DOCUMENTS AUTOUR DU 8 MAI 1945

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MASSACRES DU 8 MAI 1945Daho Djerbal, historien : « L’Algérie n’a pas besoin de reconnaissance » des crimes coloniauxpar Hadjer Guenanfa – le 8 mai 2015 – repris sur TSA (Tout sur l’Algérie);


KATEB YACINE on May 8th 1945 in ALGERIA – “Déjà le sang de mai ensemençait novembre” – extrait du film de René Vautier – VIDÉO;


LES PRÉPARATIFS DU 8 MAI 1945 posté par Rédaction LQA – 8 mai 2015 – Mostefai Chawki – Le Quotodoen d’Algérie;


YACINE, MANDOUZE, JEANSON ET BARRAT, TÉMOINS DE LA GRANDE RUPTURE: NOVEMBRE 1954 COMMENCE EN MAI 1945par Youssef Zerarka – HuffPost Algérie – le 8 mai 2015;


8 mai 1945: 70 ème ANNIVERSAIRE DE LA VICTOIRE SUR LE NAZISME ET DES MASSACRES PERPÉTRÉ PAR L’IMPÉRIALISME FRANÇAIS EN ALGÉRIEPARTI ALGÉRIEN POUR LA DÉMOCRATIE ET LE SOCIALISME – le 6 mai 2015



MASSACRES DU 8 MAI 1945

Daho Djerbal, historien :

« L’Algérie n’a pas besoin de reconnaissance » des crimes coloniaux

par Hadjer Guenanfa

le 8 mai 2015

repris sur TSA (Tout sur l’Algérie)

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DAHO DJERBAL, HISTORIEN, DIRECTEUR ET L’UN DES FONDATEURS DE LA REVUE NAQD.

Daho Djerbal est maître de conférences en histoire de l’Algérie contemporaine à l’Université d’Alger. Il est également directeur de la revue Naqd dont il est l’un des fondateurs.

Pourquoi les Algériens manifestent aussi peu d’intérêt pour ces événements historiques dont les massacres du 8 mai 1945 ?

Il ne faut pas généraliser parce qu’il y a la mémoire collective. Même si le manuel scolaire et les travaux de recherches universitaires ne se penchent pas sur cette question, il y a tout ce qui relève de la mémoire collective avec le récit, le conte, la légende, le mythe, la chanson, la poésie et tout cela fonctionne et ne s’oublie pas. À mon humble avis, il y a plusieurs histoires, il y a l’histoire de l’État qui est officielle et une histoire de la Nation et une histoire du peuple. Au fond, dans l’histoire officielle, il y a peu d’intérêt pour l’histoire du peuple et pour la Nation. Souvent, ceux qui nous gouvernent oublient qu’ils représentent un pouvoir souverain qui a été constitué et institué par la lutte du peuple algérien.

Quelle importance revêt la visite du secrétaire d’État français aux anciens combattants à Sétif pour le 70e anniversaire des massacres du 8 mai 1945 ?

Je fais toujours la part entre ce qui est des rapports intergouvernementaux et de ce qui est du rapport à l’histoire. Souvent il s’agit de possibilités pour les deux gouvernements de trouver un terrain dans lequel ils peuvent négocier une renégociation des accords conclus dans le passé récent, c’est-à-dire, depuis les accords d’Evian à aujourd’hui. Chose qui nous laisse penser qu’il y a instrumentalisation ou une utilisation des faits d’histoire pour pouvoir arriver à des accords intergouvernementaux ou interministériels ou interétatiques. Cela ne m’intéresse pas du tout. Et à mon sens, il y a comme une maldonne quand on fait la part entre la mobilisation étatique, gouvernementale et médiatique française concernant un événement comme le génocide arménien et l’événement du 8 mai 1945 et d’autres. Au fond, le fait d’envoyer un sous ministre inaugurer une stèle à Sétif concernant le massacre du 8 mai 1945 est un non-événement pour moi.

Le sujet de la repentance ou de la reconnaissance par la France des crimes coloniaux refait surface lors de chaque commémoration…

Les déclarations de la classe politique ou de personnalités civiles ou religieuses concernant cet événement sont de la pure gesticulation ou des effets de manche pour qu’on puisse défrayer la chronique dans les médias. Le travail sur cette question d’histoire se fait sur le terrain. Quand on exige la reconnaissance, on va exiger un dédommagement. C’est-à-dire le prix du meurtre. Mais est-ce que payer des victimes un siècle ou un demi-siècle plus tard va résoudre le problème de la mémoire collective et du trauma individuel et collectif qui est encore présent ? J’ai plusieurs témoignages de militants de la Fédération de France du FLN, des hauts cadres du PPA-MTLD ou du mouvement national algérien. Quand on leur pose la question pour savoir comment ils sont arrivés à faire de la politique, la plupart évoquent le 8 mai 1945. Il faut savoir que la trace ne s’efface pas. À chaque nouveau traumatisme individuel ou collectif, ce qui est enkysté dans la mémoire individuelle ou collective revient à la surface.

L’Algérie n’a donc pas besoin de cette reconnaissance ?

Absolument ! On doit faire un travail sur nous-mêmes. Dans les manuels scolaires, les médias, les ouvrages, on va retrouver une histoire plus ou moins codifiée, encadrée et orientée. Une histoire des vainqueurs et donc du pouvoir. Nous devons faire cette histoire pour nous-mêmes et par nous-mêmes. C’est-à-dire qu’il faut mettre en parole, verbaliser, publier, travailler, se rencontrer autour de ces questions et se demander : que sommes-nous devenus ? La reconnaissance est d’abord pour nous-mêmes. Pourquoi ? Pour réconcilier les Algériens avec eux-mêmes et avec leur histoire. Des gens sont laissés pour compte dans cette histoire. Il y a des victimes, mais aussi des acteurs de cette histoire et ils sont très nombreux. La question aujourd’hui est de savoir si ce type d’événement ne va pas se reproduire. Est-ce que cela ne va pas se répéter jusqu’à ce jour ? Est-ce que cela n’est pas en train de se répéter à ce jour ?

La violence des années 1990 est aussi une conséquence de ce qu’on a refoulé?

Absolument ! Dans un numéro Naqd, une psychiatre de l’hôpital Frantz Fanon de Blida qui, recevant des rescapés des massacres collectifs des villages de La Mitidja, leur avait demandé de raconter ce qui s’est passé. Eh bien, les gens se mettaient à raconter la descente de parachutistes français dans leur village. Un trauma de la guerre de libération non mis en parole et non verbalisé est refoulé, enkysté dans la mémoire. Nouveau choc ou nouveau traumatisme, il ressort à la surface et lors de la première verbalisation, c’est ce qui était enfui qui revient à la surface. Et vous ne pouvez pas pacifier ou entrer dans une relation pacifiée dans la société si les problèmes qui l’ont agitée, les massacres qui ont atteint les populations, les purges et les luttes intestines, les guerres fratricides ne sont pas mis en parole. Il n’y a pas une famille en France qui n’a pas une armoire fermée où gisent des cadavres. Chez nous aussi. Donc cessons ces mascarades et ces gesticulations intergouvernementales concernant les reconnaissances et la repentance et travaillons sérieusement.

Sources TSA

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KATEB YACINE on May 8th 1945 in ALGERIA

“Déjà le sang de mai ensemençait novembre”

film de René Vautier – extrait

VIDÉO

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https://www.youtube.com/watch?t=10&v=Gu9fSq6NcKY

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LES PRÉPARATIFS DU 8 MAI 1945

Posté par Rédaction LQA

8 mai 2015

Mostefai Chawki

DOCTEUR CHAWKI MOSTEFAI

Communication

En ce jour anniversaire des événements tragiques de 1945, qui ont endeuillé les villes de Guelma et Sétif ainsi que tout leur arrière pays, nous nous recueillons avec émotion et ferveur au souvenir de tous ces martyrs dont on a versé le sang généreux, en ces journées de Mai 1945.

C’est un grand honneur que les organisateurs de cette commémoration me font en me demandant d’apporter un témoignage vivant des évènements que nous avons personnellement vécus et initiés, en même temps d’ailleurs que d’autres militants, dirigeants et cadres du Parti du Peuple Algérien dont la plupart, malheureusement, sont disparus, emportant avec eux une parcelle de l’Histoire du mouvement national algérien.

Je vous remercie , mes frères et mes sœurs , et en même temps , je vous félicite de votre initiative qui porte la marque de la fidélité à notre idéal et à la mémoire de tous ceux qui ont donné leur vie pour la liberté. Le culte du souvenir est une condition de survie de l’âme d’un peuple.

Votre initiative est d’autant plus méritoire que nous avons assisté depuis notre indépendance en 1962, à une conspiration du silence sur l’origine réelle et lointaine de l’action libératrice et l’appropriation, parfois insidieuse, d’autres fois, frontale, de la paternité de la politique et de l’action menée. BENYOUCEF Ben Khedda, a, dans son livre « Les origines du 1er Novembre 1954 » (page 22), mis l’accent sur cette tentative d’escamotage de l’Histoire. «On ne saurait, dit-il, trop insister sur l’aspect pernicieux de l’attitude qui consiste à sanctifier la Révolution mais en faisant table rase du passé».

Beaucoup de choses ont été écrites sur cette période de Mai 45. Et pourtant, malgré la qualité des auteurs, leur professionnalisme ou leur expérience du mouvement national, les tenants et aboutissants des manifestations du 1er Mai 45, du 8 Mai, de ce qu’on appelé l’ordre d’insurrection et du contre-ordre, n’ont pu être cernés avec toute la rigueur nécessaire par ceux qui ont rapporté l’évènement sur la base de témoignages dont les auteurs ont, très certainement, oublié ou confondu certains détails, qui heureusement, n’ont pas modifié, fondamentalement, la substance et la signification des faits.

C’est pourquoi l’initiative de votre association historique et culturelle du 11 décembre 1960, est a ce point judicieuse, de faire appel directement aux personnes qui ont eu à prendre des décisions urgentes et assumer des responsabilités importantes. C’est le cas de Said AMRANI, et de moi-même qui avons la chance et l’avantage d’être deux survivants de cette Direction politique qui a marqué un tournant décisif dans la marche de notre pays vers son indépendance.

L’usage a consacré la dénomination de Direction du Parti, Parti du Peuple Algérien, (P.P.A). pour désigner des membres actifs dont chacun assumait une tâche spécifique, telles que Secrétariat général, organisation, relations publiques, Finances, agitation, propagande, etc.… Ce noyau faisait partie de la Direction élargie qui, elle, englobait tous les militants qui ont eu a jouer un rôle de direction à un moment ou à un autre, et qui se réunissait, soit à l’occasion d’un événement d’importance qui requérait le maximum d’avis en vue d’une décision, soit, tout simplement, parce qu’un membre en manifeste le désir, auquel cas il participe aux réunions de la Direction. C’est par exemple le cas de Chadli EL MEKKI qui se trouvait à Alger au moment des massacres de Sétif et Guelma, de ABDOUN présent à Alger et dont on a jugé bon de demander l’avis, pour maintenir ou arrêter l’ordre d’une action qu’on a par ailleurs, par simplification, amalgame, ou pernicieuse Intention appelé « ordre d’insurrection ». C’est ainsi que , la composition de la Direction du Parti ou bien la responsabilité de décisions ou d’attitudes varient d’un auteur à l’autre. Par exemple Mahfoud KADDACHE dans son livre « Histoire du Nationalisme Algérien » et situant la décision des manifestations du 1er MAI 45 par le Bureau clandestin du PPA au 30 Avril, soit la veille des manifestations, écrit (page 699) que c’est sur l’insistance de HAFIZ Abderrahmane, MEZERNA Ahmed, MOKRI Hocine, et HENNI Mohamed, que la décision a été prise de manifester le 1er Mai ; BENKHEDDA Benyoucef, dans son livre « les origines du 1er Novembre 54 » (page 97), fait remarquer la difficulté de cerner la composition de la Direction du PPA en citant, en plus de la liste précédente, DEBAGHINE Mohamed Lamine, CHERCHALLI Hadj Mohamed, AMRANI Said, BOUDA Ahmed, ASSELAH Hocine, MOSTEFAI Chawki, KHELIL Amar, FILALI Embarek. A ces noms, il faudrait ajouter, rappelle ABDELHAMID Sid Ali, BOUKADOUM Messaoud et TALEB Mohamed.

C’est dire à quel point, est difficile et hasardeuse la relation de l’Histoire d’un mouvement de libération tel que le nôtre, des attitudes et des actes des uns et des autres parmi les opérateurs et protagonistes de l’événement, quand la source de l’information est basée sur le seul souvenir des hommes.

C’est pourquoi, je m’efforcerai d’apporter à mon témoignage, élaboré avec la participation de Said Amrani et Sid Ali Abdelhamid, le maximum d’exactitude avec l’espoir que ce témoignage sera la mise au point attendue à la relation des évènements, des tenants et aboutissants de cet épisode crucial de l’histoire de notre mouvement de libération nationale.

C’est le vœu que j’exprimai déjà dans mon témoignage lors de la commémoration du 8 Mai 45 par la section de Guelma en 1995, témoignage dont je reprends, aujourd’hui, de larges extraits. Mais n’ayant ni le temps, ni la compétence et la prétention de faire œuvre d’historien, il me plait de recommander à notre jeunesse la lecture de travaux de grande qualité sur le mouvement national de libération que sont les livres de Mahfoud KADDACHE (Histoire du nationalisme algérien), de Benyoucef BENKHEDDA (les origines du 1er Novembre 1954), de Mohamed HARBI (le FLN : mirage et réalité), de Redouane AINAD-TABET (le 8 Mai 1945), ainsi que de nombreux autres auteurs.

L’avantage pour moi d’avoir été contemporain et au milieu des évènements, du fait de mes propres responsabilités, me permet, d’apporter aux récits et interprétations des faits de cette période de l’Histoire du mouvement national, une vue originale et vécue pour compléter, préciser et si nécessaire rectifier certaines choses.

Pour en revenir à l’événement, cet épisode de notre lutte qu’est le mois de Mai 1945, se caractérise par quatre faits saillants :

1/ LES MANIFESTATIONS DU 1er Mai 1945.
2/ LES MANIFESTATIONS DU 8 Mai 1945.
3/ L’ORDRE D’ACTION DE DIVERSION DIT «D’INSURRECTION GENERALE» POUR LA NUIT DU 23-24 MAI 45.
4/ LE CONTRE ORDRE DU 18 MAI 1945

Le contexte dans lequel ces évènements ont eu lieu, est le résultat d’une activité militante qui remonte généralement à l’existence et au développement de l’idée nationale à travers l’Etoile Nord Africaine des années 30 et au Parti du Peuple Algérien, et d’une manière plus précise à la réactivation de cette organisation au début de la dernière guerre en 1940.

Le Parti du Peuple Algérien s’était enrichi d’un apport nouveau par l’intégration de la jeunesse universitaire nationaliste a l’occasion d’une tentative de recrutement de Mohamed Lamine DEBAGHINE, par un groupe d’étudiants qui avait décidé le déclenchement de la lutte insurrectionnelle pour le 1er Octobre 1940, suite à la débâcle de la France le 18 juin 1940. Cette tentative s’est soldée, sur les conseils judicieux de Mohamed Lamine DEBAGHINE qui assurait le leadership de la Direction politique du P.P.A, par une intégration du groupe étudiant dans les rouages du P.P.A et la désignation d’un des leurs en l’occurrence MOSTEFAI Chewki, à titre de caution et garantie, et comme membre à part entière de la Direction du Parti.

La défaite militaire de la France ayant entraîné la démobilisation de Ferhat ABBAS, Pharmacien, une démarche a été faite auprès de lui, à l’hôtel des négociants rue d’Isly à Alger au courant de l’automne 1940 par Mohamed Lamine DEBAGHINE et moi-même, au nom du Parti, pour l’inviter, vue la conjoncture nouvelle d’affaiblissement de la France, d’abandonner la politique d’assimilation poursuivie jusque là et d’embrasser une politique indépendantiste de libération nationale. Ferhat ABBAS n’était, dit-il, « pas homme à changer de fusil d’épaule ». La même démarche faite au lendemain du débarquement anglo-américain du 8 novembre 1942 l’a trouvé en de meilleures dispositions.

La Direction, en la personne de Mohamed Lamine DEBAGHINE l’a saisi d’un projet de programme politique devant guider désormais notre action commune. C’est ainsi que Ferhat ABBAS a rédigé un programme politique qu’il a intitulé « Manifeste du Peuple Algérien ». L’initiative du Parti P.P.A dans la naissance du Manifeste a été occultée par tous les auteurs sauf Benyoucef BENKHEDDA dans les origines du 1er Novembre 54 (page 91) y compris par Mahfoud KADDACHE (Page 639) dont l’œuvre, remarquable par ailleurs, constitue l’ouvrage le plus documenté, a ma connaissance, sur l’Histoire du Mouvement National .

Aussi bien en ce qui le concerne que d’autres écrits, mon intervention, plutôt que de refaire l’Histoire, servira davantage à compléter et à corriger éventuellement ce que le vécu des choses m’autorise à combler comme oubli, non information ou erreur.

Grâce au Manifeste, et à son Additif adopté le 26 Mai 1943 par les sections Arabes et Kabyles des Délégations financières, additif que nous n’avons pas avalisé en raison de sa référence à l’Union Française, Ferhat ABBAS a néanmoins accompli un travail considérable en diffusant dans les milieux de la bourgeoisie intellectuelle et commerçante, l’idée du nationalisme, modéré certes, mais remettant en cause le sacro-saint dogme de l’Algérie française. C’était là, une avancée intéressante. La nécessité se fit bientôt sentir de structurer ce vaste mouvement d’opinion pour le rendre capable d’entraîner les masses populaires dans des actions qui s’avéraient indispensables en raison des attitudes négatives et dilatoires des autorités françaises dont le seul souci était l’effort de guerre. KADDACHE décrit parfaitement tout ce scénario, qui explique la montée en température de l’opinion en général. Ferhat ABBAS prend l’initiative de lancer un mouvement politique : les Amis du Manifeste et de la Liberté (les A.M.L.) et invite le P.P.A, en la personne de Hocine ASSELAH, chargé des relations avec lui, de promouvoir une organisation de masse. Le P.P.A s’y employa efficacement grâce à son organisation clandestine qui déploya une activité au grand jour, s’avéra ainsi d’une grande efficacité et, par la force des choses, devint la colonne vertébrale des A.M.L. Si bien que lorsqu’il fallut décider de Manifester pour son propre compte au plan syndical, le 1erMai et le jour de la victoire, le P.P.A fut accusé d’avoir noyauté les A.M.L dans le but de mener sa propre politique en trahissant la confiance de ses partenaires.

Ce qui était absolument contraire à la réalité. En effet le P.P.A, en raison de sa politique radicale , représentait pour le pouvoir colonial l’ennemi à abattre. Et comme il y avait eu des antécédents de tentatives de rapprochements, de nationalistes algériens dont OUAMARA Rachid, RADJAF Belkacem pour obtenir aide et appui des Allemands dans leur action anti-coloniale, il était facile pour l’Administration de taxer le P.P.A et ses militants de collaborateurs de l’Allemagne hitlérienne , et ce malgré la position non équivoque, anti-nazie et pro-occidentale de MESSALI Hadj, emprisonné à El Harrach depuis le 4 Octobre 1939. Il en était de même pour le Parti Communiste Algérien qui prétendait exercer une influence prédominante sur la classe ouvrière algérienne, et dénonçait la politique nationaliste du P.P.A comme une politique aventureuse, contraire aux intérêts du peuple algérien, alors que le salut résidait, d’après lui, dans des liens étroits avec le peuple français. L’influence du P.P.A était contestée par certains, y compris par les Américains. Le P.P.A qui avait gardé son individualité propre se trouvait au printemps de cette année 1945, dans l’obligation absolue de démontrer, si ce n’est son influence sur le prolétariat algérien, influence qui était réelle, au moins la rupture quasi-totale entre l’opinion des masses ouvrières, ne parlons pas des masses paysannes, avec l’idéologie et la politique des Partis Communistes algériens et français.

C’est ainsi que s’expliquent les manifestations du 1er Mai décidées unilatéralement par la Direction du P.P.A au début du mois d’Avril, et ce à travers tout le territoire national. Ce n’est pas la déportation de MESSALI, de Chellala où il était en résidence, a El Goléa dans un premier temps, puis à Brazzaville, qui a motivée les manifestations du 1er Mai, pour la simple raison qu’on ne peut pas, quelle que soit la puissance d’une organisation clandestine, décider d’une action à l’échelle du pays en quelques jours. Said AMRANI raconte que la veille du 1er Mai, soit le 30 Avril il a passé sa journée et une partie de la nuit à tirer des tracts à la ronéo, dans le local de la rue Socgemaa (Souk El Djemaa), pour les transporter à Oran le lendemain par train, en compagnie de Ahmed MEZERNA. Tracts dénonçant la déportation de MESSALI Hadj et les arrestations des militants de Ksar El Challala, Saàd DAHLEB….. Le 1er Mai, fête du travail a été une action essentiellement politique et, occasionnellement, une protestation contre l’arbitraire et la provocation coloniale.

Si on se penche sur les motivations du 8 Mai 45, le caractère politique et impératif est encore plus évident.

Depuis le mois de Mars 1945, la défaite allemande s’avérait imminente. Le mouvement des AML, avait pris un développement fulgurant et ce à l’échelle du territoire national, dû pour une bonne part, à l’action de l’organisation du Parti P.P.A. L’état d’esprit de la population était marqué par l’impatience et le désappointement devant le refus obstiné de l’autorité locale et du pouvoir métropolitain d’accorder une quelconque attention aux revendications nationales, mêmes quand elles sont empreintes de modération et d’esprit de compromis. Les Alliés Anglo-Américains accordaient à la France, le privilège du monopole colonial dans le traitement des affaires politiques en Algérie, et ailleurs, en vertu de la priorité de la guerre sur toute autre préoccupation.

À la Direction du P.P.A, nous étions conscients que les effets conjugués de la propagande française, relayée par celle des Partis Communistes algériens et français, devaient être combattus avec toute la vigueur nécessaire si nous ne voulions pas laisser accréditer aux yeux du camp occidental l’idée que le peuple algérien était l’allié de l’Allemagne nazie. Il fallait frapper un grand coup et démontrer, au moment de la célébration prochaine de la victoire définitive du camp de la Démocratie sur l’Hitlérisme, que le peuple algérien, partisan de la Démocratie et de la Liberté des peuples, entendait célébrer dans la joie et l’enthousiasme la fin du cauchemar né de l’Hitlérisme et son équivalent le Colonialisme, contre lesquels le peuple Algérien a consenti les plus grands sacrifices sur tous les fronts de la guerre et autres Cassino.

Et pour profiter au maximum du retentissement médiatique , à l’échelle mondiale de la victoire des pays de la Charte de l’Atlantique, l’Algérie devait fêter sa victoire en tant que peuple, en tant que nation opprimée, indépendamment de la France et de ses institutions, en arborant tout haut l’Emblème de sa propre souveraineté.

C’est ainsi que nous décidâmes, au sein du Comité Directeur, de défiler le jour des manifestations de la victoire, en arborant le drapeau de l’Etoile Nord Africain et P.P.A en tête des cortèges.

Hocine ASSELAH reçut pour mission de la Direction de trouver un exemplaire du drapeau avec lequel MESSALI Hadj avait défilé en 1937 du Champ de manœuvre à la grande poste ; drapeau, écrira plus tard, ce dernier, dans ses mémoires, qui avait été conçu et cousu par Mme MESSALI elle même. La recherche de Hocine ASSELAH s’avéra infructueuse et au bout d’une semaine, il nous avisa que, même au musée Franchet d’Esperay qu’il avait visité pour la circonstance, il n’y avait pas trace du drapeau de Mme MESSALI. Ce que voyant, nous décidâmes d’en fabriquer un aux couleurs suggérées par différentes personnes , à savoir, vert, blanc et rouge.

Nous fûmes désignés, Hocine ASSELAH, Chadly EL MEKKI et moi même afin de concevoir un, ou plusieurs modèles de drapeaux, que la Direction adopterait. A nous trois, nous décidâmes de nous réunir le lendemain au lieu de nos réunions, rue Socgemaa (Souk El Djemaâ) dans l’appartement de 2 pièces du 2ème étage mis à la disposition de l’organisation en la personne de Said AMRANI par MOUFDI Zakaria et HENNI Mohamed, surnommé DAKI, pour les besoins de l’organisation du Parti, laquelle relevait de la responsabilité de Said AMRANI. Celui-ci le mit à la disposition de SMAI Abderrahmane, militant de l’organisation, pour en faire un local professionnel de tailleur, profession qui appelle des visites nombreuses de clients supposés, sans attirer autrement l’attention d’une quelconque surveillance policière. Cela convenait parfaitement au rôle dévolu à ce local puisque, pendant des années, il servit, sans anicroche, de lieu de réunion aux organismes dirigeants du Parti. C’est là qu’une certaine matinée du mois de Mars ou Avril je me suis rendu avec, dans la poche, mon équerre et mon compas, des feuilles blanches et une boite de crayons de couleurs bien taillés, ainsi que des esquisses de différentes combinaisons de drapeau.

La discussion a porté sur les positions relatives de l’étoile et du croissant, sur les couleurs, sur la signification et les symboles des motifs envisagés. Le choix définitif de la Direction s’est porté sur le modèle actuel. A savoir, le croissant à cheval sur le vert et le blanc et l’étoile dans le blanc à l’intérieur des deux branches du croissant. La forme actuelle a été obtenue grâce à l’initiative de Benyoucef BENKHEDDA et de Hadj CHERCHALLI son chef de cabinet à la présidence du G.P.R.A en 1961, qui ont confié à Mokhtar LAATIRI, un ingénieur tunisien, le soin d’en déterminer les caractéristiques techniques, mathématiques pour la forme, et physiques pour les couleurs, de telle sorte que la fabrication des emblèmes de quelque dimension que ce soit, obéissant à des paramètres stricts, aboutit à une forme et des couleurs rigoureuses toujours identiques à elles-mêmes . Ce drapeau fut par la suite confirmé comme emblème national au comité central du Parti en 1949, puis normalisé par une décision du G.P.R.A au cours de sa réunion du 3 avril 1962 à Tunis et enfin institutionnalisé par la loi n° 63-145 du 25 avril 1963 de la République Algérienne Démocratique et Populaire.
Avant de clore ce chapitre, je crois devoir préciser que dans notre esprit, nous venions de créer un emblème auquel s’attache une volonté de différenciation, de scission avec le symbole tricolore de la souveraineté française, nous n’avions pas crée le futur drapeau de la nation algérienne. Ce sont les évènements, c’est par la force des choses que cet emblème a acquis ses droits de cité, c’est par la puissance de l’idéal qu’il sous-tendait ; c’est par l’abnégation et l’esprit de sacrifice, de ceux qui l’ont porté, avec honneur et gloire, ce sont les milliers et les centaines de milliers de Chouhada qui ont donné leur vie pour qu’il reste debout, face au vent et à l’ennemi ; c’est pour tout cela qu’il est devenu, par le vert, le symbole de l’espérance et du progrès, par le blanc, le symbole de la paix, par l’étoile et le croissant le symbole de l’Islam. Progrès, Paix, Allah ; ce fut une étrange coïncidence avec les trois lettres du Parti du Peuple Algérien (P.P.A) inventeur et artisan de l’Indépendance nationale.

Nous en étions là, à attendre la défaite officielle de l’Allemagne et la célébration de la victoire des Alliés. Les instructions ont été diffusées à travers tout le territoire pour organiser des défilés indépendants de ceux organisés par l’administration coloniale en association, avec les représentants des forces alliées, c’est à dire essentiellement les Anglo-Américains

Le modèle du drapeau, qui venait d’être adopté par la Direction a été distribué aux sections à Alger et distribué au reste des villes de l’intérieur pour le fabriquer et le tenir prêt pour le jour « J » dont, naturellement, on ne connaissait pas encore la date exacte. C’était une tâche dévolue à Said AMRANI en tant que responsable de l’organisation au sein de la Direction.

Nos cortèges avaient pour consignes, dans toute la mesure du possible d’arborer les drapeaux de tous les alliés, Etat-Unis d’Amérique, Grande Bretagne , URSS et y compris celui de la France.

LES MANIFESTATIONS DU 1er MAI.

La consigne donnée aux organisations du Parti était d’une part de boycotter les défilés organisés par la CGT et le PCA et, d’autre part, organiser, dans la mesure du possible, un défilé indépendant en arborant des pancartes portant les slogans nationalistes tels : «Parlement Algérien», «Libérer MESSALI», «Libération de tous les détenus politiques», «Indépendance», etc. Dans de très nombreuses villes de l’Est à l’Ouest, la consigne fut observée avec un grand succès. A Alger la capitale, la manifestation fut grandiose. Pour faciliter les rassemblements et surprendre les forces de police, trois points de départ étaient prévus : la place du Gouvernement actuellement place des Martyrs, Rue Marengo prés de la Mosquée de Sidi Abderrahmane et Bab Ejdid, dans la haute Casbah. La synchronisation des départs avait dévolu à chacun des 3 cortèges, une heure précise de démarrage calculée de telle sorte qu’en tenant compte de la distance à parcourir à une vitesse donnée, le cortège de Bab Ejdid devait déboucher le 1er sur la rue d’Isly (actuelle Ben M’hidi) en venant par les rues Rovigo et Henri Martin et arriver en tête de la manifestation à la Grande Poste ; le cortège de la place des martyrs devait arriver par la rue Dumont Durville et s’accoler au cortège de Bab Ejdid, et celui de la rue Marengo prendre la suite de celui de la place des martyrs. Tout cela devait constituer une masse de plusieurs dizaines de milliers de manifestants avec, à leur tête, les étudiants de l’université, Marocains, Tunisiens, Algériens ainsi que des Etudiantes. Je me dois de citer leurs noms et d’ouvrir une longue parenthèse, car cette jeunesse intellectuelle va jouer un rôle considérable, décisif dans l’histoire du mouvement national. Mamia AISSA (future Madame Abderezzak CHENTOUF), Mimi BELAHOUANE (future Madame Ahmed SIDI MOUSSA) et Kheira BOUAYAD-AGHA, de Tlemcen (future Madame Chawki MOSTEFAI) devaient être sur le devant du cortège ; puis, a coté et derrière elles, les étudiants Marocains dont Abdelkrim KHATIB, EL FASSI, THIBER, BOUCETTA, les frères BELABBES, DIOURI tous futurs ministres du Gouvernement Marocain, les Tunisiens dont, entre autres, Driss GUIGA, futur ministre, Tahar GUIGA, Abdelmalek BERGAOUI, les frères Said MESTIRI chirurgien émérite et Ahmed MESTIRI futur ministre, Mostefa LAAFIF et bien d’autres, soit une cinquantaine d’universitaires Maghrébins en tout . Ce seront ces camarades de faculté qui ont été, à l’instar de nous-même, de véritables militants du Front de Libération Nationale de 1954 à 1962.

Ce que j’atteste avec détermination, puisque, déjà avant et lors de la création du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (G.P.R.A), je reçus pour mission de représenter l’Algérie combattante auprès du Gouvernement Tunisien d’abord, puis du Gouvernement Marocain. Je veux citer particulièrement, puisque l’occasion m’en est donnée , le Dr Abdelkrim KHATIB, ministre du Gouvernement de sa Majesté MOHAMED V puis de sa Majesté HASSAN II dans les années 1960 et 61 qui nous a, dans une large mesure, par son action auprès de l’autorité marocaine aidé à contrecarrer et faire échouer le projet de De Gaulle du « Sahara des riverains » auquel avaient déjà adhéré, avec enthousiasme, tous les autres pays riverains « Tunisie, Libye, Niger, Mali, Mauritanie » ; ce qui ouvrit la voie au succès des négociations entre le FLN et le Gouvernement Français par la déclaration du 5 septembre 1961 du général De Gaulle sur le Sahara : ( lire L’Algérie à Evian de Redha MALEK page 175/176 ) pour aboutir aux accords d’Evian du 19 mars 1962. Par ailleurs, grâce, en plus, à son appartenance à la Direction du Parti de Ahardane, Ministre de la défense du Gouvernement Marocain, nous primes l’initiative, KHATIB et moi, de proposer au Gouvernement Marocain, d’importer, en tant qu’état souverain, de l’armement destiné à l’A.L.N. Le Roi MOHAMED V en a accepté le principe à la condition que les organisations civiles, le F.L.N et militaire l’A.L.N, se comportent sur le territoire Marocain, dans le respect strict de la souveraineté de l’Etat Marocain. L’accord négocié par la Mission du GPRA de Rabat avec le ministre de l’intérieur BEKKAI et signé par BENTOBAL au nom du GPRA, ouvrit la voie à l’importation par le Gouvernement Marocain de 4 bateaux remplis d’armes achetés par le GPRA, auprès des états socialistes, l’URSS notamment et destinés à l’A.L.N de l’ouest.

Revenons au cortège de Bab Ejdid.

Un hasard malencontreux a voulu que la délégation marocaine rejoignit le point de rassemblement avec quelques 10 minutes de retard, ce qui nous a amené, en faisant une marche forcée du cortège, à déboucher directement dans la rue Ben M’hidi (ex Isly) pour rattraper le retard du démarrage. Le cortège de la place des Martyrs était déjà passé. Celui de Sidi Abderrahmane débouchera au début de la rue Ben M’hidi (ex Isly) où les deux cortèges se fondirent l’un dans l’autre. Quelques minutes plus tard en s’acheminant vers la Grande Poste, nous entendîmes, devant nous, le crépitement d’une mitrailleuse qui dura plusieurs secondes, suivie d’une clameur de la foule qui reflua en désordre, les gens abandonnant sur le trottoir chaussures, espadrilles, coiffures, même des sacs et des couffins. En quelques minutes, la rue Ben M’hidi avait retrouvé son calme où régnait un silence de mort. Le soir nous apprîmes que le mitraillage de la police ou de la gendarmerie avait provoqué la mort de 4 personnes Ghazali EL HAFFAF, Ahmed BOUGHLAMALLAH, Abdelkader ZIAR et Abdelkader KADI ainsi que des dizaines de blessés graves.

Le lendemain, nous lûmes, dans le journal du parti communiste algérien, le discours que Amar OUZEGANE a prononcé à la fin du défilé de la CGT, sur l’esplanade de la Grande Poste, appelant à la répression et l’extermination des «agents fascistes» du P.P.A qui osaient saboter la fête sacrée du monde du travail. Mahfoud KADDACHE cite l’article de «Liberté» du 3 mai qui «dénonçait une poignée de misérables provocateurs, agents de l’hitlérisme liés aux féodaux européens et musulmans».

Mais le résultat politique était atteint. Nous avions démontré aux Américains (je cite encore KADDACHE) qu’ils se trompaient quand ils déclaraient à une délégation de nationalistes «Hocine ASSELAH, Hadj Mohamed CHERCHALI et Chadly MEKKI» que le peuple ne suivait pas le mouvement national.

La fusillade avait eu lieu au niveau du casino. Ces cortèges ont eu lieu dans certaines grandes villes avec un succès total. Seules Oran et Blida ont subi le même sort et les deux villes ont eu chacune un mort et des blessés.

LES MANIFESTATIONS DU 8 MAI.

Ayant fait le bilan de l’opération du 1er mai et mobilisé l’organisation pour porter secours aux blessés et à leurs familles, nous nous empressâmes de diffuser à toutes nos organisations locales des directives complémentaires concernant les prochains défilés de la victoire à savoir :

1) Les manifestations doivent être absolument pacifiques ; les mots d’ordre de prudence et de sang-froid largement diffusés parmi les manifestants ; le contrôle de ceux-ci pour récupérer toutes espèces d’armes éventuelles tels que armes à feu, couteaux, même les bâtons etc.
2) Les villes d‘Alger et d’Oran s’abstiendront de manifester ; de crainte que les récentes fusillades du 1er Mai, n’aient crée chez les militants et les manifestants, un esprit de revanche, contre les forces de l’ordre, propice aux provocations de celles-ci, toujours possibles.
3) Déployer en milieu de parcours, le drapeau algérien qui venait d’être adopté par la Direction, quelques semaines auparavant.

Nous attendîmes alors l’armistice qui intervint le 7 Mai et les fêtes de la victoire des alliés furent fixées au 8 Mai 1945. Les détails de ces manifestations ont fait l’objet d’une description très détaillée de Mahfoud KADDACHE dans le Tome II (pages 702 et suivantes) de son livre «Histoire du Nationalisme Algérien» et de Redouane AINAD-TABET dans son livre très documenté «le 8 mai 1945». Ces deux publications sont incontournables pour qui veut connaître les faits survenus. A ceux qui s’intéressent à cette période, je ne saurai trop leur recommander la lecture et la réflexion sur ces deux œuvres. Il se dégage de l’une comme de l’autre mais également du travail de Benyoucef BENKHEDDA dans «les origines du 1er Novembre 54» pages 97 et suivantes et de Mohamed HARBI dans «Mirages et Réalités» quelques données essentielles à la compréhension des Evénements.

