis du commentaire» -qui mériterait bien d’être écrit en deux mots: comment taire- ou de répliquer aux sous-entendus révoltants de J.J. Jordi qui a repris honteusement la thèse raciste d’une violence «déjà présente avant la conquête chez les habitants de l’Algérie». [Puisque M. Jordi est d’ascendance espagnole, quelqu’un aurait pu lui rétorquer que c’est cette même thèse raciste qui est brandie de temps à autre pour stigmatiser les Espagnols et leur violence soi-disant «congénitale».] Et qui était le mieux placé pour ce faire sinon le représentant du Fln, Ali Haroun, et «the» spécialiste (médiatique) de la guerre d’Algérie, homme de gauche de surcroît, B. Stora?

Pourtant, quand le film aborda l’inévitable épisode de la soi-disant «bataille d’Alger», il passa sous silence le fait que si les Algériens avaient entrepris de placer des bombes dans des lieux publics, c’était en riposte à l’attentat à la bombe commis dans la Casbah, par des policiers de haut rang, à l’abri du couvre-feu, donc avec la complicité de l’armée qui bouclait ladite Casbah.

Cet attentat, dit de la rue de Thèbes, avait provoqué la mort de 73 personnes, hommes, femmes, vieillards, enfants tous surpris dans leur sommeil.

Ce que le chroniqueur Yves Courrière disait déjà en 1969 (in «La guerre d’Algérie», 4 tomes): à savoir que l’attentat de la rue de Thèbes avait été préparé et exécuté par le comité dit des «Quarante», groupe d’ultras et de factieux sanguinaires à l’image d’André Achiary, l’un d’entre eux, et dont certains faisaient d’ailleurs partie du staff de Robert Lacoste (le ministre-résident et néanmoins social-démocrate guillotineur); ce qui est aujourd’hui un fait historique documenté et avéré, pourquoi le film le passe-t-il sous silence? Et pourquoi ni Stora ni Haroun n’ont-ils eu le courage de simplement le rappeler?

De même, quand le film aborda le massacre d’El Halia (village de mineurs près de Skikda, 20 août 1955) au cours de la jacquerie organisée par Youcef Zighoud (chef de la wilaya 2, Nord-Constantinois), pourquoi les deux sus-nommés n’ont-ils pas rappelé la condamnation de cet acte sauvage par le chef de l’Insurrection, Abane Ramdane, qui avait écrit, alors, dans un tract qu’ «une révolution véritable ne s’attaque pas aux femmes et aux enfants »?

Pourquoi Haroun -en sa qualité d’ancien responsable Fln- n’a-t-il pas le courage de condamner, à 57 ans de distance, une action barbare qui jette l’opprobre sur la légitimité même de la cause qu’elle prétend défendre?

On répondra que cette région vivait avec le souvenir brûlant de la grande tuerie du 8 mai 45 (dans laquelle s’était illustré Achiary).

Justement: laissons aux Achiary et consorts, aux généraux de la conquête, à l’armée française en campagne le privilège de la flétrissure éternelle qui s’attache aux grands crimes.

Ne peut-on comprendre que c’est en commettant de pareils actes que l’on perd son âme et que l’on est ensuite renvoyé dos-à-dos avec les criminels d’en face -ce qui permet d’escamoter subrepticement la question de la légitimité de la lutte?

On pouvait également rappeler que sur les 123 morts que fit l’attaque du village, 71 étaient des Européens. Mais 52 étaient des Algériens. Qui a ordonné de les tuer et pourquoi?

On pourra réitérer les mêmes critiques et décliner le même argumentaire à propos d’un autre événement terrible de cette guerre: le massacre dit de Mélouza, une mechta supposée acquise à Messali, que des hommes du Fln investirent et dont ils tuèrent tous les habitants: plus de 300 morts.

Ordre en a été donné par Mohammedi Saïd (colonel, chef de la wilaya 3, Kabylie). Ce dernier deviendra, des années après, l’un des chefs du FIS et revendiquera fièrement son massacre en 1991.

Ni le Fln ni le Fis n’ont été gênés par un tel personnage, espion des services de renseignement allemands, l’Abwehr, envoyé en Algérie en 1944, avec mission de renseigner et de saboter.

Un autre silence -du commentaire ainsi que des invités- non moins éloquent a trait à l’attentat contre Soustelle. Ali Haroun a perdu là l’occasion de dire que si le Fln de Abane avait prononcé une condamnation à mort contre Soustelle, c’est parce qu’il le tenait pour auteur d’une directive donnée à l’armée de pratiquer le viol systématique sur les femmes indigènes. L’anthropologue qu’il était a imaginé que le procédé dissuaderait les hommes de prendre les armes, au risque de perdre leur honneur.

Abane avait répliqué par une intelligente campagne d’action psychologique en direction des régiments de Tabors marocains et de Tirailleurs sénégalais (qui officiaient dans les Aurès), faisant valoir qu’ils violaient leurs propres sœurs ou leurs mères.

L’action porta ses fruits et les Tabors rechignèrent à participer aux opérations, puis exigèrent de rentrer chez eux. Le commandement les déclara « peu sûrs » et renvoya chez eux Tabors et Sénégalais.

On peut faire remarquer en passant, s’agissant de Soustelle, qu’au début de son mandat de gouverneur général, il était proche des idées de réformes nécessaires défendues par Germaine Tillon et Vincent Monteil; il avait même fait d’eux ses conseillers au GG. On dit que c’est le spectacle du carnage d’El Halia qui l’a fait basculer dans le camp des ultras. À bon entendeur…

Pour la bonne bouche tout de même, le mot de la fin. Il appartient à la quatrième personne invitée, Mme Danielle Michel-Chich. Cette dame a été victime -elle avait cinq ans- de la bombe du Milk Bar, où sa grand-mère l’avait emmenée déguster une glace. L’enfant y perdra une jambe. La machine infernale avait été déposée par Zohra Drif, fille de la grosse bourgeoisie rurale, étudiante en Droit.

Danielle Michel-Chich s’adresse dans son livre à celle qu’elle ne connaissait pas, qui ne la connaissait pas mais qui a désormais quelque chose en commun avec elle. L’horreur? La guerre? La haine? Vous n’y êtes pas. La réponse est: l’insoumission. Deux femmes insoumises dans le miroir de la reconnaissance.

Quelle beauté d’âme! Quelle hauteur! Voilà pourquoi et par qui cette émission télévisée a été sauvée de la médiocrité, de la lâcheté et de l’ennui.

Par celle qui n’a pas craint, quant à elle, de rappeler que l’attentat de la rue de Thèbes a été le déclencheur de la bataille des bombes. Il reste un dernier détail à noter qui a son importance: Danielle Michel-Chich est d’origine juive algérienne.

