L’INSURRECTION NATIONALE ALGERIENNE de 1871 et LA COMMUNE DE PARIS

En ce 18 mars, jour anniversaire (le 139 ème) du début de la Commune de Paris, SOCIALGERIE met en ligne le n° 6 de « REVOLUTION SOCIALISTE ».

Ce numéro spécial fut édité et diffusé clandestinement en mars 1971 par le PAGS dans sa revue politique, économique idéologique et culturelle.

Il fut consacré entièrement à la célébration de deux « centenaires » d’une Histoire parallèle, celle du mouvement de libération nationale dans l’Algérie opprimée et celle du mouvement social et révolutionnaire dans le pays colonisateur:

la grande insurrection nationale en Algérie de 1871,

et la Commune de Paris cette même année 1871.

Deux épisodes simultanés et emblématiques dans le contexte géopolitique de l’époque. Les courants progressistes de chaque côté de la Méditerranée en restent légitimement fiers et ouverts à leurs enseignements.

LA GRANDE INSURRECTION NATIONALE EN ALGÉRIE

« Ce continent est le pays des Arabes;

vous n’y êtes que des hôtes passagers.

Y resterez-vous 300 ans comme les

Turcs, il faudra que vous en sortiez. »

(Lettre des Hachem à Bugeaud. 1841)

La formidable levée insurrectionnelle de Mars 1871 est la plus impotante de toutes celles que notre pays a connues entre la guerre menée par l’Emir Abdelkader et la lutte déclenchée le 1er novembre 1954.

La défaite de l’armée de Abdelkader n’avait pas éteint la flamme de la résistance. la courte période d’accalmie, de 1859 à 1864 ‘date de la révolte des Ouled Sidi Cheikh dans le Sud Oranais……

Pour lire la suite de l’article dans Revue Socialiste n°6, cliquez ici …

LOBBY FRANCOPHONE, LANGUE ET PATRIOTISME

Dans le cadre de ce même débat sur « Les Langues et le politique », on peut se référer utilement à plusieurs articles déjà mis en ligne par SOCIALGERIE:

MOHAMMED HADJ-SADOK: l’homme et le pédagogue qu’il nous aurait fallu, article de Sadek Hadjeres du 16 août 2000

mis en ligne le 2 juin 2009

On pourrait appliquer à notre peuple, en matière d’éducation et de création culturelle, l’image de celui qui meurt de soif tout près de sources d’eau jaillissantes ou prêtes à jaillir… Pour lire la suite de l’article, cliquer ici …


KATEB YACINE, LES LANGUES ET LE POLITIQUE, Évocation par Sadek Hadjeres , extraits d’un texte de 1996,

mis en ligne le 24 octobre 2009

Dans cet extrait, l’auteur évoque ses deux principales rencontres à trente quatre ans d’intervalle, à la faveur de ses courtes périodes de vie légale, avec Yacine. Entre la fin des années quarante et 1989, c’est l’évolution, d’une langue à une autre, d’un poète et homme de théâtre génial, néanmoins toujours pétri de la même sensibilité aux racines culturelles de son peuple et de ses aspirations ardentes à la liberté et la dignité… Lire la suite de l’article…


LA DERNIÈRE INTERVIEW DE KATEB YACINE , qui montre à quel point il avait politiquement les pieds par terre…

Pour accéder à l’article d’ Algérie Actualité en 1988, cliquer ici …


QUI SONT NOS FRERES ET AMIS?

OU COMMENT DES ARABES DÉTRUISENT L’ARABITÉ!

(mis en ligne le 9 décembre 2009)

Le texte de cet article, intitulé « Notre Frère », est paru en 1961. Je l’avais écrit puis envoyé à «France Nouvelle» (hebdomadaire du PCF).alors que j’étais depuis six ans clandestin et activement rercherché dans la capitale de l’Algérie en guerre, quadrillée et soumise quotidiennement aux crimes des colonialistes fraençais.

[J’y exprimais notre douleur et notre indignation à l’annonce d’un nouveau et grave méfait du régime du Caire, perpétré contre les forces progressistes du monde arabe dans l’éphémère R.A.U  » (République Arabe Unie) englobant de façon hégémonique la Syrie et le Liban….

Pour lire la suite de l’article cliquez ici ….->123]


LOBBY FRANCOPHONE, LANGUE ET PATRIOTISME

Réponse de Yassin TEMLALI à Othmane SAADI

El Watan

Votre réponse dans «El Watan» du 17 janvier 2010 à mon texte paru dans ce même quotidien le 26 décembre 2009 aborde plus d’un sujet relatif à la situation linguistique algérienne. Vous y défendez les mêmes idées et développez les mêmes arguments désespérément invariables depuis 1983, année de la publication de votre livre « L’arabité de l’Algérie à travers l’histoire ». Avant de vous répondre de façon détaillée, permettez-moi un commentaire rapide de cette thèse que vous vous faites un devoir de propager dans la presse arabe et selon laquelle, c’est un «lobby francophone» qui, en Algérie, après le match du 14 novembre 2009, a déclenché les hostilités médiatiques contre le peuple égyptien.

Les raisons de la crise algéro-égyptienne sont plus complexes que de simples conspirations, ici «francophone», là-bas, en Egypte, «égyptianiste» (vous employez le terme «pharaoniste», «feroûni», dans votre texte intitulé «L’innocence de deux peuples» – «Al Qods Al Arabi» le 5 décembre 2009 -, que j’ai commenté dans «El Watan» du 26 décembre 2009). Je ne m’étendrais pas sur ce sujet. Il fera l’objet d’une contribution distincte.

Je me contenterais ici de vous reposer la question à laquelle vous n’avez pas répondu. Si les responsables de cette crise sont le «lobby francophone» et le «lobby pharaoniste», pourquoi le quotidien «Al Chourouk», aussi arabiste soit-il, a-t-il été un des porte-drapeaux du chauvinisme anti-égyptien, et pourquoi un des thèmes favoris de la campagne chauvine anti-algérienne en Egypte a-t-il été la contestation de l’«arabité de l’Algérie»?

Des journalistes «francisants» ont participé à de regrettables attaques contre le peuple égyptien, mais ils l’ont fait en totale harmonie avec leurs collègues «arabisants». Dans votre texte paru dans «Al Qods Al Arabi» le 5 décembre 2009, vous critiquez l’usage raciste qui a été fait d’un événement historique, la conquête du trône pharaonique par le roi Chechnak, il y a près de 3000 ans. Dois-je vous rappeler qu’« Al Chourouk », un journal anti-francophile et anti-berbériste, a participé à l’aberrante résurrection de ce souverain berbère? «Chechnak les a éduqués [Les Egyptiens, NDLR], Al Moêz leur a bâti le Caire…», a-t-on lu dans son édition du 21 novembre 2009.

Existe-t-il un « lobby francophone » ?

Vous avez tendance à transformer tout débat sur la culture algérienne en bataille rangée entre deux camps ennemis. Pas plus que vous n’êtes le représentant des «arabisants», je ne suis celui des «francophones». Je ne suis le porte-parole d’aucune association de défense de quelque langue que ce soit et, surtout, d’aucun «lobby». Je ne représente ici, dans les colonnes d’«El Watan», que ma propre personne.

Je vous rassure aussi, M. Saadi, je ne suis pas un défenseur de la Francophonie. Mes écrits sur ce sujet (dans «El Watan» et ailleurs) vous auraient permis de le constater. Je ne doute pas qu’il existe des Algériens francophiles et des dirigeants politiques favorables à des relations plus que privilégiées avec la France. Ce que je conteste, c’est l’existence d’un «lobby francophone» aux ordres de la DGSE. Un «lobby» est un groupement organisé qui défend un certain nombre d’intérêts en exerçant des pressions sur les milieux politiques, médiatiques, etc. C’est cela un «lobby» et non tout groupe de personnes qui ne partagent pas l’intégralité de vos opinions, de la nécessité de l’arabisation immédiate à l’origine yéménite des Berbères en passant, bien sûr, par la climatologie de notre planète il y a 20 mille ans.

Les «francisants» algériens (lorsqu’il s’agit de personnes, ce terme est plus approprié car, en Algérie le français n’est la langue maternelle que d’une infime minorité) sont-ils un groupe organisé, dirigé par un comité central occulte? En réalité, leurs positionnements politiques et idéologiques sont plus variés que vous ne le laissez entendre. Ils peuvent être de gauche ou de droite. Ils peuvent militer pour la préservation de la culture berbère ou, comme vous, avoir pour elle le plus grand mépris (vous ne vous intéressez à cette culture que pour prouver ses présumées origines arabiques). Ils peuvent soutenir la cause palestinienne ou appeler à la normalisation des relations avec Israël. Ils peuvent être des défenseurs de la mémoire de la guerre d’indépendance ou des «réalistes» qui souhaitent l’effacer au nom de la primauté de l’économie dans les relations internationales. Ils peuvent exprimer des doutes sur la pertinence de l’arabisation de l’enseignement scientifique sans être membres de lobbies qui œuvrent à «éterniser la domination de la langue française sur l’Etat algérien».

Langue et patriotisme

Vous décrivez souvent les journaux francophones comme un repaire francophile. C’est ce que vous faites, par exemple, dans un article publié le 10 décembre 2008 par «Al Qods Al Arabi» qui tente de démontrer que les mozabites sont, évidemment, des «Arabes de pure souche». Certes, parfois on lit dans la presse francophone des attaques contre l’arabe ou des proclamations berbéristes chauvines, mais sont-elles plus injustifiées que vos attaques contre tous ceux qui ne partagent pas votre définition quasi-raciale de l’identité (j’y reviendrai)? Sont-elles plus inacceptables que vos campagnes contre des défenseurs sincères de la culture amazighe, comme Mouloud Mammeri, que vous qualifiez dans votre livre cité de «collaborateur de la colonisation depuis des décennies».

Certes, on peut déceler dans certains articles des journaux francophones une naïve nostalgie de la période coloniale. Ces journaux sont-ils, pour autant, au service de l’idéal francophile»? Comment expliquer alors le positionnement de beaucoup d’entre eux dans le débat actuel sur les cruautés coloniales en Algérie? Peut-on faire partie du «lobby francophone» et dénoncer la loi française du 24 février 2005?

Pour vous, l’état de dépendance de l’économie algérienne s’explique par la francisation de l’administration économique, favorable, insinuez-vous, aux intérêts français. Vous écrivez: «L’État francophone a mené le pays à la faillite» et vous en donnez pour preuve le fait que l’aéroport Houari Boumediene soit géré par les Aéroports de Paris. Or, cette société gère cinq aéroports d’un État parfaitement arabophone, l’Egypte, et d’importants aéroports d’autres États qui ne le sont pas moins, la Jordanie et l’Arabie Saoudite. Si l’économie de notre pays va mal, ce n’est pas parce qu’elle est administrée en français. C’est à cause d’une politique antinationale qui a dilapidé ses ressources au profit des multinationales, qu’elles soient françaises, américaines ou égyptiennes.

À propos du « silence littéraire » de Malek Haddad

Vous distinguez les «francisants patriotes, représentés par Malek Haddad», des «francisants aliénés, comme Kateb Yacine». L’opinion de l’auteur de «Nedjma» sur l’arabe littéraire («fusha») est peu nuancée. La langue de journaux lus par des dizaines de millions de personnes ne peut être aussi «morte» que le latin. Kateb Yacine confondait l’arabe écrit avec le parler sclérosé et artificiel de certains lettrés à une époque déterminée de l’histoire algérienne. Il ignorait le formidable travail qui, au Proche-Orient principalement, œuvrait à le transformer en idiome moderne. Je mettrais ses opinions à ce sujet sur le compte de l’esprit polémique qui, depuis toujours, caractérise les débats culturels algériens. Je ne douterais pas du patriotisme d’un écrivain qui a décrit, comme on l’avait rarement fait, l’émergence d’une âme algérienne intacte des ténèbres de la colonisation.

Vous citez Malek Haddad: «Je suis exilé dans la langue française.» Si ce genre de déclaration suffit à prouver le patriotisme, sachez que Kateb Yacine en a fait plusieurs, plus éloquentes. En 1972, il déclarait à une journaliste française qui l’avait qualifié de «grand écrivain»: «Un grand écrivain? Je suis un mythe plutôt. Je représentais jusqu’à présent un des aspects de l’aliénation de la culture algérienne. J’étais considéré comme un grand écrivain parce que la France en avait décidé ainsi. En fait mon nom est connu comme est connu celui d’un footballeur ou d’un boxeur. Mes livres ne disaient rien de précis au peuple parce qu’il ne les avait pas lus.» ( «Le poète comme un boxeur» , Le Seuil, 1994, page 73).

Kateb Yacine était lucide sur l’exil linguistique qu’était pour lui le français et qu’il choisira de quitter pour l’arabe dialectal. Malek Haddad, quant à lui, s’est contenté de proclamer qu’il se taisait «sans regret ni amertume». Il n’a pas tenté de se rapprocher de celui qu’il appelait son «lecteur idéal, le fellah […] occupé à d’autres besognes». Vous reprochez à beaucoup de francisants de n’avoir toujours pas appris l’arabe 48 années après 1962. Malek Haddad l’a-t-il appris en 16 années d’indépendance? Et ici, je voudrais corriger votre version, en partie légendaire, de l’histoire de son «silence». Cet écrivain a arrêté d’écrire des fictions en français. Il n’a pas arrêté d’écrire en français. Après 1962, il a dirigé la page culturelle d’«An Nasr» , alors francophone ( «Si Constantine m’était contée» rassemble certains de ses articles parus dans ce journal). Il a également fondé «Promesses» , revue littéraire non moins francophone. Il a même occupé un poste de «conseiller chargé des études et recherches dans le domaine de la production culturelle en français»!

Les oulémas ont-ils jamais revendiqué l’indépendance?

Pour vous, si les francisants peuvent être patriotes, les arabisants, eux, le sont par définition . Nous savons pourtant que les soutiens du colonialisme et ses adversaires modérés se recrutaient indifféremment chez les uns ou chez les autres. Vous rappelez que le socialiste Jaurès et le droitier raciste Le Pen ont le français en partage. Rappel opportun. Les Algériens instruits en arabe, tout comme ceux instruits en français, se divisaient en défenseurs et ennemis de la revendication nationale.

Jusqu’à 1956, l’amour de l’arabité n’avait pas suffi à convaincre la direction des oulémas (je dis bien «direction») que la fin de l’occupation française n’était pas une pure chimère. Cette association, avant de rejoindre officiellement le FLN plus d’un an après le déclenchement de la Révolution, n’avait jamais explicitement revendiqué l’indépendance. Il y a une différence entre condamner les méfaits de la colonisation et appeler au renversement du système colonial.

Vous rappelez que «l’ALN était composée de simples paysans encadrés par des étudiants formés pour la plupart en arabe dans les écoles des oulémas». Si beaucoup de disciples des oulémas ont très tôt rejoint le FLN, c’est justement parce que ceux-ci ne leur offraient pas d’alternative indépendantiste radicale. Rappeler qu’avant 1956, cette organisation n’était pas convaincue de l’utilité du combat armé, ce n’est pas nier les vieilles convictions indépendantistes de certains de ses membres (Larbi El Tebessi, El Fodil El Ouartilani, etc.). C’est simplement relever le contraste entre les positions individuelles de ces derniers et son attitude, en tant qu’association, prudente et attentiste. C’est donner à sa contribution à la lutte de libération ses dimensions véritables. On ne peut considérer les oulémas comme les «pères de l’indépendance» lorsqu’ils n’en ont été que des parents plus ou moins éloignés.

La langue clé de l’identité ?