Primo : la conjonction des deux mouvements nationalistes, réformiste autour de Ferhat ABBAS, et radical autour de Hadj MESSALI, c’est à dire, le P.P.A, combiné à une intrication structurelle des deux courants dans le mouvement des Amis du Manifeste et de la Liberté (A.M.L), et ce, a la demande de Ferhat ABBAS au P.P.A de lui prêter main forte grâce à son organisation clandestine disséminée sur tout le territoire national, pour créer, rapidement un grand mouvement de masse capable d’appuyer efficacement les revendications contenues dans le Manifeste du Peuple Algérien.

Certains auteurs ont présenté l’association Ferhat ABBAS (A.M.L) comme une initiative et une œuvre unilatérale des amis de Ferhat ABBAS, offrant ainsi l’occasion au P.P.A de s’engouffrer à l’intérieur des A.M.L. pour en prendre le contrôle. Je m’inscris en faux contre cette vision des choses, suggéré après coup, après les événements tragiques de Mai 45, les massacres, des populations et l’emprisonnement des dirigeants des A.M.L. en la personne de Ferhat ABBAS et du Docteur SAADANE ;

La vérité toute simple est que, si Ferhat ABBAS a effectivement pris l’initiative de lancer les A.M.L. et accompli de gros efforts pour la diffusion du Manifeste en sillonnant l’Algérie d’Est en Ouest, le mouvement n’a pas pu dépasser le stade du rassemblement de personnalités, appartenant à la classe moyenne, intellectuels, professions libérales, fonctionnaires, commerçants, bref un rassemblement (bon enfant) typiquement bourgeois. Ce qui a amené Ferhat ABBAS et Hocine ASSELAH à concevoir l’implication de l’organisation clandestine du P.P.A. pour dynamiser, le mouvement existant, en le structurant et en le popularisant.

Lorsque l’idée a été soumise à l’approbation de la Direction cette dernière n’y a vu que des avantages pour le développement de l’idée nationale, avec, en plus, une ouverture plus grande de l’action de nos militants qui pouvaient désormais agir au grand jour, sous l’étiquette et le parapluie d’une organisation légale.

Secondo : La question de savoir qui a décidé et organisé les manifestations du 8 Mai 45 à travers le territoire Algérien a fait l’objet d’interprétation diverses et généralement erronées. En rappelant l’impérieuse nécessité de participer, ostensiblement, aux fêtes de la Victoire du camp occidental, et ce à part entière, indépendamment de l’entité française et en contestation flagrante de la souveraineté française grâce au déploiement d’un emblème national, il est clair que la décision du P.P.A. à l’échelle de sa Direction n’est pas contestable. Il paraît évident que Ferhat ABBAS et ses amis n’ont pas manqué, non plus, d’y avoir songé.

Mais le fait est que, engagé solidairement dans le cadre des A.M.L, nous avons naturellement proposé à l’instance dirigeante de ce mouvement d’en prendre la paternité. La proposition était acceptable, sous réserve de non déploiement du drapeau qui représente une atteinte directe et flagrante à la souveraineté française et entraînerait immanquablement une action répressive immédiate. Mahfoud KADDACHE rapporte dans son livre «Histoire du Nationalisme Algérien» (p 702), qu’afin d’annoncer son désir de participation aux manifestations de la victoire des Alliés, le Comité Central des A.M.L. prépare un tract, dont la diffusion sera d’ailleurs interdite par le préfet d’Alger car, estimé par le préfet, trop violent et inacceptable, et dont voici le texte :

« Le Comité Central, résolu à participer aux fêtes qui suivront une victoire à laquelle le peuple algérien a largement participé,
Voulant s’associer en cette circonstance à tous les éléments démocratiques de l’Algérie
Résolu à manifester dans l’ordre et pacifiquement
Décide : Toutes les sections locales des Amis du Manifeste et de la Liberté, devront prendre contact avec les autorités officielles et les partis démocratiques pour participer à ces manifestations.
Les mots d’ordre seront :
1) Vive la victoire des Démocrates sur le fascisme, l’hitlérisme, le colonialisme et l’impérialisme.
2) Amnistie générale pour tous les détenus et internés politiques musulmans.
Les pancartes qui seront présentées en cette occasion ne devront pas porter d’autres indications que celles de ces mots d’ordre inscrits en langue arabe et en langue française ».
C’était donc, on ne peut mieux, une fin de non recevoir a notre proposition. Ce principe de la sacro-sainte légalité de toute action politique a toujours été la pierre d’achoppement dans nos relations avec les autres partis de la mouvance nationaliste.
Pour nous, la participation aux fêtes de la victoire était un impératif catégorique avec nos mots d’ordre et notre Emblème, afin que nul n’en ignore. Un ordre du jour, rédigé de mes propres mains, et décidé par la Direction du Parti en vue de réitérer, d’une manière pressante et insistante, les consignes de précaution et de prudence face à d’éventuelle provocations, fut diffusé à ,toute l’organisation. Mahmoud GUENIFI responsable du P.P.A. à Sétif rappelle dans une interview de l’époque, citée par KADDACHE : « les directives reçues du Parti qui demandaient de profiter de la victoire des Alliés pour sortir le drapeau algérien. Les manifestants ne devaient avoir aucune arme. Les ordres étaient très stricts à ce sujet. Nous avons enlevé les armes aux militants et aux manifestants ». Avant le 8 Mai, des rumeurs d’insurrection avaient circulé. Nous nous sommes même réunis avec Pierre Bloch, et Zelmati du consistoire, qui étaient inquiets car on leur avait dit que nous allions nous révolter contre les juifs. Nous les avions rassurés.
Benyoucef BENKHEDDA rapporte dans son livre «Les Origines du 1er Novembre 1954», en analysant la question de l’Autorité qui a ordonné les Manifestations du 8 Mai, que Mohamed Lamine DEBAGHINE ne se souvient pas, que Ahmed BOUDA et Mahmoud ABDOUN affirment que l’ordre est venu des A.M.L, invoquant comme preuves l’absence de Manifestations à Alger et Oran. La cause de ces erreurs est que tout bonnement, ces trois dirigeants membres de la Direction étaient justement absents d’Alger au moment du refus de la Direction des A.M.L. de défiler avec nos slogans et le drapeau, soit le 4 Mai 45.
Mohamed Lamine DEBAGHINE se trouvait dans son cabinet médical à El-Eulma, Ahmed BOUDA à Tablât et Mahmoud ABDOUN non concerné par cette opération. Mais ils avaient auparavant participé à la décision de ces manifestations quand elles étaient censées se passer dans le cadre des A.M.L.
C’est vrai qu’ils avaient également le droit de se tromper pour la simple raison que les militants et cadres de section du P.P.A. qui ont reçu instructions pour défiler portaient également la casquette des A.M.L et que, très probablement, ils ont largement usé de cette qualité et de cette notoriété pour entraîner le maximum de monde pour assurer le succès des manifestations.

Le problème est donc très clair. Les défilés de la victoire qui sont la cause déclenchante des évènements douloureux de Mai 45 ont été instrumentalisés par le P.P.A. et par le P.P.A seul.

Comment expliquer qu’une intention, qu’un objectif de nature essentiellement pacifiques débouchent sur une tragédie de cette dimension.

Certains ont incriminé la légèreté, l’incompétence, l’aventurisme des dirigeants du P.P.A. Spécialistes d’omelettes sans casser les œufs, je fais là une amicale allusion aux réformistes de tous poils ; éternels pourfendeurs de ce qui n’est pas eux mêmes et spécialistes défonceurs des portes ouvertes, et là je fais allusion aux militants toujours insatisfaits de ce qui n’a pas été leur œuvre personnelle.

Il est clair que la Manifestation de Sétif au cours de laquelle le jeune Bouzid SAAL a trouvé la mort, à l’instar de ses collègues porteurs du drapeau Vert et Blanc, à Alger, Blida et Oran, le 1er Mai, aurait pu en rester là, si les consignes données par la Direction, et les efforts déployés par les responsables (témoignages de Mahmoud GUENIFI, de Taarabit) pour désarmer, dissuader et disperser les manifestants ivres de vengeance, n’avaient pas été sournoisement et savamment sabotés par les agents de l’ordre public, Commissaire et Inspecteurs de police en tête et civils européens, tirant à partir des fenêtres d’immeubles. Vu l’état d’esprit des populations, rurales notamment, qui étaient majoritaires dans les cas de Sétif et Guelma et qui étaient, par tradition ancestrale, venues armées de gourdins, couteaux et autres armes a feu, dont la plupart avaient été confisquées par les services d’ordre, les manifestants réagirent dans un réflexe de vengeance et de haine accumulée et transformèrent rapidement le défilé en émeute. C’était, de toute évidence, le secret espoir des autorités lesquelles subissaient les pressions des populations européennes qui réclamaient, depuis quelque temps, déjà, une répression exemplaire du mouvement nationaliste.

L’extension rapide des émeutes à d’autres localités du Constantinois, rapportée a la rapidité de l’intervention de l’armée ainsi que la mise en œuvre immédiate de milices civiles qui tiraient a vue dans les villes, villages et campagnes sur tout ce qui portait burnous ou chèche ; tout cela signait la préméditation et la préparation. A ce titre, la relation du 8 Mai 45 de Redouane AINAD-TABET est pleine d’enseignement. Que la spontanéité des populations rurales aient fait le jeu d’une provocation savamment orchestrée, cela aussi est un constat de faiblesse de la montée en puissance du sentiment national ; mais cela servira pour la préparation des actions ultérieures.

Certaines rumeurs ont laissé entendre que l’extension des troubles n’était pas forcement fortuite ni spontané et qu’il se trouvait des agents provocateurs à la solde de l’administration ou des colons qui appelaient au djihad ; peut être, même, des patriotes avérés, partisans organisés ou non, pressés d’en découdre. Incontrôlable, mais vraisemblable.

La réflexion la plus importante en face de ces évènements est la nécessaire prise de conscience de la gravité et du sérieux de la lutte en faveur de l’indépendance nationale. Les évènements de Mai 45, découvrent le vrai visage du colonialisme : sanguinaire, aveugle, impitoyable. C’est à un combat sans merci qu’il faut se préparer.

Telle est la conclusion qui s’est imposée a nous.

Vers le 10 et le 11 Mai, des militants de Sétif et Guelma sont venus chercher de l’aide, supplier le Parti de faire quelque chose pour soulager la région, plongée dans un enfer de tueries et de destructions ; ils demandaient des armes pour se battre ; « aidez-nous par pitié » répétaient t-ils.

Nous étions une petite poignée de dirigeants qui se trouvèrent brutalement confrontés a une situation d’une extrême gravité. La Direction restreinte se composait à ce moment là de cinq ou six personnes. Hocine ASSELAH, Hadj Mohamed CHERCHALLI, Said AMRANI, Chadly El MEKKI, Ahmed BOUDA et moi même.

Le problème posé réclamait une réponse urgente.

Que faire ?

C’est la question que se pose Benyoucef BENKHDDA, voir son livre « Les Origines du 1er Novembre 1954 » pages 102 à 107.

La concision et l’authenticité de sa présentation doivent certainement beaucoup au témoignage de Hadj Mohamed CHERCHALLI qui était son chef de cabinet à la présidence du G.P.R.A, qui possédait une excellente mémoire et avait vécu l’événement dans sa totalité avec Said AMRANI et moi-même.

3/ L’ORDRE D’ACTION DE DIVERSION DIT «D’INSURRECTION GENERALE» POUR LA NUIT DU 23-24 MAI 45.

Nous avons vécu 48 heures de réunion non-stop, à l’affût des moindres informations qui nous rapportaient l’aggravation des massacres de populations et nous faisaient prendre conscience de la distance, qui séparait nos ambitions de nos capacités. Est-ce qu’il y avait place pour une action politique quelconque. Pouvait-on suspendre la tuerie pour alerter les médias à l’échelle mondiale, fallait-il décider de manifestations de masses pour contre carrer une action génocidaire, sans risque de voir ces actions dégénérer en jacqueries entraînant les massacres à l’échelle du pays ; certains ont considéré et écrit que le Comité directeur désemparé, perdant son contrôle, s’est laissé imposer par les responsables Constantinois, le recours à l’insurrection générale.

J’admire les historiens qui confectionnent l’Histoire et ne se sont pas donné le temps de s’informer auprès des protagonistes des évènements qu’ils rapportent.

Au cours de nos échanges de points de vue, une idée me traversa l’esprit. C’est un adage qu’on utilise souvent dans le terroir Sétifien et notamment à Bordj Bou Arreridj où j’ai grandi quand se pose un problème ardu :c’est celui-ci.(كبرها تصغار و خلطها تصفى) .Lorsque j’en fit part à mes collègues , le sens de cette locution apparut au grand jour. Les émeutes paysannes telles celles de Sétif, Guelma ont drainé des forces militaires dans ses régions mais si des troubles éclataient ailleurs, dans le reste du territoire : dans l’Algérois, la Kabylie, l’Oranie, que feraient l’armée française, les régiments de légionnaires, les forces de répression massives ? ils n’auraient d’autres ressources que de se replier pour faire face à la situation. La logique d’une telle hypothèse apparu clairement aux yeux des membres présents.

Que fallait-il faire au juste ? Il fallait surtout ne pas faire appel à la population. L’échauffement des esprits dus aux évènements contribuerait très probablement à multiplier les actes inconsidérés et improvisés qui caractérisent les jacqueries dont le bénéfice est aléatoire pour la raison principale qu’ils sont incontrôlables et échapperaient totalement à l’autorité déclenchante.

Par contre, notre organisation structurée et disciplinée pouvait déclencher à travers l’Algérie des actes de sabotage et de destructions, caractéristiques d’un programme d’actions organisés et assujetti a une Direction moderne, donc capable d’une stratégie de lutte beaucoup plus dangereuse que les flambées meurtrières actuelles.

Ce genre d’action est-il possible.

oui !

Quels en sont les risques :

  • Sur les opérations : se mettre en clandestinité s’ils ont le sentiment de n’être pas découverts ou soupçonnés ; si oui, prendre le maquis :
  • Sur la Direction du Parti et cadres principaux : clandestinité immédiate.

Protéger les archives et les liaisons.

Quels seraient les avantages d’une telle action.

  • Obliger l’ennemi à se déconcentrer, donc à soulager les régions martyrisées du Constantinois,
  • Montrer la capacité de l’organisation à passer a un stade supérieur de la lutte : l’insurrection armée.
  • Enfin, doper le moral de la population et des militants.

Nous évoquons délibérément, des doutes sur notre capacité de faire face à la situation par la suite, sans moyens financiers, sans préparations des militants, certes courageux, mais sans expérience. D’autres arguments balayent d’un geste ces considérations. Peut-on prévoir, dans le moindre détail, comment les choses vont se passer ? Faut-il être experts en insurrection pour l’envisager ? Bref, ce n’est pas faute d’avoir cherché une solution, que petit à petit on s’achemina vers une décision de faire, ce qui était en notre pouvoir et ne pas adopter l’attitude la plus facile, la plus commode, la moins responsable , la moins risquée, la moins critiquable en cas d’erreur ou fausse manœuvre, celle de ne rien faire , celle de se croiser les bras en implorant la pitié des hommes, plus bêtes sauvages que des hommes.

Le vote intervenu fut unanime pour décider de créer des centre de fixation des forces répressives ; en prenant ses précautions, en restant à l’écoute des évènements, en surveillant le développement de ces actions qui pourraient, pourquoi pas à priori, être le prélude à une action plus en profondeur et durable dans le temps. C’était vraiment le contraire d’une «improvisation intempestive» dont nous a gratifié, le professeur agrégé, Gilbert Meynier dans son dernier livre «histoire intérieur du F.L.N» en parlant de Mai 45.

La décision est prise. Non d’une insurrection générale proprement dite comme tout le monde l’écrit y compris Benyoucef BENKHEDDA par simplification de langage, mais en vérité d’une action de diversion, qui devait peut être déboucher sur une insurrection c’est vrai, mais ce n’était là qu’une hypothèse soumise aux réalités du terrain.

Les tâches furent ainsi réparties

-Mohammed BELOUIZDAD pour l’Algérois,
-Ahmed BOUDA pour Tablât et l’Arba « ou deux cents tabors marocains étaient prêts à marcher avec armes et baga¬ge », disait-il,
-M’Hamed BEN M’HEL pour le Sud Algérois,
-Djillali REGUIMI pour Cherchell
-Ali HALLIT pour la Kabylie.
-Messaoud BOUKADOUM et Chadly EL MEKKI pour le Constantinois,
-Mohammed MAHFOUDI et Abdellah FILLALI pour l’Oranie.

En quelques jours l’efficacité de nos structures et de notre organisation a permis donc de transmettre les instructions à la plupart des régions, malgré l’arrestation de Messaoud BOUKADOUM.

Nous étions réunis non-stop dans l’appartement du propre frère de Hadj CHERCHALLI, d’après Sid Ali ABDELHAMID, quelque part à Bab-El-Oued.

Contrairement à notre attente, les militants envoyés auprès des sections nous communiquaient les difficultés rencontrées pour convaincre les cadres du bien fondé de notre décision : trop de précipitations, situations familiales, moyens financiers, état d’esprit de la population, bref un terrain psychologique peu favorable, sauf certaines localités dans l’Ouest, et en Kabylie. A l’Est, la presse faisaient état de la « soumission » des rebelles sans qu’on sache trop ce que cela voulait dire.

Par contre, de bonnes nouvelles nous parvenaient. Sétif et Guelma assistaient à des déplacements de troupes qui prenaient la direction de l’Algérois, et enregistraient un certain ralentissement dans les actes répressifs. Il semblait que notre analyse était correcte et que la menace d’actions considérées comme le début d’un insurrection armée généralisée avaient été prise en considération par les autorités coloniales

Sources LQA

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YACINE, MANDOUZE, JEANSON ET BARRAT, TÉMOINS DE LA GRANDE RUPTURE:
NOVEMBRE 1954 COMMENCE EN MAI 1945

par Youssef Zerarka

HuffPost Algérie

le 8 mai 2015

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C’est un adolescent meurtri qui, en ces infernales journées de mai 1945, assiste, impuissant, à la sauvagerie dans toute sa cruauté.

C’est un jeune collégien de 16 ans qui, au sortir de l’année du brevet d’enseignement général, constate, convaincu, que plus rien ne sera comme avant. Qui mieux que Kateb Yacine (1929-1989) pour témoigner – à titre posthume – à l’heure de la commémoration du 70e anniversaire des massacres du 8 mai 1945.

Page parmi les plus sanglantes de l’histoire de l’humanité, la tragédie de mai 1945 n’en finit pas de se remettre en perspective, d’interroger les historiens et de titiller les mémoires blessées. Au gré des avancées historiennes, ce corpus sanglant de l’histoire contemporaine gagne en éclairage et les grilles de lectures se trouvent étoffées.

Mais le matériau reste globalement le même : Mai 1945 résonnera à jamais comme une blessure qu’il sera difficile de panser, une douleur impossible à apaiser.

LIRE AUSSI: 70 ans après les massacres du 8 mai 1945, Alger et Paris loin du traité d’amitié mais des relations au « beau fixe »

L’amnésie a beau faire son œuvre, rien ne fera oublier les douleurs de Sétif, Kherrata, Guelma et d’autres contrées des ‘trois départements’’. Forte de son fonds documentaire – et pour peu qu’on daigne l’interroger –, la Toile se charge de bousculer les amnésiques. Et nous rappeler au souvenir des pogroms et de la rafle à grande échelle via ‘’ L’Homme aux sandales de caoutchouc’’.

En mai 1945, Kateb Yacine n’est pas encore ce journaliste en herbe chargé d’alimenter les colonnes d’Alger-Républicain d’articles sur la misère des siens à l’heure de l’Algérie coloniale. Mais l’adolescent Kateb est suffisamment éclairé, très conscient politiquement pour exprimer une douleur à la vue des agissements de la bête immonde coloniale.

« C’est en 1945 que mon humanitarisme fut confronté pour la première fois au plus atroce des spectacles, expliquera-t-il en 1982 face à la ‘’caméra politique’’ du regretté René Vautier. Le choc que je ressentis devant l’impitoyable boucherie qui provoqua la mort de plusieurs milliers de musulmans, je ne l’ai jamais oublié. Là se cimente mon nationalisme. Je témoigne que la manifestation du 8 mai était pacifique. En organisant une manifestation qui se voulait pacifique, on a été pris par surprise. Les dirigeants n’avaient pas prévu de réactions. Cela s’est terminé par des dizaines de milliers de victimes. À Guelma, ma mère a perdu la mémoire. On voyait des cadavres partout, dans toutes les rues. La répression était aveugle ; c’était un grand massacre »

.
À 16 ans, un âge de tradition propice aux premières lettres d’amour, l’adolescent Kateb Yacine succombe à l’amour de ‘’Nedjma’’. Une belle virtuelle en compagnie de laquelle il bascule dans le nationalisme indépendance et succombe à l’amour d’une nation algérienne en construction et en marche irréversible vers l’émancipation du joug coloniale.

L’amoureux de ‘’Nedjma’’ n’est pas le seul à constater l’heure de la rupture irrémédiable au sortir d’un printemps 1945 qui se trouve être un ‘’hiver colonial’’. Autrement plus connus que Kateb Yacine à cette période, d’autres observateurs tirent une conclusion avec des accents de fracture. Dans l’Algérie coloniale, plus rien ne sera comme avant, tranchent-ils en connaissance de cause.

Premier à souligner, avec force, le degré de la fracture et la perspective imminente d’un soulèvement révolutionnaire : le professeur André Mandouze (1919-2006).

Normalien et latiniste, cet historien ‘’d’outre-siècle’’ comme il se définit dans ses mémoires prend la mesure de la tragédie coloniale en mai 1945. Face aux cris de douleurs qui lui parviennent de Sétif et de Guelma, le professeur va davantage à l’écoute de la tragédie. Pour l’humaniste et l’intellectuel chrétien, les atrocités sont telles qu’il ne plus rester de marbre. Il s’empare de sa plume pour signer un article – devenu référence – pour les besoins d’un numéro spécial de la revue ‘’Esprit’’ commandé par le fondateur Emmanuel Mounier .

Publié en juillet 1947 sous le titre générique de ‘’Prévenons la guerre’’, le numéro spécial octroie à André Mandouze une surface rédactionnelle à la mesure de l’aura du professeur normalien. Le secrétaire de rédaction Jean-Marie Domenach lui accordera 21 pages. Le normalien latiniste ne lésinera pas sur le verbe.

D’entrée et dès le titre, le professeur Mandouze dessine un ‘’8 mai 1945’’ aux contours d’évènement fracture, d’irréparable sanglant qui va changer le cours des choses. ‘’Impossibilités algériennes ou le Mythe des trois départements’’, souligne le professeur dans un constat à l’allure d’un verdict.

Arrivé à Alger en 1948 dans le costume d’enseignant à l’université d’Alger, André Mandouze s’installe à Hydra à une côte de la paroisse de Birmandreis où officiait le ‘’curé révolutionnaire’’ Jean Scotto avant son départ pour la paroisse de Bab El Oued.

Le temps de de se retremper dans l’ambiance algérienne et de constater la quotidienneté de visu, André Mandouze signe un deuxième article dans ‘’Esprit’’ (‘’l’Algérie n’est pas la France’’), puis un troisième en octobre 1948 dans lequel il dénonce le nihilisme du lobby colonial qui sévit en Algérie. Il n’en fallait pas plus pour que le professeur soit accusé et ‘’condamné’’ par le parti colonial pour crime de ‘’lèse-colonisation’’.

Autre observateur à avoir vu dans la tragédie de mai 1945 une fracture annonciatrice du soulèvement : le philosophe et journaliste Francis Jeanson (1922-2009).

A la différence du professeur Mandouze, F. Jeanson s’est rendu en Algérie avant les évènements de Sétif-Guelma-Kherrata. Il y a séjourné à trois reprises entre 1943 et la vieille de déclenchement de la révolution. ‘’J’en ai effectué trois, le tout d’une durée de deux ans’’, me disait-il en octobre 2004 dans une interview pour les besoins d’un numéro spécial du Quotidien d’Oran pour le cinquantenaire du 1er novembre 1954.

La durée des séjours cumulés était suffisamment longue pour convaincre Francis Jeanson que les évènements du 8 mai 1945 ont servi d’accélération à l’histoire de l’Algérie coloniale.

‘’Le premier séjour, en 1943, m’a fait découvrir une Algérie dont j’ignorais les réalités. A ce moment-là, le pays était fortement marqué par le contexte de la seconde guerre mondiale, l’affrontement entre résistants français et vichystes. J’y suis retourné une seconde fois en septembre 1948.

Ce séjour différait du précédent. Il était plus long et plus chargé en activités. Pendant six mois, j’ai partagé l’essentiel de mon périple avec la grande masse des algériens et des nationalistes de tous bords. J’ai voyagé en voiture particulière, en autocar, en wagons à bestiaux et en wagon-lit. Cette variété de moyens de mobilité m’a donné la possibilité d’une multiplicité de regards sur les réalités algériennes.

L’Algérie des lendemains de mai 1945 était à rebours de celle des cartes postales. L’Algérie des années 1948-49 n’avait rien de l’image – constamment véhiculée — des « trois départements tranquilles ». De visu, la situation semblait fort préoccupante avec son lot de misère, d’inégalités criardes et d’état de non droit. Le statut quo colonial était intenable. Plus que jamais, la volonté d’en découdre, de bousculer l’ordre établi était très forte chez les nationalistes (…) Le sentiment nationaliste prenait de plus en plus corps au sein de la population. La fracture était très perceptible, nourrie par une société à deux vitesses. D’un côté, une population totalement démunie, sans la moindre perspective, survivant au jour le jour. De l’autre, aveuglée par une irrémédiable fuite en avant, la grande colonisation. Un camp foncièrement méprisant, sourd aux appels de réformes’’.

Tout aussi pertinent dans l’analyse, tout aussi perspicace dans l’anticipation, un autre observateur français a prédit un après-mai 1945 chaud pour la France coloniale.

Robert Barrat – c’est de lui qu’il s’agit – a tiré la sonnette d’alarme de l’injustice et condamné le colonialisme. Militant catholique, humaniste et juste dans l’âme à la manière des ‘’gens du Nord’’, Robert Barrat découvre l’Algérie précocement. Il y séjourne dès 1938, un an à peine après sa sortie de l’Ecole normale supérieure.

« L’Algérie, je la découvris pour la première fois en 1938 à travers le prisme déformant qu’avait laissé dans ma mémoire la visite de l’Exposition coloniale de 1933 : un grand jardin exotique encore peuplé d’hommes à demi sauvages que des Français courageux s’employaient à soigner et à civiliser », rappelait-il au début de son livre ‘’Un journaliste au cœur de la guerre d’Algérie’’ (éditions de l’Aube).

Très vite, son regard va changer sous l’effet de la réalité du terrain. Rédacteur –en-chef adjoint de ‘’Témoignage Chrétien’’, il y effectuera d’autres séjours. Sillonnant le ‘’bled’’ à la faveur de reportages, il réalise, preuves à l’appui, que l’Algérie réelle est à rebours de ‘’l’Algérie carte postale’’ vantée par la grande colonisation.

Irrité par un tel mensonge, Robert Barrat pousse un cri de colère : ‘’Qu’étaient devenues les promesses du général De Gaulle à Brazzaville en 1943 à la lueur des gigantesques incendies allumés dans le Constantinois, à Madagascar et au Tonkin ?’’. Cette poussée de colère dans la foulée des événements de l’Est algérien lui fait dire que, dans les ‘’trois départements’’, plus rien ne sera comme avant.

À l’image de Kateb Yacine, d’André Mandouze et de Francis Jeanson, Robert Barrat devait se dire à la fin des années quarante : en Algérie, novembre 1954 a commencé en mai 1945.

Sources: huffpostmaghreb.com

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pads_logo1-2.jpg PARTI ALGÉRIEN POUR LA DÉMOCRATIE ET LE SOCIALISME

8 mai 1945: 70 ème ANNIVERSAIRE DE LA VICTOIRE SUR LE NAZISME ET DES MASSACRES PERPÉTRÉ PAR L’IMPÉRIALISME FRANÇAIS EN ALGÉRIE

Cette rétrospective analyse les traits essentiels de la période de la fin de la 2ème guerre mondiale dans le monde et en Algérie. et d’autre part, une image des massacres du 8 mai 45 dans le Constantinois

Il y a 70 ans le régime nazi responsable du déclenchement d’une guerre mondiale qui a fait 50 millions de morts s’écroulait sous les coups puissants et décisifs de l’armée rouge de l’URSS.

Le régime nazi était l’exécutant des volontés des monopoles capitalistes allemands, l’incarnation de la dictature ouverte du capital. Incapable de maintenir sa domination de classe par les voies de la démocratie formelle et parlementaire face à un puissant mouvement ouvrier et à une crise économique d’une acuité menaçante pour ses intérêts et son pouvoir, la bourgeoisie allemande a opté pour la force brutale en se dotant d’un appareil répressif n’hésitant devant aucun crime de masse pour stabiliser sa domination économique. Les groupes terroristes nazis avaient été chargés d’écraser physiquement toutes les forces en rébellion contre le pouvoir de la bourgeoisie monopoliste et en premier lieu le mouvement ouvrier, son parti et ses organisations syndicales de classe qui constituaient la force principale de la résistance à ses plans anti-ouvriers et antipopulaires. Eloigner le spectre de la révolution socialiste, surmonter la crise capitaliste en en faisant supporter tout son poids sur les épaules des travailleurs, préparer une nouvelle guerre pour détruire le régime socialiste instauré en URSS pour la première fois dans l’histoire de l’humanité en octobre 1917, attaquer les chasse-gardée des pays impérialistes rivaux et procéder au repartage du monde au bénéfice des grands monopoles capitalistes allemands, tels étaient les objectifs à atteindre. Les nazis devaient faire jouer à fond et sans fard à l’Etat bourgeois sa fonction de machine de répression et de guerre contre la classe ouvrière et les couches sociales laborieuses.

L’arrivée au pouvoir de Hitler a été facilitée par l’attitude des dirigeants de la social-démocratie allemande qui a participé de 1918 à 1932 à la répression féroce du mouvement ouvrier et communiste et qui a rejeté la proposition du PC allemand de faire bloc contre Heidenburg pour barrer la route aux nazis. Par son attitude et notamment sa politique de non-intervention en Espagne de Blum, du chef du gouvernement socialiste français, la social-démocratie internationale a favorisé le renforcement des forces fascistes. Sous la direction de François Hollande, la social-démocratie française réédite actuellement les mêmes attitudes en cherchant à abattre le régime syrien, en s’alliant à cette fin aux monarchies réactionnaires d’Arabie Saoudite et du Golfe, en soutenant les forces obscurantistes.

La responsabilité du déclenchement de la 2ème guerre mondiale n’incombe pas seulement aux nazis allemands. Elle était devenue inévitable par suite des manœuvres et des calculs de classe des autres puissances impérialistes, France, Grande-Bretagne, USA, appuyées par leurs satellites en Europe, par leurs alliés polonais notamment. Ces puissances avaient créé les conditions d’un nouveau conflit dans le monde moins de 25 ans après le début de la 1ère guerre mondiale, par leur politique de pillage et de brigandage de l’Allemagne qu’elles avaient soumise aux clauses infâmes du Traité de Versailles. Elles avaient favorisé la montée des groupes fascistes. Et surtout elles avaient sciemment accéléré l’accumulation des prémisses d’une nouvelle guerre par leur rejet systématique des appels de l’URSS à faire front aux plans belliqueux du régime nazi. Tout en dénonçant verbalement les plans de guerre du régime hitlérien, elles s’efforçaient en réalité de pousser ce régime à attaquer l’URSS, berceau de la première révolution socialiste et espoir des peuples dans un monde nouveau débarrassé de l’exploitation de classe et de la domination d’une nation par une autre. Elles croyaient pouvoir gagner sur tous les tableaux : échapper aux coups des nazis en les incitant à concentrer leur tir sur l’URSS pour détruire son régime socialiste, puis récolter les fruits de l’épuisement mutuel de l’Allemagne et de l’URSS dans le désastre d’un conflit militaire, se partager les richesses de l’ensemble de l’Europe. Par leur attitude fondamentalement anticommuniste et antisoviétique, elles n’ont fait qu’encourager les nazis à précipiter le monde dans la nouvelle guerre.

Sous la direction ferme et résolue du parti communiste, avec Staline à sa tête, l’URSS a été l’artisan clé du combat titanesque engagé à l’échelle mondiale pour anéantir le régime fasciste, en Allemagne, en Italie et au Japon, de la victoire consacrée le 8 mai par la reddition sans condition des troupes allemandes. C’est sur le front de l’Est que l’Allemagne nazie avait échoué après avoir lancé puis perdu 80% de ses divisions et de ses forces les mieux entraînées et les plus aguerries. C’est devant Moscou, à Stalingad, Léningrad, dans le saillant de Koursk, que l’issue de la guerre s’est jouée au prix du sacrifice de 25 à 27 millions de Soviétiques. Mais la victoire sur le nazisme a été retardée par les calculs de classe machiavéliques de l’impérialisme des USA qui guettait le moment propice pour s’engager sur le théâtre des opérations militaires en Europe à seule fin de réaliser ses buts impérialistes particuliers. Ce retard s’est traduit par des conséquences humaines et des souffrances inouïes qui auraient pu être évitées. L’impérialisme américain pensait pouvoir profiter de l’affaiblissement de l’URSS sous les coups de l’Allemagne et de celle-ci sous le feu de la riposte soviétique. Outre la destruction de l’URSS, objectif commun de toutes les puissances impérialistes, son but était de réduire le poids de ses rivaux français et anglais, en plaçant sous sa tutelle l’Europe et ses richesses, d’éliminer les forces démocratiques et ouvrières de ce continent et de l’ensemble de la planète. Les USA assument la responsabilité de la prolongation de la guerre et de ses conséquences humaines et matérielles. C’est le peuple soviétique qui a versé le tribut le plus lourd dans la lutte antifasciste et la libération des peuples européens. Sur l’ensemble des fronts où leurs troupes étaient engagées, les USA n’ont essuyé à peine que le centième des pertes en hommes subies par les peuples de l’URSS. Les peuples, leurs forces les plus dévouées et les plus honnêtes n’oublieront jamais le prix payé par l’URSS pour délivrer le monde de la bête immonde du fascisme. Il est de leur devoir de réfuter les entreprises de falsification de l’histoire, de dénigrement du rôle de l’URSS avant, durant et après la 2ème guerre mondiale, de mensonges et d’omissions des propagandistes bourgeois.

La victoire sur le fascisme a été rendu possible aussi par la lutte armée des résistants des territoires occupés par les nazis. Ils ont épaulé l’action de l’armée rouge et favorisé le débarquement des troupes américaines 4 ans après le début de la guerre. Partout où les anti-fascistes ont pris les armes contre les occupants, ce sont les communistes qui y jouèrent un rôle de premier plan. Ce rôle, ils ont pu l’assumer grâce à leurs capacités organisationnelles, reflet de leur détermination politique et idéologique à détruire le nazisme, de leur refus catégorique de toute tentative d’entente et de toute collaboration avec lui. La fermeté de l’URSS dans la conduite de la guerre contre le fascisme, sa détermination à ne pas se contenter de les chasser de son territoire mais à les poursuivre sur des milliers de kilomètres jusque dans leur tanière, jusque dans le bunker de Hitler, a neutralisé toutes les velléités antisoviétiques de paix séparée manifestées soit par certaines fractions nazies soit parmi les alliés eux-mêmes.

Le déploiement en mai 1945 du drapeau rouge de la victoire sur le Reichstag a symbolisé pour tous les peuples du monde le rôle décisif incontestable de l’URSS dans le combat à mort contre le nazisme.

