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GEOPOLITIQUE ET "CHOC DES CIVILISATIONS"

ALGÉRIE - OCCIDENT, REPRÉSENTATIONS CROISÉES

par Sadek HADJERES (*) - 1999.

mardi 23 novembre 2010


Le texte ci-dessous de Sadek Hadjerès a été publié par la revue "HERODOTE" de géographie et géopolitique (n° 94 - 3ème trimestre 1999), il ya plus de dix ans, avant l’évènement du "11 septembre" américain et ses prolongements mondiaux.

Le caractère encore actuel de l’article réside dans la question de fond qui continue à dominer les relations algéro-françaises (et internationales) au niveau des Etats, des peuples et des sociétés.
Il s’agit des interactions, de la forte imbrication, entre d’une part les représentations subjectives (culturelles, idéologiques, etc.) et d’autre part les enjeux et intérêts objectifs (économiques, territoriaux, stratégiques, etc.).

L’article fait alterner les témoignages personnels et les analyses visant à repérer ces deux volets inséparables de toute approche géopolitique.

Le plus souvent la conscience des enjeux réels a été occultée ou biaisée par les démarches manœuvrières à caractère idéologique et soi-disant identitaire d’acteurs étatiques et politiques intéressés à envenimer les conflits au détriment de leur solution et des peuples concernés. La théorie et la pratique du "choc des civilisations" font partie de cet arsenal fallacieux et hautement destructeur.

Ainsi s’éclairent certains des mécanismes confusionnistes déployés durant la colonisation puis après l’indépendance, en particulier dans la décennie 1990, tendant à faire prévaloir en discours et en actes une opposition manichéenne, réductrice et globalisante entre « ISLAM » et « OCCIDENT ».

Comment ont évolué ces phénomènes à partir des années 2000 ?
Il me semble que d’un côté, le déchaînement planétaire sans précédent des impérialismes ultralibéraux et de leurs relais et complices , notamment sionistes, sous couvert de la version bis (1990) de l’OTAN , a exacerbé les extrémismes dans une partie des opinions. Aux islamophobies racistes et outrancières couvrant en Occident les politiques agressives et anti sociales, se sont opposées des réactions symétriques dans le monde musulman, diabolisant globalement l’Occident dans toutes ses composantes.

D’un autre côté, en Occident comme dans le monde musulman, et du fait même des immenses dégâts causés par l’exacerbation des politiques de domination impérialiste et raciste, émergent de plus en plus des courants de plus en plus conscients des enjeux réels et des pièges subjectifs qui tablent sur la peur, la haine, la violence et la division.

Au total, alors que se met en place à Lisbonne la troisième version d’une OTAN discréditée et combattue par les peuples, y aura-t-il un avenir moins dramatique, plus pacifique, démocratique et de justice sociale ?

Cela dépendra de la capacité des peuples et des forces vives des deux côtés de la Méditerranée, à faire converger dans des actions et démarches communes les courants attachés à harmoniser à la fois leurs intérêts et leurs sensibilités culturelles mutuellement respectables.

La jonction du social et de l’identitaire dans des voies légitimes est un puissant levier démocratique .
On l’a vu avec la montée emblématique du peuple et de la révolution dans une Bolivie jusque là enchaînée tant que ne s’étaient pas donné la main les classes laborieuses exploitées et les populations Indiennes opprimées.

CIVILISATIONS ET GÉOPOLITIQUE
quelques représentations croisées Algérie-Occident

Article paru au 3ème trimestre 1999 dans "HERODOTE" - revue de géographie
et géopolitique- dans son numéro 94, consacré aux relations Europe du Sud - Afrique du Nord

Mon témoignage contribuera-t-il, comme je le souhaite, à une réflexion qui dépasse un certain nombre d’idées reçues des deux côtés de la Méditerranée ?
Je m’en tiendrai en effet essentiellement à un domaine, celui des représentations liées aux civilisations, un domaine dans lequel le subjectif est roi, quoique lié aux enjeux objectifs sous-jacents. J’assume cette subjectivité, avec son risque de partialité, à partir d’un itinéraire politique personnel qui s’est situé durant plus d’un demi-siècle, physiquement et moralement, sur la rive Sud de la Méditerranée.
Mais je le fais dans une volonté d’échange constructif avec ceux qui estiment que nos nations, nos Etats et nos sociétés gagneraient à considérer nos civilisations respectives comme de plus en plus capables d’ouverture réciproque autour d’objectifs mutuellement bénéfiques.

De prime abord cet espoir parait fondé, à entendre seulement les hommes d’Etat, les politiques et les grands medias qui n’ont jamais autant appelé à la Paix, à la démocratie, à la tolérance, aux réconciliations. Espoir vite tempéré par la grande difficulté avec laquelle avancent de tels processus, sinon parfois le divorce flagrant entre les déclarations d’intentions et les actes. Des peuples d’Afrique, d’Asie, nouveaux parvenus au droit d’arborer un drapeau, n’ont accédé à une indépendance formelle que pour s’entredéchirer dans des massacres d’envergure. Dans ces conflits, où sont souvent impliqués à des degrés divers des forces d’Occident, soit étatiques soit occultes, les protagonistes appellent à leur rescousse des représentations de langues, de religion, de civilisation et de culture qui s’affrontent dans une grande confusion.

J’aborde quelques aspects des représentations croisées “ islam-occident ” au moment où la problématique de paix et réconciliation s’anime ou se réanime en quelques points chauds autour du bassin méditerranéen. Parmi ces noeuds conflictuels, deux d’entre eux en cours de rapide évolution, au Kosovo et en Algérie, réveillent ou suscitent des perceptions parallèles ou qui s’entremêlent de longue date chez moi et chez un grand nombre de mes compatriotes. En les évoquant au long de cet article, je me suis résolu à un détour par des événements en apparence plus lointains géographiquement ainsi qu’à des références à la façon dont des auteurs occidentaux abordaient les rapports de leur civilisation avec la nôtre. J’ai constaté en effet, comme je l’illustrerai plus loin, que les problèmes que je soulève de cette façon ont été et restent au coeur de représentations très actives dans les esprits, les motivations et les comportements des acteurs algériens actuels, qu’ils aient ou non vécu ou connu personnellement (selon leur âge et leur niveau d’information) les événements et problèmes en question.

Le lecteur préférant connaître le profil de celui qui apporte son témoignage ou son opinion, je commence par présenter les raisons pour lesquelles, en matière de controverses civilisationnelles, je crois ne pas céder facilement à la tentation de partialité, tout en me sentant à l’aise dans mes racines.

J’estime en effet que l’adhésion aux valeurs communes entre civilisations (ou résultant de leurs interactions) n’implique pas pour chaque intéressé le renoncement à sa personnalité ou le non respect de l’autre, ce à quoi poussaient les vaines politiques françaises d’assimilation que j’ai connues dans ma jeunesse, y compris lorsqu’elles émanaient d’esprits et d’intentions généreuses et désintéressées.