Chiricahua, 17 mars 2012. Le Courrier du Courroux. Chiricahua-overblog

Repris sur le bloh algerieinfos, le 18 mars 2012


15 MARS 1962 – BEN AKNOUN: ASSASSINAT DE MOULOUD FERRAOUN – OULD-AOUDIA – HAMMOUTENE – AYMARD – BASSET – MARCHAND

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15 MARS 1962: LE MASSACRE DE BEN AKNOUNalgerieinfos – Saoudi Abdelaziz – Vendredi 16 mars 2012


POUR UNE RELECTURE PERPÉTUELLE DE FERAOUN PAR AREZKI METREF – LE SOIR DES LIVRES – mars 2007



15 MARS 1962: LE MASSACRE DE BEN AKNOUN (*)

Le 15 mars 1962, six enseignants – Mouloud Feraoun, Ould-Aoudia, Hammoutène, Aymard, Basset, Marchand, -, étaient massacrés par l’OAS.

Ces six Inspecteurs de l’Éducation nationale étaient réunis dans le centre social Château-Royal à Benaknoun. Ils discutaient des mesures en faveurs des enfants les plus en difficulté.

Un commando revêtu de tenues léopard survint, les fit sortir dans la cour et les abattit à coup de mitraillettes.

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Le lendemain, l’écrivain pied noir Jules Roy, écrit dans L’Express: «Le bas d’un mur criblé de balles et éclaboussé de sang noir dans la cour d’une villa mauresque sur les collines d’El Biar, c’est tout ce qu’il reste de l’attentat contre les six inspecteurs français et musulmans des centres sociaux condamnés à mort par l’O.A.S.

Six hommes qui consacraient leur vie à sauver des gosses, donner un métier à des misérables et soigner des malades.

Les hommes qui ont tué Mouloud Feraoun ou qui se sont réjouis de sa mort ne peuvent plus être mes frères et je ne les connais plus.

Pourquoi Mouloud Feraoun? Parce que, ayant reçu le don d’écrire, il avait, lui, un raton, l’audace de l’exercer.

Parce qu’il osait conter son enfance pauvre et son pays, son attachement à ses amis et à sa patrie, et que cette liberté représentait à elle seule un outrage intolérable et une provocation à l’égard des seigneurs de l’O.A.S.

[

Synthèse blog

Saoudi Abdelaziz

Vendredi 16 mars 2012

->http://www.algerieinfos-saoudi.com/article-15-mars-1962-le-massacre-de-ben-aknoun-101677066.html]

(*) Sur le massacre d’El Biar:

  • [C’était il y a cinquante ans … – Ignoble parodie de justice à El-Biar
    Algerep – 18 mars 2012->http://www.alger-republicain.com/spip.php?article753]
  • dans le livre de Jean Lacouture «Le témoignage est un combat – une biographie de Germaine Tillon » – Seuil – 2000 – pages 252 – 257

    « Le 15 mars 1962, quelques jours avant le cessez-le-feu, l’OAS organise l’assassinat collectif des 6 principaux responsables des Centres Sociaux en réunion à Ben Aknoun, alors que le chef de l’OAS – Raoul Salan- les mitraille de directives criminelles : « Je donne le feu vert pour des actions payantes, » Et, parmi celles-ci, la liquidation des musulmans les plus prestigieux … ».

    «De l’horeur que provoque ce massacre, Germaine Tillon se fit, mieux que personne, l’interprète écrivant le surlendemain dans le Monde: La bêtise, la féroce bêtise, a tué, a assassiné, froidement … Parce que cela entrait dans les calculs imbéciles des singes sanglants qui font la loi à Alger…»

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POUR UNE RELECTURE PERPÉTUELLE DE FERAOUN

PAR AREZKI METREF

LE SOIR DES LIVRES

mars 2007

Texte de la communication prononcée le 30 mars 2007 à la Maison de la Culture de Tizi-Ouzou

J’interviens ici en tant qu’artisan des mots soucieux, pardonnez- moi, d’ajouter mes mots à ceux de Feraoun pour dire Feraoun.

Soucieux aussi de le lire. Ce que je livre là est une sorte de voyage libre dans et autour de l’œuvre de Mouloud Feraoun, de sa vie, des marges de l’une et de l’autre. Je fais ce voyage dans la discontinuité chronologique, en brouillant à mon corps défendant les repères de lisibilité et en oubliant qu’il faille conclure car, s’agissant de conclusion, il n’y en aura jamais de définitive puisque, et je l’espère, on continuera à lire et relire Feraoun.
Je commence par un aveu. Lorsque les organisateurs de la rencontre m’ont demandé comment je souhaitais intituler cette communication, — ou plutôt cette causerie —, j’ai répondu spontanément, sans coup férir: l’héritage de l’humanisme de Feraoun! J’avais, en vérité, peu ou pas du tout réfléchi à la lourdeur de la tâche, à la prétention de l’entreprise, et à la multiplicité des conséquences de cet énoncé.

Dont cette conséquence induite en trois temps :

premier temps : sous-entendre qu’au lieu de poursuivre cette pratique de célébrations désincarnées, il faut au contraire visiter ou revisiter les textes;

deuxième temps : suggérer de cesser ces hommages généraux et interchangeables, ces évocations fugaces le temps d’un anniversaire, et parfois même ces invocations lorsque la paresse de lire conjuguée au culte maraboutique des absents pousse à la sanctification postmortem;

troisième temps, qui a à voir avec le temps précédent et avec celui d’avant même: endiguer la «commémorite» (action compulsive de commémorer à tout-va !) au profit de la fructification de ces véritables trésors que sont les livres, — trésors précieux à condition de les lire et de les faire lire.

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Pour cela, l’écrivain Mouloud Feraoun a besoin de trois choses :

1 : être lu ;

2 : être lu ;

3 : être lu.

Le martyr Mouloud Feraoun, assassiné par les criminels de l’OAS, a besoin, lui aussi, de trois choses :

1 : être lu ;

2 : être lu ;

3 : être lu ;

On pourrait s’en tenir là. Fermer le ban et repartir chacun avec nos ouvrages de Feraoun sous le bras. Mais non, il faut lire et, pourquoi pas, dans le partage, en public, en faisant circuler le sens et les interrogations, en multipliant les échos. Feraoun nous a réunis. Il peut même nous unir. Toujours cet humanisme, au-delà des frictions qui nous font en tant que passé et nous défont d’ores et déjà comme avenir. Lire, et dans la connivence. Il est des moments où le talent du lecteur ravive celui de l’écrivain et lorsque le lecteur est multiple le talent de l’écrivain est forcément symétriquement multiple. Lire Feraoun donc, ici et maintenant.

Relire ce recours non point à la fatalité, mais à une sorte de transcendance de la volonté comprise dans le premier chapitre de Le Fils du pauvre . Il y est écrit ceci: feraoun_8.png

«Nul n’est maître de sa destinée, ô Dieu clément! S’il est décidé là-haut que l’histoire de Menad Fouroulou sera connue de tous, qui peut enfreindre ta loi?» Il y a des choses qui échappent à la projection, et même au libre arbitre. Faut-il s’en remettre, et pour de bon, au-delà de la formule, à ce «maître de la destinée»?