C’est à l’URSS que l’histoire a dévolu ce rôle parce que:

  • sous la direction du parti communiste bolchévique, elle était la plus résolue à mener jusqu’au bout le combat pour abattre un régime personnifiant la volonté de la réaction bourgeoise de mettre fin par la guerre au régime socialiste issu de la grande révolution d’octobre 1917;
  • les peuples réunis sous l’étendard de l’Union soviétique, union fraternelle fondée sur l’égalité des droits et cimentée par les idéaux de l’internationalisme prolétarien inculqués aux travailleurs par les bolchéviques, les peuples délivrés de l’oppression nationale qu’ils subissaient jadis sous l’empire tsariste, ces peuples défendaient de façon consciente et jusqu’à la mort les conquêtes et les fruits de la révolution et de l’édification socialistes: l’abolition des vestiges et des privilèges féodaux, la suppression de l’exploitation capitaliste, la juste répartition des richesses produites, l’industrialisation pour le plus grand bien du peuple, la redistribution des terres au profit de ceux qui la travaillent, la collectivisation, la modernisation et la mécanisation des terres qui avaient affranchi la paysannerie des affres du travail individuel morcelé, l’émancipation des femmes, l’instruction publique et gratuite généralisée, la reconnaissance et la promotion des langues des différentes nationalités, la politique tendant à faire bénéficier des fruits du développement l’ensemble des peuples de l’URSS, etc.
  • le système de la propriété sociale des moyens de production et la planification avaient créé la possibilité d’organiser la défense de l’URSS – illustrés en particulier par le déplacement de milliers d’usines vers des zones plus sûres afin de les mettre à l’abri de l’avancée des troupes allemandes – de réorganiser l’économie en fonction des nécessités de la guerre patriotique, de reconvertir les activités productives à mesure que les territoires occupés étaient libérés; tout cela a permis à l’URSS de rejeter loin de ses frontières les hordes criminelles nazies, alors que son potentiel industriel était inférieur à celui de l’Allemagne ou de la Grande-Bretagne et des USA.

 les dirigeants de l’URSS ont montré à leur peuple qu’ils étaient les plus attachés à la défense de la paix, les plus hostiles à la guerre, que de par la nature de son système socialiste, l’URSS ne cherchait aucun gain territorial, n’était mue par aucun calcul impérialiste. Ils avaient proposé aux dirigeants de la France et de l’Angleterre de conclure des alliances qui auraient isolé les nazis et déjoué leurs plans de guerre. Devant leurs refus et leurs manoeuvres antisoviétiques visant à orienter les attaques de Hitler contre elle, l’URSS a manifesté sa volonté d’épargner à son peuple une nouvelle guerre en signant un pacte de non-agression avec l’Allemagne. Ce pacte devait lui permettre de gagner un temps précieux pour se préparer à la guerre inévitable. Après l’agression de juin 1941, les peuples de l’URSS ont défendu avec d’autant plus d’esprit de résolution leur Etat, union de nations d’ouvriers, de paysans et d’intellectuels, foncièrement pacifique, que cet Etat a montré par toutes ses initiatives qu’il a tout fait pour éviter la guerre et les souffrances qui allaient s’abattre sur le peuple.

En boutant hors de ses territoires les hordes nazis, l’URSS a libéré les peuples d’Europe ainsi que le peuple allemand lui-même de la dictature fasciste.

En ce 70 ème anniversaire de la victoire sur le fascisme, les communistes rendent hommage à tous ceux qui ont contribué à le terrasser. Ils s’inclinent à la mémoire de toutes les victimes de ce régime barbare. Ils invitent à se rappeler que cette victoire est redevable au sacrifice d’innombrables militants communistes qui, loin des calculs, des tergiversations, des plans de repartage et de domination des Etats impérialistes, allaient courageusement au combat avec la conscience que la sauvegarde de l’humanité, la défense des conquêtes du socialisme, la poursuite de la lutte pour mettre fin au système capitaliste qui engendre inévitablement les guerres et le fascisme, exigeaient les plus grands sacrifices.

Ils rendent hommage également à toutes les forces progressistes et à tous les peuples du monde qui, malgré des souffrances incalculables (occupation de leurs pays, restrictions alimentaires, bombardements sauvages des populations civiles et de villes par l’aviation hitlérienne, extermination de masse, etc. ) ont trouvé la force de résister à aux nazis. Les communistes rendent aussi hommage à tous ceux et toutes celles qui dans les rangs des armées alliées de la coalition antifasciste ont apporté leur contribution au prix d’immenses sacrifices à la défaite des armées de l’axe fasciste (Allemagne, Italie, Japon).

La commémoration de ce 70 ème anniversaire doit rappeler à tous les citoyens intoxiqués par les tentatives de falsification ou de réécriture révisionniste de l’histoire par la bourgeoisie et ses valets que l’instauration d’une dictature fasciste cruelle, chauvine et raciste en Allemagne, mais aussi en Italie, au Japon, et dans d’autres pays, les velléités fascistes aux USA, l’éclatement de la 2ème guerre mondiale, n’étaient pas le fruit démentiel de l’action ou de l’ambition morbide de personnages fous et mégalomanes, mais le produit des contradictions internes inhérentes au capitalisme. Les Hitler et les Mussolini ont été portés au pouvoir par les oligarchies industrielles et financières pour juguler la crise, mettre au pas la classe ouvrière par la violence la plus extrême, s’emparer de territoires considérés comme « vitaux » par le Capital en tant que source inépuisable de matières premières et de main d’oeuvre réduite en esclavage direct. Les contradictions du système capitaliste ont atteint depuis 2009 un degré d’acuité et des proportions menaçantes pour le devenir de l’humanité à l’étape de l’impérialisme. Un potentiel nucléaire et technologique capable de réduire en cendres la planète est concentré dans les mains de quelques Etats, Dans leurs tentatives de surmonter leur crise actuelle, les Etats impérialistes sont en lutte les uns contre les autres pour le partage exclusif du monde, ou les uns avec les autres pour briser les résistances populaires et garder sous leur domination la classe ouvrière. ils n’hésitent pas à renverser par la force les régimes qui ne sont pas assez dociles, à déclencher des agressions meurtrières contre les peuples qui leur résistent, à recourir sans hésitation au fascisme et au terrorisme dans ses formes les plus variées et en particulier celles qui sont camouflées sous le voile trompeur de l’Islam.

Le soutien qu’ils apportent en Ukraine et dans les Etats baltes aux forces qui se réclament ouvertement du nazisme, dans les pays arabes aux forces de l’obscurantisme revêtant le masque de la religion, aux Etats théocratiques et monarchiques du Golfe, illustre le fait que les Etats impérialistes ne reculent devant rien.

La seule alternative pour mettre en échec ces tendances dangereuses est de conjuguer la lutte pour la paix, la lutte pour faire prendre conscience au pus grand nombre de travailleurs du cour mortel emprunté par la bourgeoisie mondiale, pour empêcher le recours aux méthodes de la dictature fasciste. La tâche assignée aux communistes est de coordonner toutes ces luttes avec le combat idéologique et politique pour que la classe ouvrière mondiale et les peuples reprennent l’offensive en vue de l’abolition du capitalisme, source de guerres continuelles, en vue de l’instauration du socialisme qui fera disparaître les rapports de production fondés sur l’exploitation dans lesquels gisent les causes économiques et sociales des guerres.

**********

En ce qui concerne le sort des pays colonisés durant la guerre contre le fascisme, il y a lieu de noter que la victoire sur la barbarie nazie, le 8 mai 1945, les joies de la libération des peuples européens n’allaient bien entendu nullement inciter les puissances impérialistes à renoncer de leur plein gré à leur empire colonial. Au contraire, elles lancent une répression sauvage pour juguler la montée du mouvement de libération nationale dans les colonies. En Algérie, ce même jour, le 8 mai, l’impérialisme français tourna le canon de ses armes et toute sa puissance de feu, terrestre, aérienne et maritime, contre les manifestants algériens descendus dans les rues pour réclamer pacifiquement, dans l’est du pays, à Sétif, Kherrata, Guelma, la fin de l’ordre colonial et l’indépendance. Le massacre s’étendit à de nombreuses autres régions du pays. Il fit en moins de deux semaines quelque 45 000 morts, des milliers de blessés et d’handicapés à vie. Des milliers de manifestants furent jetés dans les prisons. Des dizaines d’autres qui eurent la chance de ne pas être exécutés sur place furent condamnés à mort. Ces massacres illustrèrent l’hypocrisie des dirigeants et des propagandistes de l’impérialisme, passés maîtres dans l’art du maniement de belles phrases sur la défense de la liberté et de la démocratie mais prompts à fusiller sur le champ les militants anticolonialistes qui voulaient les transformer en réalité. Ils indiquèrent clairement à ceux qui faisaient leurs premiers pas dans la lutte de classe que la bourgeoisie défendait ses intérêts de classe et non la liberté des peuples. Elle n’agite le drapeau de la liberté que lorsque ses positions sont menacées par ses concurrents ou lorsqu’elle cherche à étendre les champs de sa domination à leurs dépens. Elle se sert de ce drapeau pour discréditer et étouffer les mouvements populaires anticapitalistes. Que ce soit en Algérie, en Syrie, au Vietnam la bourgeoisie française ne fit pas de quartier pour garder les colonies sous son contrôle.
Les manifestations des Algériens, le 8 mai 1945, résultaient d’une lente évolution des luttes entamées contre le colonialisme. Elle avait été amorcée par le travail politique des communistes qui fut concrétisé par la formation en France de l’Etoile Nord africaine. Les manifestations exprimaient également le fait que le mouvement de libération nationale était en passe d’effectuer un saut qualitatif à la faveur du nouveau rapport des forces créé à l’échelle internationale par la victoire sur le nazisme. Grâce au rôle et au renforcement de l’URSS, ce rapport des forces allait rendre possible l’écroulement du système colonial sous l’action conjuguée du camp socialiste, du mouvement de libération nationale et du mouvement ouvrier.

À cela se sont ajoutés l’accentuation des contradictions inter-impérialistes entre les USA, l’Angleterre et la France, dans leurs luttes pour un nouveau partage du monde, le jeu des USA tendant à évincer de l’Afrique du nord leurs rivaux français affaiblis. Ce nouveau contexte mondial a donné au mouvement national une nouvelle impulsion. A la veille du déclenchement de la 2ème guerre mondiale, le mouvement de libération s’était développé à l’échelle de toute l’Algérie. Le mot d’ordre de l’indépendance était repris par la grande majorité des Algériens, malgré la répression continue et l’interdiction des partis nationalistes et du parti communiste prononcée en 1939 par le gouvernement français avec la complicité des socialistes alliés à la bourgeoisie métropolitaine et coloniale.

La guerre avaient aggravé la situation des masses. Les grands colons détenant les terres les plus fertiles et les mieux arrosées, les armateurs, les banquiers et les financiers, les gros commerçants s’étaient enrichis par la spéculation, protégés par leur domination politique absolue. La colère montait au sein des travailleurs, de la paysannerie laborieuse, des couches intermédiaires des villes. En plus du racisme et des humiliations propres au système colonial, les masses populaires algériennes souffraient le plus des conséquences de la guerre, de la faim, des privations, de la confiscation des céréales au profit de l’approvisionnement de l’Allemagne puis des armées des alliés. Des dizaines de milliers d’Algériens avaient été enrôlés de force pour participer à la libération de la France après le débarquement des troupes américaines en novembre 1942. Ils avaient versé leur sang dans les combats contre les fascistes et espéraient qu’en retour la France libérée du nazisme tiendrait ses vagues promesses de réforme de leur statut.

Il n’en fut rien.

Mais le mouvement national n’était pas encore prêt à organiser énergiquement et sur des bases justes une insurrection armée victorieuse. Il n’était pas arrivé à la conclusion qu’il devait compter avant tout sur les ressources internes du peuple algérien. Durant la guerre, certains croyaient que l’Allemagne nazie allait chasser le colonialisme français et donner la liberté aux Algériens. Après le débarquement des troupes américaines en Algérie, beaucoup de ses dirigeants reportèrent leurs espoirs sur l’impérialisme US. Ils étaient convaincus que les USA allaient voler au secours du peuple algérien en faisant pression sur le gouvernement français. Ils ne comprenaient pas, pour la plupart d’entre eux, que les intérêts économiques stratégiques de l’impérialisme américain l’empêcheraient d’entrer en conflit direct avec l’impérialisme français. L’impérialisme américain se préparait à une confrontation ouverte avec l’URSS. Il avait besoin à cette fin de l’aide de l’impérialisme français. Les dirigeants du mouvement national avaient également sous-estimé les ruses et l’absence totale d’hésitation de la bourgeoisie française et de la grosse colonisation, unies face au peuple algérien, à recourir, malgré le climat international antifasciste, aux pires provocations pour décapiter le mouvement national par la violence la plus brutale afin de maintenir intacts les rapports coloniaux d’exploitation.

La répression sanglante des manifestations pacifiques du 8 mai 1945 a eu pour résultat d’instruire le peuple algérien. Elle lui avait fourni la preuve que la libération et l’indépendance ne pouvaient être le fruit que d’une lutte armée mûrement réfléchie, puisant ses forces dans le mouvement populaire et appuyée par tous les anticolonialistes algériens et français les plus conséquents.

Le PCA quant à lui n’a pas réussi à jouer un rôle dirigeant dans ces manifestations. Il n’avait pas mesuré l’ampleur de la revendication nationale. Il s’était coupé des masses populaires algériennes et se trouvait dans l’incapacité de sentir le vent de la révolte qui s’amplifiait. Ceux qui dirigeaient à ce moment-là le PCA, avaient réagi d’une manière négative, assimilant les nationalistes à des agents nazis. Cette réaction constituait une trahison monstrueuse des principes communistes, des mots d’ordre de l’Internationale communiste. Dès sa naissance, l’Internationale communiste avait assigné aux partis communistes des pays colonisés la tâche de placer au premier plan de leurs luttes le combat pour la libération de leur pays et aux partis communistes des pays colonisateurs l’obligation de soutenir inconditionnellement cette revendication nationale. En mai 1945 le PCA s’était complètement écarté de la ligne adoptée et appliquée dans leur travail d’agitation et de propagande par les premiers noyaux communistes des années 1920. Sous l’influence de courants opportunistes du PCF qui accordaient la primauté à l’alliance avec la sociale-démocratie dans la lutte antifasciste, le mot d’ordre de l’indépendance avait été complètement effacé du programme adopté lors du congrès constitutif du PCA en octobre 1936. Les orientations de la lutte antifasciste n’étaient pas liées à la lutte contre le colonialisme. Dans le rapport des forces créé par la formation et l’avènement du gouvernement de Front populaire, dans l’euphorie des nombreuses conquêtes sociales arrachées grâce à l’unité entre les communistes et les socialistes, le PCA avait été submergé par l’adhésion de très nombreux militants véhiculant des idées et des conceptions éloignées des principes révolutionnaires de l’Internationale communiste. Ils étaient non seulement insensibles à la question nationale mais aussi fortement imprégnés de parlementarisme et de réformisme inoffensif pour les intérêts de la bourgeoise. Les racines idéologiques de ces déviations n’avaient pas encore été extirpées au sein du PCA. Pour une bonne partie des militants venus au PCA après les grèves de 1936, celui-ci représentait à leurs yeux le parti qui défendait le mieux les revendications sociales et seulement ces revendications. Ils n’avaient aucune volonté de mettre à bas le système colonial, tâche historique préalable à la révolution socialiste, encore moins à se séparer de la France à laquelle ils s’identifiaient. Le réformisme hérité du parti socialiste tirait en arrière le PCA. Il l’empêchait de réaliser son programme fondateur: aller à la classe ouvrière et à la paysannerie en portant la revendication de la libération nationale, sans la dissocier des luttes sociales qui leur apprenaient à s’organiser et à lutter en vue des batailles plus décisives pour le socialisme. A partir de 1936, les militants et les cadres révolutionnaires ne constituaient plus au fond qu’une minorité au sein du PCA, noyée dans une masse réfractaire à ses perspectives révolutionnaires. Il ne faut pas s’étonner qu’après son interdiction en 1939 et l’arrestation de nombre de ses cadres dirigeants, il se désintégra pratiquement. Seule une petite minorité de militants accepta de poursuivre la lutte politique dans les dures conditions de la clandestinité sous le régime des collaborateurs vichystes des nazis, jusqu’au débarquement en novembre 1942 des armées des USA. Le commandement US et de Gaulle dressèrent de leur côté de nombreux obstacles pour empêcher les communistes de reprendre légalement leurs activités. Ils assortirent de fait cette autorisation de la condition de limiter leur action à la propagande pour la mobilisation contre les nazis. La reconstitution du PCA en 1943-1944 se fit sous la houlette du PCF. Celui-ci refusait de faire de la propagande et de l’agitation pour l’indépendance afin de ne pas diviser les rangs des antifascistes. Comment croire qu’il était possible de convaincre les Algériens d’aller à la mort pour libérer la France de l’occupation nazie alors que leur revendication anti-coloniale était systématiquement suivie de vagues massives d’arrestations ou noyées dans le sang? En conséquence, le mouvement communiste algérien fut réduit à l’impuissance durant cette période. Il ne pouvait s’enraciner dans les masses populaires algériennes. Sa direction tomba facilement dans les mains d’aventuriers spécialistes de la phrase, à l’instar de Amar Ouzegane, son premier secrétaire qui ternit gravement la réputation du parti communiste aux yeux des masses pour sa condamnation ignoble des manifestants du 8 mai.

Mais grâce à leur conviction et à leur combativité, les militants communistes authentiques reprirent le dessus. Réuni en juillet 1946, le comité central du PCA exclut de ses rangs le premier secrétaire et rend publique une autocritique des positions adoptées durant les événements de mai 1945. Marque de sérieux d’un vrai parti révolutionnaire, l’autocritique amorce un processus de redressement. Le PCA lance et organise une campagne d’amnistie en faveur des Algériens condamnés et emprisonnés après l’écrasement des manifestations du 8 mai. Elle suscite un grand élan de mobilisation et contraint le colonialisme à libérer la plupart des détenus. Cette campagne permit au PCA de renouer ses liens avec les travailleurs et les paysans algériens, avec les militants nationalistes ouverts aux idées de progrès et moins marqués par l’anticommunisme.

L’afflux de militants nouveaux et conscients, pour qui la revendication de la libération nationale et la lutte pour le communisme étaient liées, jeta les bases de l’approfondissement de la ligne politique du PCA, de son enracinement au sein des travailleurs et de la paysannerie.

Gloire à tous ceux qui se sont sacrifiés pour que l’Algérie soit affranchie de la domination coloniale!

Hommage aux militants communistes qui en tombant au champ d’honneur avaient conscience que l’indépendance n’était pas une fin mais une étape dans le grand combat pour l’abolition du capitalisme, pour l’avènement de la société socialiste!

PADS
6 mai 2015

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AVRIL 1982 : LE PRINTEMPS ORANAIS (actualisé)

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Eclairage sur les facettes multiples des actions sociales de masse

Messaoud Benyoucef

30 avril 2015

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RÉPÉTITION GÉNÉRALE

Préambule : Beaucoup a été dit et écrit sur les manifestations d’avril 1980 à Tizi-Ouzou, celles de 1986 à Constantine et celles d’octobre 1988 à Alger. En revanche, rien ou presque n’a été dit sur celles d’avril-mai 1982 qui se sont déroulées à Oran : curieux silence sur des événements qui ont été, à bien des égards, comme la répétition générale de ceux de 1986 et de 1988. Y sont déjà repérables, en effet, les mêmes mécanismes que ceux qui seront mis en oeuvre plus tard, soit : 1) la provocation de manifestations, 2) la transformation de ces manifestations en émeutes par l’infiltration d’agents provocateurs, 3) la répression sauvage des émeutiers concomitante d’une répression politique ciblée -visant à chaque fois le PAGS- qui était le véritable objectif de toute l’opération.

Le témoignage que je livre ici n’a d’autre objectif que de faire connaître aux générations nouvelles les luttes difficiles de leurs aînés pour le pluralisme politique et une démocratie qui ne se fît pas au détriment des masses populaires qui venaient de supporter tout le poids d’une guerre d’indépendance particulièrement cruelle. La fortune du mot d’ordre « socialiste » dans toutes les sphères de la société n’a pas d’autre explication que celle-ci : rendre justice à un peuple qui avait souffert un véritable martyre, qui avait tenu bon malgré tout, forçant l’admiration du monde, et qui avait fini, à travers les grandioses manifestations de décembre 1960, par signifier au système colonial sa fin irrémédiable. Ce serait se condamner à ne rien comprendre aux batailles politiques des premières décennies de l’indépendance que d’ignorer le poids écrasant de la dette contractée à l’égard des populations rurales surtout : l’engouement extraordinaire que suscita la Réforme agraire en est une preuve de plus.

Professeur de philosophie, militant du Parti de l’Avant-Garde Socialiste, et l’un des dirigeants des syndicats enseignants, j’étais également l’un des fondateurs et dirigeants de ce que nous appelions « l’intersyndicale », une structure semi légale de concertation et d’action syndicales, inspirée des célèbres Commissions Ouvrières (CO), ces syndicats semi clandestins que les ouvriers communistes espagnols mirent en place durant la période de dictature franquiste.

ORAN, avril 1982 : D’ABORD LA RUMEUR

oran014b.jpg Tout était parti d’une rumeur à propos d’un prétendu remaniement des coefficients du baccalauréat qui devait affecter les matières dites secondaires, ce qui aurait eu pour conséquence de rendre l’examen un peu plus ardu. La rapidité et la force avec lesquelles cette rumeur se propagea dans les lycées de la ville, la solidarité aussi immédiate que massive des étudiants de l’université, l’attitude ambiguë des autorités compétentes -au premier rang desquelles le Secrétariat d’État à l’enseignement secondaire qui, mis sur la sellette et sommé de s’exprimer, répétait « qu’on ne dément pas une rumeur » !-, donnaient à penser aux plus perspicaces des observateurs que quelque chose se tramait qui n’avait rien à voir avec le baccalauréat mais qui en prenait prétexte pour pousser les lycéens dans la rue. À quelles fins ?

LE MICRO-CLIMAT ORANAIS

Il faut dire que le climat politique local était particulièrement tendu en cette veille de manifestations. Ce qui pesait de tout son poids et imposait, en quelque sorte, sa coloration à la vie politique locale, c’était le retour sur la scène politique de l’ancien président Benbella dont les anciens amis et affidés multipliaient les dîners et rencontres privés. La venue de Benbella à Oran n’était pas sans rappeler aux nostalgiques de sa personne sa même arrivée dans cette ville durant l’été 1962 et le discours qu’il fit à la préfecture, véritable appel à la guerre contre le GPRA et les wilayas qui le soutenaient, particulièrement la wilaya 3. On sait ce qu’il en fut de cet été meurtrier et de la condamnation par le bon peuple de ceux qui n’avaient même pas attendu un délai de décence pour dévoiler leur véritable nature et s’étriper sans vergogne pour le trône.

Pour l’heure, cependant, la libération de Benbella était vécue comme le commencement de la grande revanche. Il n’est pas exagéré de dire, en effet, que ce qui dominait à Oran en ces jours d’avant la crise, c’était le sentiment largement partagé que, depuis le coup d’État du 19 juin 1965, la ville était comme frappée d’indignité nationale -pas un de ses fils, déplorait-on, ne figurait dans l’aréopage politique qui dirigeait le pays- et avait, de plus, été mise en coupe réglée par des clans mafieux venus d’ailleurs, et particulièrement de l’est du pays. Brimés, déconsidérés, exclus, ainsi se sentaient beaucoup d’Oranais. Qu’y avait-il de vrai là-dedans ?

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Que le régionalisme et le clanisme fissent partie intégrante de la pratique politique officielle est une vérité de La Palisse. Cette pratique a toujours cours d’ailleurs aujourd’hui -et même plus que jamais-, le pouvoir actuel savourant une revanche longtemps attendue sur celui qui l’avait précédé et qui avait plongé le pays dans un bain de sang qui n’a pas épuisé -loin s’en faut- ses effets délétères dans les consciences. Ce que les spécialistes de la manipulation des masses, fabricants de rumeurs et de ballons d’essai, ont appelé « la revanche de NTM (Nedroma-Tlemcen-Msirda) sur BTS (Batna-Tébessa-Souk-Ahras) ».

Que des clans politico-mafieux aient fait, alors, main basse sur la ville est une réalité ; encore convient-il de savoir précisément de quoi l’on parle. Ces clans, pour l’essentiel, étaient des gagne-petit qui se disputaient les bars-restaurants, les casinos et les boîtes de nuit qui faisaient la renommée de la ville. Ils se différenciaient des quelques « capitaines d’industrie » -qui avaient investi surtout dans le textile , le cuir et l’industrie alimentaire- en ce qu’ils étaient des déclassés organiquement liés aux structures politiques du FLN alors que les capitalistes productifs étaient en général issus des classes moyennes instruites et n’avaient pas d’attaches politiques avec le parti unique.

(N.B. Un cas à part, qui confirme paradoxalement cette analyse : celui d’un ancien officier de l’Armée de libération nationale -ALN- qui investit dans le secteur productif industriel, fit rapidement fortune et entra en guerre idéologique contre le système FLN, parce qu’il empêchait le libre développement de l’entreprise privée. Alors que les clans du secteur parasitaire et mafieux défendaient, quant à eux, le point de vue maximaliste-collectiviste lors des débats sur la Charte nationale !)

Qu’en est-il, par ailleurs, de ces clans « venus de l’est » ? Oran -métropole régionale aux infrastructures modernes et centre dynamique des affaires- attirait nécessairement ceux qui cherchaient des facilités et un milieu propice au business. Alors ces clans de l’est, un fantasme ? Mais il n’y a pas de fantasme sans un noyau de vérité, comme il n’y a pas de fumée sans feu. En l’occurrence, la main-mise des « gens de l’est » est un thème présent depuis le 1er novembre 1954, lorsque les dirigeants du PPA oranais (Hammou Boutlélis, Hadj Benalla, Lahouari Souyah, Ahmed Bouchaïb, Zeddour-Brahim Belkacem…) ont été supplantés par les Boussouf, Benmhidi, Abdelmalek Ramdane…, tous de l’est u pays et réfugiés dans l’Oranie après le démantèlement de l’Organisation Spéciale (l’OS). Rappelons que le coup de filet de la police contre l’OS a eu pour origine la trahison d’un militant de Tébessa.

Ce thème a été opportunément réactivé après deux épisodes précis de la vie politique locale. Un : le limogeage du commissaire national (CNP) du FLN, Abdelkader Issaad, par le président Boukharrouba. Deux : l’affaire dite « Mon château », du nom d’une boîte de nuit très courue de la corniche oranaise, qui avait fini par tomber dans l’escarcelle d’un homme de l’est , en fait une personnalité très liée à la famille du président Chadli Bendjedid.

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L’AFFAIRE ISSAAD

Sans doute au fait de ce que ses services devaient lui présenter comme des récriminations rentrées de la population oranaise, le président Boukharrouba avait nommé un oranais -Abdelkader Issaad- comme CNP d’Oran. On n’avait pas vu cela depuis 1967. Ce commissaire politique était très connu du monde syndical puisqu’il était précédemment membre du secrétariat national de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), le syndicat unique du pays, où il s’était fait connaître, non comme syndicaliste défendant les intérêts des travailleurs, mais comme un agent actif et particulièrement zélé de la mise au pas de l’UGTA et de sa caporalisation, c’est-à-dire de sa subordination au parti unique, le FLN, dont elle finira par devenir, en effet, un satellite, mais mort.

Ainsi, dans le même temps où il engageait le pays dans un processus de clarification politique avec la promulgation de la Charte nationale (1976), Boukharrouba donnait à la deuxième ville d’Algérie un commissaire politique viscéralement opposé aux orientations de cette même charte et témoignant à tout propos -et hors de propos- d’un anticommunisme obsessionnel. Les milieux ouvriers et syndicaux, une grande partie des militants du parti unique même, furent choqués par cette duplicité qui prenait pour eux l’allure d’une véritable punition : « Les Oranais veulent un gars de chez eux ? Eh bien ils auront Issaad », avait semblé leur dire le président.

Il faut dire que dans les milieux oranais -ma famille est pour partie oranaise-, on n’avait pas digéré le coup d’état du 19 juin 1965 -dont les auteurs avaient fait payer la ville en débaptisant le stade Fouques-Duparc, « stade du 19 juin » ainsi qu’en emprisonnant les opposants à Boukharrouba dans la prison de Sidi-Lahouari et en installant là également la sinistre « cour révolutionnaire » (cf ce qu’en dit le commandant Lakhdar Bouregaa dans ses mémoires : terrifiant, inhumain). C’étaient là autant de stigmates que la ville devait porter en punition de son soutien supposé à Ahmed ben Mahjoub (alias Benbella). Et pourtant, les manifestations contre le coup d’état furent squelettiques à Oran.

Mais il est temps de parler, ici, de cet autre Oran justement, de la ville prolétaire avec ses avant-gardes syndicales très dynamiques. Oran n’était pas que la ville de l’argent facile et des affaires plus ou moins glauques ; la ville avait aussi une tradition ouvrière et syndicale remarquable, commencée avec la CGT durant la période coloniale et prolongée dans les premières années de l’indépendance du pays par des cadres syndicalistes issus majoritairement de cette confédération et qui surent tout de suite donner vie aux structures syndicales nouvelles, largement démarquées des anciennes : dockers et traminots, cheminots et agents hospitaliers, électriciens-gaziers et métallurgistes, postiers et enseignants auxquels viendront bientôt s’ajouter ceux de la pétrochimie, salariés du grand pôle en développement d’Arzew.

L’heure étant à la caporalisation, l’union régionale et l’union locale d’Oran furent dissoutes en 1968 au cours d’un véritable coup de force dirigé par le bras droit de Kaïd Ahmed -responsable du FLN-, Adda Benguettat, qui désigna une équipe d’affidés à la tête de ce qui s’appellera, après le 3ème congrès de l’UGTA (1969), l’union de wilaya (UW). L’union locale, structure intermédiaire, sera, quant à elle, proprement effacée des statuts par ce même congrès. (Elle renaîtra plus tard sous l’appellation d’union territoriale). L’UW d’Oran constitua, dès lors, la totalité de l’appareil syndical officiel local. Tenue par ce qui allait devenir, au fil du temps et des dérives, une véritable mafia dont les donneurs d’ordre et les commanditaires réels n’étaient pas le FLN -dont l’égide était toute nominale- mais les différents services policiers, elle passait le plus clair de son temps à faire la chasse aux militants syndicaux communistes ou simplement anti-caporalisation et à rançonner les petits patrons du secteur privé ; elle s’appuyait pour ce faire sur des nervis et des mouchards issus de milieux ouvriers récemment urbanisés et sans tradition syndicale, beaucoup étant des dockers occasionnels.

La gravité de cette dégénérescence mafieuse (que même les dix kasmas (sections) FLN de la ville dénonçaient régulièrement) suscita une résistance qui allait très vite se structurer et prendre des formes inattendues : à côté de la force d’inertie obstinée que lui opposèrent les syndicats de base, il se développa, en effet, une forme « espagnole » de lutte qui prit le nom d' »intersyndicale ». Référence est faite, ici, aux « commissions ouvrières » espagnoles, organisations syndicales clandestines, qui luttèrent héroïquement -après la victoire franquiste, la grève était punie de mort par fusillade sur le lieu de travail- et efficacement contre les syndicats « verticalistes » franquistes. Les initiateurs de l’intersyndicale oranaise avaient fait du livre de Marcellino Camacho, chef historique des CO espagnoles, « Conversations avec Serge Ravanel » (l’un des dirigeants historiques de la Résistance française), leur livre de chevet. Il s’agissait, en réalité, d’une structure informelle de concertation et d’action qui se situait en marge de la légalité syndicale officielle. Ses fondateurs et animateurs provenaient, historiquement, de deux syndicats, celui des enseignants, Fédération des travailleurs de l’éducation et de la culture, FTEC -dont le bureau de coordination départemental allait devenir le centre de la résistance à l’UW- et celui des gaziers et électriciens, Fédération nationale de l’énergie électrique et gazière, FNEEGA; ils constituaient le premier cercle, le noyau vivant et pensant de l’intersyndicale en quelque sorte. C’étaient tous des militants ou des sympathisants du Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS). Il s’agissait de ‘Abdelkader Benfodda, militant du Pags et syndicaliste à la FNEEGA, moi-même et Saïd Chentour, militants du Pags et syndicalistes à la FTEC. Le deuxième cercle, au périmètre beaucoup plus large, rassemblait une douzaine à une quinzaine de syndicalistes dynamiques et courageux, dont certains étaient membres du FLN (Mamoun Fehim, FNEEGA, Sid-Ahmed Benzaïd, pétrochimie, Mohamed Brahim, FTEC). Le troisième comprenait toutes les structures syndicales de base -auxquelles s’ajoutera l’union territoriale d’Arzew- qui se montraient réceptives au travail d’information et d’agitation de l’intersyndicale. L’intense activité de cette dernière donna des résultats rapides : l’UW fut complètement isolée et neutralisée et se transforma en une sorte de bunker, n’osant même plus organiser des festivités ou des assemblées de cadres syndicaux : chaque rassemblement était, en effet, l’occasion d’attaques virulentes de la base syndicale contre ses méthodes et sa corruption.

Un policier de haut rang, membre de la SM, fut très vite infiltré dans l’intersyndicale. Il était syndiqué à la FNEEGA. Ce dernier, pour se rendre crédible et s’introduire dans le saint du saint afin de dévoyer le mouvement, faisait montre d’une activité et d’une audace remarquables, particulièrement lors des grèves de 1977 que les cheminots et les métallurgistes d’Acilor déclenchèrent et qui furent suivies par d’autres secteurs grâce au travail de l’intersyndicale. Ceux du premier cercle l’identifièrent grâce à un renseignement venu… d’un policier ! Ils le laissèrent agir à sa guise car ils considéraient son cas en référence (théorique, toutes proportions étant gardées !) à celui de Malinowski, cet agent que l’Okhrana tsariste russe avait infiltré à l’intérieur du comité central du parti bolchevik clandestin : d’une main, il avait envoyé des dizaines de militants au bagne ; de l’autre il avait formé des dizaines de militants à la lutte de classe. (Nous reparlerons plus loin de ce que fut le destin de notre policier.)

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C’est à ce moment où elle était au plus mal, que l’UW reçut un renfort de poids en la personne du commissaire politique, Issaad. Ce dernier, à peine installé, programma une réunion de cadres syndicaux avec l’UW et annonça la couleur : l’UW avait le soutien inconditionnel du commissaire politique. Que la base syndicale se le tienne pour dit ! Le discours du CNP, particulièrement méprisant et arrogant, lui valut d’être immédiatement pris à partie par plusieurs cadres syndicaux militants de l’intersyndicale en lesquels il ne fut pas sans reconnaître ceux qui s’étaient opposés à la caporalisation de l’UGTA et qu’il appelait « les Pagsistes réactionnaires (sic) ». Il n’eut de cesse, dès lors, de poursuivre de sa vindicte le bureau de coordination (BC) de la FTEC dont il prononça, vainement, la dissolution : le BC était une structure interne à la fédération, mais structure informelle sans existence statutaire légale. Conçu pour résister à la caporalisation, il durera jusqu’en 1990 -près de 20 ans- où il se fondra dans l’intersyndicale II, celle de la légalité consécutive au soi-disant pluralisme politique, décrété en 1989.

Dès lors, le CNP monta en première ligne et se posa comme l’interlocuteur unique de tout ce que la ville comptait d’organisations et d’institutions. Il entra en conflit avec le wali (Abdelaziz Madoui) -qui ne se montrait nullement impressionné par l’activisme tout azimuth du CNP et qui manifestait même une appréciation positive à l’endroit des syndicats qui luttaient contre le vibrionnant commissaire politique. Ce dernier, fort du soutien du bureau des Anciens Moudjahidines ainsi que de la Fédération urbaine du FLN, lança alors une campagne de propagande contre le « chaoui » (ainsi qu’il nommait publiquement le wali) et les « chaouiya » (générique employé pour désigner tous ceux de l’est en général, accusés de vouloir coloniser la ville !) Les affidés du CNP, n’hésitaient pas à recycler les incompréhensions et les rancunes recuites, datant de la période de la préparation de la guerre d’indépendance. Cette rengaine trouvait une audience certaine dans divers milieux oranais.

Un autre fait contribuera à tendre encore plus l’atmosphère politique locale : lors du débat public final (télévisé et co-présidé par le CNP et le wali) autour de la charte nationale, des syndicalistes et des jeunes connus pour être proches du PAGS intervinrent en nombre, malgré la surveillance dont ils faisaient l’objet de la part des nervis du CNP et de l’UW. Ce qui n’alla pas sans vives altercations qui obligèrent le wali à intervenir énergiquement pour que l’accès à la parole -et au micro !- soit libre. Le CNP dut encaisser l’humiliation et l’assistance eut face à elle l’image vivante d’autorités locales en conflit ouvert.

