SOLIDAIRES AVEC LA JEUNESSE, LES TRAVAILLEURS ET LES CHOMEURS TUNISIENS EN MOUVEMENT

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« La dignité, c’est le travail et la liberté! Nous voulons des solutions radicales et non des « calmants ». Ainsi se sont exprimées la souffrance et l’indignation de couches très larges de la jeunesse et du peuple tunisiens.

Un nouveau pas vers des luttes sociales et démocratiques de plus en organisées et efficaces.
Des aspirations et une volonté légitimes! Elles ne laisseront personne indifférent, en particulier d’un bout à l’autre du Maghreb Elles appellent aux solidarités conscientes, vigoureuses, unitaires et pacifiques des couches populaires et moyennes, des milieux patriotiques honnêtes dont les fruits des indépendances ont été confisqués, tant par les politiques néolibérales mondiales que par leurs relais locaux parasitaires et antidémocratiques. Au delà du Maghreb des affairistes corrompus et celui des victimes déshéritées, il y a un autre Maghreb fraternel à construire dans le quotidien et dans les perspectives: celui des efforts, des initiatives conscientes et solidaires, au plus près des intérêts citoyens et nationaux..

Pour qui veut situer les responsabilités des gouvernants, lire aussi ci-dessous l’article de Said MEKKI dans le Quotidien d’Orani

Manifestation à Tunis en solidarité avec les populations de Sidi Bouzid

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mardi 28 décembre 2010, par La Rédaction

Une grande manifestation s’est déroulée lundi à Tunis, en signe de solidarité avec les populations de Sidi Bouzid, région du centre-ouest tunisien, en proie depuis 10 jours à des troubles sociaux sur fond de chômage et de précarité des conditions de vie, a constaté l’Associated Presse sur place.

A l’appel de plusieurs syndicats dont ceux de l’enseignement secondaire, de la santé, de la poste et des caisses de sécurité, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées à la mi-journée place Mohamed Ali, devant le siège de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT, l’unique centrale syndicale du pays), cerné par un important dispositif de sécurité dont des unités anti-émeutes.

« Je suis venu manifester mon soutien à mes compatriotes de Sidi Bouzid qui se sont élevés contre la pauvreté et le chômage et qui n’ont plus rien à perdre, et leur dire qu’il y a des Tunisiens qui se soucient de leur sort », a déclaré Sahbi K., étudiant et chercheur.

Affichant également sa « solidarité avec les habitants de Sidi Bouzid et ailleurs », Mme Haïfa J., employée du secteur de la santé, a attribué la cause des troubles à « un mécontentement populaire face à la situation politique, économique et sociale ».

Brandissant des pancartes appelant au « développement équilibré entre les régions », à « la répartition équitable des richesses du pays » et à la libération des personnes arrêtées, les manifestants, dont de nombreux jeunes des deux sexes, scandaient des slogans hostiles au régime et dénonçaient « la flambée des prix ».

« La dignité c’est le travail et la liberté », répétaient notamment jeunes et moins jeunes en entonnant l’hymne national.
« Nous nous rassemblons aujourd’hui pour nous solidariser avec les populations de Sidi Bouzid et saluer la mémoire des martyrs de la répression, qui ne réclamaient que leur droit au travail mais ont été confrontés aux balles et poussés au suicide », a lancé en direction des manifestants le secrétaire général du syndicat de l’enseignement secondaire, Sami Tahri.

Il faisait allusion aux deux jeunes, l’un âgé de 18 ans tué par balles à Menzel Bouzayane, à 60 km du chef-lieu Sidi Bouzid et l’autre âgé de 24 ans, électrocuté en escaladant un pylône à haute tension.
Un nouveau décès a été enregistré dimanche dans la localité de Guedra, à cinq km de Sidi Bouzid. La victime, Lotfi Guedri, 34 ans, chômeur, a été trouvé mort au fonds d’un puits. La thèse du suicide n’a pas pu être vérifiée.
Selon le syndicaliste Mongi Ghénimi, le désespéré en chômage depuis cinq ans, souffrait de troubles mentaux.

« Nous refusons les ’calmants’, nous voulons des solutions radicales. Nous disons non à la marginalisation, au chômage et à la corruption », a martelé M. Tahri, appelant à la « levée du blocus » sur Sidi Bouzid et les localités environnantes.