Sa vie durant, en tant qu’homme, et en tant qu’homme emblématique de pressions contradictoires (l’école de Jules Ferry et son humanisme, et ses Lumières et l’école de la misère kabyle et ses lumières sur les raisons de son advenue), en tant qu’être pensant, réfléchissant, se battant, espérant, rêvant, vibrant, est condensée dans ses écrits, dans ces écrits paisibles, souvent empreints de tendresse, doux, où même les conflits opposant les protagonistes les plus inconciliables en arrivent à arrondir les angles et à se dénouer par l’intelligence et l’intelligence du cœur.

Tout l’héritage sensible, intellectuel, esthétique, mental, que l’on peut et doit espérer de lui est dans ses écrits. Il faut le chercher, cet héritage. Il faut le trouver. Il est à la portée de nous tous car il nous est destiné. Il est près de nous et peut-être même en nous.

Par «modestie et par pudeur, Menad Fouroulou, anagramme de Mouloud Feraoun, (Feraoun est le patronyme alloué arbitrairement par l’administration coloniale aux Aït Chavane de Tizi Hibel) scelle son pacte biographique avec un «ami qui ne le trahira pas», — qui n’est pas lui, bien entendu —, choisi parce qu’il «n’ignore rien de son histoire » en sa qualité de «frère curieux et bavard, sans un brin de méchanceté à qui l’on pardonne en souriant».

Lire et/ou relire aussi cette motivation d’écriture: «Lorsque tout sera dit sur ton compte, Fouroulou, tu auras peut-être cessé de vivre car la vie n’est pas longue, décidément. Tes enfants, les enfants de tes enfants, sauront-ils que tu as souffert? Oui, il serait bon qu’ils le sachent, mais ils auront à souffrir, eux aussi, à aimer, à lutter. Quelle leçon conviendrait-il de leur donner? «Une leçon ? Il n’y a pas de leçon», murmures-tu. Je vois ton sourire doux et résigné. Tu veux que le narrateur se taise. fils_pauvre.jpg Non, laisse-le faire. Il n’a pas beaucoup d’illusions mais il t’aime bien. Il racontera ta vie qui ressemble à des milliers d’autres vies avec, tout de même, ceci de particulier que tu es ambitieux, Fouroulou, que tu as pu t’élever et que tu serais tenté de mépriser un peu les autres, ceux qui ne l’ont pas pu. Tu aurais tort, Fouroulou, car tu n’es qu’un cas particulier, et la leçon, ce sont ces gens-là qui la donnent.»

C’est cela, le génie de Feraoun: brouiller les pistes dans une splendide clarté où on surprend un instituteur qui non seulement se garde de donner des leçons mais accepte d’en recevoir, du fait même de l’existence des siens, des autres, de l’Autre.

Les siens ? Nous, ici, mais aussi partout où le fil d’Ariane de la continuité historique, de la perpétuation des peuples, des cultures, des langues, des traditions en colonnes vertébrales d’une identité en devenir, contraint les hommes à la dualité et même à une certaine ubiquité sociale et identitaire. Dans le même temps, être ici et là, être l’eau et le feu, être l’Eux et le Nous.

Feraoun a incorporé la tolérance, basée sur l’intelligence des partages, dans sa cosmogonie. C’était, comme on dit aujourd’hui, un passeur.

À dater de lui, le chemin entre l’ici et l’ailleurs, entre le dedans et le dehors, est parcouru, le fossé s’est rétréci. La rencontre devient possible autrement que dans le conflit, la domination, l’infériorisation. Elle devient possible en tant que telle, dans un échange où la culture devient la médiation.

Pas un écrivain de sa génération et de sa condition (fils du pauvre ayant accédé à l’instruction et au statut social idoine) n’a concilié aussi harmonieusement l’humanisme des livres et celui, oral, de la transmission traditionnelle kabyle.

Plus tard, lorsque les lois de la guerre sommaient de rompre l’équilibrisme intime, devenu difficilement supportable comme il est décrit dans La cité des roses, cette conciliation est douloureusement vécue.

L’humanisme encore, qui survient dans l’antagonisme ?

L’humanisme de Feraoun, c’est cette culture de la connaissance des siens dans la langue de l’autre, cet entremêlement spontané entre le monde de l’imaginaire kabyle et une pédagogie de la rationalité sociale dans la description de la Kabylie, cet univers dont l’axe de gravitation est l’homme (l’être humain) n’est-il pas ce qu’on appelle aussi «l’universel»?

Feraoun disait: «J’ai écrit Le Fils du Pauvre pendant les années sombres de la guerre, à la lumière d’une lampe à pétrole. J’y ai mis le meilleur de mon être. Je suis très attaché à ce livre. D’abord je ne mangeais pas tous les jours à ma faim, alors qu’il sortait de ma plume, ensuite parce qu’il m’a permis de prendre conscience de mes moyens. Le succès qu’il a emporté m’a encouragé à écrire d’autres livres (…)

Il faut ajouter ceci: l’idée m’est venue que je pourrai essayer de traduire l’âme kabyle. J’ai toujours habité la Kabylie. Il est bon que l’on sache que les Kabyles sont des hommes comme les autres. Et je crois, voyez-vous, que je suis bien placé pour le dire. Le domaine qui touche l’âme kabyle est très vaste. La difficulté est de l’exprimer le plus fidèlement possible.» L’humanisme est d’évidence universel partout. Et ce n’est pas un hasard si la petite voix des personnages de Feraoun a su murmurer à tant de gens à travers le monde les siècles des siècles de la vie des «rudes montagnards » que nous sommes.

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À cet autre niveau, je veux faire remarquer que la force des écrivains est aussi de transmettre des vérités ordinaires en poncifs. En disant des Kabyles «nous sommes de rudes montagnards» , Feraoun a touché juste, tellement juste, que c’en est devenu une expression courante, une sorte de carte d’identité collective que l’on croirait léguée par les ancêtres évoqués, chez lui, non pas comme une galerie de portraits mythiques (comme chez Kateb Yacine) mais dans le visage concret, palpable du père, du grand-père, de ces hommes qui tissent la chaîne qui remonte aux sources premières.

J’entends l’humanisme chez Feraoun dans le sens que lui donnait André Comte-Sponville: «L’homme n’est pas mort: ni comme espèce, ni comme idée, ni comme idéal. Mais il est mortel ; et c’est une raison de plus pour le défendre.» (Présentations de la philosophie)

Cet humanisme pratique et moral, qui parcourt l’œuvre de Feraoun, qui est dans le non-dit autant que dans le formulé, dans le silence que dans le mot, sur les lignes qu’entre elles, c’est celui qui fonde le respect de l’être humain comme un devoir presque naturel et qui dresse ces interdits éthiques qui réprouvent le meurtre, la torture, l’oppression, l’asservissement, le viol, le vol, l’humiliation.

