HOMMAGE À HACÈNE BENRAHAL: « J’ai décidé de vivre en ignorant la peur » – poème

Bonjour mon ami …,
je viens de recevoir ton message de tristesse de notre camarade Hacène Benrahal – mes sincères condoléances à sa famille – nous venons de perdre un grand militant de la cause de la classe ouvrière et du combat que nous menons pour une vraie démocratie en Algérie , et comme disait le poète :

« Ta seule obligation en n’importe quelle vie c’est d’être vrai envers toi-même « 

et Hacène est resté un vrai camarade, un vrai militant de la cause ouvrière jusqu’à la dernière goutte envers lui-même.

En hommage à notre camarade , je t’envoie ce joli poême mon ami

LA PEUR

J’ai décidé de vivre en ignorant la peur

J’ai compris que la peur était un instrument

Utilisé par tous les gouvernements

Par nos supérieurs ou employeurs

La peur prend ce qu’il y a de meilleur en vous

Elle vous asservit, vous fait taire, baisser la tête

Alors que vos censeurs, eux sont à la fête

Vous n’êtes plus vous, c’est à en devenir fou

Peur de perdre son travail, ou de ne pas en trouver

Peur de perdre sa famille, quelle qu’elle soit

Peur de penser, de faire entendre votre voix

Peur de ne pas pouvoir payer les impôts, le loyer

Quand vous en êtes arrivés à ce point là !

Qu’est ce que vous risquez de pire ?

Vous êtes perdus, et ça les fait rire !

Car les nantis, vous savent au plus bas !

Regardez votre peur en face

Soyez rebelles, soyez hardis !

Ou vous fuirez toute votre vie

Croyez-moi cela les agace.

Il n’y a pas de certitude

Il n’y a que des opportunités

La peur ne fait pas avancer

Acceptez les vicissitudes !

Vous serez alors libre

J’ai compris tout cela

Depuis longtemps déjà

Et je suis libre de VIVRE

Car j’ai décidé depuis des années

De vivre en ignorant la peur

Gardez en vous votre valeur

Rangez votre peur, et avancez.

Mohamed Mahieddine


Voir dans SOCIALGERIE l’hommage à Hacène Benrahal

ÉTRANGES ÉTRANGERS

Cette brève reprend le poème de Jacque Prévert cité dans l’article de SOCIALGERIE: « MIGRATIONS – Escalade raciste des législations en Europe » (pour lire l’article: cliquez ici).

ÉTRANGES ÉTRANGERS

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel

hommes de pays lointains

cobayes des colonies

doux petits musiciens

soleils adolescents de la porte d’Italie

Bougnats de la porte de Saint-Ouen

Apatrides d’Aubervilliers

brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris

ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied

au beau milieu des rues

Tunisiens de Grenelle

embauchés débauchés

manoeuvres désoeuvrés

Polaks du Marais du Temple des Rosiers

Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone

pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère

rescapés de Franco

et déportés de France et de Navarre

pour avoir défendu en souvenir de la vôtre

la liberté des autres

Esclaves noirs de Fréjus

tiraillés et parqués

au bord d’une petite mer

où peu vous vous baignez

Esclaves noirs de Fréjus

qui évoquent chaque soir

dans les locaux disciplinaires

avec une vieille boite de cigares

et quelques bouts de fil de fer

tous les échos de vos villages

tous les oiseaux de vos forêts

et ne venez dans la capitale

que pour fêter au pas cadencé

la prise de la Bastille le quatorze juillet

Enfants du Sénégal

dépatriés expatriés et naturalisés

Enfants indochinois

jongleurs aux innocents couteaux

qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés

de jolis dragons d’or faits de papier plié

Enfants trop tôt grandis et si vite en allés

qui dormez aujourd’hui de retour au pays

le visage dans la terre

et des bombes incendiaires labourant vos rizières

On vous a renvoyé

la monnaie de vos papiers dorés

on vous a retourné

vos petits couteaux dans le dos

Étranges étrangers

Vous êtes de la ville

vous êtes de sa vie

même si mal en vivez

même si vous en mourez .

Jacques PREVERT

« La pluie et le beau temps »

1955 – Gallimard

Colère des travailleurs de la Sonatro licenciés

Des Algériens font la fête et d’autres meurent de faim ! En marge du festival panafricain, organisé à coups de milliards, des centaines de travailleurs ne trouvent rien à manger.

Et leur entreprise risque de disparaître. Il s’agit des travailleurs de l’entreprise nationale des travaux publics, Sonatro.

Ils sont 320 travailleurs représentant les 11 unités de l’entreprise implantées dans différentes wilayas du pays, à venir, chaque matin, protester devant l’accès principal du siège de la Sonatro. Ils contestent leur licenciement abusif et la faillite programmée de leur entreprise. Cela dure depuis plus de trois mois.

Et aucune autorité n’a daigné répondre à leurs cris de détresse.

« Nous ne demandons que notre droit. Nous voulons travailler et être payés en conséquence. Monsieur le Premier ministre, nous attendons votre intervention pour sauver notre seule source de revenu », lancent les contestataires que nous avons rencontrés hier devant le siège de la Sonatro à Réghaïa (est d’Alger).

Ils reviennent quotidiennement sur les lieux. Ils attendent, sous un soleil de plomb, l’arrivée d’une décision qui fera revivre en eux un espoir dissipé depuis plusieurs mois.

Mais les jours semblent se suivre et se ressembler pour eux. Ni les responsables de la Société de gestion des participations (SGP) dont dépend l’entreprise ni le ministère des Travaux publics, encore moins la centrale syndicale UGTA, qui est censée défendre les intérêts suprêmes des travailleurs, ne se sont manifestés pour, au moins, apaiser leur douleur.

«Est-il juste de mettre à la porte un travailleur qui a, à son actif, 26 ans de service ?» interroge Belkhiri Tahar, conducteur de poste à l’unité de Sonatro dans la wilaya de Tizi Ouzou. Des larmes aux yeux, ce quinquagénaire exhibe la décision de son licenciement reçue en mai dernier. Comme lui, de nombreux travailleurs qui ont servi dans l’entreprise de 20 à 34 ans ont reçu le même document. Pour les remercier, ils ont été congédiés. «Nous avons été licenciés parce que nous avons dénoncé la mise à l’arrêt de l’entreprise», lance Goudjil Maâmar, travailleur à l’unité de Blida (26 ans de service). «Depuis 1962 à ce jour, on n’a jamais licencié 300 personnes à la fois. Notre affaire va rester dans les annales», tonne pour sa part un autre contestataire. Les licenciés ne comptent pas baisser les bras.

Du pain sec et de l’eau pour tenir debout

En dépit de leurs conditions lamentables, ils se disent prêts à poursuivre la lutte, tout en espérant la relance «de la mère des travaux publics» en Algérie qui est la Sonatro.

Leur seule arme est la résistance malgré un régime alimentaire très maigre : du pain sec et de l’eau de robinet. «Nous ne demandons pas à être payés sans rendement. Il faut nous laisser travailler. Mais à chaque fois que nous demandons cela, les responsables réagissent violemment en recourant à des mesures de sanction», explique Benhellal Abdennour, père de 6 enfants (20 ans de service).

Les travailleurs demandent également à savoir qui veut la liquidation de la Sonatro. Qui privilégie le privé au détriment des entreprises publiques ?

La question ne trouve aucune réponse pour le moment. Mais il y a une réalité. De nombreux chantiers autoroutiers sont lancés, mais la Sonatro n’a été chargée de la réalisation d’aucun d’entre eux.

L’entreprise est à l’arrêt depuis 2006, alors qu’elle dispose d’un matériel très coûteux. Il ne reste aujourd’hui qu’un seul recours aux travailleurs : l’interpellation du président de la République. «Il ne reste ni dignité ni prospérité. Pour créer de nouveaux postes d’emploi, il faudra d’abord protéger ceux qui existent déjà», affirment les contestataires.

Par Madjid Makedhi


Après la reproduction de cet article, une trise information est parvenue au site « SOCIALGERIE »:

Hocine RABAH, 57 ans, licencié abusivement parmi les 320 autres travailleurs de SONATRO (SOCIETE NATIONALE DE TRAVAUX PUBLICS) est décédé le mercredi 15 juillet 2009 en son domicile a ALGER , terrassé par une crise cardiaque.

Hélas, la violence économique et l’exploitation tuent ! A petit feu ou dans des accidents du travail, ou par les épisodeset dérives politiques tragiques comme ceux qu’a trversé l’Algérie dans les années 90.

A la famille du défunt, ses proches, ses collègues de travail, nous présentons nos condoléances les plus attristées.


L’information était accompagnée de cet appel du militant social qui nous l’avait adressée:

Des milliers de travailleurs sont licencies, des usines ferment, comment organiser la solidarité, comment résister et agir ; personne ne nous rendra notre dignité ; car elle n’est ni a vendre ni a prendre elle est à défendre!

Amis progressistes, patriotes et altermondialistes d’ALGERIE rendons visite aux travailleurs de REGHAIA! Exprimons leur notre soutien ! Ne laissons pas mourir l’ALGERIE du labeur !


LES SALAIRES AU CŒUR DE L’INTERÊT NATIONAL

Dans deux précédents articles, j’ai fait des constats peu réjouissants à propos des salaires des travailleurs de l’éducation et de l’enseignement. Ces constats sont les symptômes d’un malaise profond que l’Algérie a ressenti à plusieurs reprises depuis l’Indépendance, des impasses qui ont débouché sur des secousses maléfiques. Le séisme qui mûrit en ce moment risque d’être encore plus chaotique et désastreux s’il n’est pas prévenu à temps, à cause du contexte politique national mais aussi géopolitique international. En tout cas, même si le tableau paraît contrasté, unilatéral ou alarmiste, on peut dire sans populisme que le pays survit dangereusement dans un système à double vitesse. Malgré des réalisations, insuffisantes par rapport à ses besoins et moyens, l’Algérie s’enfonce gravement dans deux logiques antagonistes, celle des nantis et celle des exclus.

Cela fait penser à des citoyens d’horizons divers que ce devrait être l’heure de grandes convergences.

Mais nombre de pratiques officielles vont en sens inverse. Si leurs décisions convergent plutôt avec les pressions exercées par des intérêts économiques et géostratégiques étrangers, elles approfondissent, consciemment ou non, des divergences et des fractures au sein de la nation et de la société, alors qu’au niveau des intentions ou des déclarations, il n’est question que de concorde et de cohésion nationale.

Il faut justement aller aux racines des sources de conflits et d’instabilité et pas seulement tenter en vain de corriger leurs effets néfastes.