«Il n’y a pas de nationalité sans identité nationale et la clé de l’identité est la langue», écrivez-vous. Votre connaissance de l’atlas linguistique du monde est visiblement peu étendue. La Suisse a quatre langues officielles: laquelle est, selon vous, la «clé de l’identité helvétique»? Et lequel, du quechua ou de l’espagnol, véhicule «l’identité nationale péruvienne»? Et si la langue est la «clé de l’identité», pourquoi les Serbes, les croates et les Bosniaques se sont-ils déchirés aussi cruellement dans les années 1990 alors qu’ils ont une langue commune, le serbo-croate? Et le maltais, n’est-il pas un parler arabe maghrébin? Les Maltais ont-ils adhéré à l’UMA ou à l’Union européenne? La langue n’est pas partout la «clé de l’identité» nationale. Elle l’est pour beaucoup de nations opprimées et, surtout, pour certains États, comme la France, dont le modèle linguistique vous inspire.

Vous soutenez que les clivages linguistiques entre francisants et arabisants recoupent des clivages sociaux riches/défavorisés. Ceci peut être vrai mais votre propos doit être nuancé car il y a bien des «arabisants» aisés, dont certains sont les mécènes des mouvements islamistes. En plus, au sein d’un même groupe «unilingue», des usages linguistiques différents peuvent renvoyer à de véritables divisions de classes. Un des critères de la distinction, très courante dans le patrimoine arabe, entre «el khassa», élite cultivée et raffinée, et «el âmma», nébuleuse humaine inculte et grossière, n’est-il pas la maîtrise et l’usage de la «fusha»?

El Watan le 9 mars 2010

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Réponse à Othmane Saadi

Une Histoire fantaisiste pour une définition raciale de l’identité

(2e partie et fin)

Contrairement à ce que vous insinuez dans «El Watan» – et que vous écrivez plus explicitement dans une version modifiée de votre réponse parue dans «Al Qods Al Arabi» du 25 février 2010), je n’ai aucun mépris pour l’arabe, langue que je crois connaître assez correctement pour accéder à ses trésors présents et anciens.

Je n’ai jamais écrit que l’arabe était intrinsèquement incapable de véhiculer des savoirs modernes. Mais si l’arabisation totale de la médecine est aussi facile que vous le pensez, pourquoi peu d’États arabes l’ont appliquée? «Les dictionnaires [de médecine] existent», dites-vous, mais la langue n’est pas une simple nomenclature de termes et l’arabisation ne se réduit pas à un travail lexicographique d’élaboration de glossaires bilingues. Les sciences, ce ne sont pas des mots. Ce sont des savoirs. On peut traduire toutes les connaissances scientifiques du monde, si on n’en produit presque pas, ou si peu, dans nos langues, la traduction sera une entreprise aussi insensée que l’importation de notre nourriture de l’étranger.

L’arabisation est une œuvre de planification linguistique. De ce point de vue, elle peut être scientifique ou ne pas l’être. Une arabisation scientifique est tout autre chose qu’un «putsch» qui écarterait les «francophones» et les remplacerait par des «arabisants» ayant de la culture une conception aussi peu démocratique. Pour éviter le lamentable échec qu’a été son sort, elle doit tenir compte de la situation linguistique «réelle» du pays: les pesanteurs de son histoire coloniale, l’existence de parlers berbères (qui ne sont pas des parlers «arabes anciens», j’y reviendrai) et le droit des berbérophones d’apprendre et d’enseigner leurs langues. Elle doit tendre, par le recours intelligent au dialectal, à combler le fossé entre la langue scolaire et celle des échanges quotidiens, dans laquelle se forme l’imaginaire des enfants arabophones avant leur scolarisation.

L’arabisation doit aller de pair avec la promotion de l’enseignement des langues étrangères, dont l’état aujourd’hui laisse à désirer. Elle doit être menée avec de véritables moyens, matériels et humains. Elle doit, surtout, faire partie d’une stratégie globale de promotion des savoirs modernes. Autrement, elle se réduira à une éternelle œuvre de traduction des productions intellectuelles d’autrui. Si l’histoire se souvient des Arabes, ce n’est pas parce qu’ils ont été les transmetteurs des connaissances grecques. C’est parce qu’ils ont été eux-mêmes des producteurs de connaissances.

Le berbère n’est pas un « dialecte arabe ancien »

J’en arrive à votre thèse sur «l’arabité de l’Algérie à travers l’histoire». Votre capacité de trancher de façon péremptoire des débats complexes entre historiens, linguistes et ethnologues est franchement fabuleuse. Vous assurez que les ancêtres des Berbères ont quitté la Presqu’île arabique il y a des millénaires comme si vous aviez été vous-mêmes du voyage; ce n’est là, en réalité, qu’une hypothèse. Vous rattachez le berbère au groupe linguistique dit «sémitique», ce qu’aucun linguiste n’a fait à ma connaissance, étant établi qu’à lui seul, il constitue une branche distincte au sein de la grande famille appelée «chamito-sémitique».

Vous simplifiez aussi la pensée des autorités scientifiques auxquelles vous vous référez de façon qu’elle s’intègre dans votre argumentaire. Je me contenterais d’un seul exemple de ces simplifications outrancières. Vous citez Gabriel Camps («Les Berbères; mémoire et identité»: «Les ethnologues affirment que les groupes humains blancs d’Afrique du Nord, qu’ils parlent berbère ou arabe, descendent dans leur majorité de groupes méditerranéens venus d’Orient au 8ème millénaire ou même avant. Ils se sont ensuite répandus doucement dans le Maghreb arabe actuel et le Sahara.» Une lecture moins orientée de ce préhistorien nous ferait découvrir que pour lui, l’unité du monde berbère, constitué aussi bien de populations «blanches» que d’autres noires ou métissées, est d’abord linguistique et culturelle. Vous ne rapportez pas fidèlement ni ses propos (il ne parle pas de «groupes méditerranéens» mais de «groupes proto-méditerranéens»), ni son point de vue («méditerranéen» ne renvoie pas exactement à la même chose qu’«arabes d’Arabie»).

Certes, comme vous le faites remarquer dans votre livre déjà cité, le mot «sémitique» n’est pas le plus adéquat pour désigner le domaine qu’il est censé désigner. Mais «qahtani» et «adnani», termes de la généalogie arabe traditionnelle, que vous employez sont-ils plus appropriés pour décrire la diversité du peuplement de la Péninsule arabique? Ne sont-ils pas, eux aussi, d’origine mythologique?

L’essentiel reste ce que le terme «sémitique» recouvre, c’est-à-dire la réalité linguistique cohérente à laquelle il réfère. Vous proposez de le remplacer par «arabe», ce qui vous permet de recouvrir les Arabes, un peuple «sémite» parmi d’autres, du prestige de toutes les civilisations anciennes du Croissant fertile et d’Afrique du Nord. Notons que, pour les besoins de la cause, vous excluez du présumé ensemble antique arabophone, des pays comme l’Éthiopie, dont la langue n’est pas moins apparentée que le berbère à l’arabe.

De l’usage anachronique du terme « arabe »

Le terme «arabe» au sens où vous l’employez est un anachronisme. Avant l’islam, il ne désignait que les peuples d’Arabie et certaines tribus du Croissant fertile; il n’englobait ni les Babyloniens, ni les Assyriens, ni les Araméens. Au Moyen-âge (cf. Ibn Khaldoun, par exemple), il désignait les seuls descendants présumés de populations originaires d’Arabie.

Pour la linguistique historique, l’arabe est un membre récent de la famille chamito-sémitique. La «matrice» particulière dont il est issu avec le phénicien et l’hébreu, est qualifiée de «sémitique», non d’«arabe». Contrairement à ce que vous suggérez, l’existence de cette matrice est, pour l’instant, toute théorique. Pas plus qu’on n’a pu reconstituer le «proto-berbère», on n’a fini de la reconstituer.

Le livre de Pierre Rossi, «La Cité d’Isis ou l’histoire vraie des Arabes», que vous citez, est un formidable pamphlet anti-eurocentriste. Il a réfuté les discours condescendants qui présentaient les Arabes comme un peuple de bédouins pillards, sans aucune profondeur historique. Il leur a rendu justice en rappelant qu’ils avaient été les héritiers d’anciennes civilisations portées par des langues très apparentées à la leur.

Cependant, cet ouvrage n’est pas une œuvre scientifique à proprement parler. Lorsque son auteur qualifie d’«arabe» l’ensemble antique s’étendant du golfe Persique à l’Atlantique, il commet un anachronisme, qu’on admettrait volontiers dans un échange polémique mais sur lequel on ne pourrait, à mon avis, fonder une théorie ethnologique ou historique. D’un point de vue linguistique, une phrase comme «la langue arabe est […] la première langue organisée de l’humanité méditerranéenne précédant celle d’Homère et lui donnant ses lois» n’a pas beaucoup de sens. Toutes les langues, qu’elles soient littéraires ou non, sont «organisées», en ce sens qu’elles constituent des systèmes structurés dont tous les éléments sont solidaires. L’araméen (et non l’arabe) a influencé le grec mais il ne lui a pas «donné ses lois». Les «lois» du grec (c’est-à-dire son système grammatical et lexical) sont restées celles d’un parler indo-européen. Et, surtout, dans sa forme syriaque, l’araméen a subi à son tour de grandes influences grecques.

Parenté, et non identité, entre l’arabe et le berbère

Avec une égale ferveur vous répétez depuis trois décennies que l’arabe et le berbère entretiennent une très grande parenté. Vous enfoncez des portes ouvertes, car depuis longtemps, aucun spécialiste de linguistique historique ne prétend le contraire. Même un partisan de l’autonomie de la Kabylie comme Salem Chaker a établi l’origine chamito-sémitique du berbère par une démonstration autrement pertinente que la vôtre, basée sur une connaissance approximative des règles de dégagement des racines (je vous donnerais volontiers des exemples d’analogies fantaisistes que vous faites entre des mots arabes et d’autres berbères).

Le berbère est une des nombreuses langues chamito-sémitiques mais cela ne signifie pas qu’il «descende» de l’arabe. Sous prétexte qu’ils entretiennent une ressemblance structurale et qu’ils ont un fonds lexical commun, le latin et le grec sont-ils une même langue? Deux langues peuvent se ressembler sans se confondre. S’il n’y a pas d’intercompréhension naturelle entre leurs locuteurs, le plus probable est qu’elles constituent deux entités distinctes.

Vous rappelez l’ancienneté des rapports qu’entretenait l’Afrique du Nord pré-islamique avec le Proche-Orient et le rôle qu’a joué l’adoption du punique par une partie des Berbères dans l’arabisation de cette région après les conquêtes musulmanes. Là aussi vous enfoncez des portes ouvertes. Il n’y a qu’un pseudo-chercheur sectaire pour douter de ces faits. Reste leur interprétation. Ni la parenté entre le punique et le berbère, ni même l’adoption de cette première langue par beaucoup de Berbères n’a empêché la contestation périodique de la domination carthaginoise. Les habitants de l’Algérie orientale, où l’usage du punique était répandu, se disaient «cananéens», selon saint Augustin. Vous y voyez la preuve absolue qu’ils l’étaient réellement. Mais l’usage du latin faisait-il des Berbères romanisés d’authentiques Romains? La fascination des Numides pour Carthage n’était pas fondamentalement différente de leur fascination pour Rome. «Le vaincu est fasciné par l’imitation du vainqueur», écrivait Ibn Khaldoun.

L’histoire au service d’un idéal linguistique autoritaire

Nos divergences pourraient n’être que des divergences de points de vue si vous ne mettiez l’histoire au service d’un idéal linguistique autoritaire. Supposons qu’on puisse prouver un jour que les Berbères sont tous de «descendance yéménite», devront-t-ils renoncer à la revendication de reconnaissance de leur langue? Qu’ils soient venus du Yémen ou qu’ils aient poussé dans le roc nord-africain, leur droit de parler le berbère est un droit naturel. Les origines communes devraient avoir pour fonction de renforcer la cohésion nationale arabo-berbère et non de justifier l’oppression linguistique d’une partie des Algériens.

Un dernier mot sur ce que j’ai appelé votre «définition quasi raciale» de l’arabité. Vous ne fondez pas l’arabité de l’Algérie sur le seul fait avéré que la langue arabe y est parlée. Vous la fondez essentiellement sur le fait, hypothétique, que tous les habitants du Maghreb, y compris les Berbères, sont les descendants d’Arabes d’Arabie qui ont migré vers l’Afrique du Nord à différentes époques historiques. N’est-ce pas là une définition «quasi-raciale de l’arabité»? Lorsque vous proclamez dans votre article – déjà cité – consacré à l’origine des Mozabites: «Les Ibadites algériens, Messieurs, sont des Arabes de pure souche», peut-on dire que votre conception de l’identité ne soit pas «quasi-raciale»?

Vous semblez d’ailleurs avoir la même définition de l’identité du monde arabe. Pour vous, ce qui fait l’unité de celui-ci, c’est moins le fait qu’on y parle ou se dise arabe que le fait, incertain, que Syriens, Egyptiens, Maghrébins etc., soient tous les descendants de tribus arabes d’Arabie. Or, les arabophones peuvent être des descendants d’Arabes, de Turcs, de Persans et même d’Européens restés au Proche Orient après les croisades. C’est ce que Satiê Al Hossari, théoricien du nationalisme arabe, rappelait en écrivant: «Est arabe celui qui parle arabe, qui se veut arabe et qui se dit arabe.»

Je dirais pour conclure, Monsieur Saadi, qu’on peut aimer son pays autrement que vous. On peut s’opposer à la réhabilitation de la mémoire coloniale tout en étant favorable à la promotion du berbère. On peut être favorable à la promotion du berbère sans partager les délires chauvins de certains berbéristes et leur conception fantaisiste de l’Histoire nord-africaine. On peut penser que l’arabisation totale est actuellement difficile et soutenir les luttes des peuples arabes contre l’occupation étrangère. On peut critiquer l’ingérence de Nasser dans les affaires du FLN sans nier l’importance de l’aide égyptienne à la révolution algérienne. On peut ne pas être arabiste et croire en l’existence de forts liens, anciens et présents, culturels et militants, entre l’Algérie et le Machrek… Le monde des idées, Monsieur Saadi, est plus riche que vos préjugés.

El Watan, le 10 mars 2010

Par Yassin Temlali (journaliste)

ACTUALITÉ ALGÉRIENNE: OPINION DE SADEK HADJERES

L’assassinat du chef de la sûreté nationale par l’un de ses collaborateurs, a soulevé dans l’opinion des réactions importantes et convergentes.

Dans la population le sentiment unanime est: « ASSEZ des pillages financiers, du chantage des armes et de la «hogra» permanente ».

Selon leur niveau de politisation, les gens éprouvent un sentiment d’impuissance indignée face à ce qui leur apparait comme une évolution fatale ou au contraire se posent de plus en plus la question :une autre issue est-elle possible? Que faire pour mettre en échec le processus de dégradation nationale. Comment enrayer et donner un coup d’arrêt à la division des forces saines du pays, déployer un élan de mobilisations unies et pacifiques pour commencer enfin à construire ensemble l’alternative à un système devenu aux yeux du plus grand nombre hautement improductif et dangereux ?

Cet assassinat peu ordinaire a revêtu en effet, comme l’a constaté K. Selim dans un éditorial du Quotidien d’Oran, une toute autre signification qu’un acte banal de droit commun ou un assassinat de caractère ouvertement politique. Ce que souligne de son côté Mustapha Hammouche dans Liberté, qui met en relief le contexte du drame plutôt que les supputations sur ses circonstances. Il y voit à juste raison «le signe effrayant d’une dangereuse dégénérescence de notre système».

Ces appréciations sont largement partagées, même chez ceux pour qui l’aspect singulier de l’évènement fait quelque peu diversion à l’analyse.

D’une part, l’acte est en effet révélateur des réflexes et des mœurs de violence ouverte ou feutrée qui ont progressivement gangrené le pays. Leurs manifestations ont envahi et imprégné les rapports sociaux et politiques sous des formes diversifiées et spécifiques aux différents niveaux des institutions et de la société.

D’autre part et surtout, il est l’un des signes irréfutables d’une crise majeure dans la gestion défaillante des affaires et des intérêts du pays.