Mais c’est un autre événement, autrement plus important, qui va modifier la donne politique et syndicale : les grèves de 1977 qui éclatèrent à la manière du fameux « coup de tonnerre dans un ciel serein ». En effet, alors que l’heure était au discours politique triomphaliste après l’adoption de la Charte nationale, et qu’on en était aux préparatifs des élections de la première assemblée populaire nationale (APN), les cheminots déclenchèrent une grève nationale qui fut suivie ici et là d’arrêts de travail dans plusieurs autres secteurs. Ces grèves signifièrent l’arrêt de mort de l’équipe dirigeante de l’UGTA au niveau national. Le pouvoir politique se dépêcha d’en changer, en effet, et, semblant retenir la leçon des grèves, choisit une direction nationale dont les membres étaient réputés plus proches des préoccupations des salariés et des syndicats de base. Il désigna même, à la tête du secrétariat national, un ancien militant de la CGT et du PCA, Abdellah Demène-Debbih.

Les espoirs placés dans la nouvelle équipe de la Centrale syndicale ne changèrent rien à la situation à Oran. La nouvelle direction syndicale, après une timide tentative, renoncera définitivement à faire tenir, sous son contrôle, un congrès crédible de l’UW. La protection policière dont jouissait -jouit toujours aujourd’hui- cette dernière était décidément sans faille ! La cause en était -peut-être aussi- le fait qu’il n’y avait pas d’autre force alternative qu’une base syndicale très à gauche et très sensible aux propositions et à l’action du PAGS et, dès lors, difficilement contrôlable pour que les polices se risquent à laisser l’UW à son sort.

Il faut rappeler que la centrale syndicale voyait déjà, dressées contre elle, toutes les structures horizontales (UW et UT) du pays, aiguillonnées par l’appareil central du FLN et la police (qui travaillaient main dans la main au plus haut niveau) qui leur enjoignaient ouvertement de saboter l’action de la Centrale, de lui opposer, à tout le moins, une force d’inertie, en attendant des jours meilleurs. C’est aussi que la centrale avait fait souffler un vent de panique dans les appareils syndicaux en nettoyant, au terme de congrès réguliers, les structures verticales : des fédérations professionnelles dynamiques et proches des travailleurs avaient, alors, émergé qui allaient contrebalancer le frein que constituaient des structures horizontales qui avaient complètement perdu de vue leur simple être salarié pour devenir des exécutants de la police et de l’appareil du FLN.

Pour qualifier la dégénérescence de ces syndicalistes, le PAGS utilisait couramment le terme de « carriériste », qualification ambiguë et sans contenu politique. J’avais proposé, quant à moi, une référence historico-politique plus proche de la réalité algérienne : les syndicats péronistes argentins, inféodés à un pouvoir qui avait su se les attacher en prenant des mesures sociales qu’eux-mêmes n’auraient pas revendiquées, au point de se faire les auxiliaires de la police et même des escadrons de la mort (la AAA, Alliance Anticommuniste Argentine) qu’Isabel Peron et son mentor, le ministre des Affaires sociales Lopez Rega, mirent en place pour lutter contre la gauche. (Un jour, peut-être, un coin du voile sera-t-il levé sur le rôle réel qu’ont pu jouer certains syndicalistes mafieux algériens durant la « décennie noire ».)

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C’est sur ces entrefaites qu’un autre événement allait survenir qui allait exacerber la tension politique locale. On était à la veille des élections de la première APN (1977). La commission des candidatures pour la wilaya d’Oran était présidée par le ministre des industries, Bélaïd Abdesselam, accompagné du secrétaire national de l’UGTA, Hassan Belhadj-Bakir. La veille de la publication de la liste des candidats retenus, une fuite mit ladite liste à la disposition de l’intersyndicale. À la lecture des noms -pour l’essentiel, ceux d’hommes de paille de la police, appartenant à l’UW et à la fédération urbaine du Fln-, l’indignation fut à son comble. Un tract fut rédigé par moi, ronéotypé et distribué dans la soirée même. Ce furent les travailleurs communaux, ceux du service du nettoiement en majorité, qui firent le gros du travail de distribution. La police procéda à l’arrestation de l’un d’entre eux. Les policiers en conclurent -déduction erronée- que le rédacteur du tract était M’hamed Djellid, militant du Pags et organisateur (clandestin) des dockers et des communaux et, en tant que tel, déjà identifié par la police. Il fut arrêté et sauvagement battu dans les locaux de Châteauneuf (là même où la police coloniale torturait sans désemparer). La nouvelle se répandit immédiatement ; on dit que le coordinateur de la Sûreté de wilaya et le CNP avaient supervisé l’interrogatoire barbare. Le CNP, de son côté, voulut exploiter cette arrestation et élargir le champ des représailles aux animateurs de l’intersyndicale. Il commit l’erreur de vouloir se venger de deux membres du BC-FTEC, Saïd Chentour et moi-même, ses ennemis héréditaires. Il exigea leur arrestation. Le wali s’y opposa énergiquement. Il faut dire, qu’en plus de la nécessité pour lui de calmer le jeu dans sa wilaya, le préfet connaissait personnellement et appréciait particulièrement le travail d’élu local de l’un des deux enseignants, en l’occurrence Saïd Chentour qui était vice-président de l’APW d’Oran. L’affaire souleva une grande émotion et eut un retentissement national car le PAGS diffusa une déclaration condamnant l’arrestation de M’hamed Djellid et les brutalités qu’il avait subies. Elle en faisait clairement porter la responsabilité à un commissaire du FLN « particulièrement sectaire » (sic).

(Une anecdote pittoresque ici : le policier infiltré dans l’intersyndicale, qui se démenait comme un beau diable pour faire ronéotyper de nouvelles copies du tract, fut arrêté. La police ne savait pas qu’elle venait de mettre la main sur un officier de la Sécurité militaire. Les supérieurs de l’infiltré durent, intervenir en sa faveur et donc le « griller ». Et c’est ainsi que le monde syndical découvrit sa véritable fonction ! Nous, nous avons bien ri dans notre barbe.)

À la suite de cet événement, l’intersyndicale changea son fusil d’épaule et dirigea toutes ses attaques contre le CNP. Pétitions, dénonciations, rapports envoyés à toutes les autorités ne se comptèrent dès lors plus et trouvèrent leur aboutissement dans un long mémorandum raisonné, rédigé par le premier cercle de l’intersyndicale, et très précisément par Saïd Chentour et moi-même, discuté et signé par la base syndicale (une quarantaine de structures, les plus importantes, les plus représentatives apposèrent leur cachet officiel sur le document) et exigeant le renvoi de Abdelkader Issaad. Le document fut envoyé au chef de l’État sous les auspices du courageux et intègre Ministre du travail et des affaires sociales, Med-Saïd Maazouzi. Il ne passa pas beaucoup de temps avant que Boukharrouba vienne en personne déposer Issaad -qui ne fut même pas convié à la cérémonie officielle- et installer à sa place un officier de l’armée en exercice sur la place d’Arzew, le commandant Hasnaoui.

Ce dernier avait pour mission immédiate d’apaiser la situation. Il reçut très vite une délégation informelle de la base syndicale. Celle-ci lui fit part de la revendication fondamentale des syndicats : l’organisation d’un congrès régulier et démocratique de l’UW, sous la supervision d’une commission de préparation elle-même démocratiquement élue. Le CNP évita soigneusement de s’engager en quoi que ce soit. Les choses se sont passées ainsi : à la demande de ses interlocuteurs, le CNP répondit par une longue digression où il était question de son expérience des syndicats, basée sur son observation personnelle de leur action à Arzew. Et, inopinément, il demanda à ses interlocuteurs ce qu’ils pensaient de tel syndicaliste qui avait « sévi » (sic) à Arzew. Il ajouta, sans attendre la réponse, que lui-même considérait cet homme comme un véritable « fléau » (sic). Ses interlocuteurs n’entrèrent pas dans son jeu et essayèrent de le ramener à leur demande ; toujours fuyant, il ne s’engagea à rien. Ses interlocuteurs traduisirent sa position ainsi : « Ne comptez pas sur moi pour tirer les marrons du feu au profit des communistes. »

Pour la petite histoire, l’homme que Hasnaoui qualifiait de « fléau » était Benamar Mahrouz, le syndicaliste CGT qui osait affronter, dans les années 50, les colons tout puissants de l’Oranie pour organiser les ouvriers agricoles au sein de son syndicat. Il jouissait d’un prestige considérable dans toute la région et s’il avait bien représenté un fléau, en effet, c’était pour les colons-négriers. Après le coup de force contre l’UGTA -1968-, il fit partie du groupe d’anciens cégétistes -tractés par Hassen Khitman- qui se mirent au service du ministre Belaïd Abdesselam.

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LA RÉACTION THERMIDORIENNE EN MARCHE

Un an plus tard, Boukharrouba mourait. La réaction thermidorienne allait commencer qui allait livrer quelques années plus tard la nature véritable de ce qui s’était mis silencieusement en place -une de ces ruses dont l’histoire a le secret- sous le règne « socialiste » de Boukharrouba. Le conclave militaire, réuni près d’Alger pour désigner un successeur au président défunt, « choisit » le colonel Chadli Bendjedid, chef de la Deuxième région militaire -celle d’Oran- depuis 1964 -un record.

On prétend que le chef de la SM, le colonel ‘Abdallah Khalef, a dirigé ce conclave de main de maître. Mais était-il bien au fait de ce que les oranais avertis se disaient : à savoir que Bendjedid avait été pris discrètement en charge depuis belle lurette par la France, et ce par le truchement d’une famille de grands propriétaires fonciers de la région de Mostaganem (qui lui donnera sa petite-fille en mariage). L’un des membres de cette famille s’était répandu, en privé devant moi, en confidences sur les séjours de Bendjedid à Biarritz et Monaco, entièrement aux frais de cette famille. « Voilà comment le ra’i (le berger; Bendjedid était ouvrier à la Tabacoop de ‘Annaba) a été civilisé ! Et c’est à nous qu’il le doit ! »

Donc, ou bien l’homme le mieux informé d’Algérie (A. Khalef) ne savait pas qu’il plaçait à la tête de l’état un suppôt de l’ancienne puissance coloniale, ou bien il savait et a laissé faire. Mais la réalité des choses, c’est que le conclave militaire était sous l’influence des anciens officiers du cadre français qui ne voulaient surtout pas d’une personnalité forte, capable d’échapper à leur contrôle. A charge pour les services de ‘A. Khalef d’écrire le roman de cette péripétie sous la forme d’un duel entre un prétendant du clan de l’est (Yahiaoui) et un autre du clan de l’ouest (Bouteflika).

LA MATRICE EST/OUEST

Ces services instrumentalisent en permanence le même schéma d’opposition binaire est/ouest pour expliquer toute situation politique conflictuelle dans le pays. Cette tendance à tout renvoyer à une sorte de structure figée dévoile la vérité de l’histoire de ces services, elle-même liée de façon consubstantielle à l’histoire de l’armée. Disons-le sous forme de raccourci (qui n’est qu’un raccourci à valeur heuristique) : l’ALN s’est développée, dans une proportion majoritaire, à l’est du pays alors que la sécurité militaire est née et s’est développé essentiellement à l’ouest.

Mais il y a surtout que les intérêts de la hiérarchie de l’armée et ceux des services secrets coïncidaient sur un point précis et décisif : empêcher l’émergence d’un vrai chef d’État : 1) l’armée, parce qu’une partie de ses cadres voulait sa professionnalisation (synonyme de retrait de la vie politique car la politique divise), alors qu’une autre avait hâte de se lancer dans les affaires et de prospérer en toute quiétude : un chef d’état digne de ce nom aurait empêché aucune de ces aspirations de se réaliser. 2) Les services de sécurité, parce que le seul obstacle à leur domination absolue sur la vie politique serait un leader charismatique légitimé par le peuple qui pourrait entreprendre de ramener leur pouvoir à de plus modestes proportions.

Le fait est que le PAGS appela à voter pour Bendjedid. Certains de ses militants oranais -particulièrement ceux qui activaient dans les syndicats et dans l’intersyndicale-, protestèrent vivement. (J’ai personnellement refusé d’appliquer cette directive).

Alors que le centre de gravité du pouvoir réel se déplaçait à l’est, c’est paradoxalement Oran qui apparaissait comme sa base arrière : le nouveau président avait passé quatorze années à la tête de la Deuxième région militaire. Il avait pris pour épouse une descendante, par la branche maternelle, d’une famille de grands propriétaires fonciers de l’ouest, adossée à une confrérie religieuse (zaouia) influente. Les prétendants aux prébendes se bousculaient à son portillon. On vit des walis servir le couscous et nettoyer les tables basses.Les collaborateurs du chef de la Région allaient devenir des personnages considérables de la vie politique : les commandants Larbi Belkheir, tout-puissant secrétaire général de la présidence de la République, et Mohamed Médiène, donné pour le chef sans partage des services secrets depuis les années 9O.

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L’AFFAIRE « MON CHÂTEAU »

C’est à cette époque que se mit à monter à Oran l’étoile du chef de la brigade criminelle (son grade véritable était sujet à caution, mais il se comportait en véritable patron), celui qui était connu sous le sobriquet de « Max » et qui était très redouté pour sa brutalité ; il était originaire de l’est du pays et des rumeurs invérifiables couraient sur son passé, supposé trouble. Il se révéla que Max était très proche de Khélifa Bendjedid -le frère cadet du président- qui venait d’être nommé wali. Max était également l’ami d’un homme d’affaires, originaire de l’est du pays et lui-même proche de Khélifa Bendjedid. Or cet homme d’affaires avait acquis deux lieux de plaisir dans la métropole de l’ouest ; en ville, le « Riad », un bar fréquenté par les proches du nouveau pouvoir, et sur la corniche, le « Mon château », un vrai château au demeurant, transformé en boîte de nuit où se produisaient les chebs du Raï et où la consommation des substances illicites et la prostitution battaient leur plein. Dans ce genre de lieux, les rixes sont monnaie courante. C’est à la suite de l’une d’elles que la police tenta d’intervenir. Mal lui en prit. Les policiers furent interdits d’entrée et même malmenés par les vigiles du lieu.

Pour la police d’Oran, c’était une humiliation d’autant plus intolérable que la nouvelle s’était répandue à la vitesse de la foudre dans toute la ville. Une équipe d’inspecteurs, accompagnés d’une escorte d’agents, vint alors se saisir du patron du Château en son château même. Placé en garde à vue, il fut déféré au Parquet, après avoir subi un traitement « spécial » -aux dires des mouchards qui se répandaient en « révélations » sur la manière dont la police avait lavé l’affront qui lui avait été fait. Mais le prévenu fut remis en liberté quelques heures plus tard sur ordre de la Chancellerie. La police était ainsi désavouée et reçut même le coup de pied de l’âne quand la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN), commandée alors par El Hadi Khediri, envoya un inspecteur général des services (la police des polices) enquêter sur le comportement des policiers d’Oran à l’encontre du patron du Château. Durant cette affaire -qui allait laisser des traces profondes-, les policiers ont mesuré la solidarité active de leur collègue Max avec l’homme d’affaires, mais également celle du pouvoir lui-même qui a mis en branle le ministère de la Justice et la DGSN pour venir en aide à l’ami du frère du président de la République.

Longtemps, cette affaire restera au centre des conversations où la seule leçon retenue était encore et toujours celle de « la pauvre ville d’Oran jetée en pâture aux hommes de l’est ». Comme pour renforcer ce sentiment, Max allait encore faire parler de lui. Un matin, le préposé à l’accueil des ateliers de la Sonacome (Société nationale des constructions mécaniques, qui assurait la vente et la maintenance de véhicules aux particuliers) vit arriver, pour révision générale, une voiture dont le propriétaire ne s’était pas donné la peine de prendre rendez-vous et qui prétendait malgré tout que son véhicule était prioritaire. Le préposé à l’accueil refusant de lever la barrière d’entrée, l’homme descendit et le gifla : c’était Max qui convoyait la « Honda » de Khélifa Bendjedid. Les mécaniciens et employés des ateliers Sonacome, sis boulevard Abane Ramdane, cessèrent immédiatement le travail et entreprirent d’informer l’ensemble des travailleurs de l’entreprise. L’émotion fut grande dans les milieux du travail mais la réaction ne fut pas à la hauteur de l’agression : UW et police firent, en effet, ce qu’il fallait pour intimider et isoler les salariés de la Sonacome. Mais c’est aussi que le rapport des forces, aux plans syndical et politique, avait beaucoup changé en cette année 1982.

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DE NOUVEAU LA CAPORALISATION DES SYNDICATS

La centrale UGTA avait fait, de nouveau, l’épreuve d’une caporalisation aussi brutale que celle de 1968. Au cours d’un congrès entièrement préfabriqué et déclaré sixième du nom, le secrétariat national, à l’exception d’un seul de ses dirigeants (qui troqua son honneur contre le plat de lentilles d’une promotion au poste de secrétaire général), fut limogé. Les fédérations professionnelles furent dissoutes et rayées de l’organigramme syndical. Les structures horizontales -UW et UT- collaborationnistes triomphaient. Et avec eux les appareils policier et FLN. Il ne fallait pas témoigner d’une perspicacité d’exception pour comprendre que c’en était bien fini de l’UGTA en tant qu’organisation syndicale représentant et défendant les intérêts des salariés. À Oran, les militants de l’intersyndicale, confrontés de longue date aux structures syndicales mafieuses locales, voyaient l’essentiel de leurs analyses ratifié par les faits : ces structures étaient l’image développée et anticipée de la véritable nature du syndicalisme officiel. Il fallait, maintenant, passer à autre chose. L’édification patiente de véritables syndicats, indépendants et démocratiques, en dehors du cadre officiel, s’inscrivait d’elle-même sur l’agenda stratégique des luttes futures. Cette position des militants oranais -dont j’étais le défenseur acharné- suscita un long débat au sein du PAGS où la doctrine officielle était de militer là où sont les travailleurs, que d’aucuns -la majorité, hélas- traduisait par : militer à l’UGTA. Ce glissement ruineux, dénoncé à maintes reprises par les « Oranais », ne pouvait que lier les mains de militants remarquables de courage et d’abnégation et les enfermer dans des situations sans issue.

(Je me souviens d’une réunion à Alger qui regroupa des cadres du parti activant dans les syndicats : j’y ai défendu ma position face aux deux membres de la direction, H. Cherif et A. Chergou. Appuyés par les militants pagsistes du complexe sidérurgique d’El-Hadjar qui raillaient avec paternalisme mes arguments, perchés qu’ils étaient sur les hauteurs stratosphériques de la plus grande concentration ouvrière du pays -et quels ouvriers ! Les métallos !-, les deux membres de la direction me laissèrent à peine parler. Particulièrement rigide et cassante était l’attitude de A. Chergou qui ne tolérait pas qu’on puisse critiquer la ligne pro-UGTA qu’il défendait. Je me souviens avoir écrit un rapport à la direction après cette rencontre. Il demeura sans suite. Quelques mois plus tard, H. Cherif et A. Chergou se révélaient comme les artisans, sous la houlette de Bakhtaoui, du sabordage du PAGS.)

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À Oran, cependant, un nouveau CNP était installé qui porterait mieux les couleurs de la réaction thermidorienne en marche. Celui qui fut choisi -outre qu’il était originaire de l’est du pays, ce qui, vu le climat local, avait toutes les chances d’apparaître comme une provocation- était un vieux routier de l’appareil du FLN, rompu aux pratiques autoritaristes et caporalisatrices et plein de morgue, Tahar Laadjal. Qu’on en juge : à une délégation de syndicalistes de l’enseignement qui avait demandé à le rencontrer afin de l’entretenir de l’agression commise contre le local du syndicat des enseignants par des responsables de l’UW, le CNP répondit par une longue digression sur sa lutte contre… les goumiers, (supplétifs indigènes de l’armée coloniale) ! J’ai répondu que le mot et la chose étaient inconnus dans l’ouest du pays et nous sommes sortis sans autre forme de procès. La délégation déposa également une demande d’audience auprès de la Région militaire dont le chef, membre du Comité Central (CC) du FLN, était, alors, le colonel Kamel Abderrahim : en réponse, les délégués syndicaux reçurent la visite d’officiers de la SM qui voulaient savoir de quoi les demandeurs voulaient entretenir le colonel en les dissuadant diplomatiquement de le faire.

LA GRÈVE DES LYCÉENS

Au moment où éclata la grève des lycéens, Oran avait trois membres du CC/FLN : le CNP, T. Laadjal, le chef de la RM, Kamal Abderrahim, l’inspecteur d’académie, directeur de l’Éducation et de la culture, Abdelkader Boualga. La qualité de membre du CC d’un instituteur du cadre marocain qui ne rentra en Algérie qu’à l’indépendance (avec un grade de l’ALN) a de quoi intriguer : pas si l’on sait qu’il était le beau-frère du n°2 de la SM, Yazid Zerhouni. Oran avait aussi un wali très proche du cercle présidentiel (Rachid Mérazi) et une police en état de choc mais avec deux hommes forts : l’omniprésent et vibrionnant Max et le chef de la police des Renseignements généraux, Abbas Ghorzi. Les deux principaux responsables de la police, le coordinateur de la sûreté de wilaya -Ghomari- et le chef de la police judiciaire semblaient plombés par leur origine : le premier était de Nédroma et le second de Maghnia, c’est à dire le « pays » de Benbella. Alors que ce dernier venait de quitter le pays et de se positionner en opposant, avec un parti (le MDA, Mouvement Démocratique Algérien) et un journal (El Badil), ceux qui s’étaient commis avec lui, faisaient profil bas. En privé, beaucoup d’entre eux n’avaient pas de mots assez durs pour celui qui les avait compromis et abandonnés à leur sort. La police tirera profit de cette situation : lorsque Benbella rentrera au pays, son MDA grouillait littéralement de policiers infiltrés.

Le mouvement de grève toucha l’ensemble des lycées de la ville avec une rapidité phénoménale et s’étendit non moins rapidement à l’université. Là, il est vrai, le relais avait été pris par les militants de la CNE qui se placèrent immédiatement à l’avant-garde du mouvement, reléguant les lycéens au second plan.

La Commission Nationale des Étudiants (CNE) avait été créée en 1975. Après la dissolution de l’union nationale des étudiants algériens (UNEA), en 1971, le pouvoir supprima la JFLN (Jeunesse du Fln) et définit un cadre unique pour les jeunes, l’UNJA (Union nationale de la jeunesse algérienne), tout en réservant une structure spécifique, à l’intérieur de ce cadre, aux étudiants : la CNE.

oran011e.jpg Les grévistes défilèrent dans les rues de la ville en bon ordre et sans aucun débordement pendant trois jours. L’atmosphère était plutôt bon enfant et les mots d’ordre scandés concernaient le baccalauréat et le prétendu réaménagement des coefficients. Jusqu’à ce que les manifestants décident de faire un sit-in en face du CNP et de la l’académie pour protester contre le silence des autorités qui ne daignaient pas s’exprimer sur la question. Les élèves et étudiants virent fondre sur eux les brigades anti-émeutes (BAE) qui les matraquèrent avec une violence incompréhensible. C’est à l’occasion de cette grève et de sa manifestation publique que les habitants d’Oran allaient découvrir ces brigades pour la première fois. Le mot qui convient après ce matraquage sauvage qui eut lieu en plein centre ville est « sidération ». Les jeunes manifestants et les Oranais découvraient avec stupeur que le pouvoir politique s’était armé silencieusement contre son propre peuple qu’il traitait comme jadis les CRS coloniaux le traitaient. Le choc fut énorme.

Le lendemain, la marche pacifique des grévistes se heurta au barrage des BAE qui fermait l’accès du boulevard Émir Abdelkader. Les policiers chargèrent avec la même brutalité, hors de proportion. Depuis les balcons, les habitants considéraient le spectacle de leurs enfants brutalisés ; alors, se saisissant de tout ce qu’ils pouvaient avoir sous la main, ils bombardèrent les policiers de tuiles, de morceaux de parpaing, de bouteilles de verre et même de gaz butane. C’était du jamais vu. Un autre affrontement eut lieu à proximité de l’université, les BAE voulant empêcher les étudiants de rejoindre le centre-ville; ces derniers ripostèrent à coups de pierre aux tirs de grenades lacrymogènes ; les BAE reculèrent.

Sentant que la ville se mobilisait et craignant d’être débordées, les autorités locales obtenaient la venue du Secrétaire d’État à l’enseignement secondaire (Sees) en même temps que la police procédait aux premières arrestations d’élèves, d’étudiants et… d’enseignants.

Le Sees, Larbi Ould Khelifa, qui s’était tenu jusque là dans une réserve étanche, comme si ce qui se passait ne le concernait en rien, arriva à Oran pour une « visite de travail prévue de longue date », disait la presse officielle. On le promena à travers la wilaya pour donner le change et on programma une rencontre avec les enseignants, au siège de la wilaya. Le principe retenu était que chaque lycée serait représenté par un délégué. Nous -je veux dire cette espèce de tripode BC/FTEC-intersyndicale-PAGS étions syndicalement présents dans tous les établissements et jouissions de la confiance de nos collègues. Nous serions donc fortement présents à cette réunion. Mais il fallait la préparer : nous n’en eûmes pas le temps.

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ARRESTATIONS

La veille de cette rencontre, j’avais été arrêté sans ménagement par trois jeunes policiers en civil, en plein centre-ville. Bien plus tard, j’apprendrai par l’un des policiers qui m’avaient interpellé que c’est à l’instigation d’un membre de la kasma FLN du centre-ville -qui me présenta à eux comme le « cerveau » de toute l’affaire- qu’ils m’étaient tombés dessus. Ces révélations interviendront après que le policier aura appris que j’étais originaire du même bled que lui (!) et -surtout- après qu’il aura découvert que le militant FLN-mouchard et « syndicaliste » dans le secteur financier était connu pour son aptitude à se vendre au plus offrant. Moralité : les mouchards « donnent » les gens aux policiers ; mais il arrive que les policiers « donnent » les mouchards aux gens. (Comment donc s’explique l’hécatombe perpétrée dans les rangs de la police et de ses indicateurs dans les années 90 ?)

Dirigé vers Châteauneuf -siège de la police judiciaire et des RG- et abandonné dans un couloir, j’eus tout le temps d’observer le manège qui se déroulait devant moi. Des élèves et étudiants terrorisés et soumis à un chantage, à même le couloir : « Donne-moi deux noms et tu sors tout de suite » ; les allers et venues des mouchards dont beaucoup ne m’étaient pas inconnus puisqu’il s’agissait de « syndicalistes » proches de l’UW et de militants du FLN qui ne manquaient pas de me jeter des regards de haine et de satisfaction en même temps. Le bureau vers lequel tout convergeait s’avéra être celui de Abbas Ghorzi, chef des RG. Il sortit d’ailleurs à plusieurs reprises de son antre, affairé, papiers en main, suant, soufflant et insultant ceux qui se trouvaient sur son passage. J’eus droit au même traitement sauf que pour moi -qui détonnais au milieu des jeunes gens- il eut ces mots en plus : « Qu’est-ce que tu fais là ? Qui tu es ? Pourquoi tu es là ? » J’ai répondu que je n’en savais rien et que c’était plutôt à la police de dire pourquoi elle a arrêté un professeur. Je crois qu’il a fait des efforts pour ne pas m’insulter encore. Je fus livré à moi-même plus de trois heures durant dans le couloir. Puis quelqu’un sortit du bureau du chef et me dit que je pouvais partir. Sans autre forme de procès.

Le lendemain à huit heures, des policiers m’attendaient sur mon lieu de travail. Mené à Châteauneuf, je fus interrogé par un commissaire de la brigade politique des RG. L’interrogatoire dura sept heures durant lesquelles chaque mot, chaque signe de ponctuation même, fit l’objet d’une âpre négociation. La tactique du policier -froid et retors- consistait à m’épuiser pour que je finisse par accepter les termes du procès-verbal d’audition tels qu’il les formulait. Or, ses formulations étaient toujours savamment pernicieuses, pouvant se prêter à toutes les interprétations. De plus, l’interrogatoire ne portait pas sur des faits précis mais sur ce que je pouvais penser de tel ou tel événement, par exemple du 6ème congrès de l’UGTA, de la grève, etc.

Il m’apparut clairement alors que la police était en train de monter une provocation dont nous étions les victimes désignées. Vers 15H, le commissaire décréta une pause et me demanda de le suivre : nous sortîmes et je vis qu’il se dirigeait vers un café de la rue Philippe. Là, nous prîmes un café sans nous adresser la moindre parole ! Quand le policier me vit allumer ma première cigarette, la surprise se lisait dans son regard. Il venait sûrement de se rendre compte que j’avais résisté à l’envie de fumer pendant plus de 6 heures. Dès lors, il n’insista plus : une heure plus tard, je signais le procès-verbal, rédigé dans les termes qui représentaient un compromis que j’estimais tout à fait valable, et je dis au policier que s’ils avaient l’intention de me garder à vue, il faudrait qu’ils préviennent mon établissement afin qu’on procède à mon remplacement pour la réunion avec le ministre. Le policier n’était pas au courant ; il se retira et revint après un bon quart d’heure -probablement de discussion avec le chef- pour me libérer.

RÉUNION À LA WILAYA

oran049.jpg De Châteauneuf, je me rendis à la réunion. À la tribune, étaient assis le secrétaire d’État Ould Khelifa, le wali Mérazi, le DEC Boualga et un officier du Secteur territorial de l’armée. Sur les sièges de l’hémicycle, les délégués enseignants étaient visiblement intimidés. Le malaise était palpable. Le Sees prit la parole. Son intervention, alambiquée et sans intérêt, réussit le tour de force de ne rien dire de l’objet même qui nous réunissait ! Puis il incita les enseignants à prendre la parole. Il comptait évidemment sur eux pour crever l’abcès. Je fus le premier à la demander. J’allai droit au but ; je dénonçai les arrestations qui touchaient élèves, étudiants et professeurs ; je dis que je venais moi-même de faire l’objet de deux interpellations ; je dis au ministre que les mesures d’apaisement qu’il pourrait prendre étaient simples : 1) opposer un démenti officiel à la rumeur concernant le baccalauréat ; 2) faire cesser les interpellations policières.

Ce que je prenais pour du malaise à mon entrée dans l’hémicycle était en réalité de la peur. Une peur qui devint épaisse, massive, concrète quand j’eus achevé mon intervention -qui n’avait duré guère plus de trois minutes. Le Sees fit une réponse pathétiquement creuse pendant que le DEC soufflait sans vergogne à l’oreille du wali qui prenait des notes. Le wali enchaîna sans tarder et, s’adressant à moi, entonna, d’une voix véhémente, un discours menaçant : 1) « Pourquoi le plaignant n’a-t-il pas saisi le DEC après son interpellation ? 2) Mais nous savons à qui nous avons affaire avec cet individu. 3) Nous ne permettrons pas que nos services de sécurité soient mis en cause. 4) Voici le bilan chiffré et détaillé des violences subies par les forces de l’ordre, notamment à la suite de jets de projectiles depuis les terrasses et les balcons ».

L’intervention du wali, menaçante et dramatique, suggérait perfidement que les arrestations visaient les responsables directs ou indirects de ces voies de fait contre agents de la force publique. Alors la peur s’épaissit encore plus et personne n’osa prendre la parole hormis un professeur d’histoire qui se lança dans un plaidoyer inutile pour sa discipline. Ce qui permit au Sees de tenter une sortie honorable sur le mode triomphaliste de « l’école-algérienne-qui-a-accompli-des-miracles etc ». Et la séance fut levée.

À l’extérieur de l’hémicycle, je retrouvai mes camarades et nous tînmes un rapide conciliabule. Je leur dis que sur le vu de mon interrogatoire, il était clair que la police cherchait à nous mettre l’affaire sur le dos. Je leur conseillai de ne pas passer la nuit chez eux parce que le week-end qui commençait -nous étions le mercredi 28 avril 1982 au soir- serait allongé d’une journée, le samedi (premier jour de la semaine) tombant le 1er mai : la police n’allait pas rater l’occasion d’arrestations dans la discrétion, ainsi que celle d’une garde-à-vue prolongée.

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DÉFÈREMENT AU PARQUET

Je passai le long week-end loin d’Oran. Le dimanche 2 mai à à huit heures du matin, je fus cueilli par deux inspecteurs de la PJ dans mon établissement même et conduit, pour la 3ème fois, à Châteauneuf. Dans la cour, je fus accueilli par un Max vociférant et fulminant Où tu as mis le couteau? Je répondis que j’étais un professeur. Allez ! Emmenez cette racaille ! Je voulais répondre mais je sentis une pression amicale sur mon bras que tenait l’un des deux inspecteurs. Je traduisis par Ne fais pas attention ! La suite dira que je ne me trompais pas. C’est alors que je vis mes camarades surgir par une porte donnant sur la cour : ils sortaient des geôles et étaient dirigés vers le fourgon cellulaire ; pâles, mal rasés, chiffonnés ; les cinq professeurs (dont mes camarades et amis très chers Mahieddine Tsouria-Bélaïd et Mohamed Moulay) avaient passé trois jours et quatre nuits dans les geôles du sinistre Châteauneuf. Parmi les cinq enseignants, un seul n’appartenait pas à notre mouvance : Yazid Khélil, professeur de philosophie. Comme nous fûmes tous deux collègues et amis, je compris immédiatement pourquoi il était là : originaire de Maghnia, sa famille était proche de Benbella et lui-même avait participé à un dîner familial en l’honneur de l’ancien président. Cela dit, il n’avait pas d’opinion politique affirmée et était l’image même de l’homme tranquille se consacrant totalement aux siens et à son travail. Le complot policier m’apparut alors dans toute sa grossièreté : faire croire à une collusion communistes/benbellistes à l’origine des troubles pour justifier une répression dans les deux directions.

On m’emmena chez le chef de la PJ. Il repéra sur une liste le seul nom qui n’était pas encore biffé, le raya et dit sans daigner me regarder : « On ajoutera «délit de fuite» pour que ton compte soit bon ! » Et il fit le geste de chasser une mouche, sans lever la tête et regarder en face celui qui se tenait devant lui. De nouveau dans la cour, je remarquai que le fourgon était parti. Max hurla Les menottes ! Allez ! Racaille ! Les inspecteurs me firent monter à l’arrière d’une voiture et m’encadrèrent ; je tendis mes poignets. L’un des deux inspecteurs me dit Hacha (Sauf ton respect) ! Nous savons qui vous êtes ! Dieu est témoin que nous ne sommes pour rien dans cette affaire et que nous avons honte. Dites-le à vos amis.

J’arrivai donc sans menottes (faveur insigne !) au palais de justice ; je retrouvai mes camarades dans une geôle du tribunal. Je leur donnai les informations dont je disposais et qui permettaient -selon moi- d’être optimiste : pendant les trois jours où j’étais resté libre, je n’avais, en effet, pas chômé, alertant les camarades, les amis, les parents et surtout les milieux de la magistrature où je disposais de connaissances, parents et anciens élèves. Partout, et après l’indignation, c’était le même message : on ne laissera pas faire !

On nous mena ensuite dans la salle d’audience du tribunal où nous allions rester toute la journée assis à ne rien faire, attendant qu’il soit statué sur notre sort. Dans les bureaux, la négociation faisait rage entre le procureur général, représentant la Chancellerie, et les magistrats du tribunal et de l’instruction qui ne dépendent pas -en principe- du Parquet.

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ORAN ET SES INSPECTEURS D’ACADÉMIE

Le Ministre de la justice, à ce moment, était Boualem Baki, ancien inspecteur d’académie d’Oran que nous avions eu donc comme vis-à-vis. Il avait été toujours courtois et même fraternel. Ce fut une période heureuse où le blockhaus qu’était l’académie lors du règne interminable (1965-1973) de Tahar Zerhouni (cousin du n°2 de la SM) -dont la sécheresse et la rigidité empêchaient toute relation normale avec ses collaborateurs et encore moins avec des syndicats dont il ne voyait les interventions légales que comme autant d’attentats contre ses prérogatives- devenait enfin le lieu normal où les enseignants pouvaient, sans trembler, être accueillis à certaines heures et certains jours et voir leur droit à être représentés par des syndicats, reconnu.

Nous avions mené une lutte sans merci contre le despotisme de cet homme, Tahar Zerhouni -avec les mots d’aujourd’hui, on dirait de lui qu’il était psychorigide à tendance paranoïaque-, la terreur qu’il faisait régner sur la famille enseignante et son népotisme familial et « blédard » (Nédroma). Nous allâmes jusqu’à dénoncer publiquement ses travers par une déclaration écrite, tract que nous distribuâmes lors de la cérémonie officielle marquant la commémoration du 1er novembre ; c’était en 1971 et les festivités se déroulaient sur la place du même nom. Les corps constitués, civils et militaires, furent frappés de stupeur quand ils virent de jeunes enseignants leur distribuer des tracts dénonçant l’inspecteur d’académie soi-même, l’homme intouchable parce qu’il jouissait d’une protection suffisamment dissuasive en elle-même.

