SOUTENANCE DE THESE: NATION ALGÉRIENNE et MANUELS SCOLAIRES

Pour obtenir le grade de

DOCTEUR DE L’INSTITUT NATIONAL

DES LANGUES ET CIVILISATIONS ORIENTALES (INALCO)

Discipline : Histoire

Présentée et soutenue publiquement par

Lydia AIT SAADI

Le 20 janvier 2010,
9h00, dans Les Salons de l’INALCO

LA NATION ALGÉRIENNE À TRAVERS LES MANUELS SCOLAIRES D’HISTOIRE ALGÉRIENS

1962 à 2008

Sous la direction de :

Benjamin STORA, Professeur d’histoire contemporaine à l’INALCO et Paris 13.

Soutenue en présence de:

Luc DEHEUVELS, Professeur à l’INALCO. Directeur du Centre de Recherche Moyen-Orient et Méditerranée, CERMOM.

Abdel Madjid MERDACI, Professeur à l’Université Mentouri de Constantine, Algérie.

Rapporteurs de thèse :

Gilbert MEYNIER , Professeur émérite d’histoire à l’Université Nancy II.

Aissa KADRI, Professeur à l’Université de Tours. Sociologue et directeur de l’Institut Maghreb Europe – Université Paris VIII.

1949: VIVE L’ALGÉRIE

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Le document « L’Algérie libre vivra », rédigé lors du premier semestre 1948, est présenté ici dans sa version intégrale.

Il clôture pour cette année, soixantième anniversaire de la crise du PPA-MTLD » de 1949, la série de publications qui ont évoqué cet événement sensible et prémonitoire de nombreux épisodes ultérieurs du mouvement national algérien.

Le contexte et les péripéties de la publication de cet ouvrage ont été évoqués dans les textes précédemment mis en ligne.

L’événement est loin d’avoir épuisé tous ses enseignements, principalement l’importance des libertés et du débat démocratiques pour la cohésion nationale.

Aussi le site continuera à accueillir tous les documents, témoignages et commentaires qui pourront contribuer à la vérité historique et à donner du poids aux aspirations d’un peuple assoiffé de liberté, de paix et de justice sociale.

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« Il faut être fermement convaincus que pour remporter la victoire, nous devons éveiller le Peuple et nous unir dans une lutte commune avec les Peuples du monde qui nous considèrent comme une Nation égale en droits ».

Aux victimes du colonialisme

Aux martyrs de la Cause Algérienne

Aux combattants de la Libération

Idir. El Watani: (Mabrouk Belhocine, Yahia Henine et Sadek Hadjerès

P R É A M B U L E

La caractéristique essentielle du monde actuel c’est incontestablement cet idéal de liberté et de démocratie vers quoi tendent tous les peuples de la terre, à la recherche de la fin de leurs souffrances, d’une vie toujours meilleure, en un mot : de leur bonheur.

Et à cet idéal y aspirent, plus que tous les autres, ces divers peuples qui, un peu partout sur le globe, courbés sous un joug infâme, portent le nom de «peuples colonisés».

Conséquences des appétits insatiables et de l’esprit d’expansion et d’exploitation de certaines nations, réalisation de la force brutale, une domination des plus implacables pèse en effet sur des peuples dont le droit à une existence paisible et libre n’a pu résister à la puissance envahissante d’oppression et d’annexion.

Malgré l’évolution du monde, malgré deux guerres meurtrières menées au nom de la liberté contre l’oppression, cette doctrine du mépris de l’être humain, de l’exploitation de l’homme par l’homme, du droit du plus fort, maintient encore sa barbare emprise sur ces peuples qu’elle a privés de leur liberté et de leur développement.

Mais la volonté de ceux-ci, depuis longtemps affirmée, ne cesse de s’accroître de jour en jour et de se concrétiser : ces peuples veulent briser les chaînes qui les étouffent et recouvrer leur indépendance.

Dans le cadre de cette lutte nationale libératrice, qui dresse les exploités contre les exploiteurs, les asservis contre les occupants, s’inscrit celle, admirable, du Peuple Algérien.

Envahie en 1830, l’Algérie qui, après une farouche résistance militaire, a vu son territoire occupé par un ennemi numériquement et techniquement supérieur, n’a jamais accepté sa défaite et les exemples sont nombreux de ses tentatives de libération par les armes du joug qui s’est appesanti sur elle.

Le Peuple algérien a songé ensuite à panser ses blessures, à réparer ses forces et à utiliser contre le colonialisme toutes les formes possibles de lutte. Ce fut d’abord la résistance aux multiples tentatives de dépersonnalisation et d’assimilation. Plus activement, un Mouvement National, reflétant les aspirations les plus profondes du peuple s’est attaché depuis des années à faire revivre et à consolider le sentiment national.

Il apparaît nettement aujourd’hui que tous les Algériens ont pris conscience de leur nationalité et se préparent maintenant à détruire un système qui a arrêté et empêche l’évolution normale de la Nation algérienne. C’est donc dans une phase de réalisation qu’est engagé le Peuple algérien tout entier. Et dans cette tâche grandiose, mais rude, il nous faut tenir compte des leçons du passé et de l’expérience des luttes d’autres peuples opprimés, définir clairement nos objectifs, poser les fondements de notre action et rechercher les meilleurs principes et moyens propres à réaliser nos aspirations.

Il nous faut les rechercher avec un esprit lucide, positif, rationnel, car aujourd’hui la politique n’est pas affaire de sentiment, mais une science que nous devons étudier et appliquer.

Que voulons-nous ?

BUTS DE NOTRE ACTION

Pour mettre fin à toutes nos souffrances issues du régime colonial, nous voulons notre libération, une Libération Totale. C’est-à-dire que cette libération doit être une libération politique, sociale et culturelle.

Libération « p o l i t i q u e » d’ abord, c’est-à-dire indépendance nationale, car l’oppression colonialiste s’exerce sur un peuple dont elle a usurpé la souveraineté. Il faut avant tout rendre ce peuple maître de ses destinées. Le Peuple Algérien, souverain, pourra alors se donner un Etat démocratique, seul capable d’assurer le respect des libertés individuelles et de guider la Nation algérienne dans la voie du Progrès et de la Prospérité.

Libération « s o c i a l e » ensuite, car l’indépendance nationale doit signifier aussi bonheur des Algériens et, dans le cadre de notre Nation, disparition de l’exploitation de l’homme par l’homme, disparition de la misère, établissement d’un système économique et social permettant à chacun de vivre dans la dignité et le bien être.

Libération « c u l t u r e l l e » enfin, c’est-à-dire possibilité pour le Peuple Algérien, d’une part de jouir de tous les trésors que la science et l’art des hommes ont accumulés, et d’autre part, de participer activement à la progression de cet art et de cette science, progression à laquelle il apportera le cachet de son originalité et de ses qualités propres.

Mais n’oublions pas de souligner que si les libérations sociales et culturelles sont des buts impérieux, elles sont cependant conditionnées par une libération politique préalable, à laquelle elles donnent alors sa véritable signification.


PREMIÈRE PARTIE

FONDEMENTS DE NOTRE ACTION

Notre action trouve tout naturellement sa base dans l’antagonisme irréductible entre la Nation Algérienne et le colonialisme français.

I – NATION ALGÉRIENNE

A) QU’EST-CE QU’UNE NATION ?

Pour trouver une définition générale de la Nation, il faut analyser les exemples concrets que constitue la venue au monde de très nombreuses nations au cours de ce siècle et demi d’histoire moderne.

Il ne faut pas perdre de vue en effet que le concept de nation moderne est un concept tout à fait récent puisqu’on peut dire que l’ ère nationale avec toute la signification qui s’ y attache aujourd’hui, s’est ouverte depuis quelque cent cinquante à deux cents ans.

Cette forme d’organisation prend naissance à un moment précis de l’histoire humaine : l’apparition du machinisme et l’éclosion de la civilisation scientifique, qui caractérise notre époque.

Il est donc nécessaire de situer dans le temps ce phénomène que constituent les aspirations nationales, faute de quoi on risque de confondre la nation avec des conceptions plus ou moins périmées et de tomber ainsi dans un anachronisme trompeur et dangereux. On risque encore de confondre la nation avec l’Etat. En effet, l’existence d’un Etat n’implique pas nécessairement celle d’une Nation et inversement. Il peut y avoir des nations non organisées en Etats, du fait par exemple de leur sujétion à une autre nation.

Qu’est-ce donc que la Nation ?

C’est avant tout une communauté d’individus constituée par les événements historiques.
C’est de plus une communauté stable, premier caractère qui la distingue des communautés accidentelles et éphémères comme par exemples les empires constitués sous l’égide d’un prince ou d’un régime conquérant, empires prêts à se disloquer à la première occasion : ainsi on ne peut confondre l’empire français, qui est déjà disloqué en partie et se disloquera totalement, avec la Nation française, qui elle persistera, du moins dans la mesure où les conditions mondiales permettront encore l’existence de Nations.

Mais quelles sont les conditions de développement d’une Nation, conditions qui en font une communauté stable et non accidentelle ? Pour cela, il faut dégager des faits certaines idées générales que le bon sens permet à tout le monde d’admettre.

  • La nation suppose-t-elle une communauté raciale ?

Non parce que, d’une part l’existence d’une race pure est scientifiquement impossible et que par conséquent on ne saurait rien justifier par elle, aussi bien l’existence d’une Nation que toute autre chose. Tous ceux qui ont soutenu des théories raciales ne l’on fait que pour justifier leur action après coup, sans croire à la rigueur scientifique de leur thèse, ou bien étaient aveuglés par un chauvinisme démesuré ; d’autre part parce que les faits montrent que parmi toutes les Nations existantes, il n’ y en a pas une qui ne compte des groupes ethniques différents et pourtant, toutes sont viables et ne s’ en portent pas plus mal.

Cependant, bien des gens font encore innocemment la faute de dire que la Nation est basée sur la race. Cela provient uniquement de la confusion dans laquelle baignent pour eux les mots « race, peuple, nation, langue, civilisation », etc.

  • La Nation suppose-t-elle davantage une communauté religieuse ?

Les faits viennent évidemment nous montrer qu’il n’en est rien. L’existence de plusieurs religions dans un pays n’empêche pas du tout celui-ci de se développer en Nation s’ il en a les facteurs suffisants, et par ailleurs la communauté religieuse entre divers pays n’ empêche pas ceux-ci de se développer en Nations fort différentes.

La religion donc, par elle-même, est différente à la constitution ou non d’une constitution d’une Nation.

Comment donc expliquer qu’on ait pu la mettre en avant à propos de telle ou telle Nation? Ainsi, le fait que l’oppression de l’Angleterre protestante sur l’Irlande catholique ait atteint également la liberté du culte, n’a pas manqué de susciter une réaction catholique dans ce pays jusqu’à en faire un des facteurs idéologiques de libération nationale.

Mais c’est là un fait inhérent à l’oppression, c’est la traduction idéologique, à la faveur de certaines circonstances d’un état de fait qui tend à s’exprimer par une justification religieuse. Que ces circonstances passagères viennent à disparaître, le vernis idéologique tombe et laisse place aux causes véritables des aspirations profondes à une vie nationale.

  • La Nation suppose-t-elle enfin une communauté de langue ?

On serait également tenté de le croire à première vue. Mais comme pour les races et les religions, les faits nous montrent que l’existence d’une langue commune (Etats-Unis et Angleterre) n’empêche pas le développement en deux Nations différentes, et que par contre, une Nation peut bien se développer alors que les habitants qui la constituent parlent des langues différentes, comme c’est le cas pour les Belges (deux langues), les Suisses (trois langues), les Tchécoslovaques, les Yougoslaves, etc.., toutes Nations qui ont fait preuve ou font preuve d’une cohésion remarquable.

D’ailleurs, le fait de baser l’existence d’une nation sur la communauté de langue a pu amener des prétentions telles que les prétentions pan-germaniques à voir le jour, proclamant que « la Nation Allemande se trouve partout où se parle l’Allemand ». En étendant ce raisonnement nous ferions vite de transformer les Etats-Unis en Nation britannique, les Nations d’Amérique du Sud en Nations espagnoles, etc.

Dans une Nation les circonstances historiques peuvent donc faire qu’on y parle soit une, soit plusieurs langues, les relations entre hommes y étant d’ailleurs fort harmonieuses. Rien d’étonnant à cela car la langue est le véhicule des pensées et l’essentiel est que l’échange des pensées se fasse par le canal d’une seule ou plusieurs langues, l’harmonie résidant non pas dans un certain nombre de langues, mais dans l’harmonie des pensées. Ceci est encore vrai lorsqu’il s’agit d’un pays où les individus s’interpénètrent et sont amenés à comprendre leurs langues mutuelles.

Il est donc faux de poser la langue comme un indice sine qua non. Non pas que ce facteur, quand il existe, ne vienne pas renforcer ce tout qu’on appelle Nation, mais cela n’arrive pas toujours et cependant ces Nations gardent une cohésion remarquable, ce facteur linguistique étant chez elles non plus un facteur de division, mais un facteur de diversité et d’enrichissement du patrimoine national.

De plus, il nous faut remarquer qu’il n’existe pas d’indice distinctif unique de la Nation, mais une somme d’indices parmi lesquels, quand on compare les nations, se détache avec plus de relief, tantôt un indice, tantôt un autre. La Nation est une combinaison de tous les indices pris ensemble. Le peu d’importance que peut prendre parfois l’un d’eux est compensé par la force des autres.

Donc, la Nation ne suppose obligatoirement ni communauté de race, ni de religion, ni de langue. Si cette constatation semble nous dérouter au premier abord c’est que nous avons pris l’habitude de nous attacher à tel aspect ou tel autre chez telle ou telle Nation seulement, alors qu’il faut nous préoccuper des éléments absolument, valables pour toutes les Nations et dont l’absence de l’un seulement rendrait la Nation non viable.

Or, ces éléments existent ; ce sont :

1° le territoire ;

2° l’économie ;

3° le caractère national qui se traduit dans le mode de vie, la mentalité et la culture ;

4° le culte d’un même passé et le souci d’un même avenir.

1. Le territoire.

En effet les relations durables et régulières qui ont pour aboutissement la formation d’une Nation sont impossibles sans un territoire commun. La meilleure preuve de la nécessité absolue d’un indice aussi évident et aussi constant nous est fournie par un fait de l’histoire contemporaine : les revendications des Juifs du monde entier ne sont restées que chimères et utopies tant qu’elles ne s’accrochèrent pas à leur support concret, c’est-à-dire, en l’occurrence par la Palestine.

2. L’économie.

Mais les diverses parties du territoire doivent être liées par une économie commune. Elles doivent fournir aux manifestations de la vie économique des conditions d’échanges et une communauté d’intérêts tels que la grande collectivité ait suffisamment de cohésion pour résister aux causes de dissociation possibles. Le lien économique est en effet très puissant : c’est un facteur qui, bien que souvent inapparent pour beaucoup, n’en est pas moins primordial, car c’est sous son empire que les hommes évoluent dans leur vie quotidienne.

Ceci vient d’ailleurs éclairer le fait déjà constaté, à savoir l’apparition d’un très grand nombre de nations dans le courant du siècle dernier sous l’influence des conditions économiques nouvelles qui sont venues permettre l’éclosion de tous les facteurs latents dans chaque collectivité et donner à des gens qui auparavant se sentaient beaucoup plus éloignés le sentiment de leur unité.

3. Le caractère national.

Une plus ou moins longue vie en commun facilitée par des conditions économiques adéquates finit par donner à l’âme des habitants du pays un caractère particulier. Les événements historiques d’ une part et les caractéristiques géographiques d’autre part (situation, sol, climat, ressources, peuplement, etc..) modèlent en effet la société d’un pays de façon à la rendre complètement distincte de celle d’autres pays, même s’ il y a entre ces pays des points communs à leur origine ou au cours de leur évolution. Ainsi l’Angleterre et les Etats-Unis constituent des Nations bien différentes.

C’est ce facteur qu’on appelle communément le «caractère national». Il s’extériorise par mille détails et en particulier par le mode de vie, la mentalité (traditions, manière de penser, tournure d’esprit, etc..), la culture avec toutes ses manifestations (architecture, folklore, etc.). Sur ce caractère national, il convient de souligner certains facteurs qui y contribuent puissamment :

  • le facteur religieux qui modèle l’âme des habitants ;
  • le facteur linguistique se manifestant par un grand attachement à la langue maternelle ;
  • le facteur peuplement surtout quand ce peuplement remonte assez loin dans l’histoire.

4. Culte d’un même passé et souci d’un même avenir.

Cette dernière caractéristique est extrêmement importante car c’est sous son impulsion directe et celle des aspirations qu’elle crée que les hommes agissent et posent des revendications nationales.

Leur passé, les habitants le connaissent soit par les légendes transmises, soit par les travaux d’historiens utilisant les méthodes d’investigation modernes. Ce passé permet à ces habitants de prendre conscience d’eux-mêmes.

Mais combien plus important est encore le souci d’un même avenir. La Nation, qui est dynamique et non statique, est le résultat d’un pacte tacite qui demande chaque jour à être renouvelé. On peut dire que les aspirations des habitants à une vie commune avec des institutions communes constituent la clef de voûte de l’édifice national. On a en effet souvent insisté sur le culte du passé, mais pour oublier peut-être, comme l’a si bien fait remarquer un penseur, que : «nous n’avons aucune obligation de faire ce que nos pères ont fait ; ils nous ont laissé autant de fautes à réparer que d’exemples à suivre. Rêver des temps nouveaux est plus patriotique qu’une fidélité superstitieuse au culte de ce qui n’est plus».

C’est donc par une même orientation des volontés au cours des événements heureux comme des événements malheureux qu’est définitivement scellée l’unité nationale.

Nous pouvons maintenant, nantis de toute cette connaissance des bases générales indispensables d’une Nation, affirmer que :

B) L’ALGÉRIE EST UNE NATION

Il faut cependant ajouter auparavant qu’il faut aborder cette partie avec un esprit d’objectivité, d’adaptation aux réalités modernes, avec l’esprit de synthèse que nous imposent les constatations théoriques précédentes. Cela implique également un esprit libéral qui doit faire le choix entre deux conceptions de la Nation qui se sont opposées depuis Mazzini et Bismarck, l’une étroite, rigide, faisant fi de bon nombre des aspirations des éléments qui composent la Nation, l’autre au contraire, large et féconde, essayant de les englober et de les épanouir en les réalisant toutes.

Du point de vue territorial et économique, les faits sont tellement évidents qu’ils n’appellent pas la démonstration. Notre économie, bien que paralysée par le colonialisme, forme déjà un tout qui ne fera que grandir considérablement par la destruction du régime colonial, en particulier dans les secteurs que celui-ci étouffe.

CARACTÈRE NATIONAL

Une longue vie commune, depuis des millénaires, n’a pas manqué de marquer les Algériens d’une empreinte profonde.

Notre Peuple, issu dans sa quasi-totalité de la vieille souche ethnique Nord-Africaine, porte en lui le résultat d’une longue évolution séculaire et toutes les manifestations de la vie expriment aujourd’hui le génie propre de notre Nation.

Le mode de vie porte la trace de cette évolution. Faut-il citer le burnous, le port du burnous qu’on retrouve déjà chez nos ancêtres nord-africains il y a deux ou trois mille ans; le couscous qui, également, depuis des millénaires n’a cessé d’être notre plat national ; la forme carrée de nos minarets qu’on ne retrouve nulle par ailleurs.

La mentalité également, malgré ses variantes régionales, se retrouve d’un point à l’autre de notre territoire avec ses points communs qui font qu’on se trouve tout de suite en communion de pensée avec ses compatriotes, instinctivement pourrait-on dire. Il n’ y a qu’à observer les réactions spontanées de notre peuple et ses expressions courantes pour s’en rendre compte.

La culture nous offre également, avec l’image de tableaux changeants suivant les régions un véritable fonds culturel algérien. La diversité, loin de nuire, est ici, comme dans tous les pays, complémentaire et une source de richesse ; et ceci est vrai chez nous, aussi bien pour la musique que pour toutes les manifestations de la vie folklorique où il faut aller chercher l’âme profonde d’un peuple. L’Algérien est sensible aussi bien aux chœurs pleins de la vie de la Kabylie qu’à la flûte du Sud ou à la mandoline du Tell.

La religion n’est pas un des moindres facteurs qui ont contribué à forger notre caractère national. L’Algérien est toujours imprégné de l’esprit de dignité, de justice, de simplicité et aussi de courage moral qui caractérise l’âme musulmane, alliant ainsi ces qualités aux belles qualités qu’il hérite de ses ancêtres : honneur, bravoure, amour de la liberté, de la droiture, de la justice, de la démocratie. C’est en grande partie, d’ailleurs grâce au sentiment religieux, que les Algériens ont commencé par avoir conscience de leur unité bien avant de se hausser au véritable sentiment patriotique.

Le facteur linguistique a aussi contribué énormément à forger notre caractère national, qu’il s’agisse des langues parlées, qu’il s’agisse de la langue classique. C’est pourquoi, comme dans tous les pays, le réveil du sentiment national s’est accompagné d’un renouveau linguistique ;

L’Algérien, arabophone ou berbérophone, parle aujourd’hui sa langue maternelle avec fierté et éprouve moins le désir de s’exprimer autrement, en français par exemple. Il cherche au contraire à étudier la langue arabe classique pour connaître l’Islam et la culture islamique à laquelle les nôtres ont largement contribué.

De plus, comme cela se passe dans nombre de pays opprimés qui s’éveillent et
veulent se libérer, on assiste à un véritable renouveau des langues populaires : arabe parlé (berbya) et kabyle sont constamment utilisées pour des activités nouvelles : chansons artistiques et patriotiques, théâtre, discours, toutes ces utilisations nouvelles ouvrent le chemin d’une riche culture populaire, exprimant l’originalité profonde de notre peuple et favorisant l’épanouissement de sa pensée et de sa sensibilité.

L’existence en Algérie de deux langues parlées n’empêche pas du tout la compréhension mutuelle des éléments qui les parlent et cela n’est pas pour nous étonner après les constatations faites précédemment. D’autant plus que les conditions économiques amènent une interprétation : le berbérophone (kabyle, mozabite ou chaouia) qui vient travailler et vivre en régions arabophones, de même que l’arabophone qui vent vendre son blé ou son orge en Kabylie, s’accommodent fort bien et très vite du langage de leurs compatriotes de ces régions.

Nous avons parlé ici du caractère national sans tenir compte de l’existence en Algérie d’une minorité d’un million d’Européens. C’est qu’il s’agit là d’un peuplement dû au régime colonial, qui maintient volontairement cette minorité en dehors et au-dessus du peuple algérien. Seule la suppression du régime colonial pourra amener la solution de ce problème et l’intégration libre de cette minorité dans la Nation Algérienne.

CULTE DU PASSÉ – SOUCI D’UN MÊME AVENIR

Nul n’ignore maintenant le renouveau dont jouit notre histoire nationale, éloignée ou récente. Que ce soit les pages glorieuses antérieures à l’Islam, que ce soit l’époque de civilisation islamique que notre peuple a su marquer de sa personnalité, tout revient maintenant à la mémoire des Algériens qui sont fiers de savoir qu’ils ont joué leur rôle dans l’histoire. Notre jeunesse, par ses chants, en célèbre les héros : Youghourta, Massinissa, la Kahina, Tariq, Ibn-Khaldoun, Abdelkader. Nos intellectuels authentiques fouillent le passé. Nos étudiants à l’issue de leurs études médicales, consacrent leurs thèses à l’étude de ce que fut chez nous la médecine dans le passé. D’autres étudient Ibn-Khaldoun en mettant en lumière son rôle de précurseur du rationalisme moderne. Toutes ces manifestations montrent toute l’attention que portent actuellement les Algériens à leur passé.