La défaillance est attestée :

  • par les graves scandales financiers dont l’ampleur et les mécanismes sont à peine révélés au public
  • par une gestion économique chaotique contraire aux logiques de développement et subordonnée à des pulsions et visions étroites sans stratégie d’intérêt général sur la durée, qui ne profitent qu’aux opérations corruptrices et spéculatrices bien ancrées dans les rouages du système en son entier
  • par le fait que les besoins et les attentes sociales légitimes n’obtiennent comme réponse que l’aveuglement et les calomnies des instances gouvernementales et la répression des forces de sécurité dont la mission nationale est ainsi dévoyée
  • Cette gabegie se maintient et se poursuit par le recours aux méthodes antidémocratiques sous couvert juridique d’un «état d’urgence» prétendument nécessaire à lutter contre le terrorisme.

    Au contraire, la vraie urgence est plutôt de mettre fin aux pratiques despotiques, contraires à la dignité d’un peuple fier et assoiffé de respect, car elles sont de nature à renforcer les dérives et les manipulations terroristes chez les jeunes en particulier.

Au bout du compte, la nation aussi bien que ses institutions étatiques sont gravement fragilisées, au moment où les puissances impérialistes et néo-coloniales, au-delà de leurs divergences, harcèlent fébrilement l’Algérie pour la faire basculer dans une dépendance multiforme profonde et sans retour.

La situation appelle l’ensemble des Algériens à une réponses claire, efficace et crédible aux questions angoissées que se posent les milieux patriotiques, tous les citoyens conscients du danger de voir l’Algérie basculer vers une déstabilisation d’envergure, dont la « somalisation » n’est qu’une des variantes au programme dans l’arsenal des tenants de l’ultralibéralisme capitaliste épaulé par les dirigeants sionistes.

L’erreur fatale serait d’imaginer le salut de l’Algérie dans un alignement sur l’une ou l’autre des différentes forces qui n’ont cessé depuis l’indépendance de régler des comptes économiques ou de pouvoir en s’arrogeant la fonction de sauveurs suprêmes et exclusifs. Qu’on les appelle clans, pôles, lobbies, groupes d’intérêt ou autrement, leur objectif et leur tactique n’ont cessé d’entraîner les différentes couches de la population dans la division et les désillusions stériles, avec l’engrenage sans fin des successions d’affrontements et de compromis au sommet sur le dos du bien commun.

C’est à ses engagements concrets, à son attitude vérifiée envers les droits et libertés démocratiques, envers les justes revendications sociales et culturelles que chaque individu et chaque collectif, chaque institution ou organisation doivent être appréciés. Aucune carte blanche à qui que ce soit, qu’il se réclame ou non en paroles du novembrisme, du socialisme ou de la chariâ.

Cinquante ans du mode de gouvernement autocratique ont confirmé que l’efficience et le redressement ne sont pas seulement, (comme l’écrit un journaliste à propos des suites à la disparition de Ali Tounsi) une question d’organisation technique, de compétences individuelles ou de qualité des chefs. Le problème central est celui de la cohérence du système politique global avec les aspirations à la paix, aux droits et au mieux-être de la population.

Aux combinaisons et combines concoctées dans les cercles obscurs, répondent de plus les travailleurs salariés de l’enseignement, de la santé, de l’industrie, des multiples services, les hommes et femmes des quartiers urbains ou des localités rurales. C’est la meilleure réponse, l’action franche, résolue et pacifique, vigilante envers toute manipulation, la réponse responsable et mûrie par l’expérience de tous ceux et toutes celles harassés par leurs problèmes quotidiens et l’inquiétude pour leur avenir et celui de leurs enfants, quelles que soient leurs sensibilités politiques et idéologiques sincères.

Avec l’ensemble des courants politiques et associatifs de plus en plus conscients de l’importance des mobilisations autonomes et de l’unité d’action, ils exigent des solutions élaborées avec leur participation démocratique et jugeront chacun à ses actes et non à ses déclarations.

Ainsi seulement, avec toutes les bonnes volontés où qu’elles se trouvent, le pays sortira-t-il des impasses et des supercheries d’un système qui n’a que trop duré en tournant le dos au contenu et aux valeurs fondamentales de novembre 54 et de la libération nationale

S.H. 28 février 2010

N’EST-ELLE PAS BELLE, LA FUTURE GRANDE MOSQUÉE D’ALGER ?

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L’Algérie aura-t-elle les centres éducatifs, les salles d’opéra, les mosquées et autres édifices que son peuple mérite? Comment chacun reconnaîtra-t-il en ces réalisations une partie de sa culture, de son âme et de ses aspirations? Comment faire passer à nos contemporains et à ceux qui vont nous succéder le message qu’ils sont, selon le mot d’Assia Djebbar, les dignes «héritiers d’un passé inventif» et ses dépositaires? Comment faire pour que la réalisation de telles constructions participe par elle-même à la production d’un avenir de modernité pour tous, de justice sociale et de progrès partagé?

Ce sont un peu les questionnements posés par Mohamed Kara dans le récit qui suit et qui sont soumis à discussion:

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Avec des milliards de dollars, on va certainement construire une très belle mosquée.

Ce sera un condensé de prouesses techniques et de choix esthétiques subtils. On viendra de loin pour admirer ses courbes futuristes et ses lignes qui s’élancent gracieusement vers le ciel et vers les horizons.

A l’intérieur, les volumes souligneront la petitesse de l’homme devant la puissance infinie du Créateur de tout ce qui existe.

La richesse des tapis, l’éclat des lustres même éteints, l’indescriptible beauté des calligraphies, les arabesques finement ciselées dans le bois et le plâtre et les courbures parfaites des arceaux, alimenteront l’espoir d’une grandeur retrouvée de notre civilisation.

Quand vous y pénétrez, vous êtes envahi d’un profond sentiment de paix et de réconciliation avec l’univers. L’air y est continuellement purifié par des voies judicieuses et par des actes sincères de piété. Les lumières adoucies par les vitraux et discrètement prodiguées par les luminaires, donnent à l’endroit une atmosphère hors temps et hors espace. Vous ne pourrez alors que rendre grâce à Dieu en vous prosternant face à la qibla pour avoir prolongé votre vie jusqu’à ce jour béni où votre corps et votre âme ont joui d’une telle sérénité.

Et vous n’avez pas fini de vous émerveiller.

Vous levez les yeux sous la coupole et votre regard plonge dans un kaléidoscope de lumières et de dessins éblouissants. Des mélanges instables de fonds marins et de ciels nocturnes clairs.

Quand le muezzin appelle à la prière, vous vous retrouvez au milieu d’une multitude de fidèles qui respirent la pureté et sentent le musc, et qui bougent délicatement par respect pour la maison de Dieu. Vous êtes alors subjugué par une joie qui monte de profondeurs insoupçonnées en vous.

Elle sera belle cette mosquée. Elle sera le nouveau symbole de notre capitale. Elle relèguera au rang de minable monument païen cet édifice qui enlaidit les hauteurs d’Alger, édifié sous Chadli. Un juste retour des choses et une passerelle jetée en travers quatorze siècles : une mosquée qui vient déclasser Houball.

Vous sortez de la salle de prière en vous promettant de revenir à la mosquée pour visiter l’immense bibliothèque, pour poser des questions aux éminents ulema qui y officient, pour admirer les belles pelouses et plans d’eau continuellement entretenus et pour prendre des photos à montrer à vos proches et à partager sur Internet.

Dehors, vous vous dirigez vers un homme qui semble être familier des lieux.

Le geste ample vers la mosquée, vous l’abordez: «Elle est magnifique, n’est-ce pas?»

«Oui. Superbe ! Avec tout ça, vous n’avez rien vu. La portée des poutres atteint des records mondiaux. Le minaret est l’un des plus hauts au monde. Il est visible à des dizaines de kilomètres et ses lumières peuvent guider mieux qu’un phare les navires par temps de brouillard. Pour assurer la stabilité de ses assises on a fait appel à des méthodes révolutionnaires et élaboré de nouvelles théories pour les structures bâties. Cette mosquée, pour ceux qui en ont conçu les plans et ceux qui l’ont réalisée, a été une mine d’or de nouveaux savoirs techniques et scientifiques, parce qu’ils étaient débarrassés de la contrainte des coûts. Celui qui l’a commandée, voulait ce qui se faisait de mieux dans le monde, et même plus, sans regarder à la dépense.»

Le visage éclairé d’un large sourire, vous demandez: «Et combien elle a coûté en tout?»

«Rien que l’édifice, quatre milliards d’Euros. A cela, il faut ajouter les aménagements extérieurs, la voierie sur des kilomètres, l’assainissement, ce qu’on a appelé les restaurations de l’environnement et quelques autres bricoles comme la sécurisation, les parkings, l’ameublement, enfin une infinité de petites choses.»

Votre cerveau se mue en machine à calculer et vous mettez un temps à assimiler les résultats des opérations arithmétiques.

Votre sourire perd un peu de son éclat: «Qui en a fait les plans?»

«Ben! Des Hollandais»

Vous vous dites: «Ah ces Hollandais. Ils en ont dans la tête. Des artistes! Quand ils s’y mettent, ils savent y faire pour produire des chefs d’œuvres. C’est pas des tarés. Bénis soient-ils mêmes s’ils ne sont pas musulmans….»

Puis avec sourire forcé: «Et qui l’a réalisée?»

«Un groupement germano-hollandais.»

Une pensée admirative pour ces Allemands et ces Hollandais connus pour leur minutie et la qualité de leurs réalisations. Mais cela ne vous épargne pas la crispation qui vous tenaille l’abdomen.

Vous vous demandez pourquoi tout cela vous irrite.

Et plus vous réfléchissez, plus votre colère augmente. Vous sentez votre visage s’embraser.

Vous jetez un regard circulaire sur la mosquée et ses alentours. Un écran de plus en plus opaque se dresse devant vos yeux.

Vous vous oubliez à faire défiler dessus quelques unes de ces petites et grandes merveilles que l’homme a disséminées à travers les âges et les contrées. Le château de Versailles, la mosquée des Omeyyades de Damas, Madinat Az-Zahra en Andalousie, le Colisée à Rome, Djemaâ Ketchaoua à Alger, la tour de Montréal, la Grande Muraille de Chine, la Koutoubia de Marrakech, le Rozalcasar d’Oran, la Tour Eiffel, la Mosquée Bleue d’Istanbul, l’Empire State Building, l’aqueduc de Ségovie en Espagne, les trésors du Louvres, les dessins rupestres du Tassili, les pyramides Incas, la Mosquée de Cordoue, les statues de l’île de Pâques, les ruines de Timgad, le Phare d’Alexandrie… Les images et les évocations s’entrechoquent dans votre esprit et vous disent que toutes ces réalisations témoignent de la vanité, de la grandeur, du génie, de la folie et même de la cruauté de leurs auteurs.

Elles renseignent mieux que toute autre chose sur les savoirs techniques et scientifiques, le sens artistique, les croyances, les valeurs des uns et des autres, le mode de vie, les rapports entre ceux qui détiennent la puissance et ceux qui lui sont soumis et sur bien d’autres choses, dans les sociétés qui les ont produites.

Vous secouez la tête et vous reprenez conscience que, face à vous, la mosquée est toujours là.

Vous essayez de chasser l’idée que cette incomparable mosquée n’a été érigée que pour satisfaire une mégalomanie dispendieuse.

Encore une fois, oui et oui. C’est une merveilleuse mosquée. Elle est éblouissante. Elle est l’objet de reportages d’une multitude de chaînes télé arabes, européennes, américaines… Elle abrite des conférences qui réunissent les sommités religieuses mondiales. Elle est devenue un passage obligé pour chaque illustre visiteur de notre pays. C’est une curiosité touristique incontournable pour quiconque vient à Alger. Elle est un modèle pour des artistes peintres d’ici et d’ailleurs qui viennent planter leurs chevalets dans son esplanade…

Mais que va-t-elle évoquer pour ceux qui, dans un avenir proche ou lointain, vont essayer de percer les mystères de notre époque à travers elle?

En imaginant ce qu’ils peuvent découvrir, vous rougissez de honte pour votre époque, pour votre génération.

Oui et encore oui et mille-mille oui. Elle est admirable!

Mais, bien sûr et en même temps… Qu’a-t-elle apporté de vraiment durable au pays et d’utile pour votre génération et celles à venir?

On nous rabâche les oreilles que le meilleur investissement c’est la formation des hommes, que le développement c’est, entre autres, l’acquisition des savoir-faire individuels et collectifs, qu’il faut préserver et réhabiliter notre patrimoine culturel et en faire un tremplin pour l’avenir…

Alger a besoin d’un monument à la hauteur d’une prestigieuse capitale, nous dit-on.

Combien d’édifices religieux, culturels, éducatifs ou seulement décoratifs aurait-on pu ériger avec les sommes astronomiques qu’elle a englouties?

Combien de quartiers et de villes aurait-on embellis?

Combien de chercheurs, d’artistes, d’architectes, d’artisans, d’ingénieurs, de techniciens, de gestionnaires, d’ouvriers et de citoyens auraient pu exprimer leurs talents, plonger dans la restauration d’un riche patrimoine synthèse de diverses influences et génies, se tromper, se former de leurs erreurs, de leurs acquisitions et d’une coopération étrangère bien pensée, former, satisfaire une saine curiosité, vivre et tirer fierté de leur travail…?

Combien de pères auraient emmené leurs enfants devant une belle construction, régal pour les yeux et joie pour le cœur, pour leur dire: «Là, vois-tu mon enfant, il y a un peu de moi. Cette porte, c’est moi qui l’ai dessinée. Cette poutre, c’est moi qui ai su la cacher sous cette belle décoration. Ce plâtre, je l’ai patiemment ciselé après un apprentissage auprès d’artisans marocains. Ces vitraux, c’est moi qui les ai posés avec toute l’attention qu’il fallait, des Italiens m’ont appris à le faire. Nous avons travaillé pendant des heures et des jours pour poser cette céramique sous la supervision de maîtres turcs, maintenant, c’est nous les maîtres de ce métier. C’est grâce à mes recherches sur l’art antique en Afrique du Nord que cette forme a été adoptée. L’armature de ce monument porte encore une goutte de ma sueur… J’espère pour toi, mon enfant, que ce pays te donnera, comme à moi, l’occasion de lui exprimer concrètement ton amour, tu ne l’en aimeras que bien plus…»

Et vous, visiteur de cette mosquée, vos dernières pensées sont admiratives pour ceux qui l’ont conçue et ceux qui l’ont construite, et méprisantes pour ceux qui l’ont commanditée et achetée au prix d’un énorme recul architectural et technique dans le pays, d’une régression en tout et partout, d’un dédain criminel pour nos chercheurs, artistes, artisans, ingénieurs, architectes, techniciens, ouvriers et autres bâtisseurs.

Mohamed Kara

10/02/2009

1951, LE FRONT ALGÉRIEN POUR LA DÉFENSE ET LE RESPECT DE LA LIBERTÉ (FADRL)

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LE FRONT ALGÉRIEN POUR LA DÉFENSE ET LE RESPECT DE LA LIBERTÉ

Premier pas décisif

dans la voie de l’union pour

L’INDÉPENDANCE NATIONALE

extraits:

….. Mais qui peut se hasarder à affirmer que ce n’est point là un pas décisif? D’ailleurs il n’y a pas de doute que par sa participation active notre peuple saura combler les insuffisances actuelles.

Tel qu’il est l’accord réalisé constitue déjà un grand succès de notre peuple en même temps qu’une défaite sensible du colonialisme oppresseur. Si le 27 juillet a été considéré comme un jour de fête par tous les patriotes algériens, il a été aussi un jour de désolation pour les maîtres provisoires de l’Algérie.

C’est pourquoi notre Bureau politique a eu raison d’appeler à la vigilance contre toutes les tentatives de l’ennemi qui ne reculera devant aucun moyen pour rompre cet embryon d’union.

Pour faire échec à ces tentatives les responsables des partis nationaux et des organisations anti colonialistes sont les premiers appelés à faire preuve de vigilance et à préserver ce début d’union comme les prunelles de leurs yeux. Ils ont pour devoir de la renforcer et de l’élargir.