Le rassemblement de Tunis a donné lieu à des heurts entre manifestants et forces de l’ordre, faisant plusieurs blessés légers.
Dimanche et lundi, les manifestations se sont étendues à plusieurs régions du centre et du sud, notamment dans les villes de Ben Guerdane, près de la frontière libyenne, à Kairouan, Sousse, dans les îles Kerkennah, à Sfax et Médenine.

(Mardi, 28 décembre 2010 – Avec les agences de presse)


2010:

LE MAGHREB VIRTUEL DANS L’ANNÉE WIKILEAKS

par Said MEKKI

La Tunisie, le meilleur élève du Maghreb pour les institutions financières internationales termine l’année par une mauvaise note donnée par ses propres jeunes sous forme d’émeutes. Un retour au réel que les chiffres, si jolis, ont tendance à masquer. Cela donne une idée du bilan du Maghreb virtuel dans l’année Wikileaks.

En 2010, les performances économiques des cinq pays du Maghreb restent contrastées, la Libye et l’Algérie, forts de leurs exportations pétrolières, affichent des performances correctes mais – pour l’Algérie surtout – en deçà des objectifs de résorption du chômage.

La Tunisie et le Maroc, plus sensibles aux variations de l’économie globale, ont plutôt bien résistés à la crise alors que l’économie de la Mauritanie aux capacités très limitées semble engagée sur la voie du redressement.

Si on ne parle que des États, c’est que le Maghreb n’est qu’une virtualité à laquelle les sociétés ne sont pas encore en mesure de lui donner un contenu concret. Le Maghreb en 2010 est à peine une idée.

Les cinq pays qui constituent cet ensemble géoculturel, particulièrement homogène et plutôt complémentaire, ne parviennent toujours pas à résoudre leurs différences d’approche et à surmonter les obstacles de méfiance et du nationalisme étroit. La question du Sahara Occidental qui divise profondément l’Algérie et le Maroc n’explique pas totalement le blocage de l’Union du Maghreb Arabe. La zone de libre-échange annoncée prématurément par le secrétaire-général de l’UMA ne verra probablement pas le jour en 2011. Comment en effet instaurer un espace douanier unifié tant que les stratégies «nationales» l’emporteront sur une vision collective, profitable à tous?

L’incapacité manifeste de dégager des plateformes de coopération a pour conséquence la densification des relations institutionnelles bilatérales sans effet probant sur la dynamisation des échanges.

Déficit de gouvernance

Le nombre de commissions mixtes entre pays de la raison pour impressionnant qu’il soit est davantage l’expression de l’incapacité manifeste à stimuler un réel cadre opératoire.

De fait, l’UMA prise en otage par les politiques et les bureaucraties en excluant les entrepreneurs du champ de la décision se condamne à la stagnation.

La réalité est cruelle : le commerce intermaghrébin ne représente que 3% du volume global des échanges internationaux de la région. L’impossible convergence des politiques économiques et l’inexistence d’un niveau minimal de coordination constatées en 2010 sont d’un mur en acier sur lequel viennent buter toutes les velléités de dépassement des obstacles. Au delà des chiffres les économies du Maghreb restent marquées par un déficit de gouvernance mis en relief par les télégrammes diplomatiques américains fuités par le site Wikileaks.

Au manque de «vision» qui caractérise les autorités algériennes viendrait s’ajouter la plaie de la corruption commune aux pays de la région. L’Algérie a entamé l’année 2010 par la décapitation judiciaire de l’ensemble de la direction de l’entreprise nationale d’hydrocarbures, Sonatrach, suivie en mai par l’éviction de l’inamovible ministre de l’Energie et des Mines, Chakib Khelil, en poste depuis 1999. Le scandale Sonatrach est lié à la passation frauduleuse de contrats portant sur des centaines de millions de dollars.

L’entreprise nationale mise dans une actualité scandaleuse a de la peine à s’en remettre.

Au Maroc, on découvre via Wikileaks le droit de péage illégal imposé par le sommet de l’État marocain aux investisseurs immobiliers et les comportements prédateurs des familles «régnantes» en Tunisie. De quoi tempérer fortement l’image positive que ces deux pays ont su se forger et les rangs honorables qu’ils occupent dans les divers classements internationaux. Globalement, les performances économiques des différents pays restent en deçà des exigences de développement et de résorption du chômage, des jeunes en particulier.

Ces catégories de plus en plus larges sont pénalisées par la mauvaise redistribution et par la faiblesse de l’État de droit. Il s’agit de traits communs aux pays de la région. Les récentes émeutes à Sidi Bouzid dans le centre de la Tunisie illustrent bien, malgré les satisfécits et les classements «honorables», la commune réalité du chômage massif des jeunes.