Né indigène algérien musulman (comme le mentionnait l’état civil français), ayant grandi et traversé ma vie comme tel, je parle et j’aime les trois langues en usage dans mon pays, dans les créneaux et selon les modalités appropriées à chacune d’elles dans la vie sociale. J’ai pratiqué dans mon jeune âge la religion de mes parents et j’ai gardé pour les valeurs qu’elle m’a appris et inspirées, ainsi que pour les gens de cœur et de bon sens qui en sont adeptes un profond et naturel sentiment de respect et de fraternité. Avec l’ensemble du mouvement patriotique, notamment associatif (comme les Scouts Musulmans Algériens dont j’ai été un responsable, les medersas libres et l’AEMAN, (association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord, à Alger, dont j’ai été président en 49-50), j’ai revendiqué l’officialisation de la langue arabe et la liberté du culte musulman, toutes deux étouffées par l’administration coloniale. Je poursuivrai tout naturellement la défense de ces composantes nationales quand je serai communiste, défense qui apparemment est incompréhensible pour l’auteur (sous pseudonyme et certainement ignorant des réalités algériennes) d’un ouvrage collectif de “ Reporters sans frontières ” (Le Drame algérien). Il trouvait anormal que le PCA ou le PAGS se soient prononcés pour l’arabisation (à l’inverse, d’autres leur reprocheront d’en avoir critiqué les modalités et estimé que cette arabisation légitime devait être menée de façon progressive et progressiste) ou qu’ils ouvrent leurs rangs à des militants musulmans (!).

J’ai commencé à lutter à partir de l’âge de quinze ans pour l’indépendance de mon pays dans les rangs du mouvement patriotique PPA (Parti du Peuple Algérien), au sein duquel j’ai exercé des responsabilités dans la Mitidja et comme responsable élu (une première) dans l’organisation du PPA des étudiants d’Alger. En 1948-49, j’ai défendu lors de la première crise du PPA (qualifiée faussement de “ berbériste ” par les dirigeants bureaucrates de ce parti et la presse coloniale) la voie d’une algérianité moderne, démocratique et sociale, respectueuse de la richesse et de la diversité culturelle de la nation, en souhaitant aussi un fonctionnement organique du parti qui fasse du débat dans la base militante et la société le garant d’une mobilisation et d’une discipline révolutionnaires. Les étroitesses d’un grand nombre de dirigeants du PPA en ces domaines, furent l’une des raisons qui m’incitèrent à poursuivre mon combat politique, social et culturel dans le Parti Communiste Algérien, dont je fus un élu (du deuxième collège, musulman) de la région industrielle et agricole d’Est -Mitidja où j’étais médecin, tandis que je dirigeai aussi “ Progrès ”, une revue culturelle, scientifique et idéologique.

Après le déclenchement de l’insurrection du 1er Novembre 54, je serai responsable national adjoint de l’organisation armée “Combattants de la Libération” dont je négocierai, en compagnie de mon camarade Bachir Hadj Ali, leur intégration dans l’Armée de Libération Nationale en Avril 1956. Après sept années de vie clandestine sur le sol national durant la guerre, ma carrière de médecin-chercheur universitaire fut à nouveau interrompue trois ans après l’indépendance par le coup d’Etat dirigé par le colonel Boumediène. Je ne sortirai de cette deuxième clandestinité que vingt quatre ans plus tard, en 1989 avec la fin, tout au moins formelle, du parti unique nationaliste à discours socialiste, vitrine et instrument d’un pouvoir militaro-clanique. J’avais pendant cette nouvelle période clandestine, dirigé le PAGS (Parti d’Avant-Garde Socialiste) comme premier secrétaire. Je me suis dégagé de toute activité partisane à partir de 1991 pour me consacrer à des travaux de recherche en géopolitique.

Je fais partie d’une catégorie relativement restreinte d’Algériens qui ont eu la chance de découvrir et apprécier, grâce à la scolarisation, un volet de la civilisation occidentale autrement plus attrayant pour nous que les méfaits directement endurés de la colonisation, jusqu’à ce que ne soit arrachée l’indépendance, un espoir fabuleux que j’eus la joie, à l’âge de trente quatre ans, de voir se réaliser. Nombreux comme moi continuent à partager avec la civilisation de l’ancienne puissance dominante un certain nombre de valeurs de liberté, de démocratie et de progrès social que les sociétés d’Occident ont fait émerger chez elles non sans peine et souvent dans la douleur. Nous y sommes attachés non pas parce qu’elles sont celles de Galilée, Molière, Voltaire, Robespierre, Jaures, Zola, Lincoln, Mozart, Goethe, Garibaldi ou tant d’autres envers qui nous avons la plus grande estime, mais parce que comme eux nous considérons qu’elles sont la création et le bien commun de l’humanité.

Nombreux sont ceux d’entre nous qui, ayant intériorisé ces valeurs, ont combattu et continuent de mener le combat pour elles, s’attirant la haine et la répression des courants les plus rétrogrades du nationalisme chauvin ou de l’intégrisme religieux, alimentés et attisés par les groupes d’intérêt qui ciblent à merveille leurs attaques en nous taxant d’agents de l’Occident, selon des variantes de diabolisation accouplées souvent en épithètes composées : judéo-chrétienne, judéo-marxiste, berbéro-matérialiste, parti français, laïco-assimilationnistes etc. Dans tout mon itinéraire, et un grand nombre d’Algériens sont dans mon cas, j’ai affirmé et défendu ces valeurs universelles pour elles-mêmes, en ne cachant pas mon estime et mon admiration pour la composante de la civilisation occidentale qui, à partir du quinzième siècle en particulier, a su, par l’intermédiaire des œuvres de grands penseurs comme l’Andalou Ibn Rochd (Averroes), prendre dans l’Europe médiévale qui préparait la Renaissance, le relai des acquis précédents de l’humanité et les développer, une fois la civilisation musulmane entrée en léthargie pour les raisons historiques et géopolitiques que les spécialistes connaissent bien.

Mais précisément si j’ai pu et peux encore en direction de mes compatriotes défendre sans aucun complexe des valeurs universelles qui me sont parvenues à travers l’Occident, c’est parce que je me retrouve et me sens de civilisation musulmane, avec mes compatriotes en Algérie, avec mes frères et sœurs en civilisation dans le monde arabe et bien au-delà. Ce sentiment, cette conscience, cet esprit de solidarité sont un fait de société et de civilisation et ne passent pas obligatoirement par le rapport à la foi ou à une philosophie. C’est du même ordre que ce qu’a voulu exprimer un Copte égyptien quand il a dit de façon métaphorique que sa religion était le christianisme et sa Patrie l’islam. Tout en éprouvant une indignation intellectuelle et morale égale, je ressens de façon plus intense et plus immédiate la souffrance d’un musulman slave de Bosnie ou albanais du Kosovo que celle des malheureux Huttus ou Tutsis que des manipulations de cercles occidentaux sous couverture “ civilisationnelle religieuse ” ont fini par se faire entredéchirer atrocement.

Je n’en éprouve pas pour autant, et c’est aussi le cas de la majorité de mes “coreligionnaires”, une particulière sympathie pour les monarques musulmans qui se couvrent de légitimité religieuse pour brader à l’Occident le territoire et les intérêts national et social de leurs peuples. Ce qui confirme bien que dans la représentation que se font les adeptes d’une civilisation et de la religion avec laquelle elle s’entremêle, les éléments spirituels et de foi pure ne sont pas seuls en cause. L’appartenance à la catégorie d’exploité ou d’exploitant, d’opprimé ou d’oppresseur, le camp dans lequel on se trouve par rapport à un événement donné, interfèrent de façon très forte pour donner un contenu séculier à l’allégeance religieuse formelle.