Ce culte n’a d’équivalent que le souci du même avenir qui guide tous les Algériens sans exception. Dressés dans leur ensemble dans une lutte sans merci contre l’impérialisme français et décidés à mener à bien en commun leur libération nationale, sociale et culturelle, dans le cadre de l’ indépendance de leurs pays, ils ont la ferme volonté d’édifier un Etat Algérien UN et INDIVISIBLE où chacun aura sa place au soleil. Aucun des éléments de notre Nation Algérienne, malgré leur diversité apparente, ne tient à vivre séparé des autres. Tous ont une même vision radieuse d’un avenir où champs, usines et chantiers bruiront d’activité, et bien qu’on dise que notre peuple se complaît trop aux images parfois rétrogrades de son passé, il a un esprit fermement tourné vers l’avenir, car qui n’a fait cette constatation banale de voir que pour l’homme du peuple le mot liberté évoque immédiatement avions, bateaux, recherches scientifiques et autres attributs de la civilisation et du progrès humain.

Nous pouvons donc affirmer, sans crainte de nous tromper, que la Nation Algérienne existe, que les facteurs de sa cohésion sont suffisamment solides pour affronter toutes causes de dissociation et qu’ils iront s’affermissant sans cesse au fur et à mesure du développement de la lutte anti-impérialiste.

II. – LE FAIT COLONIAL

Si l’Algérie réunit les différents constitutifs de la Nation, elle reste cependant dominée, arrêtée dans son évolution, empêchée de s’organiser en Etat, par une force exécrable : le colonialisme français.

A) A L’ORIGINE DU COLONIALISME FRANCAIS
SE TROUVE LA LÂCHE AGRESSION DE 1830

Le 14 juin 1830, des forces françaises considérables ont débarqué sur le territoire, par surprise, sans déclaration de guerre, pour occuper notre pays et dominer notre peuple. Cette lâche agression dénotait bien les visées impérialistes de la France qui depuis longtemps déjà convoitait nos richesses. L’agression était d’autant plus lâche que l’ Etat Algérien venait d’aider la France, quelques années auparavant ; en effet c’était le blé algérien qui avait sauvé les Français de la famine sous la Révolution et l’Empire.

Cette invasion du territoire algérien par un Etat étranger était non seulement une atteinte à la souveraineté algérienne, mais aussi une violation flagrante du droit des gens et de la morale universelle.

Après la capitulation d’Alger et le départ du Dey Hussein, le Peuple algérien, loin de se soumettre, s’est dressé unanime contre l’envahisseur. Si les dirigeants se sont effondrés en quelques jours, le Peuple algérien n’a jamais cessé de combattre l’agresseur.

Animés d’un esprit d’agression impérialiste, les Français ont organisé une guerre totale contre la Nation Algérienne. Des troupes considérables, armées jusqu’ aux dents, ont été lancées contre notre peuple pacifique, et les envahisseurs n’ont reculé devant aucun procédé barbare pour vaincre la résistance des Algériens. Massacres de populations désarmées, destruction des villes et des maisons, incendie des récoltes, coupe des arbres fruitiers, razzia des troupeaux. Pendant un demi-siècle, les hordes impérialistes ont mené contre notre peuple une guerre aussi meurtrière qu’injuste.

Vaincue et occupée, l’Algérie va subir la domination implacable du colonialisme français et les Algériens sont réduits à l’antique servage.

B) LA DOMINATION COLONIALISTE S’EXERCE SOUS DIFFÉRENTES FORMES:

  • DÉPERSONNALISATION DE L’ALGÉRIE;
  • EXPLOITATION ÉCONOMIQUE ET SOCIALE;
  • OPPRESSION POLITIQUE ET CULTURELLE.

Premier point : Tentatives de dépersonnalisation

Pour mieux dominer et exploiter l’Algérie, le colonialisme a voulu l’affaiblir et lui enlever sa personnalité, son caractère national. Il a voulu vider l’ Algérie de son âme, de sa substance pour en faire sa chose, son bien, dont il pourrait disposer à son gré.

  • Du point de vue juridique,

l’impérialisme français a nié la souveraineté algérienne, qui était jusque-là reconnue par tous les Etats, y compris la France, et prétend lui substituer la souveraineté française. La nationalité et la citoyenneté algériennes sont méconnues et suivant la politique dite «d’assimilation», nationalité et citoyenneté françaises sont -du moins en théorie- imposées de force aux Algériens que l’on s’amuse à qualifier «d’indigènes», de «français-musulmans», de tout, sauf d’Algériens !

L’Algérie est considérée comme un territoire français malgré les réalités les plus criantes, malgré la géographie et l’histoire, malgré les huit cents kilomètres de mer qui nous séparent de la France. Ainsi on parle de «province française», de «prolongement», de «département français» et dans l’impossibilité de soutenir cette prétention, on parle de «département d’outre-mer».

  • En fait, le colonialisme français a voulu détruire la Nation algérienne

si vigoureuse, dont parlait Bugeaud, par l’extermination des Algériens et l’immigration européenne.

Dans l’exposé du motif de projet de loi du 24 février 1833, le général Bernard, Ministre de la Guerre, déclarait :

«Il faut se résigner à refouler au loin, à exterminer même la population indigène. Le ravage, l’incendie, la ruine de l’agriculture sont peut-être les seuls moyens d’établir solidement notre domination».

En fait, cette politique a été appliquée à la lettre et pendant les cinquante années de guerre, plus de deux millions d’Algériens ont été tués. D’autres, plus nombreux encore, ont été chassés de leurs maisons, de leurs terres, et refoulés vers les hauts-plateaux et les montagnes pour laisser place dans les plaines fertiles aux envahisseurs. Pour supplanter le Peuple Algérien dans son propre pays, pour le dominer numériquement, l’impérialisme français a encouragé l’immigration européenne et constitué un réseau stratégique de peuplement français. L’Algérie est devenue l’ Eldorado de tous les Français et Européens en détresse, qui ont vu dans notre pays une source de richesse facile ; après les troupes d’invasion une autre armée d’aventuriers sans scrupules s’est jetée sur notre belle Patrie pour l’exploiter.

Deuxième point : La domination économique

  • L’économie algérienne

qui sans être de type moderne (industriel) était relativement riche et suffisante pour la subsistance du Peuple Algérien, a été détruite et remplacée par une économie de type colonial, c’est-à-dire accessoire à l’économie impérialiste française. Notre pays est considéré comme une source de matières premières et un marché de débouchés pour l’industrie et le commerce de la France, d’où l’orientation de l’économie algérienne vers l’agriculture et les industries extractives et l’absence de toute industrie de transformation.

L’union douanière avec la France et le monopole du pavillon dont elle dispose, achèvent de rendre l’économie algérienne simple accessoire et tributaire perpétuelle de l’économie française.

  • Malgré l’engagement sur l’honneur

du maréchal de Bourmont, de respecter nos biens, nos propriétés, les colonialistes français ont organisé le vol et l’accaparement systématique de nos biens, de nos richesses. Après le vol du Trésor de l’ Etat Algérien, le domaine public a été considéré propriété française. D’immenses étendues de terres cultivables ont été accaparées et livrées à la colonisation. Sur 20 000 000 ha, la colonisation occupe 11 600 000 ha et encore les plus fertiles, ne laissant aux Algériens que 9 200 000 ha mal situés et peu fertiles. Toutes les mines, les forêts et autres richesses nationales sont aux mains de la colonisation.

  • Féodalité économique,

surtout agraire, caractérise cette économie coloniale et super-capitaliste de l’Algérie où une caste d’hommes et de sociétés fabuleusement riches, exerce son hégémonismonie.

De par la structure de l’économie algérienne, cette féodalité est surtout agraire et rappelle celle du Moyen Age ou de la Russie tsariste. Possédant d’ immenses domaines des terres les plus fertiles, disposant d’un outillage moderne, de crédits et surtout de main-d’œuvre à vil prix, les féodaux capitalistes ont accaparé les terres des cultivateurs algériens et absorbé peu à peu jusqu’à la petite propriété européenne. Sur 25 000 propriétaires européens, 75% possèdent plus de 100 ha, soit 320 ha en moyenne, et plusieurs possèdent plus de 10 et 15 000 ha.

Ces trusts qui concentrent dans leurs mains les terres, les mines, les banques, ont fini par déterminer l’état social et politique du pays. L’autonomie financière arrachée au gouvernement de Paris et les pouvoirs dictatoriaux qu’ils ont dans les assemblées algériennes, leur ont permis de détourner à leur profit exclusif toutes les richesses de notre pays. L’économie algérienne n’est guère orientée vers les productions utiles et la satisfaction des besoins du Peuple Algérien, mais uniquement vers les super-profits capitalistes, vers les productions «rentables» à l’exportation comme par exemple la vigne.

  • En face d’une caste féodale immensément riche et de la population européenne aisée,

les Algériens constituent une masse d’économiquement faibles et d’exploités.

Les confiscations des terres, le développement de l’économie impérialiste ont eu pour conséquence la prolétarisation presque générale du peuple algérien. Combien aujourd’hui travaillent en serfs sur le domaine où leurs grands-parents vivaient dignes et heureux !

    • Le paysannat constitue la majeure partie du peuple algérien.

La statistique de 1930 fixe à 1 336 770 seulement le nombre de propriétaires algériens possédant en moyenne 2ha chacun. Expulsé des plaines et des terres riches que ses aïeux ont travaillées et fertilisées depuis des millénaires, le fellah algérien a été refoulé sur les hauts plateaux secs et les montagnes rocailleuses où il continue son dur labeur pour survivre. Ce qui caractérise le paysannat algérien c’est son inorganisation, l’insuffisance de ses moyens et l’absence totale d’aide de la part de l’administration colonialiste, ce qui l’expose gravement aux intempéries et à tous les risques économiques.

    • Le prolétariat,

pour ainsi dire inexistant avant 1830, comprend aujourd’hui quelque 4 millions d’individus. Cette classe, issue de la paysannerie spoliée, est devenue l’instrument d’exploitation au service de la colonisation française. Si celle-ci a fourni quelques techniciens et des machines, on peut cependant affirmer que le prolétariat algérien joue le rôle essentiel dans les réalisations économiques par l’effort surhumain qui lui est imposé.

Troisième point : L’exploitation sociale

  • Vaincu dans une guerre malheureuse, le peuple algérien a été prolétarisé par les confiscations et réduit au servage par une exploitation inhumaine.

Toute-puissante, la grosse colonisation exerce sa tyrannie sur des millions d’Algériens.

Travaillant dans des conditions très pénibles, l’ ouvrier est obligé de faire 10 à 14 heures par jour pour toucher un salaire de misère, n’atteignant pas souvent le quart du minimum vital. Les colonialistes accordent des salaires d’ autant plus bas que la main-d’œuvre excède les besoins de l’économie actuelle, uniquement agricole. Si les hommes sont exploités, que dire des femmes et des enfants à qui on impose des tâches aussi rudes mais pour un salaire infiniment plus bas. L’ouvrier des villes à sans doute quelque peu amélioré sa condition, mais le sort des ouvriers agricoles qui constituent la majorité des Algériens, rappelle étrangement le servage médiéval. Attelés à leur rude labeur du lever au coucher du soleil, c’est-à-dire pendant 12 à 14 heures, ces ouvriers sont traités comme de véritables serfs.

  • L’oppression du peuple algérien dépasse en horreur la conception capitaliste de l’exploitation d’une classe par une autre :

l’Algérien, exploité à titre de prolétaire, l’est encore et surtout à titre d’«indigène».

Considéré comme un être inférieur, il est beaucoup plus mal traité que l’ouvrier européen.

L’Européen, en effet, dispose d’un privilège de citoyenneté, de certains droits et libertés qui lui permettent de lutter sur les plans politique et social, tandis que l’Algérien ne dispose ni de droits ni de libertés pour défendre ses intérêts. Obligé de travailler dans des conditions plus mauvaises et plus pénibles, l’Algérien perçoit un salaire inférieur à celui de l’Européen, cela aussi bien dans l’administration que dans l’entreprise privée. L’immense majorité des Algériens est privée des multiples avantages comme les allocations familiales dont profitent les Européens. Enfin, la Sécurité Sociale n’est appliquée que dans les secteurs à majorité européenne et inexistante chaque fois que ce sont les Algériens qui pourraient en profiter. Cela explique la condition particulièrement dramatique des ouvriers agricoles, tous Algériens, et pour toutes ces raisons il est plus exact de parler d’un sous-prolétariat algérien. Réduits au chômage ou exploités tyranniquement des centaines de milliers d’Algériens sont contraints à s’expatrier, temporairement et de chercher en France des conditions de vie meilleure. Mais le régime de l’indigénat avec les injustices et les inégalités continue à leur être appliqué.

Exploité du point de vue économique et social, l’ Algérien l’est aussi dans le domaine militaire où il sert comme chair à canon dans toutes les guerres engagées par l’impérialisme français : Mexique, Crimée, France (1870, 1914-18, 1939-45 à pour les conquêtes coloniales et même contre les peuples frères du Maroc, de Syrie, du Viêt-nam, de Madagascar, tout comme on utilise contre lui les frères du Maroc ou d’Afrique Noire.

Quatrième point : L’oppression politique

Pour dominer et exploiter la Nation algérienne, perpétuer cet état de choses, le colonialisme a institué un système d’assujettissement et d’oppression politique…

  • L’Algérie est assujettie à la France.

– L’Etat algérien détruit après l’agression de 1830 et la terrible guerre qui s’ensuivit, la souveraineté algérienne a été bafouée et remplacée illégalement par la souveraineté française. Ainsi le peuple algérien a perdu la maîtrise de ses destinées et la direction de ses affaires. Contre toute logique et tout droit, l’Algérie a été annexée purement et simplement à la France. C’est le peuple français, par l’intermédiaire de ses représentants, qui exerce les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, sans qu’un Algérien y participe. Occupée militairement, l’Algérie est privée de toutes relations avec le monde extérieur.

  • L’Administration de l’Algérie est conçue de façon à garantir la domination et les privilèges impérialistes.

Cette administration se trouve aux mains de la minorité européenne et le peuple algérien en est écarté. Exclu de toute fonction d’autorité, l’Algérien n’occupe que des postes inférieurs : petit employé, balayeur de bureau.

Le Gouverneur général, premier agent du colonialisme en Algérie, réunit toutes les fonctions législatives, exécutives, judiciaires ; disposant de pouvoirs dictatoriaux, il n’est responsable que devant le gouvernement français.

L’Algérie est divisée en deux zones : les Territoires du Sud, soumis au régime du sabre de l’autorité militaire, et le Nord où le système des communes mixtes permet à ces roitelets que sont les administrateurs, d’exercer leur tyrannie avec l’aide des caïds et bachaghas.

Dans les organismes élus, la minorité européenne détient la majorité des sièges, ce qui rend les réformes impossibles.

  • L’Algérien n’a pas la qualité et les droits de citoyen de son pays.

Il est considéré à la fois comme étranger et comme être inférieur, sujet français. Un arsenal de lois d’exception, dont le code de l’Indigénat, le soumet à un véritable esclavage. Si la propagande colonialiste assimile l’Algérie à la France et proclame la devise «Liberté – Egalité – Fraternité», en réalité les Algériens sont soumis aux mêmes devoirs comme l’impôt du sang mais privés de tous droits et libertés. Les inégalités les plus choquantes existent entre Algériens et Européens, dans tous les domaines, politique, social et les injustices les plus révoltantes ont cours journellement à l’égard des Algériens.

Enfin l’oppression politique est constante et totale : les libertés élémentaires de l’homme, liberté de pensée et d’expression, liberté d’association, de réunion sont inexistantes ; l’Algérie est devenue un immense camp de concentration pour tout un peuple. La France colonialiste proclame hypocritement sa devise «Liberté – Egalité – Fraternité», mais les Algériens ne connaissent qu’ «Oppression – Injustice – Racisme». Pour asservir les Algériens et empêcher toute réaction, le colonialisme dispose de formidables appareils policiers et judiciaires, instruments de répressions constantes et brutales. A cela il faut ajouter l’armée d’occupation que l’impérialisme entretient en Algérie, armée qui constitue le point d’appui même du régime colonial.

Cinquième point : Oppression spirituelle

  • Atteintes à l’Islam :

Avant 1830, l’Islam, religion du peuple Algérien, était libre, et le culte, organisé de façon autonome, jouissait des biens habous. D’ailleurs, les autres religions, malgré la faiblesse numérique de leurs adeptes, étaient également respectées.

Depuis l’arrivée des colonialistes français et malgré leur engagement solennel, l’Islam a subi de multiples et graves atteintes :

    • Les biens habous, pourtant inaliénables, ont été confisqués

en vertu des arrêtés des 8 et 9 septembre 1830. Plusieurs mosquées ont été transformées en églises et des centaines d’autres détruites.

    • Alors que l’Etat français se proclame laïque

et applique le principe de la séparation du culte et de l’Etat pour toutes les autres religions, il exerce une mainmise totale sur le culte musulman par la nomination des imams, et muphtis, la surveillance étroite des mosquées, la censure des prêches, la réglementation du pèlerinage.

    • L’impérialisme a créé l’institution des pères blancs et encourage les missionnaires chrétiens dans leur activité anti-musulmane.

Ces missionnaires, financés par la colonisation, tentent d’évangéliser les Algériens, s’attaquant lâchement aux jeunes orphelins, profitant de leur misère et de leur non-maturité d’esprit pour dénaturer leur conscience.

Leur action n’est pas dictée uniquement par des préoccupations religieuses, mais surtout par des considérations politiques, tendant au renforcement du système colonial.

  • L’obscurantisme et l’étouffement de la culture nationale
    • Pour mieux dépersonnaliser les Algériens,

le colonialisme a complètement étouffé la culture nationale ; avec la conquête les écoles ont été détruites ou fermées et seules quelques Zaouïas scolastiques ont survécu.

Le « français » a été imposé comme langue officielle et la langue arabe est exclue de l’enseignement officiel et considérée comme étrangère.

L’enseignement privé est interdit ou soumis à une surveillance tyrannique de la part de l’administration colonialiste. Toutes les manifestations culturelles : littérature, art, théâtre, sont censurées ou même interdites, de même que sur le plan politique et économique, les rapports culturels avec le monde sont rendus impossibles.

    • Si l’étouffement de la culture nationale et l’obscurantisme

sont considérés comme fin et moyen de la domination colonialiste, l’exploitation au maximum des Algériens rend nécessaire l’enseignement utilitaire de la langue française.

Cependant, alors que tous les jeunes Européens reçoivent une éducation primaire et secondaire, souvent supérieure, seuls 10% des Algériens sont scolarisés : près de 2 millions de petits Algériens ne trouvent pas de place à l’école, courent les rues et les campagnes.

Cet enseignement, donné au compte-gouttes et de qualité inférieure, tend uniquement à faire des Algériens de bons instruments de la colonisation française.

Il tend à les dépersonnaliser, à leur faire ignorer et mal juger la Patrie algérienne, à leur faire admirer et craindre la puissance française.

Ainsi, l’ histoire de notre pays est camouflée ou pire encore déformée : nos plus grands héros : YOUGHOURTA, TACFARINAS, ABD EL-KADER, MOKRANI, sont traités d’ ambitieux et de criminels, alors que les Vercingétorix et les Bugeaud nous sont présentés comme des grands hommes.

  • Oppression morale

Malgré les qualités exceptionnelles déployées pendant une longue et héroïque résistance, les Algériens ne sont pas considérés comme des vaincus malheureux, mais courageux.

Les colonialistes ont profité de leur supériorité matérielle pour rabaisser le peuple algérien, bafouer sa dignité, le considérer comme inférieur.

A la domination économique et sociale, à l’oppression politique, une oppression morale se superpose et constitue une atmosphère irrespirable. Faisant fi de la vérité historique, les colonialistes français nient notre glorieuse histoire et nous considèrent comme un peuple barbare, une race inférieure. Appelé «indigène» avec un sens péjoratif, l’Algérien est méprisé, bousculé, injurié, maltraité à tout instant par les colonialistes, qui ne voient pas en lui une personne humaine, mais un être de seconde zone, quelque chose sans valeur, bon tout juste à être exploité.

Ce mépris envers l’Algérie se fait sentir à tout instant et partout : dans la rue, au travail, dans les faits comme dans le langage et les écrits. Des appellations injurieuses donnent une idée de la mentalité colonialiste envers l’Algérien.

C) RÉSULTATS DU COLONIALISME FRANÇAIS EN ALGÉRIE

Ce qui frappe tout observateur c’est l’existence de deux sociétés différentes par leurs origines et leurs conditions :

  • d’ une part : le peuplement autochtone, le peuple algérien ;
  • d’ autre part : le peuplement européen qui s’ est implanté en Algérie avec la conquête coloniale.

Le système colonial a perpétué l’opposition entre vainqueurs et vaincus, entre Européens et Algériens, et maintenu la suprématie, la domination des premiers sur les seconds.

1er Point : LES EUROPÉENS :

au nombre d’un million environ, constituent une faible minorité, soit à peine 1/10 de la population de l’Algérie. Mais ayant le monopole de la citoyenneté avec les droits et libertés qu’elle comporte, cette minorité est en droit comme en fait maîtresse de notre pays, et l’exploite à son profit exclusif.

Certes c’est une caste de très gros possédants qui domine le pays, mais toute la minorité européenne jouit d’un privilège de nationalité et participe au pouvoir. Dès lors sa condition sociale se distingue nettement de celle du peuple algérien. Colons ou fonctionnaires, commerçants ou titulaires de fonctions libérales, dans leur grande majorité, les Européens constituent une classe privilégiée et soutiennent âprement le régime colonial.

De plus en plus il se forme une classe ouvrière européenne qui souffrant de l’exploitation capitaliste tend à se rapprocher de la masse opprimée des Algériens ; mais disposant tout de même de privilèges politiques et sociaux cette classe ne s’oppose que timidement encore au système colonial, bien que chaque jour les faits viennent lui montrer qu’ il est de son intérêt de s’ unir à la masse opprimée des Algériens.

2ème Point : LE PEUPLE ALGÉRIEN VAINCU ET SPOLIÉ EST RÉDUIT A LA MISÈRE :

chômage ou exploitation, misère et souffrance, voilà la condition de ce peuple fier et digne qui naguère vivait heureux dans son pays libre, voilà le drame algérien . D’un peuple de paysans laborieux et sains, le colonialisme a fait une masse de mendiants faméliques et de cireurs en guenilles.

Privés du nécessaire pour leur subsistance, vêtus de haillons habitant des taudis et bidonvilles, des milliers d’Algériens végètent ainsi dans un dénuement complet et des conditions d’hygiène déplorables.

La sous-alimentation constante et organisée depuis 1830 a affaibli et miné physiquement notre peuple, jadis vigoureux. La famine sévit à l’état endémique et des disettes comme celles de 1867-68 qui firent plus d’un demi -million de victimes se renouvellent périodiquement. Le colonialisme et la misère ont entraîné un cortège de fléaux sociaux comme l’alcoolisme, la tuberculose ignorés avant 1830 et qui font actuellement des ravages dans notre peuple. La mortalité infantile surtout atteint un des pourcentages les plus considérables du monde. Comme remède à cette situation dramatique le colonialisme qui en est responsable n’apporte rien. L’assistance médicale, la sécurité sociale qui sont organisées au profit de la minorité européenne, font complètement défaut à l’immense majorité du peuple algérien.