A défaut d’exister en tant qu’entité politique et économique, le Maghreb des «affaires» et des chômeurs est, lui, bien réel.

AU SAHEL, quels ENJEUX POUR L’ALGERIE?

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Au Sahel, un nouveau front à haut risque

mercredi 22 septembre 2010, par Philippe Leymarie

le Monde Diplomatique

Les blogs du Diplo: « Défense en ligne »

L’enlèvement au Niger de sept employés d’Areva et Vinci (cinq Français dont une femme, un Togolais et un Malgache), quels qu’en soient les développements à venir, constitue un défi lancé au gouvernement français ainsi qu’à l’ensemble des pays des confins sahariens, qui jouent chacun leur jeu dans une partie de billard à plusieurs bandes.

L’Elysée, qui multiplie les préparatifs à une intervention de type militaire, semi-clandestine, très technique, et finalement lourde – avec les conséquences géopolitiques qui peuvent l’accompagner –, engage la France dans ce qui pourrait être un nouveau bourbier, sur fond d’uranium [ [http://blog.mondediplo.net/2008-09-18-Uranium-au-Niger-vers-une-nouvelle-malediction ]], de terrorisme, de déstabilisation d’Etats sahéliens, et d’interventionnisme de l’ancienne métropole coloniale.

Cela correspondrait bien peu au nouveau cours que le président Sarkozy prétend donner aux relations franco-africaines…

La cible française. Une note des services de renseignement, dont la teneur a été publiée par Le Monde le 21 septembre, recense les raisons d’une «focalisation antifrançaise» dans la région du Sahel, due à une conjonction d’éléments, notamment:

  • l’expédition franco-mauritanienne contre un camp d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) le 22 juillet dernier;
  • la présence militaire française qui se poursuit en Afghanistan;
  • le vote le 14 septembre de la loi interdisant le port du voile intégral dans les lieux publics;
  • une diplomatie jugée dans l’ensemble plutôt pro-israélienne.

Les autorités à Paris ne cessent ces derniers jours d’évoquer un niveau élevé de menace sur le territoire et sur les intérêts français, au risque de développer un climat de peur dans l’opinion (et de susciter des interrogations quant à de possibles arrière-pensées politiciennes).

Bien qu’on ne puisse reprocher au gouvernement de tenter de faire libérer les otages d’Arlit, un coup de pied militaire dans la fourmilière – choisie de préférence à une action de type policier ou services de renseignement – risquerait de rendre cette menace bien plus réelle.


COUP DE POING

Le profil retenu pour l’opération , qui n’en est qu’au stade des préparatifs, semble celui d’une intervention coup de poing, brutale, rapide, relativement «invisible»: d’où le choix du Commandement français des opérations spéciales (COS) qui a, parmi ses spécialités, la détection, le renseignement, l’action en profondeur, l’élimination ciblée, l’extraction, etc. – le tout en milieu extrême et hostile, et sous une forme quasi-clandestine. Dans la pratique, les actions du COS sont le plus souvent connues après coup, ou jamais.

Il y a au moins deux conditions, souligne un ancien attaché militaire français au Niger, l’ex-colonel Gilles Denamur [[Cité par l’AFP, 21 septembre 2010.]], à la réussite d’une opération de ce type:

  • disposer de renseignements sûrs à 100 % (ce qui est d’autant plus difficile que les otages ont vraisemblablement été séparés, comme il est d’usage);
  • s’assurer du soutien des gouvernements de la région (ce qui n’est pas gagné, eux-mêmes n’ayant jamais réussi à développer une coopération efficace à leurs frontières, en matière de sécurité, et étant peu désireux de mobiliser troupes et crédits dans ces espaces désertiques et rebelles).

L’idéal, pour les intervenants français, serait d’établir une coordination étroite avec les forces armées de ces pays, voire une coopération active, ou au minimum de bénéficier des informations de leurs services de renseignement.


OPÉRATIONS GLISSANTES

AQMI, qui a revendiqué la prise d’otages, a mis en garde les autorités françaises mardi soir contre «toute autre stupidité» (par «autre», entendez: après l’attaque du 22 juillet). Dans l’immédiat, les éléments français déployés au Niger, en Mauritanie, ainsi peut-être qu’au Burkina, se contentent de tenter de localiser les preneurs d’otages, grâce aux:

  • interceptions de signaux (les émissions des balises, GPS, téléphones satellite, radars, scan) à l’aide d’aéronefs, de stations d’écoute, etc.;
  • images recueillies par les avions d’observation (les Atlantic et Mirage basés pour l’occasion à Niamey), et par les satellites (des demandes auraient été faites aux Américains);
  • renseignements humains (contacts avec les services amis, envoi de commandos, interrogatoires de villageois ou voyageurs, etc.).