Pour que le Front Algérien… vive et prospère, il est indispensable de le confier à la garde vigilante du peuple. Les masses populaires sauront le défendre efficacement notamment au travers de la constitution de comités aux divers échelons.

Dans la mesure où les masses populaires se mobiliseront autour du Front et agiront pour arracher les revendications qu’il formule non seulement elles le rendront invulnérable, mais encore elles forgeront une union effective et durable.

Pour notre part nous faisons le serment d’œuvrer résolument dans ce sens, persuadés que c’est le chemin le plus sûr qui conduira notre peuple à son indépendance nationale, à la paix et au bien-être…

le 2 août 1951

Larbi Bouhali

LIBERTÉ

LE FRONT ALGÉRIEN POUR LA DÉFENSE ET LE RESPECT DE LA LIBERTÉ

CONNAÎTRE ET COMPRENDRE SA SOCIÉTÉ – Les actes du colloque sur M’hamed BOUKHOBZA dans les librairies

Les actes du colloque dédié par l’Association algérienne pour le développement de la recherche en sciences sociales (Aadress) les 26 et 27 avril 2008 à la mémoire du feu M’hamed Boukhobza, sous le thème « Connaître et comprendre sa société » sont désormais à la disposition des lecteurs.

L’ouvrage, pris en charge par Casbah Editions trouvera, à n’en pas douter, un très large écho, notamment auprès d’universitaires sevrés d’apports scientifiques à la hauteur de leur attente.

Le colloque, présidé par Mohamed Benguerna, universitaire et chercheur au Cread et à l’Aadress, s’était intéressé aux destins intimement liés pendant plusieurs années de Boukhobza et de l’Association algérienne de recherches démographique, économique et sociale (Aardes), à ne pas confondre avec l’Aadress qui ne viendra à l’existence qu’en 1992, contrairement à la première qui a été un champ de production, dès 1963, lorsqu’elle fut érigée sur les restes de l’Ardes fondée, elle, en 1958 sous la colonisation.

Ce colloque était un hommage à un homme qui milita en se dépensant sans compter pour le développement de la recherche scientifique de son pays.

Mais la rencontre qui regroupa de nombreux universitaires de qualité fut également un moment de production universitaire que les lecteurs ne manqueront pas d’apprécier.

En signalant enfin que cet ouvrage comporte également, en annexes, deux textes de M’hamed dont l’un est inédit, nous indiquons combien il peut être intéressant. Dans ces textes, Boukhobza étudie deux thèmes qui sont encore aujourd’hui d’une brûlante actualité.

Le premier est intitulé Crise et mutations sociales- 1962-1992 .

le deuxième qui complète le premier porte le titre: Problématique de l’Etat et rapport à la société.

Les actes du colloque comportent des témoignages d’universitaires d’Algérie et de France comme Haouas El Kenz, Rosa Cortes, Abdelaziz Bouisri, Abderrahmane Tadjeddine ou encore d’hommes politiques comme Mouloud Hamrouche, Mohamed Messahel et Abderrahmane Belayat.

Ces témoignages portent sur l’Aardes, les champs de recherche, d’études et d’analyses qu’elle a développés ainsi que sur Boukhobza, son itinéraire et sa démarche d’universitaire chercheur. On retrouvera, chez les uns comme chez les autres, la même reconnaissance des qualités d’un homme qui aura consacré toute sa vie à la recherche scientifique.

Les contributions, portant sur l’œuvre de Boukhobza ou partant d’elle, apportent de précieux éclairages sur les travaux d’un homme qui avait commencé à s’intéresser à de nombreux domaines économiques, anthropologiques, politiques et sociaux dès ses débuts à l’Aardes dans les années soixante. Parmi ces communications, il y a lieu, bien sûr, de citer celle de sa belle fille, Linda Gardelle-Boukhobza, qui exerce à l’institut d’études du développement économique et social de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne.

Les autres contributions ont pour auteurs d’autres universitaires connus comme Slimane Bedrani, Hamid Khaldoun, Omar Lardjane, Naceur Bourenane, Aïssa Kadri, Nadji Safir, Amine Khène et Ahmed Benaoum.

On signalera enfin une riche bibliographie de l’œuvre complète de notre auteur annotée et présentée par son épouse, Fatna Boukhobza, en collaboration avec Ali Soltani.

Rappelons que ce chercheur prolixe a été assassiné le 22 juin 1993 par les terroristes du Fidha, une organisation de tueurs proche du FIS, trois mois après avoir succédé à Djillali Liabes (lui aussi assassiné par ce même groupe armé) à la tête de l’Institut de stratégie globale (INSG).

A.A.D.R.S.S, M’hamed Boukhobza Connaître et comprendre sa société, 281 pages, Alger 2009

Par Ahmed Ancer

«LA NATION ALGÉRIENNE A TRAVERS LES MANUELS SCOLAIRES D’HISTOIRE ALGÉRIENS (1962-2008) »

Dans une thèse de doctorat soutenue récemment sous la direction de l’historien Benjamin Stora, la jeune doctorante Lydia Aït Saâdi aborde la question de l’émergence de la nation algérienne à travers l’étude des manuels scolaires algériens, conçus, édités et diffusés par le ministère algérien de l’Education nationale entre 1962 et 2008. Une thèse qui lui a valu la mention «très honorable» et les félicitations, à l’unanimité, du jury.

Lydia Aït Saâdi a étudié quarante manuels scolaires d’histoire, tous en arabe, à l’exception d’un seul en français. Elle a également réalisé des interviewes d’enseignants et d’élèves, consulté des guides officiels. C’est une thèse «non figée, qui est à approfondir», souligne son auteur.

«Le but n’était pas d’aboutir à une définition consensuelle» de la nation algérienne, mais d’examiner «ses fondements», de comparer ses représentations dans les manuels d’histoire dans un contexte algérien évolutif, d’interroger les «mythes fondateurs» que l’on retrouve dans les manuels scolaires de tous les pays, l’histoire comme instrument de légitimation du pouvoir politique, ce qui n’est pas propre, non plus à l’Algérie.

Cette nation algérienne, qui, auprès des pays d’Afrique, d’Amérique latine, d’Asie et principalement des pays arabes, représente «un modèle réussi de lutte d’émancipation par la guerre de libération nationale». Les Algériens en tirent «un motif de fierté que tentent de transmettre les manuels à leurs élèves, pour les unir autour des chantiers de construction de la nation et donc autour d’objectifs à long terme, de développement, pour accepter le sacrifice de la sueur après celui du sang, voire pour accepter la dureté de la vie actuelle, dans un pays ruiné par le colonialisme».

Se pose aussi la question des minorités dans ces manuels, des stéréotypes et des absences.

La littérature historique, politique, sociologique, psychologique et éducative a été aussi utilisée par l’auteur, car «elle éclaire certains pans de l’histoire, trop superficiellement abordés dans les manuels».

Son directeur de recherche, l’historien Benjamin Stora, a rappelé que la nation et le nationalisme politique sont des notions très actuelles, revenues en force et d’indiquer que tout le mérite de cette thèse est de s’inscrire dans le débat intellectuel actuel.

Sa problématique est «importante, compliquée à traiter». «Elle pose la question du vivre ensemble, d’une histoire partagée». «Ce n’est pas un travail militant», de «dénonciation d’historiens coloniaux, néo-coloniaux ou nationalistes». «C’est un travail d’exposition de faits qui n’a pas d’équivalent dans le monde arabe de par son ampleur, c’est aussi un important travail de traduction.»

Le jury a, pour sa part, relevé un «travail sérieux». C’est «un travail sérieux, qui apporte des informations neuves», a souligné l’historien Gilbert Meynier (professeur émérite à l’université de Nancy II). Il a relevé des «non-dits», des «refoulements» et s’est demandé, par ailleurs, si «cette glaciation n’a pas un lien avec la façon dont l’arabisation du système éducatif a été faite». «Il aurait été intéressant d’étudier cette question.» «Ce travail permet de renouveler le regard sur l’histoire polémique, difficile de l’Algérie», a estimé, pour sa part, le professeur Luc Deheuvels (Institut national des langues et civilisations orientales). «C’est un apport au renouvellement de l’étude de l’histoire de l’Algérie», a appuyé Abdelmadjid Merdaci, maître-assistant à l’université Mentouri de Constantine, saluant une «présentation bien informée» du système éducatif algérien. L’universitaire voit en l’auteur un renouvellement de génération d’historiens. Le professeur Aïssa Kadri (université de Tours, université Paris VIII), a salué, lui aussi un «travail interdisciplinaire», «qui apparaît novateur» et qui «ouvre de grandes questions». «Vous êtes au cœur du débat historique». C’est «un travail à poursuivre», a estimé le jury, ce qu’avait annoncé, d’entrée, l’auteur.

Par Nadjia Bouzeghrane

NORDINE AÏT HAMOUDA, JUSTICIER ET IMPRÉCATEUR?

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L’entretien réalisé par Arezki Metref avec Nordine Ait Hammouda, me paraît apporter un éclairage utile à l’actualité politique très tendue de Février.

Son intérêt selon moi va au delà de l’appartenance et des opinions militantes du député RCD. D’abord c’est une des peu nombreuses mais réelles bouffées d’oxygène sur une scène parlementaire où les effets de langage n’arrivent pas à masquer la médiocrité et les soumissions.

Et surtout, en cette période de dangers extrêmes pour l’Algérie. le tableau alarmant qu’il dresse à juste titre donne une fois de plus à réfléchir aux gens vulnérables aux pièges de l’alignement sur les clans qui s’entredéchirent.

Une réflexion basée sur la franchise, capable d’ouvrir des perspectives à toutes les forces saines du pays, une fois instruites par l’expérience, une fois affranchies des allégeances aux clans qui ont coexisté ou se sont succédés au pouvoir depuis 1962, une fois libérées des faux cloisonnements identitaires ou des rancoeurs partisanes fondées ou non.

Ces obstacles ont été constamment dressés ou invoqués dans le passé au nom d’urgences, réelles ou non, pour empêcher l’unité d’action sur des objectifs concrets communs parfaitement identifiables.

L’urgence majeure, celle du développement et de la liberté, a toujours été masquée à chacun des tournants cruciaux depuis l’été 1962. C’est celle du front de l’honnêteté qui transcende les frontières organiques ou idéologiques.

L’urgence absolue est celle de l’action unie dans la diversité, une action qui n’a pas besoin de l’accord unanime sur tout, pour empêcher que l’Algérie ne glisse, peut être plus tôt qu’on pourrait le craindre, vers le sort de l’Irak, de la Somalie et d’autres peuples menacés de sombrer dans l’engrenage impérialiste.

La descente aux enfers est déjà balisée par les scandales financiers énormes, la fragilité économique structurelle, les humiliantes injustices sociales, les atteintes cyniques aux libertés et droits humains, la désunion maghrébine, le profil bas ou la servilité envers les diktats et les avancées rampantes de «l’Africom».

La voie de la franchise, de l’honnêteté et du bon sens va-t-elle s’engager pour sauver à temps la nation et la société ?

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«Je ne pense pas être courageux,

j’essaie juste d’être honnête»

Député RCD et vice-président de l’APN, fils du colonel Amirouche, Nordine Aït Hamouda a incontestablement gagné un prénom. Ses interventions à l’APN, diffusées par Internet, sont de véritables traitements de choc qui démontent le régime en pièces détachées. Lucides et courageux, pour beaucoup, provocateurs, pour quelques-uns, ses propos agacent ces derniers, déstabilisent d’autres et vont droit au cœur de très nombreux Algériens qui ne manquent pas l’occasion de lui faire savoir combien ils lui savent gré de dire tout haut, et à la face des gouvernants, ce qu’ils sont obligés, eux, la majorité, de penser tout bas.

Orateur au langage direct et sans apprêts, Nordine Aït Hamouda ne fait pas dans la dentelle, pas plus qu’il ne laisse indifférent. Avec des partisans acharnés d’un côté, et des adversaires tenaces de l’autre, il ne sait pas susciter de positions médianes. Il est comme fâché avec le juste milieu.

Ce fonceur sait surprendre. Cela a été le cas lorsqu’un député s’en est pris à Hocine Aït Ahmed, profitant de l’impunité dont il croyait bénéficier en l’absence de députés du FFS. C’est Nordine Aït Hamouda, irrité que des demi-soldes d’un système de planqués s’en prenne à un homme de la stature du premier responsable de l’Organisation spéciale dans les années 1950, qui se dressera pour défendre l’image d’un nationaliste avec les idées duquel on peut ne pas être d’accord à un moment donné mais qui ne mérite pas ces attaques. Le député du RCD rappellera à ce sniper surprotégé qu’en défendant le président du FFS, il s’inspire aussi de cette vieille sagesse kabyle qui rappelle que «je n’aime pas mon frère, mais je n’aime pas que quelqu’un le frappe».

Son vrai combat à l’APN, c’est, au fond, de rappeler que le statut de député est complètement expurgé de sa substance naturelle : la dignité.

Député depuis plus de 10 ans, il fait ce terrible constat. Du fait d’un système de cooptation et de clientélisme qui passe par les urnes à double fond, l’APN est dans sa majorité non pas soumise mais asservie au pouvoir politique au point de s’illustrer comme le seul parlement au monde à n’avoir jamais —mais jamais!— refusé de voter une loi venant du gouvernement. Cela ne s’est jamais vu ailleurs ! Du coup, l’APN n’est même pas une chambre d’enregistrement puisque, dans celle-ci, il y a au moins l’écho qui peut être sur une autre portée que la parole qu’il prolonge.

Nivellement par le bas, formatage dans la production en série, les députés sont fabriqués à la chaîne pour être interchangeables dans l’écrasement.

Sur les bancs d’une Assemblée plurielle par souci d’un pluralisme de façade, Nordine Aït Hamouda rappelle constamment à ses voisins de travées la longueur de la chaîne qu’ils portent. Il s’en prend sans gants au système qui, depuis 1962, se succède en tirant une légitimité dévoyée d’un mouvement national et d’une guerre de libération bidonnés comme de vulgaires choses. Le nombre impressionnant de faux moudjahidine, un autre record mondial, l’élévation de la statue de héros à des personnages au passé approximatif, sont autant d’arguments qu’il n’hésite pas à brandir pour surligner l’état de déliquescence morale qui favorise cette dissolution de toute valeur nationaliste dans les eaux troubles des intérêts immédiats.

Quelle utilité peuvent, en définitive, avoir ses électrochocs ? S’ils ne ravivent pas l’expression démocratique et pugnace dans une Assemblée hypnotisée et consentante, ses prises de parole permettent de se souvenir que la position naturelle d’un député est de se tenir droit, au moins pour ne pas contraindre la colonne vertébrale.

A. M.

Le Soir d’Algérie: C’est quoi un député en Algérie?

Nordine Aït Hamouda: Il faut malheureusement reconnaître qu’il y a une différence énorme entre un député algérien et ses homologues dans des pays démocratiques. Un député est censé être élu démocratiquement. Il vote des lois et exerce un contrôle sur les activités du Gouvernement.

Chez nous, aucune élection n’est démocratique. Vous savez bien que le pouvoir a décidé que le RCD et le FFS auront toujours moins de 19 députés car la Constitution exige d’avoir au moins 20 députés pour avoir le droit de prendre des initiatives dans l’Assemblée. Dès lors que l’opposition ne peut pas intervenir, le député en Algérie est perçu comme un alibi du gouvernement qui agit à sa guise.

Mais il faut aussi dire que le travail des députés du RCD ne rencontre pas l’écho voulu auprès de ceux qui suivent la vie parlementaire. Pour ces observateurs, seuls les clans qui se disputent le pouvoir dans le cadre du système en place doivent figurer dans la scène politique. Alors, entre la fraude, qui réduit considérablement le poids de l’opposition, et les observateurs, qui attendent de voir leur tuteur reprendre le dessus, le député qui a arraché son poste de haute lutte et qui joue son rôle comme nous le faisons au RCD n’a pas de chance d’être entendu dans les canaux traditionnels.