Or, Boualem Baki fut l’adjoint de Zerhouni, un adjoint confiné dans un minuscule bureau au fond d’un couloir et frappé d’un interdit tacite. Nous ne manquions pas, lors de quelque réunion des commissions paritaires des personnels enseignants -les seules réunions bipartites que Zerhouni ne pouvait pas éviter- où je siégeais avec deux camarades qui venaient de purger des mois de prison pour appartenance à l’ORP (Belarbi Mekki et Baroudi Zegrar)- pour braver l’autocrate, de rendre une visite de courtoisie à l’exclu.

Baki ne manquait pas l’occasion de se plaindre à nous : « Est-ce ainsi qu’on traite un ancien moudjahid ? ». Baki, ancien mouderrès de l’association des Oulamas avait rejoint l’Aln en 1956 ; Zerhouni, ancien médersien, fut professeur d’arabe au collège Ardaillon d’Oran jusqu’en 1962. Baki avait en haute estime le fait que nous tenions tête à l’inspecteur d’académie. À la fin du règne de Zerhouni, Baki prit sa place et ce fut une véritable libération, vécue comme telle par les enseignants. Mais il fut vite appelé à d’autres fonctions et remplacé par Abdelkader Boualga, protégé lui aussi, comme il a été dit plus haut, du n° 2 de la SM. (Apparemment, l’académie d’Oran était un domaine réservé…)

Zerhouni fut muté au Ministère de l’éducation nationale où un poste léonin avait été créé spécialement pour lui : Directeur des personnels enseignants et administratifs ! Que restait-il donc au ministre, (Abdelkrim Benmahmoud) ? À Alger, Zerhouni créa vite le scandale en nommant, par une procédure exorbitante du règlement, sa femme à la tête d’un prestigieux collège. C’est ce qu’il avait fait à Oran pour sa femme et son beau-frère. Un jour que j’accompagnais le secrétaire général de la FTEC, Ahmed Rouidjali, pour une réunion au Ministère, il me proposa que l’on passe saluer son « vieux copain du MTLD », Abdelhamid Mehri. Mehri, malgré son titre de secrétaire général, était confiné dans un « placard », réduit à une seule tâche : signer les autorisations de sortie du territoire national pour les enseignants. C’est lui-même qui nous l’a dit en se plaignant : « Voyez comment on traite un militant comme moi ! ». Mehri était traité comme Baki à Oran. (De là à supposer que l’attitude bienveillante de l’ancien ministre du GPRA, démis par l’armée des frontières et humilié par les hommes du clan d’Oujda, vis-à-vis du Front islamique du salut trouve là un de ses éléments d’explication, il ne paraît pas illégitime de le penser.)

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Avec Boualga, nous n’eûmes pas de problèmes liés à la représentation syndicale. Sans doute instruit par l’expérience de Zerhouni, il savait qu’il y avait dans l’enseignement à Oran une présence syndicale forte et qui ne s’en laisserait pas conter. L’homme était, de plus, prudent et cauteleux. Il comptait sur un réseau d’anciens du Maroc (très nombreux dans l’enseignement à Oran) qui étaient ses yeux et ses oreilles dans les établissements scolaires. La relation se dégrada brutalement à l’occasion d’un épisode précis.

L’inspecteur d’académie est par tradition, et de droit, le responsable des oeuvres post et périscolaires, ainsi que l’on nommait les différentes activités culturelles proposées aux élèves en dehors du temps scolaire. Boualga allait innover en créant, sous l’égide de la fédération des oeuvres post et périscolaires, une coopérative de consommation destinée aux enseignants. Que l’épicerie fût une préoccupation éminemment culturelle, libre au DEC de le croire. Mais ce souci apparent des besoins supposés des enseignants était plus sûrement une ruse de guerre contre le syndicat qui apparaissait ipso facto comme ayant été incapable de prendre en charge le ventre des enseignants. En tout cas, les affidés et thuriféraires du DEC ne se privèrent pas de mener une propagande en ce sens.

Las ! La machine de guerre épicière explosa à la figure de ses mécaniciens : en effet, au cours d’une assemblée générale statutaire de ladite coopérative, les participants découvrirent que les comptes n’étaient pas sains. L’AG finit en queue de poisson et la coopérative resta sans direction, personne ne voulant endosser une gestion sujette à caution. Quelques jours plus tard, Boualga demanda à nous voir. J’y allais en compagnie d’un camarade et ami du BC-FTEC, militant progressiste du Fln, Belkacem Berrouba. Dans son bureau, nous entendîmes le DEC tenir un discours qui faillit nous faire suffoquer : soucieux de renforcer l’action des syndicats -disait-il- et conscient des difficultés d’approvisionnement des enseignants, j’ai décidé de vous rétrocéder la coopérative de consommation. La mutuelle (des enseignants) fournirait l’aide logistique. Alors, on y va ?

Alors que mon camarade essayait de gagner du temps, je répondis sèchement que nous n’étions pas habilités à prendre une décision de cet ordre -ni aucune décision du reste- sans en référer à nos structures ; que nous soumettrions cette proposition à un conseil syndical élargi aux délégués de la mutuelle. Le DEC piqua alors une véritable crise d’hystérie, hurlant après moi, me menaçant, les yeux exorbités. Je me levai et quittai le bureau, suivi par mon camarade.

Quand nous exposâmes sa proposition au conseil mixte syndicat/mutuelle, notre aîné, responsable à la mutuelle, Abdelkader Safer, dit sur un ton solennel et en faisant les gros yeux : Boualga veut nous fourguer un failli ! (sic). Que Safer fît une entorse à son lexique toujours académique et châtié, voilà qui était nouveau. Nous partîmes d’un grand éclat de rire qui enterra, sans autre forme de procès, la manoeuvre subalterne et surréaliste du DEC.

(N.B. Abdelkader Safer, instituteur et membre du PCA fut expulsé d’Algérie en 1956 ; participa au xxème (et historique) congrès du PCUS en 1956 ; membre de la délégation du PCA qui rencontra Mao-Zé-Dong en 1961. Inspecteur de l’enseignement, fondateur de la mutuelle générale des enseignants ; concepteur et directeur du centre médical de Canastel. Arrêté opportunément en 1967 -après la tentative de coup d’État de Tahar Zbiri- alors qu’il venait de remporter le plus grand nombre de voix aux premières élections municipales. Médeghri -ministre de l’Intérieur- s’opposa à ce qu’il fût président et désigna Benali Seghier, instituteur, ancien de l’UDMA. Par contre, il désigna Abderrahmane Tandjaoui, instituteur, ancien du PCA et beau-frère de Safer, à la mairie d’Es-Sénia. C’est que Tandjaoui avait sauvé les Medeghri, père et fils, recherchés par la police coloniale.)

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LIBÉRATIONS, MANŒUVRES

Nous croupissions donc dans une salle du palais de justice ; de temps à autre, une figure magistrate amie -certains hommes de loi ( Lahouari Merad, Omar Babadji) furent nos camarades de lutte à l’UNEA- se montrait dans un discret entrebâillement de porte. Nous traduisions par : On est là ! Vers le milieu de l’après-midi, on commença à nous appeler un par un. Nous ne restâmes plus que deux, mon collègue et ami (Yazid Khelil) supposé benbelliste et moi. Ce qui me conforta pleinement dans mon analyse de la provocation policière. Le soir tomba et on nous ramena dans la geôle. Nous y restâmes, dans le noir total, plus d’une heure. Puis on nous conduisit chez le juge d’instruction. C’était une jeune femme dont j’appris qu’elle était la fille de Maître Abed, célèbre avocat oranais, ami et confrère de Me Thuveny, tous deux assassinés par l’OAS (1961) qui les accusait d’avoir aidé à l’évasion de Abdelhamid Benguesmia, chef des fidas de la ville. La juge nous informa que nous étions mis en liberté provisoire et que nous devions nous tenir à la disposition de la justice. Dans le couloir, un homme se présenta à moi : Je suis votre avocat ! Maître M’hamed Ferhat avait été constitué pour moi (sans que j’en sache rien) par son vieil ami, Abdelkader Safer. Ancien du Parti du peuple algérien (PPA), Me Ferhat fut d’abord un internationaliste. En 1948, il partit à pied pour combattre contre le dépeçage de la Palestine.

PROCÉDÉS DE BASSE POLICE

À l’extérieur du palais de justice, il y avait beaucoup de monde : familles et proches attendaient là depuis les premières heures de la matinée. J’appris qu’une douzaine d’étudiants, membres de la CNE, avaient été mis sous mandat de dépôt et incarcérés à la MAO (Maison d’arrêt d’Oran). Le lendemain matin, ce fut la Section des recherches de la gendarmerie qui vint me cueillir. Je passais presque toute la journée dans ses locaux, cuisiné par un lieutenant borné, qui ne comprenait manifestement rien aux questions politiques qu’il me posait. À la fin de l’interrogatoire -sans procès-verbal-, il me dit de revenir le lendemain, pour continuer l’interrogatoire, en me munissant de quatre photos. En quittant son bureau, j’aperçus « notre » policier infiltré dans l’intersyndicale qui discutait avec lui au seuil d’une porte attenante au bureau du lieutenant. Je fis semblant de ne rien voir mais je compris pourquoi le lieutenant interrompait si souvent l’interrogatoire pour sortir.

Le soir, un de mes amis magistrats me téléphona : inquiet, il me demanda où j’étais passé. Quand je l’eus informé, il me dit que j’avais intérêt à me présenter le lendemain à la première heure à la juge d’instruction car la police me disait en fuite, prétendant m’avoir vainement cherché chez moi et à mon établissement. Ce qui était un mensonge. Quand la juge me vit, le lendemain, elle s’écria : Mais où étiez-vous passé? J’allais justement établir un mandat d’amener contre vous! Quand elle apprit où j’étais, elle comprit et fut saisie d’une colère froide : La police est dessaisie ! La gendarmerie est dessaisie ! Ne répondez plus à leurs convocations dorénavant ! Moi seule ai le droit de vous convoquer à présent ! Puis : Mais qu’est-ce que vous avez donc fait à tous ces gens? Pourquoi tout le monde en a-t-il après vous? Elle était sincèrement intriguée. Elle me dit également que le PV d’audition des RG était inconsistant, que les élèves et étudiants qui m’avaient lourdement chargé devant la police étaient revenus sur leur déposition devant elle et qu’elle ne voyait plus d’utilité à une confrontation avec eux.

Je tombai des nues à cette information -nouvelle pour moi- mais ce fut le dégoût qui me submergea devant ces infâmes manoeuvres de basse police. Je n’allais pas tarder à apprendre, par des lycéens et des étudiants éplorés qui vinrent spontanément me voir pour me demander pardon, que les policiers de Châteauneuf les avaient battus et menacés d’années de prison pour atteinte à la sûreté de l’État s’ils ne me dénonçaient pas comme étant l’organisateur de ces « émeutes ».

Ce n’était pas encore assez : Me Ferhat m’apprit que le Parquet venait de faire appel de la décision de la juge d’instruction de me laisser en liberté provisoire. Le Parquet, aiguillonné par le DEC et le wali, voulait un mandat de dépôt. La parole était dès lors à la chambre d’accusation ; elle devait trancher en faveur du juge d’instruction ou bien donner raison au Parquet.

(N.B. Nous fûmes interrompus, ce jour-là, par l’arrivée intempestive d’une personnalité en vue à Oran, un ancien diplomate de Benbella, qui avait de l’entregent et de l’influence et qui ne me connaissait pas. Il se frottait les mains de satisfaction et déclara de but en blanc : Ça va dans le bon sens ! L’essentiel pour nous est de ne pas être mélangés avec ces chiens de communistes ! Me Ferhat a pâli. Moi qui tenais, depuis l’été 62, Benbella et son engeance politique (avec ses milices, sa police des moeurs, etc.) dans le plus total mépris -et qui n’ai pas adhéré au PCA à cause de son alliance-fusion avec le FLN de Benbella-, j’ai eu beaucoup de mal à retenir mon envie de restituer mon déjeuner.)

Deux jours après, la chambre confirma l’ordonnance de la juge d’instruction. Ainsi des femmes et des hommes, en disant simplement « non », venaient de montrer qu’à tout moment le pouvoir des puissants, aussi puissants fussent-ils, pouvait être battu en brèche. Ce fut un moment d’une intensité exceptionnelle dans ma vie. Aujourd’hui encore je ne peux pas, sans une grande émotion, me remémorer ces moments où des gens se sont mobilisés autour de mon cas pour combattre l’arbitraire. Et il en fallait du courage à l’époque pour ne pas se coucher et ramper devant des potentats de province corrompus, dépravés et capables de tout car ils n’ont justement aucune éthique.

(Un autre témoignage de solidarité vint encore me conforter : une réunion du CC du FLN se tenait durant cette période. Un de ses membres me rapporta cette scène. Le DEC Boualga interpellait les gens dans les couloirs sur le mode : Pourquoi l’agitateur communiste responsable de la chienlit d’Oran n’est-il pas derrière les barreaux ? Escomptait-il ainsi se dédouaner en pointant perfidement le ministre de la Justice ? Quoi qu’il en soit, il fut lui-même interpellé et remis à sa place par Mustapha Boudina, ancien secrétaire national de l’UGTA dans l’équipe de Demène-Debbih, ancien très jeune condamné à mort pour ses activités militantes dans la Fédération de France du FLN et personnalité de la gauche du FLN unanimement respectée pour son courage, sa droiture et son intégrité.)

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FAUSSE NOTE

Quelques jours après mon élargissement, le parti me fit parvenir un message et un document. Le message, oral, m’informait qu’en même temps que nous, un dirigeant du parti, ‘Abderrahmane Chergou, avait été arrêté, à Alger, par la SM. Il a été présenté à un officier de haut rang qui lui aurait déclaré : Ça fait longtemps que j’attends ce moment ! Il ne faisait pas de doute que certains, à la SM, entendaient profiter de la situation qui régnait à Oran pour solder un vieux compte à Alger. Rapidement libéré, Chergou venait donc d’écrire au président de la République. Le document que le parti me faisait parvenir était une copie de cette lettre dont on me demandait de m’inspirer pour écrire, à mon tour, une lettre à Chadli Bendjedid. La lettre de Chergou rappelait les heures du combat anticolonialiste que le Président et lui-même avaient mené dans l’ALN, l’un en wilaya 2, l’autre (Chergou) en wilaya 4, et finissait par un appel à ne pas se tromper d’ennemi et à réaliser l’unité d’action entre tous les patriotes.

L’impression que laissa sur moi la lecture de la lettre fut extrêmement pénible pour deux raisons. L’une de ces raisons avait trait à la stratégie même du parti qui m’apparaissait de plus en plus nettement victime de sa force d’inertie, tardant à affiner ses analyses et à opérer un aggiornamento dans ses concepts : qu’est-ce qu’un démocrate-révolutionnaire -ainsi que l’on dénommait les nationalistes les plus engagés dans la voie du socialisme- au vrai? Bendjedid le jouisseur en était-il un ? Messaadia, qui se gargarisait de socialisme, en était-il un ?

La seconde raison était d’ordre conjoncturel et personnel : après ce que je venais de vivre et vu la mobilisation que mon cas avait suscitée auprès de personnes qui n’avaient pas hésité à prendre des positions extrêmement courageuses contre l’injustice qui m’était faite, il n’était pas question, une seule seconde, que je puisse donner à penser à ces mêmes personnes que je demandais l’aman à un Président sur lequel, au demeurant, ma religion était faite depuis toujours. La situation de Chergou et la mienne n’étaient évidemment pas superposables. (De plus, je ne pouvais pas exciper de hauts faits d’armes durant la guerre d’indépendance; et en supposant que je l’eusse pu, j’aurais trouvé indécent de m’en prévaloir.) Je refusai donc catégoriquement d’obtempérer ; mon interlocuteur eut beau marteler ses deux seuls -et pauvres- arguments :1) Le parti te le demande. 2) C’est pour assurer ta sécurité. Je répondis que le parti ne pouvait pas me demander de trahir ceux qui m’ont soutenu et qui attendaient certainement autre chose de moi. Quant à ma sécurité, je comptais bien continuer à la protéger par les voies de droit que la situation permettait de mettre en oeuvre et certainement pas en venant à résicipence devant un Bendjedid !

Ce que révèle cet épisode -et en quoi réside justement son importance- c’est la dérive très grave du parti qui, arrimé, par l’une de ses composantes, à une aile du pouvoir militaro-policier personnifié dans l’appareil de la SM, avait oublié que « la société civile est la vraie scène de l’Histoire ». D’où le mépris pour l’agitation illusoire que constituait aux yeux de beaucoup de camarades la lutte menée au plan judiciaire, notamment. Quand ce n’était pas la lutte syndicale elle-même qui était l’objet d’un jugement condescendant du type : Mais mon pauvre vieux, c’est pas là que ça se passe ! La lutte syndicale était bornée, sans perspective politique réelle ; la lutte sur le plan judiciaire témoignait de la persistance de l’illusion bourgeoise. Donc il fallait se trouver dans les centres de décision pour peser sur le sens des événements. Certes, personne au parti ne formulait jamais les choses ainsi ; bien au contraire, la littérature de l’époque répétait sans arrêt qu’il ne fallait surtout pas se laisser aspirer dans le jeu des luttes d’appareils. Mais cette insistance même était l’aveu de l’existence d’une tendance profonde de ce type dans le parti. Cela -un parti lesté par une alliance périlleuse avec des appareils d’État- nous n’en savions pas encore le détail, même si nous étions quelques-uns (Abdelkader Alloula et M’hamed Djellid notamment) à commencer à nous poser les questions gênantes et à avoir rompu avec la croyance en une capacité d’évolution positive du système et de ses hommes. Il faudra attendre l’année 90 et le congrès du parti pour que les choses se clarifient pour tous.

Pour l’heure donc, je refusai d’y aller de ma lettre à un président qui représentait déjà très clairement la tendance parasitaire de l’armée et du FLN, celle qui ne rêvait que d’accaparement et de jouissance parce qu’elle n’avait pas d’autre horizon intellectuel que celui que délimite le capitalisme marchand archaïque, celui du boutiquier. Il y avait mieux à faire, selon moi : poursuivre la mobilisation pour faire cesser les poursuites et mettre en échec les procédures instrumentées contre nous et, prioritairement, obtenir la mise en liberté des étudiants emprisonnés. Déjà, un avocat très connu sur la place d’Oran, Me Mahi Gouadni, s’était spontanément constitué pour certains d’entre eux. Les familles se mobilisèrent fortement ; parmi les détenus, il y en avait dont le père était policier ! Les étudiants furent de la partie, quoique timidement, la terreur de la répression étant encore vive.

Nous obtînmes une première victoire : les détenus furent libérés après plus d’un mois de détention. On leur dit de rester à la disposition de la justice car ils étaient dorénavant sous le régime de la liberté provisoire. Cette épée de Damoclès de la liberté provisoire, c’est ce qu’il allait falloir dorénavant casser. En exigeant soit le renvoi de l’affaire devant un tribunal, soit la délivrance d’un non-lieu. Ce sont les termes de la loi et il fallait se battre pour les faire appliquer, ce qui mettrait nos persécuteurs en position délicate étant donné que les dossiers d’accusation étaient vides. C’était l’opinion que je défendais. Elle ne fut pas suivie, tout simplement parce que le complot se dégonflait. Subitement, personne ne parla plus de réforme du baccalauréat et, dans une discrétion totale, le ménage était fait dans le FLN et dans la police locale : Le CNP, Tahar Laadjal, le coordinateur de la sûreté de wilaya, Ghomari, ainsi que le chef de la PJ furent limogés.

À QUI PROFITE LE CRIME ?

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Selon une source très fiable, le coordinateur Ghomari aurait parlé d’un véritable complot ; il dit avoir, dans un rapport écrit, mis en garde contre des manifestations d’élèves quinze jours avant leur survenue. Complot de qui contre qui ? La seule chose que l’on puisse affirmer sans grand risque de se tromper -comme la suite le montrera de manière éclatante à travers les manifestations lycéennes de 1986 à Constantine et celles d’octobre 1988 à Alger- c’est qu’il s’est agi de montages policiers retors à deux, voire trois, étages. Un coup de billard à deux ou trois bandes si l’on préfère.

Le grand classique est, évidemment, à ce titre, police nationale contre SM. Opposition particulièrement sensible à Oran : lors du coup d’État du 19 juin 1965, la SM désarma et neutralisa la police, lui infligeant une humiliation que cette dernière n’était pas près d’oublier. [ N.B. Le lendemain du voyage de Boudiaf à Oran, quelques jours avant son assassinat, un ancien commissaire de police me dit que la SM voulait faire exécuter le président au stade du 19 Juin où il devait assister à un match de football. S’il a été fait sursis au funeste projet -selon « mon » policier toujours- c’est à cause de l’opposition catégorique de la police locale, sur le mode Allez faire ça ailleurs ! Si je rapporte cette anecdote -qui vaut ce qu’elle vaut- c’est parce qu’elle a reçu authentification, en quelque sorte, quelques jours plus tard seulement quand Boudiaf fut assassiné à ‘Annaba.]

Que la crise d’Oran ait été -pour partie- une manipulation de la SM destinée à mettre en difficulté et la police et les autorités locales (wali, CNP, DEC), est une hypothèse à haut niveau de probabilité. Qu’un corps de l’État mette délibérément en difficulté d’autres corps de ce même État peut sembler absurde. Pas si l’on sait que la SM, comme appareil répressif d’État, fonctionne également à l’idéologie et à la politique et peut donc se comporter à certains moments comme un parti politique et à certains autres comme son propre bras armé. De ce point de vue, il n’est pas illégitime de voir dans cette crise les prodromes d’une sourde opposition d’un secteur de la SM au pouvoir de Chadli Bendjedid. Les événements futurs valideront cette hypothèse, comme ils valideront la réalité d’une division au sein même de la SM.

Les règlements de comptes à l’intérieur de l’appareil policier local sont une autre piste sérieuse (pas exclusive de la première non plus) : l’affaire s’est soldée pour la police par sa décapitation, ses deux principaux chefs ayant été éliminés. Les deux hommes ont porté le chapeau : est-ce parce qu’ils étaient tous deux originaires du « pays » de Benbella ? Par contre, le chef des RG (Ghorzi) et le chef de facto de la brigade criminelle (Max), qui se sont le plus impliqués dans la répression du mouvement et qui sont des clients du clan chadliste, en sortent renforcés. Une indication intéressante et pondératrice nous est fournie par la personnalité du nouveau coordinateur de la sûreté -Med-Cherif Roula- et celle du nouveau CNP -Saïd Bouhedja. Tous deux sont originaires de l’est du pays (respectivement Constantine et ‘Annaba) mais aucun ne semble manifester le moindre penchant pour le clan chadliste. Tous deux recevront très vite la délégation mixte étudiants-enseignants -en vérité tous militants connus du PAGS- qui avait été formée pour suivre les développements de l’affaire sur tous les plans : judiciaire (contact avec les avocats pour la délivrance de non-lieu ou le renvoi devant les tribunaux), pratique (passeports refusés à des étudiants qui devaient poursuivre un cursus à l’étranger), et politique (élucidation des manoeuvres occultes qui ont poussé les élèves dans la rue).

Le CNP, frais émoulu de l’UNJA, fut très attentif, compréhensif et même chaleureux. Il promit de faire des revendications de la délégation son affaire, pas plus tard que dans quelques jours, ajouta-t-il, quand le coordinateur de l’appareil du FLN, Med-Chérif Messaadia et le ministre de l’Enseignement supérieur, Abdelhak Brerhi, entreprendront une visite commune à Oran. Ce qu’il fit en effet.

Le chef de la police pour sa part, reçut la délégation en homme civilisé et courtois et l’écouta avec patience et bonhommie. Dans la conversation détendue -avec thé et café-, il fit des réflexions sur le mode léger que la délégation comprit comme signifiant qu’il était évident que ceux qui étaient donnés pour responsables des événements ne l’étaient pas, que les vrais responsables étaient connus. Il s’engagea à ce que les passeports ne soient plus refusés à ceux qui les demandaient. Il tint parole. (Je pus alors disposer pour la première fois de puis des années d’un titre de voyage. Ce n’est toutefois pas sans grincements de dents que les RG n’ont pas mis leur veto à mon dossier, comme me l’a benoîtement dit l’un d’entre eux, sur le mode : On t’attend au tournant.)

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ÉPILOGUE

Sur le terrain judiciaire, la majorité des victimes de l’arbitraire se contenta du désaveu infligé à la police par la Justice qui refusait de poursuivre la procédure. Je tins, quant à moi, à persévérer dans ma demande d’une clôture normale et régulière des poursuites, étant donné les épreuves que j’ai eu à subir : je continuai à exiger la délivrance d’une ordonnance de non-lieu. Ce que mon avocat, Me Ferhat, finit par obtenir. Victoire éclatante que celle-ci, que je dédiais aux magistrats et avocats qui s’étaient mobilisés pour nous, car c’était d’abord leur victoire.

Sur le plan politique, victoire également. Notre parti, qui était visé, n’avait pas été isolé ni réduit à la défensive. Bien au contraire ! Tous les camarades -particulièrement les jeunes- qui ont été aux avant-postes dans cette affaire avaient le triple souci d’être constamment à l’offensive, de garder un contact privilégié avec la société civile et d’élargir autant que faire se pouvait le cercle des sympathisants à leur cause. C’est ainsi qu’aucune erreur d’appréciation n’a été commise qui aurait pu servir à ceux qui -dans ce complot multiforme- avaient le seul PAGS en ligne de mire.

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JUSTICE IMMANENTE ?

Faut-il parler de justice immanente ? Chacun jugera. Voici :
-Le chef de la brigade politique des RG, celui qui m’interrogea pendant sept heures, se tua quelque temps après dans un accident de voiture.
-Après la chute de Chadli Bendjedid, Max sera mis à la retraite et promptement liquidé (1993) par un « terroriste » non identifié.
-Le wali (qui m’avait si grossièrement menacé) perdit la vue brutalement.
-Ghorzi, inamovible chef des RG, deviendra coordinateur de la Sûreté d’Oran. Mais, en 2006, le tout puissant policier sera traîné devant la Justice. Accusé, au terme d’une enquête menée par la SM, d’être l’un des barons de la drogue d’Oran et d’avoir protégé le « Pablo Escobar de l’Algérie », Ahmed Zendjabil.
-Le chef de la 2ème Région militaire, le général Kamal Abderrahmane- a été mis en cause pour complicité dans la mise en place du cartel de l’ouest de la drogue.
-Notre policier (devenu colonel de la SM) a été arrêté et condamné à 5 ans de prison pour détournement de fonds à l’ANSEJ. (Il a été évidemment dégradé et rayé des cadres de l’armée).
-Le DEC Boualga décédera quelques années plus tard, non sans avoir provoqué l’indignation dans la famille enseignante : il réquisitionna la prestigieuse école normale d’instituteurs pour y célébrer les épousailles de son fils ! (Le wali, supérieur hiérarchique direct du DEC, n’a rien trouvé à redire à cette profanation. C’était ‘Abdelmalek Sellal, actuel- 2015- chef du Divan de l’Odjaq).

(P.S. Le général Kamal Abderrahim, ex-chef de la 2ème RM, (ne pas confondre avec le précédent) prit sa retraite au début des années 90 et se lança dans la mise en place d’une entreprise de fabrication de consommables médicaux (seringues jetables et autres) que le pays importait à coups de millions de dollars d’Afrique du sud et d’ailleurs. Il fut mitraillé en 1994 à l’entrée de son usine par un « terroriste » non identifié. Il s’en sortit avec de graves blessures. Personne n’a apparemment songé à diriger l’enquête vers les milieux importateurs de matériel médical. Appartiendraient-ils à la hiérarchie militaire, comme le suggèrent plusieurs journalistes, sans doute mal intentionnés ?)

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LA VÉRIFICATION CONSTANTINOISE

Quatre ans plus tard, les événements qui avaient agité la capitale de l’ouest algérien allaient se reproduire à l’identique dans la capitale de l’est, Constantine. Les lycéens de la ville cessent les cours pour protester contre un réaménagement des épreuves du baccalauréat ; les étudiants se solidarisent avec eux ; les manifestations de rue sont violemment réprimées par les BAE ; les autorités font procéder à l’arrestation de militants en vue du PAGS qui seront assignés à résidence à Bordj Omar Driss, en plein Sahara (Illizi), sur réquisition du ministre de l’Intérieur (Nommons-le pour que le stigmate de la déportation reste attaché à son nom : Hadj Yaala). Des centaines d’étudiants seront arrêtés et condamnés et le chef local de la SM sera limogé. Il y aura un mort.

Au même moment, des émeutes éclataient à Sétif -dont le wali était Khélifa Bendjedid, le frère du Président. Des manifestants lui criaient : « Yanaal bouk bik bkhouk » (« Maudit soit votre père, toi et ton frère »). Un commissaire de police tirera sur la foule, tuant trois personnes. Il faudra que le chef de la DGSN vienne en personne demander pardon à la population et que de substantiels dédommagements soient consentis aux parents des victimes pour ramener un calme précaire et chargé de haine à l’endroit du wali et de la police.

Ces événements, bien que tus par les médias officiels, finirent par se savoir et soulevèrent l’indignation. Des campagnes d’information et de solidarité furent menées. C’est le PAGS qui en était l’initiateur et nous fûmes très offensifs, à ma grande satisfaction.

Ce que montrent ces événements, et qui sera vérifié par la grande manipulation d’octobre 88, c’est qu’il s’opérait alors une redistribution des cartes au niveau du pouvoir d’État et que les règlements de comptes entre factions du pouvoir n’allaient pas tarder à passer à la phase violente. La guerre des lâches n’était pas loin. Mais qui pouvait l’imaginer ?

EN GUISE DE CONCLUSION

En 1975, notre bien-aimé camarade, ‘Abdelkader ‘Alloula, mettait en scène sa pièce « Hammam Rabi ». Il y montrait des responsables de l’État sabotant la réforme agraire tout en s’adonnant au trafic de haschich. J’avoue que je n’avais pas compris que mon camarade et ami très cher donne une importance si grande à un fait que je pensais mineur et subalterne, le trafic de kif, au risque de brouiller le message politique de la pièce. Mais le poète voyait plus loin que l’horizon de la théorie. Aujourd’hui, des avions chargés de cocaïne colombienne atterrissent en plein Sahel africain ; la « blanche » est convoyée jusqu’aux ports algériens, tunisiens, libyens, pour se déverser sur l’Europe. Et c’est précisément à ce moment que les « terroristes d’AQMI » s’établissent dans cette zone…

‘Abdelkader, c’est toi qui avais raison. Il y avait déjà quelque chose de définitivement pourri dans le système militaro-policier qui nous a volé nos vies.

POST SCRIPTUM : HONNEUR À AHMED HALLI

J’ai oublié -ce qui est impardonnable- de rappeler cet événement aussi inattendu que roboratif : durant les journées d’avril-mai 1982 à Oran -où l’on procédait à une répétition générale de ce qui sera un complot méthodiquement dupliqué ailleurs-, et alors que la répression s’abattait sur nous, un journaliste a pris notre défense en priant les services dits de sécurité (alors qu’ils font régner l’insécurité) de chercher les fauteurs de troubles ailleurs que chez les étudiants et les enseignants, victimes trop commodes. Son article avait paru dans l’hebdomadaire « Algérie Actualités » et avait eu un impact certain. La preuve qu’il avait mis dans le mille ? Il fut immédiatement limogé.

Ce journaliste au talent aussi grand que le courage s’appelle Ahmed Halli. Honneur à toi, Ahmed Halli.

ENTRETIEN AVEC HUGH ROBERTS, AUTEUR DU LIVRE  » BERBER GOVERNMENT »

Huffpost maghreb .com a mis en ligne le 28 avril 2015 un entretien avec Hugh Roberts, auteur de “Berber Government”, article signé par de Daikha Dridi


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« L’IMPORTANCE DE L’HISTORICITÉ ÉCONOMIQUE, SOCIALE ET GÉOPOLITIQUE, POUR ÉCHAPPER AU PIÈGE RÈDUCTEUR DES APPROCHES ESSENTIALISTES »


extraits: …/…

« LES LECTURES ESSENTIALISTES

EXPRIMENT L’INTÉRÊT

DE CEUX QUI LES ÉNONCENT »

Je mets des guillemets autour de « modernité » précisément pour ne pas tomber dans les clichés, qui sont très enracinés à ce jour, sur le « mythe Kabyle », que vous réussissez très subtilement à éviter. On sent en le chercheur que vous êtes une part indubitable de grande affection et admiration pour le sujet de votre recherche et pourtant comment faites-vous pour ne pas vous laisser happer par la tentation de la lecture essentialiste?

Hugh Roberts : …/… D’abord, parce que je suis sur mes gardes, car les lectures essentialistes, je ne les aime pas. Celles-ci sont toujours réductionnistes, parce qu’elles expriment l’intérêt de ceux qui les énoncent, qui est une volonté de dominer d’une manière ou d’une autre la société ou la population objet de leur regard -qu’elles soient les Kabyles ou les Algériens ou les Arabes ou les Musulmans, etc.- en les réduisant à une essence quelconque.

Ce faisant, une lecture essentialiste inflige des blessures à une société en en faisant un portrait simpliste qui nie sa complexité et donc des éléments de sa vitalité.

En second lieu, parce que j’aime -et j’en suis très conscient- la complexité car celle-ci pose des défis à l’analyste qui s’ambitionne, comme c’est mon cas, d’en rendre compte. Personnellement, je savoure les détails et j’essaie toujours de les comprendre dans mes analyses.

Troisièmement, par principe scientifique, parce que je considère qu’une hypothèse qui rend compte de plus de faits, de plus d’aspects du réel, est évidemment supérieure à celle qui ne rend compte que de ce qu’elle considère, normalement par a priori intéressé et dogmatique, comme « essentiel ». L’hypothèse qui respecte la complexité est plus scientifique que celle qui ne la respecte pas
.
Un chapitre fascinant est comment cette organisation politique de la société kabyle a été influencée si ce n’est produite par l’économie particulière de cette région. Comment expliquez-vous la très forte densité de la population dans la région des Igawawen?

Hugh Roberts : Avouons que cette densité extraordinaire est un peu mystérieuse et qu’il est probable que nous n’en saurons jamais exactement les causes.

Je suggère dans “Berber Government*” que la société kabyle a connu une grande crise à partir du 16e siècle, suite à la prise de Béjaïa par les Espagnols, l’avènement des frères Barberousse et les Ottomans et les guerres qui ont émaillé cette période -entre musulmans et Espagnols, entre la Régence et Koukou, entre la Régence et Qal’a N’Ath Abbas et entre Koukou et Qal’a.

Je soutiens que tout ce chambardement et l’insécurité générale qui était son corollaire ont provoqué des vagues d’immigration des populations du bas pays cherchant refuge à la montagne, mais apportant avec eux dans pas mal des cas des éléments de la culture urbaine, dont l’artisanat commercial et parfois raffiné.

Ceci a fini par devenir un apport immense à la vie économique de la société montagnarde et a permis une croissance démographique qui est allée de pair avec la croissance économique mais aussi avec un changement très important dans le mode de l’habitat des Kabyles, l’émergence du grand thaddarth des Igawawen, qui n’existait pas avant cette période et qui a amené d’autres changements dans le droit local et l’organisation politique par la suite.

C’est du moins mon opinion. Le manque de documentation, pour ne pas parler de chiffres, pour cette période est à peu près total, mais j’ai mis en rapport des informations qui appuient mon hypothèse.


ENTRETIEN AVEC HUGH ROBERTS:

« SANS ETRE EUROPÉENS OU DE FAUX MUSULMANS,

LES KABYLES SAVAIENT SE GOUVERNER »

HuffPost Algérie

par Daikha Dridi

Publication: 25/04/2015

o-hugh-roberts-900.jpg Dans cet entretien réalisé par Daikha Dridi, à San Francisco, Hugh Robert, auteur de Berber Government* s’attaque au « mythe kabyle » très développé dans la littérature coloniale. Il met en exergue la singularité de l’organisation politique de la Kabylie pré-coloniale qui a atteint un niveau permettant de faire face aux crises et de trouver des solutions qui sauvegardent l’intérêt général. Il explique qu’il s’est passé quelque chose de « remarquable » dans le Djurdjura avec le développement d’un système politique extraordinaire, comme on n’en trouve « nulle part ailleurs ». Il est question dans l’entretien de Kabylie, des Igawawen, de l’exhérédation, du royaume de Koukou… Mais aussi de la Libye. Passionnant!