Des agents de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), des unités du Commandement des opérations spéciales (COS), ainsi que des personnels de l’armée de l’air sont mobilisés dans ce but, dans plusieurs pays de la région. Parallèlement, les autorités françaises cherchent à sélectionner d’éventuels intermédiaires, pour s’enquérir de l’état de santé des otages, voir engager une possible négociation.

Attention aux opérations glissantes! Elles sont une spécialité française: on commence par de l’humanitaire, de l’échange d’informations, de la coopération douçe, du sauvetage de ressortissants… Et on se retrouve, quelques jours ou semaines plus tard, avec une intervention en bonne et due forme, doublée d’une face voilée, et de tout un tas de conséquences géopolitiques à gérer, pas toutes très positives. Le tout sans avoir informé l’opinion, sinon sous forme d’aimables mensonges, au moins par omission.

En principe, la France officielle ne souhaite plus se comporter en « gendarme du continent », mais les actions notamment au Tchad et en Centrafrique ces dernières années invitent à la prudence …


TRAFICS DANS LE DÉSERT

Un coup de force pour libérer les otages détenus dans les sanctuaires d’AQMI serait hors de portée des armées locales, et sans doute périlleux pour les éléments français. Régis Belleville, qui sillonne le secteur depuis plus de dix ans, le décrit ainsi: «Si ce n’est pas l’Afghanistan, ce sont des régions isolées, montagneuses, escarpées, où les clans locaux, depuis toujours rétifs à toute autorité, assistent les hommes d’Al-Qaida, par intérêt ou à cause de relations familiales.

« Ces régions, et notamment le massif de Timerine, à 450 km au nord-est de Tombouctou, sont des escarpements rocheux, des blocs de rochers délités, très découpés, traversés d’Est en Ouest par une grande bande sableuse qui sert de lieu de passage à tous les trafics. Il y a des puits ancestraux, des micro-climats locaux pour les troupeaux, comme de petits jardins préservés pour les tribus berabiches, avec lesquelles les gars d’AQMI ont noué des liens familiaux. Là, ils sont tranquilles. Si quoi que ce soit bouge, ils sont prévenus [[AFP, 21 septembre 2010.]].»

Il y a risque en outre – en cas de «dommages collatéraux» au cours d’une attaque – de susciter des vocations parmi les jeunes civils, devenant de nouveaux combattants AQMI. Il est de toute façon difficile, comme en Afghanistan, de distinguer les rebelles de la population civile. Et aussi de détecter d’éventuels suspects (qui peuvent s’abriter dans des grottes, sous des filets, ou utiliser des dromadaires plutôt que les 4×4, etc.).

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Le Sahel est une région désertique immense, mais bien loin d’être vide. Zone de transit de nombreux migrants subsahariens, elle est aussi devenue une « marge intérieure » de l’Afrique septentrionale à peine contrôlée par les pays riverains et où s’épanouissent tous les trafics.
Source : Philippe Rekacewicz, Atlas du Monde diplomatique, Paris, 2006.


« PORTE DE L’ENFER »

Le cycle de la vengeance. La prise d’otages a été revendiquée par le groupe d’Abdelhamid Abou Zeid, une des «katibas» (phalanges armées) d’AQMI, qui est considérée comme responsable de l’assassinat en 2009 de l’otage britannique Edwin Dyer, et de la mort de l’otage français Michel Germaneau en juillet dernier. La prise d’otages actuelle semble une action de représailles après l’attaque, le 22 juillet, par des soldats des forces spéciales mauritaniennes, formés et soutenus sur le terrain par des éléments du COS français, d’un camp d’AQMI en territoire malien.

Abdelmalek Droukel, un des hommes forts d’AQMI, avait alors affirmé que «Sarkozy [avait] ouvert une porte de l’enfer à son peuple», et ordonnéd’exécuter le vieil otage.