Voilà pourquoi nous préférons médiatiser nos activités par notre site. Il faut rendre un grand hommage aux citoyens qui reprennent nos interventions et qui se les envoient par leur téléphone mobile. Des initiatives comme la vôtre sont salutaires mais exceptionnelles.

Avez-vous le sentiment que les Algériens connaissent bien ce qu’est un député?

Malheureusement non, car les Algériens dans leur majorité n’ont pas accès aux débats de l’Assemblée.

Le ministre Khoudri vient même d’interdire la présence des journalistes lors des débats en commission.

Il faut aussi dire qu’ils n’ont de rapport avec leur député que si celui-ci est capable de leur régler un problème d’ordre personnel. Or cela n’est qu’une partie de la mission du parlementaire.

Pour voir ce que peut faire un député, il faut pouvoir suivre ce que font les quelques députés du RCD qui n’écoutent que leur conscience quand ils interviennent. Or, je viens de le dire, pour la majorité des observateurs, même quand ils ne sont pas directement dans le pouvoir, la vie politique ne doit pas sortir des clans du système.

Politiquement parlant, l’Assemblée dont vous faites partie est-elle réellement pluraliste ou alors la présence de députés d’autres couleurs politiques que celle de la nébuleuse de l’Alliance présidentielle n’est-elle qu’une sorte de leurre?

Il y a deux manières de voir les choses. Soit on se dit que le pouvoir est fermé définitivement et alors seule la violence doit être utilisée. Soit on se dit que la violence est la culture du pouvoir, qu’il n’y a pas de chance de sortir le pays de la crise en utilisant ses armes. Le FIS l’a essayé et on connaît le résultat.

Ce sont ceux qui ont bloqué et ruiné le pays qui disent que si nous disparaissons, nous avons préparé pire que nous.

À partir de ce moment-là, il faut prendre ses responsabilités. Occuper le moindre espace dans les institutions pour porter la voix des justes en sachant que les députés de l’alliance auront toujours la majorité, qu’ils lèveront la main comme le faisaient les béni-oui-oui dans la même enceinte à l’époque coloniale.

Dans cette période de fuite et de démission, les citoyens savent que des députés sont restés dignes et courageux, qu’ils ont dénoncé le viol de la Constitution, la corruption, l’attribution occulte des marchés, la répression des travailleurs livrés à un syndicat maffieux…

Ce travail, nous le faisons car il faut prouver aux citoyens qu’il est possible de se battre.

Cela est important car nous devons montrer à nos concitoyens que le jour où ils pourront voter librement, c’est-à-dire que le jour où des observateurs en nombre et en qualité pourront empêcher les voyous qui volent le peuple de bourrer les urnes, ils pourront avoir des députés dignes de confiance.

Mais je voudrais insister sur le fait que cette surveillance internationale est refusée par beaucoup de gens qui sont aujourd’hui contre Bouteflika mais qui veulent que la fraude profite à leur chef de clan. Ces gens sont plus dangereux que tous les Bouteflika réunis car ils trompent les Algériens en travaillant au maintien du système sous couvert d’alternance.

Comment sont perçus les débats de l’APN?

Les débats de l’APN sont ennuyeux. Même avec sa majorité, le pouvoir utilise souvent le recours à l’ordonnance non pas parce qu’il a peur d’un vote négatif mais justement pour éviter des débats où nous pourrions intervenir pour dénoncer les abus et leurs conséquences. Mais tout le monde attend avec impatience les interventions des députés du RCD. La preuve en est qu’à chaque intervention d’un député RCD, la salle connaît un remou ou un incident d’audience.

Quelle est, en gros, la composante de l’APN en matière sociologique? Qui sont, en fait, les députés?

D’une manière générale, la composante de l’Assemblée couvre les clientèles du système qui sévit depuis l’indépendance.

Contrairement à ce que l’on a souvent dit, les critères de sélection sont rigoureux. Il faut être corrompu ou soumis ou les deux pour être retenu.

Dans le monde rural, les candidats se recrutent dans les réseaux familiaux ou d’affaires. En ville, c’est plus instable car les chefs de clan qui se disputent la rente doivent tourner pour faire manger les troupes.

Mais, globalement, on sait qu’il y a peu de femmes et peu de jeunes. Peut-être que ces groupes sont moins faciles à manipuler.

Je vais vous dire quelque chose que tout le monde susurre en cachette mais qui va choquer les «observateurs». Si on enlève le RCD et le FFS, la plupart sont d’accord pour attendre leur tour et profiter du pouvoir. En dehors de ces deux partis, je n’ai pas entendu des responsables s’engager et encore moins prendre un risque pour le changement de régime.

Y a-t-il un profil général du député, selon vos observations in vivo, et quel est le parcours type pour en devenir un?

Il n’y a pas un profil général du député. C’est l’individu qui se met au service d’un chef de clan qui lui-même prête allégeance à des groupes occultes. Il assure de faire et de dire tout ce qui lui sera demandé, y compris de violer la Constitution. En retour, il peut commettre toutes sortes d’abus sans être inquiété.

L’important dans le système algérien est donc la loi du milieu. Nous avons au sein de l’hémicycle des analphabètes jusqu’au professeur de médecine (les analphabètes se reconnaîtront).

Pour le RCD, nous privilégions l’engagement politique et la loyauté envers les principes et le programme du RCD. Malheureusement, même nous, nous ne sommes pas épargnés par les pressions ou les tentations.

Il est très dur de rester digne et honnête dans un pays où le pouvoir encourage depuis un demi-siècle la corruption et la trahison. Cette situation rend encore plus grands ceux qui ont su résister dans un milieu aussi pourri.

Pour répondre à votre question d’une manière simple, pour devenir un bon député, il faut avant tout être un bon militant, loyal et convaincu.

Quel est le comportement type du député lors des débats? Propositions, contre-propositions, positions critiques, suivisme aveugle…?

Dans leur écrasante majorité, les députés lors des débats sont d’un suivisme aveugle.

Le summum du suivisme a été perçu par les Algériens lors du vote sur la révision de la Constitution qui a donné la présidence à vie à Bouteflika. Seuls les parlementaires du RCD ont voté contre. Juste après le vote, beaucoup d’entre eux sont venus me voir pour me dire : «Nordine, j’aurais voulu voter comme vous, mais moi j’ai des enfants à nourrir», comme si cela pouvait justifier quelque chose. Ma réponse a été très dure : «Je vous comprends, moi je n’ai que des caniches à la maison».

Vous pouvez voir sur notre site que nous interpellons les ministres à travers des questions écrites ou orales, que nous dénonçons les dérives de la loi de finances, que nous boycottons la plénière quand il y a violation des statuts… Naturellement le gouvernement ne répond pas en général, mais l’important aujourd’hui est de dire que tous les Algériens n’ont pas démissionné.

Il y a toujours eu des gens qui ont combattu pour la liberté et la dignité. Mais il y a ceux qui militent pour faire aboutir un projet et ceux qui gèrent des carrières. Quand on lutte pour l’intérêt général, c’est plus facile pour les autres générations de se battre.

Politiquement, l’APN vous paraît-elle utile à autre chose qu’à donner l’impression que le régime est parlementaire?

Beaucoup d’amis nous posent cette question, et notre réponse est toujours la même. Oui, notre présence à l’APN est utile, et, pour être provocateur, puis-je me permettre de vous poser cette question: et vous, et votre journal, ne donne-il pas aussi l’impression que le régime est démocratique?

Pour ma part, je suis de ceux qui pensent qu’il faut être dans toutes les institutions élues pour porter la parole des démocrates, car c’est la seule voie pour faire reculer l’arbitraire. Il y a deux autres solutions: se taire ou prendre le maquis.

À combien revient le fonctionnement de l’APN à l’Etat algérien?

Le budget alloué au fonctionnement de l’APN est de l’ordre de 50 milliards de centimes, même s’il n’est pas possible de chiffrer de façon précise un tel budget car une partie est engloutie dans des dépenses non régulières.

Mais je vais vous dire: ce n’est pas le prix du fonctionnement d’un parlement qui doit poser problème si celui-ci joue son rôle correctement. Il n’y a pas de démocratie sans vie parlementaire sérieuse.

Il faudra un jour consentir à doter l’Assemblée d’un siège digne de ce nom, avec des bureaux pour les députés, pour leur permettre de recevoir les citoyens. Il faudra prévoir un budget pour ouvrir des permanences parlementaires dans les circonscriptions et payer des assistants qui doivent rester à la disposition des citoyens pendant que le député est à l’Assemblée.

Maintenant, pour le travail de caution que fait l’APN aujourd’hui, son coût est inutile. Mais pour une véritable assemblée, il en faudra sans doute bien plus.

Mais une fois encore, c’est la liberté des élections qui déterminera la légitimité de toutes les institutions.

Pour nous, cela passe par une surveillance internationale massive et qualifiée. Aujourd’hui, c’est à cette proposition que nous jugeons les acteurs politiques. Ceux qui sont contre la surveillance internationale des élections ne sont que des exclus du système qui veulent revenir pour bouffer et maintenir les choses en place, c’est-à-dire laisser le peuple dans la misère.

Pensez-vous que les députés disposent de trop d’avantages immérités proportionnellement à leur mission ou non?

Cela dépend de ce que vous appelez des avantages immérités. Les députés du RCD reversent une bonne partie de leur salaire à leur parti.

Venons-en à vous. Vous êtes le fils du Colonel Amirouche, et certains disent que cela vous procure une certaine immunité. Que répondez-vous à cette lecture?

Ceux qui pensent cela sont des ingrats, des taupes du pouvoir ou les deux. Ils connaissent mon parcours.

Dois-je leur rappeler que j’ai connu des licenciements parce que, précisément, en tant que fils du colonel Amirouche, je n’ai pas voulu me taire, et que j’ai connu les prisons de Tizi-Ouzou, de Blida, de Médéa et de Berrouaghia.

De vous à moi, connaissez-vous beaucoup de fils de héros de la lutte de libération nationale qui ont mon parcours? Peut-être que si j’avais une sablière, pris des milliers d’hectares, volé des millions de dinars, alors ces gens trouveraient cela normal.

Encore une fois, cela n’a été ni la culture de mon père ni la mienne. Et ceux qui disent cela sont en général ceux qui ont participé au traquenard qui a coûté la vie à mon père au moment où il se rendait à Tunis pour leur demander des comptes et surtout exiger qu’ils rentrent se battre au pays.

Ce sont les mêmes qui ont séquestré la dépouille d’Amirouche pendant 20 ans sans être inquiétés qui trouvent anormal que je continue le combat de mon père.

Mais les langues se délient, des témoignages sortent. Non! Pour être bien vu par le makhzen algérien, il ne faut surtout pas être le fils du colonel Amirouche qui s’est battu pour une Algérie qui est le contraire de celle d’aujourd’hui.

Vos interventions à l’APN, diffusées par Internet, sont de véritables réquisitoires du régime, de ses hommes surtout. Pourquoi ce ton?

Quel ton voulez-vous que j’adopte avec un régime qui nous opprime depuis 1962? La situation est si grave pour le pays. L’Algérie est au bord d’une désintégration sociale et peut-être d’une désintégration tout court.

Les citoyens qui mènent depuis dix ans un combat contre le terrorisme sont humiliés. Ce régime a «démocratisé» la corruption, et vous voulez que je sois serein?

Ce que j’ai dit lors de ma dernière intervention à l’occasion du débat sur la loi de finances, je le pense sincèrement: j’ai peur pour le présent et l’avenir de mon pays. Avec ce régime, nous allons tout droit vers l’explosion de l’unité nationale. J’ai bien peur que l’Algérie, telle que nous la connaissons, n’existera plus pour nos enfants. Et nous, nous n’avons pas de pays de rechange.

Comment ces interventions sont-elles reçues par vos adversaires politiques?

En général et en privé, les gens me félicitent pour mon courage mais terminent souvent par une petite phrase : «Fais attention à toi, ces gens-là sont capables de tout». Dans le lot, certains sont sincères, d’autres ne sont que des émissaires de leur chef pour intimider.

Mais il y a toujours, lors de mes interventions, le ministre chargé des Relations avec le Parlement, un homme assez peu recommandable et dont le passé obscur est très bien connu à Batna, qui manipule deux députés de sa région pour essayer de me déstabiliser. Comme par hasard, ces députés ont déjà des dossiers au sein de la justice. Mais le problème, ce n’est ni ce ministre ni ces députés. Le problème, c’est le système qui a fait du premier un ministre et des deux autres des parlementaires alors qu’ils devraient être en prison.

Dans la rue, les Algériens viennent vous féliciter pour votre courage. Que leur répondez-vous?

Il n’y a aucun courage à avoir à parler dans son propre pays. Des citoyens à l’instar de Djaout sont morts pour avoir dit et écrit la vérité.

J’avais du courage quand j’ai milité en 1980 et que la police nous pourchassait, ou en 1985 quand j’ai été traduit devant la Cour de sûreté de l’Etat, poursuivi de l’article 77 qui prévoyait la peine de mort. En ce temps-là, il est vrai qu’il fallait être courageux pour s’opposer au système du parti unique.

Dire la vérité actuellement, c’est juste être honnête avec soi-même et avec ses électeurs. Je ne vois pas quel courage il faut avoir pour venir à l’Assemblée parler, passer en direct à la télé et la fin du mois être payé. Je ne pense pas être courageux, j’essaie juste d’être honnête.

Une des questions sur laquelle, à raison, vous ne laissez rien passer, c’est celle des faux moudjahidine et la falsification de l’histoire de la guerre de Libération pour la récupération et la fabrication minute de héros. Cette question vous occupe-t-elle en tant que détournement d’un fondement symbolique ou en tant que manipulation politique?

Les deux. Cette question est un fondement symbolique qui est sacré pour moi. Mais nous savons tous que c’est sur cette question que le régime a fondé et voulu légitimer son existence. C’est depuis 1982 que j’essaie avec d’autres camarades de combattre la manipulation du pouvoir de ce dossier.

Je voudrais faire au passage une petite remarque. Quand j’ai soulevé ce scandale à l’Assemblée, ce fut un déluge d’attaques. Quelques semaines plus tard, l’historien Mohamed Harbi intervient à Constantine pour dire la même chose, ce qui est très bien, personne n’a rien trouvé à redire. Qui peut m’expliquer cette différence de traitement?

Le pouvoir algérien, pour s’attaquer aux véritables fils de chahid, a créé de faux fils de chahid, qui, en plus, président ces associations.

Pour s’attaquer aux véritables moudjahidine, il a créé de faux moudjahidine.

Le pouvoir, pour s’attaquer aux véritables héros, a créé de faux héros.

Boussouf et Boumediene, qui ont été les précurseurs de ce détournement, sont toujours protégés et excusés. Mais le peuple n’est pas dupe.

Quand j’entends le chef de l’Etat annoncer qu’il y aura en Algérie une histoire officielle, j’ai froid dans le dos. Je vous parie un kilo de sardines à Bouharoun que dans les prochains livres on nous affirmera que les plus grandes batailles de la libération nationale se sont déroulées au Mali. Vous savez, quand on détourne l’histoire avec tant d’acharnement, cela veut dire que l’on est capable de tout.

C’est pour cela que, sur ce sujet, il ne faut jamais faire la moindre concession.

Quelle est, selon vous, l’image que les Algériens ont des députés?

L’image que renvoie le député dans la société est globalement négative. Il est le reflet de cette majorité de députés arrivistes qui doivent tout à l’administration et qui sont surtout caricaturés par les mains levées synonymes de soumission et d’asservissement aux parrains qui les ont désignés. Triste record dans le monde, l’Assemblée algérienne n’a jamais rejeté un quelconque projet présenté par le gouvernement.

Je vous laisse le mot de la fin…

Dans ma dernière intervention au sein de l’hémicycle, j’ai dit que nous sommes assis sur un volcan. Je le pense profondément.