Il est donc urgent que, à contre courant des méthodes de pensée unique, les opinions diverses et constructives s’expriment au grand jour. Souligner les dangers ne veut pas dire prendre en compte un seul aspect des choses, le plus mauvais. Il signifie valoriser les raisons d’espérer en des mobilisations et des solutions crédibles.

Premiers enseignements

Pour éviter ou dépasser les désastreuses situations d’impasse, la voie la plus féconde passe par les débats et les négociations entre partenaires sociaux et politiques, pour des solutions qui reposent sur des critères mutuellement acceptables.

Le principal point de convergence concerne ce sur quoi les parties concernées peuvent et doivent faire des concessions. A mon sens, à l’occasion des conflits sociaux, ce qui doit être sacrifié ou minimisé en premier, c’est l’arbitraire, les ambitions illégitimes de pouvoir ou la poursuite d’intérêts étroits et parasitaires au détriment de l’intérêt général. Ce qui au contraire doit être préservé et consolidé, ce sont les intérêts objectifs de la société, en premier lieu ceux des salariés ou des entrepreneurs qui activent dans le sens de l’intérêt général. Car sans leur labeur quotidien et leurs efforts, sans un niveau convenable du pouvoir d’achat du plus grand nombre et des plus lésés, aucune production suffisante de biens matériels et de services, aucun marché national et consommation de taille appréciable, en un mot aucune croissance économique équilibrée ni climat de confiance national ne seraient envisageables.

La mobilisation consciente en vue de négocier sur cette base est-elle illusoire, comme le laissent entendre des voix sceptiques ? En tout cas, les travailleurs et syndicats de l’éducation en ont prouvé la possibilité et l’impact. C’est d’autant plus instructif qu’ils se sont unis sur des objectifs communs indépendamment de leurs appartenances à des sensibilités politiques et idéologiques différentes.

Bon exemple de sagesse politique, face aux conceptions selon lesquelles rien ne serait possible tant que tel projet politique ou de société ne se serait pas emparé des rênes du pouvoir. Faudrait-il laisser les citoyens mijoter dans leurs souffrances et problèmes quotidiens en attendant ce grand jour ? Pendant que les formations politiques, si elles restent fascinées et aveuglées par les seuls horizons de pouvoir, risquent de s’en éloigner en s’enlisant dans les intrigues, les démarches aventureuses et coalitions sans principe ? Ces formations serviraient mieux leur propre intérêt et l’intérêt général en s’investissant dans la défense pied à pied des droits sociaux légitimes, non comme un fond de commerce politicien mais pour de réelles solutions. Car en même temps, il n’y a pas de meilleure école et tremplin pour la démocratie que les luttes quotidiennes dans l’esprit de la liberté et de la justice sociale.

Quel préalable pour mobiliser dans la bonne voie ?

Les coordinations intersyndicales ont montré que cela consiste à ne pas faire de discrimination, de ne pas trancher au départ et a priori avec qui agir et s’unir et qui faudrait-il écarter de l’action commune. La priorité est d’être à l’écoute de la base et des différents secteurs confrontés aux problèmes réels, pour déterminer, avant tout, autour de quels objectifs sensibles et communs il est nécessaire et possible de mobiliser. Quand le choix des objectifs communs correspond aux vrais besoins, ressentis largement et sans a priori réducteurs, l’action a plus de chance d’être unitaire, constructive et fructueuse.

S’agissant du secteur de l’éducation nationale, il y aurait alors plus de chances de consolider les éléments du trépied : pétrole, enseignement et démocratie, qui est jusqu’ici un support trop fragile et déséquilibré. Il y aurait plus de chances de faire du pétrole un levier pour son meilleur usage et non pour les pires détournements ou gaspillages. Il y aurait plus de chance de promouvoir un enseignement qui satisfasse à la fois le besoin de modernité et l’ensemble des sensibilités aux valeurs nationales légitimes. Plus de chance enfin de faire de la démocratisation non pas une façade, un effet d’annonce ou une idéologie, mais un outil de promotion et de participation des citoyens aux affaires du pays, c’est-à-dire leurs propres affaires.

A propos de démocratie, l’enjeu dépasse en réalité le domaine de l’éducation. La façon dont sera géré ce conflit est un indicateur de la voie que prendra l’Algérie : sombrer ou émerger. Il y a la voie qui consiste à prendre en otage un peuple entre deux pôles hégémonistes qui, tour à tour et selon la conjoncture des dernières décennies, passent de l’affrontement tragique aux arrangements sans principe et vice versa, sur le dos d’une société qui, dans les deux cas, en fait les frais. Et il y a la voie démocratique que les deux hégémonismes, chacun à sa manière, font tout pour contrecarrer : l’émergence d’une société civile, d’un champ politique et d’une sphère étatique qui coopèrent autour du critère objectif et non discriminatoire de l’intérêt commun.

C’est pourquoi, au-delà de l’apport des projets de société pertinents ou des programmes préétablis des uns et des autres, il est important de privilégier le terrain, les expériences et les problèmes vécus. Et sur cette base, confronter les propositions même conflictuelles pour en dégager et concrétiser des objectifs communs d’action et des axes de solutions.

Les points que j’avance ici s’efforcent d’adhérer à cet esprit. Ils dépassent le cadre des revendications salariales sectorielles et du règlement des conflits au coup par coup. Ils concernent des mécanismes plus globaux qui déterminent fortement et en amont la solution ou le pourrissement des problèmes de l’éducation.

Les instances étatiques :

• La « Trilatérale » est justifiée en son principe comme possible instrument régulateur au niveau central. Elle a perdu de son crédit auprès des travailleurs et jusqu’à un certain point auprès des opérateurs du secteur privé. Pourquoi ? Annoncée toujours comme le Messie et porteuse en général d’un message déjà ficelé, elle ne fait qu’enregistrer pour les rendre halâl des oukazes gouvernementaux, avec l’aval usurpé de dirigeants syndicaux désavoués par leur base.

Le problème est d’ailleurs plus vaste. Va-t-on faire de l’Etat algérien un véritable Etat de droit dans tous les domaines ? Il ne suffit pas dans les conférences internationales d’en proclamer la volonté ou faire comme s’il existait déjà. Il s’agit de donner vie et respect à un Droit Social équitable, bénéfique au monde du travail dans les activités nationales et conforme aux engagements internationaux de l’Algérie.

Il est normal que l’Etat joue dans cette tripartite un grand rôle, à un triple titre. Il représente un opérateur économique important, (même s’il a commencé à abdiquer cette responsabilité dans des secteurs décisifs, en ne conservant que le privilège abusif de réprimer). Ensuite, l’Etat a sa place et son rôle comme législateur. Enfin, théoriquement, il pourrait être un médiateur et arbitre reconnu entre différents intérêts nationaux. Mais il est absurde et dangereux que dans la « Tripartite » le véritable monde du travail, créateur incontournable de richesses et de services, occupe le strapontin d’une officine du pouvoir. Les fanfaronnades médiatiques des faux représentants parachutés font seulement monter la colère contre un système injuste. Celui-ci, avec la caution trompeuse et les courbettes des clones du pouvoir, quel qu’il soit, ne pourra qu’aller droit dans le mur. Il serait dans ces conditions plus productif et plus clair de supprimer officiellement la représentation salariale pour laisser place à un organisme bipartite du patronat public et privé, chargé des relations sur le terrain avec le monde du travail. Les conflits se règlent mieux avec des interlocuteurs valables et quand les données réelles ne sont pas biaisées.

• Le CNES (Conseil National Economique et Social), instance étatique consultative, mérite d’être valorisé et mis à l’abri des pressions. Cet organisme consultatif, a fait la preuve dans le passé de ses compétences, de sa probité et de son esprit de responsabilité. Ses données généralement fiables, ses analyses impartiales en font l’instrument désigné pour éclairer des domaines complexes et sujets à contestation, afin que les instances de décision de l’Etat, ainsi que l’opinion publique et les instances syndicales échappent aux lourdeurs bureaucratiques, aux manigances des groupes de pressions, aux tentations démagogiques, aux approches subjectives. Par exemple : quelle est la part imputable aux salaires dans la hausse ou la baisse de productivité et quelle est la part imputable aux conditions de fonctionnement de l’économie (orientations stratégiques, conjoncture internationale, organisation du travail, intéressement matériel et moral), comment combiner le levier salarial et tous les autres qui interviennent dans le pouvoir d’achat, etc. Loin des calculs d’épicier ou des économies de bouts de chandelles opposées aux revendications des travailleurs, une approche impartiale ferait ressortir l’importance d’une politique sociale considérée comme investissement global rentable. Elle permettrait de cerner les déperditions et les défaillances dans la gestion aux plus hauts niveaux. Elle soumettrait également à inventaire critique et public, les recommandations et expertises internationales intéressées, trop souvent entérinées en vase clos et sans examen approfondi et contradictoire par les exécutifs.

• Quant au Parlement (Assemblée et Sénat), peut-on parler d’un rôle sérieux à lui assigner, tant qu’il est prêt à voter tout et son contraire, à la demande de ceux qui l’ont fabriqué ? Victimes de cette méthode, les exécutifs sont à leur tour déresponsabilisés et encouragés à faire n’importe quoi, sachant qu’ils n’auront pas à rendre compte à leurs obligés quant aux conséquences économiques et sociales de leurs décisions. Ces exécutifs sont ainsi privés de l’écho des réalités, par des « élus » rendus insensibles et muets parce qu’ils sont les produits d’une cooptation ou d’un quota. L’absence d’un vrai dialogue avec la base sociale, aggravée par les entraves à la liberté d’expression, fait que même des projets ou des incitations positives du pouvoir ne trouvent pas le répondant mérité dans la population.

• La politique extérieure gagnerait à la diversification active et réelle des relations dans tous les domaines (économique, militaire, politique et culturel). Surtout dans les relations qui concernent des puissances ou la superpuissance dont la stratégie et les actes visent ouvertement l’asservissement et l’aggravation de situations de dépendance et d’inégalité. La diversification doit être substantielle et non pas une façade trompeuse, des fausses symétries pour masquer l’enfoncement dans la dépendance envers un partenaire pour qui la «coopération» signifie soumission aux besoins du dollar, du Pentagone et de ses réseaux médiatiques. La résistance des instances supérieures du pays aux chantages internationaux multiples n’est effective qu’en appui réel sur le soutien et l’opinion des citoyens, en harmonie avec leurs besoins et aspirations sociales et démocratiques. La capacité de résistance est aussi en forte connexion avec la question de souveraineté, de cohésion civique et idéologique nationale.

