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à propos de la LIBYE

CE QUI FAIT MAL C’EST LE MENSONGE

par Ghania MOUFFOK - chronique pour TV5

jeudi 27 octobre 2011

« Avons-nous à juger, nous, assis de ce côté-ci de nos télévisions, de la façon dont a été tué le fou de Tripoli ? », demandait aux Algériens ce samedi matin Kamel Daoud, éditorialiste et écrivain, dans sa chronique vedette du Quotidien d’Oran. « Avons-nous subi les bombes et ses fils pour se déclarer spécialiste en pitié, en indignation trop confortables ? Pourquoi nous donnons-nous le droit de les insulter, de les traiter comme des mercenaires de l’Otan alors que c’est leur choix, leur pays, leur terre et leurs morts ? » Et d’ajouter : « L’Otan les aide et ils lui donnent du pétrole et alors ? »
Et alors ? Et bien justement, c’est ce petit détail qui autorise de nombreux Algériens à se défier de la « révolution libyenne », sans doute un retour d’histoire, de mémoire. Vous l’aurez compris, la mise à mort de Khedafi divise l’Algérie. Ma voisine m’a dit, répondant sans le savoir à mon ami Kamel Daoud : « Ce qui fait mal, c’est le mensonge ». Khedafi était un tyran et le propre des tyrans avant de devenir des criminels est d’écrire une histoire nationale bâtie sur le mensonge et la propagande. Une histoire qui dépossède tout un peuple, un pays de ses références historiques, qui le réduit, lui interdit le droit de penser et de se penser, jour et nuit harcelé pour lui faire répéter tel un perroquet la légende officielle. Cette légende qui construit de la légitimité par la force et la contrainte, coupe la langue et parfois la tête de tous ceux qui se refusent au rôle de perroquet. Cette propagande entre police et justice aux ordres du tyran et de sa clientèle, se soumet l’ensemble des institutions, les arts et la culture, pour interdire en un mot : la liberté.

Si une « révolution pour la démocratie » devait nous interdire à son tour de la penser en quoi mériterait-elle alors le titre de révolution ? Mais l’essentiel est ailleurs.

Depuis le début de l’événement libyen nous sommes soumis, les Algériens comme le reste de la planète, à un véritable lavage de cerveau, à une série de mensonges aussi grossiers les uns que les autres qui sont une insulte à l’intelligence et à la mémoire du monde vue du côté sud de la Méditerranée, depuis ces anciennes colonies que sont nos pays. Face à ces mensonges, nous avons le choix, comme avec Khedafi : soit de répéter tels des perroquets, la légende des puissants, soit de refuser, bien que face à nos télévisions, d’être pris pour des veaux.

Les versions contradictoires de la mise à mort de Khedafi ne sont en fait que l’épilogue dramatique de la légende mensongère qui a accompagné de ses commentaires la violation du territoire libyen par des forces étrangères, le coup d’Etat qu’elles y ont mené et enfin la mise à mort du tyran.

Du début à la fin, cette affaire libyenne n’est que mensonge et propagande, même si tout ceci est mené avec brio par des médias internationaux désormais spécialistes de la désinformation lorsqu’il s’agit de territoires qui ne sont pas ceux de l’Occident. L’avantage de ces territoires comme l’Irak, l’Afghanistan et aujourd’hui la Libye, c’est que les dictateurs qui y régnaient sans partage ont préparé le terrain : pas de médias libres et populaires, pas d’institutions légitimes. Territoire idéal pour y inscrire ce que l’on veut.

En Libye, comme du temps de la colonisation, on commencera par enfoncer dans la tête des téléspectateurs du monde, que ce territoire n’est pas celui d’une nation, juste des terres sans peuple. Subitement, de peuple, les Libyens sont devenus une agglomération de tribus. Sans peuple, la Libye, membre jusqu’alors des Nations-Unis et dont le président était accueilli par les grands de ce monde, est devenue ensuite un pays sans souveraineté territoriale. La tribu de Benghazi accueillant les sauveurs de l’OTAN venu les libérer de la tribu de Tripoli qui deviendra, au cours de la fuite de Khedafi, la tribu de Syrte, avant que celui-ci ne soit tué par la tribu de Misrata.

Et par un tour de passe-passe, alors que l’on reprochait avec raison à Khedafi et à ses fils de ne pas représenter leur peuple, les mêmes puissances étrangères décréteront que, désormais, le seul représentant légitime des Libyens, ce sera le CNT, Conseil National de Transition. Seul ce conseil aura droit au qualificatif de « national », lui hors tribu, hâtivement reconnu par la France avant d’occuper le siège de la Libye à l’Assemblée Générale des Nations-Unis, en septembre 2011.