C’est pour cela qu’il est plus qu’urgent de trouver des solutions radicales et immédiates à la crise de confiance qui règne dans notre pays.

Dans le cas contraire, nous allons tout droit vers de graves problèmes qui pourront hypothéquer notre présent, mais pire, même l’avenir de ce pays.

Ce sera mon mot de la fin. L’Algérie, telle que nous la connaissons aujourd’hui, risque de ne pas exister dans un avenir proche.

A. M.

BARBES, VOILES, FOULARDS ET CHÉCHIAS ….

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Le plus important, est-il ce qui est posé sur les têtes ou ce qui bouillonne dans les têtes et dans les sociétés?

On pourrait aussi se demander : quelles sont les interactions entre les deux?

Pourquoi l’habitus corporel ou vestimentaire prend-il un sens dans certaines circonstances alors que dans d’autres circonstances il n’en a pas ou prend une autre signification?

Autant de questions complexes que des lois ou mesures administratives, dictées par les passions et les intérêts, croient trancher en évitant d’aller au fond des problèmes de société pour les résoudre…

En plus d’un demi-siècle, l’Algérie et le monde en ont vu passer, des modes et des couleurs. Qu’en était-il des problèmes sous-jacents? Agir sur les réalités ou sur les apparences?

Ce récit incitera-t-il à se méfier des visions simplistes? Aidera-t-il à préférer le « sur mesure » au « prêt à porter » dans les solutions préconisées?

par Sadek Hadjerès, [[chercheur en géopolitique, ancien premier secrétaire du PAGS (1966 -1990)]] le 22 décembre 2003

De vives polémiques autour des attributs pileux ou vestimentaires masculins et féminins font rage périodiquement des deux côtés de la Méditerranée En rapport quasi-direct avec les conjonctures politiques, elles ont été exacerbées au cours de la décennie récente par la spirale du drame algérien. En France, des réunions d’institutions ou d’organisations mettent le «problème» du foulard comme point unique à leur ordre du jour. Partout ailleurs dans le monde, il en a été de même lorsque des développements géopolitiques aux causes multiples ont amené les camps et les groupes qui s’affrontent à faire chacun pour sa part référence à «l’islam», les uns pour l’incriminer, les autres pour en réaffirmer les vertus.

Pourquoi tourne-t-on l’attention vers des «gadgets», ironise Said Yahia Cherif dans sa chronique «Sucré-Salé» de Beur-FM, alors que, suggère-t-il aussitôt après avec pertinence, les mêmes sont plus discrets quand il s’agit des enjeux financiers énormes liés par exemple aux interprétations religieuses de ce qui serait ou non licite à la consommation des musulmans.

Les illustrations qui suivent, autour d’un thème fortement controversé, s’échelonnent sur le demi siècle écoulé. Elles ne veulent pas convaincre mais donner à réfléchir sur des interactions complexes entre les luttes d’intérêts et le heurt des représentations. Mon témoignage et les opinions qui s’en dégagent se veulent une contribution à un débat que seul le mouvement social en définitive tranchera, à travers les lourds et graves enjeux et besoins de société qui ne cessent d’émerger, le plus souvent dans l’indifférence coupable de milieux dirigeants.

Comme si l’expérience ne nous avait pas encore suffisamment instruits, les problèmes actuels m’ont ramené à cinquante ans en arrière, quand dans “l’Algérie de papa”, le certificat de maturité sociale et politique vous était accordé lorsque MM. Durand et Lopez, détenteurs des critères de l’honorabilité, daignaient dire de vous: «ce MoKHammed là (ils prononçaient difficilement les h), vous savez, il est très bien; d’ailleurs la preuve, c’est qu’il est habillé comme nous”. Et de se répandre en plaisanteries mille fois usées sur les pantalons bouffants et les turbans des “melons”, les voiles féminins des “moukères”, etc. Ce genre d’approches assimilait une mode vestimentaire à une langue, une religion, une culture, un statut social et politique fortement dévalorisés à leurs yeux. Ce qui alimentait évidemment nos réticences, voire nos répugnances à adopter les signes extérieurs de “l’Autre”, puisque cela devait signifier passer dans son camp, devenir un “kafer”, l’impiété étant alors synonyme de complicité avec les oppresseurs.

La question ainsi abordée sur le mode manichéen durant des décennies continue à apparaître à de nombreux médias et hommes politiques comme un enjeu majeur. L’opinion s’est même fait jour dans certains milieux, que si grâce à des mesures administratives rigoureuses, on arrivait à faire disparaître barbes, foulards et hidjabs des paysages algérien et français, ce serait une grande victoire pour la modernité et la démocratie. Dans certaines conjonctures où les rapports de force ont basculé ou étaient sur le point de le faire, cette conception a fait la fortune inattendue des salons de coiffure, tandis que les rieurs se sont momentanément divertis des revirements dans la garde-robe de leur entourage.

Quant aux problèmes de fond, difficiles à résoudre par quelques coups de ciseaux ou un tour de passe-passe vestimentaire, ils se sont alourdis et aggravés, faute de vrais remèdes aux racines de la crise. L’arbre des façons de s’habiller et de se coiffer a fini par cacher la forêt des problèmes sous-jacents. D’autant plus facilement que nombre d’extrémistes islamistes, porteurs de projets de société fondamentalement opposés mais de représentations seulement symétriques à celles des “modernistes” de l’habit et de la coiffure pour ce qui est des mécanismes de pensée, en avaient fait de leur côté aussi une question de principe, un emblème, une stratégie. Ils n’ont ménagé pour cela aucun effort comme à Kaboul pour généraliser leur modèle, combinant dans ce but les exhortations à embrasser inconditionnellement leurs versions particulières de la foi et les contraintes physiques et morales au plus haut degré.

Ces batailles vestimentaires n’auraient eu qu’un intérêt folklorique, si elles n’étaient «le décor» et l’accompagnement de tragédies humaines insoutenables. Leur intérêt est qu’elles sont révélatrices de mécanismes et d’enchaînements pervers d’une époque lourdement chargée en heurts de représentations (d’aucuns les ont appelés de civilisation), en référence à des appartenances linguistiques, religieuses, culturelles, etc. Déployées au grand jour comme autant de drapeaux ou cheminant de façon souterraine, les représentations antagoniques sont en interactions sinueuses avec des enjeux réels et concrets mais le plus souvent masqués. Déceler ces interactions, leurs pièges et leurs paradoxes, est l’une des façons d’éclairer la complexité des conflits géopolitiques et de contribuer éventuellement à leur solution .

A travers les jalons concrets qui me reviennent en mémoire, c’est le rôle et l’importance du vécu que je souhaite mettre en lumière, que ce soit celui des individus ou celui des sociétés, dans les situations qui font problème. Sans opposer cette démarche aux éclairages théoriques et idéologiques, il me paraît plus productif de combiner les deux approches.

LES CHECHIAS DE MON ENFANCE

Nous, les petits indigènes des villages de colonisation de Berrouaghia puis de Larbâa où j’ai vécu, quand nous avions la chance (à cinq pour cent) d’être écoliers dans la deuxième moitié des années trente, nous ne faisions pas vieille France avec nos chéchias écarlates. Elles nous faisaient appeler « fromages rouges » par nos condisciples européens, tandis qu’à leurs yeux moqueurs nous devenions des « cailloux rasés » après avoir ôté nos couvre-chefs en salle de classe. Mais nous y tenions à ces chéchias, y compris si on avait été reçu le premier au concours des bourses et que l’instituteur disait de vous, en s’adressant aux élèves pieds-noirs: vous n’avez pas honte, il parle mieux que vous le français.

Cette chéchia n’était pas un symbole religieux. Il y avait dans le pays toutes sortes de couvre-chefs (araguiat, chaches, turbans, chapeaux de paille, etc) dont aucun n’avait été porté en Arabie par les contemporains du Prophète. La mienne, à l’armature rigide, était de type «turc», comme l’indiquait son nom de chachia Stamboul (mais d’autres l’appelaient le fass, sans doute en référence à la ville marocaine de Fès). D’autres chéchias, du genre tunisien, étaient plus souples, avec ou sans pompon, elle étaient aussi portées encore dans les années trente par les israélites âgés de Berrouaghia, c’était une des pièces de leur habit traditionnel.

L’essentiel pour nous résidait dans le fait suivant: garder sur la tête le couvre-chef de nos parents et arrière-grands-parents, de la plupart de nos voisins, de nos coreligionnaires et de nos compatriotes, faisait partie de notre personnalité. Nous ne nous imaginions pas autrement. Sans y avoir réfléchi outre mesure, notre coiffure symbolisait une de ces ultimes dignités que nous cherchions à préserver dans le naufrage culturel de la captivité coloniale. Malheur au condisciple européen qui, pour plaisanter gentiment ou vous tourner méchamment en bourrique, vous décoiffait ou pire, s’enhardissait à transformer votre coiffure en ballon de foot. La provocation était caractérisée, aussi humiliante et suivie de vengeance que l’insulte à votre mère.

Il était pour nous impensable de se promener tête nue ou de rentrer à la maison sans sa calotte. C’est bien pourquoi Nabi, sportif cycliste et loueur de vélos de Berrouaghia, avait son truc infaillible. Avant de nous laisser enfourcher sa mécanique louée pour un nombre de demi-heures indéterminé, il fallait lui laisser notre précieux couvre-chef dans l’atelier, au milieu duquel trônait un petit portrait de Mustapha Kamal Ataturk (comme chez le vieux Barazan, qui joignait à ses talents de coiffeur celui d’un habile extracteur de dents et du meilleur expert en circoncisions). À l’expérience, consigner notre chéchia était pour Nabi la meilleure garantie que nous lui ramènerions et la bécane et le montant de la course. En l’occurrence, notre tête nue ne scandalisait pas nos compatriotes villageois, elle figurait pour eux notre tenue de cyclistes occasionnels.

Pas de complexe dans ce domaine à l’égard des bérets des garçons européens. Par discipline et intérêt scolaire, nous entrions tête nue en salle de classe, comme les autres élèves, le seul problème mineur était que les casiers étaient parfois étroits pour nos calottes. Nous n’étions pas convaincus pour autant que la déférence envers un lieu respectable ne pouvait s’exprimer que par une règle unique. Pourquoi se décoiffer, plutôt que de nous déchausser comme nous le faisions avant de nous installer sur les nattes de l’école coranique, d’entrer à la salle de prières de la mosquée, ou tout simplement de rendre visite à des amis ou voisins à leur domicile, par égard au carrelage propre ou recouvert de tapis.

D’une certaine façon, nous ressentions mieux la relativité des mondes qui nous entouraient, alors que d’éminents idéologues colonialistes des années trente vantaient leur univers exclusif d’êtres supérieurs par de grasses railleries : ils pissent accroupis et nous pissons debout, ils rendent grâce à Dieu quand ils rotent après être rassasiés alors que pour nous c’est du plus indécent. Je vous épargne l’indigence d’autres insanités du même acabit.

Nous savions que dans les grandes villes, ou plus rarement dans notre village, certains de nos coreligionnaires sacrifiaient à la mode européenne. Cela n’avait pas sur nous l’effet particulier de nous inciter à changer ce qui nous paraissait l’ordre naturel des choses, à moins d’une motivation fortement intériorisée qui nous rendait attrayant le changement. Auquel cas, faites confiance au pragmatisme. Il nous faisait découvrir sans effort, comme pour tous les peuples du monde, les formes et les voies d’adaptation appropriées. J’en ai retrouvé trace dans la photo de groupe de l’association gymnique musulmane de la deuxième moitié des années trente à Berrouaghia, présidée par le même Nabi. Des enfants jusqu’aux seniors, nous étions vêtus de tenues blanches du meilleur goût moderne, et symboliquement, ce qui ne gâtait rien, nous arborions de fières chéchias stamboul frappées d’un petit croissant doré. Inutile de dire que les footballeurs «indigènes» de l’équipe locale ou quelques années plus tard ceux du Riadha Club de l’Arbâa (les clubs musulmans commençaient à contourner les interdits coloniaux) se passaient de cet accessoire encombrant en milieu de terrain et nul n’y trouvait à redire.

Bien sûr, comme pour toute tradition enracinée, la pression du « qu’en dira-t-on » jouait contre la montée des pratiques plus modernes. Cela donnait lieu à des compromis que nous trouvions amusants mais qui arrangeaient tout le monde. Les travailleurs émigrés en France venant passer leurs vacances en Kabylie, une fois installés dans le bus qui les ramenait du Bastion central d’Alger vers Tizi Ouzou, rangeaient dans leur valise la casquette ou le béret qu’ils portaient en embarquant à Marseille ou à Port Vendres. Ils les troquaient pour la coiffure la plus appropriée à leur village natal et ressortaient de leur valise-vestiaire cosmopolite le burnous qui couvrait de ses larges plis leur costume à l’européenne. Ainsi étaient-ils prêts à reprendre leur place à l’assemblée de la djemâa aux côtés de leurs parents et proches restés en «tagandourt» (gandoura ou djellaba), avides pour leur part de se faire raconter dans le plus petit détail comment ça se passait de l’autre côté de la mer.

Enfants, nous avons vécu les mêmes tribulations vestimentaires quand nous nous rendions au village natal pour les trois mois de vacances scolaires. Il nous fallait prendre garde que nos chapeaux de paille d’été citadins, que nous avait fourgués Seksik, l’astucieux commerçant israélite en confection, ne ressemblent pas trop à ceux des Français, au risque de nous attirer le regard sombre du grand-oncle. Il était enraciné dans les traditions berbères bien que politiquement «pro-français» (Albert Camus, dans un de ses reportages parle de lui à propos du premier douar (Oumalou) détaché du système des “communes mixtes” et reconverti en centre municipal dont il fut le président désigné). Nous finissions par céder à ses remontrances, heureux que le chapeau paysan kabyle nous évite de retourner à la chéchia trop chaude pour les travaux des champs sous la canicule.

MUTATIONS SANS MYSTÈRES

Pourtant, peu d’années plus tard, à la charnière des années 42-43, il n’y a brusquement presque plus de chéchias chez les jeunes de Larbâa. A quoi est due une révolution vestimentaire aussi rapide?

Il y a eu simplement qu’on avait manqué de tout sous le régime de Vichy jusqu’en Novembre 42. Les pénuries, aggravées par les discriminations raciales, avaient mis les populations épuisées par la faim, le typhus et les ulcères phagédéniques, dans un dénuement quasi total. Elles avaient réduit les habits, chaussures et coiffures du plus grand nombre à l’état de lambeaux rafistolés du mieux que nous pouvions. Sur quoi est survenu le débarquement en Afrique du Nord des troupes anglo-américaines, une manne pour les régions où elles campaient ou transitaient vers la ligne de front tunisienne, alimentant un marché considérable d’habits militaires et autres produits de consommation bradés à bas prix, troqués ou cédés gratuitement.

Croyez-moi, le plus grand nombre de jeunes a fait alors de nécessité vertu, le calot et la tenue des GIs ont représenté le top de l’élégance. Nous pouvions jouer avec nos vieilles chéchias usées jusqu’à la corde, roulées en guise de ballons, tandis que certains jeunes endimanchés, prolongeant les évolutions influencées dans les villes par les films égyptiens, se sont pris d’intérêt pour leur chevelure noyée sous la “gomina”, se demandant si la raie sur le côté plutôt que les cheveux en brosse, aurait davantage les faveurs des demoiselles. Car elles aussi, dans leur monde parallèle et derrière leurs adjars (voilettes) ou la petite lucarne de leur voile blanc traditionnel, scrutaient à leur façon les évolutions qu’elles commentaient au bain maure ou entre parentes et voisines. Malicieusement, certaines reprenaient même un couplet impertinent pour piquer leurs compatriotes “ya Johny ya Johny, aïounek hebblouni” (Johny, Johny, tes yeux m’ont affolée”).