Les problèmes idéologiques liés à la personnalité nationale

Réels problèmes, d’abord ignorés, ou maltraités, les questions identitaires sont devenues des chevaux de bataille, des prétextes à diversions dans les conflits pour s’accaparer des portions de pouvoir ou d’avoir, au détriment d’un savoir et d’une culture scandaleusement sacrifiées et défigurées.

Ces diversions identitaires ont fort heureusement épargné, et c’est bon signe, les mouvements sociaux récents des salariés, comme l’emblématique mouvement des travailleurs de l’éducation. La composante véritablement nationale de ses acteurs a mis en échec ceux qui n’ont rien d’autre à opposer que la corde archi-usée des diversions identitaires aux revendications sociales légitimes et rassembleuses. Encore mieux, la cohésion sur le terrain du social aide les travailleurs à rapprocher leurs analyses sur le contenu et les méthodes de l’enseignement, terrain d’incompréhensions et de divisions savamment attisées. De ce point de vue, les institutions étatiques me paraissent en retard sur les évolutions, avec leurs retournements succédant à des avancées formelles, toujours sous tendues par des calculs tactiques et politiciens de court terme. Comment expliquer autrement l’abandon des recommandations qu’une commission nationale diligentée par le pouvoir lui-même avait élaborées au terme de débats mouvementés ?

L’opportunité est pourtant grande, tant pour les enseignants et chercheurs que pour les instances étatiques, ainsi que pour les élèves, les étudiants et les parents d’élèves, de donner ensemble l’impulsion à la guérison et la relance d’un enseignement malade. En plus des moyens accrus et mieux gérés de l’Etat, les enseignants algériens, malgré tous les handicaps, sont capables de réalisations remarquables. A l’instar de ces enseignants d’une wilaya du Sud Oranais (et ils ne sont pas seuls) qui ont maintenu durant plusieurs années un taux de réussite spectaculaire au baccalauréat. Qu’en serait-il si les stimulants matériels et moraux les encourageaient davantage ? Peut-on continuer à invoquer les séquelles du colonialisme (un demi-siècle après ?), ou une pression démographique lourde à supporter par les moyens de l’Etat ?

Pédagogie et enjeux de pouvoir

J’ai déjà évoqué un argument plus sérieux, les difficultés pédagogiques liées au pluralisme linguistique. Des raisons idéologiques et d’hégémonisme pervers contribuent à obscurcir cette question J’en reste à l’aspect pédagogique, pour affirmer, comme le confirme l’expérience internationale, que ce pluralisme est enrichissant et stimulant.

J’en veux pour exemple les résultats remarquables qu’avait obtenu en pleine guerre de libération nationale le regretté Mahamed Hadj Sadok, pédagogue exceptionnel et arabisant de valeur. A la direction du lycée «franco-musulman» de Ben Aknoun (futur Amara Rachid) dont il parvint à obtenir l’ouverture (ainsi que plus tard le futur et réputé lycée de filles Hassiba Benbouali), il réalisa un enseignement de haute qualité dans les deux langues. En dépit du surcroît de travail des lycéens, la plupart pauvres et handicapés par les conditions de la guerre d’indépendance mais qu’il savait motiver, le taux de réussite au baccalauréat, notamment en 1958 et dont il m’avait cité les chiffres, a été supérieur à celui du réputé Grand lycée Bugeaud (futur Emir Abdelqader) uniquement francophone. Parmi les élèves que la formation arabisante a promu à de brillantes carrières, figure Ahmed Djebbar, dont la thèse de Doctorat a été consacrée aux travaux des mathématiciens arabes étudiés dans leur texte scientifique original. M. Djebbar vient de diriger l’exposition consacrée à «L’âge d’or des Sciences arabes» à l’Institut du Monde arabe de Paris qui a connu un immense succès. Entreprise combien opportune en ces temps d’attaques racistes contre nos peuples considérés comme imperméables à la science et aux idées de progrès.

Il est temps que les autorités, les enseignants, les associations culturelles valorisent les expériences pédagogiques du temps de la résistance anticoloniale ou d’après l’indépendance. Aux bavardages et véhémences «identitaristes», il faut substituer l’obligation de résultats. Au lieu de vaines nostalgies, attaquons nous à réaliser dictionnaires et encyclopédies en arabe et tamazight, entreprenons le colossal travail de traduction des œuvres du monde entier auquel est obligée toute ambition culturelle et de civilisation qui se respecte.

Nous avons à faire connaître les œuvres et contributions de pédagogues de valeur et hommes de culture arabisants ou berbérisants, pétris d’une vision de l’enseignement et de la culture à la fois plurielle, rationnelle et ancrée dans les racines nationales, comme Abdallah Mazouni, Mostefa Lacheraf, Mouloud Mammeri, Djamal-Eddine Bencheikh et bien d’autres, ou Mohya, mort il y a peu dans l’oubli malheureusement, comme d’autres créateurs nationaux, alors qu’il a réalisé des œuvres et travaux de niveau mondial.

Les incompréhensions hostiles de milieux bureaucratiques ou sectaires, voire obscurantistes, s’évertuent à opposer entre elles les précieuses ressources linguistiques et culturelles de notre peuple. Pour eux, la prétention unanimiste est devenue l’unité de mesure du « politiquement correct », consistant à dénigrer et rabaisser l’un ou l’autre des piliers de l’édifice national et à les opposer à l’universel, Ils ont oublié que l’avenir ne peut se construire en minant ou faisant table rase de l’une ou l’autre des fondations enracinées dans le passé de la nation. Ils oublient que la résistance anticoloniale était tournée en même temps dans deux directions. D’une part contre la déculturation et la dépersonnalisation voulues par les occupants se réclamant de civilisation française. Et d’autre part, contre les courants obscurantistes se réclamant de l’islam mais qui cherchaient à réduire la lutte anticoloniale à une fermeture sur le monde, à un retour à ce qu’il y avait de moins bon dans les siècles de la décadence. Ils ont cherché à réinterpréter l’oeuvre de Benbadis en occultant ou en déformant toutes les facettes et actions de ce nationaliste tournées avec vigueur vers l’universel et le progrès.

Ils feignent d’oublier la double recommandation de l’appel du 1er novembre 54 (civilisation arabo-islamique et modernité démocratique et sociale), une formulation binaire dont ils opposent les deux termes alors que son sens profond était un appel à mettre ces deux termes en synergie. La formule, malgré ses insuffisances (dont l’absence de la dimension amazigh), reflétait la double motivation de notre peuple et de ses élites politiques et culturelles. Elle a fait l’efficacité de la lutte de libération, parce qu’elle correspondait à cette étape de la configuration de notre société et du monde. Il appartenait aux générations politiques d’après l’indépendance, dans l’enseignement et l’éducation civique, d’approfondir et donner vie en actes au contenu positif et créateur des deux volets de cette formulation, à travers toutes les expressions culturelles et linguistiques du vécu national.

Al ‘Ouqda, ou comment les choses se sont nouées

Pour mieux comprendre comment ce précieux message a été perverti ou trahi, je dirai simplement comment un inspecteur général d’arabe comme Hadj Sadok, cité plus haut, qui ne sollicitait rien d’autre que poursuivre l’œuvre qu’il avait engagée avec succès, a été éconduit par un haut (très haut) fonctionnaire et bureaucrate du nouvel establishment. D’aucuns ont prétendu après coup justifier cette mesure incohérente en arguant du fait que l’enseignant Hadj Sadok avait aussi exercé ses fonctions pédagogiques et de gestion de l’enseignement dans le cadre du gouvernement général de l’Algérie coloniale. Absurde prétexte vis à vis de ce patriote du fond du cœur et non de parade, ami de longue date de Ferhat Abbas, réformiste honnête, courageux, intransigeant dès qu’il s’agissait de l’enseignement de l’arabe, tel que l’ont connu ses anciens élèves comme Ali Boumendjel, Saad Dahlab, Abbane Ramdane, et ceux qui, après l’indépendance comme M’hammed Yazid, Benyoussef Benkhedda et moi-même, ne manquaient jamais de le saluer quand ils étaient de passage à Paris.

Ce cadre de valeur que pouvaient nous envier bien des pays arabes, était par ses qualités de pédagogue, d’organisateur et d’attention envers ses élèves et les problèmes de société, un des plus capables, à ma connaissance, de prendre, à bras le corps, la tâche colossale d’un enseignement national (il était aussi ouvert à l’amazighité) digne d’un peuple qui venait de se libérer pour l’accès, entre autres et peut-être en priorité, à un savoir qui comme on le disait alors, lui ouvre les portes à la fois de « ed’dounia oual akhira » , ce monde d’ici-bas et de l’Au-delà.

Mais si vous voulez connaître le fin fond de l’affaire, n’allez pas chercher trop loin. L’un de ceux qui, chargé de relancer l’enseignement dans l’Algérie indépendante, avait barré la route à ce cadre sans avoir eu même le courage de le rencontrer et le regarder dans les yeux après lui avoir fixé rendez-vous, avait été son « élève ». Peut-être ne souhaitait-il pas qu’un compétent risque de lui faire de l’ombre ? Il aura eu tout de même un mérite, celui d’avoir été un des précurseurs qui ont appliqué à leur façon la formule qui ne tardera pas à devenir aussi célèbre que symbole de dérision: « L’homme qu’il faut à la place qu’il faut ».

A chacun de tirer sa conclusion. Je ne terminerai pas sur cette triste note, avec le cœur lourd d’entendre revenir à la mode une vieille formule des années 70 : « dawlat Mickey ». Un ami a cru l’actualiser et l’algérianiser en me suggérant « dawlat Djeha ».

Pas du tout, ai-je protesté. Je lui ai expliqué, sur une note plus optimiste, que je souhaite à tous les acteurs dans l’Etat et la société, tous pourvus d’intelligence et d’imagination, d’avoir la même sagacité, le même enracinement parmi ses semblables et la même sensibilité envers ses concitoyens que Djeha, alias Nasreddine Khodja, avec ses qualités acquises en roulant sa bosse et son discernement pragmatique autour de la Méditerranée, tantôt pauvre petit colporteur, tantôt riche marchand. Le jour où, promu imam, questionné et coincé après la prière sur son savoir théologique, il reconnut modestement et habilement ses limites en demandant « à ceux qui savent d’expliquer à ceux qui ne savent pas », il nous délivrait une grande leçon. Il appelait en substance au débat, aux échanges, à l’élaboration et aux jugements collectifs.

Avec Djeha, il y avait toujours une issue aux situations compliquées. Je ne me souviens d’aucune histoire de Djeha qui se soit terminée par une tragédie.