DANS L’ AMBIGUÏTÉ

À propos du Kosovo, où l’ONU s’efforce d’aborder les difficiles tâches (démocratisation et cohabitation) qui avaient été les motivations officielles des opérations de guerre de l’OTAN, la réaction des Algériens, comme dans d’autres pays arabes, a été ambivalente, partagée entre deux sentiments contradictoires. On a constaté avec soulagement qu’une vague de solidarité s’est manifestée pour la première fois avec une grande ampleur dans les opinions d’Europe en faveur d’un peuple musulman opprimé, les albanophones kosovars. Mais ce sentiment se doublait d’une amertume nourrie par les fortes représentations d’un passé récent ou plus lointain selon les générations, ravivées par des faits et des déclarations qui ont fait mal : l’intervention, selon des hommes d’Etat ou des dirigeants politiques d’Europe, a eu lieu parce que sur “notre continent” (européen) on ne saurait tolérer des violations aussi graves et massives des droits de l’Homme et de la démocratie.

Les anciens dont je suis, s’ils se réjouissent d’un tel souci, regrettent qu’il n’ait pas mûri quelques décennies plus tôt, avant et pendant la guerre d’Algérie, quand l’Europe s’étendait de Dunkerque à Tamanrasset à travers trois départements français et que dès les premières semaines de l’insurrection, était dépêchée en Algérie une division française de l’OTAN stationnée en Allemagne pour sauvegarder ce qu’on appelait alors “le ventre mou” de l’organisation atlantique. Il s’agissait en fait de répondre aux vœux des gardiens de l’ordre raciste traduits en substance en termes de civilisation par le ministre de l’Intérieur de l’époque : avec les bandits et hors la loi, il n’y a pas d’autre dialogue que la guerre. Quant au ministre français résidant en Algérie, il justifiait ainsi la guerre à outrance dont il avait été fait le maître d’œuvre par un gouvernement issu d’élections gagnées sur un programme de paix : “... il n’est pas un Français qui n’accepte la France chassée d’une terre où elle s’est installée par le droit discutable des armes mais qu’elle a conquise par l’indiscutable droit d’une œuvre civilisatrice faite d’humanité et de générosité...” Les dirigeants français successifs, jusqu’à ce que de Gaulle commence à parler de paix des braves, justifieront les actions militaires par la défense de la civilisation contre une barbarie territorialement bien localisée au Sud de la Méditerranée, puisque leurs troupes aéroportées étaient allés la poursuivre jusque sur le canal de Suez nationalisé par Nasser, le dictateur égyptien comparé à Hitler.

Quant aux jeunes Algériens qui n’ont pas vécu tout cela, ils constatent aujourd’hui même que la machine de guerre atlantique s’assigne une nouvelle vocation mondiale (consacrée par la Charte adoptée pour son cinquantenaire), que l’Europe continue à honorer de sa pleine participation ; mais l’OTAN reste toujours programmée, malgré le dernier cri de sa technologie, par son logiciel archaïque, celui du deux poids et deux mesures en n’importe quel point du monde. Ils s’interrogent : le principe d’une intervention en faveur de la démocratie et des droits de l’Homme (dans la mesure où elle serait justifiée) n’est-il pas valable pour les Kurdes et les Palestiniens, (pour ne parler que d’eux) et d’une façon générale pour les peuples auprès desquels l’Europe est présente par ses intérêts ?

Voilà pourquoi, malgré les progrès incontestables et réjouissants des sentiments de solidarité humaniste amplement orchestrés en Occident, et tout en souhaitant le plus grand succès à la Paix, la démocratie et une cohabitation fructueuse entre nationalités des Balkans, je comprends bien les sentiments mitigés de l’opinion algérienne dans la question du Kosovo. Les expériences depuis la colonisation à ce jour nous ont appris à pondérer nos jugements et à prendre en compte les données inavouées ou les plans d’ensemble qui encadrent toute démarche qui avance sous couvert d’instaurer démocratie et civilisation à l’ombre des baïonnettes.

RÉCONCILIATIONS L’ORDRE DU JOUR

L’Algérie quant à elle, est peut-être enfin sur le point de passer du cauchemar de la décennie qui s’achève à une phase qui la rapprocherait des modalités de règlement plus politiques et plus pacifiques de ce type de conflits, dans lesquels la référence aux façons de vivre sa culture, sa civilisation, sa religion, est avancée comme une composante et un enjeu majeurs. Les semaines à venir éclaireront probablement les modalités et les conditions, pas encore bien claires à ce jour, du processus que Abdelaziz Boutefliqa, le cinquième chef de l’Etat algérien depuis sept ans, a annoncé en cette fin Juin 99 comme devant être celui de la paix et de la concorde civile, prélude à une réconciliation nationale.

L’événement, par sa signification est énorme et n’a surpris que ceux qui contre toute raison imaginaient une solution purement militaire. Mais grandes sont encore les interrogations légitimes sur le contenu du processus et son devenir, pour un peuple déchiré par les haines et les horreurs d’une période récente, sur le fond de problèmes d’envergure anciens, avec une nation dont la perception de soi et des autres n’est pas encore assez claire ou s’est même compliquée et aggravée durant les périodes de la colonisation, de la lutte libératrice et de l’indépendance.

À peu près au même moment, l’Etat français reconnait officiellement la guerre qu’il a menée en Algérie de 1954 à 1962, et son président Jacques Chirac annonce son souhait de s’y rendre en visite officielle aussitôt que possible.

Sans doute les choses ont-elles davantage mûri que vers les années 80, lorsque les présidents Mitterand et Chadli avaient, par journalistes interposés, lancé le ballon-sonde d’une visite de l’ex-colonel Bigeard, devenu général, comme hirondelle annonciatrice d’une ère nouvelle algéro-française. Mais en fait d’éclaircie, une tornade s’ensuivit dans l’opinion algérienne. Il n’y avait pas meilleure façon de torpiller la réconciliation, en confondant pardon et oubli, qu’en faisant ce choix, bizarre et irréaliste dans ces conditions prématurées. On croyait en fait, pour arracher l’adhésion des Algériens, pouvoir tabler sur un consumérisme débridé tourné vers les produits français que Chadli avait encouragé dès son accession à la Présidence. L’option Bigeard à la rigueur aurait pu marquer la clôture d’un processus initié autrement, tels que la condamnation en parole et en actes de la chasse au faciès à l’encontre des travailleurs immigrés, ou de multiples activités et événements culturels en lesquels les deux peuples auraient retrouvé des raisons communes de renouer avec des espoirs anciens enfouis sous les drames vécus.

Il arrive trop souvent, tandis qu’on fustige à juste titre les écarts, les incompréhensions ou les oppositions culturelles entre les deux rives de la Méditerranée, qu’on sous-estime les efforts en quantité et qualité à déployer pour réduire ces écarts, comme ce fut le cas à la Conférence de Barcelone où le troisième volet, culturel, fut rajouté en dernier lieu pour faire bonne figure et non sans difficulté, en complément des volets économique et politique initialement privilégiés.