La stratégie d’AQMI. Défaite en Afghanistan et en Irak, pourchassée jusqu’à un certain point au Pakistan, en Arabie saoudite et jusqu’en Tchétchénie, la mouvance Al-Qaida a refait surface:

  • au Yémen (où elle est combattue par le gouvernement local, avec le soutien technique de l’armée américaine),
  • en Somalie (où elle joue sur l’anarchie et les divisions régnant dans ce pays, mais reste sous la menace des soldats américains déployés à Djibouti),
  • et surtout dans le Sahel ouest-africain: l’allégeance de l’ex-Groupe pour la prédication et le combat (GSPC [Lire[ Mathieu Guidère, «Une filiale algérienne pour Al-Qaida », Le Monde diplomatique, novembre 2006.]]), avec sa demi-douzaine de «katibas» autonomes, son encadrement en majorité algérien, et ses quelque quatre cents combattants d’origine mauritanienne ou touarègue (du Mali ou du Niger), font de cette zone des confins sahariens, immense, très peu habitée et administrée, un refuge commode pour les rebelles.

Des « moudjahidins » d’AQMI semblent avoir, ces dernières années, noué des liens étroits avec les tribus nomades, en majorité touarègues, grâce aux échanges commerciaux, à des complicités dans les trafics illégaux (cigarettes, drogues, armes), voire à la polygamie – qui permettrait à certains de ces combattants ultra-mobiles de se sentir presque partout «chez eux». Après la destruction d’un de ses camps et la perte de sept de ses combattants, le 22 juillet, AQMI éprouvait la nécessité de montrer sa force, pour décourager toute nouvelle intrusion dans ce qu’elle considère à la fois comme son terrain de chasse (otages, trafics divers) et son «émirat».


ZONES GRISES

Le Mali dans l’œil du cyclone… entre Mauritanie, Niger et Algérie – et peut-être la Libye. Le pays dirigé par le président Amani Toumani Touré, ex-général, était surtout occupé ces jours-ci à la célébration du 50e anniversaire de son accession à l’indépendance. Le nord du pays, où se seraient réfugiés les preneurs d’otages, est une «zone grise», où l’administration et l’armée malienne sont peu présentes, ou pas du tout.

Le pouvoir malien ne souhaite pas s’engager à priori dans une escalade militaire avec AQMI. Il a d’ailleurs souvent été sollicité par les gouvernements étrangers, soucieux d’épargner leurs ressortissants pris en otages.

Il aurait refusé ces derniers jours l’utilisation par l’armée française de l’aéroport de Kidal, au nord du pays, contraignant Paris à organiser un dispositif à partir de bases plus lointaines, au Niger, en Mauritanie et au Burkina.

Cerpendant, des instructeurs du COS français avaient déjà contribué à former plus de deux cents soldats de l’armée malienne [[La coopération militaire américaine avec le Mali est également une des plus avancées du continent.]].

Des critiques se sont faites entendre au sein de la classe politique malienne: «On a laissé AQMI s’installer, et aujourd’hui notre pays est le théâtre d’une guerre entre forces étrangères», constate sous couvert d’anonymat un ancien ministre «scandalisé» [[Philippe Bernard, envoyé spécial du Monde, 21 septembre 2010.]] – «Nous sommes en guerre, mais nous ne le savons pas!», assure Aminata Traoré, figure malienne de l’altermondialisme , qui considère la «guerre contre le terrorisme» comme une injonction faite par les Occidentaux aux pays pauvres, au même titre que la privatisation des entreprises. «Nous prétendons être maîtres de notre destin, mais la Mauritanie poursuit AQMI sur notre territoire.»

Le Burkina Faso, plaque tournante. Ce pays toujours géré par l’ex-militaire Blaise Compaoré, le successeur (l’assassin ?) de Thomas Sankara, est un spécialiste des médiations régionales (Côte d’Ivoire, Guinée) [Lire [Bruno Jaffré, «Le Burkina Faso, pilier de la “Françafrique”», Le Monde diplomatique, janvier 2010.]], mais aussi des trafics d’armes ou de diamants (Liberia, Sierra Leone). Moustapha Chafi, «émissaire du président burkinabé dans toutes les échauffourées africaines depuis quinze ans» [Voir [sa biographie dans Jeune Afrique, 12 septembre 2010.]], a été l’artisan par exemple de la libération de deux otages espagnols en août dernier . C’est également au Burkina, un des derniers «bons alliés» (traduisez: sans problèmes) de la France en Afrique francophone, qu’une base arrière du COS aurait été discrètement établie ces derniers jours, sans doute dans le nord du pays, en vue d’une éventuelle intervention, le moment venu.

mercredi 22 septembre 2010, par Philippe Leymarie

le Monde Diplomatique

Les blogs du Diplo: « Défense en ligne »


ALERTE MAXIMA POUR LE MAGHREB ET LE SAHEL AFRICAIN

La presse algérienne dans son ensemble s’est fait l’écho de l’insécurité aggravée dans les pays du Sahel africain et aux frontières Sud des pays maghrébins.