Son président coopté, Mustapha Abdeljalil, était ministre de la justice du dictateur depuis 2007, avant de rejoindre l’insurrection et de déclarer : « Khedafi porte seul la responsabilité des crimes qui ont été commis en Libye ».
Désormais la nation des « insurgés » contre la tribu des « pro-Khedafi » peuvent légitimement s’entretuer.

De part et d’autres, quoiqu’on en dise, il y a eu du courage et de la conviction, des morts également, combien ? La propagande n’en fournit pas le chiffre.

En revanche nous savons, par la bouche de Joe Biden, vice-président des Etats-Unis que, « dans cette affaire, l’Amérique a dépensé 2 milliards de dollars et n’a pas perdu une seule vie ».

À l’avenir, a-t-il ajouté en substance, l’Amérique s’inspirera de cette expérience pour traiter les affaires du monde.

On le comprend, zéro mort, zéro image des frappes de l’Otan, zéro manifestation, vite fait bien fait. Mission accomplie. La Libye est libre. L’Otan plie bagage et dégage en laissant ouverte la porte du frigidaire où pourrit le méchant.

L’Occident aux mains blanches se retire pendant que des Arabes, armes blanches dans une main, pistolets dans une autre, posent près du cadavre en attendant de rendre des comptes, à leur tour, à la « communauté internationale ».

La propagande de la guerre propre est finie. Avec les images de la mort de Khedafi, place aux images de la propagande habituelle sur les Arabes et leur célèbre barbarie. Rien ne nous sera épargné par les télés embedded, subitement insouciantes de la dignité des soldats qui tuent et de l’homme à terre qu’ils achèvent, fut-il Khedafi.

Plus d’éthique, plus de déontologie, l’assassinat en direct et en boucle.
Et, retour « à la vigilance », à la surveillance généralisée des propos des Libyens désormais libres. A peine libre, le président du CNT promet la chariaa, « Nous serons vigilants » a dit Alain Juppé. « On vous l’avait bien dit que c’était des fachos », a dit Marine Le Pen.

Soudain les Nations-Unies s’émeuvent et demandent une commission d’enquête sur la mort du tyran. A peine « libres », voilà « les insurgés libyens » sur le banc des accusés. Accusés de barbarie, comme hier leur tyran, coupables de torture, de sodomie, d’humiliations, d’exécution sommaire, de crime de guerre, comme hier leur tyran. Ils bénéficieront cependant de circonstances atténuantes. « Seul Khedafi est coupable » : c’est lui qui a transformé son peuple en loup à force de le traiter en chien.

On oubliera que sa tête avait été mise à prix, mort ou vif, on oubliera que c’est l’OTAN qui l’a traqué depuis ses satellites, puis qui a écrabouillé depuis le ciel le cortège de la fuite d’un malade, avant de disparaître de l’image, l’abandonnant à son destin, on oubliera de se demander : qui a armé et « les insurgés » et les « pro-Khedafi » ? Sur l’image planétaire il ne restera que des Arabes. Tous des barbares ! À eux le sang, la merde, le bourbier, à eux maintenant de retourner la terre pour enterrer le cadavre, leurs cadavres.
Et pourtant ils n’y arrivent pas. Alors qu’en islam il est recommandé d’enterrer les morts au plus vite, les Libyens n’ont toujours pas enterré leurs morts comme s’ils avaient du mal à écrire l’épitaphe. Que mettront-ils sur les pierres tombales ? Morts pour la patrie ? Morts pour la France ? Morts pour L’Angleterre ? Morts pour l’Amérique ? Morts pour la chariaa ? Morts pour l’Otan ? Morts pour le pétrole ? Qu’il se débrouille, maintenant, « le peuple libyen en liesse regardant vers l’avenir ». Pour l’avenir, Khedafi sera enterré dans le désert dans un endroit tenu secret.

À Syrte, trois cents corps oubliés attendent une sépulture. On ne saura jamais rien ni de leur identité, ni de leurs histoires. TROIS CENTS MORTS.

C’est ce que m’a appris en 1minute et quelques secondes le journal de 20 heures sur FR2. C’était ce dimanche 22 octobre, j’écris pour entretenir ma mémoire.