Les deux tragédies sanglantes qu’a vécues l’Algérie à quarante ans d’intervalle, avaient pris par plusieurs aspects une allure d’affrontements entre valeurs civilisationnelles. Les similitudes ou symétries de certains argumentaires et représentations qui, au Nord comme au Sud de la Méditerranée, ont alimenté ces deux tragédies - par exemple la confrontation entre l’islam et l’occident - ont même fait dire à des acteurs ou des chercheurs que les deux épisodes tragiques étaient de la même nature, l’un étant le prolongement de l’autre. Certaines motivations des attitudes de rejet mutuel absolu, telles que les invocations “d’identités” auxquelles se sont référés les acteurs les plus xénophobes des deux bords, vont-elles commencer à être exorcisées, de sorte que leurs enchainements maléfiques ne puissent plus rebondir au détriment des peuples algérien et français ? Je me souviens par exemple de l’impact qu’eut durant la guerre de libération un numéro spécial de la revue française “La Nouvelle Critique” consacré à la culture algérienne, avec la participation d’intellectuels algériens et français, au moment où notre lutte était qualifiée par de nombreux medias de barbare et fanatique. L’éditorial se terminait par une phrase-clef : “Nous respectons le peuple algérien”. Le respect, sous ses différentes formes, est le maître-mot en matière de relations entre civilisations. En ce sens, le phénomène Zidane au cours de la Coupe du Monde 98 aura été un révélateur des décantations survenues et des possibilités existantes, annonciateur d’un printemps à faire éclore plus fiable que le coup d’épée dans l’eau des deux chefs d’Etat des années 80.

Parviendra-t-on à lui trouver les prolongements qu’il mérite ? Quels écueils éviter, quelles voies privilégier ?

HUNTINGTON, CHERCHEUR OU CROISÉ ?

Sachant qu’il est difficile de répondre à cette question sans prendre en compte les tendances dominantes dans le contexte international, je me suis proposé de mieux saisir la pensée de ceux qui, comme Samuel Huntington, passent pour avoir cherché à théoriser ce type de problèmes à l’échelle planétaire, dans les conditions de l’après-guerre froide. _ Ce repérage est incontournable puisque l’appellation de “Mare nostrum” est captée aujourd’hui par les maîtres de la VIème flotte américaine. Comme l’a confirmé le dernier épisode balkanique, aucune question concernant les rives de la Méditerranée euro-arabe ne peut faire abstraction de cette présence colossale.

En abordant la lecture de l’ouvrage “Le choc des civilisations”, j’étais résolu à ne pas me laisser enfermer dans l’opinion qui m’était parvenue par ouï-dire, à savoir l’acharnement de l’auteur à inventer ou réactiver de nouveaux Satans et une nouvelle Grande Peur, en lieu et place de l’ex- diable rouge, afin de donner des cibles et des justifications à un système de domination qui en avait besoin pour fonctionner. À la lecture, j’ai compris que cette réputation n’était pas usurpée. Mais j’ai surtout mieux saisi à quoi servait le flou dont il entourait un certain nombre de faits de civilisation et constats pourtant tirés du réel et parfois de l’anecdotique, mais morcelés et réarticulés de façon simpliste et d’un air innocent pour les besoins d’une cause présentée comme un postulat, dont la légitimité coule de source et doit rester indiscutée : “ les intérêts américains tels qu’ils ont été historiquement définis” (p346).

Il table, sans que ce soit inévitable, sur la possibilité d’un ou plusieurs chocs mondiaux à venir entre les quelques civilisations majeures de notre planète, plus vraisemblablement, précise-t-il, entre musulmans et non musulmans. Les arguments de civilisation se transforment tout naturellement chez lui en stratégie militaire, il les noue en faisceau pour alimenter une logique guerrière qu’Huntington énonce crûment et sans détour, (voir en particulier les pages 340). Il exhorte donc l’OTAN à élargir au plus vite son rayon d’action pour agir à temps et sauver à tout prix l’Occident, dont il assimile les valeurs fondamentales (notamment la démocratie) à celles de la plus grande partie de la chrétienté (n’englobant pas les orthodoxes). Il s’agit d’une aire de vieille civilisation, qui selon lui présente des signes inquiétants de déclin. Elle doit faire face aux défis des mondes islamique, chrétien-orthodoxe et chinois, dont il dit craindre la montée et les ambitions et dont il veut déjouer la coalition et les convergences possibles par une stratégie globale préventive.

J’ai tiré de cette lecture l’impression que les approximations et les incohérences qui caractérisent son approche des faits de civilisation ne sont pas seulement celles de toute vision essentialiste ou subordonnée à un objectif préétabli, donc vouée à être mise à mal par les réalités complexes. Elles n’expriment pas seulement une fausse prudence scientifique ou le souci de ne pas donner l’image dévalorisante d’un Dr Folamour va-t-en guerre ou d’un Machiavel du racisme.
Quant au fond, ce qui préoccupe le plus Huntington, ce n’est pas tant de fournir une image véridique des civilisations et de leurs interactions complexes. Une image plus fidèle dans laquelle s’entremêlent le plus souvent aussi bien les visées hégémoniques des groupes dominants que les passerelles et les interpénétrations bénéfiques entre les sociétés concernées, aussi bien les affrontements que les compromis et les consensus.
L’important pour lui, en dépeignant des évolutions univoques, c’est d’alarmer et d’effrayer suffisamment pour faire passer le noyau dur de sa démonstration auprès des siens (car il ne s’adresse qu’aux Occidentaux et ne se préoccupe que de leurs seuls intérêts, ignorant ou feignant d’ignorer que dans son a priori réside la source des menaces qui l’effraient). Le centre et la raison d’être de sa démonstration, c’est l’Occident avant tout (sous leadership US), coiffant tout et par les moyens qui ne prêtent pas à discussion, ceux de la technologie militaire la plus puissante et la mieux pourvue en informatique et renseignement.

Une fois ceci assuré à ses yeux, pourquoi être regardant et scientifiquement exigeant quant à l’approche complexe qu’appellent la nature et les tendances d’évolution des civilisations et des religions ? C’est plus simple : elles sont bonnes tant qu’elles donnent une marge à qui sait les manœuvrer, tant qu’elles laissent au bon vieux pragmatisme américain les mains libres à la manipulation des passions collectives. Pour lui, au delà de sa présentation le plus souvent globalisante des civilisations et religions, celles-ci ne sont pas intéressantes en tant que telles, par les valeurs qu’elles défendent. L’essentiel pour lui apparait à travers les voies sécuritaires qu’il préconise, c’est ce qu’on peut faire dire à ces civilisations et religions et leur faire faire par le biais de leurs adeptes. Le bon religieux, c’est celui qui marche aujourd’hui avec notre stratégie ; demain ce sera un autre, qu’il appartienne à cette religion ou branche de religion ou à une autre.

Le pire n’est donc pas que la démonstration de Huntington ne tient pas théoriquement la route. Le pire est qu’en voulant légitimer les intérêts et la raison du plus fort, il sème à tous vents les graines de violence, avec les conséquences incalculables et imprévisibles pour tous.