Amin wa choukran, ya Cheikh Djeha, et tous ensemble, comptons sur nous-mêmes pour construire. En Algérie, comme à l’échelle régionale et dans le monde, seul un mouvement social assez profond et responsable, à multiple et large composante idéologique et politique, aura le poids suffisant pour freiner sinon renverser la descente aux enfers.

S. H. 14 mars 2006

LES NOUVEAUX ESCLAVES DU PORT D’ALGER

Parce qu’ils ont voulu protester contre les conditions d’hygiène, de sécurité et de travail, 300 dockers du port d’Alger se sont retrouvés sans travail. Après négociations, la DP World, à qui l’Entreprise portuaire d’Alger a cédé la gestion depuis le mois de mars, a accepté d’en reprendre 220. Les autres sont restés sur le carreau. Furieux et humiliés, ils racontent leur quotidien derrière les grilles bleues. Un autre monde. Celui des nouveaux maîtres du port, les Emiratis.

Pas de youyous pour Abdou. Ce grand gaillard en baskets, habillé d’un tee-shirt aux couleurs de l’équipe de foot de Birmigham, a annulé son mariage, prévu pour l’été. Il n’est plus autorisé à entrer au port d’Alger où il travaille comme docker depuis douze ans.
A la fin du mois, il ne touchera donc pas ses quelque 30 000 DA de salaire.

Il y a trois semaines, 300 dockers de Dubaï Port World, nouveau partenaire (à 50%) de l’Entreprise portuaire d’Alger (Epal) depuis le mois de mars, ont arrêté le travail.

Protestant contre «l’absence totale de sécurité et d’hygiène, le changement des rythmes de travail, les promesses non tenues relatives aux augmentations de salaire» du nouveau gestionnaire et exploitant du port à conteneurs, les travailleurs réclamaient leur réintégration collective à l’entreprise-mère. Mais leur grève, entamée sans préavis, n’a pas été du goût de la DP World qui leur a fermé l’accès au port pour «abandon de poste».

Après intervention du président de la coordination des ports d’Algérie, les responsables syndicaux ont alors demandé aux dockers de reprendre le travail. «Ils nous ont assuré que personne ne sera exclu, témoigne Adel, 31 ans, conducteur d’engins depuis 8 ans. Mais sur les 300, seuls 220 ont été repris.» Abdou, Nordine, Mohamed, Yacine et les autres sont restés sur le carreau.

Dans la moiteur des couloirs du syndicat où ils se retrouvent tous les jours, Nordine, 52 ans, lui aussi en tee-shirt de footballeur, mais de Chelsea, docker depuis huit ans, explique : «Depuis que nous avons été transférés de l’Epal à DP World, nous vivons l’enfer! Nous sommes réduits à l’esclavage dans notre propre pays !»

A côté de lui, Mohamed, 46 ans, docker depuis 22 ans, ne peut pas contenir sa colère. «A la première assemblée, DP World nous avait promis des salaires de 75 000 DA! Mais on n’a rien vu! On n’a rien eu et quelles que soient nos années d’expérience, on reste à 30 000 DA !» Pour Abdou, dont le salaire perfuse directement une famille de dix personnes, le coup est dur.

«Le transfert à la DP World m’a augmenté la paye de 1000 DA !, s’énerve-t-il. Je fais quoi avec ça ? Il suffit que j’aille au café et pffft, je n’ai plus rien.» Yacine, 29 ans, marié et père d’un enfant, a commencé sa carrière de conducteur de grue à l’âge de 18 ans, comme journalier. «Une journée avec l’Epal me rapportait 1200 DA, confie-t-il. Un mois à DP World revient à 34 000 DA. Faites le compte…»

Mais plus que les salaires, ce sont les modalités du nouveau programme de travail qui révoltent les dockers algérois. Ce que Mohamed El Khadar, directeur général de la société DP World Djazaïr, présente comme un «nouveau système» garantissant «un niveau de professionnalisme permettant de travailler selon les régimes et les normes internationaux» et de faire du port d’Alger «un des pôles de concurrence du bassin méditerranéen».

Du côté des dockers, la réaction est brutale. «Un nouveau système d’esclavage, oui!, s’énerve Yacine, DP World a fait venir des Pakistanais, des Indiens, des Djiboutiens, qu’ils paient évidemment moins que nous et dont certains n’ont même pas de permis de travail! »

Entre les travailleurs, un téléphone portable circule.
On y voit une vidéo destinée à ceux qui ne les croiraient pas. Le film présente un engin suspendu à une grue servant à attraper les conteneurs. Sur une sorte de plateforme accrochée à la grue et circulant dans les airs, des dockers se déplacent.
«Ils sont à 30 m de hauteur, explique le docker qui a filmé. Vous voyez? Ils n’ont aucune cage de sécurité. Ils peuvent tomber d’un instant à l’autre!»

Et Nordine d’insister : «La DP World veut se conformer aux normes internationales mais pour cela, il faut du matériel! Nous prenons un maximum de risques, nous grimpons sur les conteneurs à mains nues, sans casque, dans la poussière et le bruit, par tous les temps ! De certains conteneurs abandonnés, coulent des substances bizarres.
On voit bien que ce sont des produits chimiques. La plupart d’entre nous sommes malades des poumons. On n’a même pas de boîte à pharmacie!»
, relève-t-il, en montrant son index dans lequel une entaille de vingt-cinq jours n’a toujours pas cicatrisé.

Les anecdotes ne manquent pas : les grutiers qui se retrouvent tous seuls, le transport qui n’est plus assuré entre les zones du port, le manque de protection contre les incendies…

Adel, le conducteur d’engins, fait le décompte : «Récemment, des dockers se sont retrouvés projetés hors de navires, un grutier a été récemment grièvement blessé après une chute de 15 m et un conteneur de 40 pieds rempli de lait en poudre s’est cassé en deux.
La direction nous avait pourtant promis que nous allions progresser, que nous aurions du matériel… Mais ça ne suit pas. Et au port non plus ça ne suit pas»
, ironise-t-il d’un mouvement de tête en direction du port où, depuis plusieurs jours, plus de trente bateaux restent en rade.

Mohamed El Khadar estime quant à lui dans un communiqué «pouvoir diminuer de 100% le phénomène de navires en rade dans les trois ou quatre mois à venir» et « continuer d’investir et de développer les infrastructures, le système informatique, les ressources humaines, la sûreté, la sécurité».

«Et les sanitaires?, rétorquent les dockers.

« Depuis que la DP World s’occupe du port, nous n’avons plus ni douches ni WC. On rentre chez nous avec la crasse des conteneurs qui arrivent de tous les continents. Vous imaginez un peu les risques de maladie ? Les marins qui viennent régulièrement à Alger nous disent que nous travaillons dans les mêmes conditions que les dockers de Djibouti ou des Philippines!»

Sur sa chaise, en marcel blanc et bleu de Chine, Nabil, 42 ans, soulève un autre problème: «Et pendant le Ramadhan ? Comment ceux qui travaillent la nuit, de 19h à 7h, vont pouvoir s’organiser ? Nous n’avons même plus de salle de prière. Avec l’Epal, nous avions le choix.
Maintenant, on ne discute pas. Chacun doit faire cinq nuits consécutives et enchaîner avec une semaine de 13h à 19h ou une semaine de 7h à 13h. Sans récupération. Et la nuit n’est pas payée plus cher… »
Quand il est « de matinée », Nordine se lève tous les jours à 4h.

Il ne sait pas bien ce qui ne tourne pas rond dans son emploi du temps mais pour lui, le nouveau système ne l’avantage pas. «En clair, on travaille 160 heures par mois au lieu de 144 à l’époque de l’Epal», précise Adel. «Selon les normes internationales, un docker devrait travailler 6 heures et 40 minutes, ajoute un collègue. Mais en réalité, on fait au moins 8 heures la journée et 13 heures la nuit.»

A la direction générale, les méthodes de calcul ne sont visiblement pas les mêmes : «Ce nouveau système fera bénéficier l’employé de 152 heures de travail par mois sans compter les heures supplémentaires (8 heures par jour), ce qui est beaucoup moins que la durée de travail fixée par la loi algérienne.»

Du côté du syndicat, Kamel Zergane, secrétaire général, dans sa chemise bleu très chic, temporise : «Que les dockers reprennent le travail, voilà mon souhait le plus ardent, assure-t-il devant les dockers.
Le directeur de DP World a promis que si nous faisions un pas, il en ferait dix. Nous l’avons cru mais fermer la porte au nez des dockers qui voulaient reprendre le travail a créé une situation dangereuse. Un huissier est venu sur place pour constater les faits. Maintenant, des discussions vont avoir lieu, nous verrons ce que cela va donner.»

Brouhaha. Les dockers s’agitent.

Le ton monte. « Ils nous méprisent, s’énerve Yacine. On ne demande qu’à discuter, mais la direction a placardé une affiche disant qu’un docker n’a pas le droit de monter à la direction!»

Nordine répond: «Depuis trois semaines, on se présente à la porte et on attend en plein soleil pour parler au directeur, mais aucun responsable ne veut nous parler!» Pire, la police se charge de les chasser.

«On ne les croit pas tous ces syndicalistes, marmonne un docker de mauvaise humeur. Même à l’UGTA, on nous a dit qu’ils étaient dépassés par le problème!» En l’absence de convention collective et peu au fait de leurs droits, les dockers ont peu de cartes dans leur jeu.

La DP World, qui résume le mouvement de contestation à «une opposition de certaines minorités» le sait bien. Dans une note interne du mois de juin, l’administration prévient clairement que la productivité du mois de mai doit être maintenue et que les dockers n’ont pas à décider de leur propre plan de travail. Et qu’en l’absence de rendement, des sanctions seront appliquées.

Nous avons cherché à approcher des dockers en poste à l’entrée du port. Parmi les chômeurs qui attendent du travail à la journée, personne n’en connaît. Pour parler sans craindre de voir arriver la police, il faut traverser l’autoroute et prendre la passerelle direction Belouizdad.
Au café Crampel, un docker qui part au travail accepte de nous accompagner jusqu’à la sortie du tunnel pour nous orienter vers les grévistes, en nous demandant toutefois de ne pas traverser l’autoroute avec lui, de peur d’être surpris en pleine discussion avec des journalistes.

«La seule chose que nous voulons, c’est réintégrer notre poste», soupire Yacine.