Rarement appel à « se serrer les coudes » n’a touché du doigt de façon aussi claire et pertinente les menaces géostratégiques et économiques qui pèsent autant sur les Etats que sur les peuples de ces régions.

La menace interpelle les Etats guettés par la déstabilisation et une dépendance accrue inévitable, si pour assurer la sécurité, ils ouvraient la voie aux ingérences impérialistes dont on a mesuré les conséquences dans d’autres régions du monde.

Mais les peuples et leurs organisations sont aussi interpelés, s’ils restent indifférents, divisés ou naïfs à ce qui se trame à leur insu au dessus de leurs têtes.

C’est dire à quel point les ripostes sécuritaires et de souveraineté nationale exigent plus que jamais l’émergence et la consolidation de consensus et de fronts intérieurs très larges, autour de cette question, au delà des clivages idéologiques.

Exigence inséparable des efforts pour la solution positive des grandes attentes démocratiques et sociales des peuples.

C’est la voie la plus souhaitable pour rassembler et construire l’alternative à des systèmes dépassés et nocifs, qui fragilisent les indépendances et le développement des nations africaines.

SE SERRER LES COUDES

par M. Saadoune

Le Quotidien d’Oran, 17 mars 2010, page 24

Éditorial :

Le malaise provoqué par la libération de terroristes en échange d’un otage français – selon toute vraisemblance un membre des services français – n’a pas empêché que le Mali assiste à la conférence régionale sur le terrorisme au Sahel à Alger. C’est positif. S’il était compréhensible qu’Alger et Nouakchott soient irrités par la parodie de justice qui a permis de remettre dans la nature des individus recherchés, il aurait été malvenu de faire semblant de croire que Bamako avait la capacité de résister à la pression de Paris. En fait, l’affaire est en elle-même très révélatrice de l’enjeu sahélien. Les pays de la région sont-ils capables d’apporter une réponse régionale à un activisme terroriste qui vient se greffer à des vieilles activités de contrebande et de banditisme en tout genre?

Répondre oui à une telle question signifie que les Etats de la région doivent se serrer les coudes et coopérer avec sincérité pour s’attaquer à un problème local qui sert de justificatifs à des ingérences externes. C’est la seule véritable option si l’on veut éviter que des «parrains» occidentaux ne viennent décider à la place des pays concernés. Il existe bien depuis ces dernières années un activisme terroriste dans une région du Sahel où les problèmes ne manquaient déjà pas. Pourtant, au mépris des faits, ce terrorisme est délibérément grossi – et pas seulement par les médias occidentaux – au point de suggérer que seul un débarquement des armées occidentales serait en mesure de le résoudre. On connaît les conséquences terribles de ce type de démarche, l’Irak en a été la sanglante illustration. Et il n’est pas près de sortir du piège où l’a mis l’invasion menée sous des prétextes d’une fausseté éhontée.

Le militarisme occidental n’est pas sorti de cette approche malgré le carnage irakien et le bourbier afghan dans lequel s’enfonce un Obama qui fait du Bush avec de plus belles paroles. Les think tank ont développé depuis des années la théorie du «failed state» (l’Etat failli) qui rendrait inévitables les intrusions extérieures. Le Sahel où des zones importantes échappent au contrôle étatique entrerait à merveille dans ces définitions et l’émergence de l’AQMI donnerait une ampleur «waziristanesque» à la menace. Notre propre presse y contribue en établissant, en forçant le trait, des comparaisons avec l’Afghanistan et la Somalie. Or, l’enjeu n’est pas seulement sécuritaire. Des matières premières stratégiques encore inexploitées sont disponibles dans la région. La montée en puissance de la Chine en Afrique casse le monopole des Occidentaux sur les ressources régionales.

C’est donc une bataille stratégique qui est en train de se mener. Quoi de mieux dès lors qu’Al-Qaïda pour justifier une présence et un contrôle physique direct? Il ne suffit pourtant pas de faire des analyses justes des buts des uns et des autres. Le thème de la menace terroriste s’est imposé au monde. Et la seule manière pour les Etats de la région d’éviter qu’il ne serve de prétexte aux ingérences est de s’en occuper eux-mêmes et ensemble.