Suis-je emporté, en disant cela, par un anti-américanisme primaire ? Non, les intérêts américains légitimes, confrontés aux intérêts tout aussi légitimes défendus par les autres peuples et Etats, ne s‘expriment heureusement pas à travers les seules conceptions réductrices de Huntington, le pragmatisme américain sait aussi faire preuve de souplesse en tenant compte des résistances qui sont opposées à son hégémonisme. Mais en soulignant les grands dangers de thèses qui, sans être exprimées aussi crûment, sont répandues à différents niveaux d’institutions et sociétés d’Occident, je me réfère à des actes et des méfaits précis, dont certains ont souvent causé des torts irréparables. Les actes sont le meilleur éclairage de la rhétorique dont ils se couvrent. Les péripéties traversées par l’Algérie, depuis les sombres temps où le sud de la Méditerranée était rattaché d’autorité au pacte atlantique pour légitimer la répression coloniale, aident à décrypter Huntington et les rêves de ceux qui, comme les Conquistadores, ont la civilisation et la religion plein la bouche et le glaive à la main. Il y a une profonde contradiction entre le discours libéral-démocratique et les actes, qui a comme corollaire l’ampleur des dégâts qui en ont découlé partout dans le monde et notamment l’incapacité de prévoir et maîtriser les conséquences à terme (tels que les retours en boomerang) des opérations initiées. [1]

La responsabilité des acteurs inspirés par des démarches à la Huntington est à deux niveaux. L’un se situe dans la matière inflammable qu’accumulent directement ou indirectement leurs pratiques politiques et économiques bien connues, qui portent les révoltes sociales à des points d’exaspération extrême, tout en détruisant ou affaiblissant les forces et les modes de résistance démocratique à ces agissements. L’autre responsabilité est au niveau du battage médiatique et des manipulations idéologiques qui par des voies diversifiées convergent vers le même résultat désastreux, favoriser parmi les mécontents la montée des représentations et des interprétations les plus négatives de l’islam, cependant que sont découragées ou combattues les interprétations de l’islam qui ouvrent la voie à la tolérance, au rapprochement dans l’action entre les courants de pensée qui privilégient la recherche de l’intérêt mutuel au delà des diversités nationale, ethnique, religieuse, linguistique, idéologique, etc.

J’en donne comme suit une ample illustration algérienne.

MODE D’EMPLOI

Alger, 1991 : La guerre du Golfe a bien eu lieu. Les Algériens, après la première année d’un pluralisme fragile imposé au pouvoir du parti unique, l’ont cruellement ressentie à la différence de spectateurs d’Europe qui l’ont peut-être vécue comme un jeu vidéo. Au point qu’elle a réalisé une rare et insolite unanimité contre l’intervention occidentale : aussi bien de la part des courants démocratiques, pourtant écœurés de l’invasion du Koweit par un Saddam bourreau de son propre peuple, que de la part des islamistes et principalement du FIS qui, sensible à la pression populaire, a fait volte face contre son bailleur de fonds saoudien, pourtant “gardien des deux lieux saints” de l’islam. Cela permit au FIS d’organiser des manifestations géantes (qui contribuèrent beaucoup à sa montée spectaculaire) en solidarité avec le laïc Saddam, qui entretemps avait ajouté la profession de foi islamique sur ses drapeaux.

La “Tempête du désert” s’est apaisée en ensevelissant sous les sables un nombre incalculable de civils et soldats irakiens. Sur toutes les chaînes de TV parabolées, les Algériens scrutent avec inquiétude et amertume les grandes manœuvres qui vont suivre. La “ démocratie ” (valeur fondamentale de la Chrétienté selon Huntington) a triomphé grâce à son bras armé américain, quoique le peuple irakien n’en verra pas la couleur et gardera son Saddam. Les champions de la démocratie d’Outre Atlantique se sont tout de même souciés des aspirations des musulmans d’Irak opprimés ; ils ont encouragé la révolte des Kurdes au Nord et des chiïtes au Sud pour les abandonner ensuite à la terreur de Saddam. Mais ils ont d’autres bons amis en Islam. La théocratie saoudienne est au premier rang, modèle de démocratie comme on le sait.

Quant à l’Algérie, qui s’essaye dans une maladroite euphorie à la démocratie pluraliste depuis très peu, des rumeurs persistantes depuis la guerre du Golfe laissent entendre que bientôt, pour la punir de ses audaces passées, ce sera à son tour d’être mise à genoux. On n’aime pas les Etats susceptibles de rester ou devenir des puissances régionales indociles. Pour le confirmer, un lourd avertissement tombe, indiscrétion distillée depuis Londres : l’Algérie aurait l’intention de faire dans la région d’Ain Oussera un petit pas dans des recherches nucléaires susceptibles de déboucher sur l’arme atomique. Ceux des Algériens qui étaient bien avant cela partisans des utilisations pacifiques de l’atome et d’une dénucléarisation complète de la Méditerranée, trouvèrent ce coup de semonce trop suspect pour être moral, pour deux raisons. D’un côté, il émanait d’un Etat qui avait été le seul à utiliser par deux fois cette arme qui volatilisa en quelques secondes des dizaines de milliers de civils japonais, sans que la nécessité militaire en fin de guerre mondiale soit évidente. D’un autre côté, dans une région aussi explosive que le Moyen Orient, il tolérait que l’Etat hébreu soit seul à fabriquer cette arme et à en brandir la menace contre ses voisins, assurés que le veto - seul contre tous - des USA à l’ONU le couvrira en toutes circonstances.

En Algérie cependant, les faucons US n’auront pas besoin de faire bombarder les installations algériennes comme ce fut le cas lors du fameux raid-pirate israélien sur l’Irak. Les “ bons ” musulmans algériens, ceux que les services US et pakistanais ont entraînés et armés (en livrant à certains des missiles Stinger dont ils n’ont pas craint les dangers de dissémination), sont progressivement de retour d’Afghanistan. Une mosquée du quartier Belcourt-Belouizdad porte d’ailleurs le nom de Kaboul et les prêches qui en émanent fustigent les “mauvais” musulmans. Entendez par là ceux qui œuvrent pour que s’instaure enfin trente ans après l’indépendance un début de démocratie, alors que pour les “Afghans” et la majeure partie de l’islamisme politique algérien à cette période, la démocratie est globalement “koufr”, impiété et pire, apostasie.

Du reste, au fur et à mesure que s’amplifiera la subversion islamiste dans sa phase ascendante et ses formes violentes, les milieux US ne cacheront pas leurs calculs, tablant sur la montée au pouvoir dans un avenir proche de leurs amis du bon Islam. Les mauvais esprits auront remarqué qu’en contrepartie, ces amis tout à fait acceptables ne cacheront pas leur sympathie pour les bons chrétiens américains, dont pas un ne perdra la vie au plus fort des assassinats d’étrangers. Situation des plus confortables pour les nouveaux investisseurs, s’installant quand les autres partent. Ils travaillent quasiment en statut d’extraterritorialité dans les vastes champs d’hydrocarbures du sud algérien. Heureux de damer le pion aux Français, ils verront d’un bon œil se déployer une campagne contre la partie des Algériens qui se réclament d’une démocratie inspirée d’un modèle républicain, des intellectuels qu’on assassine tandis que ceux encore en vie sont accusés d’être des laïco-assimilationnistes affiliés au “hizb França” (le parti de la France). Pour couronner le tout dans cette folle guerre d’anathèmes civilisationnels, des fanatiques sanglants s’attaqueront aux Français chrétiens, diabolisés comme ennemis de l’islam au nom de soi-disant fetwas se présentant en ce vingtième siècle comme la continuation parfaite des pourvoyeurs de bûchers de la catholique Inquisition médiévale. Les moines de Tibhirine paieront de leur vie les frais de cette démonstration, eux pour qui il n’y avait pas de bonnes et mauvaises religions ou civilisations, mais avant tout des êtres humains égaux dans leur aspiration à vivre en paix.