A la misère matérielle et physique du peuple algérien s’ajoute une misère intellectuelle. L’obscurantisme est une des plaies les plus graves dont souffre notre peuple. Plus de 90% de la population est maintenue dans l’ignorance totale. Alors que la culture nationale est étouffée, l’enseignement français est distribué parcimonieusement.

Enfin souffrance morale : vaincu, rabaissé au rang de serf, «d’indigène» méprisé, notre peuple souffre dans sa dignité bafouée, dans son honneur d’algérien, dans son patriotisme toujours vivace qu’ il lui est interdit d’ exprimer.

Misère et souffrance, voilà le sort du peuple algérien. Mais cette misère et cette souffrance constituent les meilleurs ferments de notre lutte.

D) LES MENSONGES DU COLONIALISME

Tel est le fait colonial en Algérie depuis 1830. Ainsi tombent un à un tous les mensonges que le colonialisme français répand à travers le monde pour essayer de justifier son mauvais coup de 1830 et le maintien de son exécrable domination sur notre Patrie.

  • Mensonge de la prétendue mission civilisatrice de la France,

car les véritables causes de l’invasion française sont uniquement la volonté de puissance et le désir d’ exploiter notre pays, ses richesses, ses hommes. Loin de civiliser notre pays, le colonialisme n’ a fait qu’arrêter son évolution spirituelle et matérielle. S’il existe une certaine civilisation matérielle en Algérie elle l’est uniquement au profit de la minorité européenne. La comparaison avec d’autres peuples, européens et américains, qui étaient en 1830 moins avancés que le nôtre mais le dépassent aujourd’hui montre que le colonialisme français a freiné beaucoup l’évolution de la Nation Algérienne.

  • Mensonge historique

quand les colonialistes soutiennent l’inexistence de la Nation Algérienne et cachent ou déforment notre histoire.

  • Mensonge économique lorsque l’impérialisme prétend avoir enrichi

une Algérie pauvre et couverte de marécages, alors qu’ en réalité, avant 1830 les ressources algériennes étaient excédentaires, si bien que sous la Révolution et l’ Empire, l’ Algérie était allée au secours de la France affamée.

Aujourd’hui, au contraire, le peuple algérien vit dans la misère pendant qu’une minorité colonialiste accapare nos ressources.

Certes, des routes, des chemins de fer, des ports, des barrages, des banques ont été créés mais uniquement au profit de la minorité coloniale. Le peuple algérien n’ en profite qu’ indirectement et subsidiairement.

  • Mensonge démographique

quand les colonialistes prétendent que c’est grâce à eux que la population algérienne est passée de 1 million à 10 millions d’habitants. Si l’Algérie était si peu habitée en 1830, comment aurait-elle pu lutter pendant un demi-siècle contre la première armée de l’époque et sacrifier deux millions de ses enfants ? Par ailleurs les données sociologiques montrent que l’accroissement de la population d’un pays ne dépend pas automatiquement du degré de prospérité. Enfin en Algérie la mortalité n’a guère baissé. Le développement démographique est dû uniquement à la vitalité de notre peuple.

  • Mensonge politique

quand l’impérialisme prétend assurer la liberté, l’égalité, la fraternité alors qu’il se contente de changer de vocabulaire sans améliorer les institutions, qu’il retire d’ une main ce qu’ il accorde de l’ autre et que les seules améliorations qui sont arrachées le sont contre son gré, grâce à la lutte acharnée du peuple algérien.

  • Enfin monstrueux mensonge de l’assimilation,

quand les colonialistes considèrent l’Algérie comme un territoire français et les Algériens comme des Français. C’est une hypocrisie d’abord, car l’Algérie n’est pas administrée comme une province française et les Algériens n’ont pas les mêmes droits et libertés que les Français. D’ailleurs les quelques Algériens égarés qui sollicitaient la nationalité et la citoyenneté françaises étaient taxés «d’anti-français».

C’est plus encore une absurdité : historiquement, géographiquement, humainement l’Algérie est distincte de la France. Rien ne lie la Nation Algérienne à la France sinon plus d’un siècle de domination et de lutte. Non, l’Algérie n’est et ne veut être qu’algérienne.

III. – L’ OPPOSITION ENTRE LA NATION ALGÉRIENNE

ET LE COLONIALISME FRANÇAIS

De ce fait fondamental qu’est l’existence de la NATION ALGÉRIENNE dominée par le colonialisme français, il résulte une lutte incessante par laquelle le Peuple Algérien entend faire triompher ses aspirations légitimes à une vie libre.

LE DROIT DU PEUPLE ALGÉRIEN DE VIVRE LIBRE ET SOUVERAIN

SUR SON TERRITOIRE EST FONDÉ SUR LE DROIT NATUREL

ET SUR LE DROIT INTERNATIONAL PUBLIC

  • Selon le droit naturel et la morale universelle,

il est inadmissible qu’ un homme ou un peuple soit dominé, opprimé par un autre homme ou un autre peuple. La conscience humaine se révolte contre la domination française en Algérie.

  • Le droit du Peuple Algérien se fonde encore sur le principe des Nationalités et son corollaire le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes,

selon lesquels «toute nationalité a une vocation à former un Etat et à se gouverner elle-même d’une façon «indépendante». Ces principes, après avoir tout d’abord servi de fondement aux anciennes colonies anglaises d’Amérique du Nord pour s’ériger en République indépendante en 1784, ont été proclamés par la Révolution française en 1789 et appliqués tout au cours des XIXème et XXème siècles pour devenir aujourd’hui les principes fondamentaux du droit international public.

Ces principes ont servi de fondement à la majorité des Etats actuels issus du démembrement des grands empires. Ainsi les différentes nationalités des Balkans, d’Europe, d’Amérique du Sud, d’Asie ont invoqué à juste raison ces principes pour s’ériger en Etats indépendants.

Les principes des nationalités et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes sont à la base du fameux message du Président Wilson en 1917 et le traité de Paix en 1919 les consacre positivement.

Ces principes ont été à nouveau solennellement proclamés dans la Charte de l’Atlantique et dans la Charte des Nations Unies votée par 51 Nations dont la France, en 1945.

L’article 1er alinéa 2 de cette Charte dispose en effet : «développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect des principes de l’égalité, du droit des peuples et de leur droit de disposer d’eux-mêmes et prendre toutes autres mesures propres à consolider la paix du monde».

En vertu de ces principes, la Nation Algérienne a le droit de s’ériger en État souverain, indépendant de la France.

A) LE PEUPLE ALGERIEN A LA VOLONTE DE VIVRE LIBRE ET SOUVERAIN SUR SON TERRITOIRE NATIONAL

Cette volonté il l’ a manifestée par son héroïque résistance à l’ invasion française et par sa lutte actuelle contre le régime colonial.

  • Loin d’avoir désiré ou accepté la présence française,

le peuple algérien a, au cours d’une longue guerre qui a duré un demi-siècle, de 1830 à 1881, opposé à l’envahisseur une résistance acharnée qui constitue une des plus grandes épopées de l’ Histoire.

Dès le 14 juin 1830, jour où les Français ont mis pied sur le sol de la Patrie, le peuple algérien s’est dressé contre l’envahisseur ; la chute d’Alger, la capitale, et l’ abdication du Dey, loin de décourager notre peuple n’ont fait qu’exalter son patriotisme et sa volonté de lutte. Une pléiade de grands chefs a émergé du peuple pour organiser la résistance : le jeune Emir Abd el-Kader, après avoir constitué le gouvernement de la défense nationale, a tenu tête aux hordes impérialistes pendant 17 ans, leur infligeant même de lourdes défaites grâce à son génie militaire et politique.

Abd el-Kader, obligé de succomber devant une armée supérieure en nombre et en matériel, la résistance s’est poursuivie dans d’autres régions, notamment en Kabylie jusqu’ en 1857 avec l’héroïque Lalla Fathma N’ Soumer et dans le Sud.

En 1864, les Ouled Sidi Chikh ont repris l’offensive. Puis, après un temps de pause que le peuple algérien, vaincu mais non soumis, emploie à préparer de nouvelles forces, c’ est la grande Insurrection Nationale de 1870-71 sous la direction de Mokrani et Cheikh Ahhabad qui a soulevé l’Algérie de Collo à Cherchell, de la mer à Ouargla. Malgré l’héroïsme des Imseblens, notre courageux peuple, après avoir livré plus de 350 batailles, a dû s’incliner devant une supériorité technique et militaire.

Malgré une répression terrible qui avait suivi l’insurrection nationale de 1870, le Peuple Algérien ne s’est pas découragé. En 1881, à l’occasion de l’agression française en Tunisie, les Ouled Sidi Chickh, conduits par Bou Amama, brandissent à nouveau l’étendard de l’insurrection. Malheureusement leurs moyens étaient faibles. Les forces colonialistes parviennent à occuper tout le Sud Algérien, le Mzab y compris.

Ainsi, dans cette lutte gigantesque qui a duré 50 années, le peuple algérien a défendu farouchement son sol national mètre par mètre et ne s’est incliné, après avoir sacrifié deux millions d’hommes, que devant la supériorité matérielle de l’armée française considérée d’ailleurs à cette époque comme la première du monde.

Vaincu, le peuple algérien ne s’est nullement soumis ni résigné à sa défaite ; seulement après les lourds sacrifices consentis, il lui fallait panser ses blessures, reprendre des forces.

  • Après la résistance militaire, le peuple algérien reprend la lutte sous une nouvelle forme.

Tout d’abord il résiste de façon indirecte à l’oppression colonialiste et aux tentatives de dépersonnalisation. Par l’ attachement à ses mœurs, à sa religion, à sa langue maternelle, par son refus de s’ assimiler et de collaborer avec les dominateurs, le peuple algérien manifeste sa conscience nationale, son patriotisme toujours vivaces.

L’oppression politique et sociale, les inégalités, les injustices de toutes sortes, les multiples atteintes à sa dignité, à sa religion, à sa langue, loin d’ étouffer la conscience nationale, n’ont fait que l’ exalter, la renforcer, lui donner corps.

Le fait colonial lui-même donne naissance à des forces d’opposition par le réveil des énergies latentes. Le peuple algérien fait son éducation dans la misère et la souffrance, sa haine du colonialisme s’intensifie. Le désir de bonheur et de liberté s’exprime de plus en plus fort. Le patriotisme algérien prend une forme de plus en plus dynamique et s’oriente vers la lutte à outrance contre les forces d’oppression et d’exploitation. Ainsi se concrétise le sentiment national révolutionnaire du peuple algérien en lutte pour sa libération.

B) LA LIBÉRATION DU PEUPLE ALGÉRIEN EST UNE NÉCESSITÉ

  • Nécessité vitale pour lui-même,

car la domination coloniale tend non seulement à l’affaiblir, mais encore à le détruire. D’autre part, loin de progresser, de prospérer comme le font les peuples libres, nous sommes retardés dans notre évolution par le colonialisme.

L’Indépendance permettra au peuple algérien de s’organiser politiquement et socialement, de tendre vers son bonheur.

  • Nécessité aussi pour la paix dans le monde :

La question algérienne fait partie du vaste problème colonial. Or ce fait colonial est une cause permanente de guerre. La liberté et la paix dans le monde ne sauraient exister tant qu’ un tiers de l’ humanité sera opprimé, colonisé.


DEUXIÈME PARTIE

P R I N C I P E S D I R E C T E U R S

La nécessité pour nous, Algériens, de détruire la domination coloniale et de redonner son essor à notre nation ne fait plus de doute.

Quelle idéologie nous animera ? Quels seront les principes directeurs de notre action ? Nationalisme, révolutionnarisme, démocratie, voilà notre boussole.

I. – NATIONALISME

Le principe fondamental de la lutte libératrice algérienne c’est le nationalisme, c’est-à-dire que face au colonialisme, les Algériens combattent pour la Nation Algérienne et dans le cadre de celle-ci, pour la libération et la prospérité de ce tout géographique, historique, économique, social et culturel qu’est l’Algérie.

Le nationalisme peut se définir comme l’amour de la nation.

Etre nationaliste, mener une lutte nationale, c’ est tendre à solutionner, à l’ intérieur des frontières, les problèmes politiques, économiques, sociaux ou autres, de manière à assurer au peuple, aux nationaux du pays, le maximum de liberté, de grandeur spirituelle et morale, de développement culturel, de bien-être matériel.

Ceci nous amène d’abord à distinguer le nationalisme d’autres notions telles que le sentiment racial et le sentiment religieux dont la confusion serait un danger, ensuite à étudier les rapports du nationalisme algérien et successivement du principe marxiste de la lutte des classes, des pays frères d’ Afrique du Nord, des pays colonisés, de l’ internationalisme, sans oublier de préciser le problème de la minorité européenne d’Algérie.

Mais au préalable, il convient afin de supprimer toute équivoque, de dissocier deux conceptions possibles du nationalisme, et pour plus de clarté, de définir brièvement la nationalité.

NATIONALISME LIBÉRATEUR

ET

NATIONALISME OPPRESSEUR

Beaucoup taxent, à tort, de chauvinisme tout nationalisme, or il y a deux conceptions du nationalisme :

NATIONALISME LIBÉRATEUR

Dans une première conception, le nationalisme est une réaction contre les atteintes à l’ intégrité nationale, une réaction contre l’ annexion, une affirmation des valeurs nationales et la volonté de faire triompher ces valeurs.

Un tel nationalisme, qu’on trouve surtout chez les peuples opprimés, est ce qu’on appelle un nationalisme libérateur, en ce sens qu’il vise la liberté, le plein épanouissement des valeurs morales et matérielles nationales. D’essence démocratique de par son contenu, d’essence révolutionnaire de par son but qui est l’ épanouissement de la Nation, basé sur des faits justes, des aspirations absolument naturelles telles qu’ exercer pleinement sa souveraineté, parler librement sa langue, pratiquer sa religion, assurer sa liberté de conscience, vivre des produits de sa terre et rester maître de ses richesses, le nationalisme libérateur est le seul compatible avec les droits sacrés de l’ homme.

NATIONALISME OPPRESSEUR

C’est la deuxième conception du nationalisme, c’est celle qui caractérise plusieurs nations d’Europe.

Posant la nation comme dogme, professant «la nation au-dessus de tout», basé sur des faits faux ou forcés à dessein, souvent soutenu par l’hypertrophie du facteur historique, linguistique ou racial, un tel nationalisme qui prêche que tout doit être sacrifié à la nation considérée comme une idole, aboutit à l’expansion et à l’oppression. Expansion par l’annexion des pays voisins considérés comme «espace vital», oppression des peuples de ces mêmes pays et oppression même des nationaux de la nation conquérante car, pour maintenir la domination sur le pays conquis, un régime dictatorial est nécessaire, régime sous lequel les libertés individuelles ne peuvent être respectées.

Le nationalisme qui tend au développement de la nation au-delà de son cadre, avec comme conséquence l’occupation et l’étouffement d’autres nations, ce nationalisme, d’essence impérialiste, ne peut pas avoir sa place dans un monde où tous les efforts doivent converger vers le bonheur de l’être humain.

NATIONALISME ALGÉRIEN

Le nationalisme algérien, réaction d’ une nation opprimée contre un impérialisme, est un «nationalisme libérateur», donc opposé à ce nationalisme européen, chauvin, impérialiste, dont le bellicisme aboutit à l’asservissement de peuples par d’ autres peuples.

Le nationalisme algérien c’est l’amour de la Patrie algérienne, c’est la volonté de supprimer l’oppression colonialiste et de restituer au peuple algérien sa souveraineté usurpée, sa dignité bafouée, la propriété de ses biens ravis, c’est la volonté de lutter pour la libération politique, économique, sociale et culturelle du peuple algérien, c’est la volonté de mener la Nation algérienne vers la liberté », la démocratie et le bien-être.

Par conséquent, le nationalisme algérien c’ est le rejet de l’absurde thèse colonialiste, contraire à l’ Histoire et aux droits sacrés des peuples, d’ une «Algérie terre française» ; c’ est l’affirmation, devant les multiples tentatives colonialistes de dénationalisation, tentatives qui se manifestent par le refus de reconnaître une nationalité algérienne, la désignation des Algériens uniquement par le terme péjoratif d’ «indigènes» ou le terme confessionnel, donc sans nationalité, de «musulman», de l’ existence de la Nation Algérienne et donc d’ une Nationalité Algérienne, du droit du peuple algérien d’être souverain et de vivre libre et heureux.

DÉFINITION DE LA NATIONALITÉ

La nationalité distingue les habitants des diverses nations. Elle différencie, sur un territoire donné, le national de l’étranger, et définit par là même les droits de l’un et de l’autre, le second ne pouvant prétendre en avoir autant que le premier.

Comment est acquise ou octroyée la nationalité ?

Cela varie avec les diverses législations. La famille, le lieu de naissance interviennent, ainsi que certains événements et des considérations de politique démographique ; il convient de remarquer que la race et la religion ne sont d’aucun intérêt dans ce domaine.

En général on peut dire aujourd’hui : «Est national d’un pays donné l’individu y vivant, ayant la volonté d’y continuer à vivre, aimant sa patrie et travaillant à la prospérité et à la sécurité de celle-ci».

Disons quelques mots, pour finir, de la citoyenneté :

La citoyenneté définit les rapports de l’Etat, représentant de la Nation, et des nationaux. Elle précise les droits et devoirs de ceux-ci vis-à-vis de la Nation et les obligations de l’Etat envers eux.

On peut être national d’un pays sans en être citoyen.

«Etre citoyen d’un pays c’est être dans ce pays un homme libre égal aux autres, c’est y être un gouverné qui choisit ses gouvernements, c’est y voir sa personne respectée, ses droits garantis, y bénéficier de tous les avantages que l’Etat garantit à tous et, en contre-partie, s’ y acquitter de tous ses devoirs».

NATIONALISME ALGÉRIEN ET RACE

Chez certaines nations européennes, la race est l’un des éléments fondamentaux de leur nationalisme d’expansion et de domination.

Supériorité du colon, infériorité du colonisé dérivent pour ces nations de la race qui fait de l’un un être éminemment civilisé, de l’autre un être voisin de la bête, incapable de perfectibilité et de progrès.

Mais cette supériorité de certains groupements d’individus sur d’autres, supériorité basée sur des éléments biologiques tels que le sang, la couleur de la peau, etc. est une notion fausse car, si primitivement les diverses régions, aux divers climats du globe ont pu différencier des types humains, le monde d’aujourd’hui est un creuset où toutes les races se sont fondues pour donner un type unique : l’ homme dont le respect et l’ épanouissement, la liberté et le bien-être doivent être le but de toute politique, de toute action.

Le racisme, doctrine du mépris d’un homme pour un autre homme de sang ou couleur différents, doctrine de bellicisme et de triomphe du mal, est un fléau humain condamnable que le nationalisme libérateur, notamment le nationalisme algérien, combat comme impérialiste, et la lutte libératrice de l’Algérie contre le colonialisme n’ est pas une lutte d’un sémito-hamitisme contre un aryanisme quelconque, ce n’ est pas la lutte de brachycéphales contre dolichocéphales, ce n’ est pas la lutte d’une prétendue race africaine ou d’ une prétendue race arabe contre une prétendue race européenne ou une prétendue race latine, mais la lutte de l’ Algérien, du fils de la Nation Algérienne opprimée, quelles que soient les dimensions de sa boîte crânienne et la couleur de sa peau, contre le national d’ un pays d’Europe venu chez lui en conquérant l’exproprier arrêter son développement matériel et culturel, en un mot l’asservir.

NATIONALISME ALGÉRIEN ET RELIGION

Pas plus qu’il ne peut être confondu avec le racisme, le nationalisme ne peut s’ identifier au culte d’une religion.

Si la religion, qui ne connaît pas de frontière, s’adresse à l’âme, apporte à ses adeptes le réconfort moral et peut-être constitue un stimulant de l’activité humaine, l’homme, dans ses besoins dans son développement culturel et social, est conditionné par le sol sur lequel il vit et par le milieu dans lequel il évolue. Les frontières géographiques créent un tourbillon d’intérêts, de souffrances et d’aspirations communes devant lequel les confessions ne peuvent que s’effacer.

Le nationalisme libérateur, dont la nation est le but et le cadre d’existence, ne saurait être un principe d’action de nature religieuse.

Dans cette réaction de l’âme nationale contre les forces d’asservissement, dans cette action de nationaux pour leur libération politique, culturelle, économique et sociale, l’élément religieux ne joue pas de rôle efficient et l’on voit se dresser dans les deux camps, l’un contre l’autre, des hommes de même confession.

Il n’est que de se rappeler l’insurrection des pays arabes, à population en majorité musulmane, contre le joug des Turcs, bien que ceux-ci fussent aussi musulmans.

Plus récemment, dans la lutte nationale syro-libanaise contre le colonialisme français, les chrétiens syro-libanais ne furent pas les moins acharnés dans la lutte pour la liberté de la patrie. Ainsi, le nationalisme algérien ne peut pas être compris comme une sorte de «contre-croisade», l’histoire nous enseigne que l’ère des guerres de religions est close. Il n’ y a aujourd’hui que des guerres entre nations et des guerres entre opprimés et oppresseurs. Il ne s’agit plus de porter toujours plus loin la croix ou le croissant, mais d’assurer à chaque peuple, à l’intérieur de ses frontières, la liberté et le bien-être.

Sans vouloir nier l’importance de l’Islam en Algérie, ni son action passée et présente, il n’est pas et ne peut être question dans la lutte actuelle contre le colonialisme d’opposer deux religions, d’opposer le musulman au chrétien, mais bien plutôt d’opposer le colonisé au colonisateur.

Que la lutte nationale tende aussi à libérer le culte musulman des entraves colonialistes c’est incontesté, mais le mouvement national algérien n’en est pas pour cela une organisation religieuse voulant convertir des hommes de religion différente.

Le nationalisme algérien, dressé contre les forces qui étouffent le patrimoine national, doit grouper tous les Algériens abstraction faite de leur confession ; il défendra le patrimoine contre tous ceux qui voudraient y porter atteinte, quelle que soit leur confession.

Le colonialisme, dans des buts qu’il est inutile de répéter, ne cesse de vouloir confondre nationalisme algérien et Islam. Il est alors facile de crier au fanatisme, à l’esprit périmé et statique, contraire aux concepts de la vie moderne. Le colonialisme oppose constamment, dans son verbe et dans ses écrits l’ «Européen» ou le «Français» au «Musulman», c’est-à-dire une nationalité à une religion, singulier procédé de dénationalisation, habile peut-être autrefois, mais aujourd’hui trop grossier, car l’Algérien dissocie nettement la conscience nationale et la conscience religieuse et sait, quel que soit le degré de sa foi, qu’il est avant tout Algérien, c’est-à-dire fils et défenseur de la Patrie algérienne ; que la qualité d’algérien ne dérive point de la religion pas plus qu’elle ne dérive de la race, et qu’avant 1830 notamment beaucoup d’Israélites vivaient en Algérie, avaient les mêmes droits que les musulmans et étaient donc pleinement Algériens au même titre que ceux-ci. Et nous voilà amenés tout naturellement à examiner la question de la minorité européenne d’Algérie, née du fait colonial.

NATIONALISME ALGÉRIEN

ET PROBLÈME DE LA MINORITÉ EUROPÉENNE

Nous avons vu que la nationalité ne tenait ni à la race, ni à la religion. Mais dans divers pays, à côté de la majorité des habitants, établis sur le territoire depuis des générations et y exerçant leurs activités et dont la qualité de nationaux ne fait aucun doute, existent des minorités d’individus de nationalité étrangère établis cependant à demeure dans le pays : ainsi en est-il des ouvriers polonais dans le Nord de la France, ou mieux encore des Italiens de Tunisie qui mènent une vie propre, ont leurs institutions et leurs écoles.