La métamorphose n’a eu besoin ni de fatwa ni d’oukase administratif pour la légitimer. Elle n’a soulevé ni drames ni manifestations d’intolérance envers ceux qui n’avaient pas suivi le mouvement spontané. Elle a été si massivement intériorisée qu’il n’y a pas eu de retour en arrière lorsque les causes qui l’avaient provoquée ont disparu. Les autorités morales de l’association El Islah et du nadi (cercle) qui en dépendait, dont les deux cheikhs, l’un Si Mohammed barbu très ouvert et l’autre imberbe plutôt conservateur. Ils tenaient un langage indifférent aux mises diverses de leur auditoire, autant ceux habillés à la moderne (salariés, petits fonctionnaires, ouvriers agricoles, artisans, jeunes sans emploi) que ceux en habits traditionnels (petits propriétaires ou villageois récents encore liés à leur douar d’origine).

Quelle explication à cette évolution des mentalités? Nous vivions une période d’intense ébullition politique. La vague du mouvement national, avec un mouvement associatif et éducatif important et la création des AML (Amis du Manifeste et de la Liberté), prenait son essor. La question de l’indépendance, jusque là portée par des pionniers et militants convaincus, commençait à se poser à de plus larges milieux.. Ce qui continuait à déterminer les options prédominantes en matière vestimentaire, c’était la perception qu’avaient les gens ou les collectivités de leur intérêt, de leur dignité, de leur personnalité. Or cette perception était maintenant dominée par la découverte d’un monde nouveau aux sens géographique, culturel et politique. Nous ne tournions plus en rond dans le long face à face avec la puissance coloniale et ses leviers multiples, dont les limites et les faiblesses nous étaient apparues. Nous n’avions plus à dire et penser systématiquement blanc quand elle cherchait à nous imposer le noir. Les formules nouvelles de “el watan” (la patrie) et de “al istiqlal” (l’indépendance) exerçaient leur magie et servaient d’antidote aux effets pervers supposés des «bid’ât», les innovations que nous avions tendance à rejeter jusque là. Une alchimie complexe faisait son chemin contradictoire dans les esprits des différentes générations.

Certains « piliers » des salles de culte ouvertes par les associations réformistes des Oulamas en accord ou en compétition avec le PPA, emmitouflés dans leurs qachabias, continuaient à meubler leur oisiveté par des discussions anachroniques et sans fin sur la longueur supposée des cheveux du Prophète. Un thème nouveau a soudain bousculé la torpeur séculaire qui les berçait. D’un oeil sévère mais visiblement déstabilisés par l’impact nul de leurs sarcasmes, ils regardèrent s’activer les jeunes du mouvement de masse des scouts musulmans en short et calots militaires (à défaut des classiques chapeaux scouts), qui comptaient parmi eux des pères de famille. La nouveauté non seulement n’avait pas choqué la majorité de la population, mais jointe à la ferveur patriotique montante, elle a signifié pour le plus grand nombre que la résignation au malheur était en train de se muer en espoir. De grosses larmes roulaient sur les joues de vieilles personnes en habits traditionnels qui vinrent en nombre nous féliciter après notre défilé du 11 Novembre 1944 (anniversaire de l’armistice de la première guerre mondiale). Les autorités françaises locales nous y avaient perfidement conviés, espérant que de notre part ce serait une marque d’allégeance. Mais par sa nouveauté et sa réussite, notre démonstration fit l’effet d’un électrochoc anticolonial tant sur la population musulmane qu’européenne.

IL N’EST PIRE SOURD….

Une année auparavant, au printemps 43, j’avais vécu un épisode qui est resté gravé dans ma mémoire et m’a plusieurs fois éclairé dans des situations et des problématiques similaires. J’ai constaté la facilité avec laquelle des esprits bien intentionnés peuvent vous asséner leurs jugements sans appel. Selon eux, l’attachement à des modes vestimentaires ou à des coutumes jugées rétrogrades annihile pour l’éternité les capacités des intéressés à s’adapter et agir pour le mieux dans les combats et les processus induits par le monde contemporain.

À Larbâa, le mouvement culturel associatif à contenu patriotique n’avait pas encore démarré (il le fera trois mois plus tard) et le mouvement politique nationaliste qui prit appui sur lui n’avait pas encore connu l’essor idéologique et organique qui marquera l’année suivante. Seule dans la localité la section communiste sortie de la dure clandestinité imposée par Vichy venait d’organiser un meeting assez réussi pour ce qui était de l’affluence, avec la participation d’un orateur du PCF et de Amar Ouzegane pour le PCA. À la fois satisfaits et déçus par les allocutions, moi-même et trois autres jeunes (deux collégiens et un artisan bourrelier) sommes allés demander à Gachelin, horloger de son état, européen révolté par les injustices envers la population musulmane et membre actif de la section communiste, pourquoi le PCA n’abordait-il pas de façon plus résolue dès cette période la question de l’indépendance de l’Algérie?

La discussion aurait pu être fructueuse s’il avait invoqué, en rapport avec la guerre antifasciste, des raisons de stratégie mondiale, fondées ou non, qui ne mettaient pas en cause le droit à l’indépendance mais en différaient seulement les échéances ou les modalités de réalisation. Le dialogue espéré tourna court. Sûr de lui, l’horloger répondit d’un ton paternaliste:

– “Mes enfants, l’indépendance c’est bien; mais vous les musulmans, vous ne pourrez pas y parvenir!”

– Et pourquoi donc?

– Parce que, enchaîna-t-il, vos femmes portent le voile”!


C’était surgi des profondeurs, il n’avait pas eu une fraction de seconde de réflexion

Élémentaire, mon cher Mohammed Arezki, mais vous n’y aviez pas pensé. Quand on est dans les ténèbres, n’aspirez pas à la lumière, à moins de raisonner comme si vous y étiez déjà, c’est à dire comme nous, les gens civilisés et correctement habillés. Franchissez donc en un jour les siècles et les sinueux cheminements de notre longue maturation historique! Troquez vos oripeaux désuets contre la lingerie de Marianne; la liberté, l’égalité et la fraternité seront au rendez-vous!

Le simplisme de cette approche n’était pas le fait de tous les européens ou de tous les communistes. Mais il était répandu, y compris chez des catégories d’Algériens qui s’estimaient à juste titre civilisés ou ceux que nous appelions par dérision les “sifilizi” parce qu’ils ne faisaient que singer des apparences extérieures. Dans la même logique aussi, de sincères patriotes s’interrogeaient: comment revendiquer et arracher l’indépendance, alors que nous ne savions même pas fabriquer une aiguille? Malek Bennabi, islamiste moderniste, privilégiait avant 1954 l’action moralisatrice et réformiste en l’opposant à l’engagement politique pour la libération, y compris celui des Oulama. Quant à notre naïf et sympathique horloger, il ne se rendait pas compte qu’il était lui-même en contradiction avec la philosophie proclamée de sa mouvance, quant à la responsabilité fondamentale d’un système colonial global et plus qu’archaïque dans la genèse de tous les faits attristants constatés (autrement plus dévastateurs ou meurtriers que les voiles blancs de nos femmes) et dans le blocage des évolutions sociopolitiques souhaitables, autrement plus profondes et urgentes que celles des attributs vestimentaires.

Bien plus, notre ami habitué à la logique mécanique de ses horloges familières, ne se rendait pas compte que son opinion sur la signification des modes d’habillement, était en contradiction avec des pratiques plus ou moins codifiées des dirigeants de son parti. Comment dans les meetings ou sur les photos officielles apparaissait Amar Ouzegane, premier secrétaire du PCA à l’époque ? Excellent orateur et homme politique avisé sur le plan des questions sociales (en dépit de son ratage d’envergure sur la question nationale dans la première moitié des années quarante), il montait à la tribune ou paraissait dans les reportages journalistiques arborant une rutilante chéchia stamboul, légèrement penchée sur le côté (“maândjra” comme on disait) selon le meilleur goùt de l’élégance citadine.

C’était de bonne guerre, puisque la mise des orateurs ou activistes militants gagnait à ne pas détonner et à se rapprocher le plus possible du “look” supposé des destinataires du message politique. Cette attention à une mise vestimentaire commençait néanmoins à être dépassée et en retard d’une guerre, du moins c’est mon avis, compte tenu des évolutions que j’ai signalées. Et surtout, le port du fass ne pouvait à lui seul pallier les lacunes de l’orientation politique que Ouzegane et André Marty assumaient avec une particulière virulence.

Les années suivantes, quand Larbi Bouhali, le nouveau premier secrétaire du parti, a du assumer le lourd héritage du faux pas des orientations précédentes, le redressement salutaire se fit progressivement mais ne vint pas de la chéchia dont était affublé son prédécesseur et qu’il continua à porter un certain temps sur les photos. Le soi-disant indispensable couvre-chef national continuait en effet à trôner au siège central ou régional du parti, prêt à être décroché du porte manteau par le responsable partant en meeting ou pour une démarche officielle. Mais la crédibilité retrouvée des appels et des actions du parti fut à porter au compte des orientations nationales et de classe sans ambiguïté, proclamées et assumées sur le terrain. La fougue patriotique et la volonté unitaire n’avaient pas besoin de s’exprimer par l’habit, c’est leur pertinence qui emportait l’adhésion de ceux qui écoutaient ou approchaient Ahmed Akkache ou Bachir Hadj Ali, dont les têtes nues étaient rebelles au couvre chef traditionnel. Bachir, qui avait pourtant assidûment fréquenté le “Cercle du Progrès” des réformateurs islamiques avant la deuxième guerre mondiale, avait même montré de l’agacement et une certaine ironie quand des camarades lui avaient recommandé cet accessoire désuet.

Les têtes nues de ces derniers étaient-elles pour autant un indice fiable de la modernité de leur combat? Les pratiques et les idées de la modernité ne sont-elles à l’aise que si elles ne sont pas surmontées d’un turban ou d’un foulard ? La casquette d’un prolo parisien ou la dernière coiffure en vogue dans la jeunesse d’Europe sont-elles le talisman qui les vaccine contre les comportements familiaux violents, les superstitions, les frivolités ou les idées racistes? Mon propos n’en finirait pas de citer les comportements et les réflexions des paysans, ouvriers agricoles, mineurs, dockers, artisans, commerçants ou intellectuels que j’ai côtoyés, qui s’inscrivent en faux contre les étiquetages fondés sur le vernis des apparences. Je m’en tiendrai à l’évocation de paysans membres du comité Central du PCA, comme Tahar Ghomri ou Mejdoub Berrahou, tous deux de la région de Tlemcen. Dans le cours de leurs luttes vigoureuses contre le régime colonial avant et durant la guerre de libération, ils avaient mis sur pied dans leurs douars des organisations de femmes paysannes tournées vers la prise en mains des problèmes matériels et sociaux quotidiens. De son côté, Mohammed Guerrouf, paysan et maître coranique dans les Aurès où il trouvera la mort au combat, croyant et pratiquant assidu, n’était nullement dépaysé au cours des séances du comité central, de faire référence autant à des hadith du Prophète qu’à des citations de Lénine ou Staline.

EMBALLAGE ET MARCHANDISE

Sans aucun doute, l’habit et l’apparat ne sont pas neutres mais significatifs autant des longues strates d’évolutions séculaires que des moments de mutations historiques rapides. Mais il est erroné par essentialisme de les considérer comme relevant immuablement et exclusivement des appartenances ethno-linguistiques ou religieuses, ou de modes de pensée figés pour l’éternité. Les contextes politiques et les objectifs visés par les protagonistes entrent aussi en ligne de compte. Entre autres, il est un fait indéniable : l’habillement et la présentation peuvent se prêter aux manipulations des politiciens en quête de charisme ou d’effets d’embrigadement. Messali Hadj soignait particulièrement une mise qui lui paraissait un atout important pour son emprise sur les foules. Benbella a cru pouvoir miser sur «l’uniforme Mao» pour élever son prestige et l’enthousiasme envers son modèle de socialisme. Faire de la barbe, du kamis ou du hidjab l’uniforme des multitudes procède des mêmes calculs dans les mouvances islamistes. Il serait pour autant très réducteur d’adopter l’habillement pour seule grille de lecture du comportement et des orientations politiques. Il est dangereux de se tromper par excès, par défaut ou qualitativement sur le rôle socio-politique de ces signes extérieurs dans des conjonctures données, en négligeant les facteurs historiques, sociaux et culturels en relation avec eux. Les conséquences des erreurs d’appréciation peuvent s’avérer énormes, imprévues, à l’opposé des interprétations et des visées simplistes aussi bien de ceux qui cherchent à instrumentaliser ces apparences que de ceux qui se trompent de cible en incriminant l’habit alors que les enjeux sont autrement plus importants.

Ainsi, au lendemain du 13 Mai 1958 qui vit de Gaulle porté au pouvoir par l’action putschiste à Alger des “Comités de Salut Public”, ces derniers eurent l’idée géniale, à l’initiative de Mme Massu et Mlle Sid Cara, d’organiser sur le Forum d’Alger face à l’immeuble du Gouvernement général, une manifestation monstre des femmes algériennes prouvant leur attachement à l’Algérie française. Pour preuve de cet attachement, elles allaient jeter massivement leurs voiles blancs. Des camions militaires amenèrent nos compatriotes femmes par centaines sous les caméras de la télévision pour immortaliser leur spectaculaire allégeance au régime colonial. L’effet de ce carnaval dérisoire fut exactement inverse sur notre population autant féminine que masculine. Elle comprit que la revendication d’indépendance restait en travers de la gorge des ultra-colonialistes. Il fallait donc continuer à combattre ceux qui faisaient si peu de cas des traditions et de la dignité d’un peuple. Nouveau coup d’épée dans l’eau des malchanceux services psychologiques de l’armée ! Ils avaient cru percer au VietNam les secrets de la «guerre subversive», mais se sont avérés comme l’a dit le général Giap de mauvais élèves en Histoire.

N’auraient-ils pu méditer par exemple le fait que dans les prisons coloniales, les détenus les moins croyants et les moins pratiquants, y compris des européens, mettaient un point d’honneur à faire le jeûne du Ramadan par solidarité patriotique avec les autres? Ultérieurement, les manifestations du 11 Décembre 1960, tournant capital vers l’indépendance, leur ont-elles davantage ouvert les yeux, avec les dizaines de milliers de femmes, voilées ou non, clamant leur soutien au GPRA et à l’indépendance? Observez aussi les scènes filmées de juillet 1962 pour les fêtes de l’indépendance. Ce qui comptait et rassemblait n’était pas l’habit, mais l’ivresse et les espoirs de la Liberté conquise, au delà des deuils, des sacrifices et des opinions de chacun.

Printemps 1980, dix huit ans après l’indépendance, à Sidi Bel Abbès, ancien cantonnement de la Légion étrangère en Algérie. Vivant depuis déjà quinze ans en clandestinité sous le régime du parti unique, je suis pour quelques jours en Oranie et j’assiste à un spectacle qui m’emplit de bonheur : la sortie d’usine des huit cent femmes travailleuses occupées par la société nationale de montage électronique. Femmes voilées ou non, attendues par leur mari ou raccompagnées par des amis, femmes seules prenant un taxi pour rejoindre leur domicile, d’autres partant en groupe à pied, toutes les formes possibles de sociabilité et d’habillement féminin étaient présentes dans une atmosphère détendue où dominait la satisfaction d’avoir un emploi. Une propagande réactionnaire virulente se réclamant de la religion se déchaînait contre le travail féminin traité de “dévergondage”. Mais les groupes qui menaient ces campagnes, jouissant de la curieuse mansuétude de cercles influents du pouvoir, n’avaient alors qu’un impact marginal. La majorité des familles se réjouissait des revenus tirés du travail salarié d’un de ses membres, parfois la seule à travailler, ou bien espérait qu’avec le développement économique leur tour viendrait de compter sur l’embauche d’une des femmes ou filles du foyer. Lorsque la récession économique frappa au milieu de la décennie 80, il advint comme partout dans le monde que l’emploi féminin fut rendu responsable du chômage des hommes. Ce fut l’une des raisons qui alimenta le choc en retour intégriste des années 90, avec sa chaîne d’atrocités ponctuant les interdits vestimentaires et autres. Ce n’était pas la première fois que Sidi Bel Abbès qui avait connu avant 1954 un maire communiste soutenu par les élus nationalistes du 2ème collège, basculait vers l’autre extrémité de l’éventail politique. Comme Bab el Oued à Alger, ces oscillations se produisaient toutes les fois que la conjoncture socio-économique et politique neutralisait une grande partie de la population dans un attentisme inquiet vulnérable aux réactions chauvines. C’est précisément la majorité flottante dans la population musulmane après l’indépendance que les fetwas et les injonctions de “la yadjouz” ( ce n’est pas permis) ont visé à intimider, en exploitant la foi sincère et le sentiment de révolte contre les injustices. Là encore, dans la conjoncture de récession et de désarroi social, le plus significatif n’était pas la métamorphose impressionnante des modes d’habillement dans les rues et les lieux publics, mais la révolte dévoyée qui bouillonnait et évoluait sous les hidjabs et les kamis (robe masculine des islamistes), dans les têtes et les coeurs des gens ordinaires, qui ont cru dur comme fer aux perspectives grisantes des slogans et leaders qui dévoyaient leur soif de justice.