Mais bientôt la folie meurtrière frappera aussi les Américains là où ils s’attendaient le moins, comme dans l’attentat du World Trade Center, perpétré par ceux-là qu’ils avaient couvés et formés dans le terrorisme professionnel. L’opinion et les dirigeants de la superpuissance, placides quand les bombes frappaient ailleurs, ont-ils compris pourquoi ceux parmi les musulmans en qui ils plaçaient leurs espoirs en les encourageant à l’intégrisme, sont venus rompre leur option du “zéro mort” américain ? Certes, l’écrasante supériorité des USA en de nombreux domaines décisifs de puissance, leur donne une marge de manœuvre suffisante pour gommer et absorber (au détriment des autres) les conséquences les plus graves de leurs bévues. Mais ce ne sont pas les supputations de Huntington qui aideront les centres de décision à corriger radicalement les causes de ces erreurs, car à mon sens elles relèvent les unes et les autres des mêmes racines structurelles, de la même subordination à la logique propre des gigantesques toiles d’araignée financières. Ce sont elles qui les amènent à considérer les civilisations, l’islamique notamment, comme des blocs homogènes, qu’il serait rentable de manipuler à travers des réseaux professionnels, sans avoir à s’embarrasser des évolutions et contradictions de ces civilisations en fonction des contextes historiques et des politiques suivies par les USA à différentes échelles territoriales.

Ce sont les mêmes raisons structurelles qui les amènent à faire comme si le mode de traitement par le rapport de force militaire était la garantie suprême, comme si l’effondrement du projet global de l’URSS et du système socialiste n’avait pas montré le contraire, au même titre d’ailleurs que les déroutes significatives des contingents USA au Liban et en Somalie, tandis que l’affaire du Kosovo elle-même, qui avait nécessité un déploiement militaire international sans précédent contre un Etat de troisième dimension, aurait été une impasse sans le facteur politique créé par les agissements criminels du pouvoir de Serbie.

CIVILISATIONS ET GÉOSTRATÉGIES

Comment les cercles internationaux qui, activement ou par passivité, ont fait durant cette crise algérienne le jeu de la violence, vont-ils agir pour cueillir les dividendes des voies pacifiques et de la réconciliation, aujourd’hui qu’elle a quitté le champ des tractations secrètes pour être officiellement prise en charge par les autorités algériennes ? Les leçons seront-elles tirées de l’horrible confusion dans laquelle nombre de ceux qui ont cru qu’ils se sacrifiaient pour leur foi et les valeurs de leur civilisation sont tombés victimes des stratèges mondiaux du pétrole et des comptes en banque, victimes d’une nouvelle division internationale du travail qui ne sait pas s’instaurer sans les écraser ou les affamer ?

Aujourd’hui, les USA procèdent à un redéploiement économique et politique spectaculaire en direction des pays du grand Maghreb, en compétition redoublée avec l’Union européenne, impliquée de son côté dans le processus amorcé à Barcelone en 1995. Souhaitons que les rivalités normales entre groupes d’intérêts américains et français n’interfèrent pas de façon négative sur les rapports bénéfiques de nos pays avec ces deux composantes de l’Occident auquel nous avons affaire. A défaut d’un changement de nature de la stratégie globale des USA, qui n’est pas à l’horizon, que peuvent espérer les peuples de cette région ? Qu’au moins des considérations tactiques mieux pesées ne nuisent pas gravement aux intérêts mutuels de toutes les parties. Les peuples du Maghreb, restés bien en deçà de leurs espérances et de leurs possibilités après plusieurs décennies d’indépendance, n’ont aucun intérêt à ce que les différences de civilisation débouchent irrémédiablement ou préventivement sur des chocs frontaux, qui n’assureraient les intérêts et l’honneur des uns que si les autres sont à genoux et humiliés. Sur ce terrain, le redéploiement de la politique française envers le Maghreb, bénéficiant d’une expérience plus longue et diversifiée de la civilisation musulmane et des cultures sud-méditerranéennes, peut bénéficier chez les Algériens d’un préjugé plus favorable, pour diverses raisons qui contrebalancent tout ce qu’il y eut de négatif dans son passé colonial.

Une chose est certaine : l’amélioration des représentations réciproques est tributaire avant tout de la nature des stratégies globales, des considérations d’intérêt, des orientations économiques et politiques mises en œuvre de part et d’autre dans la conduite de leurs relations internationales. Mais dans ce cadre, une marge importante existe, qui engage la responsabilité des medias, des hommes de culture et de science, des acteurs sociaux en général dans l’amélioration ou la détérioration du climat en matière de rapports culturels et de civilisation, qui eux-mêmes sont susceptibles d’influencer les relations globales.
Aussi dans la nouvelle étape qui pourrait s’ouvrir, dans la société algérienne comme entre les peuples des deux rives, la façon de “tourner la page” n’est pas sans importance. La tourner mais non l’arracher ou la mutiler, de façon à pouvoir la relire ensemble dans une sérénité constructive. Non pour remuer le couteau dans des plaies qu’il faut cicatriser, mais pour favoriser un double travail que nos sociétés, de part et d’autre et ensemble, ont besoin d’opérer sur elles-mêmes.

Il y a d’une part un travail de déminage de tout ce qui peut continuer à faire mal au nom “d’identités”, en suivant à la trace la genèse de représentations dévalorisantes, d’étroitesses et d’amalgames mis en avant par ceux qui, par intérêt ou préjugés, ont bâti ou consolidé des murailles d’incompréhension propices à tous les mauvais coups.
Il y a d’autre part à découvrir ou redécouvrir les facteurs de rapprochements et de convergences que nous avons gâchés ou n’avons pas su faire fructifier suffisamment (certains de ces facteurs, toujours vivaces, ont d’ailleurs empêché des évolutions encore pires).
En un mot, nous avons à mener la vie dure à toutes ces représentations secrétées en permanence, attisées à l’occasion par les politiques et groupes d’intérêts, qui tendent à nous convaincre, à partir de nos réelles différences, que nous vivons dans deux mondes irréconciliables depuis la bataille de Poitiers et les Croisades.
La conquête coloniale et la guerre de libération en particulier, par ce qui en est dit ou ce qui n’est pas dit, font l’objet, dans nos sociétés et nos systèmes d’enseignement réciproques, d’un traitement où la malveillance et la paresse se conjuguent pour confiner les esprits et les coeurs dans l’animosité, la méfiance et la soif d’une éternelle revanche.
Des études intéressantes ont été menées conjointement en ce sens par des auteurs algériens et français (comme celle de Gilles Manceron et Hassan Remaoun [2] qui ont démonté un certain nombre de mécanismes par lesquels l’histoire algéro-française est maintenue des deux côtés de la méditerranée dans un “ cocon de chrysalide, malgré les pistes ouvertes par plusieurs historiens algériens et français dont le mérite a été d’aller à contre-courant des tendances officielles.

Le mal est d’autant plus profond qu’il n’est pas l’expression seulement de pressions de l’environnement social et de défaillances dans les systèmes actuels d’information ou d’enseignement. Il remonte à loin, c’est le prolongement d’orientations et de pratiques encore plus dangereuses et plus inquiétantes que le comportement des “lampistes”, porteurs du racisme ou de la xénophobie “ordinaires” : l’algérien obscurantiste, petit permanent du FLN qui agite à longueur d’année le spectre de “al-ghazw ath-thaqafi” (l’invasion culturelle), ou son symétrique français qui voit dans tout ce qui est écrit en arabe des “Alcorans” comme ces soudards qui avaient saccagé les bibliothèques privées lors de la prise de Constantine en 1837 et brûlé les ouvrages rescapés pour se réchauffer, à la grande indignation d’un officier français qui s’est sans doute souvenu de Bonaparte en Egypte.