Un problème se pose alors, celui du sort de cette minorité : ou elle garde sa nationalité d’origine et alors, corps étranger dans l’édifice national, donc source de complications et de dangers, elle verra ses prérogatives forcément limitées (rappelons-nous ici comment l’Allemagne, en 1938, a pu susciter et mettre à profit l’affaire des Sudètes pour s’emparer de la Tchécoslovaquie) ou bien, mêlée à la population locale, il n’y a plus alors aucun danger à ce que, fondue dans la masse des nationaux, elle jouisse de droits identiques.

C’est en fonction de ces données que peut être examinée la question de la minorité européenne d’Algérie.

En Algérien, à côté d’une majorité issue de générations d’Algériens qui tout au long de l’histoire ont travaillé sur le territoire national qu’ils ont enrichi et défendu, existe une minorité d’origine européenne, coiffée de la nationalité française, et née des divers éléments étrangers venus s’installer chez nous à la suite de l’agression de 1830.

L’installation à demeure de ces étrangers, le lieu de leurs intérêts et de leurs activités, appellent l’étude de leur situation au sein de la Nation Algérienne. Il n’est nullement question de méconnaître leur droit naturel d’hommes de vivre et de travailler paisiblement et seule la propagande colonialiste à dessein alarmiste parle de «valise ou de cercueil», mais il n’est nullement question non plus, tout d’abord de leur concéder une certaine supériorité ni certains privilèges colonialistes, ensuite de leur permettre de servir leur pays d’origine, d’être en Algérie une sorte de cinquième colonne au service de l’étranger.

Conformément alors aux principes en vigueur dans la plupart des pays, conformément à l’histoire (n’oublions pas en effet que les diverses minorités étrangères venues habiter sur notre sol depuis les Phéniciens et Romains et jusqu’aux Turcs, ont fini pas s’assimiler), nous disons que ces étrangers d’origine européenne jouiront de la nationalité algérienne dans la mesure où ils s’ intégreront dans la communauté nationale, se soumettront donc aux lois nationales édictées par l’Etat Algérien et à l’élaboration desquelles ils contribueront, travailleront à la grandeur et à la prospérité de la Nation Algérienne, en un mot : dans la mesure où ils se sentiront fils de la Patrie algérienne et agiront en tant que tels.

NATIONALISME ALGÉRIEN

ET PRINCIPE DE LA LUTTE DES CLASSES

Le principe de la lutte des classes c’est schématiquement, un principe marxiste qui, faisant abstraction des frontières, oppose dans le monde entier le prolétaire au capitaliste, l’exploité au possédant, le pauvre au riche, et affirme que la solution des problèmes mondiaux, aussi bien politiques qu’économiques et sociaux, réside dans une victoire du prolétariat par la mort du capitalisme.

Le nationalisme, par définition, c’est la solution des problèmes qui se posent à chaque peuple à l’intérieur des frontières nationales. Certes, tout comme il y a des problèmes universels, il peut y avoir des solutions universelles. Mais il ne faut jamais oublier que chaque peuple a sa personnalité propre, son génie propre, chaque peuple a ses lois propres conditionnées, par sa culture, son genre de vie, son histoire, ce qui convient à tel peuple, fait son bonheur, ne convient pas forcément à tel autre peuple, ne fait pas forcément son bonheur.

Ainsi, on parle bien de civilisation universelle, mais cela ne supprime pas les civilisations nationales : chaque peuple a sa civilisation, fait de son génie, issue d’une création propre ou même de la simple adaptation de motifs étrangers mais passé au moule national.

C’est pourquoi, dans les pays colonisés en général, en Algérie, en particulier, on ne peut aujourd’hui ramener le problème au principe de la lutte de classes.

Il n’y a pas en Algérie, face l’un de l’autre, un prolétariat et un capitalisme au sens où on les entend dans nombre de pays souverains, mais une nation opprimée contre l’impérialisme oppresseur.

En Algérie on ne peut parler de classes. Tous les Algériens font partie d’une seule et même classe celle des hommes courbés sous un joug colonialiste, sans libertés, sans droits.

En Algérie, il n’y a qu’un possédant : le colonialisme, et un exploité le peuple algérien.

Le problème est donc bien net : c’est la lutte non du prolétaire contre le capitalisme, mais celle d’un peuple opprimé contre le colonialisme qui opprime, c’est la lutte d’une nation avec tous ses fils contre un impérialisme qui l’écrase.

Et le nationalisme algérien, qui travaille à la libération et à la prospérité de la Nation, se doit de grouper en vue de cette tâche, toutes les énergies nationales. Nul ne doit être écarté ; tout Algérien souffre du colonialisme, sa contribution à la lutte est un impérieux devoir et chacun sera jugé sur ses efforts dans l’œuvre libératrice.

Quant aux quelques Algériens épars qui se font les complices et les instruments du colonialisme et profitent de l’affaiblissement du peuple algérien pour amasser des fortunes, on ne peut en tirer argument pour parler de classes en Algérie et détourner sur eux l’attention du Peuple qui doit être tout entière concentrée sur le Colonialisme, car de tels sinistres personnages portent en tous temps et en tous lieux l’édifiante appellation de «nationaux traîtres à leur patrie».

De tels profiteurs ne doivent leur fortune qu’au fait colonial qui a privé le peuple algérien de sa souveraineté et donc de ses possibilités d’organisation, car une économie nationale sainement organisée conçue pour le peuple, par des représentants librement choisis par lui, dirigée et contrôlée par l’Etat, émanation de la Nation, lequel devra notamment empêcher que l’entreprise privée, stimulant nécessaire de l’activité de l’homme, ne sorte de son cadre d’institution au service du peuple, une économie nationale dans laquelle travail et richesses seront justement répartis, ne pourra pas donner naissance à l’inégalité sociale et empêchera donc la lutte de classes.

NATIONALISME ALGÉRIEN

ET AFRIQUE DU NORD

Le fait que l’invasion de l’Algérie ait été le prélude de celles de la Tunisie et du Maroc démontre amplement que les sorts de ces trois pays frères sont liés.

Une géographie commune, un passé commun –l’histoire nous a laissé trace de cette vaste patrie de Massinissa et d’Ibn-Toumerth- des frontières de séparation plus factices que réelles et renforcées seulement par le colonialisme dans des buts de division, un joug commun, des aspirations communes, voilà qui plaide largement en faveur d’une coopération toujours plus étroite du Maroc, de la Tunisie et de l’Algérie.

Et que l’un des premiers mouvements nationaux en Afrique du Nord ait été un mouvement nord-africain, c’est là plus qu’un symbole, l’expression d’une profonde réalité.

Certes, le colonialisme a pu, profitant de notre ignorance et de notre dénuement, utiliser l’un contre l’autre dans des répressions sauvages, les divers éléments de l’Afrique du Nord, mais voilà qui ne doit plus se renouveler. Ne pas prendre conscience de notre solidarité serait un crime, ne pas travailler à la concrétiser et à la renforcer en serait un autre.

Les mots d’ordre de l’Etoile Nord-Africaine, largement diffusés par le journal «El Ouma», demeurent des vérités qui s’ imposent, des vérités que le nationalisme algérien aura toujours à cœur de prêcher et dont nous devons chaque jour nous imprégner, à savoir que les destins de nos trois peuples sont liés, que l’indépendance nationale ne peut être que l’ indépendance de toute l’Afrique du Nord et qu’une seule et même action invincible parce que une, aboutira à la libération, à la prospérité, à la grandeur et à la défense du patrimoine nord-africain.

NATIONALISME ALGÉRIEN

ET PEUPLES COLONISÉS

Diverses nations, à l’instar de la nôtre, gémissent sous le poids de régimes colonialistes.

Souffrant du même mal, il n’est que trop clair que le devoir des nationalistes algériens est de rechercher la réalisation d’une entraide entre tous ces peuples opprimés.

Au joug colonialiste il est urgent et indispensable d’opposer un «FRONT commun des peuples colonisés».

L’idée en existe déjà depuis longtemps, depuis la création en 1921 de «L’UNION INTERCOLONIALE» groupement de colonisés de divers pays, notamment d’Indochine et d’Afrique du Nord, dont l’organe, « Le Paria » dénonçait la barbarie colonialiste.

Cette idée de lutte commune des peuples colonisés ne doit point rester lettre morte. Elle doit être réalisée.

L’opprimé d’Afrique Noire, d’Afrique du Nord, du Viêt-Nam ou de Madagascar, verra ses efforts plus fructueux, sa libération plus proche et moins rude en cas d’action coordonnée de tous les peuples dépendants.

Et une telle action commune pour la libération nationale ouvrira la voie une fois la liberté et la paix retrouvées, à une solidarité et à une collaboration des plus étroites parce que nées dans le malheur, de toutes ces jeunes Nations libérées qui auront encore besoin l’une de l’autre pour assurer leur élan constructif et réaliser le bonheur de leurs peuples.

NATIONALISME ALGÉRIEN ET INTERNATIONALISME

Le nationalisme ne saurait s’accommoder d’un Internationalisme conçu comme une abdication de l’indépendance nationale, comme une subordination des petits pays à un plus grand.

Il ne saurait jamais être question pour la Nation Algérienne de se laisser intégrer dans une zone d’influence quelconque.

Mais s’il ne saurait être question pour elle d’aliéner quoique ce soit de sa souveraineté nationale et de sa pleine indépendance, cela ne signifie point qu’elle veuille vivre dans l’isolement.

La coopération internationale, et notamment une solidarité économique mondiale sont aujourd’hui d’impérieuses nécessités qui ne peuvent pas être méconnues.

Aussi l’Algérie se doit-elle de participer activement à la coopération, économique, culturelle, scientifique, internationale afin d’apporter sa modeste part à l’édifice du Progrès universel.

Et d’ores et déjà le peuple algérien est avec tous les peuples du monde qui comme lui luttent pour la Liberté et le considèrent comme l’égal en droits, et la Nation algérienne est, de par sa lutte de Libération aux côtés de toutes les Nations qui, dans les faits et non pas en paroles oeuvrent pour une plus grande Liberté dans le monde et pour la destruction de l’impérialisme.

II. – R É V O L U T I O N N I S M E

Le révolutionnisme, c’est le second principe de notre lutte. Dans notre idéologie, dans nos buts comme dans notre action, nous serons des révolutionnaires.

Le révolutionnisme, qui s’oppose au réformisme, est dans ce domaine, le seul principe qui soit justifié à la fois par les faits et par l’histoire.

R É F O R M I S M E

Il peut être défini comme un changement partiel, par étapes, et par certains moyens, de l’état de choses existant.

De la définition même découle la condamnation du réformisme dans le domaine de la lutte anticolonialiste.

Un changement partiel de l’état de choses existant, voilà qui ne peut satisfaire les aspirations d’un peuple qui souffre et dont le seul changement qu’il souhaite est celui de voir disparaître entièrement un système qui l’étouffe.

D’autre part, le changement étant obtenu par étapes, sans compter le temps indéfini au bout duquel il peut survenir, ne peut être qu’un changement imparfait, ne découlant pas d’un plan et d’un ordre logique, mais des circonstances et il n’est pas besoin d’insister sur l’urgence de la libération d’une NATION opprimée.

En n’utilisant enfin que certains moyens en excluant notamment la violence, le réformiste se prive d’armes précieuses de lutte à savoir la force et l’agitation populaires. Le réformisme est ainsi amené à utiliser des moyens secondaires comme des fins, à faire notamment du parlementarisme sa seule arme.

Or, d’une part, même obtenues, les réformes risquent pour un temps « d’apaiser » le peuple, donc de diminuer son énergie et de freiner son œuvre libératrice ; d’autre part, incapable d’opposer une force à l’adversaire, le réformisme est à la merci de celui-ci qui, par simple intimidation, en fait en définitive un instrument docile entre ses mains.

Ainsi le réformisme, surtout dans les pays colonisés, est à condamner irrémédiablement. L’histoire ne renferme l’exemple d’aucun peuple dont le sort ait été définitivement réglé par les réformes.

R É V O L U T I O N N I S M E

Définition : C’est un changement total, souvent brusque, obtenu par tous les moyens, de l’état de choses existant.

Un changement total : ici, pas de transigeance sur la fin, le changement doit s’opérer dans toutes les sphères, dans toutes les conditions, dans tous les domaines. Un régime est-il condamnable, il faut l’abattre tout entier. Pas de changement global des conditions actuelles sans révolution a-t-on dit.

Un changement obtenu par tous les moyens voilà surtout qui fait du révolutionnisme l’arme par excellence des peuples colonisés en voie de libération.

Tout d’abord, il convient de remarquer que révolutionnisme n’est pas synonyme de violence. Il n’exclut pas la violence, mais n’est pas seulement la violence.

Mais ensuite, afin d’être prêt à tout, il est nécessaire de constituer une force à opposer à l’ennemi.

Le révolutionnisme permet l’utilisation des multiples moyens secondaires propres à renforcer son potentiel, à renverser en sa faveur le rapport de forces existant.

C’est à ce titre que le parlementarisme peut et doit être envisagé par tous les révolutionnaires, à condition de veiller à ce qu’il demeure dans son cadre de simple moyen, faute de quoi on tomberait dans le réformisme.

Le révolutionnisme, excellent principe d’action, a reçu sa justification à la fois dans les faits et dans l’histoire, ce qui en fait le moyen de lutte efficace à utiliser par tous les opprimés, notamment par nous, Algériens, contre la domination colonialiste.

BASES SCIENTIFIQUES DU RÉVOLUTIONNISME

L’observation des choses et des faits montre que dans tous les domaines, économiques, sociaux, les changements s’opèrent non par transformation lentes, par évolutions mais par transformations brusques, par bonds c’est-à-dire par révolutions.

Ainsi le domaine des transports n’a pas été transformé par un perfectionnement des bêtes de somme, mais par l’invention d’abord de la roue, de la vapeur ensuite, enfin du moteur à explosion.

C’est surtout dans le domaine humain que les exemples de cette transformation par «bonds» nous apparaissent clairement, et l’histoire nous enseigne que les sociétés humaines ont progressé grâce à des révolutions, lesquelles sont l’aboutissement d’une lutte entre deux forces contraires, les forces anciennes, décadentes d’une part, les forces jeunes, montantes de l’autres. Les jeunes se développent, accumulent des énergies, luttent contre les anciennes et finissent par les égaler ; il se produit alors conflagration et changement de la situation antérieure.

Ainsi la Nation Irlandaise, dominée par l’Angleterre, n’a cessé durant des siècles, d’augmenter son potentiel, de renforcer sa lutte jusqu’au jour où la puissance de ses armes l’a libéré du joug anglais et en a fait une République Indépendante.

Un autre exemple, plus proche de nous est celui du Viêt-Nam, occupé vers la fin du XIXe siècle par le colonialisme français. Pendant un demi-siècle, le peuple vietnamien a lutté, préparé des forces, perfectionné ses moyens de combat, ce qui lui permet aujourd’hui de lancer le dernier assaut contre la puissance colonialiste. Ainsi sera close pour lui la période de domination étrangère et verra-t-il s’ouvrir une ère nouvelle de Liberté.

Ainsi le révolutionnisme est fondé sur la réalité des choses. C’est donc pour nous le grand principe à suivre ;

EN QUOI SERONS-NOUS RÉVOLUTIONNAIRES ?

Pour obéir aux lois de la transformation des choses, des idées et des sociétés humaines, nous serons révolutionnaires dans : nos buts, notre idéologie, notre action et enfin notre organisation.

A) RÉVOLUTIONNAIRES DANS NOS BUTS :

Nous devons viser non pas une petite transformation de l’état de choses actuel, une amélioration du colonialisme, ce qui est impossible et absurde, mais un changement total, la destruction du colonialisme lui-même, son anéantissement, en un mot : la Libération totale de la Nation algérienne.

Cette libération ne sera justement totale que si elle est :

  • politique, c’est-à-dire : Indépendance ;
  • sociale, c’est-à-dire : Justice sociale ;
  • culturelle, c’est-à-dire : Libre épanouissement de l’âme et du génie algériens.

Ces buts finaux n’interdisent nullement la lutte pour des buts immédiats plus modestes, mais l’arrivée à une étape ne doit pas arrêter l’action : elle doit faciliter la poursuite de la lutte, toujours plus haut vers le but final, vers l’équilibre des forces, qui permettra l’assaut décisif contre le régime colonial.

Par ailleurs, le changement que nous voulons dans notre situation par la destruction du colonialisme ne sera pas un retour vers le passé, vers la situation de notre pays avant 1830 ; qui dit révolutionnaire dit changement dans le sens du progrès, du nouveau, du meilleur. Depuis 1830 le monde a marché et l’Algérie aussi quoique arrêtée dans son évolution ne se trouve pas dans les mêmes conditions qu’au début du XIXe siècle.

L’Algérie de demain sera donc une Algérie moderne, à l’image du monde lui-même.

B) RÉVOLUTIONNAIRES DANS NOTRE IDÉOLOGIE :

  • «Sans théorie révolutionnaire, dit-on couramment, pas d’action révolutionnaire». La théorie c’est l’ensemble des principes directeurs de l’action, principes tirés de l’expérience et qui ont pris une forme générale. Autant la théorie est inutile sans la mise en pratique, autant la pratique est aveugle sans la théorie qui éclaire la route.
  • Une idéologie révolutionnaire est donc à la base de toute action révolutionnaire. Etre révolutionnaire dans notre idéologie c’est être animé d’idées montantes et motrices, d’idées d’avant-garde, au lieu de continuer à obéir aux idées anciennes, périmées, rétrogrades.

Dans tous les domaines il nous faut avoir des conceptions modernes et scientifiques, rationnelles et positives.

En tant que révolutionnaires, nous devons dénoncer toute idéologie rétrograde, toute théorie réformiste et surtout le «suivisme» et la démagogie. Le «suivisme» consiste à observer les idées et le mouvement spontanés des masses non éduquées politiquement et à les suivre, à se traîner à leur remorque. Une telle conception diminue le rôle des éléments conscients dans le mouvement et freine la marche générale en avant.

Etre révolutionnaire, c’est marcher à l’avant-garde, mener le peuple derrière soi, rendre peu à peu les masses conscientes, les élever. Par contre, être «suiviste» c’est tout simplement faire de l’opportunisme ou pire de la démagogie. La démagogie consiste à flatter les instincts, les préjugés du peuple ou même ses aspirations sincères, pour attirer une grande popularité, et ce sans vérifier la justesse, la valeur ou la possibilité de ces aspirations. Si l’opportunisme trompe le peuple et sacrifie ses intérêts réels, la démagogie peut être criminelle quand elle mène à l’aventure ou ne mène à rien.

Cependant, une idéologie d’avant-garde ne signifie pas idées étrangères au peuple.

En tant que révolutionnaires, nous devons être là comme ailleurs essentiellement réaliste. Notre idéologie sera donc profondément algérienne, c’est-à-dire basée sur les facteurs constitutifs de notre Nation, sur les aspirations profondes de notre Peuple.

C) RÉVOLUTIONNAIRES DANS NOTRE ACTION

L’action révolutionnaire se distingue à la fois du réformisme qui n’agit que dans certains domaines et par certains moyens exclusivement pacifiques, et du terrorisme qui est l’action immédiate par la violence. L’action révolutionnaire est avant tout une action générale énergique et méthodique.

1°) NOTRE LIBÉRATION SERA L’ŒUVRE DU PEUPLE ALGÉRIEN TOUT ENTIER :

En effet, le Peuple tout entier est opprimé et souffre du régime colonial ; aucune catégorie sociale n’ est épargnée ; il importe donc que tout notre Peuple, hommes, femmes, jeunes agissent étroitement unis et selon des méthodes appropriées, pour la libération nationale.

2°) NOTRE ACTION DOIT S’EXERCER DANS TOUS LES DOMAINES :

Etant donné que l’oppression colonialiste est générale, dans tous les secteurs de la vie nationale où se fait sentir la domination du colonialisme, nous devons agir pour la supprimer.

Comme nous l’a montré l’analyse du fait colonial, notre action doit porter sur les domaines économiques, social, culturel, religieux et politique.

  • Domaine économique et social.

Nous devons agir pour affaiblir l’emprise des exploiteurs de notre Peuple, lui opposer de la part des travailleurs algériens, qui sont les véritables producteurs des richesses algériennes, une résistance de plus en plus grande et efficace.

Quoique notre action libératrice se base essentiellement sur le Nationalisme et non sur la lutte de classes, notre Peuple, prolétarisé par le colonialisme, doit combattre sur le plan social pour supprimer l’exploitation dont il est l’objet.

Parallèlement à cette lutte contre l’exploitation, notre action doit tendre à supprimer les fléaux sociaux qui ruinent la santé physique, intellectuelle de notre Peuple et amoindrissent son potentiel.

  • Domaine culturel.

– Un peuple ne s’affirme pas seulement par sa force matérielle : l’épanouissement culturel est tellement un des meilleurs facteurs de sa renaissance et de sa marche en avant, que le colonialisme déploie des efforts considérables pour étouffer notre culture nationale. Il importe donc de notre côté de travailler à cette renaissance, à cet épanouissement de la culture algérienne, expression de l’âme et du génie de notre peuple. Extension de la langue classique, développement des langues et des cultures populaires, production littéraire et artistique, lutte contre l’obscurantisme, voilà des tâches à accomplir.

  • Domaine religieux.

Quoique notre lutte ne soit pas une contrecroisade, là comme ailleurs, une lutte est à engager contre l’ingérence colonialiste dans la religion musulmane et contre les multiples et graves atteintes dont elle est l’objet.

Mais un grave problème se pose : ces multiples activités pour relever notre peuple, sont-elles possibles, sont-elles efficaces dans la situation actuelle de notre pays, c’est-à-dire sous la domination colonialiste ?

Certes, des expériences nous montrent combien ces activités sont rendues difficiles parce que les colonialistes détiennent le pouvoir politique, grâce auquel ils étendent leur oppression à tous les domaines.

Le problème Algérien est donc avant tout un problème politique, un problème de souveraineté.

Mais le colonialisme, devant la montée du mouvement populaire, est très souvent obligé de jeter du lest, d’accorder de mauvais gré des réformes qu’il essaiera d’ailleurs d’annuler d’un autre côté si le peuple se laisse faire et s’il ne réagit pas. Le colonialisme compte aussi sur ces réformes accordées pour endormir le peuple un certain temps sur ce résultat obtenu, ce qui est évidemment pour nous un piège à éviter ;

Moyennant ces restrictions, la lutte quotidienne sur des objectifs immédiats est tout à fait positive et trouve une place importante dans la lutte révolutionnaire parce qu’elle offre une meilleure plate-forme pour les luttes à venir par les résultats concrets qu’elle apporte, parce qu’elle permet d’entraîner le peuple tout entier à des luttes plus difficiles et plus décisives, parce qu’elle lui évite la lassitude et l’encourage par les petites victoires obtenues, parce qu’elle l’ éduque et qu’au contact des réalités elle lui montre que si des résultats immédiats et minimes peuvent être obtenus par sa lutte quotidienne, son sort ne sera définitivement amélioré que par la destruction complète du régime.

Dans la vie d’un peuple, tout se tient, les choses et les faits, s’entremêlent, s’interpénètrent.

Par son totalitarisme même le colonialisme français exerce une oppression générale et totale sur le peuple algérien.

Notre lutte pour notre libération est un tout. Toute action dans tel ou tel domaine est positive : toute victoire partielle est un pas en avant. Le relèvement social et le développement culturel ne peuvent que faciliter et aider la lutte politique.