HuffPost Algérie: En Afrique du Nord, les berbérophones et plus précisément les Kabyles algériens sont « moins musulmans » et donc forcément « plus démocrates » que le reste de la population arabophone. C’est en gros cela le « mythe kabyle », une construction coloniale française qui continue à être fréquemment utilisée par journalistes et chercheurs dans leurs analyses de l’Algérie contemporaine. Hugh Roberts, tout en immunisant contre ce type d’analyses, votre livre « Berber Government » sur la Kabylie pré-coloniale rend compte d’une singularité exceptionnelle de la société kabyle à cette époque…

Hugh Roberts: Oui, sauf que les tenants du « mythe kabyle » me semblent avoir raisonné plutôt à l’inverse: Partant des analyses admiratives des « républiques » du Djurdjura faits par les ethnologues quand même sérieux tels Hanoteau et Letourneux, ils ont sauté à la conclusion « puisque les Kabyles sont démocrates, ils sont comme nous et donc ne peuvent pas être de vrais musulmans », ce sur quoi Hanoteau et Letourneux ne les suivaient point.

Pour ma part, je soutiens que la Kabylie pré-coloniale et, en particulier la société des Igawawen du Djurdjura offrent l’exemple le plus développé – on peut même dire le plus raffiné- de la tradition d’organisation politique centré sur la Jema’a, l’assemblée du village ou de la tribu.

Les tenants du « mythe kabyle » ne voyaient cette tradition que chez les Kabyles ou à la limite chez les populations berbérophones en général et, ce faisant, opposaient les Kabyles (ou Berbères) aux « Arabes », catégorie résiduelle aux contours flous. En même temps, ce mythe soutenait que les Kabyles n’étaient que des musulmans « tièdes » voire carrément « anticléricaux » à la française, contrairement aux « Arabes » censés être tous des fanatiques religieux.

Donc ce mythe véhiculait une version précoce de ce qui est devenu un dogme pour une bonne partie de l’opinion occidentale jusqu’à nos jours, à savoir l’incompatibilité fondamentale entre l’Islam et la démocratie. Or, d’une part, beaucoup des populations arabophones, dont personne ne mettait en question la foi religieuse, se gouvernaient par la Jema’a, et, d’autre part, la cité -la communauté politique- kabyle était une cité musulmane: Seuls des musulmans pouvaient en être membres et y participer.

La thèse que les Kabyles en Algérie pré-coloniale avaient un rapport à la religion tout à fait différent de ce qui existait chez les Arabophones est fausse. Ceci ne signifie pas pour autant que les Kabyles n’étaient pas exceptionnels. Ce qui les distinguait, surtout les Igawawen, était la complexité de leur organisation politique et du caractère de leur droit coutumier.

Les meilleurs ethnologues français du 19e siècle, Hanoteau et Letourneux et Émile Masqueray, qu’il ne faut pas confondre avec les tenants du « mythe kabyle », voyaient et décrivaient cela, du moins en partie, mais ne parvenaient pas à l’expliquer.

C’est ce que j’ai voulu faire dans mon livre, en démontrant en quoi cette complexité et singularité étaient les produits, non pas d’un quelconque « génie berbère », mais de l’Histoire sociale, économique et politique très particulière -et, de surcroît, plutôt récente- de la région depuis le début du 16e siècle, la prise de Béjaïa par les Espagnols et l’avènement de la Régence ottomane.

La Kabylie est un sujet qui passionne beaucoup en Algérie et en France et qui continue à inspirer énormément d’ouvrages d’universitaires, historiens, anthropologues. « Berber Government » pourtant constitue à nul doute un véritable tournant. Par exemple, vous commencez par démonter les thèses des deux « maîtres à penser » en la matière, Pierre Bourdieu et Ernest Gellner.

Hugh Roberts: Ce sont deux auteurs pour lesquels j’ai du respect. Je ne pouvais pas écrire mon livre sans les citer et, avant de développer mon analyse, il fallait expliquer pourquoi je ne partage pas les leurs. Pour être concis, j’ai rompu avec la thèse de Gellner en proposant une lecture non-segmentariste de l’organisation politique kabyle en insistant sur la présence et l’importance des institutions.

Ce sur quoi j’ai pris mes distances aussi avec Bourdieu, qui, pour des raisons différentes, avait également tendance à ne pas saisir -voire nier- l’importance de ces institutions. En deuxième lieu, j’ai insisté sur l’approche historique pour compléter et, au besoin, corriger les analyses des anthropologues et des sociologues.

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Bourdieu était contre la guerre et avait un message à passer

Les contributions de Pierre Bourdieu sur la Kabylie sont considérées en Algérie et ailleurs comme les fondements des travaux de recherches modernes sur le sujet, et pourtant vous démontrez une presque insoutenable légèreté de Bourdieu dans son analyse, à quel point ses conclusions sont hâtives et ne sont nullement ancrées dans un raisonnement rationnel…

Hugh Roberts: Oui, il a fait des erreurs de taille que j’ai relevées. Il s’agit des premiers écrits de Bourdieu sur la Kabylie dans son “Sociologie de l’Algérie” et la version anglaise, “The Algerians”, où il offre sa lecture de l’organisation politique.

J’ai beaucoup de respect pour certains de ses autres écrits, dont “Le déracinement” et “travail et travailleurs en Algérie”, et son bel article, « Le sens de l’honneur », que je considère comme une grande contribution à la connaissance de la société kabyle et de la société algérienne en général.

The Algerians” était un des premier livres que j’ai lus tout au début de mes recherches sur l’Algérie et j’ai certainement profité de cette lecture, mais en le relisant plus tard à la lumière de mes propres recherches j’ai constaté beaucoup d’affirmations que je ne pouvais pas accepter.

Notons que Bourdieu a fait ses enquêtes sur le terrain en pleine guerre d’Algérie, le pire des moments pour observer la vie politique locale puisque chaque Jema’a était sous le coup de l’armée française ou aux ordres de l’ALN.
Je pense qu’il faut aussi comprendre que, étant contre cette guerre, Bourdieu avait un message à passer et voulait faire vite. Sociologie de l’Algérie est sorti en 1958. Le problème, c’est qu’il n’a pas revu et corrigé sa première lecture.

Je pense que c’est parce qu’il croyait avoir trouvé, dans son analyse du code d’honneur, la clef de l’organisation kabyle et, optant ainsi pour une analyse essentialiste, ne savait pas concilier l’importance de ce code ni avec l’importance des institutions, sur laquelle Hanoteau et Letourneux et Masqueray avaient raison d’insister, ni avec le fait que les communautés villageoises en Kabylie n’étaient pas toutes fondées sur des rapports de parenté, loin s’en faut, et ce fait lui a échappé.

Ernest Gellner, lui, a tout simplement raisonné par présomption: Que les Kabyles d’Algérie (qu’il ne connaissait pas) devaient avoir une organisation sociale (et politique) similaire à celle des Berbères de l’Atlas marocain (qu’il a longuement étudiés). Pour vous, cela est une erreur colossale.

Hugh Roberts: Oui. Sa thèse de la segmentarité, qui suppose l’absence radicale d’institutions politiques et explique le maintien de l’ordre par le jeu -opposition et équilibre- des segments, qui sont tous des groupes de parenté, et la médiation des saints, ne peut point rendre compte de la vie politique kabyle.

Cependant, on voit dans “Saints Of The Atlas”, son beau livre sur les Ihansalen du Haut Atlas Central marocain, que Gellner avait déjà l’ambition de généraliser à partir de son analyse du pays Ihansalen, région des pasteurs transhumants, aux autres populations berbérophones.

Il manifeste cela dans la critique qu’il a faite de la thèse de Montagne sur les Chleuh entièrement sédentaires du Haut Atlas Occidental et l’Anti-Atlas, que Gellner n’a jamais étudiés de près non plus. Montagne étant mort depuis longtemps, seul Jacques Berque, fort de sa propre étude “Structures sociales du Haut-Atlas”, aurait pu contester sérieusement la théorie de Gellner.

En fait, Berque a laissé entendre, dans la deuxième édition de son livre, qu’il ne croyait pas à cette thèse sur la segmentarité mais il n’a pas pris la peine de la contester frontalement. Ceci étant, ayant revendiqué les Chleuhs sédentaires pour son modèle, Gellner a supposé qu’il pouvait faire de même pour les Kabyles, dont l’habitat, la vie économique et le rapport aux villes, pour ne pas parler de l’organisation politique, ne ressemblent en rien à ceux du pays Ihansalen, comme si rien ne compte à part les liens de parenté et la religion.

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Une organisation politique qui tenait en échec les facteurs de division

Pour en arriver au cœur de votre démonstration: La « modernité » du Kabyle pré-colonial. La modernité dans le sens ou l’organisation des relations sociales dans les villages kabyles Igawawen n’était pas fondée primordialement sur les filiations parentales et tribales, loin s’en faut, il s’agissait bien d’un système politique assez complex

Hugh Roberts: Tout à fait, sauf qu’à aucun moment je ne lui attribue une quelconque modernité. En fait, je n’ai que faire du couplet société moderne-société traditionnelle, qui appartient, à mon avis, à l’époque coloniale et au discours auto-légitimant des puissances occidentales.

La thèse qu’il n’y avait que la parenté (clans, tribus etc.) et la religion ( ‘ulama,igurramen/imrabdhen, zawāyā) était une manière de dire que les populations en question n’avaient pas de vie politique propre, donc ne savaient pas se gouverner et avaient besoin qu’on les gouverne.

Et voilà la justification du régime colonial en Algérie ou du sultanat au Maroc, de la combinaison des deux sous le Protectorat et de la thèse de Gellner que le Haut Atlas Central au Maroc était régi par une combinaison de sociologie -la structure sociale de type segmentaire- et de Hagiarchie – l’autorité, fondée sur la baraka, des saints de la lignée Ihansalen.

(Sur ce point, le cas kabyle est particulier dans ce sens qu’en leur prêtant une capacité hors commun de se gouverner, le mythe kabyle a soutenu que les Kabyles devaient forcément être soit d’une souche lointaine européenne soit de toute façon pleinement aptes à devenir des Français : leur capacité de se gouverner était elle-aussi mise à contribution pour justifier la présence française).

Ce que j’essaie de démontrer est que, sans pour autant être d’origine européenne ou de faux musulmans enclins à se laisser assimiler par la France, les Kabyles et en premier lieu les Igawawen savaient se gouverner.

Ils s’étaient dotés d’une organisation politique qui tenait en échec les facteurs de division liés aux clivages entre familles et lignées par le biais d’un code de droit (qānūn) qui se faisait respecter par tout le monde parce qu’édicté par une assemblée représentative dans laquelle tous les groupes étaient impliqués et dont les débats étaient structurés par des alliances politiques (les sfūf) qui transcendaient les liens de parenté.

Masqueray, qui avait compris beaucoup de cela, y voyait non pas la « modernité » mais des parallèles avec la cité antique des Grecs et des Romains. Plutôt d’assimiler le cas kabyle à d’autres histoires, qu’elles soient modernes ou antiques, je me contente d’insister sur le fait qu’il s’est passé quelque chose de remarquable dans le Djurdjura, le développement d’un système politique extraordinaire, comme on n’en trouve nulle part ailleurs en Afrique du Nord, système complexe, certes, mais aussi cohérent et assez stable, dont est née une tradition politique qui n’a pas encore fini de porter ses fruits.

Donc ce que j’attribue aux Kabyles de la période pré-coloniale, c’est surtout une certaine créativité politique, une capacité remarquable de faire face à une situation de crise et trouver des solutions susceptibles de sauvegarder l’intérêt général en innovant dans leur organisation politique.

Faire l’impasse sur la Régence rend la Kabylie incompréhensible

Cette organisation politique émerge petit à petit principalement -vous le montrez à travers une fascinante, longue et minutieuse analyse de l’origine de la décision « d’officialiser » en quelque sorte l’exhérédation de la femme en Kabylie- des interactions et frottements avec la Régence ottomane.

Hugh Roberts: Oui, c’est cela. Les observateurs français ont eu tendance à se rabattre sur la thèse raciale du « génie berbère » pour expliquer les « républiques » kabyles. En partie parce qu’ils ne voulaient ou ne pouvaient pas tenir compte du rôle de la Régence ottomane, dont il fallait sous-estimer voire nier l’influence dans l’arrière-pays et la dépeindre comme seulement oppressive afin de soutenir la thèse que la France a « libéré » le pays d’une tyrannie.

Discours déjà expérimenté en Égypte par Napoléon et revenu à la mode de nos jours, de manière on ne peut plus grotesque, en Irak, en Libye, etc. Or, faire l’impasse sur le rôle de la Régence, c’est rendre le cas kabyle incompréhensible. J’ai donc essayé de penser et de raconter l’histoire des relations entre le Djurdjura et les Ottomans.

Et je soutiens que, après la fin du « royaume » de Koukou, les tentatives de la Régence de pénétrer la région ont provoqué une résistance qui, chez les Igawawen, a débouché sur des développements dans leur organisation politique. Et, surtout, l’émergence de ce que j’appelle « les systèmes de sfūf  » à la faveur des proclamations de l’exhérédation de la femme, événements -car il n’y avait pas une seule réunion qui a décidé de cela mais au moins trois si ce n’est pas quatre- qu’il convient de repenser complètement et voir sur un tout autre angle.

Pressés de trouver des indigènes susceptibles de se laisser assimiler et donc de devenir des supports de la présence française, des administrateurs et d’autres mythomanes français ont sauté sur cette histoire de l’exhérédation de la femme comme la preuve que les Kabyles n’étaient pas de vrais musulmans sous prétexte que les Kabyles rejetaient la Shari’a.

Ce faisant, ils ont établi une interprétation de la soi-disant exhérédation de la femme qui ne fait pas de sens, puisque la femme kabyle était déjà « exhérédée » et ceci depuis longtemps, tout comme les femmes dans les autres régions de l’Algérie, arabophones comme berbérophones.

Tout cet édifice d’interprétation est donc faux. Ces réunions et ces décisions des Kabyles n’avaient pas pour objectif de priver la femme de ses droits d’héritage mais un tout autre objectif, que j’explique dans mon livre. Et leur conséquence la plus importante était une modification ou développement de l’organisation politique kabyle qui n’a pas eu d’équivalent ailleurs et a duré jusqu’à la conquête en 1857 et, sous d’autres formes, bien au-delà.

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« Les lectures essentialistes expriment l’intérêt de ceux qui les énoncent »

Je mets des guillemets autour de « modernité » précisément pour ne pas tomber dans les clichés, qui sont très enracinés à ce jour, sur le « mythe Kabyle », que vous réussissez très subtilement à éviter. On sent en le chercheur que vous êtes une part indubitable de grande affection et admiration pour le sujet de votre recherche et pourtant comment faites-vous pour ne pas vous laisser happer par la tentation de la lecture essentialiste?

Hugh Roberts: D’abord, parce que je suis sur mes gardes, car les lectures essentialistes, je ne les aime pas. Celles-ci sont toujours réductionnistes, parce qu’elles expriment l’intérêt de ceux qui les énoncent, qui est une volonté de dominer d’une manière ou d’une autre la société ou la population objet de leur regard -qu’elles soient les Kabyles ou les Algériens ou les Arabes ou les Musulmans, etc.- en les réduisant à une essence quelconque.

Ce faisant, une lecture essentialiste inflige des blessures à une société en en faisant un portrait simpliste qui nie sa complexité et donc des éléments de sa vitalité.

En second lieu, parce que j’aime -et j’en suis très conscient- la complexité car celle-ci pose des défis à l’analyste qui s’ambitionne, comme c’est mon cas, d’en rendre compte. Personnellement, je savoure les détails et j’essaie toujours de les comprendre dans mes analyses.

Troisièmement, par principe scientifique, parce que je considère qu’une hypothèse qui rend compte de plus de faits, de plus d’aspects du réel, est évidemment supérieure à celle qui ne rend compte que de ce qu’elle considère, normalement par a priori intéressé et dogmatique, comme « essentiel ». L’hypothèse qui respecte la complexité est plus scientifique que celle qui ne la respecte pas.

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Un chapitre fascinant est comment cette organisation politique de la société kabyle a été influencée si ce n’est produite par l’économie particulière de cette région. Comment expliquez-vous la très forte densité de la population dans la région des Igawawen?

Hugh Roberts: Avouons que cette densité extraordinaire est un peu mystérieuse et qu’il est probable que nous n’en saurons jamais exactement les causes.

Je suggère dans “Berber Government” que la société kabyle a connu une grande crise à partir du 16e siècle, suite à la prise de Béjaïa par les Espagnols, l’avènement des frères Barberousse et les Ottomans et les guerres qui ont émaillé cette période -entre musulmans et Espagnols, entre la Régence et Koukou, entre la Régence et Qal’a N’Ath Abbas et entre Koukou et Qal’a.

Je soutiens que tout ce chambardement et l’insécurité générale qui était son corollaire ont provoqué des vagues d’immigration des populations du bas pays cherchant refuge à la montagne, mais apportant avec eux dans pas mal des cas des éléments de la culture urbaine, dont l’artisanat commercial et parfois raffiné.

Ceci a fini par devenir un apport immense à la vie économique de la société montagnarde et a permis une croissance démographique qui est allée de pair avec la croissance économique mais aussi avec un changement très important dans le mode de l’habitat des Kabyles, l’émergence du grand thaddarth des Igawawen, qui n’existait pas avant cette période et qui a amené d’autres changements dans le droit local et l’organisation politique par la suite.

C’est du moins mon opinion. Le manque de documentation, pour ne pas parler de chiffres, pour cette période est à peu près total, mais j’ai mis en rapport des informations qui appuient mon hypothèse.

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Le puzzle du royaume de Koukou

Votre livre relate longuement l’avènement et la disparition du royaume de Koukou, mais vous en faites une lecture totalement nouvelle et originale, pourtant vous partez des sources documentaires et historiques disponibles et connues de tous.

Hugh Roberts: Disponibles, en principe, de tous, sans doute, mais ce n’est pas sûr qu’elles aient été connues de tous. J’ai mis beaucoup de temps à glaner, à droite et à gauche, des informations et des traditions sur Koukou et sur les Ath L-Qadi, puis j’ai mis autant du temps à réfléchir sur ces informations.

Le travail de ce chapitre a été un travail de synthèse, comme avec un puzzle: Le problème était de trouver comment mettre toutes ces informations ensemble pour qu’elles donnent un résultat, un tableau si vous voulez, consistant avec les faits, cohérent et plausible. Là, encore une fois, il s’agissait de faire très attention à l’Histoire et la chronologie en particulier.

À votre avis, comment cette forme d’organisation politique particulière influence-t-elle le système politique algérien d’aujourd’hui?

Hugh Roberts: C’est un sujet que je ne traite pas dans Berber Government, mais que j’ai abordé provisoirement dans plusieurs de mes écrits déjà sortis, dont le chapitre sur le FLN (« The FLN: French Conceptions, Algerian Realities ») dans The Battlefield.

J’ai soutenu que, pour comprendre le FLN et, partant, l’État-FLN, il faut tenir compte du rôle, dans son organisation politique interne, des traditions spécifiquement algériennes et, en premier lieu, la tradition de la jema’a comme instance à la fois de la décision politique et de la représentation politique de la population concernée, condition de la légitimité des décisions prises.

Cette tradition n’est pas l’apanage exclusif des Kabyles ni des Berbérophones, elle appartient à la plupart des populations des campagnes algériennes, même si nous en rencontrons la variante la plus développée chez les Igawawen du Djurdjura, ce qui facilite l’étude de sa logique et de ses règles tacites.

Ceci dit, il reste bien des aspects à inclure dans un traitement compréhensif du rôle des traditions politiques algériennes. Ce sujet vaut à lui seul un tout autre livre, sur l’Algérie post-coloniale, que je suis en train d’écrire.

Vous avez écrit et publié ce livre en anglais, y a-t-il un projet de traduction en français ou en arabe pour le rendre plus accessible aux lecteurs algériens?

Hugh Roberts: C’est mon souhait. Je tiens beaucoup à ce que les lecteurs algériens puissent me lire. Jusqu’à présent, il n’y rien de concret mais mon livre est récent et cette possibilité a été évoquée avec une maison d’édition.

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Sur la Libye, argumenter contre l’orthodoxie des puissants

En dehors de l’Algérie vous avez dans les récentes années fait des contributions brillantes sur la descente aux enfers en Libye mais aussi sur la fausse révolution égyptienne, vous avez un style d’écriture très particulier, comment parvenez-vous à écrire de manière à la fois très érudite et très personnelle?

Hugh Roberts: J’ai écrit sur des sujets qui m’interpellent parce que d’importance politique à mes yeux, en particulier sur des questions d’actualité qui font l’objet d’une propagande mensongère et mystificatrice à fond la caisse, comme c’était le cas de l’intervention militaire en Libye en 2011 et du coup militaire en Égypte en 2013.

Je pense que, pour combattre des thèses mensongères, il faut pouvoir faire la lumière sur une situation, ce qui exige de déployer des arguments qui, tout en contestant l’orthodoxie des puissants et de leurs médias, soient susceptibles de convaincre parce que solidement appuyés par des preuves et ordonnés par un raisonnement cohérent.

Je m’efforce donc de maîtriser au maximum le dossier en question, d’être sûr de mes faits. En même temps, il s’agit des pays ou des questions dans lesquelles je me suis personnellement investi. J’avais vécu au Caire entre 2001 et 2012 et je connaissais un certain nombre des acteurs politiques mais surtout les circonstances particulières de ce qui s’est passé en 2011 et donc le background de ce qui s’est passé en 2013.

Pour la Libye, cette crise a éclaté au moment où je reprenais du service à l’ICG (International Crisis Group) et c’était à moi, en tant que directeur du projet Afrique du Nord, de proposer la ligne politique du Groupe sur cette affaire.

J’ai soutenu auprès de mes collègues que l’ICG ne devait pas cautionner une intervention militaire mais appeler, arguments à l’appui, à un cessez-le-feu et des négociations, ce que l’ICG a fait très publiquement avant même le vote au Conseil de Sécurité qui a donné l’autorisation recherchée par les va-t-en-guerre.

Cette prise de position s’est avérée la position de l’Union Africaine aussi. J’avais été très engagé dans les débats autour de cette affaire, ce qui a fait que, quand j’en suis venu à écrire mon article dans la London Review Of Books, c’était en partie un témoignage personnel que j’y livrais.

Vous venez de publier en Algérie, aux éditions Barzakh, un recueil de textes de réflexion sur la Kabylie et la crise institutionnelle en Algérie de manière plus large, cela veut-il dire que les lecteurs algériens vont pouvoir désormais lire vos contributions passées et futures directement sans devoir attendre de passer par des éditeurs occidentaux?

Hugh Roberts: Je suis très reconnaissant à Sofiane Hadjadj et Selma Hellal d’avoir bien voulu publier un recueil de mes écrits. J’ai toujours espéré pouvoir m’adresser à des lecteurs algériens et, grâce aux Éditions Barzakh, j’ai enfin commencé. Bien sûr, je souhaite continuer dans ce sens.

sources Huffpost maghreb

* « Berber Government. The Kabyle Polity In Pre-Colonial Algeria ». I.B. Tauris. London, New York: 2014.


pour accéder à l’article original en entier et au diaporama, cliquer sur le lien: (…)


TOUR D’HORIZON. COMMENT DÉNOUER L’IMPASSE POLITIQUE? OPINION DE SAOUDI ABDELAZIZ


publié par Saoudi Abdelaziz

blog algerie infos

le 26 avril 2015

Dans un contexte prolongé de rapports de force figé, la question de l’intervention politique de la « base populaire » pour favoriser le dénouement de la situation est de plus en plus à l’ordre du jour. Le mouvement citoyen qui a émergé à In-Salah au début de 2015, donne une idée de la disponibilité du « gisement citoyen ». Après plusieurs mois à tenter pousser l’âne mort, le FFS a buté devant la stratégie antipolitique qui est la clé du système algérien de contrôle, à l’oeuvre depuis 58 ans. Mettant à l’écart cycliquement, par la ruse et la force, la population et les leaders qui en émergent. La tentative avortée du FFS a joué le rôle de révélateur de ce bloquage systèmique.

L’essence anti-politique du système algérien

On admet aujourd’hui largement que le paysage politique, avant et après l’indépendance, est marqué par l’influence occulte exercée par les services de protection du système. La pseudo réforme pluraliste qui a suivie les journée d’octobre 1988 n’a pas mis fin à cette réalité. On peut même affirmer qu’au plan politioque, la mise en oeuvre de cette réforme chadliste a conduit à de grave reculs politiques. On peut citer la liquidation du PAGS principal parti de gauche forgé dans la clandestinité, et un peu plus tard l’inféodation au DRS, de la direction du FLN et des autres partis.

Seul le FFS a évité cette mise sous tutelle, en refusant de participer au jeu politique animé par les services secrets. En janvier 1993, à la veille du congrès de liquidation du Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS), je plaidais pour l’existence de « partis affichant clairement leurs drapeaux, fondés sur des intérêts nets, des amitiés fortes. Une cohésion qui rendra l’Algérie cohérente. Sinon, tout se mélange, rien n’est intelligible. Malgré les défauts qu’ils engendrent les partis sont des piliers de la démocratie, parce qu’ils permettent d’identifier les intérêts honnêtement. C’est l’expression d’une société civilisée ».

Dans un article récent sur le site Huffpost-Algérie, intitulé « Le niveau politique n’en finit pas de se dégrader au sein du FLN « Mohamed Saadoune cite les propos de feu Abdelhamid Mehri qui évoquait le « complot scientifique » mené en 1996 contre la direction du FLN: « Le traitement a consisté en une ordonnance grasse de la part de certains services de l’Etat qui croyaient, et sans doute le croient-ils encore, que les missions qui leur ont été confiées leur donnent le droit de gérer d’une manière ou d’une autre le fonctionnement des organisations sociales, partis et associations, de promouvoir certains de leurs dirigeants, de sélectionner leurs candidats aux assemblées élues, de rectifier leurs lignes politiques en cas de nécessité dans le sens qui sied à l’ordre établi (…) Cette forme de complot scientifique est en fait un composé organique du système de pouvoir et un instrument de gestion de la démocratie de façade ».

La flamme politique couve sous les cendres

L’article de Saadoune se termine sur ce mot d’un militant du FLN: « Tah ennivo bezzaf ». Cette parole est-elle de la même veine que les propos de Mustapha Cherchali, Abdelkader Zidouk, Abbas Mekhalif, Amar Aïchaoui, Mohamed Bougatef et Halima Lakhel qui affirment: «Le FLN est passé de la position du militantisme à celle de faux témoin». Dans une lettre ouverte, ces six membres du comité central du FLN ont décidé «d’appeler le pouvoir en place à ouvrir le débat avec le peuple et revoir sa politique en mettant les intérêts de la collectivité devant ceux de la logique du pouvoir».

« La rareté des espaces de réflexion »

Au sortir de la décennie noire, l’action de contrôle DRS a très vite été tournée vers le mouvement social, qui a pris un élan considérable. Sous des formes diverses, plus ou moins organisées, les actions de masse du Printemps social algérien ont sans doute imprimé une marque profonde sur la politique actuelle et future de répartition du revenu national. Le mouvement social a contraint le pouvoir à d’importantes concessions. Succès que les milieux libéraux attribuent à une stratégie calculée du pouvoir « d’achat délibéré de la paix sociale ».

Pourquoi le mouvement syndical et social ne débouche-t-il pas sur un engagement politique plus massif sur les questions globales auxquelles est confronté le pays? Adel Abderrazak , syndicaliste enseignant est cité dans le compte rendu d’un débat rapporté par Ameyar Hafida sous le titre « Piégé par l’action immédiate, le mouvement social néglige la réflexion ». L’enseignant déclare notamment à propos du pouvoir politique: « celui-ci se donne tous les moyens, par la division, l’entrisme et le clonage, pour encadrer et grignoter les espaces que se fabriquent ces mouvements”. Pour l’enseignant universitaire, la nouveauté chez les mouvements sociaux actuels réside dans le fait qu’ils ont “une expression de plus en plus citoyenne” et que leurs revendications sont liées au “vécu” des citoyens. L’ancien responsable du Cnes a d’ailleurs mis en avant la prise de conscience des mouvements sociaux qui, à l’exemple du mouvement d’In-Salah, “se battent sur leur territoire”. Adel Abderrazak a, cependant, critiqué “l’activisme forcené” des syndicats autonomes et associations, en déplorant “la rareté” des espaces de réflexion.

Cet activisme, a-t-il expliqué, est parfois un élément réapproprié par les pouvoirs publics et l’État, “pour assommer les mouvements sociaux”.

Après avoir fait l’expérience de la recherche d’une sortie par le haut de l’impasse politique, nopus titrions dans le blog au lendemain du meeting de la salle Atlas: « Le FFS veut encourager une dynamique politique de masse ». Nous rapportions les propos tenus par le premier secrétaire du FFS indiquant que ce parti opte pour un encouragement plus résolu de l’action poitique populaire à la base : « Nous refusons cette perversion du jeu en boucle fermée où les partis politiques sont considérés comme des pions que l’un ou l’autre clan du pouvoir va jouer contre les autres. Nous refusons cette perversion du jeu politique (…). L’espoir vient de la capacité de notre peuple à inventer tous les jours de nouvelles manières de résister et de tenir face aux épreuves. L’espoir vient de l’invention de solidarités nouvelles, de la multiplication des initiatives et de la détermination à aller de l’avant ».

Évoquant hier la préparation du congrès du pôle d’opposition de la CTLD, le secrétaire général du mouvement El Islah, Djahid Younsi, après avoir naturellement-affirmé: «L’opposition se porte bien aujourd’hui », ajoute : « Mais il est nécessaire d’élargir sa base populaire».

L’universitaire de gauche Nadir Djermoune écrit de son côté: « La crise actuelle est une crise de représentation politique qui exige une rupture avec les institutions actuelles et la construction d’un processus constituant qui mette en place une démocratie où les assemblée élues au suffrage universel, et sous contrôle populaire, de la commune au niveau national, qui décident de toutes les questions politiques, sociales et économiques. Cela exige à son tour que les travailleurs et les travailleuses et les couches populaires fassent irruption sur la scène politique ».


TALEB ABDERRAHMANE: LE FILS DU PEUPLE

par Mohamed Rebah

raina.dz

le 9 avril 2015

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LE FILS DU PEUPLE

Taleb Abderrahmane est né en 1930, l’année de la célébration, à grands cris, par la République française, du «centenaire de la prise d’Alger». «La glorification de la conquête française… fut ressentie comme une humiliation et par les traditionalistes pieux et par les éléments les plus politisés», écrit l’historien Charles-Robert Ageron dans un texte où il cite Cheikh Abdelhamid Ben Badis, fondateur, en 1931, de l’Association des Oulamas: «Ces défilés militaires et toutes ces vaines parades dans lesquels leur orgueil de vainqueur trouvera sa satisfaction constituent une suprême atteinte à notre dignité et une injure à la mémoire de nos glorieux pères.»

Dans la Casbah indigène – la Vieille Ville, étalée sur 20 hectares, déjà surpeuplée par l’arrivée vers 1903 des populations fuyant la misère de Kabylie – où se croisent revendications sociales et aspiration à l’indépendance, «une sorte de dicton populaire circula à travers ses étroites ruelles : «Les Français célèbrent le Premier Centenaire de l’Algérie française. Ils ne célébreront pas le second.» (C.H.Ageron).

Taleb Abderrahmane vint au monde le 5 mars 1930 à une période où les Algériens autochtones sont soumis au Code infâme de l’Indigénat, institué, en 1881, par la Troisième République française, toutefois une période féconde où le mouvement indépendantiste, lancé dans l’émigration ouvrière en France en mars 1926, sous l’impulsion de l’Internationale communiste, s’implante en Algérie.

L’Etoile nord-africaine (ENA), dirigée de Paris par Messali Hadj, crée, l’été 1933, une première section au cœur de la Casbah. Elle s’articule autour du syndicat CGTU des traminots d’Alger animé par Ahmed Mezerna. Celui-ci s’entoure de Salah Gandhi, Rabah Moussaoui et Ahmed Yahia, envoyés par Messali Hadj à Alger, et tient les réunions chez lui. Mais, vite, la plaque tournante se déplace à l’atelier de serrurerie de Mohamed Mestoul, au 10 rue de Bône.

La première tâche de ce groupe est la diffusion du journal El Oumma, édité à Paris. Ce journal, qui sort épisodiquement dans la capitale française, constitue le lien entre les nouveaux adhérents issus des milieux populaires. Mohamed Mestoul, véritable cheville ouvrière, est porté, par Messali Hadj, à la présidence des sections de l’ENA qui se forment d’abord autour de la Casbah puis à Belcourt, Notre Dame d’Afrique, Réghaia, Cap Matifou, Boufarik, Blida.

Suite à l’interdiction de l’Etoile nord-africaine, au mois de janvier 1937, par le gouvernement français, présidé par le socialiste Léon Blum, Messali Hadj fonde au mois de mars 1937, à Nanterre, dans la banlieue ouvrière parisienne, le Parti du peuple algérien (PPA). Rentré de France, il l’installe, en octobre 1937, dans les locaux de l’organe de l’ENA, El Oumma, à la rue de Thèbes, berceau du mouvement national moderne. Ce parti, qui se réfère à l’Islam et au grand passé arabo-islamique, sera rapidement le mouvement de masse majoritaire.

Il fera de la Casbah, particulièrement dans sa partie haute, le « Djebel », qui vit dans le monde du travail, la citadelle du patriotisme.

L’ÉCOLE

En 1930, le père d’Abderrahmane avait trente-neuf ans. Originaire de la commune mixte de Mizrana, en Kabylie, il vint s’installer dans la partie haute de la Casbah, en 1910, à l’âge de dix-neuf ans. Il commença par travailler comme boulanger, métier qu’il hérita de son père, Ali. Puis, petit à petit, il se spécialisa dans la pâtisserie, métier qu’il exerça avec son frère Abdelkader, d’abord chez Guignard, à la rue Bab Azzoun, au coin de la place du Gouvernement (place des Martyrs), puis chez Zinet (spécialiste de la pâtisserie dite orientale). Malgré une santé fragile, on le voit, chaque matin à l’aube, quitter le domicile familial, pour aller gagner le pain de ses enfants.

En 1935, il aménagea au 5 impasse des Zouaves (Mohamed Aghrib) dans la maison de la famille Ighil, attenante à la mosquée Sidi Ramdane. Taleb Abderrahmane vécut avec ses parents, sa grande sœur Fatma et ses deux frères, M’hamed et Chérif, dans une pièce de six mètres sur trois. C’est dans cette espace exigu qu’il fit ses études et acquit des compétences qu’il mit, le moment venu, au service de la Patrie.

Au mois d’octobre 1937, le père Taleb inscrit son fils à l’école indigène du boulevard de Verdun (école Braham Fatah). Heureux de le voir s’intéresser à l’école, il consent de gros sacrifices pour lui assurer une bonne scolarité.

Les conditions de vie étaient particulièrement dures dans ces années dominées par le régime raciste de Vichy. Dans l’unique pièce familiale, le jeune Abderrahmane fait ses devoirs, le soir, à la lumière de la bougie ou du quinquet.

Il n’y avait pas d’eau courante à la maison comme d’ailleurs dans la majorité des 2000 immeubles qui composaient la Casbah.

Malgré toutes les difficultés, il débute bien ses études grâce à l’aide des instituteurs comme Mohamed Branki, Lichani, Benblidia. Son voisin de palier, le fils de la propriétaire de la maison, Saïd Ighil, garde d’Abderrahmane le souvenir d’un enfant absorbé par ses devoirs scolaires. «Il eut pour voisins d’école Kasbadji, Mohamed Ifticène, M’hamed Bahloul, Rabah Bougdour, Abderrazak Belhaffaf, Yahia Benmabrouk, Abdelkader Chérif, Ali Touil, tous des enfants du quartier, mais dont il ne partageait pas les loisirs», se souvient-il.

De cette école conçue pour les enfants indigènes, le jeune Abderrahmane sort, en juin 1944, avec le diplôme du certificat de fin d’études primaires en poche, un titre très prisé à l’époque.

Admis au concours d’entrée en sixième, il passe au cours complémentaire Sarrouy, à la rue Montpensier. À l’origine, cette école, appelée «école arabo-française», était destinée aux fils de notables qui, après l’obtention du certificat d’études, allaient poursuivre des études en arabe à la Médersa d’Alger d’où ils sortaient avec un diplôme d’auxiliaire de la justice musulmane.