On y apprend aussi que la ville de Syrte est « un champ de ruine et témoigne de la violence des combats » (images à l’appui). On y apprend également qu’à proximité des canalisations, qui furent la dernière demeure du dictateur, gisent là plus de 300 corps « dans une odeur insupportable » (images à l’appui). Des corps abandonnés après les frappes aériennes de l’OTAN qui, après avoir stoppé la fuite de Khedafi et des siens, terminait ici sa mission de « libération des civils en danger ». On y apprend que, selon « les insurgés », ces corps seraient ceux « des pro-Khedafi », mais, honnête, le commentateur, qui, apparemment, est lui aussi libéré de la censure, précise : « parmi eux, de nombreux civils ».

Des Libyens, un masque sur le nez, les regardent, sans force pour les enterrer, sans force pour retourner leur terre.

Quand la caméra s’installe dans une maison en ruine, un habitant de Syrte témoigne. Sans arme, il parle arabe mais pas l’anglais, il ressemble à celle que l’on appelle la majorité silencieuse. Il dit : « Nous étions pris entre deux feux ». Puis, fixant la caméra, il ajoute, d’une ironie glaçante : « Merci l’OTAN d’avoir détruit ma ville. Merci Sarkozy de m’avoir libéré ».

Entre « deux feux », c’est la singularité de l’histoire des Arabes, ces peuples au sud de la Méditerranée.

Toujours entre deux feux, celui de leurs dictateurs rentiers, assis sur les puits de pétrole et celui des exploiteurs de leurs ressources convoitées par les puissances, Amérique en tête et leurs alliés européens, en pleine crise, concurrencé par les nouveaux monstres qui leur dispute la première place.
Nous avons l’habitude, nous avons la mémoire. Depuis que je me souviens, les guerres économiques se transforment pour nous de ce côté-ci du monde, en guerre tout court. Depuis les guerres coloniales jusqu’aux guerres néo-coloniales, avec leurs petits avortons, comme les guerres tribales, les guerres civiles.

Nous avons l’habitude, nous avons la mémoire, des guerres civilisatrices et maintenant des guerres humanitaires, des guerres qui nous protègent… contre nous-mêmes.

Des guerres qui nous apportent la liberté au gré des vents du capitalisme mondial, fluctuant comme un marché volatile et capricieux depuis l’aube de notre histoire contemporaine. Un capitalisme toujours habillé de la propagande aux mains blanches qui a pour nom, liberté, démocratie, pendant que pleuvent sur nos territoires de barbares des tapis de bombes chaque jour plus sophistiquées.

À force, nous avons appris du capitalisme mondial à traduire ses mots dans notre langue : exploitation, pillage, travail arabe, ta gueule, sale bicot, négro.

Faut-il alors s’étonner si d’Alger à Tunis, de Gaza à Casablanca, de Sanâa à Alep, la majorité silencieuse ne croit plus « aux valeurs de l’Occident » et que quand elle lui emprunte ce magnifique instrument que demeurent des élections démocratiques, elle s’en remet « aux valeurs de la religion ? »

Dieu est Grand, que sa toute Puissance apporte la crainte aux cupides, aux corrompus, aux tortionnaires. Elle s’adresse à Dieu, le priant, l’implorant de les protéger… en attendant que la majorité silencieuse d’Occident les libère d’au moins un feu, celui des barbares aux gants blancs.

D’Athènes à New-York, d’autres indignés y travaillent. Ils connaissent, eux aussi, l’odeur des grenades lacrymogènes protégeant les banques contre les peuples appauvris, austérisés sans élections démocratiques. Nous aussi, nous avons connu les plans d’ajustements structurels à l’ombre de nos guerres civiles, cette autre guerre au nom de de la modernité, de l’efficacité. Jamais je n’aurais cru que ces plans que je croyais jusqu’alors réservés au continent africain et autres polonais, ces plans destructeurs dont l’efficacité a été critiquée, y compris par ceux qui les ont menés à bien au sein du FMI, de la Banque mondiale, seraient, une décennie plus tard, resservis avec le même cynisme à des Athéniens, des Andalous, des Berlinois, des New-Yorkais, jusqu’au cœur de la City.

Ni l’Orient, ni l’Occident n’ont le monopole de la barbarie, contrairement à ce que l’on veut nous faire croire des deux côtés du monde. Nous partageons la même prison et notre liberté sera commune ou ne sera pas.

Grandiloquente je suis, mais c’est la leçon que je tire des « révolutions arabes » arrivées, déjà, aux limites du possible avec la « révolution libyenne ».
En arabe on dit : une seule main ne peut applaudir.



Voir en ligne : http://blogs.tv5.org/une_femme/2011...