La lutte dans tous les domaines permet d’utiliser toutes les aptitude, toutes les énergies de notre peuple, elle permet d’accroître les possibilités révolutionnaires de la Nation Algérienne.

Notre action sera donc générale, mais visera avant tout et essentiellement un but politique. Seule la libération politique permettra une libération sociale et un épanouissement culturel complets du peuple algérien.

3°) NOUS DEVONS LUTTER PAR TOUS LES MOYENS :

Contrairement aux réformistes, nous, révolutionnaires, nous ne devons pas nous lier les mains, restreindre notre activité à un plan ou procédé seulement ; nous devons admettre tous les moyens de lutte pourvu qu’ils correspondent à nos forces réelles. Deux moyens s’offrent à nous : la lutte légale et la lutte illégale.

La lutte légale se déroule publiquement, face à l’ennemi et se base sur les lois qui nous régissent, c’est-à-dire sur les rares libertés et possibilités que nous laisse le régime colonial. Cette activité légale comporte deux avantages :

  • d’abord facile puisque permise par l’ennemi ;
  • ensuite susceptible de porter sur un champ vaste et de toucher tout le monde.

Mais le colonialisme qui détient le pouvoir politique tend justement à réduire les libertés d’action en édictant de nouvelles lois plus sévères et même en violant ses propres lois quand les Algériens peuvent en profiter. D’où la nécessité, tout en profitant au maximum de toutes les possibilités légales, d’utiliser des moyens illégaux , efficaces parce que plus énergiques et aussi à l’abri des manœuvres et des réactions colonialistes.

Lutte légale et action illégale s’imposent ; il importe de les coordonner pour les rendre plus efficaces l’une et l’autre et aboutir de façon certaine au but désiré.

4°) NOTRE ACTION DOIT ÊTRE MÉTHODIQUE,

C’EST-À-DIRE ORGANISÉE RATIONNELLEMENT

Vu la force de l’ennemi et la qualité de ses moyens de combat, nous devons élever nos méthodes au moins à la même perfection.

Il faut bannir l’empirisme, la routine, en un mot le «primitivisme» qui gaspille nos efforts et ralentit notre marche. Agir sans méthode, sans règles, marcher à l’aveuglette sans préparation et sans équipement c’est prendre son temps et même c’est aller au suicide.

Pour atteindre notre but il nous faut un plan d’action systématique, plus ou moins lointain, un plan de lutte opiniâtre et durable.
Stratégie et tactique, voilà la science de la direction de la lutte révolutionnaire.

La stratégie a pour objet de fixer la direction du coup principal pour une étape donnée de la révolution, d’élaborer un plan approprié à la disposition des forces révolutionnaires, de lutter pour la réalisation de ce plan tout au long de l’étape envisagée. La stratégie s’occupe des forces principales de la Révolution et des réserves, c’est-à-dire des alliés possibles.

La tactique a pour objet :

  • de fixer la ligne de conduite du mouvement pendant une période courte correspondant à un essor ou à un recul du mouvement révolutionnaire ;
  • de lutter pour l’application de cette ligne en remplaçant les anciennes formes de lutte et d’organisation par de nouvelles, les mots d’ordre anciens par de nouveaux. La tactique qui est variable selon les circonstances est une partie de la stratégie, subordonnée à celle-ci et destinée à la servir.

Il est nécessaire de distinguer la tactique de l’opportunisme :

Si la tactique est l’adaptation des formes de lutte pour atteindre, dans les circonstances nouvelles, le but fixé par le plan stratégique, l’opportunisme est l’absence de toute stratégie et tactique, c’est le changement total des activités, la déviation du but .

5) Quel doit être, selon cette conception révolutionnaire que nous avons choisie,

LE PROCESSUS GÉNÉRAL DE NOTRE LUTTE LIBÉRATRICE ?

Le réformisme étant écarté comme inefficace, il convient aussi d’éviter l’aventure de «l’assaut immédiat». L’assaut est l’attaque d’une force organisée, préparée, entraînée, et non l’explosion spontanée d’une foule. Il faut donc rassembler, organiser, entraîner cette force.

  • Rassembler et unir

toutes les forces nationales en vue de la lutte libératrice ; c’est le rôle de la propagande qui dénonce les méfaits du colonialisme et exalte le patriotisme algérien en même temps qu’elle éclaire ces forces nationales et les rend plus conscientes.

  • Organiser et éduquer

le Peuple pour en faire une force homogène, souple, capable de lutter contre la force colonialiste.

  • Lutter :

nous devons mener contre le colonialisme une lutte incessante, opiniâtre pour, d’une part, entraîner le peuple, l’aguerrir, perfectionner ses méthodes, et d’autre part arracher les avantages utiles à l’amélioration des conditions de vie et à la progression dans la lutte. Par cette action incessante le Peuple algérien acquiert des énergies nouvelles jusqu’au jour où sa force révolutionnaire lui permettra de passer à l’offensive générale contre les forces du colonialisme, pour détruire totalement le régime d’oppression.

D) RÉVOLUTIONNAIRES DANS L’ORGANISATION :

Pour mener cette lutte révolutionnaire il faut unir tous les efforts individuels.

L’organisation est le rassemblement des individus suivant une discipline idéologique et matérielle pour une action commune en vue d’un but commun.

S’il n’existe pas une organisation forte, entraînée à la lutte et sachant la mener à tout moment et quelles que soient les circonstances, il ne saurait être question d’aucun plan d’action systématique, éclairé par des principes fermes et rigoureusement appliqués.

L’organisation doit être avant tout adaptée aux buts à atteindre et aux circonstances de la lutte.

Le Mouvement National Révolutionnaire doit être :

• À bases multiples : c’est-à-dire qu’à chaque domaine et à chaque aspect de la lutte doit correspondre une organisation spécialisée : syndicat, parti politique, etc.

• Une organisation de masse, c’est-à-dire grouper toutes les forces populaires, le maximum d’hommes, de femmes, de jeunes qui veulent participer à la lutte anticolonialiste, à l’action libératrice. Il est nécessaire pour avoir un large front d’écarter tout sectarisme nuisible.

• Une organisation d’élite, car si le nombre est nécessaire dans notre combat, la qualité ne l’est pas moins. Dans les conditions difficiles de notre lutte, seule une organisation d’élite peut accomplir les tâches révolutionnaires que nous nous assignons. Cette organisation doit rassembler les meilleurs éléments du peuple, par leur dévouement à la cause nationale, leur esprit révolutionnaire, leur compétence technique, et préparer les cadres capables de diriger le Peuple dans la lutte

Organisation légale et organisation clandestine :

Une organisation légale est nécessaire pour mener l’activité légale. Mais cette organisation est exposée à la répression ennemie. Pour mener l’activité illégale, pour permettre la continuité de la lutte malgré les répressions du colonialisme, une organisation clandestine s’impose. Choix rigoureux des membres, secret rigoureux doivent être la base de cette organisation.

Au centre du Mouvement National de libération, il y a le Parti , c’est-à-dire l’organisation politique. Un parti révolutionnaire doit être :

UN PARTI D’AVANT-GARDE,

c’est-à-dire être animé et guidé par une idéologie et une théorie révolutionnaires. «Seul un parti guidé par une théorie d’avant-garde peut remplir le rôle de combattant d’avant-garde». Le parti doit, pour diriger le Peuple, marcher à l’avant et non se traîner à la remorque des événements ; il doit voir plus loin et plus grand ; il doit être l’éducateur politique et l’état-major du Peuple dans la lutte révolutionnaire. «Il ne suffit pas de coller l’étiquette d’avant-garde sur une théorie et une pratique d’arrière-garde. Il faut travailler beaucoup et avec opiniâtreté à élever notre conscience politique, notre esprit d’initiative et notre énergie.»

Mais quoique d’avant-garde, le parti ne doit jamais s’isoler du Peuple ; il doit garder contact, posséder un crédit moral et politique auprès du Peuple pour pouvoir le guider, le mobiliser dans la lutte. Le Parti doit puiser ses énergies du Peuple en y poussant de profondes racines, en un mot : être un «Parti du Peuple», luttant avec le Peuple et pour le Peuple ;

UN PARTI ORGANISÉ.

Le parti doit éduquer le Peuple, lui inculquer l’esprit d’organisation, de discipline, de lutte méthodique ; pour s’acquitter de cette tâche il doit lui-même être la personnification de la discipline et de l’esprit d’organisation.

Spécialisation des tâches, hiérarchisation des fonctions, centralisme de l’autorité, voilà les bases de l’organisation.

Spécialisation des tâches :
pour utiliser les compétences et améliorer le rendement ;

Hiérarchisation des fonctions :
chaque membre du parti obéit au supérieur et commande aux subordonnés ;

Centralisme :
c’est-à-dire que l’autorité vient d’en haut.

Cependant le centralisme qui est nécessaire peut aboutir à l’ossification du parti, à l’étouffement des militants et même à une déviation, d’où nécessité de le corriger par un esprit démocratique, c’est-à-dire un contrôle des dirigeants par la base en un mot : Centralisme démocratique.

UN PARTI HOMOGÈNE, c’est-à-dire basé sur l’unité idéologique, l’unité organique, l’unité dans l’action. Pour être fort le parti doit avoir une cohésion et une discipline de fer.

La discipline n’exclut pas les discussions, les luttes d’opinions au sein du parti, au contraire, la discipline ne peut être totale que si elle est consciente et librement consentie.

La discussion terminée, la critique épuisée, dans des formes adéquates comme dans les congrès ou les conférences, l’unité de volonté et l’unité d’action de tous les membres du parti sont des conditions indispensables sans lesquelles on ne peut concevoir un parti.

Il s’ensuit que l’existence de fractions est incompatible avec l’unité du parti. Le parti se fortifie en s’épurant des éléments opportunistes qui le désorganisent et freinent son action révolutionnaire.

Élan révolutionnaire d’une part, sens pratique et esprit d’organisation de l’autre, voilà les conditions d’une action efficace, d’un succès certain.

Deux dangers sont à éviter : d’une part le verbiage ou élucubration révolutionnaire qui se substituent à l’action, d’autre part l’affairisme sans principes, la routine.

Pour remédier à ces dangers il convient de se soumettre à une autocritique régulière et rigoureuse.

Il n’y a pas d’homme ni de parti infaillible, c’est dans l’action que l’on apprend à lutter, l’expérience est justement l’ensemble des faits positifs ou négatifs qui peuvent servir comme leçons. En tant que révolutionnaires nous devons toujours tendre à remplacer les anciennes formes d’organisation et de lutte par de nouvelles plus efficaces, c’est cela l’autocritique dans un mouvement.

Faire une faute peut n’être pas grave et personne n’est infaillible, mais renouveler ses propres fautes peut être criminel.

Un parti sérieux se reconnaît en face de ses erreurs . Il doit analyser objectivement toutes les situations, reconnaître ce qu’il y a de positif ou de négatif, découvrir les erreurs, rechercher les causes de ces erreurs et enfin trouver les meilleures solutions pour y remédier. Sans cette autocritique courageuse le mouvement dévie de sa ligne et dégénère.

Révolutionnaires, nous irons toujours de l’avant dans les idées et dans les faits, nous lutterons toujours avec énergie et méthode.

III – D É M O C R A T I E

La démocratie, que nous érigeons comme notre troisième principe d’action, veut dire strictement «Gouvernement du Peuple».

Mais de par le monde entier ce terme a pris un sens plus large, il implique la liberté et le plein épanouissement des hommes, il représente l’aspiration la plus chère de tous les peuples.

Le Peuple algérien, dont les énergies sont tendues vers la conquête de son bonheur, aspire lui aussi à la démocratie, qui en est la condition. L’amour de la démocratie a été chez l’algérien une caractéristique constante au cours de son histoire et il en reste des traces dans certains traits de sa vie. Mais cet amour n’a jamais été aussi grand qu’aujourd’hui, où le Peuple algérien, assoiffé de cette démocratie, lutte pour sa liberté politique, pour faire respecter sa dignité, ses biens, son culte et tout son patrimoine culturel.

C’est pourquoi nous posons aujourd’hui la démocratie comme un principe permanent, qui nous guidera aussi bien dans la lutte actuelle anti-impérialiste, que dans le relèvement futur de notre Nation.

En effet, en gardant vivant en nous cet esprit démocratique qui nous anime, nous apportons à notre lutte un facteur idéologique constamment accru et renouvelé par le colonialisme qui tend à s’y opposer. Mais c’est surtout pour ne pas perdre dans le futur les fruits de notre action actuelle que nous posons ce troisième principe. Un peuple qui lutte pour l’indépendance nationale doit rester constamment vigilant pour que cette indépendance ait pour lui le contenu qu’il souhaitait. Cette vigilance doit être entretenue développée pendant la lutte.

Enfin, la lutte qui nécessite le groupement d’un grand nombre d’individus acquiert, quand ce groupement est conçu selon des principes démocratiques, une grande efficacité.

LA DÉMOCRATIE DANS NOS BUTS :

c’est d’abord la démocratie sur le plan politique, la participation du peuple tout entier au gouvernement du pays, à la gestion générale et locale de ses affaires, son contrôle permanent pour faire respecter les libertés fondamentales.

La contrainte et l’oppression se manifestent également par les déficiences de la vie sociale qui empêchent le peuple d’agir et de penser sainement ; c’est pourquoi la démocratie est aussi pour nous un but dans le domaine social, dans l’instauration d’un régime bannissant l’exploitation de l’homme par l’homme , véritable plaie entravant l’essor du peuple.

Dans le domaine culturel, la démocratie permettra le développement de la personnalité du peuple, encouragera les manifestations du génie populaire et le développement de toutes les intelligences.

Tel est pour nous l’aboutissement logique d’une lutte qui n’aurait pas son sens entier si elle n’était orientée dans un sens démocratique.

C’est pourquoi également, l’organisation, qui est à l’avant-garde de la lutte doit être selon des principes démocratiques.

Comprise de la sorte, elle reflétera les points de vue de tous et acquerra la cohésion nécessaire, en même temps que les méthodes et les lignes d’action seront perfectionnées grâce à la confrontation des points de vue. Bref, ces principes démocratiques ne s’opposeront en aucune manière au centralisme qui est une nécessité mais contribueront à le rendre plus efficace par la collaboration générale.

Ainsi, NATIONALISME, RÉVOLUTIONNISME et DÉMOCRATIE forment pour nous un tout dont les éléments se complètent admirablement et constituent, pour chaque modalité que peut présenter la lutte, pour chaque circonstance nouvelle, des GUIDES ET DES POINTS DE REPÈRE précieux parce qu’ils correspondent à la RÉALITÉ même. Telle doit être la qualité première d’une DOCTRINE qui veut se transformer en action.

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OCTOBRE 1988, C’ETAIT AUSSI LA TORTURE

Ce document du PAGS d’avril 1971 montre la continuité des méthodes utilisées par les services de l’Etat-parti unique, y compris dans les périodes de grandes décisions progressistes où, comme en février-mars 71, la lutte s’était aiguisée jusque dans les sphères du pouvoir entre partisans et adversaires des nationalisations et de la réforme agraire.
En 1965, le récit de Bachir Hadj-Ali dans « L’arbitraire », préfacé par ses codétenus Mohammed Harbi et Hocine Zahouane, avait soulevé l’émotion et l’indignation nationales et internationales.
Fin 1988 et en 1989, un comité national contre la torture avait démasqué les ignobles traitements infligés aux emprisonnés des journées d’Octobre 88. Plusieurs animateurs de ce comité, notamment membres du PAGS, ont été menacés puis dans les années 90 soit assassinés soit contraints à l’exil.
Comme le rappelait l’historien Mohamed Harbi à El Watan (17 mai 2001),
Si nous voulons que notre société quitte les ornières de la violence, il faut commencer par respecter l’intégrité physique des individus. La question de la torture nous concerne tous. »

PARTI DE L’AVANT-GARDE

SOCIALISTE D’ALGÉRIE

DIRECTION NATIONALE

APPEL DE LA DIRECTION NATIONALE DU P.A.G.S.

– ASSEZ D’ARBITRAIRE ET DE TORTURES

– L’INTÉRÊT NATIONAL EXIGE LA FIN DE TOUTE RÉPRESSION ANTIDÉMOCRATIQUE

Au moment où les travailleurs Algériens et les forces démocratiques internationales s’apprêtent à manifester à l’occasion du Premier Mai leur soutien justifié au gouvernement Algérien dans sa lutte contre le néocolonialisme, le parti del’Avant-Garde Socialiste tient à dénoncer avec la plus extrême vigueur le grave danger que constitue pour notre Révolution et les acquis de notre peuple la vague répressive déclenchée contre notre Parti et des citoyens progressistes du pays.

Le P.A.G.S. estime de son devoir, dans l’intérêt du pays et de sa Révolution, d’informer l’opinion démocratique nationale et internationale sur des faits qui montrent que l’arbitraire policier a atteint des limites extrêmement graves, indignes d’un peuple qui a consenti tant de sacrifices pour sa libération nationale et qui lutte résolument pour le développement économique du pays.

Nous avons signalé certains de ces faits dans nos récentes publications : nombreuses arrestations de syndicalistes, de progressistes connus pour avoir milité au sein de l’ancien Parti Communiste Algérien ; surveillance policière accrue, filatures, provocations à l’égard des familles de militants recherchés. Cet arbitraire antidémocratique sévit aujourd’hui à l’égard de ces familles d’une façon particulièrement inqualifiable.

Qu’on en juge !

UN ADOLESCENT DE 15 ANS TORTURÉ ET SÉQUESTRÉ DURANT QUATRE JOURS

Le 22 avril au soir, deux personnes se présentant au domicile de notre camarade Abdelhamid Benzine, dirigeant du PAGS. En l’absence de Madame Benzine, l’un de ces deux visiteurs demande à son fils âgé de 15 ans d’aller tout de suite « avertir les camarades parce qu’il y avait eu des arrestations ». Après cette vaine provocation 14 policiers en civil ont fait irruption dans l’appartement qu’ils ont ensuite fouillé.

A son arrivée, Mme Benzine est accueillie par les policiers, revolver au poing. Elle leur demande leurs papiers et le mandat de perquisition, mais ils répondent par des moqueries. L’un d’eux cependant exhibe une carte de la « Sécurité Militaire ». Puis certains policiers repartent emmenant avec eux le fils de Mme benzine et les deux « visiteurs » en déclarant à sa mère qu’il ne serait retenu qu’une dizaine de minutes pour un bref interrogatoire. Les deux visiteurs n’étaient en fait que des policiers chargés d’une mise en scène grossière devant permettre l’enlèvement du fils de Mme Benzine. Les autres policiers demeurés dans l’appartement se livrent à toutes sortes d’intimidations et de provocations à l’encontre de Mme Benzine et de sa fille.

Les policiers quittent l’appartement le 24 avril dans la journée après avoir coupé le téléphone, alors que le fils de Me Benzine n’est toujours pas revenu. En fait il est séquestré durant 4 jours (jusqu’au lundi soir) dans les locaux de la « Sécurité Militaire », probablement à Bouzaréah, près d’Alger. Emmené avec un bandeau sur les yeux il ne verra pas le jour durant ces 4 journées. Il est interrogé sur son beau-père, brutalisé et torturé à l’électricité. A un moment donné, après une séance de torture, on lui appliqua sur une partie du cou un coton imbibé d’un liquide qui le plongea dans l’évanouissement. Une visite médicale a établi, après sa libération, qu’il portait des traces de sévices. A un moment de l’interrogatoire une gifle plus violente que les autres a fait sauter le bandeau et les tortionnaires se sont alors caché le visage.

Avant de le libérer les policiers ont menacé le fils de Madame Benzine qui est de nationalité française, de l’expulser d’Algérie, ainsi que sa mère, s’il racontait ce qui s’était passé dans les locaux de la S.M. Emmené en voiture, les yeux toujours bandés, ils l’ont ensuite placé face à un mur et lui ont demandé de compter jusqu’à vingt avant de se retourner sinon il serait abattu (cela pour l’empêcher de relever le numéro de la voiture).

Ce n’est pas la première fois que la famille de notre camarade Benzine est l’objet de ces méthodes ignobles : perquisition, arme au poing, en 1966 ; interrogatoires de Mme Benzine par la P.R.G. en mars dernier assortis de chantage à l’expulsion ; provocations, filatures, etc…

Rappelons aussi qu’en janvier dernier les femmes de nos camarades Sadek Hadjeres et Boualem Khalfa ont fait l’objet de multiples menaces, proférés par téléphone, d’enlèvement de leurs enfants. De même le fils de notre camarade Bachir Hadj Ali a été enlevé, battu, séquestré et menacé d’être abattu en janvier également.

Ces faits montrent non seulement que la torture n’a pas reculé en Algérie, mais qu’elle s’est même aggravée au point que les tortionnaires s’attaquent aux familles de militants et torturent leurs enfants !

DES MÉTHODES IGNOBLES

Les raisons en sont évidentes : aucune mesure n’a été prise pour juguler cette plaie qui demeure la honte de notre pays. Notre parti n’a cessé depuis des années de dénoncer la torture et les tortionnaires, les illégalités et les crimes contre la dignité de l’homme.

La publication de « L’Arbitraire » (récit de tortures subies par notre camarade Bachir Hadj Ali après son arrestation en septembre 1965) et des « Torturés d’El Harrach » (copies des plaintes déposées pour tortures par de nombreux militants de notre Parti arrêtés également à la même époque) n’ont pas arrêté la main des tortionnaires. Aucune plainte pour torture n’a jamais été instruite par les tribunaux. Les tortionnaires de 1965 sont toujours là. Certains ont bénéficié de promotions.

C’est le même Belhamza dénoncé dans le récit de Hadj Ali qui a torturé en juillet-août 1968 Nacer Djeloul et Djamal Labidi, membres du comité exécutif de l’Union Nationale des Etudiants Algériens, ainsi que Mohamed Teguia, ancien député, ancien officier de l’ALN et invalide de guerre. Ce dernier, atteint de graves troubles nerveux à la suite des tortures, fait l’objet encore de soins à l’heure actuelle.

On ne torture pas seulement à la Sécurité Militaire, mais dans tous les services de police, à la PRG (police politique), à la gendarmerie et même dans les commissariats. Que ce soit à Alger, à Oran, à Rouiba (en décembre 1967), à Constantine, à Sétif ou ailleurs, la plupart de nos camarades ou des étudiants arrêtés ont subi de graves sévices que nous avons dénoncés en leur temps. Dans la « Voix du Peuple » n° 35 du 7 juillet 1970 nous signalions le cas d’un ouvrier de Ain Temouchent, père de 7 enfants, torturé à mort parce que soupçonné de vol, alors que l’enquête a établi par la suite qu’il était innocent.

Les épouses et les jeunes filles ne sont pas à l’abri de méthodes encore plus ignobles. En 1968, dans les locaux de la « Sécurité Militaire » à Alger, les femmes de Nacer Djeloul et Djamel Labidi ont été menacées devant leurs maris d’être violées et on a poussé l’ignominie jusqu’à commencer à les déshabiller. En janvier des étudiantes ont été menacées d’être violées « de toutes les façons possibles » si elles ne parlaient pas. Et effectivement, un policier entrait dans le local d’interrogatoire et commençait à se déshabiller !