Tout chez Feraoun, la moindre idée, la moindre pulsation poétique, le moindre éclair philosophique dénonce, au nom d’un humanisme qui va de soi, qui est là sans qu’on le remarque forcément comme on ne remarque pas l’oxygène qu’on respire, ces atteintes à la vie et à la dignité de l’homme.

On le voit, déjà à ce niveau, l’héritage humaniste de Feraoun est d’une grande actualité, en ces temps où l’homme ne vaut que ce que lui imputent de valoir les pouvoirs de la force et de l’argent. Jamais celui des idées, et des sentiments !

À la réflexion, j’aurais dû adjoindre le concept d’universalité au primitif humanisme que je voudrais, en tant que lecteur des années 2000, extraire et fructifier de l’œuvre de Mouloud Feraoun.

Le moment venu, on trouvera où se nichent et l’humanisme et l’universalité dans une œuvre qui se présente dans sa déroutante simplicité. Mais attention, derrière le trompe-l’œil de «littérature d’instituteur», deux mots de grande noblesse, Feraoun a planté une œuvre indestructible parce qu’elle plonge ses racines dans nos émois ancestraux en tant que Kabyles universels, et ces émois sont non seulement héréditairement transmis (l’émotionnel est-il, lui aussi, de l’ordre de la culture; c’est à la littérature de le rendre) mais, en plus, frappés au coin du sens commun, ce qui est le pseudonyme de l’universalité.

Ces qualités littéraires proviennent du fait que Feraoun apparaît, dans ses romans, tout à la fois comme conteur et sociologue, pédagogue, poète. Il faut être tout cela à la fois, sans doute, pour dépeindre l’inédite «âme kabyle».

J’ai dit, en fait, que le meilleur hommage à rendre à Mouloud Feraoun, voire le seul hommage à mon sens, c’est de lire et/ou de relire son œuvre. Cela peut valoir tous les discours compassionnels, admiratifs, élogieux, hagiographiques que l’on peut tenir et que l’on tient, à saisons fixes, depuis sa disparition brutale et injuste en mars 1962, victime de l’OAS. terre_sang_2_.jpg J’ai dit cela et je me suis précipité pour relire, en vue de ce propos, ses trois principaux romans, à laquelle son œuvre n’est bien sûr pas réductible mais qui me semblent être le trépied sur lequel viendra se poser toute littérature qui, dans les temps qui le suivent, temps dans lesquels nous sommes, souhaite pérenniser l’universalité de cette «rugueuse» âme kabyle que Feraoun a su si bien montrer car, quelque part, il l’incarnait.

Ces trois romans sont, on le devine, Le Fils du pauvre, La terre et le sang et Les chemins qui montent.

Ils font de lui un romancier fondateur, celui qui a élevé au rang de poncif les ruelles tortueuses de Tizi-Hibel, maquillé sous des noms différents, ses places, ses hommes, ses femmes, ses enfants, ses traditions, ses croyances, ses combats, ses espoirs, ses désespérances, ses exils. Avant lui, y avait-il des livres dont les personnages s’appelaient Fouroulou, Menad, Ahmed, Khalti, Titi, Ameur et, dans les cinq cents à mille pages que totalisent cette trilogie romanesque, on peut entrer une grande partie des noms et surnoms courants en Kabylie et qui n’étaient, avant lui, nulle part écrits.

Avant lui, connaissait-on un livre dans lequel la place en dalles de schiste s’appelait tajmaït?

J’ai retrouvé ce commentaire de Tahar Djaout que je cite avec d’autant plus d’intérêt que nous partageons les mêmes appréciations: «Malgré cette carrière brisée (par la mort), M. Feraoun restera pour les écrivains du Maghreb un aîné attachant et respecté, un de ceux qui ont ouvert à la littérature nord-africaine l’aire internationale où elle ne tardera pas à inscrire ses lettres de noblesse. Durant la guerre implacable qui ensanglanta la terre d’Algérie, M. Feraoun a porté aux yeux du monde, à l’instar de Mammeri, Dib, Kateb et quelques autres, les profondes souffrances et les espoirs tenaces de son peuple. Parce que son témoignage a refusé d’être manichéiste, d’aucuns y ont vu un témoignage hésitant ou timoré. C’est, en réalité, un témoignage profondément humain et humaniste par son poids de sensibilité, de scepticisme et d’honnêteté. C’est pourquoi, cette œuvre généreuse et ironique inaugurée par Le Fils du pauvre demeurera comme une sorte de balise sur la route tortueuse où la littérature maghrébine a arraché peu à peu le droit à la reconnaissance. C’est une œuvre de pionnier qu’on peut désormais relire et questionner.»

Edmond Charlot, l’éditeur algérois qui a promu Camus et Roblès, et Amrouche et Roy, disait de Ferouan, qu’avant lui, la Kabylie — l’Algérie, réalité et parabole — était une terra incognitae dans le portulan littéraire. Charlot: «A l’Ecole normale supérieure, les livres de son condisciple Roblès l’avaient beaucoup impressionné. Il s’est rendu compte que l’on pouvait écrire sur l’Algérie des œuvres où les Algériens n’étaient pas seulement des employés, des «chaouchs», mais avaient une vie à eux, ce qu’on ne trouvait pas dans la littérature coloniale ou pas, appelez comme vous voudrez, qui a existé avant.»

C’est en tout cas pour cette puissance qui a permis à Feraoun de projeter son village — le mien, le nôtre à tous puisque nous sommes désormais dans l’universalité — dans le lieu commun, dans ce que nous avons l’habitude de voir, d’entendre et de lire, que personnellement je tiens l’œuvre de Feraoun pour des fondations vers lesquelles il faut constamment revenir parce que, dans l’errance des mots, il faut des ports d’attache pour se retrouver et se recouvrer, et cette œuvre est un refuge. Et un abri.

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Bien sûr que l’attachement à une œuvre et à un écrivain procède d’une succession de «hasards» du parcours personnel de chacun de nous. Ces hasards ne sont jamais tout à fait immanents; ils sont tels que contrariés par l’existentialisme de Sartre, c’est-à-dire d’une certaine manière choisis.

Comme beaucoup de lecteurs, j’ai rencontré Feraoun par hasard mais ce hasard était déterminé par la confluence d’une double recherche:

– celle d’un enfant en attente d’une représentation de la Kabylie;

– celle, enfin, d’un lecteur qui cherchait derrière les pages des livres quelque chose qui lui parle.

Les deux étaient chez Feraoun. La Kabylie, matrice esthétique, était pour moi, enfant, comme sans doute pour tous les enfants qui n’y ont pas vécu, une sorte d’Eldorado, qui a servi de berceau à l’enfance de mon père. Cette enfance de mon père ressemblerait à s’y méprendre à celle de Fouroulou. Dans ses exils où il nous a entraînés, mon père parlait de la Kabylie de son enfance juste assez pour susciter et brider, dans le même mouvement, l’imagination. Lorsque j’ai lu Le Fils du pauvre, j’avais l’impression de découvrir tous ces mots que mon père n’a pas prononcés et que ce livre était écrit pour moi — et pour tous les enfants dont la réalité des origines était réduite à flotter dans l’imaginaire.