C’est à un autre niveau, à première vue inattendu, que des visions manichéennes se sont cristallisées. De telles orientations ont été délibérément assumées par des penseurs qui les ont béatifiées au nom d’une conception de leur - et de la - civilisation. On trouvera sous la plume de Alexis de Tocqueville, champion et théoricien révéré de la démocratie libérale, qu’il identifie à l’Occident chrétien, des pages qui feraient pâlir certains des généraux dans leur relation des faits les plus odieux de la conquête [3]. En ce sens qu’il répond froidement et de la façon la plus cynique à des questions portant sur la finalité et la légitimité de cette entreprise que les généraux ne se posent même pas, occupés qu’ils sont à faire leur “métier”. Tocqueville les a assurés d’une couverture idéologique respectable, ce qui les dispense d’avoir à s’interroger sur des actes systématiques et à grande échelle qu’on qualifie aujourd’hui de crimes contre l’Humanité. Reprenant les accents du monarque absolu Louis XIV (“il faut brûler le Palatinat !”), le libéral Tocqueville ne se contente pas de préconiser maintes opérations avec des détails et explications techniques très étudiées que je laisse au lecteur le soin de découvrir à la source. Il considère que tout cela est légitimé par les objectifs stratégiques de la France qui doit affirmer sa puissance dans la région à l’égard des autres nations concurrentes, que pour cela il est nécessaire d’anéantir tout foyer (existant ou en formation) de civilisation des autochtones qui d’ailleurs, dit-il comme pour se justifier, comme les Indiens d’Amérique ne sont pas aptes à accéder à la civilisation, etc.

En plus de qualités de rigueur dans l’analyse, sa proximité et sa maîtrise du terrain, on doit reconnaître à Tocqueville d’avoir été plus franc et plus direct que Huntington. Des historiens, géographes et hommes de lettres français qui dans les années trente de ce siècle (aux alentours du centenaire de la colonie) enfourcheront aussi le même thème de la civilisation en clamant la latinité de l’Algérie et de la Méditerranée, considérant les quatorze siècles d’islam comme une parenthèse, mais sans le talent ni l’aura de démocrate de Tocqueville.

Dur à lire et à entendre, pour nous les I.M.A.N.N. [4], descendants des non-civilisables qui en ont réchappé, mais sans doute aussi pour les démocrates français contemporains, qui cent soixante ans plus tard, se font en général une autre idée de la façon de démontrer les avantages d’une civilisation. Texte néanmoins éclairant pour tous, nous appelant à la réflexion et à la vigilance envers un phénomène souvent observé et déroutant si on en reste au schéma qui voudrait qu’un démocrate en son pays l’est automatiquement envers les autres peuples.
Le paradoxe a souvent amené les Algériens à se poser une question embarrassante jusqu’à entraver une souhaitable unité d’action avec les Français qui avaient vocation de les comprendre (ce fut le cas par exemple lors du Front Populaire qui rejeta en 1936 les doléances très modérées du Congrès musulman, ce fut le cas encore pour les premières années de la guerre de libération) :
était-il plus avantageux d’avoir affaire à des démocrates imbus d’une mission civilisatrice et voyant tout à travers leur modèle idéologique, ou à des conservateurs autoritaires guidés avant tout par des évaluations concrètes de ce qu’ils considèrent comme leur propre intérêt national.

CIVILISATIONS ET CLIVAGES INTERNES

Si j’ai souligné les points de vue de Tocqueville, après avoir évoqué initialement ceux de Huntington, en fait très répandus dans des variantes diverses, et si j’ai tenu à en indiquer la relation avec des événements qu’a traversés l’Algérie, c’est pour attirer l’attention sur l’importance des chocs en retour qui en découlent pour les représentations des Algériens, y compris au plan interne. Dans un large éventail, ils se retrouvent alors sur les positions de la xénophobie antioccidentale globale, même si elle est argumentée différemment selon qu’il s’agit de la génération de la guerre de libération ou de générations plus récentes, de démocrates ou d’islamistes, etc. Les intégrismes induisent des intégrismes symétriques, l’anti-occidentalisme indifférencié et sans nuance, est un des fruits de l’hégémonisme de cercles dirigeants ou courants politiques occidentaux. Il est en même temps une couverture idéologique commode pour les glissements conservateurs ou réactionnaires qui se produisent dans le camp des victimes. Faute d’alternative à ce qui est apparu comme l’échec ou les limites des “ modèles ” nationaliste, socialiste, capitaliste etc., les victimes sont entraînées vers des replis et des fausses alternatives que J. François Bayart ou Amine Mâlouf ont qualifiées d’illusions identitaires ou d’identités meurtrières. D’autant plus que les argumentaires ont commencé à être forgés par des dirigeants apprentis sorciers responsables de ces échecs qui ont eu recours abusivement à ces références ou ont même encouragé la création d’organisations sur cette base pour faire contrepoids aux oppositions démocratiques.

Mon autre remarque concerne l’opposition pour le moins outrancière (à côté d’aspects qui ont quelque fondement) que soulignent ces auteurs entre la démocratie de leur civilisation et la civilisation sans démocratie des autres (épinglée ainsi comme barbarie).

La mise en exergue de cette antinomie rejoint quant au fond un problème qui est au cœur des interrogations, des tâtonnements, des confusions et des déchirements du mouvement national algérien depuis déjà des décennies. Ce problème n’a pas avancé en temps opportun, faute d’une volonté de débats ouverts, alors que les matériaux et certaines opportunités existaient pour cela avant qu’il ne devienne explosif.
Les luttes de clans et les enjeux de pouvoir dévoyés ont stérilisé les avancées souhaitables et les synthèses entre les facteurs pourtant identifiés comme complémentaires dans la proclamation du 1er Novembre 54. Mais celle-ci (qui, faut-il le noter, était rédigée uniquement en français, ce qui n’était pas une anomalie à l’époque) était trop générale à ce sujet, en raison du retard signalé, et pouvait donner lieu à des interprétations et sollicitations contradictoires. D’une part cette déclaration assignait à l’indépendance l’objectif d’instaurer une République algérienne démocratique et sociale ; d’autre part, dans la même phrase elle précisait : “dans le cadre des principes arabo-islamiques”.
Les luttes d’influence qui ont pris le pas sur une volonté de synthèse, sur la volonté de construire et consolider la nation, ont amené différents acteurs soit à balancer entre ces deux volets, soit à miser principalement sur l’un ou sur l’autre ou à les opposer alors qu’ils ne pouvaient aboutir et se renforcer qu’en marchant ensemble. Dans les échecs ultérieurs, les uns ont mis en cause un excès de “démocratie” (perçue comme perversion occidentale), les autres ont incriminé l’accent mis sur les valeurs arabo-islamiques. La vérité oblige à dire qu’il n’y a eu excès ni de l’une ni de l’autre, mais insuffisance flagrante (et perversion) des valeurs et des cultures positives qui pouvaient se rattacher à chacun de ces volets et les bonifier.
À noter que ces insuffisances ont favorisé aussi la montée, dans des formes explosives qui auraient été évitées sans cela, d’une autre revendication à caractère identitaire, celle liée à la légitime reconnaissance de la composante berbère dans la culture nationale.

La nation algérienne se sentira et se portera mieux seulement lorsque les Algériens seront parvenus à mieux harmoniser ces deux facteurs (démocratique et civilisationnel) de la cohésion nationale et lorsque sur cette base saine, deviendra plus aisée la gestion des rapports de leur nation avec les autres démocraties et civilisations.