La torture n’est pas seule en cause. En fait, et malgré les déclarations officielles sur la sécurité retrouvée et l’égalité des citoyens devant la justice, la violation des droits et libertés individuelles est constante. Les arrestations opérées sans mandat, de jour comme de nuit, sont de véritables enlèvements. Les gardes à vue durant des semaines sinon des mois durant lesquelles les familles demeurent sans aucune nouvelle. Ce sont des séquestrations pures et simples. Les personnes arrêtées sont emmenées avec un bandeau sur les yeux. On les menace des pires sévices si elles racontent ce qui s’est passé dans les locaux de police. On essaie par le chantage et les pressions de transformer les militants progressistes en indicateurs. Les juges signent les mandats de dépôt sur ordre: des progressistes ont fait des années de prison sans jugement parce qu’on a trouvé quelques tracts du PAGS à leur domicile. Au nom du FLN, Kaid Ahmed organise des groupes armés pour kidnapper et torturer les étudiants. Certains services de police vont jusqu’à interdire aux inculpés présentés au Parquet de choisir tel ou tel avocat. L’ordre des avocats se tait. La justice entérine les illégalités. La presse officielle parle tous les jours de la torture au Brésil, en Grèce, au Portugal, mais fait le silence sur la répression en Algérie. Aucune arrestation n’est jamais rendue publique.

DES AGISSEMENTS CONTRAIRES A L’INTÉRÊT NATIONAL

Cette situation n’est pas le seul fait de la réaction. Certes, cette dernière qui règne sur certains appareils policiers tente et tentera toujours par des diversions anticommunistes et antiprogressistes de faire échec aux mesures positives prises par le pouvoir et notamment les nationalisations et la réforme agraire. Elle a assez de pouvoir pour faire libérer immédiatement ses partisans de l’association réactionnaires « El Qyyam » arrêtés pour avoir préparé ou exécuté des attentats. Cependant, la répression antidémocratique n’est quant au fond que le résultant d’une profonde contradiction entre les mesures progressistes prises sur le plan économique et le maintien de méthodes de gouvernement autoritaire et antidémocratiques qui traduisent la méfiance à l’égard des masses et le sectarisme de certains dirigeants.

En tout état de cause l’attention du Président Boumedième a été à plusieurs reprises attirée sur le danger de cette situation., notamment dans la lettre que le PAGS lui a adressée en Septembre 1968. Nous écrivions dans cette lettre à propos de l’arrestation de dizaines de nos militants en juillet 1968 :

… « Un grand nombre de ces hommes et de ces femmes ont été malheureusement et une fois de plus, odieusement torturés. On a fait violence à leur dignité d’hommes et de citoyens algériens. On s’est efforcé de les humilier pour des opinions dont ils ne peuvent être que fiers. C’est là une constatation amère dans notre pays où la torture est maudite par la conscience populaire. Pourquoi ne pas appliquer en priorité aux citoyens de notre pays les règles élémentaires de respect de la personne humaine dont l’Algérie s’honore de faire bénéficier – à juste titre – des ressortissants étrangers comme les occupants du Boeing d’un pays avec qui l’Algérie est officiellement en guerre ? »

Plus récemment, notre camarade Boualem Khalfa a adressé une lettre au Président Boumediène à propos des menaces d’enlèvement de sa petite fille et des enfants de Sadek Hadjeres, en attirant son attention sur le fait que ces méthodes n’étaient que le fruit pourri d’un climat répressif où la police se permet toutes les illégalités même les plus graves. De même, en mars dernier Mme Benzine a adressé une lettre au Président Boumediène pour lui demander d’intervenir pour faire cesser les interrogatoires illégaux et le chantage dont elle était l’objet.

C’est dire que personne n’ignore, y compris la plus haute autorité de l’Etat, que la torture existe dans notre pays, que l’arbitraire est la loi commune. Le fait que cette campagne répressive se soit encore aggravée dans la dernière période montre à l’évidence que l’objectif visé est de démanteler le PAGS à tout prix et par n’importe quel moyen en arrêtant notamment ses principaux dirigeants connus pour leurs activités patriotiques pendant la guerre de libération et contraints depuis six ans, à mener clandestinement leur lutte antiimpérialiste et antiréactionnaire. Au moment où le néocolonialisme français accuse certains milieux dirigeants Algériens de faire des concessions aux Etats-Unis, cette répression anticommuniste ne peut pas ne pas apparaître aux yeux de l’opinion nationale et internationale comme un gage du gouvernement Algérien destiné à faciliter la « coopération » algéro-américaine. On ne peut à cette occasion ne pas rappeler qu’au début 1967 Joseph Palmer, sous-secrétaire d’Etat aux affaires africaines, déclarait que « l’Algérie tient le plus grand compte de son intérêt national et a traité avec sévérité ses communistes locaux. »

S’il est incontestable que la répression anticommuniste et antiprogressiste ne peut que combler les vœux de l’impérialisme et de la réaction intérieure, qui peut cependant affirmer qu’elle est conforme à l’intérêt national de l’Algérie? Alors même que certains dirigeants du pouvoir ne cachent pas leur hostilité aux nationalisations et à la réforme agraire, alors même que le « Parti Français » dénoncé par le Président Boumediène et le « Parti Américain » qui existe aussi déploient leurs manœuvres en coulisse, c’est notre Parti, ce sont nos militants qui se montrent dans les faits, et pas seulement en paroles, les meilleurs soutiens des décisions antiimpérialistes du pouvoir, les meilleurs artisans de l’indépendance économique. Alors que notre Parti multiplie les appels au soutien des nationalisations et à la création des meilleures conditions pour une mobilisation populaire réelle, le FLN sous la férule du réactionnaire Kaid Ahmed s’est opposé aux rassemblements des travailleurs pour soutenir les décisions du 24 février.

Certains ne manqueront pas de calomnier notre Parti en disant qu’au moment où l’Algérie affronte le néocolonialisme dans une lutte difficile nous affaiblissons sa position par la dénonciation des illégalités et de la torture. Nous rejetons par avance cette calomnie. Notre soutien à la politique d’indépendance économique de la tendance antiimpérialiste du pouvoir ne faiblira pas. Mais nous estimons que ce soutien n’est pas en contradiction avec nos efforts pour mettre fin aux illégalités et à la répression antidémocratique. Bien au contraire, ce n’est que dans la mesure où les libertés, les droits et la dignité des citoyens seront protégés et respectés que la mobilisation des masses populaires pourra être réelle et efficace. Les gens en ont assez des abus de toutes sortes d’une police toute puissante. Ils en ont assez des bandeaux sur les yeux, des séquestrations, des tortures et des injustices. Poursuivre dans cette voie, ne pas mettre fin à ces pratiques, c’est consciemment ou non préparer le terrain à toutes les aventures réactionnaires et impérialistes. L’histoire est instructive à cet égard.

Dans cette situation que nous estimons pleine de dangers pour notre révolution, le PAGS fait appel à la solidarité de l’opinion progressiste internationale, de tous les véritables amis de l’Algérie conscients de la nécessité d’un climat démocratique pour défendre et consolider les conquêtes de notre peuple.

Le PAGS appelle les travailleurs algériens, tous les antiimpérialistes à mettre en échec l’arbitraire et la répression antidémocratique, à s’unir et à lutter pour conquérir la liberté d’expression et la démocratie révolutionnaire en faveur des progressistes et des masses populaires, à exiger la libération des détenus progressistes, à l’arrêt des illégalités et de la torture.

Il les appelle à redoubler de vigilance à l’égard des menées impérialistes et réactionnaires, à soutenir la politique d’indépendance économique et les mesures positives, à lutter pour unir toutes les forces antiimpérialistes.

Direction Nationale du Parti de l’Avant-Garde Socialiste d’Algérie

Alger, le 28 Avril 1971

LA CONTRIBUTION TOUJOURS ACTUELLE DE « IDIR EL-WATANI » (1949) AU DÉBAT NATIONAL

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(Comme annoncé dans la lettre d’information de la mi-septembre 09, nous poursuivons en ce 60ème anniversaire de la crise de 1949, la publication des textes susceptibles d’éclairer cet épisode du mouvement national)

Chers amis,

Vous comprendrez les causes multiples de l’émotion que j’éprouve en contribuant à ce colloque. Le thème se rattache à un épisode du mouvement national qui, à mes vingt ans, a marqué profondément mon engagement politique ultérieur et ma philosophie de la vie.

Mais l’émotion n’empêche pas l’effort de sérénité et de rigueur auquel nous convie le problème qui nous réunit.

Permettez moi de dire seulement que si ceux qui ont vécu l’épreuve pénible de 1949 puis assisté à tant de gâchis et de temps perdu, se laissaient aller à des sentiments faciles, qui évidemment n’ont pas lieu d’être, ils suggèreraient des poursuites rétroactives pour atteinte à la Constitution de 1996 envers tous ceux qui depuis des décennies n’avaient cessé de nier que l’amazighité puisse devenir une des valeurs reconnues et dynamiques de l’entité nationale.

Il est évidemment préférable pour tous et pour notre avenir national, de dépasser les rancoeurs et poursuivre l’effort collectif de lucidité et d’union. Il vaut mieux, en ces temps de pessimisme justifié, constater avec réconfort que les sociétés poursuivent, malgré les haut et bas tragiques, leur lent et sinueux travail sur elles-mêmes, et que finissent souvent par reculer les tabous les plus enracinés. Te souviens-tu, Aït Amrane, il y a cinquante cinq ans, pour faire écho à la belle certitude du poète tunisien Aboul Qassem Ach-Chabbi « idha chaâbou yaouman arada l hayat… » nous chantions avec toi le chant d’espoir que tu avais composé : « ik yehwan tighwzifedh a yidh, azeka d yawi tafat” « nuit, tu auras beau être longue, demain apportera la lumière »?

Mais l’Histoire nous a appris aussi que quand les humains, obéissant à des intérêts étroits ou des préjugés, se mettent à violer et forcer artificiellement les données naturelles ou souhaitables des évolutions sociales, les sociétés et leurs institutions en sont gravement punies. Elles n’en guérissent pas tant qu’elles n’ont pas remédié aux racines de leurs déboires. Nous en sommes là. Quelles orientations favoriseront le mieux le travail de nos sociétés sur elles-mêmes, pour que le rythme et la qualité des transformations correspondent aux aspirations légitimes ?

Compte tenu d’e l’actualité dramatique qui s’est acharnée sur notre pays depuis trop d’années, le thème proposé pour ce colloque pourrait tout aussi bien se ramener à la question cruciale suivante : quelles sont les convergences à réaliser pour sauver l’Algérie, en tant que Nation, du mal qui a commencé à la ronger il y a quelques décennies ?

Poser la question ainsi n’a rien d’une négation de la vigueur avec laquelle cette jeune nation s’est affirmée il y a un demi-siècle à travers des épreuves inouïes. Mais malgré des atouts humains et matériels énormes, le processus de développement national a montré une vulnérabilité que les plus pessimistes d’entre nous n’auraient pas imaginé, même après les premières crises qui ont suivi l’indépendance. L’Algérie continue à chercher ses repères. Certains courants ont cru les trouver dans l’aiguisement de références identitaires exclusives les unes des autres. Cette pratique a conduit à des résultats pour le moins discutables, à des impasses tragiques ou des tendances centrifuges pour le destin national.

Comment rendre viable et vivable pour tous une Nation en laquelle l’ensemble des nationaux, dans leur diversité, se reconnaîtraient et trouveraient leur intérêt ? Le temps des vraies solutions presse. La mondialisation en cours, fondée sur la triple hégémonie de la finance, des armes et des grands media, sera de plus en plus impitoyable pour les peuples affaiblis et divisés.

Parmi les multiples éclairages possibles, j’ai choisi celui de la crise du PPA-MTLD de 1949. Je n’aborderai pas ici les enchaînements factuels de cette crise. Je ne sous-estime pas leur éclairage, ils font l’objet de plusieurs de mes publications précédentes et d’un ouvrage à paraître. La genèse et le déroulement des événements de 1949 m’ont paru être la matrice et le prototype des crises qui ont continué à frapper le mouvement national, y compris dans ses moments ascendants. Mais ce champ est trop vaste pour être survolé dans cette intervention.

J’ai préféré centrer l’attention sur un document capital de cette crise, que vous pouvez aujourd’hui consulter dans son intégralité, grâce à une chaîne de hasards et surtout d’initiatives et d’efforts tenaces et désintéressés qui l’ont sauvée de la disparition au cours du demi-siècle écoulé. Il s’agit de la brochure “ l’Algérie libre vivra ” , signée de Yidir el Watani, pseudonyme collectif des trois rédacteurs : Mabrouk Belhocine, Yahia Henine et moi-même. Le document se voulait au départ non une profession de foi mais une plate-forme pour la discussion avec la direction et tous les milieux nationaux en mesure de contribuer à une réflexion plus large Je viens d’apprendre sa réédition dans cette même capitale où l’édition originale semi-clandestine il y a cinquante ans fut la cible aussi bien des colonialistes que de certains cercles nationalistes, dans le but de la faire disparaître sans laisser de trace.

Je voudrais à ce propos rendre hommage à trois maillons de cette chaîne de solidarité patriotique et démocratique particulièrement réconfortante, dans cette question où les esprits malveillants s’efforcent d’introduire le venin de la méfiance ethno-linguistique. Ceux qui ont permis la préservation de ce document historique sont tous des arabophones, ils aiment la langue et la culture arabe, ils ne connaissent pas un mot de kabyle, à part peut être tamazight et a vava inouva. Ils ont agi en connaissance de cause, par esprit civique et conviction patriotique. Le premier maillon, en Juillet 49 si je me souviens bien, en tout cas par une chaleur étouffante, c’est trois membres de l’OS, mes compagnons de lutte de Larbâa, tous trois “ chaâbiyin ”, deux du niveau de l’école primaire française et le troisième, le plus responsable, seulement de l’école coranique. Nous avions ensemble depuis des années des discussions franches et confiantes dans lesquelles j’apprenais autant qu’ils apprenaient, ils étaient eux aussi insatisfaits des ambiguïtés, flottements et méthodes de la direction. De longue date, nous partagions la même conception de la nation, de la lutte révolutionnaire et des méthodes de débat ouvert au sein du parti. Ils m’ont laissé le souvenir inoubliable de cette fraternité de lutte qu’ont connue d’innombrables militants de ma génération.

Ils ont emmené les sacs de brochures en un lieu sûr dans la Mitidja après que nous en ayons pris livraison quelques heures plus tôt que prévu. Fort heureusement, car des commandos dépêchés contre nous se sont présentés à l’heure dite devant l’imprimerie, trop tard pour eux, et se sont rabattus ensuite à sa recherche au Foyer des Etudiants qu’ils ont dévasté, puis à l’atelier de tailleur du malheureux Si Djilani, ancien de l’Etoile Nord Africaine, dont ils ont éventré les matelas. Si l’heure de la livraison n’avait pas été changée, j’aurais subi le même sort que subira cinq ans plus tard devant la même imprimerie en Octobre 1954 le chauffeur de la fourgonnette du MTLD, qui eut un bras brisé et la camionnette détruite. Il était venu prendre livraison du numéro de La Nation Algérienne, organe des centralistes (dont plusieurs des dirigeants étaient alors ceux qui avaient lancé les commandos contre nous en 49). Ironie de l’Histoire : ce numéro de la Nation auquel un commando messaliste s’était attaqué, reproduisait pour son propre compte, et sans citer la source, des passages entiers de notre brochure, concernant le Nationalisme et la Démocratie, sans mentionner le troisième axe, l’orientation révolutionnaire.

Fort heureusement, l’Algérie n’a pas manqué de citoyens sages, généreux et non déformés par l’étroitesse partisane. Le deuxième maillon du sauvetage de ce document historique a été l’ancien député MTLD Djilani Embarek, arabophone nationaliste, qui retrouvant un exemplaire l’a remis à Mabrouk Belhocine dans les années 80. Et, après que ce dernier ait, semble-t-il, espéré sa reproduction dans une revue berbère de l’époque, c’est encore un autre arabophone, internationaliste cette fois, Mohammed Harbi, qui l’a sauvée de l’oubli en la publiant dans la revue Soual N° 6 en 1987.

En survivant et permettant aujourd’hui des échanges plus sereins, la brochure a eu plus de chance que ses deux initiateurs, Ouali Bennai et Ammar Ould Hammouda. Ces pionniers reconnus et respectés de la lutte nationale, ne pourront pas témoigner ni s’expliquer devant vous. Ils ont été odieusement assassinés sept ans après la crise, uniquement en raison de leurs convictions et à ce jour non encore officiellement réhabilités. Il est en tout cas regrettable que les pourfendeurs de “ séparatistes ”, à défaut de les avoir entendus quand il était temps, ne serait-ce que pour leur demander des comptes, n’aient pas songé à se référer à ce document capital, dès sa naissance ou après qu’il ait été opportunément exhumé par la revue Soual. N’auraient-ils pas dû, en bonne logique, faire figurer cette “pièce à conviction” en première place dans le dossier du procès en sorcellerie intenté aux “berbéro-matérialistes” ?

Brochure à l’appui, ma communication sera donc centrée sur le point suivant : Quelles orientations défendait en 1949 au sein du PPA-MTLD, le courant qui se définissait triplement, comme algérianiste, révolutionnaire et démocratique?

Pour gagner du temps, je vous éviterai un résumé commenté des préoccupations de principe qui nous ont guidés dans sa rédaction et de plusieurs citations clefs qui expriment avec une grande précision ces orientations. Elles font justice de façon circonstanciée, des calomnies qui ont été déversées sur nos positions, au point que ‘en avais été impressionné en relisant ce texte il y a vingt ans. Ces rappels importants figurent dans le texte imprimé de mon intervention qui vous a été ou vous sera distribué, sous les intertitres suivants: “ la nation algérienne dans l’Histoire moderne ”, “ pourquoi l’Algérie algérienne ? ” et “ qu’en est il de nos valeurs identitaires ? ” Je consacre donc la suite de mon intervention à d’autres commentaires, liés à la problématique de ce colloque sous l’éclairage de la crise de 49.

DISSIPER les MALENTENDUS, les CONFUSIONS et la DESINFORMATION

Je vous ai parlé de courant algérianiste, nationaliste algérien et non pas berbériste ou berbéro-nationaliste, comme cela est dit parfois avec de bonnes intentions. Ces dernières formulations sont des approximations faciles mais déphasées de l’histoire réelle, qui favorisent les interprétations inexactes et partiales. Aucun militant, je le souligne, même parmi les plus férus de culture berbère, n’a revendiqué à cette époque un projet ou un concept politique fondé ou centré sur la défense et la promotion de la SEULE amazighité. Qui a utilisé en 1949 le terme de berbérisme ? Uniquement des membres de l’appareil de direction du MTLD à des fins polémiques. Ils l’ont utilisé dans un sens qu’ils voulaient péjoratif, quand ils ont préféré, au lieu des explications et du débat général souhaités par de larges secteurs du parti à travers toute l’Algérie, procéder à une diversion envers les cadres contestataires, ceux qui les avaient le plus dérangés par leur franchise, dont la plupart militaient en Kabylie ou en étaient originaires.

Historiquement, pour 1949 et jusqu’à 1963, c’est un anachronisme de parler de berbérisme dans les multiples acceptions et formes qu’a pris de terme plus tard, quand des courants politiques et idéologiques se sont cristallisés, revendiqués et recentrés comme tels dans les nouvelles conditions politiques, idéologiques et culturelles de l’indépendance. Quant à qualifier de berbéristes des activités ou des aspirations culturelles berbérisantes normales et légitimes, en leur prêtant une signification politique qu’elles n’avaient pas et ne pouvaient pas avoir, c’est tout simplement ne pas connaître le contexte et les militants des années quarante, ou les croire capables de comportements fous ou suicidaires. Que s’est-il donc passé pour ceux des dirigeants du parti qui se sont affolés devant une contestation que, dans leur mentalité habituelle et le climat de luttes entre factions, ils ont attribuée à un complot visant à les déboulonner (n’oublions pas les luttes sourdes comme celle qui opposait Lamine Debbaghine à Messali et auxquelles nous étions étrangers). Ils ont saisi la perche tendue par les intoxications de la presse colonialiste pour se débarrasser d’adversaires politiques emprisonnés (comme par hasard) et dans l’impossibilité de se défendre.

A l’époque, nous avions été sidérés du fait que pour des raisons politiciennes, l’appareil du parti ait eu recours de façon aussi grossière à un argument qui ne collait en aucune façon avec le climat du pays et qui surtout était lourd de graves retombées psychologiques et politiques. Quel était ce climat, qui brusquement s’est trouvé pollué par des insinuations aussi perfides et la mise en branle de méfiances et conflits sans principe?

Comme me le rappelait à juste titre Mahfoud Kaddache, dans le mouvement scout, chacun chantait et s’exprimait dans la langue qu’il voulait et qu’il pouvait, tandis qu’à Larbâa ou El Harrach, Ekker a miss en Mazigh et Min dijibalina soulevaient ensemble le même enthousiasme dans tous les publics confondus. Les langues étaient différentes mais elles véhiculaient un langage national commun d’une grande force, l’espoir de l’indépendance.

A l’AEMAN d’Alger entre 1946 et 1948, chacun venait avec le bagage de son milieu, de sa formation et de son itinéraire antérieurs pour en enrichir la cause nationale à travers des débats animés mais fraternels pour lesquels, je m’en souviens, M’hammed Yazid [voir en document joint [pdf-3.jpg “M’HAMED YAZID, LE COURAGE ET L’HONNÊTETÉ” hommege rendu par Sadek HADJERES, à M’Hamed Yazid, au moment de son décès en 2003.]]
au boulevard Baudin (aujourd’hui Amirouche) et Ben Bella au Foyer de la Place de la Lyre qui y assistaient, avaient tenu à nous en féliciter. Pourquoi un autre responsable, Me Kiouane, qui dans un ouvrage a parlé positivement de ces débats, y compris en me citant comme en ayant été un organisateur, a-t-il plus tard fait l’éloge des méthodes de caporalisation, à partir du moment où la section étudiante du PPA, à la quasi unanimité, a refusé son parachutage et celui de ses méthodes ? Pourquoi en est-il venu par gloriole populiste à faire l’éloge des commandos punitifs, auxquels il s’honore d’avoir participé contre les malheureux clochards et alcooliques invétérés, ces mêmes commandos qui viendront dévaster le Foyer de La Lyre dont nous interdisions l’accès même à la police colonialiste.

Ce sont les mêmes commandos qui dresseront à Bab el Oued un guet apens au jeune avocat Mabrouk Belhocine qui, de ce fait, le visage défiguré, n’a pu pendant plusieurs jours aller défendre au Tribunal les nationalistes emprisonnés, pour lesquels il dénonçait vigoureusement les sévices et les intimidations que leur avaient infligés les autorités coloniales.

Les méthodes antidémocratiques ont commencé à creuser un fossé profond entre la section étudiante et la direction qui s’est mise à utiliser des méthodes obliques au lieu des orientations nationales fermes, véritablement unitaires et soustraites aux aléas des rivalités de clans et de chapelles bureaucratiques. Ils ont encouragé les dérives malheureuses de quelques étudiants de leur clientèle, qui, abandonnés à leurs impulsions et aux sollicitations démagogiques, ne mesuraient pas les conséquences lointaines de leurs actes. En 1948, un fait nous a surpris et littéralement glacés, lorsqu’à un gala de l’AEMAN, quelques irresponsables se croyant couverts “plus haut” ont voulu à la sauvette et à l’insu de la section PPA étudiante, enlever du programme le chant “Ekker a miss en Mazigh” qui faisait trois minutes, sur une soirée arabophone et francophone qui durait trois heures.