Le diplôme du Brevet d’études du premier cycle (B.E.P.C) en poche, Taleb Abderrahmane, entre en octobre 1949, en classe de Seconde, au collège moderne du boulevard Guillemin. Son esprit s’ouvrait aux idées progressistes portées par des professeurs comme Louis Julia.

Le cercle de ses amis s’agrandit et se diversifie.

DANS LA CASBAH COMBATTANTE

Le défilé patriotique du 1er mai 1945, organisé par le PPA, prit sa source au cœur de la Casbah. Le jeune Abderrahmane suivit la foule qui avait pris le chemin de la Grande Poste où la GGT devait tenir un meeting à l’occasion de la Fête du Travail.

Ce défilé fut stoppé par les tirs des soldats français au niveau de la rue Mogador (Harrichet).

La nouvelle de l’assassinat de Mohamed El Haffaf, qui avait déployé le drapeau algérien en pleine rue d’Isly (aujourd’hui Larbi Ben M’Hidi), circula dans les rangs des manifestants comme une traînée de poudre. Pour tous les patriotes, ceci fut ressenti comme une épreuve de feu.

Dans ces années 1940-1950, le cœur de la Casbah patriotique battait au rythme des luttes contre l’oppression coloniale.

Les habitants de la Vieille Ville, toujours en contact avec la campagne kabyle et très sensibles à ce qui s’y passait, réagirent vivement contre la répression qui sévissait dans le douar Sid Ali Bounab de la commune de Camp du Maréchal (Tadmaït).

Sous le prétexte de rechercher, dans le douar, un maquisard, «des gourbis ont été démolis, d’autres saccagés, les provisions détruites, les sacs de blé et d’orge éventrés, les bidons d’huile et de pétrole crevés, leur contenu répandu sur le sol et mélangé aux denrées pour les rendre inutilisables…Les habitants rassemblés sur la place, battus et insultés, leurs femmes bousculées et humiliées», rapporte Alger républicain.

Un Comité d’aide aux victimes de Sid Ali Bounab prit naissance. Des familles, comme celle de Taleb Abderrahmane, apportèrent leur soutien matériel malgré leurs maigres moyens d’existence. Les dockers, rompus à la lutte collective, furent à l’avant-garde dans cette campagne de solidarité.

En octobre 1951, une photo, publiée en manchette par le quotidien anticolonialiste Alger républicain, montre Taleb Abderrahmane avec une délégation des jeunes de la Casbah se rendant au consulat britannique à Alger pour protester contre l’envahissement de l’Egypte par les forces britanniques revanchardes.

LES JEUNES UNIS DANS UN MEME COMBAT

Taleb Abderrahmane vivait pleinement avec passion les évènements. Il s’impliqua dans le combat des jeunes de son âge. Il fit connaître autour de lui la déclaration commune diffusée, en 1952, par l’AEMAN, les SMA, l’UJDA, la Jeunesse du MTLD, la Jeunesse de la CGT, les BSMA, la Jeunesse unitaire musulmane, à l’occasion de la célébration de la Journée internationale de la jeunesse contre le colonialisme, organisée dans le monde par la FMJD, chaque année le 21 février: «Chaque jour amène son cortège de répression, de crimes colonialistes : sang, larmes et misères pour notre peuple et notre jeunesse. On tue chez nous, au Maroc, en Tunisie, en Egypte. On massacre au Viet-Nam et en Corée, écrivent en substance ces organisations de la jeunesse algérienne. Des femmes , des enfants, des hommes tombent en martyrs, en héros, devant «l’ordre impérialiste», pour la cause sacrée de tous les peuples, l’indépendance nationale et la paix mondiale…Le cri jaillit de partout, dans toutes les langues : Indépendance ! Indépendance!…En ce 21 février, certains de la justesse de notre cause, nous nous présentons unis fraternellement pour l’indépendance nationale, la paix et le progrès, contre l’impérialisme…»

Cette manifestation accéléra la constitution du Front national de la jeunesse algérienne qui vit le jour le 2 mars 1952. Sa naissance fut saluée par l’organe des SMA, «La Voix des Jeunes», où Taleb Abderrahmane avait des amis comme Ali Hadj Ali: «Voilà un beau programme. Il nécessite beaucoup de courage et des sacrifices de tous les instants. Mais l’ardeur, la foi et la sincérité qui caractérisent la jeunesse sont les meilleurs garants du succès», écrivait Omar Lagha, vice-président des SMA.

Dans son édition hebdomadaire datée du jeudi 6 mars, Liberté, organe du PCA, publiait en page Une, sous le titre, étalé sur huit colonnes, Salut au Front national de la jeunesse algérienne, un article de Nour Eddine Rebah, dirigeant de l’UJDA, dont Taleb Abderrahmane partageait les idées politiques. Cet écrit, qui fait date, présentait cette union des forces juvéniles comme une victoire sur la voie de l’Indépendance et de la Paix, un moyen essentiel qui «ébranlera jusqu’à sa base l’édifice hideux de l’impérialisme.»

Le Front de la Jeunesse, dont le but avoué était de briser le cloisonnement entre les différentes associations qui se réclamaient de la nation algérienne, fut l’œuvre d’hommes lucides comme Salah Louanchi, cadre dirigeant du MTLD et des SMA, qui écrivait dans La Voix des Jeunes dont il était le directeur: «Les Algériens en général, les jeunes en particulier, sont assez mûrs pour réaliser, sans abandonner quoi que ce soit de leur personnalité – ils l’ont d’ailleurs souvent prouvé – des alliances avec quiconque chaque fois que ces alliances sont souhaitables et possibles», s’adressant à certains esprits sectaires malfaisants.

Le 28 avril, dans la Basse – Casbah, les enfants manifestaient avec leurs aînés pour l’acquittement des militants de l’OS, arrêtés en 1950, dont le procès se déroulait au Palais de justice, rue Colonna d’Ornano. La police raciste, qui, pour leur barrer la route, avait investi, dès les premières heures de la matinée, les rues Porte-Neuve, Duvivier, Randon, de la Lyre et d’Oran, épaulée par les gardes-mobiles armés de mousquetons, venus à la rescousse, tira sur eux. Deux d’entre ces enfants, âgés de douze ans, furent blessés.

L’essor du mouvement indépendantiste dans cette Casbah combattante faisait peur aux autorités coloniales. La répression ciblait particulièrement les jeunes à la pointe du combat.

À Orléansville, le 14 mai, au marché à bestiaux, à l’entrée de la ville, une foule nombreuse venue écouter le discours de Messali Hadj, en tournée dans la région, était prise à partie par le commissaire de police qui tua froidement, d’une balle en plein cœur, le jeune Djillali Neggab, âgé de 24 ans et blessa mortellement Dja Khia.

Interpelé, Messali Hadj fut conduit dans la journée à la base militaire de Boufarik d’où il fut embarqué dans un avion spécial et expulsé en France.

Suite à cette répression sauvage et sanglante, le MTLD et le PCA, éléments moteurs du Front Algérien fondé le 5 août 1951, bien implantés dans la Casbah, décidèrent d’une action commune et lancèrent un appel au peuple algérien à réagir avec vigueur au coup de force des autorités coloniales. «Effrayés par l’ampleur et le développement du mouvement national, écrivaient-ils, les colonialistes français accentuent la répression en Algérie. Après les lourdes condamnations des patriotes d’Oran, de Bône et de Blida, après les saisies de Liberté et de l’Algérie libre, après les procès intentés à La République Algérienne (organe central de l’UDMA) et à Alger républicain, après l’interdiction des manifestations traditionnelles du 1er mai, après l’arrestation et la condamnation de nombreux militants syndicaux, patriotes et travailleurs, après les fusillades policières d’Alger et d’Oran, le colonialisme fait de nouveau couler le sang des Algériens…Le devoir est de réagir et protester avec vigueur.» Taleb Abderrahmane était de ceux qui diffusèrent cet appel.

Les deux partis appelèrent à faire du 23 mai une «journée nationale de lutte contre la répression et l’expulsion de Messali Hadj ». Ce jour, les manifestants clamèrent partout : «Nous refusons de subir cette politique de force que l’on tente de nous imposer. Les matraques et les déportations sont impuissantes à régler les problèmes qui se posent ici. Nous condamnons la répression et nous entendons faire tout ce qui que nous pouvons pour la faire reculer. Assez d’emprisonnements, assez d’interdictions, assez de lettres de cachet et d’exactions, assez de fusillades d’enfants ou de jeunes gens!» La journée de protestation fut une réussite. Les magasins de la place de Chartres, de la rue de la Lyre, des rues Randon et Marengo, dans la Basse Casbah, étaient restés fermés toute la journée. Leur fermeture transforma la Vielle Ville en ville fantôme.

Les dockers observèrent une grève de 24 heures, paralysant le port d’Alger. Les jeunes des SMA, de l’UJDA, du MTLD et de l’AEMAN – noyau du Front national de la jeunesse – expliquaient, dans des meetings volants tenus dans les quartiers populaires, le sens politique de cette journée de lutte, reprenant les termes de la déclaration rédigée ensemble par leurs mouvements: «Tous les Algériens, les jeunes en particulier, condamnent énergiquement ces graves atteintes portées à leurs libertés fondamentales et entendent opposer à cette répression accrue leur ferme volonté de lutte.»

Le samedi 25 juillet 1953, la Casbah solidaire, à laquelle s’identifiait Taleb Abderrahmane, était présente au port d’Alger, lors de l’arrivée des dépouilles mortelles des victimes de la fusillade du 14 juillet à Paris où la police tira sur les Algériens qui manifestaient à l’appel du MTLD. Les dockers tiennent à porter eux-mêmes les cercueils d’Amar Tabdjadi, Abdallah Draris, Abdallah Bacha, Tahar Madjine.

C’est dans ce monde en lutte que se développa la conscience politique de Taleb Abderrahmane

LA PASSION POUR LA CHIMIE

Nul ne sait d’où est venue sa passion pour la chimie. À l’école Sarrouy, il était le seul à participer en classe de sciences physiques. Il s’était fait remarquer par son professeur pour son esprit curieux. Sa mère Yamina, toute fière de son fils aîné, raconte qu’à la maison, il s’appliquait à refaire les manipulations développées dans son livre. Elle le plaisantait en l’appelant: «Monsieur le professeur». Il avait même appris l’allemand pour analyser les expériences du père des fusées V2, Vernher von Braun.

À la faculté des sciences, le professeur Berlande, qui avait remarqué ses compétences, lui confiait les analyses demandées par le secteur industriel.

LE CAFÉ TLEMCANI

En dehors des cours, Taleb Abderrahmane fréquentait le café Tlemçani au quartier de la Marine, d’où le port d’Alger, avec son club nautique et ses petites embarcations, s’offrait à la vue. Dans ces moments d’effervescence du patriotisme, le café Tlemçani est un point de fréquentation politique. Le dimanche matin particulièrement, il est le lieu de rencontre privilégié des musiciens, des comédiens, des sportifs. C’est là qu’est née l’AGVGA de la fusion, en 1931, de deux vieilles sociétés de gymnastique indigènes, l’Avant-Garde d’Alger (AGA), créée en 1895, et la Vie au Grand Air (VGA), fondée en 1922.

On voyait Taleb Abderrahmane à la table des militants du MTLD, invité par son camarade de quartier, Ahcène Askri, un humble cordonnier, dont il partageait les idées politiques. D’un tempérament timide, il ne se mêlait pas à la conversation. Il se contentait d’écouter.

Ahmed Ghermoul, né en 1910, était le plus âgé de l’assistance. Un des fondateurs du syndicat CGT des traminots d’Alger dont il assura la fonction de secrétaire général de 1946 à 1954, il fut avec Ahmed Mezerna et Mohamed Khider parmi les animateurs des grèves de 1936 qui virent les militants du PPA entrer en masse à la CGT naissante. En 1947, «tout en préservant son autonomie de conduite, écrit l’historien René Gallissot, il fait le lien entre les dirigeants communistes de la CGT et les responsables des affaires sociales et syndicales du MTLD».

Militant très actif du PPA-MTLD, Arezki Bouzrina, président-fondateur du syndicat des marchands de légumes, brillant gymnaste, animait la discussion, à laquelle
participaient Sid-Ali Sadji, Ahmed Laghouati, Hamid Meraoubi, tous proches des idées développées par Messali. Peut-être en raison de leurs origines sociales très modestes.

À l’université, Taleb Abderrahmane fréquente le cercle des étudiants marxistes où il retrouve ses amls Smaïn Bendjaballah, étudiant en mathématiques spéciales, et Nour Eddine Rebah, étudiant en Lettres, sans prendre, cependant, comme eux, de carte au Parti communiste algérien. On voyait les trois amis souvent ensemble avec Abderrahmane Akkache, Ahmed Ould Amrouche, Tayeb Bouhraoua, les comédiens Mustapha Kateb, Hadj Omar et Mohamed Zinet, aux soirées culturelles organisées à la «Librairie Nouvelle», située au 2 rue Marie Lefevbre, au coin de la rue d’Isly. «Ils étaient semblables par leurs rêves, ceux d’une Algérie libre, d’une vie meilleure pour ceux qui travaillent, d’un monde plus juste et plus humain», disait le regretté Ahmed Akkache dont la famille avait été voisine de celle de Taleb, à la Casbah.

Taleb Abderrahmane avait bien sûr des moments de détente. Il aimait les passer à la pêche, à «Ras el Moul» (le môle d’Alger), avec son jeune voisin Salah Bazi.

Généreux, il trouvait toujours du temps pour aider les jeunes lycéens de son quartier à résoudre les problèmes de chimie. Il les recevait au Café Tlemçani où il était le plus souvent accompagné d’Omar Gaïtouchent, son camarade d’enfance, qui suivait des études en droit.

(Extrait de TALEB Abderrahmane Guillotiné le 24 avril 1958)de

Mohamed Rebah

SOLIDARITÉ DES DEUX PEUPLES ALGÉRIEN ET FRANÇAIS

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LE COMBAT PERMANENT DES ANCIENS APPELÉS EN ALGÉRIE CONTRE LA GUERRE :- L’ASSOCIATION 4ACG REND VISITE À EL WATAN voyage-rencontre « Mémoires & Fraternité » en AlgérieEl Watan – le 23 avril 2015;


MASSACRES DU 8 MAI 1945 EN ALGÉRIE: DES CRIMES D’ÉTAT QUI DOIVENT ÊTRE RECONNUSOlivier Le Cour Grandmaison – Assawra – le 23 avril 2015;


LE COMBAT PERMANENT DES ANCIENS APPELÉS EN ALGÉRIE

CONTRE LA GUERRE :

L’ASSOCIATION 4ACG REND VISITE À EL WATAN

Des nouvelles du voyage-rencontre « Mémoires & Fraternité » en Algérie EST.

El Watan

le 23 avril 2015

L’association 4acg rend visite El Watan

Le combat permanent des anciens appelés en Algérie contre la guerre

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Des membres de l’association, hier à El Watan

Hier opposés à la guerre menée par l’armée coloniale, aujourd’hui combattants pour «la fraternisation et la réconciliation entre les peuples algérien et français».

L’Association des anciens appelés contre la guerre en Algérie (4ACG) et leurs amis sillonnent la France et l’Algérie dans une démarche de travail de mémoire et pour «transmettre aux jeunes ce que ses membres ont vécu, les dérives et abus commis pendant la guerre d’Algérie». Mais aussi et surtout tisser des liens entre les deux peuples dans une perspective de «réconciliation, de fraternisation et pour construire un avenir commun».

C’est dans cet objectif que ces anciens appelés opposés à la guerre reviennent en Algérie. De passage à Alger, les membres de la 4ACG ont été reçus à la rédaction d’El Watan pour partager et échanger sur leur travail et surtout sur l’actualité marquante tant en France qu’en Algérie. Accompagnés de la vaillante résistante Louisette Ighil-Ahriz et de l’éditeur Boussad Ouadi, les «combattants de la paix» expriment leur bonheur de revenir en Algérie et de pouvoir construire – laborieusement certes – des liens d’amitié.

«Pour nous, appelés en Algérie, nous n’avions aucune idée du colonialisme. Pendant des décennies nous n’avons rien dit. Aujourd’hui, notre association explique aux jeunes notamment ce qu’a été la guerre d’Algérie pour pouvoir construire un avenir apaisé», ambitionne Alain Desjardin, président de l’association.

Dans son périple algérien à travers Alger, Tizi Ouzou, Béjaïa, Sétif et Constantine, la 4ACG marquera une halte, aujourd’hui, à Thala Mimoun (Mizrana) où elle a financé un projet de bibliothèque et rencontrer ensuite des associations à Boudjima dans le cadre d’un Salon du livre.

Malika Tazaïrt, de Voyag’acteur (qui organise le voyage) a pour sa part affirmé que ce «genre de voyage permet d’envisager une solidarité directe entre les peuples».

L’association, qui développe des liens de solidarité avec de nombreux pays – la Palestine notamment– a pour objectif, en particulier, de «financer des opérations de développement dans un but de solidarité, de soutien, de réparation vis-à-vis du peuple algérien et en faveur des populations qui souffrent de la guerre, en reversant leur retraite de combattant à l’association».

Hacen Ouali

Sources El Watan

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MASSACRES DU 8 MAI 1945 EN ALGÉRIE:

DES CRIMES D’ÉTAT QUI DOIVENT ÊTRE RECONNUS

Olivier Le Cour Grandmaison

Assawra

le 23 avril 2015

Dimanche 19 avril 2015. Jean-Marc Todeschini, le secrétaire d’État aux Anciens Combattants et à la Mémoire a déposé une gerbe devant le mausolée de Saal Bouzid, jeune scout algérien assassiné le 8 mai 1945 par un policier français dans la rue principale de Sétif en Algérie. De quoi était-il coupable ? D’avoir osé manifester pacifiquement, en portant le drapeau de l’Algérie indépendante, avec plusieurs milliers d’autres « indigènes » pour exiger la libération du leader nationaliste Messali Hadj et pour défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Dans les jours et les semaines qui suivent, les émeutes, qui ont gagné tout le Constantinois, sont écrasées dans le sang par les forces armées françaises et de nombreuses milices composées de civils d’origine européenne. Bilan : Entre 20 000 et 30 000 victimes, arrêtées, torturées et exécutées sommairement pour rétablir l’ordre colonial imposé par la métropole et terroriser de façon durable les autochtones. « Agir vite et puissamment pour juguler le mouvement » ; tels étaient, le 15 mai 1945, les ordres du général Raymond Duval qui commandait les troupes dans cette région. Ils ont été appliqués à la lettre car la France libre était prête à tout pour défendre l’intégrité de son empire jugée indispensable à son statut de grande puissance.

Ce bref rappel des faits, aujourd’hui bien connus grâce aux travaux de celles et de ceux qui ont étudié ces crimes de guerre, qui sont aussi des crimes d’État et des crimes contre l’humanité, puisqu’ils ont été commis en « exécution d’un plan concerté à l’encontre d’un groupe de population civile » – art. 212-1 du nouveau Code pénal-, permet d’apprécier à sa juste valeur la visite de J-M. Todeschini à Sétif. S’y ajoutent ces lignes écrites par lui dans le livre d’or du musée de la ville : ma présence dit « la reconnaissance par la France des souffrances endurées » et elle rend « hommage aux victimes algériennes et européennes de Sétif, Guelma et Kherrata. » Mais comme le déplorait un journaliste d’El Watan, le bref déplacement de ce secrétaire d’État n’a été suivi d’aucune déclaration ce que confirme l’envoyée spéciale du quotidien Le Monde qui précise qu’il s’agissait « de limiter » ainsi « les polémiques. » Plus grave, les survivants, les descendants des victimes et les dirigeants de la Fondation du 8 Mai 1945 en Algérie n’ont pas été associés à la cérémonie et le représentant de la France ne les a pas rencontrés.

Un « geste fort et symbolique » selon J-M. Todeschini ? Une formule remarquablement euphémisée, en fait, dont nul ne peut douter qu’elle a été ciselée à l’Élysée. Sur ces sujets, entre autres, le président de la République et ses conseillers sont des orfèvres puisque la lecture de leur prose sibylline révèle ceci : au cours de ces semaines sanglantes, il n’y eut ni massacres, ni crimes bien sûr, puisqu’aucun de ces termes n’est employé. Quant à ceux qui les ont commis, qu’ils soient civils ou militaires, ils ne sont nullement désignés, ceci est une conséquence de cela. De même nulle mention n’est faite du gouvernement de l’époque sous la responsabilité duquel les forces armées ont agi. La rhétorique élyséenne fait des miracles : des dizaines de milliers de morts algériens mais ni assassins, ni commanditaires, ni coupables d’aucune sorte.

Étrange conception de l’histoire et de la vérité. Elles sont toutes deux taillées en pièce par un exécutif plus soucieux de défendre ce qu’il pense être les « intérêts du pays » que de servir les premières. Seules compte la raison d’État et quelques menues concessions au « devoir de mémoire » qui prospère ici sur le n’importe quoi historique et factuel, et sur la neutralisation de ces événements meurtriers afin de préserver la glorieuse mythologie d’une France combattante, républicaine et fidèle à son triptyque : Liberté, Egalité, Fraternité. Cette même raison d’Etat exigeait de satisfaire les autorités d’Algérie pour renforcer la diplomatie économique chère au ministre des Affaires étrangères et au ministre des Finances qui doivent se rendre prochainement dans ce pays, et d’éviter, autant que possible, des polémiques dans l’Hexagone où l’UMP et le FN défendent plus que jamais une interprétation apologétique du passé colonial.

Sur ces sujets, n’oublions pas le très médiatique Philippe Val qui vient de découvrir, dans un essai récent – Malaise dans l’inculture –, que la colonisation française avait pour ambition d’apporter la civilisation à des peuples qui en ignoraient les beautés et les avantages. Remarquable, seule, est l’ignorance de l’auteur qui fait sien un discours impérial-républicain éculé dont la version scolaire fut inlassablement défendue par les historiens Albert Malet et Jules Isaac dans leurs nombreux manuels. Risible et dérisoire serait cette écholalie grossière si elle n’alimentait les discours toujours plus virulents des nostalgiques de l’empire.

Le 27 février 2005, l’ambassadeur de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, présent à Sétif, évoquait « une tragédie inexcusable. » Trois ans plus tard, son successeur, Bernard Bajolet, en visite à Guelma, soulignait « la très lourde responsabilité des autorités françaises de l’époque dans ce déchaînement de folie meurtrière » qui a fait « des milliers de victimes innocentes, presque toutes algériennes. » « Aussi durs que soient les faits, ajoutait-il, la France n’entend pas, n’entend plus les occulter. Le temps de la dénégation est terminé. » Ces massacres sont une « insulte aux principes fondateurs de la République française » et ils ont « marqué son histoire d’une tâche indélébile. » Autant de déclarations qui éclairent d’un jour pour le moins singulier le « geste » muet, puisque sans discours, du secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants.

Rappelons enfin au président de la République que, sur proposition de D. Simonnet, le Conseil de Paris a adopté à l’unanimité un vœu dans lequel les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata sont qualifiés de « crimes de guerre » et de « crimes d’Etat. » De plus, l’ouverture de toutes les archives et la création d’un lieu du souvenir à la mémoire des victimes sont également demandées. A la veille du 8 mai 2015, il faut en finir avec le mépris, l’occultation et les tergiversations qui, depuis trop longtemps, tiennent lieu de politique. Dire clairement et explicitement ce qui a été perpétré il y a soixante-dix ans dans le Constantinois est la seule façon de rendre justice à celles et ceux qui ont été assassinés et à leurs descendants, qu’ils vivent en France ou en Algérie. A la connaissance, désormais bien établie, doivent succéder le temps de la reconnaissance et le courage de la vérité.

Olivier Le Cour Grandmaison.
Universitaire.
Dernier ouvrage paru “L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies”. Fayard, 2014.

Sources Assawra

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ALGÉRIE – LA FIN DU BLOC HISTORIQUE AUTOUR DU FLN

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LA FIN DU BLOC HISTORIQUE FLN

Opinion et analyse en profondeur, qui débouche sur les débats dans l’action, autour de la question cruciale:

Quel nouveau bloc historique reste-t-il à construire, en appui sur les aspirations profondes et démocratiques de la société laborieuse?

C’est la tâche des générations nouvelles, à partir des enseignements précieux des luttes d’une étape historique nationale et internationale qui atteint ses limites?

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Messaoud Benyoucef

braniya chiricahua blog

le 19 avril 2015

La guerre d’indépendance algérienne de même que la période post-indépendance ont été conduites sous le drapeau du FLN. Ce qui se tenait derrière ce drapeau, en réalité, c’était la petite bourgeoisie rurale et urbaine. Appelons, pour la commodité, ce segment historique « le bloc historique FLN ».

La petite bourgeoisie rurale et urbaine a, en effet, établi son hégémonie sur la masse du peuple par le truchement de ses propres intellectuels ainsi que par celui de ses alliés démocrates-bourgeois, communiste et clercs religieux.

« L’hégémonie », dans le concept d’Antonio Gramsci, est la domination culturelle (idéologique) qu’exerce un groupe social -ou une classe sociale- sur le reste de la société.

La visée ultime de cette domination culturelle est évidemment la conquête du pouvoir politique. Mais pour ce faire, la domination idéologique, si elle est une condition nécessaire, n’est pas suffisante : il faut encore en passer par la case politique, c’est à dire nouer des alliances complexes avec d’autres groupes sociaux -constituer un bloc historique dans la terminologie de Gramsci-, ce qui ne peut pas aller sans compromis. _ Souvent, les nécessités de l’alliance obligent le groupe hégémonique à faire passer au second plan -voire à les masquer- ses intérêts économiques stricts.

Cette phase de latence, durant laquelle les intérêts véritables des différents groupes qui s’agrègent dans le bloc historique demeurent latents, cachés, peut durer des décennies.

Mais il arrivera toujours le moment où les choses se décantent et où se produit le dévoilement, l’Alétheia, cet instant idoine où la vérité de la graine éclate dans la fleur, où les masques tombent, où les intérêts bornés et égoïstes délogent les prétentions universalisantes et morales, où « le négociant à tête de lard succède à César », comme dit Marx.

À cet instant tombent également les illusions et les mythes ; à cet instant s’évanouit le fantasme de l’unité nationale.

L’identification des chefs de la guerre d’indépendance permet d’esquisser le contour de cette petite bourgeoisie rurale et citadine qui a réussi, par la persuasion idéologique mais aussi par la contrainte, à agglomérer les masses populaires autour d’elle.

Ce sont, pour l’essentiel, des notables ruraux et des petits fonctionnaires de l’administration coloniale, qui ont fait leurs classes politiques auprès de Messali Hadj et qui ont pris la mesure de ses limites idéologiques.

Ils ont fait, pour la plupart d’entre eux, également leurs classes militaires dans l’armée coloniale.

Pour un certain nombre d’entre eux, leur filiation koulouglie est un facteur d’engagement supplémentaire : à cause de l’invasion française du pays, les Koulouglis (enfants issus d’un Ottoman et d’une algérienne) n’ont pu se constituer en dynastie régnante à l’instar de la Tunisie et de l’Égypte. Le Koulougli pense qu’il appartient, par un côté, à la race des seigneurs promise au commandement -en réalité à la caste des Janissaires qui étaient majoritairement des « Renégats », anciens Chrétiens capturés et islamisés par les Turcs.

Ces chefs de guerre réussirent à rallier à eux, non seulement une majorité d’éléments plébéiens avides de revanche sociale mais également et surtout la bourgeoisie citadine et ses élites représentées par l’UDMA de Ferhat Abbas et les centralistes du MTLD -Benkhedda, Yazid, Boumendjel…-, la classe ouvrière et son organisation politique, le PCA, et enfin l’intelligentsia religieuse en la personne des Oulémas.

Le bloc historique FLN était ainsi constitué dès 1956, sous la houlette d’un génie politique, ‘Abane Ramdane.

Il pouvait se dire le représentant unique de la société algérienne, celui qui avait le droit de parler en son nom. Ce dont il ne se privera pas.

La présence des Ferhat Abbas et consorts garantissait, en apparence, le pluralisme et la démocratie ; la présence des combattants communistes, la dimension sociale de la future république algérienne ; la présence des Oulémas, l’éthique des futurs gouvernants et le retour à la vraie foi. C’est pour cela que la rhétorique du FLN de guerre paraissait si unitaire et si démocratique.

Un petit bémol est de mise ici : sans la férocité et l’aveuglement des tenants racistes ultras de la colonisation et sans la lâcheté du pouvoir central parisien, les choses se seraient passées autrement. En tout cas pas avec cette rapidité et cette efficacité.

Il suffit de rappeler qu’en 1936, la délégation du Congrès musulman algérien (CMA) -front comprenant les Oulémas, les communistes et les bourgeois-démocrates- ne demandait pas autre chose que l’égalité civique et politique, avec conservation du statut personnel pour les musulmans.

Si l’on avait accédé à cette demande et maté les ultras qui poussaient de grandes clameurs en traitant Maurice Violette d »Arabe », on eût sans doute épargné à ce pays et à ses populations les affres d’une guerre particulièrement cruelle.

La délégation du CMA fut reçue par Léon Blum et Maurice Violette -gouverneur général de l’Algérie-, tous deux socialistes, par Edouard Daladier, radical et ministre de la Guerre, et par Maurice Thorez et Jacques Duclos, dirigeants du parti communiste français.

Si l’accueil de ces derniers fut chaleureux, celui des socialistes, réservé, celui de Daladier, par contre, fut glacial et menaçant: « Je n’approuve ni vos revendications ni votre mouvement. S’il y a lieu, je n’hésiterai pas à utiliser la force! » Le cheikh Benbadis lui fit cette réponse tranquille: « Il y a une force plus grande encore, celle de la justice et du droit.« [[cf http://www.socialgerie.net/spip.php?article596]] Rappelons que c’est ce même Daladier qui, deux ans plus tard, se couchera -en compagnie de Neville Chamberlain, le Premier ministre britannique- devant Hitler à Munich. Mais ainsi sont les lâches : forts avec les faibles, faibles avec les forts.

Les affrontements de l’été 62 entre l’armée des frontières et les combattants de l’intérieur, furent suivis par l’élimination des composantes bourgeoise-démocratique (mise à l’écart de Ferhat Abbas et de ses amis) et communiste (interdiction du PCA et caporalisation des syndicats), ainsi que par la mise au pas des Oulémas, livrés à leur frange inculte et rétrograde.

Dès lors, le bloc historique FLN ne renfermait plus, du point de vue social, que la composante plébéienne, celle formée par les millions de déclassés ruraux et urbains, produit de la déstructuration de la société par la guerre.

On peut, en effet, dire que la guerre (1954-62) a fait disparaître la paysannerie algérienne. C’est sans conteste cette catégorie sociale qui a payé le plus lourd tribut.

Ajoutons que la collectivisation des terres après l’indépendance a rendu impossible une reconstruction rapide de la paysannerie. (Le marxisme soviétique avec son dogme de l’abolition de la propriété privée de la terre et son discours anti-paysans, vus comme parcellaires et bornés, -ce qui justifiera le massacre des koulaks, les paysans moyens- n’a pas peu contribué à empêcher la reconstitution de la paysannerie; alors même que cette attitude était étrangère à Karl Marx comme en témoigne sa correspondance avec Vera Zassoulitch sur la communauté paysanne russe.) [[Voici ce que dit Marx dans sa réponse à Vera Zassoulitch : « En analysant la genèse de la production capitaliste, je dis : « Au fond du système capitaliste il y a donc la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production… la base de toute cette évolution c’est l’expropriation des cultivateurs. Elle ne s’est encore accomplie d’une manière radicale qu’en Angleterre… Mais tous les autres pays de l’Europe occidentale parcourent le même mouvement… La propriété privée, fondée sur le travail personnel… va être supplantée par la propriété privée capitaliste, fondée sur l’exploitation du travail d’autrui, sur le salariat. »

Dans ce mouvement occidental il s’agit donc de la transformation d’une forme de propriété privée en une autre forme de propriété privée. Chez les paysans russes on aurait au contraire à transformer leur propriété commune en propriété privée. L’analyse donnée dans le « Capital » n’offre donc de raisons ni pour ni contre la vitalité de la commune rurale, mais l’étude spéciale que j’en ai faite, et dont j’ai cherché les matériaux dans les sources originales, m’a convaincu que cette commune est le point d’appui de la régénération sociale en Russie ; mais afin qu’elle puisse fonctionner comme tel, il faudrait d’abord éliminer les influences délétères qui l’assaillent de tous les côtés et ensuite lui assurer les conditions normales d’un développement spontané. » (C’est moi qui souligne).]]

Face à cette société en ruines, le seul discours que pût tenir le pouvoir politique était le discours socialisant et égalitaire. Du point de vue politique, par ailleurs, le bloc historique FLN s’était transformé en parti hégémonique prétendant toujours représenter la société tout entière. La confusion entre bloc historique FLN et parti FLN avait commencé qui allait durer une génération, soit vingt-cinq années. Ce qui nous amène à 1988.

Le complot d’octobre 1988 -que l’on s’ingénie encore à présenter comme une révolte de la jeunesse, après l’avoir qualifié « d’émeutes de la farine »- a été le révélateur de la montée en puissance de la composante compradore du bloc historique FLN. Cette dernière, avant de découvrir que la mainmise sur l’appareil d’État lui ouvrait des possibilités immenses d’enrichissement, avait de qui tenir : elle perpétuait, en effet, au sein du bloc historique FLN l’esprit boutiquier du petit commerçant, incapable de se détacher des rapports marchands simples, ceux de l’achat et de la vente, incapable de saisir l’essence des rapports de production modernes, fondés justement sur la production de la valeur par le travail. Cette tendance se trouvait en parfaite congruence avec l’idéologie islamique primaire, celle qui valorise les rapports marchands simples.

La décennie 80 fut, de fait, marquée par une véritable explosion du petit commerce et du marché noir -que l’on a élevé à la dignité d’économie informelle. Cette tendance boutiquière a été encouragée objectivement par le discours révisionniste du pouvoir qui larguait à toute vitesse son passé « socialiste » sous la pression du FMI et du courant dominant à l’échelle mondiale, celui du libéralisme débridé à la Milton Friedman. Elle n’allait pas manquer de trouver son expression idéologique adéquate dans les mouvements islamistes regroupés au sein du Front Islamique du Salut. La suite est connue : arrangement entre la Présidence et le FIS pour ouvrir la voie du pouvoir à ce dernier ; accord tacite de la haute hiérarchie militaire; mais voilà que la Sécurité militaire s’en mêle et passe alliance avec une partie de la hiérarchie militaire -les anciens officiers du cadre français essentiellement, qui par tradition et par culture ne pouvaient pas imaginer l’entrée des Islamistes au pouvoir- pour casser l’accord de tous les dangers et mener une terrible répression contre les Islamistes.

L’affrontement vit la réactivation de toutes les techniques utilisées par l’armée française durant la guerre contre le FLN : création de faux maquis, enlèvements, torture, exécutions sommaires… La tuerie n’épargna pas les personnalités de gauche, les militants des droits de l’homme, d’éminentes figures de la culture. À l’évidence, les deux belligérants avaient un égal intérêt à voir disparaître cette intelligentsia moderniste, laïque, démocratique et sociale. Programme mené à bien par la mort ou l’exil des concernés. Et dès lors que la fraction plébéienne égalitariste des mouvements islamistes fut réduite, que le FIS fut détruit, rien ne s’opposait plus à l’entrée au pouvoir des Islamistes boutiquiers, les Frères musulmans.

Aujourd’hui, et quelle que soit l’étiquette politique sous laquelle le pouvoir veut la dissimuler en multipliant les partis, c’est la tendance compradore, grassement enrichie par l’import-export et la fabuleuse corruption générée par la passation des marchés, qui domine l’appareil d’État.

Elle pourra toujours consentir, ici ou là, quelques miettes aux quémandeurs, mais là s’arrête sa liberté de manœuvre : elle a désertifié le terrain politique par une répression qui ne s’est jamais démentie ; elle ne peut avoir d’autre horizon idéologique que celui, boutiquier, de l’islamisme primaire, et elle se trouve donc condamnée à une alliance d’airain avec cet islamisme-là ; à l’abri de la grande terreur qui maintenait les gens dans la sidération,elle a liquidé le tissu des entreprises publiques sur injonction du FMI ; d’un même mouvement, cependant, elle contrecarrait systématiquement l’émergence d’une classe de capitalistes nationaux ; elle a, ainsi et au total, empêché l’émergence d’une véritable société civile.

Et comme la « société civile est la vraie scène de l’histoire » -selon le mot de Marx- il n’est pas étonnant que l’Algérie semble hors du temps, figée.

Le pays est dans une impasse dont rien ne le sortira sinon une longue et patiente «guerre de position» (au sens gramscien), c’est à dire la conquête de l’hégémonie culturelle sur la bourgeoisie compradore.