LES REPRÉSENTATIONS ÉVOLUENT

C’est ce que confirmera dans la même localité et partout ailleurs une nouvelle oscillation quelques années plus tard, avec un tournant significatif qui rappelle par certains aspects, quoique de façon moins spectaculaire, un tournant tout aussi décisif au cours de la guerre de libération. Les manifestations du 11 Décembre 1960 avaient alors stupéfié les stratèges colonialistes en révélant la foi patriotique ardente sous les voiles blancs des femmes “bougnoules”. De la même façon au milieu de la tragique décennie 90, à Sidi Bel Abbès comme dans les autres grandes cités algériennes, le tournant se produisit lorsque les femmes en particulier, encore elles, bravèrent massivement les consignes des groupes terroristes leur intimant sous peine des châtiments les plus terribles de ne pas envoyer leurs enfants à l’école, de ne pas se rendre à leur travail et autres injonctions de la même eau. Autrement dit, lorsque la perception par les citoyens des consignes vestimentaires et autres changea de contenu, passa plus nettement de l’expression du sentiment de protestation et de révolte contre les injustices à l’obligation d’adhérer à des comportements obscurantistes aberrants. Cette fois, les femmes voilées ou non, quelles que soient leurs références sacrées ou profanes, quelles que soient leurs opinions sur les visées du pouvoir ou des islamistes, se sont retrouvées sur des positions concrètes identiques ou convergentes pour rejeter dans les faits les consignes qui tournaient le dos au bon sens et aux intérêts vitaux et sociaux élémentaires, individuels et collectifs. A l’horizon, pas d’alternative suffisamment crédible de sortie du cauchemar. Mais à leurs yeux, le tandem intégrisme-terrorisme n’était plus la réponse salvatrice qu’ils avaient crue à l’oppression bureaucratique et à l’injustice sociale.

Au delà des réflexes et comportements communautaires ou grégaires, au delà des flux et reflux idéologiques, les événements ont une fois de plus accéléré les questionnements des individus en quête de réponses pragmatiques à leurs problèmes de vie et de survie quotidienne. Aux clivages encore très vivaces de type identitaire, tels que l’appartenance linguistique, clanique ou régionale, aux affrontements des fondamentalismes politiques camouflant symétriquement des enjeux économiques et politiques, font pièce progressivement des prises de conscience fondées davantage sur des intérêts corporatifs, de classe, de communautés objectives d’intérêts.

Les brouillages de toute sorte dans l’arène politique entravent les évolutions salutaires. Il serait naïf de croire, comme le confirme l’actualité algérienne de l’été 2003, ressentie par les citoyens comme nauséabonde et désespérante, que les prises de conscience débouchent linéairement sur les solutions. Mais la succession des expériences incite à compter davantage avec elles dans la quête d’une alternative de salut national qui n’a pas encore mûri. Le poids des besoins et des intérêts objectifs finit sur le long terme par infléchir les positions essentialistes les plus rigides. Quand on sait l’engouement formidable dans nos pays pour la photographie, le cinéma, la télévision, on ne peut que sourire des affirmations longtemps martelées par de doctes analystes sur le caractère réfractaire de l’islam aux représentations figurées et d’une façon générale aux réformes qui mettent en phase les musulmans avec leur siècle. Quand des championnes sportives sont démonisées par une catégorie d’imams complexés ou embrigadés, sous prétexte qu’elles courent les cuisses nues (quel crime horrible !), des milliers de jeunes les portent en triomphe à leur retour de compétition, des centaines de milliers d’autres suivent avec passion leurs exploits à la télévision. Quant à la tempête qui souffle dans les esprits des adolescentes croyantes, elle n’a pas pour objet majeur, contrairement à une opinion qui reste à la surface des choses, un dilemme pourtant réel au plan pratique et immédiat: porter ou non le foulard, aller ou non aux cours de gym ou à la plage, et si oui dans quelle tenue, etc.

Leur questionnement majeur dépasse ces détails quotidiens, il engage toute leur existence : comment, par delà une option vestimentaire et un mode de vie, qui sont une donnée (intériorisée ou non) résultant de multiples contingences, parvenir à assurer leur sécurité dans tous les sens du terme, faire des études, concilier travail et famille, s’insérer socialement, assumer sa dignité et se sentir bien avec sa conscience et son environnement? Le courant souterrain qui parcourt le monde féminin n’est pas à confondre avec les démonstrations tapageuses en faveur de l’un ou l’autre des hégémonismes idéologiques en dehors desquels à en croire leurs promoteurs il n’y aurait point de salut pour la condition féminine. Le socle déterminant des évolutions en cours, au delà des injonctions intellectuelles ou spirituelles extérieures ou intérieures au monde des intéressé(e)s réside dans un mouvement tectonique, surgi des profondeurs de la société effectuant un long travail sur elle-même.

Ce qui a incité Mohammed Harbi à remarquer : “Nous assistons aujourd’hui à une émergence d’un nouveau sujet islamique et à une marche dans la douleur vers l’individuation. L’avenir de cette individuation, qui est celui de la démocratie, se joue sur le terrain de la condition des femmes. Encore faut-il réussir à admettre le conflit ouvert dans la société, l’institutionnaliser et ne plus chercher à sortir de l’univers de la violence par l’éradication de l’autre ». [[in préface à l’ouvrage de Monique Gadant, Le nationalisme algérien et les femmes, Paris , L’Harmattan, 1995, p.7]]

RESPONSABILITÉ DES POLITIQUES ET DES INTELLECTUELS

Nous voilà au coeur d’un problème qui interpelle le monde politique. Les représentations spontanées, résultat d’évolutions antérieures, ne sont pas immuables. Les acteurs politiques contribuent au contenu de ces évolutions. Ils peuvent par démagogie “surfer” sur les étroitesses et attiser les conservatismes existants. Ils peuvent au contraire, à partir des fenêtres que les exigences de la vie ouvrent dans les terreaux traditionnels, éduquer et s’efforcer d’encourager les évolutions qui répondent le mieux aux intérêts objectifs des groupes et des individus concernés, sans heurter leurs sensibilités et leur dignité d’êtres humains.

Il serait possible d’illustrer nombre de ces influences contradictoires exercées par les courants idéologiques aussi bien nationalistes (dans leurs moments libérateurs comme dans leurs moments hégémonistes) que communistes (tiraillés entre le respect des héritages culturels et les tentations de la table rase).

Je me contenterai de souligner qu’il n’y a pas de fatalité des évolutions régressives et à quel point les avancées positives peuvent être intériorisés et s’enraciner durablement.

Le fait a été illustré dans des corporations de travailleurs tels que les dockers algériens, au long des différentes époques, celles de l’occupation coloniale, puis de l’emprise du parti unique nationaliste, puis de la contestation islamiste. Les dockers enturbannés et en bleu de chauffe, (dont nombreux gardaient leurs liens avec leurs origines rurales) ont vécu un patriotisme plus lucide et moins entaché par le chauvinisme ethno-religieux. Ils ont fait preuve à diverses reprises comme à l’époque de la guerre du VietNam, d’un sentiment internationaliste élevé malgré les attaques menées avec un rare acharnement pour des raisons partisanes contre les “communistes athées”. S’ils ont gardé par exemple une confiance sans faille à un de leurs leaders syndicaux européen, Baptiste Pereto, cela n’avait rien à voir ni avec le béret qu’il portait et le faisait reconnaître au milieu de la forêt de coiffures traditionnelles, ni avec sa faible pratique de la langue arabe qui se limitait à quelques formules assassines envers le patronat et le colonialisme, assurées immanquablement d’un tonnerre d’applaudissements. Tout simplement, il était avec eux dès cinq heures du matin et par tous les temps. Présent et vigilant à l’embauche, il recevait comme eux les coups de matraque des CRS à chaque action revendicative vigoureuse. Ils avaient vérifié maintes fois l’efficacité de ses recommandations tactiques, alors que les censeurs qui opposaient l’identité islamique à leur esprit de classe se dérobaient aux actions, nouaient des alliances douteuses avec les acconiers et les autorités du port et prônaient ouvertement le boycott des activités syndicales.

Autrement dit, il est plus fiable de juger les gens d’abord sur leurs actes, réactions et évolutions dans la vie sociale plutôt que sur leurs seules déclarations, coutumes ou apparences extérieures. Ces dernières sont révélatrices d’attachements conscients ou inconscients à des idéologies, des religions, des origines ethniques et linguistiques, mais ne déterminent pas automatiquement leur comportement social. Les messages délivrés par les signes extérieurs et les charismes gagnent à être interprétés plus au fond.

Qu’est ce qui a fait le prestige et les capacités mobilisatrices du discours de Messali Hadj? Sa barbe ou sa prestance en costume traditionnel, même s’ils ont été savamment entretenus par lui même? Ou bien la fulgurante résonance pionnière de ses appels à l’indépendance, droit au devant des aspirations et besoins profonds de son peuple? La barbe et la prestance se sont avérés inopérants auprès de la majorité des Algériens avec la nouvelle conjoncture et les positions du leader au cours de la guerre de libération.

De la même façon, le régime du chapeau et du costume à l’européenne aurait-il révolutionné la Turquie, si les paysans anatoliens n’avaient vu d’abord en Mustapha Kamal le compatriote et héros qui avait sauvé son peuple du joug humiliant des puissances européennes qui ne rêvaient qu’au dépeçage final de l’empire ottoman moribond? Depuis deux décennies, le foulard éclipsé jusque là a pris dans ce pays une autre signification, différente de celle des années vingt, dès lors que le régime laïciste n’a pas donné à l’indépendance les contenus démocratique et social qui auraient comblé les espoirs de la majorité des peuples musulmans de Turquie.

Bien des leçons découlent de tous ces faits, pour les intellectuels, pour les acteurs socio-politiques et pour la société.

D’abord, avant de juger, il faut comprendre (Antoine de Saint Exupéry).

La perception plus compréhensive des comportements à première vue déroutants est incontournable pour l’observateur qui souhaite analyser la société comme pour l’acteur qui veut rester en phase avec ses potentialités et mieux avoir prise sur ses évolutions.

A défaut d’attention au concret et au débat multilatéral, il nous est resté la confusion des diatribes «sanglantes» au propre et au figuré. Confusion dont les nuisances n’ont eu d’égales que celles des certitudes clamées par les protagonistes dans des drames aux manifestations et racines aussi complexes.

Face aux surprises et paradoxes du terrain, les débats théoriques et idéologiques ont incontestablement leur utilité quand ils évitent les polémiques désincarnées de concepts abstraits qui se battent en duel, ou au service exclusif d’enjeux politiques et partisans de court terme. Mais au bout du compte la vie reste maîtresse. Elle ne nous ménage ni ses ruses ni ses surprises si on en reste à des rationalités et des logiques préconçues.

Ensuite et en corollaire, il est plus bénéfique aux réelles sorties de crise de rechercher les enjeux sous-jacents à chaque situation plutôt que de s’en laisser détourner par les leurres des signes accompagnateurs, plus ou moins spectaculaires. Quand on se place du point de vue de la liberté, de la dignité et de la justice sociale, du point de vue des intérêts profonds de la base sociale et non des mouvances ou des clans braqués avant tout sur leurs visées de pouvoir, les solutions souhaitées gagnent à détecter les leurres et faire transparaître les vrais problèmes.

Lutter pour imposer une plus grande visibilité des enjeux réels fait partie des efforts démocratiques et d’instauration d’un ordre et d’un système plus justes. Là se trouve l’authentique radicalisme.

Il n’est pas dans les recettes de soi disantes et arrogantes «real politik», dont les effets et les objectifs sont de pérenniser par tous les moyens les pratiques de protagonistes, qui alternant les luttes à mort et les louches connivences, se rejoignent dans un hégémonisme ravageur pour la nation et la société, quel qu’en soit l’habillage.

D’un ancien collègue et camarade, à propos de l’amazighité

INTERNAT DE L'HOPITAL AL-KETTAR, 1952

Sur le courrier du site, m’est parvenu de France, du Dr Rubens Fitoussi, l’écho ci-dessous.

Rubens n’était pas seulement un collègue qui fit ses études de médecine avec moi après avoir fait son service militaire comme jeune appelé durant la 2ème guerre mondiale, comme le Dr Ferrand (sur la photo) ou le Dr Zemirli avec qui j’ai exercé en cabinet commun à El Harrach.

Le Dr Fitoussi, la gentillesse personnifiée, n’avait pas hésité une seconde à me recevoir avec d’autres camarades en 1956 et 1957 chez lui à Bab El Oued, gardant calme et sourire dans les périodes les plus difficiles de la « bataille d’Alger ».

Nous nous sommes perdus de vue durant un demi-siècle, et voilà que je le redécouvre à partir de sa perception de l’amazighité!


« Je viens de prendre connaissance avec beaucoup d’intérêt du compte-rendu de la conférence-débat à Montpellier : Où en est « l’Amazighité dans la nation ».

Si j’avais eu connaissance de ce débat et de ta participation je pense que je me serais arrangé pour venir vous écouter.

Je me suis interrogé sur le problème berbère au Maghreb, en particulier lorsque j’ai préparé ma thèse de médecine à Alger, puisque la première partie était une tentative d’étude ethnograhique (milieu social, familial, culturel, religieux …) que je pensais poursuivre ultérieurement puisque je m’intéressais à la psychiatrie (plus précisément à l’ethnopsychiatrie).

La question que je me posais, sur le plan anthropologique, concernait l’origine de Berbères, peut-être évoquée dans l’ouvrage de l’historien Ali Guenoun, « Chronologie du Mouvement Berbère » que je vais m’empresser de me procurer.

Et j’ai eu la chance de découvrir à l’occasion d’un long remplacement à Arris, les Chaouias et leur pays, les Aurès dont je garde le souvenir émouvant.

J’ai eu l’occasion de voir il y a quelques années à Aix en Provence une magnifique exposition, d’origine marocaine, sur l’écriture et quelques éléments de l’art tamazigh, qui m’avait bien intéressé.

J’ai toujours écouté avec beaucoup d’émotion, bien que je ne comprenne pas les paroles, la musique d’Idir que tu as évoquée dans ton exposé.
Je n’ai jamais rien écouté de Lounis AÏt Manguellat.

Lorsque j’exerçais à Alger au Boulevard Bru, j’aurais bien aimé pouvoir m’exprimer en kabyle, car j’avais dans la quartier des patients kabyles qui ne parlaient ni l’arabe ni le français !

Je suis bien le mouvement de contestation sociale des ouvriers en Algérie en particulier des travailleurs de Rouïba, région que j’ai bien connue et à laquelle j’étais attaché puisque j’ai passé la plus grande partie de ma vie à 7 Kilomètres de là, à Aïn-Taya, pas loin de Maison Carrée (El -Harrach) où tu exerçais!

Je te souhaite de continuer à écrire comme tu le fais.

Rubens.

INTERNAT DE L'HOPITAL AL-KETTAR, 1952