Ou partir dans un autre port ? «Pourquoi ? On était bien à l’Epal. Avant, on était heureux de se lever le matin pour aller travailler.
Pourquoi je partirais ? »

Derrière sa moustache poivre et sel, Nordine semble sourire en écoutant le jeune. «C’est là que nous nous sommes formés, que nous avons construit nos vies, répète-t-il. On nous a forcés à aller à DP World. Mais nous avons notre dignité.»

1988 – 1989: LUTTES POUR DES SYNDICATS REPRÉSENTATIFS

Deux articles du numéro 175 de « Saout el Chaab » (7 Juin 1989, avant la légalisation officielle du PAGS en septembre) analysent les luttes menées par les travailleurs après novembre 1988 pour obtenir un fonctionnement démocratique des syndicats.

Au Complexe sidérurgique de El Hadjar une pratique réelle de la démocratie et l’unité d’action permettent aux 18000 sidérurgistes lors des élections syndicales du 25 avril 2009 de pouvoir renouveler leur confiance démocratiquement au conseil syndical et au programme d’action qu’ils avaient choisi lors des grèves de novembre 1988.

A Constantine au Complexe Moteurs-Tracteurs, l’Union Wilaya de l’UGTA associée à certains milieux intégristes , récupère à son profit la revendication initiale des travailleurs. Le comité de délégués provisoire élu en novembre 1988 se laissant dessaisir de la charge initiale d’organiser un renouvellement démocratique de l’ATU , perdra par manque de pratique démocratique, la mobilisation et la confiance des travailleurs lors des élections

1988 – 1989 À EL HADJAR

RENOUVELLEMENT DU COMITÉ SYNDICAL :

UNE VICTOIRE DE LA LARGE UNITÉ D’ACTION ET DE LA DÉMOCRATIE

Le 8 novembre dernier, des milliers de travailleurs du complexe avaient prononcé la dissolution de l’ATU non représentative. Ils avaient dégagé démocratiquement un comité syndical provisoire et élaboré collectivement une plate-forme d’action.

Ces responsables syndicaux informaient en permanence les travailleurs, demandaient leurs avis, s’appuyaient sur eux, ne se substituaient pas à eux.
Dans ce comité et sur la base de la plate-forme, travaillaient côte à côte et dans la confiance mutuelle ces syndicalistes de différentes tendances, communistes, militants du FLN, sans parti.

Cependant, et pour des raisons diverses, certaines forces ont tout fait pour s’opposer à ce renouveau démocratique : anciens membres de l’ATU discréditée, ainsi que certains responsables locaux de l’UGTA et du FLN sur lesquels se sont appuyés de gros spéculateurs.

Ces milieux ont prétendu que ce comité n’était pas représentatif et exigé de nouvelles élections. Le comité a accepté. La centrale UGTA a eu d’inexplicables et regrettables hésitations et ses délégués à El Hadjar n’ont pas joué le jeu démocratique. Finalement, la date du renouvellement fut fixée au 25 Avril 1989.

Or voilà que ceux-là même qui exigeaient auparavant les élections, se sont mis à en demander le report.

Une campagne hystérique

Une campagne anti-communiste et anti-ouvrière est alors déclenchée, non seulement dans le complexe, mais aussi dans toute la région de Annaba. Elle a regroupé les gros spéculateurs et affairistes, carriéristes de l’UGTA, ceux qui, dans le FLN et les autres appareils ont des positions anti-communistes et anti-ouvrières.

Des patriotes, des travailleurs furent menacés, frappés, insultés. Des affairistes et des hommes de main étrangers à l’usine y ont pénétré pour troubler les assemblées générales et y créer un climat de violence.

Il a été en effet nettement établi qu’ont été présents dans l’usine un bijoutier, de gros commerçants, des hommes de main manipulés par des gros spéculateurs.

Ces forces ont même utilisé certains imams dans des mosquées pour engager une campagne hystérique et haineuse contre les « communistes », « les athées », « les ennemis de Dieu ». Ils désignaient ainsi tous les membres du comité syndical, y compris un hadj.

La réponse des travailleurs

La réponse des milliers de travailleurs d’El Hadjar a été une leçon de maturité, de démocratie, de responsabilité.

A la sortie de l’assemblée générale du 11 Avril où les adversaires de la démocratie ont utilisé la violence pour imposer leurs points de vue, des milliers de travailleurs se sont rassemblés en quelques minutes, ont manifesté, ont scandé des slogans en faveur de la démocratie, de leurs représentants élus, en premier lieu de DILMI Derradji.

Le jour des élections ils étaient présents massivement pour assurer le déroulement parfait et la régularité.

De l’avis de tous les observateurs, le renouvellement du conseil syndical d’El Hadjar a été un exemple de démocratie. Le comité syndical du 8 novembre a été réélu et élargi.

Les raisons du succès

Ce succès est le résultat de plusieurs facteurs complémentaires et inséparables :

• la détermination des travailleurs à défendre leurs élus car ces derniers défendaient leurs intérêts en s’appuyant sur eux, en les informant et en leur demandant leurs avis. Les travailleurs comprenaient qu’ils étaient responsables, que cette structure qu’ils ont élue était la leur et qu’il fallait la défendre : C’EST LEUR OUTIL DE LUTTE.

• La jonction de cette détermination avec l’attitude positive de la majorité des autorités locales, qui ont pesé en faveur du respect du choix démocratique par la masse des travailleurs du complexe. Ainsi, le wali a fait preuve d’une volonté unitaire et patriotique nette. En dépit de certaines hésitations, la direction du complexe a finalement œuvré aussi en vue de l’aboutissement positif du conflit.

Le gouvernement a délégué un représentant du ministère de l’industrie lourde qui a mené un travail apprécié comme positif par les travailleurs.

Ces facteurs ont permis de trouver une solution favorable aux travailleurs, au complexe, en évitant une situation périlleuse dans une unité qui compte près de 20000 travailleurs et occupe une place stratégique dans l’économie nationale.

Ce succès doit être préservé. C’est l’affaire de tous. Les élus doivent continuer à gagner chaque jour la confiance de la masse des travailleurs. Que se renforce en permanence ce lien vivant et décisif entre les travailleurs et leurs élus !


1988 – 1989

COMPLEXE MOTEURS TRACTEURS DE CONSTANTINE :

LES LEÇONS D’UN ÉCHEC

En octobre 1988, les travailleurs du complexe moteurs-tracteurs (CMT) de Constantine ont déclenché une grève et décidé, en assemblée générale (AG) de dissoudre l’ATU. Ils mettent sur pieds un comité de délégués provisoire, chargé de préparer le renouvellement démocratique de l’ATU.

L’ Union de wilaya (UW) refuse et gèle ses activités pendant 10 jours pour protester contre la volonté démocratique des travailleurs. Elle sanctionne les sections syndicales et les ATU de la région qui se sont solidarisées avec les travailleurs du CMT. Elle essaie de discréditer le comité des délégués. Elle bloque le renouvellement de l’ATU.

De son côté le comité provisoire commence à s’écarter de son objectif initial pour lequel il a été élu.
Il tend à résoudre les problèmes des travailleurs mais sans leur participation et sans les en informer.

PAR DESSUS LA TÊTE DES TRAVAILLEURS

Ces faiblesses favorisent les manœuvres anti-démocratiques de l’appareil syndical. C’est ainsi qu’en janvier 1989, l’Union de wilaya UGTA prétend accepter les règles du jeu démocratiques et organise une réunion qui regroupe des membres de l’ancienne ATU dissoute par les travailleurs, quelques membres du comité provisoire des délégués, d’autres travailleurs et cadres, dans un but d’ « apaisement » dit-elle. Sans consulter les travailleurs et sans même préparer collectivement cette réunion, les délégués du comité acceptent d’y participer. Dans ces conditions il leur était difficile de s’opposer aux manœuvres de l’UW.

Cette dernière, en effet, leur propose un « compromis » ; oui à des élections démocratiques avec liste de candidatures ouverte mais auparavant dissolution du comité provisoire des délégués et de… l’ATU que les travailleurs avaient déjà balayée ! Les délégués acceptent. L’UW pousse l’avantage et demande qu’au cours de l’AG préparatoire il y ait lecture du bilan de l’ATU déjà dissoute et de celui de l’ATU précédente dont le mandat a pris fin en 1987 ! Les délégués acceptent.

En un mot, les délégués du comité ont remis à l’appareil syndical anti – ouvrier et anti-démocratique le mandat que leur ont confié les travailleurs.

Par la suite l’UW utilisera cette décision pour discréditer les vrais syndicalistes et diviser les travailleurs. Elle utilisera dans ce but le ressentiment des cadres et de la maîtrise provoqué par certaines pratiques ouvriéristes des ces syndicalistes. Elle mettra également en avant des arguments idéologiques et fera alliance pour cela avec les éléments intégristes.

UW. UGTA ET INTÉGRISTES UNIS

Une violente campagne anti-communiste est alors déclenchée dans les mosquées de la localité.

Les intégristes viennent en force aux AG organisées par l’UGTA. Ils monopolisent le micro, intimident, prennent en main la commission technique de préparation des élections. De nombreux ouvriers quittent les AG.

Les syndicalistes de progrès sont déstabilisés. Ils ne se mobilisent pas suffisamment, ne font pas campagne pour que les meilleurs travailleurs soient élus. Ils n’avaient pas préparé ces AG avec les travailleurs. Ils n’ont pas élaboré de programme d’action et ne ripostent pas aux calomnies et aux manœuvres de division. Ils ne proposent pas un plan d’action et ne présentent même pas leur candidature à la commission technique de préparation des élections. Celle-ci dominée par l’UW et les intégristes ne respecte pas les décisions prises par l’aG, notamment celle qui prévoyait que les élections se déroulent dans les cellules homogènes de travail (par atelier).

Les élections se déroulent sans incidents. Les syndicalistes progressistes sont battus. Le premier élu est un intégriste. Il recueille 1100 voix sur les 3500 travailleurs environs que compte le complexe.

DE PREMIERS ENSEIGNEMENTS

1. METTRE AU PREMIER PLAN LA DÉFENSE DES INTÉRÊTS LÉGITIMES DE TOUS LES TRAVAILLEURS (ouvriers, techniciens, cadres, gestionnaires). C’est la mission n°1 du syndicat qui n’est pas un parti politique. Il faut donc agir en toutes circonstances et quelle que soit la « couleur » politique et idéologique des élus, pour que le syndicat joue ce rôle avec la participation active des travailleurs.

2. ÊTRE POUR LA DÉMOCRATIE, POUR UN SYNDICAT DÉMOCRATIQUE DANS TOUS LES CAS. On ne peut pas être pour ces objectifs seulement quand l’ATU est non représentative puis leur tourner le dos quand il existe une instance représentative dans laquelle on est élu.