Les années suivantes en milieu étudiant m’ont convaincu de l’inconsistance des procédés qui visaient à opposer l’arabité et l’islam à une conception ouverte des problèmes culturels, dans le seul but de couvrir des méthodes autoritaires. Alors que les frictions identitaires s’aplanissent plus facilement dans un climat de réelle démocratie.En 1950, l’année qui a suivi la crise, j’ai été élu à la quasi unanimité comme président de l’AEMAN alors que les étudiants étaient informés de mes positions. J’ai gardé à ce jour des souvenirs et des relations cordiales avec les étudiants de l’institut d’Etudes islamiques dont nombreux avaient une conception ouverte de l’islam et de l’arabité. Ce qui a unis alors les étudiants, au grand mécontentement des quelques bureaucrates de la direction du parti, c’est , sur le terrain de l’élan patriotique qui s’amplifiait, un climat démocratique et de réalisations sociales dans le fonctionnement de l’association, en rupture avec les méthodes hégémonistes précédentes. Désormais, la direction de l’association était assumé de façon unitaire entre les représentants des différents courants nationaux, la présidence devenait tournante et les décisions importantes étaient soumises aux assemblées générales de la base, qui bénéficiaient aussi d’une pratique de comptes-rendus systématiques. L’association prospérait grâce à l’union dans la diversité et malgré les problèmes, tandis que le MTLD s’enfonçait dans des crises à répétition dont on connait la suite.

Par le procédé de l’amalgame, pour ne pas employer un terme plus fort, on avait donc voulu accabler le groupe informel des contestataires. Ils étaient effectivement en majorité berbérophones, mais deux choses sont vérifiables et significatives. On n’a pas assez prêté attention au fait que plusieurs des jeunes étudiants du groupe qu’on a appelé de Ben Aknoun étaient des arabisants de haut niveau pour l’époque (l’un d’eux sera plus tard un ministre du culte musulman). Et surtout leur vision nationale algérienne et leurs positions ouvertement exprimées ne se sont jamais réduites à un repli culturaliste. C’est même le contraire, leur vision nationale soulignait l’ouverture sur toutes les valeurs, toutes les cultures d’Algérie sans exception. Je ne vous étonnerai pas en rappelant que le renouveau culturel amazigh ne s’est pas nourri seulement aux sources des historiens latins qui nous ont fait connaître leurs propres ennemis, nos compatriotes Massinissa et Jughurta, (la propagande française se gardait bien de les mentionner). Il s’est alimenté aux sources de Ibn Khadoun et Tewfiq El Madani qui nous ont fait connaître en arabe le socle berbère de l’histoire et de la civilisation islamo-maghrébine et méditerranéenne. C’est cette ouverture culturelle de notre nationalisme qui dérangeait les partisans dune conception étroite et chauvine de la Nation, qui cherchait à fonctionner à l’exclusion de tout ce qui n’entrait pas dans leur modèle idéologique unilatéral. Le levier d’expression principal de cette conception était l’excommunication, une sorte de “takfir” à connotation à la fois politique, culturelle et religieuse. L’erreur fatale de la direction du MTLD à l’époque, a été de diaboliser un courant national unitaire qui cherchait à revaloriser une des dimensions historiques légitimes. Cette dimension culturelle amazigh était jusque là négligée. Cette lacune laissait justement le champ libre à toutes les tentatives de récupération, qu’elle soit coloniale ou locale réactionnaire et étroitement régionaliste. Il appartenait à la Nation de protéger et récupérer son bien, tous ses biens sans exclusive, en assumant une algérianité féconde et créatrice. C’était la meilleure façon de prévenir les dérives identitaires exacerbées, d’où qu’elles viennent.

Les berbérismes (au pluriel car il y en a toute une gamme), tout comme les autres expressions en “ismes”, arabismes, islamismes, etc, se veulent une façon de concevoir et promouvoir un héritage et des valeurs culturelles ou spirituelles. L’entreprise est positive ou négative selon le rapport tolérant ou non de ces conceptions envers les autres valeurs constitutives de la nation, et parmi elles la plus importante à mes yeux, la dynamique démocratique et sociale et l’ouverture aux valeurs universelles.

Dans tous les cas, à l’échelle du pays entier, “l’identitarisme” reste une approche partielle et vulnérable aux penchants hégémonistes. Cela ne veut pas dire que le nationalisme, qui se veut plus global, en est exempt. C’est le cas quand il croit, en se réclamant des meilleures intentions (unité, modernité ou respect des traditions etc.), pouvoir effacer l’un des socles culturels ou de civilisation de la nation, à la façon par exemple de la tentative kémaliste en Turquie.

Et chez nous en 1949, qui a cru pouvoir effacer quoi ? « L’algérianisme ” des contestataires de 1949 était-il national ou antinational ? Etait-il régionaliste, séparatiste, culturaliste ou pas ? Cela mérite un inventaire objectif. C’est le but des références commentées qui suivent et que je vous livre en plusieurs chapitres dans l’intégralité du texte imprimé qui vous est distribué.

LA NATION ALGERIENNE DANS L’HISTOIRE MODERNE

 Que disait à ce propos la brochure sur sa cinquantaine de pages ?

Le préambule de trois pages insistait sur l’inscription de notre lutte dans l’évolution universelle. Il soulignait qu’il était temps de passer d’une phase d’agitation et de mobilisation des sentiments à une phase de réalisation. La volonté d’agir était devenue exigeante. Elle cherchait ses voies dans un climat qui prêtait parfois au désarroi des militants face à des positions de la direction qui étaient ressenties comme ambiguës, notamment après les élections à la Naegelen, la grave défaite arabe en Palestine, les déclarations floues et contradictoires ou les silences de la direction sur les problèmes de l’union, les revendications sociales, la démocratie, la culture. Il devenait nécessaire d’appuyer la volonté de lutte massive sur une démarche élaborée et unifiée de libération totale, en priorité politique (liberté et démocratie), mais porteuse aussi d’un contenu social et culturel.

 Pourquoi avoir consacré la première moitié (23 pages) à exposer théoriquement les fondements objectifs de notre combat ?

Il nous semblait nécessaire de surmonter la multitude de représentations, de sentiments, de penchants idéologiques et d’inégalités dans les prises de conscience, qui parcouraient les rangs des patriotes. Cette diversité était normale. Mais pour qu’elle ne porte pas de risques de dispersion et de divisions, le mouvement national gagnait à en maîtriser et harmoniser les composantes autour d’un dénominateur commun.

L’opposition entre la nation algérienne et le fait colonial nous paraissait ce dénominateur commun objectif et sensible, présent dans la chair et dans l’âme de chaque Algérien. La brochure analysait les deux termes de cette contradiction.

Du coté nation, pour établir les critères de sa faisabilité et de sa cohésion à l’époque moderne, nous sommes partis de constats puisés dans l’expérience internationale, incluant le monde arabe et musulman. Le plus grand nombre de ces nations s’étaient formées et différenciées à partir d’ensembles ou d’empires, dont les habitants partageaient pourtant la même langue, la même religion et nombre de valeurs communes de civilisation et de culture.

On pouvait en conclure que l’appartenance ethnique, la communauté de langue et de religion, favorisaient souvent une protestation qui évolue vers les contours d’une revendication nationale. Mais ce facteur n’était pas exhaustif et seul en cause. La nation n’émergeait pas par simple reconduction ou juxtaposition des facteurs identitaires accumulés dans le passé. Il fallait à la fois souligner l’importance de ces facteurs et éviter dans le même temps de les hypertrophier sur un mode essentialiste. Ce dernier penchant commençait déjà à faire ses dégâts dans nos rangs nationalistes, allant jusqu’à substituer des visions purement identitaires à la globalité et à la nouveauté du phénomène national.

L’important était donc, comme l’ont souligné bien des théoriciens de la question nationale, une volonté politique de vivre et de réaliser ensemble, capable de faire de la diversité une richesse et une force, sur le socle des valeurs communes léguées par l’histoire.

Evaluant plus concrètement les données algériennes dans ce qu’elles avaient de favorable et de défavorable, le texte en déduisait que notre peuple constituait, malgré les entraves qu’il ne fallait pas se cacher, un candidat valable pour une existence nationale indépendante. La domination coloniale lui barrait la route.

Le fait colonial constituait en effet l’autre terme de la contradiction historique.

Il était analysé dans sa réalité d’entreprise d’oppression et d’exploitation. Les atteintes brutales ou sournoises à la langue, à la religion et à la culture des nationaux algériens, n’étaient pas seulement une expression de racisme idéologique. Elles étaient quant au fond, sous le paravent d’une prétendue mission de civilisation, les leviers d’une stratégie délibérée et dictée par les intérêts tout à fait matériels, visant à briser le facteur de résistance constitué par la personnalité culturelle et spirituelle des opprimés. L’entreprise coloniale souleva en effet des modes de résistance nouveaux. Dans certains secteurs, urbains notamment, ils ont commencé à transformer la personnalité de type communautaire en une conscience d’appartenance nationale plus adaptée aux temps modernes.

Pour Yidir el Watani et le courant dont il était le porte parole, la lutte du peuple algérien pour la liberté et la souveraineté nationale se justifiait non par les antagonismes de religion, de culture et de civilisation invoqués et exacerbés par les colonialistes, mais par le droit naturel et par le droit international, au vu de l’antagonisme objectif entre les intérêts légitimes de la nation algérienne opprimée et la nature oppressive et exploiteuse du colonialisme français.

C’est ce qui nous autorisait à conclure la première grande partie de la brochure par l’affirmation haute et claire: “Non, l’Algérie n’est pas française, elle ne peut et ne veut être française. L’Algérie n’est et ne veut être qu’Algérienne » .

POURQUOI: “ ALGERIE ALGERIENNE ” ?

La formulation exprimait avant tout notre volonté de promouvoir la Nation, face à une colonisation qui, tout en reconnaissant l’existence de Musulmans, d’Arabes et de Berbères, leur refusait le droit à une appartenance nationale.

Confrontons cette conception de l’algérianité à celle que quelques dirigeants nationalistes ont continué à nous prêter, en la dénaturant.

J’extrais néanmoins de cette partie les remarques suivantes, à propos d’une critique globale qui a été adressée à la conception d’Algérie algérienne.

Selon Benyoucef Benkhedda dans son ouvrage de la fin des années 80, la formulation d’Algérie algérienne “ne veut rien dire au fond”, et “ne peut se comprendre que comme une tentative d’escamoter la personnalité arabo-musulmane de la nation algérienne”
[[« LES ORIGINES DU 1er NOVEMBRE 1954 » ; Editions DAHLAB ; page 175.]]
Car, ajoute-t-il, vient-il à des Français l’idée d’invoquer “la France française” ou à des Allemands d’invoquer “l’Allemagne allemande”?

Je voudrais rappeler à Si Ben Youcef, mon compatriote et ancien compagnon de lutte, une chose qu’il connaît pour l’avoir lui même vécue. Je lui garde précisément pour cela ma fraternelle considération, en dépit de nos divergences idéologiques et politiques sérieuses. Des divergences normales, puisque nous sommes une Nation aux racines plurielles, qui cherche en tâtonnant sa voie vers la justice et la démocratie. Quelle était donc cette volonté commune qui nous guidait malgré nos contentieux passés ? Quelle était cette passion partagée qui nous animait quand nous affrontions côte à côte en 1957 les officiers colonialistes qui, revenus furieux de Dien Bien Phu et de Suez, rêvaient dans Alger assiégée de nous jeter dans le même trou, lui “l’Arabe” et moi “le Kabyle” ? Deux étiquettes que nous n’utilisions plus depuis longtemps, sauf avec de gros guillemets, tandis que l’Echo d’Alger et les colons français n’en mettaient pas, pour nous diviser comme en 49, jusqu’au jour où, ne s’y trompant pas, ils nous ont englobés sous le terme pour eux péjoratif, mais qui nous honorait, de fellagas.

Il existe des moments historiques où la nation niée et en danger a besoin d’être confirmée et revendiquée dans ce qu’elle a d’essentiel. Cette chose la plus précieuse, parce que nous en étions privés, c’était notre algérianité. C’était l’oxygène auquel nous aspirions pour construire ensemble une vie nouvelle, alors que nous n’avions probablement pas la même conception ou la même sensibilité sur la façon de vivre nos langues maternelles et notre islam.

De Gaulle ne faisait rien d’autre lorsqu’aux heures les plus noires de la deuxième guerre mondiale, depuis Radio Londres il éprouvait le besoin de rappeler aux Français que la France devait rester française, et que les micros de la BBC répétaient inlassablement au nom de la France libre “Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand”.

De plus, en quoi le fait de proclamer notre qualité d’Algériens, équivaudrait-il à renier telle ou telle des valeurs identitaires constitutives de notre algérianité ? Est-ce que l’appellation de PPA, parti du Peuple Algérien ou le titre de son organe La Nation Algérienne (au lieu de Nation Maghrébine ou Arabe ou Islamique), signifiait un renoncement à des valeurs arabes, islamiques ou berbères ?

Mieux encore, quand Benkhedda, président du GPRA, répétait à juste titre depuis Tunis en direction de l’opinion internationale, que notre combat d’Algériens était national et n’avait rien d’une croisade religieuse, cela voulait-il dire que nous n’étions plus musulmans ?

Sans s’en rendre compte, Benkhedda en arrive à créer une opposition entre algérianité et islam, ce qui est préjudiciable aux deux. Dire que l’Algérie est algérienne, et pas seulement arabe, berbère ou musulmane, cela veut dire d’une part qu’elle est tout cela à la fois et d’autre part qu’elle est quelque chose de plus. Ce nouveau, c’est la nationalité. Ce qu’elle apporte de plus, sous certaines conditions à réaliser, c’est l’espoir d’un avenir commun et créatif, qui n’est pas la simple reconduction du passé, mais le résultat d’interactions positives et fécondes. Un cadre national libéré donne à nos valeurs traditionnelles maltraitées et piétinées par les siècles de communautarisme et de colonisation, la possibilité d’émerger enfin avec un visage, une qualité et une vigueur nouvelles.

Pourquoi donc un Algérien attaché par toutes ses fibres au socle musulman indéniable de notre peuple, serait-il obligé d’amputer l’idée de Nation de toutes ses autres dimensions ? Par autres dimensions, j’ai en vue notamment la dimension culturelle berbère, l’ouverture sur la modernité et l’universel, ainsi que la dynamique majeure et vitale que j’évoquerai plus loin et qui donne son plein sens à la cohésion nationale. Cette dynamique bénéfique, c’est le contenu démocratique et social, le plus rassembleur de tous parce qu’il traverse et concerne toutes les catégories de notre peuple dans sa diversité identitaire ou idéologique.

Mais en déformant le contenu de l’algérianité telle que nous la comprenions, Benkhedda ne semble pas avoir été attentif aux caractéristiques que nous lui avons données et que j’expose point par point maintenant.

QU’EN EST-IL DE NOS VALEURS IDENTITAIRES ?

Pour en avoir le cœur net, revenons à la brochure pour savoir qui a amputé, qui a dénigré et qui a escamoté quoi ? Que valent les allégations de division anti-parti, de régionalisme anti-arabe et anti-islamique ?

Anti-parti ? On chercherait en vain, dans cette plate-forme doctrinale au ton serein, un seul mot, une virgule qui fasse allusion aux problèmes internes du parti. Dieu sait pourtant qu’il y aurait eu matière à cela, comme l’apprennent les travaux historiques sérieux à nos jeunes générations. Mais ce n’était pas notre démarche. Nous estimions que les clarifications sur le fond étaient la meilleure voie pour dépasser les affrontements de personnes et de clans et les méthodes détestables.

Qu’en est-il également des allégations d’ostracisme berbériste ou d’anti-religiosité?

Que disions-nous du “caractère national” ? Nous appelions ainsi le facteur d’ordre psycho-culturel, présenté comme l’un des quatre indices favorables à l’existence d’une nation, à côté du territoire, de l’économie, du culte d’un même passé joint au souci d’un avenir commun.

Le texte indiquait, après avoir évoqué les modes de vie, les mentalités et la culture:

“ La religion n’est pas un des moindres facteurs qui ont contribué à forger notre caractère national….C’est d’ailleurs grâce au sentiment religieux que les Algériens ont commencé par avoir conscience de leur unité bien avant de se hausser au véritable sentiment patriotique. … Le facteur linguistique a aussi contribué énormément à forger notre caractère national, qu’il s’agisse des langues parlées, qu’il s’agisse de la langue classique…. L’Algérien, arabophone ou berbérophone, parle aujourd’hui sa langue maternelle avec fierté et éprouve beaucoup moins le désir de s’exprimer autrement, en français par exemple. Il cherche au contraire à étudier la langue arabe classique pour connaître l’Islam et la culture islamique à laquelle les nôtres ont largement contribué.”

Plus loin encore, à propos de l’Histoire, le texte précise: “Que ce soit les pages glorieuses antérieures à l’islam, que ce soit l’époque de civilisation islamique que notre peuple a su marquer de sa personnalité, tout revient maintenant à la mémoire des Algériens qui sont fiers de savoir qu’ils ont joué leur rôle dans l’histoire”.

En fonction de ces données, nous proposions les objectifs suivants qui concrétisent le principe directeur révolutionnaire dans le domaine culturel: “Extension de la langue classique, développement des langues et des cultures populaires, production littéraire et artistique, lutte contre l’obscurantisme”. La suite du texte précisait que certaines de ces tâches culturelles pouvaient être engagées quotidiennement dans l’immédiat et imposées à la domination coloniale sans être repoussées jusqu’à l’indépendance. Cela résultait de notre conception du rapport entre lutte révolutionnaire et lutte pour des réformes, que nous nous gardions bien d’opposer entre elles, contrairement à ceux qui dans la confusion s’épuisaient à le faire par des anathèmes réciproques et des polémiques improductives. Car, ajoutait le texte: notre lutte pour la libération est un tout…toute victoire partielle est un pas en avant… Le relèvement social et culturel et le développement culturel ne peuvent que faciliter et aider la lutte politique.

Et, comme pour mettre les points sur les “i” à l’intention de ceux qui les accuseront ensuite de “régionalisme séparatiste”, la brochure se fait résolument l’écho de la forte aspiration à l’unité qui tenaillait alors les Algériens.: “… Dressés dans leur ensemble dans une lutte sans merci contre l’impérialisme français et décidés à mener à bien en commun leur libération nationale, sociale et culturelle dans le cadre de l’indépendance de leur pays, ils ont la ferme volonté d’édifier un Etat Algérien UN et INDIVISIBLE où chacun aura sa place au soleil. Aucun des éléments de notre Nation Algérienne ne tient à vivre séparé des autres …”. (Pour souligner l’importance de cette affirmation, la phrase entière avait été détachée en italique et les deux mots essentiels (UN et INDIVISIBLE) avaient été mis en majuscules dans le texte original).

Je complèterai enfin cette série de mises au point par un passage qui met en relief l’avancée conceptuelle qu’il fallait selon nous réaliser. Elle était nécessaire pour dégager le mouvement national d’une vision statique qui risquait de le ramener en arrière et d’engloutir tôt ou tard ses premiers acquis.

La phrase-clef était la suivante:

“… le nationalisme algérien, c’est le rejet de l’absurde thèse colonialiste, …( c’est le rejet) des multiples tentatives colonialistes de dénationalisation, (de) la désignation des Algériens uniquement par le terme péjoratif “ d’indigènes ” ou le terme confessionnel, donc sans nationalité, de “ musulman ”, …(c’est l’affirmation) de l’existence de la Nation algérienne et donc d’une Nationalité algérienne, du droit du peuple algérien d’être souverain et de vivre libre et heureux

CITOYENNETÉ ALGERIENNE

Toute la partie qui précède a évoqué l’idée centrale de nationalité algérienne. Il est significatif que nous ayons lié cette idée au droit de notre peuple de vivre libre et heureux, autrement dit en introduisant la dimension démocratique et sociale. C’est pourquoi nous avions associé explicitement à la nationalité l’idée de CITOYENNETE ALGERIENNE. Sa mise en avant me paraît le point le plus fort du contenu de la brochure, tel qu’il fut longuement exposé dans la deuxième moitié, celle des trois principes directeurs. Pour nous, le caractère libérateur de notre lutte n’était pleinement assumé que s’il s’assignait la finalité de déboucher sur des droits citoyens créant aux nationaux les conditions pour jouir des avantages apportés par la situation d’indépendance. La citoyenneté n’est pas contradictoire de la nationalité, elle vient la compléter et va plus loin qu’elle, afin que cette nationalité ne soit pas une coquille vide ou étouffante. Elle lui donne le contenu démocratique et social qui justifie les sacrifices consentis pour arracher la souveraineté nationale.

Il ne me reste malheureusement pas assez de temps pour exposer valablement les principes directeurs de la deuxième partie, bien que je crois en avoir déjà anticipé l’esprit. Ces principes pour l’action étaient le thème qui aurait le plus mérité d’être débattus en 1949 si l’engrenage des anathèmes et de l’autoritarisme bureaucratique n’avait dévié l’attention (et ce n’est pas un hasard) vers les procès d’intention identitaires.

L’importance des principes directeurs que nous avions avancés tient au fait que c’est leur mise en œuvre qui peut donner vie au cadre formel national et donner au nationalisme un contenu réellement libérateur.

La première partie de la brochure avait en quelque sorte planté le décor en soulignant de façon relativement statique les éléments constitutifs, identitaires notamment, d’un cadre national resitué dans son socle historique passé.

Or à partir de ces mêmes données de base, les dynamiques politiques mises en œuvre pouvaient imprimer à la nation des évolutions tout à fait différentes, voire opposées.

Les orientations démocratiques et sociales de progrès, si elles passent sur le terrain, sont les meilleurs facteurs de stabilité, de cohésion et de régulation des évolutions nationales, pouvant atténuer sinon résorber les tensions générées par des clivages identitaires incontrôlés.

En l’absence d’orientations suffisamment démocratiques et de justice sociale, même la lutte de libération nationale la plus héroïque risque, toutes conditions internationales égales par ailleurs, de mener à plus ou moins long terme à la stérilisation des efforts et des sacrifices engagés. Pire encore, elle peut tomber dans les dérives tragiques de ce que Amine Maalouf a appelé “les identités meurtrières” ou Jean François Bayart “l’illusion identitaire ”.

IDEE NATIONALE OU COMMANDOS “ IDENTITAIRES ” ?

A QUI LE DERNIER MOT ?

LES PIEGES SUBJECTIFS

A partir des déboires qu’a connus mon pays après tant d’espoirs, une question m’a souvent tourmenté.

Comment expliquer, en restant au plan des idées et des mécanismes intellectuels, en faisant donc abstraction des comportements explicables par des enjeux d’intérêt et de pouvoir, comment expliquer que tant de secteurs honnêtes de la direction soient tombés dans le piège des anathèmes, jetés sans échanges ni débat sur des frères de combat ?

Comment a-t-on pu passer d’une période faste de débats patriotiques ouverts de 1945-46, aux tentatives de caporalisations et de pratiques bêtes et méchantes de 1949?

Ce sont des commandos dopés au mépris de l’intellectuel (que leurs commanditaires en manque d’intellect appelaient intellectomanes) qui ont prétendu à partir de ce moment faire la loi et s’instaurer en instruments de régulation politique et idéologique.

Vaste problème que celui des pièges subjectifs qui guettent les protagonistes d’une même cause que leurs intérêts objectifs communs devraient unir. Je n’aborderai pas ces pièges dans leur genèse concrète, saut à dire qu’il ne s’agit pas quant au fond d’une question de personnes, même si des tempéraments individuels sont plus enclins que d’autres à remplacer les neurones de leurs cerveaux par des gourdins.

La cause profonde des dérives réside dans des facteurs sociologiques et géopolitiques que les acteurs parviennent d’autant moins à maîtriser qu’ils sont doublement piégés par deux logiques qui s’entremêlent au détriment d’une saine approche politique : la logique de l’autoritarisme et celle des a priori et des idéologisations abusives.