PASSERELLES DÉMOCRATIQUES ENTRE CIVILISATIONS

Séjournant en France depuis sept ans pour la première fois de ma vie, les constatations que j‘ai pu y faire m’ont convaincu que, tant du côté français qu’algérien, non seulement une “guerre des civilisations” peut être évitée, mais des possibilités subjectives plus grandes se sont créées malgré la crise algérienne et à travers elle pour prolonger et faire fructifier les interactions positives passées. Même si le contexte économique mondial ne crée pas les conditions les meilleures à la solution des problèmes les plus aigus, les évolutions dans la société et le champ politique dans les deux pays me paraissent avoir ouvert la voie de part et d’autre à des réflexions et décantations encourageantes.

L’un des réconforts dans la vie des exilés algériens a été d’abord la découverte de marques émouvantes de solidarité, au delà d’incompréhensions inévitables et surmontables. Ce fut en réalité une redécouverte, en pensant à l’élan de protestation qui avait fini par soulever plus massivement l’opinion française contre la guerre d’Algérie (manifestations pour la paix et les morts du métro Charonne, mouvements des soldats du contingent, etc.) et aussi à ces moments difficiles en Algérie et en France quand, nationalistes ou communistes, nous découvrions des solidarités juives ou chrétiennes que nous ne soupçonnions pas auparavant. La convergence de certaines de nos valeurs respectives au milieu des épreuves atténuait alors les visions manichéennes que nourrissaient les ultras des deux bords.
Elle nous apprenait déjà ou confirmait à certains d’entre nous que les “blocs civilisationnels” n’engendraient pas forcément en leur sein des comportements homogènes. Nous sommes bien héritiers et jusqu’à un certain point prisonniers de notre civilisation, qu’on ne peut troquer contre une autre comme on peut changer de chemise. Mais au sein de chacune de ces civilisations, des cultures - politiques, artistiques, de modes de vie - évoluent et se différencient en liaison avec des facteurs sur lesquels nous avons prise et qui engagent notre responsabilité.

Dans l’exil, j’ai découvert aussi de plus près en France l’intensité de l’effort d’ouverture intellectuelle et culturelle, ainsi que le contour de ces valeurs françaises qu’on a tendance de loin, notamment quand les échanges sont entravés de différentes façons, à schématiser soit en les idéalisant à l’excès, soit en les dépréciant ou les sous-estimant.

J’ai vérifié que les gens qui se réclament de la même civilisation ne constituent pas forcément un bloc homogène et abstrait auquel on pourrait imputer tout ce qui, bon ou mauvais, se déroule en son sein ou en son nom. J’ai constaté que pour de nombreux Français, la Marseillaise continuait à délivrer son message originel de liberté, le même esprit qui animait nos chants patriotiques, message occulté par le racisme ou la peur chez ceux des européens d’Algérie qui entonnaient son refrain comme un slogan de haine. Ils n’en retenaient que l’appel “Aux armes ! pour qu’un sang impur abreuve les sillons” des gros colons.

J’ai mesuré aussi de près le facteur de régulation, de stabilité et de développement que constituent pour la société et la nation françaises, les droits et devoirs du citoyen ainsi que la défense pied à pied des droits de l’Homme trop facilement considérés chez nous comme un luxe.

Et si subsistent encore en France des tendances fâcheuses à considérer que ce qui est bon pour la France est aussi bon, tel quel, pour les autres, j’ai constaté que ces tendances reculent, les clarifications émanant de chercheurs, journalistes tant français qu’algériens y contribuent. Si des étroitesses persistent encore sur des thèmes tels que la laïcité, la construction des mosquées, ou le mode d’habillement, entraînant par mimétisme ou conviction certains des nôtres à confondre l’ouverture bénéfique de la laïcité avec l’agressivité de l’athéisme militant, ces tendances sont battues en brèche par des conceptions plus ouvertes sur une meilleure compréhension de notre civilisation dans ses côtés forts et ses côtés faibles.

Une asymétrie importante et compréhensible jusqu’à un certain point subsiste : nous connaissons bien mieux la civilisation, la société et les différentes facettes de la culture française qu’ils ne connaissent les nôtres. Mais nous sommes déjà loin du début des années quarante en Algérie peu après le débarquement anglo-américain, époque à laquelle Raymond Aubrac rappelle dans ses Mémoires que personne dans les milieux de la “France Combattante” n’avait entendu parler d’un quelconque malaise algérien. Je vivais à cette époque à trente kilomètres de là et le village de Larbâa, comme le reste de l’Algérie commençait à bouillonner, saisi par une lame de fond qui ira en s’amplifiant jusqu’à, deux ans plus tard, la tragédie algérienne du 8 Mai 45 (40 000 morts algériens en une semaine de répression). Dans ce même village à la même époque, l’horloger européen, sympathisant pourtant avec les Algériens, me disait d’un air apitoyé : vous ne pourrez jamais parvenir à l’indépendance tant que vos femmes resteront voilées.

Pour toutes ces raisons, avec les Algériens qui ont formé leur jugement et leur esprit critique à des sources principalement francophones tout en s’appuyant sur le socle rénové de leur propre civilisation, j’exprime mon respect envers tous les chercheurs et “passeurs” de civilisations de France. Ils ne se contentent pas de nous faire connaître et apprécier le meilleur de leur expérience démocratique, mais ils font connaître à leurs concitoyens nos problèmes et les créations de notre civilisation, assurant aussi à leurs approches prospectives un surcroît de lucidité, par l’attention concrète et circonstanciée qu’ils prêtent à un ensemble de faits et signaux dans la sphère du combat d’idées en Algérie. De ce fait, ils œuvrent à une Méditerranée vraiment “Nôtre”, plus pacifique et prospère.

Les résultats et les rythmes de ce processus de rapprochement dépendent d’un double mouvement, qui a été à la base des progrès passés de l’Algérie et dont les avancées sont de la responsabilité des acteurs sur chaque rive : la poursuite de la dynamique de sécularisation démocratique en Algérie et la prise en compte positive et critique, plus judicieuse et harmonisée, des valeurs civilisationnelles islamiques.

Sadek Hadjerès, le 5 Juillet 1999

Article paru au 3ème trimestre 1999 dans "HERODOTE", n°94, revue de géographie et géopolitique, numéro consacré aux relations Europe du Sud- Afrique du Nord

Cet article a aussi été publié sur le site Hoggar, pour y accéder cliquer sur le lien :
http://www.hoggar.org/index.php?option=com_content&task=view&id=253&Itemid=46


(*) chercheur en géopolitique, ancien premier secrétaire du PAGS (communiste) de 1966 à 1990



Voir en ligne : http://www.herodote.org/spip.php?ar...


[1On trouvera des indications particulièrement précises dans des ouvrages très documentés comme :
- Alexandre del Valle, “Islamisme et Etats-Unis, une alliance contre l’Europe”, L’Age d’Homme, 1999
- Richard Labévière, “Les dollars de la terreur, les Etats Unis et les islamistes”, Grasset, 1999

[2 D’une rive à l’autre, la guerre d’Algérie, de la mémoire à l’histoire ”, Ed Syros, 1993

[3Voir notamment Alexis de Tocqueville, De la colonie en Algérie , présentation de Tzvetan Todorov, Ed. Complexe, Bruxelles

[4 Indigènes musulmans algériens non naturalisés ”, c’était à un moment donné la mention portée sur nos cartes d’identité

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