3. CONSULTER LES TRAVAILLEURS ET NE PAS DÉCIDER À LEUR PLACE.
Toute décision ou tractation derrière le dos des travailleurs conduit à l’échec. Leur information régulière et multiforme (flash d’informations, prises de paroles, débats, etc.) est aussi une condition pour leur mobilisation permanente et démocratique.

RETOUR À LA BASE

En vérité, les syndicalistes progressistes ont été battus par eux-mêmes, par leurs propres faiblesses, par le fait qu’ils se sont écartés dans la pratique des principes qu’ils ont souvent défendus avec fermeté et courage, y compris dans les moments où défendre les intérêts des travailleurs pouvait signifier et signifiait souvent, sanctions, licenciements voire arrestations et tortures. Cette expérience confirme que la confiance des masses n’est jamais un acquis définitif. Il faut la mériter et une fois obtenue il faut la renforcer en faisant davantage confiance aux masses en les aidant à s’organiser, à lutter sans se substituer à elles.

Aujourd’hui au CMT, il ne s’agit pas de mener une lutte électoraliste revancharde. Il faut agir avec les travailleurs pour que, sur la base de leur expérience et de la conscience de leurs intérêts véritables, ils luttent pour que le syndicat joue correctement son rôle.

APRÈS LA CONDAMNATION À MORT DE MOHAMED GHARBI

chronique de Arezki Metref – extraits (Soir d’Algérie, le 5 juillet 2009)

…. Un résumé des faits donne une idée de la complexité de ce geste et de l’impossibilité de le juger en soi et pour soi.

Mohamed Gharbi, 72 ans, aujourd’hui, est ancien officier de l’ALN. Un type qui montait au charbon. Il le fera de nouveau, dans sa région de Souk-Ahras, au début des années 1990 lorsque l’AIS et toutes sortes de groupes islamistes entendaient faire régner leur loi sur les citoyens. Il est à la tête d’un Groupe de légitime défense pour protéger la vie des siens et veiller sur cette indépendance de l’Algérie pour laquelle il s’était battu dans sa jeunesse. Le temps passe et vint cette politique de réconciliation nationale.

Dans les faits, elle se confina à la réhabilitation fanfaronne des terroristes.

C’est illustré par le comportement d’Ali Merad, ancien émir de l’AIS, qui provoque Mohamed Gharbi chaque fois qu’il passe devant chez lui.

Ce dernier alerte les services de sécurité. L’escalade continue et culmine, le 2 février 2001, en soirée, lorsqu’Ali Merad, accompagné d’un autre repenti, braque sur Mohamed Gharbi un pistolet automatique tandis que son compère brandissait un couteau. Le chef terroriste, armé et doté de talkie-walkie, prononce cette sentence chargée d’humiliation pour la nation algérienne incarnée ici par Mohamed Gharbi, le résistant d’hier et d’aujourd’hui : «Espèce de taghout, ton jour est arrivé». Il est clair que ces propos vont au-delà de la personne de Mohamed Gharbi. Ils s’adressent au symbole qu’il est. Mais comme il s’estimait capable de faire la pluie et le beau temps, de frapper quand il veut et où il veut, le chef intégriste diffère son verdict. Il s’adresse alors à son acolyte : «Viens, nous réglerons son cas plus tard.»

Le lendemain, Mohamed Gharbi va trouver le commandant du secteur militaire de Souk- Ahras et les différents services de sécurité pour les prévenir que s’il n’est pas protégé par l’Etat, il se défendra lui-même. Passé huit jours de délai, il décide de faire justice lui-même. Il vide une rafale sur le repenti en clamant : «Tahya Al Djazaïr», «Yahia chaâb el djazairi»Mohamed Gharbi attend sur place l’arrivée des forces de sécurité. Il remet son arme et se livre. Il assume, quoi.

Un pourvoi en cassation durcit encore sa peine. Il est condamné à mort. A chacun des procès, la salle est envahie de repentis qui chauffent l’atmosphère en rappelant, par leur présence massive, que ce n’est pas la justice qui fonctionne dans le prétoire mais un rapport de force politique en leur faveur.

La justice se fait le bras par lequel la vengeance d’un groupe s’exerce sur un pays de résistants. Dans un pays de droit et de justice, Mohamed Gharbi n’aurait pas été poussé à commettre un acte comme celui-là. Il l’a reconnu en se livrant. Mais il l’a commis. Il l’a fait après avoir épuisé toutes les demandes d’arbitrage que l’Etat était en devoir d’apporter.

Dans son acte, c’est l’Algérie des patriotes qui rugit de colère. Dans sa condamnation, c’est cette même Algérie qui est mise en cause. Elle doit se faire entendre !

A. M.

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2009/07/05/article.php?sid=85385&cid=8


Réaction de Sadek Hadjeres à la chronique de Arezki Métref:

… « Il était en effet utile que tu aies insisté sur les faits dans cette tragique affaire. Laisser ces aspects concrets dans le flou, va à l’encontre du devoir de toute vraie justice, celui de prendre en compte les circonstances et motivations précises des drames qu’elle juge.

(Cette remarque est valable quelque soit l’inculpé. En vraie justice, la règle, c’est-à-dire l’examen des circonstances exactes du drame, doit s’appliquer à tous, y compris pour le cas où les rôles auraient été inversés et que Mohammed Gharbi aurait été le provocateur et Ali Merad le provoqué et menacé de mort).

Faute de quoi, la voie est ouverte aux dérives redoutables des règlements de comptes idéologiques et des calculs politiciens. Autrement dit, retour aux désastres des années 90, faute d’en avoir tiré l’enseignement principal : le piège tendu consciemment ou non à la nation par l’affrontement sanglant des ambitions et des enjeux illégitimes, camouflés sous des bannières idéologiques respectables, qu’elles soient celles de la République, de la Patrie ou de l’Islam.

Il y a plus que jamais un devoir d’assistance à peuple en danger.

La menace ne pèse pas seulement sur ceux des Algériens dont tu soulignes à juste titre les vrais sentiments patriotiques et démocratiques.

Ce n’est pas seulement « l’Algérie des patriotes qui est mise en cause » et se sent très inquiète des dérives possibles.

Le péril est ressenti par de larges secteurs de la population, en proie aux angoisses et dégradations d’une fausse «réconciliation». Celle qui laisserait intactes aussi bien les méthodes pernicieuses de gouvernance que les velléités revanchardes de ceux qui ont échoué dans leur tentative de trancher eux aussi par les armes la question du pouvoir .

La réconciliation nationale et la sécurité dans la paix, besoin fondamental, deviendront réalité seulement en appui sur une démocratisation réelle, la justice sociale et la justice tout court.

Le plus difficile, construire et imposer les voies démocratiques et pacifiques de lutte, reste à faire.

La question est incontournable : parviendront-ils à agir dans l’union autour d’objectifs communs raisonnables, tous ceux qui majoritaires dans les profondeurs de la société et quelles que soient leurs sensibilités idéologiques, comprennent mieux par expérience les effets, maléfiques pour tous, des diktats de la violence ouverte ou masquée ? »

SH

GRANDEUR ET MISERES DU SYNDICALISME ALGÉRIEN : L’HEURE DES CONVERGENCES

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À l’occasion du cinquantième anniversaire de la naissance de l’UGTA

article publié dans Le Quotidien d’Oran du 23 février 2006;

et dans Alger Républicain du 20 février 2006

À l’approche du 50ème anniversaire de la naissance de l’UGTA (24 février 1956), je comptais relater quelques épisodes significatifs du mouvement syndical algérien tel que j’ai pu l’observer comme acteur au cours des décennies écoulées.

Je voulais en particulier revenir sur la façon dont il y a cinquante ans, les organisations et les militants syndicaux, présents et luttant sur ce terrain depuis déjà une vingtaine d’années (dans les syndicats CGT constitués plus tard en juin 1954 en centrale indépendante l’UGSA) ont vécu la création de l’UGTA à l’initiative du FLN du temps de guerre.

Je voulais notamment faire connaître l’échange que nous avions eu, Bachir Hadj Ali et moi-même en avril 1956, soit deux mois après la fondation de l’UGTA, avec Abbane Ramdane, l’issue de notre première rencontre dans un cabinet dentaire de la place Emir Abdelkader (ex Bugeaud) à Alger.

Le contenu de cet échange n’est pas sans intérêt pour les nouvelles générations, en rapport avec les évolutions du mouvement syndical jusqu’à nos jours, avec la thématique essentielle de la double vocation, nationale et sociale, du syndicalisme algérien. J’ai dû cependant reporter à un peu plus tard cette évocation, sans m’éloigner pour autant aujourd’hui de la même thématique, Car l’actualité nationale et syndicale connaît un moment crucial, une heure de vérité, comme l’a souligné très justement un quotidien récemment, et je me sens tenu de donner mon point de vue sur des évolutions qui s’accélèrent dans le monde du travail. J’aurai l’occasion de revenir sur la rétrospective annoncée, car l’année 2006 est propice à l’évocation des multiples événements de 1956, deuxième année de la guerre d’indépendance.

Je ne suis certainement pas seul à me poser aujourd’hui la question suivante : avec ses développements actuels, la vie syndicale algérienne va-t-elle connaître enfin un vrai départ ? Pourquoi l’espoir est-il davantage permis alors qu’il a été plusieurs fois enterré au cours du demi-siècle écoulé, chaque fois avant que l’élan réel des travailleurs ne débouche sur des résultats durables, brisé ou entravé chaque fois par une vague nouvelle de répressions et de mystifications antisociales, antidémocratiques et antisyndicales ?

Pourquoi un espoir plus grand aujourd’hui, alors que les couches laborieuses ressentent durement le poids d’une situation dans laquelle se conjuguent plusieurs graves nuisances : une dégradation sociale de leurs conditions d’existence jamais atteinte jusqu’ici ; les pressions multiformes d’un ultralibéralisme mondial sans scrupules et toujours plus assoiffé de profits à réaliser à tout prix, y compris par l’usage ou la menace des armes; enfin le comportement de gouvernants qui ne protègent pas la société, les travailleurs et les sans-emploi contre l’agressivité et les appétits des puissances d’argent. Trop souvent les gouvernants tournent plutôt leurs forces, leurs plans, leur méthodes bureaucratiques contre ceux dont ils devraient être solidaires, qu’il devraient défendre et protéger, alors qu’ils adoptent de plus en plus envers les menaces et les chantages internationaux un comportement qui varie entre passivité et alignement presque inconditionnel.