Ce livre a été écrit pour nous par un certain Mouloud Feraoun mais, de toute évidence, à la demande de mon père et de tous les pères de tous les enfants qui avaient besoin de mots justes pour parachever la figuration d’un imaginaire.

La Kabylie dont le père parlait à demi-mot, qu’il décrivait à moitié, qu’il taisait parfois entièrement, ces personnages graves, pittoresques, libres et entravés, ressemblant à la terre qui les porte et qui sont mes grands-parents, oncles, cousins; cette Kabylie-là s’est mise soudain à vivre dans les mots de Feraoun.

Pour moi, qui lisais des livres qui me parlaient de gens et des choses qui m’étaient loin dans le temps et l’espace, qui m’étaient loin dans la langue et les valeurs, cette lecture- là a été un tournant à la fois dans mon apprentissage de lecteur et peut-être même dans mon envie d’écrire.


Le Fils du pauvre répondait pour moi aux questions que s’est posées Feraoun lui-même en l’écrivant. Toutes ces questions qui l’ont harassé (comme elles ont harassé Mouloud Mammeri) se résumaient dans cette question fondamentale: notre vie ne méritait-elle pas, elle aussi, d’être racontée? Feraoun a répondu positivement.

Mais il n’a pas répondu que pour lui-même. Il a répondu pour nous tous, qui ne nous posons plus cette question car précisément il nous a aidés, par ses interrogations littéraires et esthétiques, à ne pas avoir honte de nous, de notre image, de notre place dans le concert de la représentation de l’humanité.

Nos villages, nos traditions, nos femmes et hommes «rudes», notre architecture qui défie les lois de l’ apesanteur, tout cela peut faire un roman, et un beau roman. Personnellement, il m’a fait comprendre que l’universalité n’était pas seulement quelque chose qui nous viendrait des pays dominants, mais une sorte d’édifice commun à tous les hommes, où chacun peut ajouter sa pierre.

J’ai rencontré, dans ma vie de lecteur, des écrivains algériens qui rejetaient chez Feraoun sa «kabylité» assumée en le traitant d’écrivain régionaliste. Ce qui est supposé le singulariser dans un réduit régional opposé à quelque chose qui serait l’universalité se renverse d’un coup lorsqu’on s’aperçoit que les plus grands écrivains de tous les pays et de tous les temps n’ont fait que raconter des histoires qui se sont déroulées dans leur Tizi Hibel respectif.

En faisant un reportage sur les traces de Ferouan à Tiz Hibel il y a deux ans, je me suis aperçu, en effet, à quel point Feraoun a été un écrivain régionaliste comme l’a été, pour sa région, Faulkner ou pour la sienne, Gabriel Garcia Marquez.

Au fond, un écrivain universel est un écrivain régionaliste qui a su universaliser sa région. Et de ce point de vue, Feraoun est indiscutablement un écrivain universel.

Lorsque j’étais au lycée, où j’ai découvert les textes de Feraoun, je le percevais comme un «classique». Cette image de «classique», tel que la dessinait le programme scolaire, a pris à mes yeux un sacré coup lorsque j’ai lu, au cours de l’adolescence, tour à tour La terre et le sang et Les chemins qui montent.

Pour être différents du Fils du pauvre (narration linéaire), ces deux romans poursuivaient la même démarche d’élévation de la réalité kabyle à un niveau de représentation qui continuait à me sembler réservé — mais de moins en moins — aux autres, notre vie devant rester cantonnée aux échanges oraux dans les familles et, au mieux, dans certains espaces publics confinés. Ces deux romans ont élargi pour moi les possibilités de représentation à deux thèmes «universels» et auxquels un adolescent est particulièrement sensible: l’immigration et l’amour.

J’ai été autant perturbé — dans le bon sens du terme — par la découverte de la vie des immigrés kabyles en France décrite par Feraoun avec son humanisme coutumier, c’est-à-dire toujours en plaçant l’homme au centre de son projet littéraire et esthétique ainsi que par la révélation que la vie des Kabyles était finalement celle de tous les peuples et qu’elle ne se réduisait pas seulement au travail et au respect des traditions. On pouvait aussi ressentir, comme dans les Les chemins qui montent, Ameur pour Dahbia, une vraie passion amoureuse quasi-shakespearienne.

Je voudrais revenir un moment sur l’humanisme: personne n’est assez mauvais pour ne pas être amendable, dans les romans de Feraoun; tout homme trouve en lui-même les ressources pour être sauvé. Pas de méchant irrécupérable.

L’amour est interdit, prohibé, banni. On n’en parle pas, donc ça n’existe pas. Avec sa douceur et sa lucidité, Feraoun dément cet immense leurre en décrivant les ravages et les emportements du sentiment amoureux. Je voudrais me reporter à ces pages de son roman Les chemins qui montent pour montrer à quel point la liberté qu’arrache l’écrivain Feraoun profite au lecteur et à toute la société kabyle.

«Pourquoi ce sourire navré, ami? Tu vois, je suis ta femme. Je n’ai plus de secret pour toi. Sur notre amour, Amirouche, je jure de n’être jamais qu’à toi. Viens, tout contre ta femme, caresse-moi. Prends-moi encore, je te le demande. N’est-ce pas que je ne rougis plus devant toi? Merci, mon chéri. Tu as retrouvé le sourire que j’aime, celui de ta bouche bien dessinée, de tes yeux couleur d’or et francs comme l’or, le sourire de tout ce visage viril et doux à la fois, ce visage d’ange, mon ange.»

Je ne veux pas conclure, je l’ai dit, car conclure, c’est avoir fini de lire.

Or, je plaide pour que nous continuions à lire Feraoun et si une conclusion s’impose, la mienne sera celle-là, banale, humble et provisoire, toute provisoire.

Et s’il le faut vraiment, je le ferais avec cette phrase de Fouroulou parlant de son père: «Il n’y avait rien à répliquer puisque la raison sortait de sa bouche.»

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[ A. M.

Sources Le Soir d’Algérie

le 17 mai 2007
->http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2007/05/17/article.php?sid=53706&cid=31]

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ALGERIE : LE MILITAIRE ET LE POLITIQUE DANS LA GUERRE D’INDEPENDANCE ET SES SUITES

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Dans tous les conflits (internes ou externes) à composante militaire plus ou moins importante, la question de la finalité, des orientations et des moyens politiques mis en œuvre est incontournable.

C’est une problématique, récurrente dans le monde arabe au cours des décennies écoulées (à l’exemple des guerres de résistance palestiniennes et libanaises).

Elle a connu en 2011 un regain d’actualité à l’occasion des récents soulèvements antidictatoriaux (légitimes ou artificiellement provoqués).

La lutte du peuple algérien pour son indépendance nous apporte à ce sujet quelques éclairages [Pour l’action politique et armée PCA-CDL et FLN-ALN consulter:[http://www.socialgerie.net/spip.php?breve435 ]] .