L’entretien de Ali Mahsas en 1992, rapporté par Ali Guenoun dans son ouvrage, met en lumière ces deux facteurs, même si Mahsas, à mon sens, n’est pas allé jusqu’au bout du réexamen critique des événements, en ne mesurant pas les contradictions de la démarche qu’il appelle globaliste, qu’il confond avec le souci et les exigences justifiées de l’unité dans l’action, qui admet au contraire la diversité des points de vue.

Nombre d’autres responsables qui nous avaient combattu ou qui ont accepté plus ou moins le dénouement regrettable de ce non-débat, par présupposés, désinformation ou d’autres raisons, ont révisé plus tard leur jugement, à la lumière de leur propre expérience. Ils l’ont fait notamment après que les mêmes pièges se soient refermés sur eux successivement, qu’ils aient été centralistes, messalistes ou activistes. Les prises de conscience tardives n’ont pu malheureusement avoir d’effets assez bénéfiques dans un mouvement entré en crise profonde, victime des mêmes mécanismes, une fois que les militants et les cadres se déterminaient surtout dans un climat passionnel et pour des enjeux faussés et dominés par les luttes d’appareils. Ainsi on verra en 1955 à l’occasion de la création de l’UGEMA à Paris, comment de justes orientations nationales et démocratiques ont été sabordées par certains de ceux qui avaient fini par les adopter du bout des lèvres.

L’évolution n’a pas été seulement fatale à nombre d’individus et de courants patriotiques qui ont cherché à se dégager de l’engrenage antidémocratique. Elle a pénalisé cruellement, à moyen et long terme l’ensemble du mouvement national, ainsi que chacun des courants idéologiques qui s’efforçait de penser de façon saine et progressiste l’arabité, l’islamité, l’amazighité, la modernité et la solidarité internationaliste.

Si l’environnement sociologique et les données de géopolitique interne et internationale rendent compte des tendances lourdes qui pèsent sur les comportements politiques, cela veut-il dire que les acteurs sont condamnés à une dégradation fatale des idéaux et des engagements généreux au service d’intérêts légitimes ? Non, ce n’est pas fatal s’ils prennent conscience des mécanismes qui les rendent vulnérables aux enchaînements maléfiques.

De ce point de vue, le bilan algérien est préoccupant, parce que ce sont justement les processus de régulation politique nationale, de prévention et de réparation des dégâts qui, de chute en chute, ont été atteints chaque fois plus profondément. Il s’agit, tant aux niveaux de la nation que de la société, des mécanismes qui auraient pour effet de favoriser dans la bonne voie le long et difficile travail de la société sur elle-même, ainsi que les interactions positives entre la société et la sphère politique, englobant les partis et les institutions. Du fait de toutes les dérives accumulées par la mise en opposition des identités au détriment de leurs potentialités de synergie nationale, nous n’avons pas encore de vrai Etat-Nation ni de vraie société civile.

Nous avons plutôt un Etat-Parti (avec devanture multipartie), une nation écartelée dont les pôles multiples se repoussent alors qu’ils auraient de quoi s’harmoniser, un champ socio-politique marqué par un fossé entre les partis à vocation démocratique et les couches sociales dont ils sont censés représenter les intérêts. Les alliances passent beaucoup plus par des affinités identitaires ou claniques verticales que par des solidarités transversales liées à des intérêts sociaux et démocratiques légitimes. Le tout évidemment sous la houlette et la supervision d’oligarchies économiques et de pouvoir en voie de remodelages permanents, mais dont la constante a toujours été de chercher à prévenir, dévoyer ou briser tout mouvement social responsable en cours d’émergence, préférant de tout temps affronter ou même provoquer des explosions spontanées ou des conspirations aventuristes.

Nous pouvons certes nous dire qu’il a fallu beaucoup de temps aux vieilles nations comme celles de l’Occident pour accumuler expérience et culture démocratiques favorables à leur cohésion et à la solution des problèmes posés en permanence par les évolutions contemporaines. Ce qui a permis à un Giscard d’Estaing, président d’un pays marqué par le jacobinisme centralisateur, de concéder en 1970 à une Bretagne travaillée par la revendication linguistique : “Acceptons qu’un même arbre ait des racines multiples. » Et il ajoutait : « la culture n’appartient à aucun parti ”.

Mais les rythmes d’émergence démocratique peuvent s’accélérer même dans des pays d’islam dont le développement a été retardé ou dévoyé. Dans l’Iran qui a vécu durant près de deux décennies une meurtrière tempête de despotisme obscurantiste, des millions de jeunes soutiennent aujourd’hui avec esprit de responsabilité et au milieu d’obstacles considérables une vigoureuse campagne de réformes démocratiques et d’ouverture idéologique, incluant une rénovation de la pensée islamique.

Dans tous les cas, et ce sera ma conclusion, ce genre d’évolution, dans la perspective non pas d’une guérison miraculeuse mais d’une longue convalescence, implique que les intellectuel(le)s, les hommes et femmes de culture, les journalistes et publicistes, l’ensemble des acteurs politiques et sociaux épris de démocratie, joignent leurs efforts pour l’émergence d’une culture politique et d’une culture du débat qui se dégage des pratiques autoritaires primitives sans avoir à mimer les mœurs politiciennes pseudo-démocratiques. Cela veut dire que nous n’acceptions en aucune façon d’abdiquer notre responsabilité d’êtres pensants face aux hégémonismes croisés qui cherchent à nous maintenir dans la situation bien décrite par Aït Manguellat : “les fusils de part et d’autre, et nous au beau milieu les mains nues”.

Merci de votre attention

S.H. le 18 décembre 2001

LES CRIMES DE L’ARSENAL JURIDIQUE COLONIALISTE

À l’occasion de l’évocation du soulèvement populaire du 20 août 1955, «SOCIALGERIE» présente de larges extraits d’une étude de Zahia El Mokrani-Gonon, recueillie sur le site «http://soummam.unblog.fr/2009/08/ ».

Le texte intégral ainsi que les notes annexes peuvent être consultés en pièce-jointe.

Cette analyse juridico-politique, fortement documentée, démontre que la répression barbare du soulèvement des populations de l’Est Algérien, à l’appel du FLN-ALN en août 1955, ne fut pas une réaction improvisée ou des violations conjoncturelles des droits de l’homme par les autorités coloniales et leurs milices.

Ce fut l’application d’une législation raciste élaborée et mise en oeuvre depuis l’occupation française au 19ème siècle, avec l’approbation active ou passive des cercles juridiques, intellectuels et médiatiques dominants de la puissance occupante.

«… LES ALGÉRIENS SOUS LE RÉGIME DE LA RESPONSABILITÉ COLLECTIVE ET DU « DROIT DE SECONDE QUALITÉ’’

En réalité, la gestation des lois d’état d’urgence des 3 avril, 7 août (ndlr: antérieures donc au soulèvement) puis du 28 août 1955 fut initiée :

  • à l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale (IHEDN) à sa session de 1950,
  • au Service de la Protection Civile du Ministère de l’Intérieur, en projet secret en 1952,
  • et les tribunaux militaires deviennent permanents (TPFA) par décret de décembre 1953.

Le parlement, se pliant à la stratégie de l’institution militaire et par négation opiniâtre de l’état de guerre, va priver la population civile de la protection prévue par le droit international et ainsi la livrer à la répression collective en violation de la IVe Convention, tout en s’ingéniant à masquer par divers procédés législatifs l’entreprise systématique de plan concerté la visant.

Il affranchit, donc, l’Etat Français du respect des Conventions de Genève de 1949, pourtant ratifiées.

La IIIe. Convention n’était pas davantage respectée, ce qui ouvrait la voie à l’emploi
des méthodes de guerre non conventionnelles, autrement dit la torture et les exécutions sommaires
[[Détachements opérationnels de protection (DOP). Note de service du général Dulac, 10 janvier 1958, Journaux de marche et opérations (JMO/SHD 1 H 1466-1) non communicables. Les voltigeurs leur porteraient le coup de grâce… pour abréger leurs souffrances. Les suspectés de collaboration modérée leur étaient aussi remis.]] .

Les djounoud pris au combat ou blessés, ainsi privés du statut de prisonniers de guerre,
étaient, après interrogatoire des DOP afin de recueillir du renseignement, exécutés.

ÉTAT D’URGENCE AGGRAVÉ FONDÉ SUR DES MOTIFS POLITIQUES… EN FAIT, FICTION LÉGALE

Une série de dispositions, antérieures aux premiers coups de feu du 1er-NOVEMBRE-1954, atteste du fait que le Statut Organique de l’Algérie de 1947 n’était que le camouflage civil de la Xe. Région militaire, qui prenait la suite du 19e. Corps d’armée, avec resserrement du maillage militaro-administratif, en prévision de la suite inéluctable au 8-MAI-1945.

Dans une rétrospective chronologique
[[Chronique constitutionnelle française (RDP., R. Drago, 1955, p. 670-708).]] , la Revue de Droit public (1955) a rappelé l’ancrage de la législation d’exception dans les institutions françaises : le premier texte est d’obédience révolutionnaire : Décret du 21 octobre 1789, puis loi de 1791, instaurant l’état de siège. Le mode sera repris sous le Directoire et le Ier. Empire (ans VII & VIII) et sous la Restauration (Charte royale de 1814).

C’est la loi de 1849 de l’éphémère IIe. République qui va être la source de toute la
législation pénale coloniale édictée par la IIIe. République.

Elle va la viser pour instaurer l’état de siège en 1871/72 en Kabylie et l’étendre à l’Algérois en 1875. Les parlementaires, barons, comtes, vicomtes et marquis humiliés par la débâcle de Sedan, projetaient de créer une nouvelle France au sud de la Méditerranée.

Puis, par la loi de 1882 sur l’administration de l’armée, elle va lui conférer des pouvoirs exceptionnels en fonction de la situation.

A cette date, l’Assemblée nationale, sous la présidence du Conseil de J. FERRY, débattait de l’offensive que livrait CHEIKH BOU AMAMA, à la tête de 5.000 cavaliers, dans le sud de l’Oranais.

En 1935, le ministre de l’intérieur Régnier, après un voyage rapide en Algérie, signe un décret symptomatique des pratiques républicaines, véritable loi d’exception destinée à la répression de toute protestation anti-coloniale. En particulier, elle servit à l’arrestation arbitraire, la veille du scrutin, de candidats aux élections de 1948, restés emprisonnés même après avoir été élus.

La loi d’état d’urgence est qualifiée par les publicistes, eux-mêmes, de fiction légale. Elle institutionnalise un régime d’état d’urgence aggravé prescrivant des mesures de responsabilité collective et attribuant une compétence absolument discrétionnaire, en évitant sciemment de parler d’insurrection à main armée.

Ce subterfuge a l’avantage d’éviter la révision de l’article 7 de la Constitution de 1946 qui ne prévoit que l’état de siège . Révision qui aurait abouti à son application en France. Cette option avait donc, également, pour but d’apaiser la crainte de voir son usage en cas de troubles sociaux et revendications ouvrières en métropole. Et, les publicistes de conclure par un heureusement !, avant de justifier l’état d’urgence en Algérie fondé sur des motifs politiques. …»

«… …» L’auteure, Zahia El Mokrani-Gonon, s’interroge ensuite sur les interprétations restrictives de cette législation, acceptées selon elle jusque dans des milieux français ou algériens

S’agit-il seulement (référence à un colloque tenu à Oran (dépêche APS, 30 avril 2009), d’une violation des droits de l’homme, d’irrégularité des internements ?

Qu’en est-il donc des disparus et des mouvements inexpliqués d’écrou ? …»

Elle poursuit en répondant:

«… Les pouvoirs de police transférés à l’armée et la pratique de la torture dateraient… de 1957 ? De quelles tâches le directeur de la police Vaujour et le commissaire Achiary étaient-ils, donc, chargés sous les gouverneurs Léonard et Soustelle ?

Naegelen avait écrit dans ses mémoires, qu’à sa prise de fonctions, il trouva sur son bureau une note de son prédécesseur, Chataigneau l’indigènophile, l’incitant à la pratique d’exécutions extra-judiciaires. …»

«…FLEXIBILITÉ DU PRINCIPE DE LÉGALITÉ… SUR EXÉCUTION SYSTÉMATIQUE D’UN PLAN CONCERTÉ

Naturellement, la persistance d’une telle erreur manifeste d’appréciation puise ses sources dans des antécédents : l’université, à l’unisson, nie le caractère d’entreprise systématique, concertée, planifiée, critère déterminant de la qualification de génocide et s’en tient par coutume, s’agissant d’indigènes, aux vagues violations dues à quelques coups de canif, exceptionnels, portés au légalisme. Tout au mieux, reconnaît-on des dépassements ou des nettoyages

Les juristes autorisés (Vedel, Duverger) avaient choisi d’user d’un euphémisme sophistiqué, la flexibilité du principe de légalité. Flexibilité ? Jusqu’à quel point ?

Les raisons de l’ingénuité ou de la partialité des historiens français tiennent à une méconnaissance, feinte ou réelle, de la trame raciste, dite en langage savant la politique d’hégémonie idéologique, inhérente au régime républicain. Cet hégémonisme est d’ailleurs structurel de la culture de l’Europe, le colonialisme en étant une application dérivée d’autres chefs-d’œuvre des XVIIIe. – XXe. siècles : le génocide indien, la traite négrière, l’esclavage, l’apartheid, le nazisme, le sionisme.

Combien sont-ils à savoir que les archevêques du Palais Royal et les prélats du Panthéon avaient compétence liée, subordonnée en l’occurrence, aux exégèses du dénommé René Mayer, ancien ministre, propriétaire terrien, député des colons de Constantine à l’Assemblée Algérienne, régent du Palais Bourbon et accessoirement professeur de droit public à la faculté d’Alger ?

L’histoire, coté coulisses, veut que de Gaulle, vainqueur des Allemands et des Américains à la fois, aurait battu en retraite devant lui à Alger en 1944, lorsqu’il préconisait d’accorder la citoyenneté à tous les indigènes. Mr. Mayer ne voulait pas. L’ennui pour lui, c’est que son fief électoral, le Constantinois, par un caprice géologique, abrite aussi le Massif des Aurès, la chaîne du Djurdjura et la paisible Soumman, berceaux des Ben Boulaïd, Ben Tobbal, Amirouche, Zighoud, Souidani.

Combien sont-ils à savoir que le colonel à la tête de la Xe. Région militaire avait l’attribution de conseiller juridique du gouverneur général ? C’était lui qui s’asseyait au siège de commissaire du gouvernement du TPFA d’Alger pour requérir les têtes d’Algériens… …»

«… Combien d’Algériens passèrent sous le couperet ou tombèrent sous la sentence de la corvée de bois grâce à ces légistes du droit de seconde qualité par nécessité et de la flexibilité illimitée du principe de légalité ? Légistes qui avaient très bien compris qu’ils se trouvaient face à un peuple qui luttait pour sa libération. Il est vrai qu’une quinzaine d’années plus tôt, la justice française avait prêté serment au Maréchal Pétain.

Le IIIe. Reich sélectionnait ses victimes par ses médecins, les républiques successives se faisaient assister de leurs parlementaires, juristes et magistrats pour trier les Algériens en vue de l’exécution de leur plan concerté.

Etat d’urgence, état de nécessité, circonstances exceptionnelles, responsabilité collective, justice parallèle, furent les pièces de l’arsenal juridique au service de la stratégie d’occupation militaire. Vainement. De nombreux documents viennent prouver, aujourd’hui, qu’à compter du 1er-NOVEMBRE-1954, à 50 km à vol d’oiseau de la capitale algérienne, la France n’exerçait plus son pouvoir qu’aux sièges des chefs-lieux.

En fait, l’état d’urgence résonne comme un faire-part de l’agonie de l’Algérie Française . Une prise de conscience s’empare des forces d’occupation et de la population européenne : rien ne sera plus comme avant. Les certitudes changent de camp.

Le triumvirat de la Wilaya II, ZIGHOUD-BEN TOBBAL-BEN AOUDA, inflige à la France coloniale, membre permanent du Conseil de sécurité et à ses criminels du Palais Bourbon, de la Place Vendôme et de la Xe. Région militaire, une première défaite sur tapis vert :

le 30 septembre 1955, la délégation française déserte l’assemblée plénière de Manhattan devant l’arrivée de la délégation algérienne présidée par M’Hamed YAZID. …»

Paris, 20 août 2009

Zahia el Mokrani-Gonon

Juriste/Droit public français & Droit international public,

chercheure hors lien hiérarchique,

spécialisée en législation pénale coloniale.

INTERDICTION D’UN COLLOQUE SUR LA MÉMOIRE ET LA RÉPARATION

Il était 9h lorsque les initiateurs de cette manifestation, accompagnés de leurs invités, des experts nationaux et internationaux, ont été accueillis au seuil de la maison des syndicats par les services de sécurité,
des policiers ayant reçu des instructions du wali d’Alger pour interdire la tenue du colloque à l’intérieur de cette enceinte,une bâtisse construite, tout récemment, pour abriter justement des conférences et des débats en tout genre.

« Pourquoi cette interdiction?», se sont interrogés les représentants du collectif des associations.

Le but de cette rencontre, expliquent-ils, n’est ni plus ni moins que d’exprimer notre rejet du déni de vérité.

« Nous nous battons contre les autorités et contre l’islamisme, nous demandons à ce que justice soit faite, et laisser surtout les familles des victimes du terrorisme faire leur deuil » , a lancé hier une participante à ce colloque.

Cherifa Khedar, de l’association des victimes du terrorisme Djazaïrouna, a affirmé que cette manifestation est dédiée à la mémoire de toutes les victimes algériennes et regrette l’amnésie instaurée au niveau officiel.

Preuve en est l’interdiction du colloque. Les autorités avaient avancé comme argument l’absence d’autorisation. Les services de la police ne voulaient rien entendre d’ailleurs. «Vous n’avez pas d’autorisation, donc vous ne pouvez pas tenir votre forum, c’est clair», ont-ils ressassé.

Pourtant, toutes les activités qui se sont déroulées de par le passé, à l’intérieur de la maison des syndicats, n’avaient pas été autorisées par le wali.

Pourquoi alors une autorisation pour un tel colloque ? «En quoi une telle manifestation dérange-t-elle les pouvoirs publics ?» , se sont interrogés à l’unanimité les responsables et animateurs de cette rencontre, notamment les représentants des associations Djazaïrouna et Somoud, ceux du CFDA, de SOS disparus et de la Fédération euroméditérranéenne (FEMED).

Néanmoins, cette situation n’a nullement découragé ni démobilisé ces ONG, qui ont décidé de contourner cet interdit en organisant le colloque au siège de SOS disparus.

Plusieurs thèmes avaient été arrêtés, dont certains ont été traités et d’autres non en raison du manque de temps. Il s’agit, entre autres, de sujets portant sur

 «L’enjeu de la préservation de la mémoire dans la promotion et la protection des droits des victimes de la dernière décennie, la charte pour la réconciliation nationale»,

 «Tentative de masquer crimes et criminels dans l’espace médiatique»,

 «Perspective historique et sociologique de la mémoire en Algérie,

 «Avatars de la mémoire, entre amnésie et hypermnésie»,

 «Mémoire et alerte sur les violations des droits de l’homme».

L’historien et directeur de la revue Naqd, Daho Djerbal, a expliqué, dans sa conférence consacrée aux «Avatars de la mémoire en situation postcoloniale, entre amnésie et hypermnésie», que même si les actes héroïques sont glorifiés dans l’histoire officielle, dans le vécu de l’acteur (le porteur d’armes), la trace de la mort reste toujours dans la mémoire et même dans la conscience. M. Djerbal pense que quelles que soient les circonstances, il est impérativement important de s’inscrire dans une logique transcendante qui permettrait de surmonter l’acte et ses effets sur la conscience ; et seule la reconnaissance est censée jouer ce rôle.

«Que se passe-t-il lorsque cette reconnaissance de la nation est oblitérée par l’oubli ? Que se passe-t-il quand la mémoire des luttes intestines et des purges en situation de guerre de libération s’efface ou quand un événement fortuit la ramène à la surface ? Juste mémoire ou juste oubli ?», s’est interrogé l’intervenant.

Se voulant plus explicite par rapport à la question de la mémoire et de l’oubli, le conférencier a fait remarquer que pour gérer le mal, il ne faut pas seulement recourir à la thérapeutique.

La question n’est pas une question d’amnésie ou de remise de parole, le problème, selon l’orateur, est éminemment politique. «Les gens qui sont touchés par le phénomène de disparition veulent connaître la vérité, ils réclament et veulent venir à la barre pour qu’ils puissent témoigner. Ils ont besoin de savoir ce qui est arrivé à leur proche afin de faire le deuil», a soutenu M. Djerbal, qui déclare, en s’appuyant sur l’interdiction du colloque lui-même, qu’«en séquestrant ces gens assoiffés d’expression, l’Etat applique la politique de l’expropriation de la société de sa propre histoire et ce, afin que l’on garde en mémoire la version officielle de cette histoire». Il a rappelé que ces personnes mènent en réalité une lutte pour s’approprier leur droit de s’exprimer et de rendre compte de ce qui s’est passé.

A la question de savoir s’il y a possibilité d’une amnésie, d’un oubli sans justice, l’historien répond par la négative.

Il faut, selon lui, une justice au vu et au su de tout le monde. «L’auteur de l’acte doit avouer, la mise en parole concerne tout le monde, y compris la victime et le témoin de l’acte, car il est impossible à l’individu de pardonner à quelqu’un qui n’a pas été jugé», clarifie M. Djerbal.

Parlant de la charte pour la réconciliation, El Kadi Ihcène est convaincu que cette charte qui balise ce qui s’est passé en Algérie a échoué après quatre ans de mise en œuvre. «A-t-on traité de la situation qui a engendré la violence ? Non, et aujourd’hui chaque catégorie sociale demande réparation. Il existe des familles qui refusent de vendre leur silence. Elles veulent dire en public ce qu’elles ont vu et vécu», fulmine El Kadi. Sur ce point, M. Djerbal croit qu’ «en verrouillant la charte, l’Etat a édifié une muraille».

Lors des débats, les victimes de disparition ont, à l’unanimité, regretté que l’Etat en tant que système tente à chaque fois d’empêcher la société de réfléchir et de s’exprimer librement sur ce qu’elle a vécu et ce qui s’est réellement passé, que ce soit durant la révolution ou aujourd’hui.

Nabila Amir

El Watan, le 18 juillet 2009

SILENCE À L’HISTOIRE, VIVE LA PENSÉE UNIQUE!

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Ecrit par Sadek Hadjerès en mai 1995″ dans le quotidien Le Matin »

(en réaction à une suite d’articles publiés sous la plume de l’universitaire Mahfoud Bennoune)

Voudrait-on situer l’honneur de l’Algérie dans le silence de la pensée
unique et sa fierté dans les vieilles méthodes caporalisatrices?

C’est ce que pourrait laisser croire un article-fleuve qui pendant cinq jours
a confondu, bien qu’il émane d’un gradé universitaire, la saine et souhaitable
critique scientifique avec des règlements de compte personnels ou partisans.
Dans ce cas, l’historien et patriote Mohammed Harbi a été pris comme cible et
désigné en termes d’une rare virulence comme  » le dénigreur de la révolution
algérienne ».

Les observateurs même peu attentifs de la scène politique algérienne,
quelle que soit leur opinion sur les points de vue de cet historien respecté au
moins pour l’ampleur de ses travaux, ont vite compris qu’il ne s’agissait plus
d’une discussion sur la façon d’écrire ou concevoir l’Histoire. J’ai cru en vérité
me retrouver cinquante ans en arrière, tant…