Dans cette conjoncture difficile, le réveil vigoureux et plus conscient des luttes sociales et syndicales n’était pas fatal. Il a été longtemps entravé et retardé, malgré la colère des salariés exploités et méprisés, par les tendances spontanées au découragement, le repli sur les solutions individuelles et la débrouille, le mirage des solidarités claniques, identitaires ou idéologiques, l’attrait de visions messianiques ou de bouleversements miraculeux venant de sauveurs placés plus haut, les querelles partisanes, qui ne faisaient pourtant qu’accroître leurs divisions et leur paralysie, le défoulement rageur et désespéré par les voies de l’émeute ou la violence terroriste. Tout cela bien entendu ne bousculait pas outre mesure les pouvoirs ou décideurs successifs, au point parfois de se hasarder à les manipuler, sans crainte des retombées désastreuses des agissements d’apprentis sorciers.

Comment apprécier alors la vigueur des mouvements sociaux en cours ? Quelque chose a mûri longuement dans le monde du travail et dans une société précarisée, à travers les multiples canaux de l’expérience spontanée ou réfléchie. Chez ceux qui ressentent plus que tous les autres la braise qui brûle sous leurs pieds, s’est opérée longuement et progressivement la prise de conscience progressive des limites, de la stérilité ou même les dangers des anciennes façons de résister ou de faire face à la dégradation de leur sort. C’est la prise de conscience encore fragile mais prometteuse par les travailleurs manuels et intellectuels, de leur existence comme entité et identité sociale légitime, fondée sur des aspirations et des intérêts communs, une identité qui rassemble et mobilise au-delà des autres référents politiques ou identitaires respectifs, qu’ils soient nationalistes, religieux, culturels, linguistiques ou régionaux, certes respectables à leurs yeux et porteurs d’une grande charge affective, mais vulnérables de par leur nature. Car s’ils satisfont leur cœur et leur sensibilité, ils ne suffisent pas à leur garantir le pain et la subsistance quotidienne, la base minimale et incontournable de la dignité et du respect de soi-même. Cette prise de conscience a nourri la forte conviction qu’il faut compter d’abord sur soi-même, dans une autonomie réelle qui n’exclut pas la solidarité et l’ouverture sur tous les courants nationaux et internationaux favorables à la justice sociale.

Il ne faut pas, comme s’y entêtent les autorités gouvernementales et leurs clients dans les appareils syndicaux officiels, chercher ailleurs que dans cette prise de conscience les racines, la cause, la force et la maturité grandissantes de la vague revendicative actuelle. Il faut accepter les réalités : désormais des dizaines de milliers de salariés de corporations diverses se mettent en mouvement avec un calme, une maîtrise et une résolution remarquables. Nos gouvernants, au lieu de s’aveugler dans des procès d’intention de moins en moins crédibles, devraient être plus attentifs à ce que le monde du travail veut leur signifier.

Les travailleurs veulent leur dire que les salaires, l’emploi, les droits sociaux, la santé, le logement, l’éducation, ne sont pas une bagatelle, et pas non plus un fond de commerce. Ce n’est pas seulement une affaire de dossiers technocratiques ou d’humanisme et de compassion morale envers le sort peu enviable de millions d’hommes, de femmes et d’enfants. C’est une obligation, une dette de l’Etat envers eux, dont la satisfaction impose à son tour aux citoyens des devoirs envers leur Etat. Ces problèmes sont au cœur de l’intérêt général et de toute véritable stratégie de concorde nationale.

Les travailleurs veulent dire aux gouvernants que les courants dominants du pouvoir ne paraissent pas se préoccuper d’une démarche nationale urgente et sérieuse face à ces problèmes très difficiles. Agissant comme s’ils étaient indifférents aux souffrances de leurs compatriotes, les « chefs » leur paraissent plus empressés à prendre en compte et satisfaire (quelquefois en les anticipant) les recettes, les intérêts et les injonctions du FMI, de la Banque Mondiale, de l’OMC, de l’OTAN, des pétroliers et du complexe militaro-industriel d’Outre Atlantique. Si on en juge par ce qu’ont subi d’autres peuples qui ont absorbé ce breuvage, ce n’est pas de bon augure pour l’Algérie.

Cherchant des issues à leurs problèmes, les travailleurs veulent dire aussi à leurs gouvernants : vous n’oeuvrez pas à des solutions, vous préférez réprimer et vous cherchez à diviser. Ce faisant, vous accumulez les raisons de mécontentement et les impasses, vous ne poussez pas à des évolutions pacifiques, vous donnez du champ à l’insécurité, des arguments à la voie désastreuse des émeutes et des tentations de violence terroristes. Vous rendez-vous compte que c’est vous qui donnez de l’ampleur à la protestation et aux mouvements revendicatifs, en vous plaçant dans la posture de « haggarin » ? En un mot, les travailleurs vous disent : l’Algérie veut respirer, sauvons la ensemble de l’asphyxie qui déjà nous met à genoux, sauvons la des tragédies qui nous ont déjà coûté cher.

Soyez donc plus attentifs au message des travailleurs et de leurs syndicats qui ont prouvé leur représentativité sur le terrain. Ne voyez-vous pas comme leur démarche est constructive ? Elle est rassembleuse, y compris en direction des instances syndicales bureaucratiques qui sont sous la coupe officielle. Ils parlent de négociations, de dialogue, de solutions. Ils font appel à la consultation démocratique de leurs bases, ils appellent à la discussion de plates-formes communes fondées sur les problèmes vécus et les contraintes économiques globales, ils appellent à l’unité d’action, à des coordinations et à des jonctions intersyndicales. Ils parlent de la nécessité et de l’opportunité de larges convergences autour de l’intérêt commun, pas seulement entre les travailleurs mais entre toutes les catégories de la population et des instances concernées par les problèmes.

Alors, oui, si cet esprit de convergence, que les travailleurs en mouvement préconisent, arrive à prévaloir, nous pourrions espérer célébrer ensemble un 24 février avec la ferveur et les espoirs de février 1956 et de février1971. Sans l’amertume d’être devenus orphelins de notre souveraineté sur notre sous-sol et nos hydrocarbures, souveraineté sur son poumon économique, grâce à laquelle l’Algérie a pu rester debout malgré les dures épreuves. Sans l’amertume de nous sentir orphelins aussi des conquêtes sociales qui permettaient aux Algériens d’être mieux nourris, mieux soignés, mieux instruits, mieux vêtus, mieux rassurés quant à l’avenir de leurs enfants, avec des raisons plus objectives malgré de graves problèmes et sérieuses incompréhensions, de se faire confiance entre concitoyens et de trouver partout dans le monde davantage de sympathie et d’estime. C’était cela l’espoir de l’appel du 1er novembre 54, un appel démocratique dans son essence mais dont la portée réelle dépend avant tout des modalités de mise en œuvre par les acteurs réels.

Ainsi, pour justifier vos décisions impopulaires et prises unilatéralement, comme si « Allah ghaleb », vous les preniez à contre-cœur. vous invoquez souvent l’urgence, les situations d’exception, les pressions internationales dont l’Algérie est l’objet avec un environnement international difficile et sa mondialisation capitaliste sauvage. C’est bien vrai, la période actuelle est marquée par un grand recul depuis les décennies de la décolonisation, Bandoeng, la Tricontinentale et la revendication vigoureuse par le Tiers Monde d’un nouvel ordre économique. Cela rend d’autant plus nécessaire une démocratisation vraie, qui n’a rien à voir avec la façade pluraliste d’après Octobre 1988. L’Algérie ne pourra mieux résister aux pressions et au moins, atténuer un grand nombre des maux qui la frappent ou qui la guettent, que si les convergences entre la société, le champ politique et l’Etat reposent sur une solide assise démocratique.

Comprenez alors ce que les travailleurs et les courants démocratiques revendiquent. Ils ne s’intéressent pas aux rivalités affichées au sommet du pouvoir en place et ne comptent pas sur elles ou sur les proclamations d’un moment pour résoudre les problèmes qui les touchent et affectent la Nation. Ils jugent les actes et non les intentions vraies ou affichées. Ils veulent faire entendre leur voix pour être partie prenante des solutions qui les concernent directement. Franchissez le pas de bon sens et de courage qui consiste à rendre démocratiquement justice à ces travailleurs, qu’on couvre de louanges et de compassion à chaque 24 février pour ensuite les accabler d’accusations le reste de l’année.

Rendons au 24 février sa symbolique profonde telle qu’elle fut perçue dans ses côtés les meilleurs en 1956. Et pour commencer, restituons démocratiquement l’UGTA à ses propriétaires légitimes, aux travailleurs. Que la Maison du Peuple héberge, non plus des indus occupants passifs, prêts à approuver tout et son contraire, mais des militants syndicaux membres de tous les syndicats représentatifs qui font sur le terrain la preuve de leur attachement à la Nation, à la démocratie et à la justice sociale.

S.H. 15 février 2006

OSMANE REDOUANE ou L’ESPOIR SYNDICAL VIVANT

Osmane Redouane, militant et leader syndical, lutteur pour la démocratie, nous a quittés prématurément. Les problèmes nationaux et sociaux sont toujours là, mais son exemple aussi.

Présent dans les mémoires, il symbolise le renouveau de la conscience sociale des classes et des couches laborieuses et déshéritées.

Sa disparition n’arrêtera pas, elle inspirera même un nouvel élan, conforté par le capital de luttes qui a commencé à fructifier au fil des années. Comment comprendre autrement l’hommage rendu et la ferveur exprimée dans son quartier natal par ses compagnons venus de tout le pays pour ses obsèques?

L’évènement ne se mesure pas au seul nombre des hommes et des femmes de tous âges, qui l’ont accompagné massivement à sa dernière demeure. Sa portée ne se mesure pas seulement aux you-you et aux applaudissements des groupes compacts qui sur les balcons et les trottoirs exprimaient leur émotion et leur affection au disparu, façon d’exprimer aussi leur indignation des tracasseries officielles et policières au cours de ces obsèques.

Je voudrais souligner en premier lieu cette dimension humaine. L’hommage des larges foules a révélé leur sensibilité à une qualité précieuse en ces temps de tristes mœurs politiciennes. Hommes et femmes ont salué avant tout la pureté des motivations et un esprit de sacrifice fondé sur le cœur et la raison. Car Osmane, sans renier son appartenance partisane, a réussi à la transcender, pour s’ouvrir et pour ouvrir un champ de lutte encore plus rassembleur, capable de faire émerger un mouvement démocratique et de progrès encore plus large et plus puissant. Il a dû en payer le prix comme victime de la répression policière et de l’acharnement judiciaire, il l’a payé aussi malheureusement de sa santé, en s’impliquant jusqu’à l’épuisement.