C’est un des exemples dans lesquels un rapport de forces écrasant (en moyens militaires et répressifs) cherche en vain à dissuader les peuples et les sociétés de renoncer à leurs aspirations démocratiques, sociales et culturelles.

L’indépendance algérienne fut en effet le résultat d’une guerre militairement asymétrique : ses objectifs politiques primordiaux ont été réalisés malgré la disparité des forces en termes militaires classiques.

On a qualifié à juste titre les immenses manifestations populaires de décembre 1960, de Dien Bien Phu politique. Le piège géopolitique qui s’était refermé en Algérie sur une grande puissance économique et militaire adossée à l’OTAN était à trois dimensions : l’abnégation et les sacrifices du peuple et des combattants algériens, puis le soutien multiforme international, dans un rapport de force mondial favorable à la cause de l’indépendance des peuples, enfin les évolutions de l’opinion dans la société française et les besoins du redéploiement économique et stratégique de l’Etat gaulliste.

Les généraux et colonels revenus du Viet Nam ivres de revanche, avaient eu l’illusion de retourner contre nos aspirations nationales des techniques de « contre guérilla », comme le tenteront plus tard leurs émules américains en faisant visionner par leurs cadres le film de Pontecorvo sur la « Bataille d’Alger » de 1957. Mauvais élèves en Histoire et mauvais interprètes de Clausewitz, ils oubliaient les uns et les autres un B-A-BA stratégique : la force irremplaçable que donne aux combattants leur légitimité politique, démocratique et sociale. La défaite des impérialo-colonialistes était programmée à court ou long terme dès 1930 (centenaire de la colonisation) par l’impitoyable et raciste « code de l’indigénat », par le rejet arrogant des « réformes » démocratiques élémentaires des années trente et quarante, par les hécatombes du 8 mai 1945, par les élections à « l’algérienne » du tristement célèbre gouverneur socialiste Naegelen, prolongées par les lâches abandons de ses successeurs des « pouvoirs spéciaux » de 1956. Leur puissance militaire se révèlera impuissante malgré le renfort des « démocratiseurs » à la Tocqueville ou des civilisateurs humanistes à la Victor Hugo, précurseurs de leurs pâles imitateurs contemporains à la BHL. Leur capacité de nuisance aux rapports algéro-français était condamnée à l’échec par leur autisme occidentalo-centré, au service d’intérêts financiers et géostratégiques cyniquement avoués.

Dans un autre registre, du côté algérien on a pu constater les impacts positifs ou négatifs du politique, selon que les orientations et les comportements dans la conduite de la lutte armée s’avéraient conformes ou non aux buts démocratiques, sociaux et d’unité d’action nationale, que la proclamation du 1er novembre 1954 assignait à la guerre d’indépendance.

Pour cette raison, les communistes algériens se sont efforcés tout au long de la guerre de préserver et consolider le fil conducteur suivant dans leur pratique unitaire et autonome avec ses deux volets dialectiquement liés : tout à la fois, le soutien ferme de toutes les actions et orientations répondant à l’esprit de la proclamation fondatrice de 1954, à partir de laquelle le FLN et l’ALN acquirent un rôle initiateur et dirigeant ; et en même temps, la démarcation et la critique constructive des orientations qui nous paraissaient s’en éloigner.

Cette ligne à la fois unitaire et de principe était conforme aux intérêts de la lutte libératrice comme aux réalités du terrain. Elle a été longtemps méconnue ou déformée par des politiciens ou un certain nombre d’historiens de l’immédiate génération d’après guerre, complaisants envers l’unanimisme hégémoniste qui imprégnait les sphères dirigeantes du FLN (elles mêmes en proie à des rivalités féroces dans leur cadre unique). La participation et l’esprit unitaire communistes ont été ensuite (pendant et surtout après la guerre) mieux connus et reconnus au fur et à mesure qu’avec l’expérience, un regard plus objectif et documenté a été porté sur les évènements qui ont démythifié bien des événements et des acteurs. Au cours du demi-siècle écoulé, nombre de positionnements et d’initiatives qui étaient d’abord reprochés au PCA ont été au contraire portés à son crédit comme autant de contributions au contenu démocratique et social des luttes pour l’indépendance nationale.

Par exemple, il est devenu plus évident aujourd’hui que les mobilisations et les meilleures traditions politiques du mouvement national, social et culturel d’avant guerre avaient créé des conditions plus favorables au soutien et au succès de la lutte armée. Cette réalité avait été longtemps niée par ceux qui opposaient l’activisme armé à la lutte politique, essentiellement pour justifier les pratiques arbitraires et d’étouffement de la vie politique durant la guerre et après l’indépendance. Or après 1954, le soubassement patriotique et politique était resté vivace au sein de la base populaire. La prise en charge par l’insurrection des aspirations unitaires, démocratiques et sociales a permis le dépassement au moins provisoire de la grave crise des formations nationalistes et un large consensus des partis (y compris communiste) autour du soulèvement malgré les premiers mois critiques. L’élan s’amplifiera tant que les orientations les plus positives du « Congrès et de la plate-forme de la Soummam » (août 1956) seront mises en oeuvre sur le terrain. Dans la foulée de cette sage orientation défendue notamment par des dirigeants du FLN comme Larbi Ben Mehidi et Ramdane Abbane, furent conclus les accords FLN- PCA (mai-juillet1956) négociés pour le PCA et les CDL [[CDL : Combattants de la Libération, regroupant les combattants communistes ou sympathisants. Organisation armée créée par le PCA à partir de février 1955. La décision a été prise trois mois après le déclenchement de l’insurrection, suite à l’absence de réponse des dirigeants FLN à nos demandes répétées de contacts en vue de définir des modalités d’intégration des communistes à l’ALN. Ces rencontres au plus haut niveau n’auront lieu qu’au printemps de l’année suivante. ]] par Bachir Hadj Ali et moi-même.

Après que ces orientations positives furent délaissées et contrecarrées, la prise en main du politique par les chefs de guerre a ravivé les pratiques hégémonistes et les situations de division nationalistes anciennes. Elles se manifestèrent de façon plus aiguë et destructrice à partir du moment où les protagonistes ne les réglaient pas par le débat, l’écoute des attentes populaires, les efforts consensuels pour une plate-forme sociale et démocratique concrète à l’image des textes élaborés par les mouvements unifiés de résistance à l’occupation nazie en Europe. Les intrigues et complots allèrent jusqu’aux assassinats dont furent victimes nombre de combattants et militants nationalistes ainsi que des militants et cadres communistes de valeur sur qui s’abattait par surcroît la malfaisance des préjugés et manigances anticommunistes.