Pour le dire autrement, il faut construire une véritable contre-société en redéfinissant les valeurs sur lesquelles elle pourrait se fonder.

L’Algérie a besoin d’une profonde réforme morale.

Et comme l’Histoire ne repasse pas les plats, sinon sous forme de farce, il n’y aura ni Oulémas éclairés à la Benbadis, ni parti communiste, ni bourgeois démocrates à la Ferhat Abbas pour éclairer la voie.

En d’autres termes, il ne faudra pas singer. Il faudra inventer.

Hommes de demain soufflez sur les charbons

À vous de dire ce que je vois.

(Aragon).


Publié par messaoud benyoucef


FFS, UNE DÉCLARATION ET ANALYSE IMPORTANTES

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DISCOURS DE MOHAMED NEBBOU,

PREMIER SECRÉTAIRE DU FFS,

À LA SALLE ATLAS
– 18 AVRIL 2015

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Chers camarades, chers amis,
Je tiens à vous remercier toutes et tous d’avoir répondu à notre invitation à cette rencontre.
Nous sommes réunis en ce jour sous le double signe de la journée du militant et de la célébration du 20 AVRIL, symbole des luttes pour la reconnaissance de TAMAZIGHT LANGUE NATIONALE ET OFFICIELLE.

Chers camarades, chers amis,
Je voudrai avoir une pensée particulière pour Ali Mecili, dont on a commémoré l’assassinat il y a quelques jours. Ali Mecili qui a été assassiné précisément parce qu’il a fait de sa vie un engagement pour la citoyenneté, pour la politique, pour Tamazight et pour le dialogue avec les autres.

Une pensée également pour les militants du FFS de 1963. Avant tous les autres, ils ont payé parfois de leur vie leur engagement pour une Algérie démocratique.

L’actualité internationale qui entre dans nos maisons, dans nos cafés et nos magasins, nos cybercafés, sur les ordinateurs, les smart-phones et les tablettes de nos jeunes les mieux équipés, nous impose de porter une attention plus grande que jamais à ce qui se passe dans le monde. Nous devons nous intéresser au monde parce que le monde s’intéresse à nous. Ou plus exactement, le monde n’est pas indifférent à nos ressources naturelles, à notre position géographique particulière. Et parmi les plus malveillants, certains voudraient bien recruter nos jeunes dans leurs nouvelles légions étrangères de terroristes en tous genres.

Chers camarades, chers amis,
Ce qui se passe dans le monde, et parfois juste à nos frontières, nous concerne au plus haut point. Et nous concerne à double titre car celui qui ne comprend pas ce qui se passe dans le monde ne comprend pas parfaitement ce qui se passe chez lui. Nous sommes des militants, des militants du FFS, l’analyse de ce qui se passe dans le monde ne peut pas, pour nous, se limiter à crier AU DANGER ! Et à aller dormir ou inciter à minimiser la gravité de ce qui se passe chez nous.

L’analyse de ce qui se passe dans le monde doit, au contraire, nous inciter à une plus grande mobilisation, à une vigilance accrue, à une intelligence plus grande dans l’analyse des situations. Chacune des crises contemporaines a sa part d’ingérence étrangère ET sa part de responsabilité interne. Un militant du 21ème siècle doit apprendre à situer les deux menaces qui convergent à faire le malheur des peuples.
Chaque jour, à travers les informations nous voyons les terribles souffrances qui sont infligées aux peuples par les terrorismes et les guerres qui déchirent la région.

Et ces malheurs et ces souffrances qui s’ajoutent à nos propres souffrances, celles d’hier et celles d’aujourd’hui, nous montrent combien ces deux journées, celle du militant et celle de Tamazight comme composante de l’identité nationale effective sont au cœur de la construction démocratique.

Dans le monde qui nous entoure, du plus proche, la Libye ou le Mali voisin, au plus éloigné, la Syrie, le Nigéria, le Congo ou encore l’Ukraine, sans oublier la Palestine, l’Irak ou plus récemment la Tragédie ouverte par l’agression contre le Yémen.

Dans le monde qui nous entoure, des peuples sombrent dans la barbarie, des sociétés s’effondrent et des pays sont livrés à la violence et au terrorisme dans des guerres coloniales ou des guerres par procuration.

Des pays sont directement agressés par des interventions étrangères. Des armées de terroristes sont formées et envoyées des quatre coins du monde pour faire brutalement tomber des régimes et plonger des peuples dans le malheur et la désolation.

Après les bombardements de l’OTAN on vient d’inaugurer les bombardements des pays frères! Les coalitions militaires ne sont plus seulement occidentales. Maintenant pour détruire un pays on lui envoie une armée terroriste ou une coalition composée des armées de « pays frères » ! La ligue arabe, sous la conduite de l’Arabie Saoudite vient d’inaugurer, au Yémen, un nouveau destin pour les armées arabes : celui de supplétives des politiques impérialistes.

Heureusement qu’il n’y a pas que de mauvaises nouvelles ! Heureusement que de la lointaine Amérique Latine, nous vient l’exemple de pays qui ont comme nous connu des dictatures féroces Et qui ont su militer et en sortir pour construire non pas seulement des pays démocratiques mais un continent, l’Amérique du sud, où les pays sont solidaires face aux agressions étrangères: solidarité politique et solidarité économique. Tout le contraire de ce à quoi nous assistons dans cette région ! Les ingérences politiques et militaires s’accompagnent de politiques économiques et culturelles désastreuses. On baisse délibérément le prix du pétrole et on finance des médias et forme des imams intégristes pour semer la discorde à l’intérieur les sociétés, affaiblir les Etats et pour finir détruire des pays.

En Amérique du sud, mais aussi ailleurs, des sociétés, qui ont su sortir du règne des dictatures inféodées à l’ordre impérialiste, sont en train d’écrire une page nouvelle de la lutte des peuples pour un nouvel ordre mondial.

Chez nous aussi, malgré les coups terribles coups portés à la mobilisation sociale et politique par une décennie de violence et de sang et par plus de 20ans de dépolitisation et de régression sociale, la société résiste : des syndicats, des associations de jeunes, des écologistes, des citoyens réunis autour de questions relatives à leur cadre de vie ou à la sécurité de leurs enfants s’organisent. Et au sein de toutes ces luttes les femmes gagnent de haute lutte une plus grande visibilité démontrant, magistralement, l’importance de leurs luttes spécifiques pour l’égalité des droits et la qualité inestimable de leur apport aux autres luttes pour un monde meilleur et plus humain.

Nous participons, nous aussi, d’un ordre mondial où la mobilisation des peuples pour la démocratie, pour des politiques économiques soucieuses de la justice sociale et pour des politiques respectueuses de la souveraineté nationale se mène dans la solidarité.

Dans ce monde qui change à grande vitesse les enjeux économiques et stratégiques sont énormes, les anciennes puissances coloniales et de nouveaux acteurs supra-étatiques (la finance internationale) et infra-étatiques (les réseaux mafieux et les terroristes), mettent toutes leurs forces dans la bataille en cours. Les pays les moins préparés sont balayés avec un cynisme et une violence sans bornes.

Aucun pouvoir digne de ce nom, aucune classe politique à la hauteur de ses responsabilités, n’ont le droit de nier l’importance, la gravité, la force et l’ampleur des menaces qui pèsent sur la paix, voire sur la survie des pays et des peuples du monde entier.

Il se trouve que nous célébrons aujourd’hui DEUX dimensions majeures et déterminantes dans ce qui fait la faiblesse ou la force avec lesquelles les peuples sont amenés à surmonter les périls qui les guettent : L’engagement militant et la question identitaire.

Il s’agît de la qualité de l’engagement militant dans les sociétés, et de la manière dont ces sociétés se mobilisent pour protéger leurs propres intérêts dont font partie leur pluralisme, leur identité et leur souveraineté nationale.

Il ne suffit plus de militer pour se libérer. Il faut militer de manière à améliorer la situation que l’on veut changer SANS faire le jeu des forces de la régression et du chaos ! lazem t’3oum ou t’3ess hwaydjek !)

Il s’agît également de dénoncer sans relâche les injustices et de lutter contre la manière dont les pouvoirs en place organisent ou répriment et manipulent ou instrumentalisent les pluralismes qui traversent les sociétés.

Les sociétés et les pays résistent, ou s’effondrent, selon que les systèmes en place favorisent l’engagement militant et citoyen ou qu’ils le contrarient et le répriment.

Les sociétés et les pays résistent ou s’effondrent selon que les systèmes en place favorisent la pluralité dans la coexistence pacifique légalement garantie et organisée, ou qu’ils répriment les pluralismes, les dissidences et l’exercice légal des libertés.
Notre militantisme, nous militants du FFS, s’est abreuvé aux sources révolutionnaires du mouvement national pour l’indépendance de l’Algérie.

Notre militantisme a mûri le long de 50 ans de luttes pour les libertés démocratiques, pour le respect des droits de l’homme, pour les droits des femmes, pour les libertés syndicales, pour la souveraineté populaire, contre la dictature et l’Etat policier, contre les intégrismes, contre le terrorisme et contre la guerre.

Notre militantisme, nous militants du FFS, a porté haut la question des libertés culturelles et politiques.

Notre militantisme, nous militants du FFS, a fait de TAMAZIGHT une question centrale dans la lutte pour le recouvrement de notre identité nationale.

Nous disons bien de notre identité nationale.

Car tamazight est pour nous une QUESTION NATIONALE.

Ce n’est pas une revendication isolée des autres revendications démocratiques.
Ce n’est pas non plus une question que l’on peut confiner dans des célébrations folkloriques.

C’est une question nationale par ce qu’elle repose sur la détermination des algériens à faire reconnaître et à réhabiliter toutes les dimensions de leur richesse culturelle et toute la profondeur de leurs racines historiques. Des racines qui plongent aussi profondément dans le sol algérien que les nappes phréatiques pour la défense desquels se mobilisent les militants anti-gaz de schiste de Aïn Salah et du grand sud.

L’identité c’est la langue, l’identité c’est la terre, l’identité c’est la protection de la nature et des richesses que contient le sous-sol. La culture n’est pas un folklore fossilisé. La culture est un patrimoine vivant qui veille au Présent, à ne pas trahir l’Avenir, en ne trahissant pas son Passé et ses racines.

La culture c’est de célébrer le passé en préparant l’avenir.

La langue et la culture amazighes ne sont pas les ennemies des autres composantes de l’identité algériennes.

Elles sont le bien commun le plus ancien des algériens même si ce bien est la plus récente et la dernière de leurs luttes à être reconnue comme légitime!

On ne le dira jamais assez : De la gestion démocratique ou répressive de la problématique identitaire dépends l’avenir de toute la nation.

Nous le voyons bien autour de nous, dans toutes ces guerres qui détruisent des pays et font disparaître de la carte du monde des sociétés et des cultures millénaires.

Nous voyons bien que le principal instrument des foyers de tension est la manipulation des divisions sectaires, ethniques et religieuses qui traversent les sociétés. Sunnites, Chiites, Turcomans, Persans, Arabes, Balouches, Yazidis, Chrétiens, Kurdes etc. BIEN SUR qu’il ya des manipulations étrangères!!

MAIS ON NE PEUT MANIPULER QUE des sociétés qui n’ont pas été préparées à affronter les dures lois de la globalisation et les contraintes qu’impose la modernité.

Et c’est la responsabilité des pouvoirs en place qui est en cause !! C’est la DICTATURE qui fait la politique de la TERRE brulée !

C’est le mépris qui verse de l’huile sur le brasier des colères ! Le terrorisme et la manipulation étrangère Ne peuvent pas détruire des sociétés justes, libres, solidaires, conscientes, collectivement insérées dans un projet de construction nationale.
Aujourd’hui, des sociétés qui ont traversé des millénaires dans la diversité de leurs appartenances et de leurs croyances, sont en train de se suicider dans des affrontements sanglants et des destructions irrémédiables.

Les dirigeants qui ont cru que la modernité consistait à gommer les différences et à faire rentrer de force les sociétés dans un moule unique n’ont pas aidé à l’émancipation de toutes les composantes de leurs sociétés.

De même que les dirigeants qui ont voulu fossiliser leur système social et politique dans des croyances d’un autre âge, au nom d’une vision archaïque de l’identité, ont jeté les bases pour les régressions et les manipulations épouvantables que nous voyons à l’œuvre en Libye, au Nigéria, en Syrie et ailleurs.

Chers camarades, chers amis,
Nous sommes réunis aujourd’hui pour rendre un hommage vibrant aux militants qui, très tôt, ont posé la question identitaire comme une question nationale et démocratique.

Envers et contre les mensonges du régime et ses manipulations.

Envers et contre également toutes les tentatives de récupération néo-colonialiste.

Nous sommes fiers d’affirmer aujourd’hui que, grâce aux militants auxquels nous rendons cet hommage, nous pouvons constater l’immense progrès accomplis dans les consciences. Même si un long chemin reste encore à parcourir.

Tamazight n’est plus une question marginale. Si son point de départ a été la Kabylie, elle a rencontré en cours de route les luttes d’autres algériens de toutes les régions du pays qui ont, eux aussi, veillé à préserver leur culture amazighe dans la richesse de ses déclinaisons.

La reconnaissance de la dimension amazighe de l’identité nationale par le discours officiel est UN ACQUIS FONDAMENTAL des luttes citoyennes. Les militants du FFS ont joué un rôle majeur dans cette évolution du LOCAL VERS LE NATIONAL.

MAIS LA LUTTE POUR TAMAZIGHT CONTINUE.

La lutte continue pour faire des acquis de principe une conquête de fait.

  • Par la promulgation de Tamazight langue nationale et officielle
  • Par l’élaboration et la mise en œuvre d’une véritable politique culturelle, linguistique, académique et pédagogique pour concrétiser dans les faits un pluralisme linguistique national de qualité.
  • Le FFS se positionne contre les démarches stérilisantes qui confondent la lutte pour la reconnaissance de tamazight avec la folklorisation.
  • Le FFS se positionne également contre les démarches régressives qui veulent enfermer tamazight dans une région à l’exclusion des autres.
  • Notre mot d’ordre est ni folklorisation ni ghettoïsation : Tamazight langue nationale et officielle.

Chers camarades, chers amis,
Je voudrais rappeler devant vous deux points en relation avec la conjoncture tant nationale qu’internationale avant de faire le point sur la question du consensus national.

Le premier point concerne le rôle de l’armée dans la construction du consensus national.

C’est un point fondamental que nous ne discuterons pas en détail mais seulement en rappelant notre position de principe qui trouve sa source dans la plate-forme de la Soummam, et la confirmation de sa justesse dans les malheurs et les dérapages de ces dernières décennies.

Sur cette question aussi nous devons méditer et tirer des conclusions de ce qui se passe autour de nous. La nature et le rôle des armées est FONDAMENTAL dans la construction ou l’effondrement des nations !!

L’actualité internationale nous montre qu’il est DANGEREUX de faire du rôle de l’Armée une question taboue ! Discuter le rôle de l’armée dans le renforcement ou la fragilisation des états et des nations EST UN DEVOIR CITOYEN POUR TOUT MILITANT SOUCIEUX DE PRESERVER SON PAYS.

Au FFS, nous sommes pour la primauté du politique sur le militaire.

Cela veut dire par exemple que la décision de la PAIX OU DE LA GUERRE est une décision qui engage l’ensemble de la nation et non une simple décision d’état-major.Une décision qui doit être prise en fonction des principes supérieurs qui protègent, soudent et confortent une nation.

À titre d’exemple de démarche que nous jugeons juste, le fait que l’ANP se soit référée au respect de la constitution pour affirmer le principe de non-intervention militaire dans les affaires de pays tiers.

Nous trouvons encore plus juste cette position que l’exemple de l’agression saoudienne contre le Yémen nous montre qu’il ne suffit plus à l’appétit des féodalités du Golfe de s’asservir les millions de chômeurs « des pays frères » Il leur faut aussi vassaliser leurs armées en en faisant leurs supplétives!

L’exemple du Pakistan où le parlement a voté contre l’intervention de l’armée aux côtés de l’Arabie Saoudite contre le Yémen montre combien il est fondamental de faire primer le politique sur le militaire.

Mais la primauté du politique sur le militaire cela veut aussi dire que l’armée doit être au service de la nation et du consensus politique qui la soude et non au service d’un clan ou d’un régime.

Elle ne doit pas non plus être considérée comme un acteur externe au destin politique du pays. Ni considérée comme l’arbitre des luttes politiques. ELLE doit être considérée comme le garant de la continuité de l’état dans le respect du consensus politique le plus large. En l’absence d’un tel consensus c’est tout l’édifice institutionnel, y compris l’armée, qui se trouve menacé par les turbulences de la crise.

Chers camarades, chers amis,

Le respect des lois, le respect du libre fonctionnement des institutions, l’état de droit et les libertés sont en principe consacrés dans la constitution.

Mais nous avons tous vu se succéder les constitutions et les révisions constitutionnelles sans avoir véritablement assisté au règne de l’ordre constitutionnel dans notre pays.

Le pays a connu plusieurs constitutions. Mais elles ont toutes été, à un moment ou un autre été violées. Le pays a connu plusieurs constitutions et plusieurs révisions constitutionnelles mais il n’a connu ni l’état de droit, ni la prééminence de la loi, ni la séparation des pouvoirs, ni la protection des biens et des personnes, ni l’égalité devant la loi, ni l’indépendance de la justice etc.

La position du FFS est connue depuis sa fondation : Nous sommes pour une Assemblée nationale constituante.

Aussi le FFS, sans être dogmatique, continue à militer en faveur d’un processus constituant dont l’axe central doit viser la reconstruction d’un consensus national qui préserve l’unité nationale, l’intégrité territoriale, le caractère républicain de l’état, l’état de droit, la séparation des pouvoirs qui consacre l’exercice de contre-pouvoirs, consacre la souveraineté populaire et nationale, les libertés publiques.

Mais pour que tout ceci ne soit pas que des mots enfermés dans des pages mais la force de la loi opposable à tous, il faut au préalable enclencher un véritable processus constituant. Avec ses étapes, ses évaluations et les garanties qui vont avec…

Nous n’en sommes pas là.

Chers camarades, chers amis,
Nous avons réaffirmé les principes fondamentaux du FFS, parce que nous sommes en présence d’un public de militants qui les connaissent et qui se battent quotidiennement pour les faire connaître, les discuter et les partager avec nos compatriotes.

Mais quand on entame un processus de discussion, notamment avec les partis du pouvoir, nous ne sommes pas toujours en face de ce type de militants. Nous sommes souvent en face de fonctionnaires de la politique au service d’un pouvoir qui a pris en otage tout un pays, son peuple, ses richesses et ses institutions. Les fonctionnaires de la politique du système sont à distinguer des fonctionnaires qui sont là pour éviter au pays de s’effondrer et qui, à leur manière, militent contre la corruption et l’incompétence. Nous parlons des fonctionnaires du pouvoir, et, comme depuis les «printemps arabes» ce pouvoir s’est mis à reconnaître que le pays était menacé, nous qui avons depuis longtemps peur pour notre pays, nous leur avons tendu une FEUILLE BLANCHE pour qu’ils y écrivent, non pas ce que nous savons de leurs pratiques politiques de toujours mais un… DÉBUT DE COMMENCEMENT DE SIGNE DE CHANGEMENT.

On attendait le feu vert pour un changement concerté, graduel et ordonné Et ils nous ont fixé une ligne rouge ! Et quelle ligne rouge !

Pas la sacralité de l’unité nationale. Pas l’indivisibilité du territoire.

Pas la déclaration du 1er Novembre ou même le caractère républicain de l’Etat

NON, LEUR LIGNE ROUGE C’est la légitimité présidentielle !

Nous au FFS, notre ligne POLITIQUE est connue, nous militons pour le changement du système de pouvoir et non pour le remplacement d’un président par un autre.

Nous avons toujours soutenu l’idée que le danger pour le pays était dans la nature du système et non dans ce Président ou un autre. Nous ne nions pas pour autant que ces dernières années la crise se soit accentuée. Le peuple algérien qui a payé un prix terrible aux violences des années 90 était en droit d’attendre, une fois la paix revenue, que soient enfin établies des règles politiques claires pour la conclusion d’un nouveau contrat national. A l’intérieur du pouvoir et entre le pouvoir et la société. Au lieu de cela, et la manne pétrolière aidant, nous avons vu fleurir plus forte que jamais auparavant la corruption à grande échelle, le népotisme, les campagnes d’intox médiatique, les règlements de compte à coup de révélations, l’instrumentalisation de la justice, la dilapidation des richesses nationales, la dépendance accrue à l’égard des hydrocarbures etc.etc.

Chers camarades, chers amis,

En cette journée où nous rendons hommage au militantisme et aux militants qui nous ont tracé la voie, il est bon de rappeler que le choix du militantisme n’est pas un choix de tout repos. En cours de route nous perdons des camarades attirés par les promesses du pouvoir, et parfois, d’anciens amis se transforment en terribles adversaires. Mais nous ne saurions accepter que ceux qui ont fermé l’espace politique par la répression, la corruption et les manipulations parlent de «Pseudo-hommes politiques».

Sous un système de pouvoir comme celui-ci il n’y a ni pseudo-hommes politiques ni hommes politiques, PARCE QU’IL N’Y A PAS DE POLITIQUE. Il n’y a que des militants engagés pour qu’un jour la politique ait droit de cité dans ce pays !

Notre « FEUILLE BLANCHE » adressée aux fonctionnaires du système visait à leur faire écrire les premières lignes de LEUR PROPRE VISION DU CHANGEMENT. LE COMMENCEMENT DU CHANGEMENT À L’INTÉRIEUR DU SYSTÈME.

Sinon, s’ils ne devaient pas eux-mêmes changer et changer leurs pratiques, qu’est-ce qui allait changer par rapport à nous? Depuis des années nous leur avons adressé des centaines de pages de propositions de sortie de crise. Ils n’en ont jamais tenu compte. Ils ont déformé et instrumentalisé certaines d’entre elles. Comme la réconciliation nationale, qui pour nous, n’avait de sens que basée sur la vérité et la justice.

La réconciliation nationale ne pouvait pas, non plus, s’accomplir sans la réhabilitation de la scène politique. Sans une scène politique expurgée des luttes de clans qui paralysent le jeu institutionnel, expurgée des constitutions-alibi, expurgée de l’instrumentalisation de l’administration, expurgée du règne de la fraude électorale et du vote de la ch’kara.

On ne peut pas dire que leur réconciliation a réhabilité la politique. NON ON NE PEUT PAS LE DIRE. Elle a juste rajouté de la confusion à la confusion. Du mépris au mépris. Elle a juste fait le lit des colères futures et d’autres confusions à venir.

Chers camarades, chers amis,

Nous avons commencé à organiser un bilan d’étape sur notre projet de reconstruction d’un consensus national. Ce bilan d’étape nous le ferons à tous les niveaux des structures du parti, aussi je ne m’attarderais pas dessus et nous devrons attendre la fin du débat interne avant de rendre publiques l’ensemble de nos conclusions et notre feuille de route pour l’avenir.

Mais d’ores et déjà je peux vous dire que le cap sur la reconstruction du consensus national a été donné par le congrès du parti et qu’il n’est pas question pour nous d’y renoncer.

Nous réaffirmons que la sortie de crise ne peut advenir que par la sortie définitive mais pacifique et ordonnée de ce régime.

La ligne rouge n’était qu’une de ces ruses habituelles du pouvoir : Le président ligne rouge. Mais QUID des autres institutions ?

Le DRS Maalich ? Machi ligne rouge ! Le chef d’état-major maalich ?Machi ligne rouge !

La politique des lignes rouges qui partagent le pouvoir entre des clans antagoniques est précisément ce qui maintient le statu-quo et entrave le passage à un ُEtat de droit.

Aujourd’hui, comme hier, nous refusons cette perversion du jeu en boucle fermée où les partis politiques sont considérés comme des pions que l’un ou l’autre clan du pouvoir va jouer contre les autres. Nous refusons cette perversion du jeu politique.

Ce n’est ni notre conception de la politique ni notre conception du militantisme. Et Plus que jamais nous considérons ce jeu dangereux pour la sécurité et l’avenir de notre pays.

Et il est pour le moins consternant d’entendre ce pouvoir parler d’éthique ! Qu’il commence par son propre gouvernement où l’on voit un ministre annuler la décision d’un autre et autres exemples d’une absence d’éthique de la gouvernance.

Il y a un an à peine, le peuple algérien a vécu dans une tension terrible, le climat malsain et dangereux qui a précédé l’adoption du quatrième mandat. Il ya des gens qui ont pris le risque de mettre gravement en péril l’intégrité et l’unité du pays. Sans même attendre l’ingérence étrangère ! À eux seuls ils ont amené le pays à deux doigts de l’explosion.

Chers camarades, chers amis,

Pour un militant l’espoir vient d’abord de l’engagement des militants à faire avancer leur cause. L’espoir vient de la capacité de notre peuple à inventer tous les jours de nouvelles manières de résister et de tenir face aux épreuves. L’espoir vient de l’invention de solidarités nouvelles, de la multiplication des initiatives et de la détermination à aller de l’avant.

Pour notre part nous considérons proche la fin de la dictature des clans. Nous la voulons, mais nous la voulons la moins nocive pour le pays.

C’est pour cela qu’il est impératif de redoubler d’efforts en direction d’un consensus national qui, à partir des acquis historiques de l’Etat, du peuple et de la nation algérienne, et du génie de ses enfants , donnera à notre pays les moyens de dégager enfin une volonté nationale forte, souveraine et légitime.

POUR UNE ALGÉRIE UNIE FORTE DÉMOCRATIQUE ET SOLIDAIRE !

L’ALGERIE EST NÉE DE LA VOLONTÉ MILITANTE,

ELLE RÉSISTERA ET GAGNERA PAR LA VOLONTÉ MILITANTE.

Chers camarades, chers amis, vive l’Algérie libre et heureuse.

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IL Y A 89 ANS, L’ÉTOILE NORD-AFRICAINE

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Mohamed Rebah

Chercheur en Histoire

Huffpostmaghreb.com

le 17 avril 2015

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L’idée d’indépendance nationale est née dans l’émigration à Paris, au moment où, en Algérie, l’idéologie assimilationniste dominait. L’organisation de masse, qui la développera, est créée le 2 mars 1926, à Paris, sous l’impulsion de l’Internationale communiste (I.C), par des communistes algériens, membres du Parti communiste français (PCF), tels, à l’époque, Abdelkader Hadj Ali[[Abdelkader Hadj Ali, né le 23 décembre 1883, au douar Sidi Saada près de Relizane dans l’ouest algérien, émigre sur la France à l’âge de 18 ans, où il commence à travailler comme vendeur en quincaillerie. Militant du Parti communiste français dès sa création, en décembre 1920, il est le premier algérien porteur de l’action anticoloniale. Il milite à la Commission coloniale du PCF dont il devient le dirigeant aux côtés de Nguyen Ai Quoc (futur Ho Chi Minh). Lors de la création de l’ENA dont il est élu président, il est membre du Comité central du PCF.
En mars 1937, il fut l’un des premiers à adhérer au Parti du peuple algérien (PPA), créé par son ancien camarade du PCF, Messali Hadj.
Il meurt à Paris en 1957.
(Voir éléments biographiques dans Dictionnaire du Mouvement ouvrier – Maghreb- de René Gallissot.)]] et Messali Hadj[[Messali Hadj, né le 16 mai 1898 à Tlemcen, dans l’ouest algérien, émigre sur la France en 1923, à l’âge de 25 ans. Marchand ambulant, Il intègre le milieu parisien de l’émigration coloniale organisé par le syndicat CGTU. Il assure sa formation politique à l’école marxiste-léniniste du PCF à Bobigny où Abdelkader Hadj Ali dispense des cours. Il est permanent au PCF durant l’année 1925-1926, où se crée et se développe l’ENA dont il est le secrétaire général.
À la suite de l’interdiction de l’ENA en janvier 1937, il crée, à Paris, le Parti du peuple algérien (PPA), puis, à Alger, le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), au mois de novembre 1946, lors de son retour d’exil. Le 2 novembre 1954, il crée un nouveau parti, le MNA (Mouvement national algérien).
Il meurt à Paris le 3 juin 1974.
(Voir éléments biographiques dans le Dictionnaire du Mouvement ouvrier-Maghreb de René Gallissot)]].

Cette organisation de masse prend le nom d’Etoile nord-africaine lors de l’assemblée générale du 20 juin 1926 où elle se présente comme une section spéciale de l’Union intercoloniale du PCF.

Au Congrès anti-impérialiste, organisé par l’Internationale communiste, qui se tient à Bruxelles, en Belgique, du 10 au 15 février 1927, l’Etoile nord-africaine réclame l’indépendance de l’Afrique du Nord par la voix de Messali Hadj, son secrétaire général.

« L’impérialisme français s’est installé en Algérie par la force armée, la menace, les promesses hypocrites, il s’est emparé des richesses naturelles et de de la terre, en expropriant des dizaines de mille de familles qui vivaient sur le sol du produit de leur travail », commença-t-il son discours.

Après avoir fait le procès du colonialisme, Messali Hadj présente les « revendications des Algériens :
« L’Etoile nord-africaine, qui représente les intérêts des populations laborieuses de l’Afrique du Nord, dit-il, réclame pour les Algériens l’application des revendications suivantes et demande au Congrès de les faire siennes :

L’indépendance de l’Algérie ;
Le retrait des troupes françaises d’occupation ;
La constitution d’une armée nationale ;
La confiscation des grandes propriétés agricoles accaparées par les féodaux agents de l’impérialisme,

les colons et les sociétés capitalistes privées, et la remise de la terre confisquée aux paysans qui en ont été frustrés. Retour à l’Etat algérien des terres et forêts accaparées par l’Etat français ».

Suit l’énumération des revendications immédiates.

Le discours du délégué de l’ENA se termine par ces recommandations en direction de ses compatriotes : « Ces revendications n’ont de chance d’aboutir que si les Algériens prennent conscience de leurs droits et de leur force, s’unissent et se regroupent dans leurs organisations pour les imposer au gouvernement français.

Celui-ci prend peur et décrète la dissolution de l’ENA le 20 novembre 1929. En 1933, sous la direction de Messali Hadj, qui avait quitté le Parti communiste français, l’Etoile nord-africaine se réorganise et revêt le caractère d’un parti avec comme objectif fondamental : l’indépendance nationale. Mais le nouveau parti ne trouve pas l’audience qu’avait eue l’ENA, auprès des travailleurs émigrés, lorsqu’elle avait, de 1926 à 1929, le caractère d’une organisation de masse.

Messali Hadj cherche à implanter l’ENA en Algérie. Mais il rencontre d’énormes difficultés à trouver des militants.

Au mois de janvier 1937, l’Etoile nord-africaine est de nouveau dissoute par le gouvernement français.
Trois mois plus tard, Messali Hadj crée un nouveau parti, le Parti du peuple algérien, auquel il donne une assise prolétarienne.

L’ENA, association créée par le PCF pour mobiliser les travailleurs émigrés, a le mérite historique d’avoir développé, dans un contexte de lutte difficile, l’action pour l’indépendance. L’idéal de l’indépendance, porté sur le sol national, par une nouvelle génération, triomphe le 5 juillet 1962, après une lutte armée qui dura huit années.

Bibliographie

K. Bouguessa“Aux Sources du Nationalisme Algérien”. Casbah éditions. Alger, 2000

C-R. Ageron“Genèse de l’Algérie coloniale”. EDIF. Alger, 2010

M. Kaddache et M. Guenanèche.- “L’Etoile nord-africaine. 1926-1937”. OPU. Alger.

RATIFICATION (HISTORIQUE) PAR L’ALGÉRIE DE LA CONVENTION DE L’UNESCO SUR LA DIVERSITÉ CULTURELLE

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par Ammar Kessab

Le Quotidien d’Oran

le 07 avril 2015

Après dix années entières de retard, l’Algérie vient, enfin, le 26 février dernier, de franchir un pas historique en ratifiant la Convention de l’Unesco, sur la protection et la promotion des expressions de la diversité culturelle.

Pendant longtemps, notre pays comptait parmi les derniers au monde à avoir refusé de ratifier cette convention centrale. Il était resté, par conséquent, en dehors du débat et des enjeux internationaux relatifs à la gouvernance de la diversité culturelle, alors qu’il en avait grandement, besoin, notamment pour se prémunir contre des conflits culturels complexes comme celui de Ghardaïa.

Officiellement, les objectifs de l’Etat, en matière de culture en Algérie, ont été conçus pour protéger et promouvoir la grande variété des particularismes culturels et régionaux du peuple. Or, les Algériens sont invités, institutionnellement, à se reconnaître dans une identité unique, figée dans le premier texte fondateur de l’Etat algérien, à savoir : l’Appel du 1er Novembre 1954, lequel appel a façonné, profondément, l’idéologie dominante.

Cette idéologie, qui définit l’algérianité par deux seules composantes identitaires, à savoir: l’Arabité et l’Islamité, s’accommode mal de la diversité des expressions culturelles, pourtant si chère aux discours officiels. Ce paradoxe ne peut être entretenu qu’en occultant certains aspects de la mémoire algérienne et en vidant les identités régionales de leur substance.

Cette situation explique, en partie, la ratification, très tardive, de la Convention de 2005 par l’Algérie. En effet, le contenu de la Convention de 2005 met à mal une situation de statu quo culturel entretenue par le régime depuis l’Indépendance, dans la mesure où le texte de la Convention appelle, explicitement, les Parties à créer, sur leur territoire, un environnement encourageant les individus et les groupes sociaux pour qu’ils puissent créer, diffuser et distribuer leurs propres expressions culturelles et à y avoir accès.

Unique en son genre, la Convention sur la protection et la promotion des expressions de la diversité culturelle a marqué, depuis 2005, l’ancrage, au niveau international, de la nouvelle approche de gouvernance de la diversité culturelle, après l’effondrement du bloc soviétique. En effet, alors que jusque-là l’approche était, dans plusieurs pays, d’uniformiser les cultures, la Convention de 2005 a consacré la diversité culturelle comme un ciment des nations et une richesse pour le monde. Sa protection et sa promotion doivent, par conséquent, être considérées comme un principe légitime, à intégrer dans les politiques de développement.

Et l’histoire a donné raison au concepteur de cette convention. Alors que le «printemps arabe» était censé offrir des jours meilleurs aux peuples opprimés, il s’est transformé en cauchemar en Syrie, en Libye ou encore au Yémen, des pays qui se sont attachés, jusqu’à l’explosion, à l’approche archaïque de gouvernance de la diversité culturelle, en refusant toute reconnaissance de leur diversité culturelle.

Sur le plan pratique, cette convention avait marqué un bond historique dans le traitement juridique des biens et des services artistiques et culturels qui, menacés dans la diversité culturelle qu’ils portent, par à une mondialisation accrue, sont, désormais, reconnus comme étant des produits spécifiques. Avec cette reconnaissance historique, la convention de 2005 s’était mise en opposition avec les accords de libre-échange, notamment ceux relatifs au droit de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) qui prohibe les restrictions quantitatives d’importation des biens culturels et artistiques et tout système de quota, et qui limite, voire interdit, les aides de l’Etat dans le commerce des biens culturels car considérés comme des subventions non conformes aux conditions posées par l’accord de l’OMC sur les subventions et mesures compensatoires. Utilisée comme un « joker », la Convention de 2005 a été, par exemple, brandie en 2014 par le ministre des Relations internationales du Québec, et citée, pour la première fois, dans un accord de commerce entre le Canada et l’Union européenne pour une exemption culturelle complète.

Maintenant que l’Algérie l’a ratifiée, le retard considérable accumulé, ces dix dernières années, doit être rattrapé, en matière de reconnaissance des cultures locales, non pas en organisant des festivals folkloriques, mais en introduisant des réformes publiques de fond, en mettant en place, notamment, une politique culturelle claire, approuvée par le gouvernement, et qui reconnaît, explicitement, la diversité des expressions culturelles, en Algérie. Il s’agit, aussi, de créer un secteur culturel indépendant, géré de manière autonome, dans lequel les citoyens peuvent s’exprimer, librement, dans le cadre d’un appareil administratif et réglementaire qui encourage ces expressions, plutôt que de les contraindre.

Pour leurs parts, les créateurs et les acteurs culturels, en Algérie, peuvent, désormais, utiliser cette convention pour réclamer des droits que la Constitution algérienne ne leur garantit pas, encore.

sources

Pour lire le texte de la convention : http://unesdoc.unesco.org/images/0022/002253/225383F.pdf

Pour télécharges les textes fondamentaux UNESCO DIVERSITÉ CULTURELLE, cliquer sur le lien (…)