L’EVENEMENT REVET UNE PORTEE POLITIQUE EXCEPTIONNELLE

Il contraste avec l’état de la scène politique algérienne actuelle, avec ses confusions, ses divisions, ses démarches arrivistes et opportunistes, à l’ombre opaque des rivalités au sommet des appareils d’Etat qui échappent aux citoyens et qui tentent de les soumettre à la résignation.

L’évènement est même historique par rapport aux quinze dernières années de tragédies et de crises. Les composantes les plus actives de la société civile sont parvenues après de dures années à faire irruption sur la scène publique d’une nouvelle manière. Non pas à travers émeutes ou alignements clientélistes, mais d’une façon claire et transparente, unitaire et rassembleuse, responsable et dynamique. Tout le contraire des bassesses et des contorsions politiciennes qui ont usurpé la scène politique, Bab el Oued avait marqué par sa fougue populaire le tournant historique des manifestations patriotiques de décembre 1960. Ses hommes et ses femmes se dressent cette fois sur le terrain social, après avoir été aux premières loges des révoltes dévoyées d’Octobre 88 puis de la décennie 90. Les engagements de sa jeunesse lors des inondations catastrophiques se sont confirmés à un niveau de conscience plus élevé. Le long terme et l’expérience ont fait leur démonstration dans l’opinion, relayés par le patient travail de fourmi de militants syndicaux et associatifs de différents horizons

Il a fallu cette disparition d’un militant syndical désintéressé, lucide et audacieux, pour faire éclater dans une soudaine clarté à la masse des salariés et des simples gens, la grandeur des luttes persévérantes initiées auparavant par le CLA et les autres organisations autonomes. Des luttes porteuses d’encouragements à tous ceux qui cherchent des solutions vraies aux problèmes angoissants de leurs familles et du pays.

LES MOUVEMENTS ORGANISES DES TRAVAILLEURS ONT LAVE CES
DERNIERES ANNEES UNE DOUBLE HONTE

La première est la trahison ouverte de nombreuses hiérarchies parachutées dans la centrale UGTA soumise à la corruption et aux pressions antisociales du pouvoir.

La deuxième honte est celle des agissements antisociaux et antidémocratiques pervers, camouflés au début des années 90 sous une phraséologie se voulant radicale. Leurs auteurs ont cherché à culpabiliser et décourager les luttes sociales conscientes et organisées des travailleurs des villes et des paysans.

La triste entreprise fut engagée par les inspirateurs de la démolition du PAGS et d’autres formations nationales, pour venir à bout de leur autonomie combative et de l’attachement de leurs bases sociales à leurs intérêts légitimes. L’entreprise fut facilitée par des complaisances actives ou passives, l’aveuglement ou les naïvetés parmi ceux qui avaient vocation de défendre une si précieuse autonomie même dans les circonstances les plus difficiles.

L’opération de démobilisation sociale fut l’instrument d’enjeux inavoués de pouvoirs sous couvert des situations d’urgence et de «lutte contre l’intégrisme». Autant de prétextes qui ont servi trois objectifs convergents de manipulation et de division. Les trois axes d’agression contre les travailleurs et les couches populaires ont cherché à se justifier par un modernisme fallacieux. Les trois ont été désastreux pour le sort des travailleurs, leurs intérêts et leurs luttes légitimes.

En premier lieu, en faisant taire la voix des travailleurs, il s’agissait de bloquer les processus de démocratisation dans le pays tout entier, la démocratie étant qualifiée de «luxe» pour des pays «attardés» comme le nôtre. La justification par la «modernité» a rejoint dans ses conséquences pratiques son symétrique ou son complément, dans les prétentions archaïques du «takfir» intégriste, pour qui la démocratie n’est qu’un «koufr» étranger à l’islam.

OFFENSIVES ANTISOCIALES SOUS PRETEXTES IDENTITAIRES

Le second axe d’agression contre l’unité et la solidarité des travailleurs a consisté à aiguiser les rivalités fondées sur leurs différences de sensibilité identitaires, qu’elles soient à caractère religieux, linguistique ou de mode de vie. L’une des manifestations médiatiques les plus caricaturales de ce point de vue, fut un appel à partager l’Algérie entre deux grandes communautés, l’une jugée rétrograde et l’autre regroupée autour d’un pôle « moderne », symbolisé et dirigé évidement par le pouvoir autoritaire et ses appareils.

Si cette aberration a connu heureusement en janvier 92 un fiasco immédiat et retentissant, il faut reconnaître que ses versions plus «soft», plus insidieuses, ont continué à avoir cours. Les dérives identitaires ont prospéré sur le terrain des différenciations sociales et des inégalités générées par la gestion socio-économique désastreuse qui accablait les couches laborieuses ou sans-travail ainsi que les régions du pays les plus déshéritées. Résultat global : il s’est construit d’un côté plus ou moins confusément un élitisme se voulant démocratique et moderniste. Lui-même d’un autre côté fut confronté à des populismes empruntant leurs slogans souvent obscurantistes à des références prétendument islamiques.

Les modèles invoqués par les uns et es autres se trompaient quant à la société algérienne en cours d’émergence et quant à ses besoins vitaux aussi bien en respect de la diversité qu’en exigences de cohésion nationale. Une confusion fatale a été alimentée des deux côtés : d’une part confusion entre un républicanisme hégémoniste se réclamant du laïcisme (tout en jouant machiavéliquement la carte du fondamentalisme) et une vraie laïcité démocratique ; et d’autre part confusion entre islamisme intégriste et vraie théologie islamique de libération.

Sur un terrain préparé aux intolérances par trois décennies de pensée unique autoritaire, les modèles d’exclusion ont contribué à approfondir des fossés objectifs et subjectifs parmi les forces vives du pays et du monde du travail. Une espèce d’Algérie à deux vitesses, une fracture dans la nation s’est instaurée et s’est rapidement aggravée par la jonction entre la mondialisation néolibérale et les cercles qui chez nous lui ont préparé et ouvert le chemin.

QUAND LE CAPITALISME SAUVAGE EST GLORIFIE

Il y eut en effet un troisième axe d’agression contre le monde du travail et les couches déshéritées, et en définitive contre l’intérêt de l’édification nationale. L’agression a consisté dans la glorification du modèle néolibéral de mondialisation, présenté comme la seule issue moderne et de sauvetage de l’économie algérienne, gravement mise à mal par les «restructurations» destructrices du temps de la présidence de Chadli.

Un aperçu de cette orientation fut présenté comme génial par un quotidien du matin aux débuts des années 90. Il s’agissait pour l’Algérie, selon ce projet, de s’engager audacieusement sur les traces du modèle des USA. Les populations algériennes vivraient sans doute de grandes souffrances, était-il précisé sans état d’âme. Mais ou bout de plusieurs générations l’Algérie émergerait comme grande puissance industrielle. Cette dissociation de l’économique et du social, ce mépris du sort des citoyens actuels et à venir, ne seront plus réitérés publiquement avec la même connotation cynique (ils avaient été précédés quelques deux ans auparavant par les malheureux cris de joie des mêmes cercles « modernistes » dans la presse, lorsque fut décrétée la « libération » des prix des produits de première nécessité, vitaux pour les couches les plus pauvres. Mais dans les faits, ce fut l’orientation officielle dominante, à la faveur notamment de la montée conjointe du terrorisme intégriste et de l’état d’urgence sécuritaire.

L’orientation néolibérale a fait pâmer d’admiration des sociologues et autres intellectuels «organiques». Elle n’a pas fait le bonheur d’une industrialisation et d’un développement agricole tombés en panne. Elle fit surtout le bonheur des profiteurs de l’économie à caractère spéculatif, improductif et bureaucratique. Elle accéléra une dépendance grandissante allant jusqu’à des projets de soumission aux monopoles internationaux, comme l’illustrent les luttes encore vives autour du statut des hydrocarbures nationaux.

SEULE LA RESISTANCE OUVRE LA VOIE A LA LIBERTE ET AU DEVELOPPEMENT

Tenant compte des évolutions mondiales, il n’était pas certain au départ que la résistance nationale à l’ensemble de ces attaques serait assez forte pour susciter de grands espoirs. Bien des voix s’étaient élevées pour justifier le scepticisme et livrer les clefs de l’Algérie au néolibéralisme mondial et à ses satellites locaux. L’aggravation insoutenable des conditions de vie contrastant avec les embellies des premières années d’indépendance, l’expérience acquise au fur et à mesure tant à l’échelle nationale qu’en écho aux résistances nationales et sociales dans le monde, tout cela a permis aux travailleurs algériens et à leurs organisations autonomes de commencer à se relever et d’envisager avec plus d’espoirs leur légitime contre-offensive pacifique, énergique et responsable, en union avec toutes les forces saines du pays.

Les forces saines sont diverses et se trouvent partout, à condition de les juger aux actes, au-delà des seules professions de foi. Unir dans l’action autour de leurs aspirations et revendications concrètes, c’est l’intérêt commun des travailleurs et des Algériens honnêtes. Ils peuvent être manuels ou intellectuels, hommes ou femmes, civils ou militaires, salariés ou entrepreneurs, arabophones ou berbérophones, «barbus» ou «laïcs», avec ou sans foulard, «stal.s» ou «trotskars». Le syndicalisme autonome, unitaire et démocratique en a administré la preuve dans les faits.

UNE VALEUR SUPRÊME

A quel rythme se feront les décantations et les jonctions entre toutes ces forces saines et potentielles où qu’elles se trouvent, dans les institutions, les sphères politiques, les mouvements associatifs ou spontanés ? A quel rythme se construiront aussi les jonctions efficaces et souhaitables entre les courants de démocratie et de justice sociale au grand Maghreb, autour de la Méditerranée et dans le monde? Cela dépendra des efforts conscients déployés dans ce sens. Il est déjà tard, les dégâts nationaux et mondiaux sont déjà grands. Mais il n’est pas trop tard. L’hommage rendu à Bab El Oued par les jeunes et la population à Osmane Redouane, un des valeureux fils et militants du pays, est venu rappeler et réhabiliter aux yeux de tous ses frères et sœurs d’Algérie la valeur suprême commune aux couches exploitées et opprimées: leur solide unité d’action.

Elle est à construire en permanence au delà des diversités idéologiques et politiques. C’est en définitive l’arme la plus importante sur laquelle ils peuvent et doivent compter, celle qu’ils doivent forger sans relâche, avec l’esprit ouvert et vigilant.