Ces pratiques porteront un lourd préjudice à la conduite de la guerre et seront suivies de graves conséquences sur la nature du régime politique après l’indépendance. Les intérêts étroits d’argent et de pouvoir ont accentué cette partie négative de l’héritage des maquis et des réseaux clandestins. Les dirigeants en place après l’indépendance se sont auto proclamés « famille révolutionnaire », une famille multi-clanique confondant « thawra » (révolution) et accaparement du pouvoir par les armes, sous la façade du parti et de la pensée uniques. Ils y ajoutèrent la connotation d’un « socialisme spécifique » , en concession à l’idéal et à la revendication de justice sociale, mais avec l’objectif réel déjà avoué en temps de guerre de maintenir le mouvement démocratique social (caporalisation syndicale par le biais de l’UGTA-CISL) et communiste dans un « cocon de chrysalide ». A l’indépendance, l’interdiction du PCA dès novembre 1962 , l’élimination et la marginalisation de nombreux militants et responsables du FLN et de l’ALN étoufferont les efforts d’éducation politique et de mobilisation des bases populaires et laborieuses.

Le PCA et ses militants pour leur part n’avaient pas épargné en temps de guerre les efforts souhaitables dans ce sens. Ils ont prêché par l’exemple, s’efforçant d’accompagner chacune de leurs actions armées par des explications sur leur signification, dont les déclarations, les comportements et les témoignages des Maillot, Iveton, Ahmed Inal, Mustapha Saadoun, Nouredine Rebah,
Abdelhamid Boudiaf, pour ne citer qu’eux, ont été parmi les plus édifiants. Ils ont déployé des actions à côté de la lutte armée pour compléter et appuyer cette dernière en mobilisant dans tous les domaines la majorité du peuple non directement combattant. Ils ont déployé une constante activité de propagande dans leurs publications diffusées abondamment et de façon continue sur le sol national et à l’étranger. Ils ont appelé et travaillé à initier et faire fructifier la solidarité des pays socialistes, laissée à l’abandon ou même évitée durant toute la première moitié de la guerre par illusion envers le bloc atlantique.

Consulter ces documents permet de juger à un demi-siècle de distance la pertinence des orientations pratiquées et préconisées. Parmi elles, la déclaration du 2 novembre 1954, les lettres adressées à la direction du FLN consignant les résultats des accords FLN-PCA du printemps 1956, les lettres adressées au GPRA en 1958-1959, la brochure « Notre Peuple vaincra » à la veille des manifestations de Décembre 1960, le Programme du PCA (avril 1962) ainsi que « l’Essai sur les perspectives de la démocratie dans l’Algérie indépendante » (mai 1962).

Il suffit de consulter l’article de Larbi Bouhali, premier secrétaire du PCA rédigé dans la dernière année de guerre dans la revue « Kommunist » du PC de l’Union Soviétique, pour mesurer si l’appréciation qu’il portait sur les perspectives algériennes après l’indépendance a été ou non confirmée par les faits. Cette évaluation lui avait valu les imprécations virulentes de thuriféraires inconditionnels des orientations et pratiques FLN, camouflant leurs fallacieuses sentences derrière l’épopée du douloureux et fervent combat armé algérien.
C’est toute la différence entre une sérieuse analyse de classe des réalités sociales et politiques et le verbiage démagogique, opportuniste et pseudo-socialiste. Comme Frantz Fanon inquiet et lucide pour l’avenir des peuples du Tiers Monde, Bouhali appelait à la vigilance et la lutte résolue pour protéger le contenu des indépendances contre le risque de confiscation.

Faute de traitement politique judicieux et démocratique suffisamment à temps, la cause nationale et sociale algérienne a sombré lors de la décennie 90 dans de nouveaux affrontements armés, fratricides cette fois et ravageurs pour la nation.

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Au Politique de reprendre la main démocratiquement aujourd’hui, pour conjurer le troisième embrasement antipopulaire dont l’impérialisme néocolonial et les courants réactionnaires menacent l’Algérie et toute sa région moyen-orientale et africaine.

S.H, 6 février 2012


article publié dans un numéro hors série de l’“Humanité”, daté mars 2012, intitulé: “Algérie, 50 ans d’indépendance”, en vente en kiosque, et accompagné d’un DVD: film de René Vautier “ Peuple en marche”.

PRESSIONS EXERCÉES CONTRE LA TENUE DE COLLOQUES SUR LA GUERRE D’ ALGÉRIE – DÉNONCÉES PAR L’ « ASSOCIATION LES AMIS DE MAX MARCHAND, DE MOULOUD FERAOUN ET DE LEURS COMPAGNONS »


ASSOCIATION LES AMIS DE MAX MARCHAND,
DE MOULOUD FERAOUN ET DE LEURS COMPAGNONS

2 mars 2012

COMMUNIQUÉ

La République au service des extrémistes de l’Algérie française

D’anciens ultras imposent aux pouvoirs publics complaisants une écriture et une mémoire partisanes de la guerre d’Algérie.

Sous leur pression, un ancien ministre et un secrétaire d’État en exercice n’ont pas hésité, en deux circonstances récentes, à porter atteinte aux libertés de réunion et d’expression:

  • le 9 février, le député-maire de Nice, Christian Estrosi, s’est publiquement opposé à la tenue d’une conférence-débat animée par des historiens sur le thème « Algérie 1962, pourquoi une fin de guerre si tragique? », incitant, par sa démarche, à la perturbation du colloque ;

Dans ce même contexte, un déjeuner de travail a eu lieu le 22 février entre Christian Frémont, directeur de cabinet du président de la République et Renaud Bachy, président de la Mission interministérielle aux rapatriés d’une part et, d’autre part, des représentants du lobby pro colonial, l’un d’entre eux ancien déserteur et membre de l’OAS.

Lors de cette rencontre, rapportée par l’un des participants, le directeur de cabinet de M. Nicolas Sarkozy se serait ému que des colloques[se référer sur socialgerie à l’article: [50ème anniversaire de l’Indépendance: Liste de rencontres, colloques…annoncés sur socialgerie]] universitaires puissent se tenir, même sur des sujets rigoureusement neutres, tels que « Les Accords d’Évian: la paix en Algérie? » , thème retenu par notre association dans le cadre de son assemblée générale annuelle le 17 mars prochain.

Serait-il interdit à des historiens, enseignants dans des Universités, d’essayer de répondre à une question historique, dès lors que celle-ci concerne l’écriture de la guerre d’Algérie? Les partisans de la colonisation auraient-ils l’exclusivité de la vérité sur cette période de l’histoire de France?

Christian Frémont aurait même demandé quelle serait l’initiative du candidat Nicolas Sarkozy susceptible de plaire à ses interlocuteurs. Ainsi, pour des mobiles électoraux, la République flatte ceux-là même qui regrettent toujours de n’avoir pu la renverser et assassiner le général de Gaulle.

Porteuse du souvenir des six dirigeants des Centres sociaux éducatifs assassinés le 15 mars 1962 par «les singes sanglants de l’OAS qui faisaient la loi à Alger [[Article de Germaine Tillion, déportée résistante fondatrice des Centres sociaux, Le Monde 18 mars 1962]]», l’association Les amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons condamne les manoeuvres de l’État partial, tendant à museler les universitaires pour récupérer les suffrages d’extrémistes de l’Algérie française.

Jean-Philippe Ould Aoudia

Président.


association Les amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons

BP 33 – 92 362 Meudon-la-forêt Cedex

06 85 40 44 16


Relecture. «LA QUESTION » De Henri Alleg

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Henri Alleg est acteur et témoin de la longue marche de l’Algérie vers l’indépendance. Débarqué à Alger en 1939, il se révolte très vite contre le régime colonial et s’engage, comme journaliste au quotidien « Alger Républicain » et comme militant au Parti communiste algérien.

Arrêté et torturé en juin 1957, il témoigne et dénonce la torture dans « La Question », publié aux « Editions de minuit ».

Le livre, interdit en France à sa parution, participa au retournement de l’opinion publique.

LA MORSURE SAUVAGE

Paru en 1957, en pleine guerre de Libération, ce livre fut un véritable coup de tonnerre.

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L’année 2012 est l’année du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Par devoir de mémoire, il importe de rappeler combien la guerre fut dure et combien le système colonial fut rude pour les combattants anticoloniaux. Nombreux sont les textes qui ont rapporté les hauts faits de la guerre de la libération par le biais de textes d’histoire et de textes littéraires. Des témoignages, des récits de vie ont dénoncé la souffrance des Algériens. Il y a un ouvrage qui reste dans les mémoires et qui est devenu un ouvrage de référence pour les historiens, c’est celui d’Henri Alleg sur la torture, intitulé “La Question”. Ce témoignage autobiographique est écrit avec sobriété, responsabilité, indignation. Henri Alleg use de mots justes, de termes qui vont droit au but, sans fioriture, son texte est percutant. Il dénonce en exprimant sa douleur personnelle. Il parle de l’horreur sans nom qu’est la torture, de la peur qui est présente, qu’il ne faut pas occulter, même si les convictions et le courage sont présents.

L’auteur raconte son passage dans un «certain immeuble» sur les hauteurs d’Alger, du côté d’El-Biar, où il a été torturé et a subi l’humiliation exercée sur sa personne par les parachutistes de la 10e DP. Il raconte comment il a été emprisonné durant un mois entier dans cette bâtisse sinistre et désormais lugubre à ses yeux.

Henri Alleg fut arrêté, car il était le directeur d’Alger Républicain de 1950 à 1955, journal où il défendait la cause des Algériens et la volonté de vivre libre et en démocratie. Ce quotidien fut interdit de publication par les autorités françaises de l’époque, car Henri Alleg ouvrait le journal aux expressions démocratiques, aux opinions différentes et opposées à celles du discours colonial. Les journalistes de sa rédaction furent interrogés, persécutés et Henri Alleg avait dû entrer en clandestinité. Il fut arrêté en juin 1957. En écrivant “La Question”, son souhait était de dénoncer, de ne pas taire cette pratique qu’était la torture appliquée aux Algériens et à tous ceux qui les aidaient. Il hurle ainsi sa douleur et la douleur de tous les torturés: «Des nuits entières, durant un mois, j’ai entendu hurler des hommes que l’on torturait, et leurs cris résonnent pour toujours dans ma mémoire».

Dans “La question”, Henri Alleg n’hésite pas à donner les noms des torturés. Il dénonce, il dépeint, il décrit des scènes de torture dont voici un extrait décrivant un prisonnier torturé: «Il fut attaché, nu, sur une chaise métallique où passait le courant électrique, de Milly porte encore des traces profondes de brûlures aux deux jambes». Il relate, presque chirurgicalement, comment les langues étaient brûlées, tailladées, comment les longues cicatrices restaient à jamais sur les mollets et sur toutes les parties du corps. Les femmes algériennes ont payé aussi un lourd tribut dans ces salles obscures de la torture. Il donne des noms comme ceux de Djamila Bouhired, Elyette Loup, Nassima Hablal ou encore Malika Khène qui ont souffert pour la liberté. Ces femmes courageuses défendaient le droit d’exister, le droit à la parole. Henri Alleg raconte qu’elles étaient «déshabillées, frappées, insultées par des tortionnaires sadiques». Elles ont subi la torture de l’eau et celle de l’électricité. L’auteur de La Question dénonce les insultes des paras à son égard, d’autant plus qu’il était lui-même Français. Il se remémore: «Tiens, c’est un Français! Il a choisi les ratons contre nous? Tu vas le soigner, hein, Lorca?». L’horreur débute pour Henri Alleg. Doublement traître aux yeux de ces paras, ils lui placent des électrodes sur tous les points sensibles de son corps. Les descriptions sont détaillées, difficile à lire, insoutenables. Les douleurs et les blessures infligées par l’électricité sont comparées à «une morsure sauvage d’une bête qui arrachait la chair par saccades».

Au-delà de la torture physique, il y a la torture morale. Ainsi, pour le faire parler, les paras le menacent de ramener son épouse Gilberte pour subir les mêmes tortures physiques que lui. Le principe de la torture est aussi dans la durée. Les séances peuvent s’étaler jusqu’à douze heures d’affilée. Les détails sont nombreux pour dénoncer la sauvagerie de tels procédés, comme la torture des narcotiques: «Je grelottais de froid et de nervosité: j’étais torse nu, l’infirmier s’approcha, il me prit le bras droit, fit saillir la veine avec un ruban de caoutchouc et y enfonça l’aiguille». Le médecin augmentait toujours les doses pour que le torturé parle enfin à son insu.

Le livre raconte aussi l’enfermement dans les camps avec ses frères algériens qui lui répétaient sans cesse: «Courage, frère!». La solidarité, la fraternité, il les trouvait auprès d’eux, affirmant notamment: «Et je me sentais fier justement parce que j’étais Européen d’avoir ma place parmi eux». Les Audin et les Hadjadj restent éternellement dans sa mémoire de résistant.

L’ouvrage dénonciateur de la barbarie humaine est un véritable hymne à la justice, au droit, à l’entente et au dialogue. Henri Alleg conclut “La Question” ainsi: «Tout cela je devais le dire aux Français … Il faut qu’ils sachent que les Algériens ne confondent pas leurs tortionnaires avec le grand peuple de France… dont l’amitié est si chère, il faut qu’ils sachent pourtant ce qui se fait ici EN LEUR NOM».

Ce livre, écrit en 1957 pour témoigner de l’ignominie et alerter l’opinion française et internationale, mérite d’être lu ou relu aujourd’hui. Il vient nous rappeler les méthodes barbares de l’armée coloniale française ainsi que le fait que nombre de Français ont combattu pour l’indépendance de l’Algérie. En l’écrivant, Henri Alleg a réalisé un acte d’un grand courage en prenant de grands risques (ainsi que “Les Editions de Minuit”) et en affrontant, en lui-même, le trauma de la torture qui reste inscrit pour toujours dans la mémoire de l’être qui l’a subi.

Benaouda Lebdaï

El Watan

le 18 février 2012